‹ Le ScorpionChapitre 7 sur 9 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

on Révérend Père, c'est un homme qui désire vous parler.

— Comment m'a-t-il demandé?

— Il a dit : Je voudrais voir le P. de l'Etang... Seulement, comme il ne m'avait pas l'air très catholique, je l'ai laissé au parloir et j'ai envoyé un des petits enfants de la porterie ranger les chaises autour de lui, sans faire semblant.

Le recteur se leva de son fauteuil, inspecta d'un coup d'œil sa table de travail, jeta une grande feuille de papier buvard sur la correspondance commencée, et dit:

— Faites monter, Frère.

Quand il fut seul, il alla tirer le rideau de reps vert de la fenêtre et le ferma presque hermétiquement... Venant du dehors, un visiteur ne pouvait rien distinguer d'abord dans cette grande pièce oblongue, pleine d'ombre fraîche.

On frappa.

Le jésuite ne répondit pas.

Alors, la porte s'entr'ouvrit doucement... Le recteur vit apparaître une silhouette bizarre, maigre ossature — figure rase, avec un bandeau de taffetas noir sur l'œil droit.

L'homme, qui était entré avec hésitation, aveuglé par l'obscurité, referma la porte et s'avança courbé obséquieusement. Evidemment, il était très intimidé et ne voyait personne dans le noir de la chambre...

— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur?

— Mon Révérend... Pardon, excuse... Excusez-moi, votre serviteur... Si je vous dérange...

Lassoujade s'embrouillait. D'un coup, il se domina, secoua l'échiné comme un chien mouillé, et reprenant son bel aplomb :

— Vji! fit-il... Nous allons causer, mon Révérend, si vous me le permettez. . . Je ne suis qu un pauvre homme, à coup sûr, mais votre serviteur bien dévoué, comme vous pouvez le croire... Je viens vous apporter des nouvelles...

Adossé à la cheminée, le recteur dit simplement :

— Je vous écoute.

Lassoujade reprit :

— Des nouvelles de quelqu'un qui est de vos amis. D'un qui est parti d'ici, il y a tantôt une quinzaine de jours, et qui a filé. . . tout seul.

Il s'attendait à un effet... Mais le jésuite ne sourcilla pas. Seulement, il montra le fauteuil de moleskine verte, à côté du bureau, et dit :

— Asseyez-vous...

Jemmapes se retourna à demi et regarda ce siège avec défiance, comme s'il eût pu être à surprise. Un peu décontenancé, il s'assit. Mais tout de suite, il se sentit gêné... Il voyait luire dans la pénombre les yeux du P. de l'Etang, resté debout. Mal à son aise, le vieil aventurier croisa ses jambes, les décroisa, et finalement sauça sur ses pieds, en grommelant:

— Merci... je suis bien debout.

Le jésuite plissa les lèvres.

— Donc, reprit Lassoujade, je vous disais, monsieur le curé — mon Révérend, pardon! — je vous disais que je sais où est le petit en question. . . C'est pas une histoire que je vous conte. . . C'est vrai comme le bon Dieu qui nous voit tous en ce moment, n'est-ce pas?... Probablement, ça vous ferait plaisir d'avoir l'adresse?...

Il y eut un silence. Le jésuite dit enfin :

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur.

Lassoujade haussa les épaules II commençait à être en colère. Ce n'était pas comme ça qu'on recevait un honnête homme, voyons!... D'autant qu'il n'était qu'à demi rassuré... Le prodigieux silence de la maison l'enveloppait... Les rideaux de l'alcôve étaient clos. Il lui sembla qu'ils bougeaient. Il ne put se tenir de demander :

— Il y a quelqu'un là ?...

Le jésuite fit signe que non.

— Alors, répliqua Lassoujade, je ne vois pas pourquoi nous faisons des manières... Je ne suis qu un pauvre homme tout simple, moi, monsieur le curé, comme j'avais l'avantage de vous le dire, et ne demande qu'à vous être agréable... Je comprends bien, parbleu ! que vous aimiez mieux qu'on ne parle pas de l'affaire... Des histoires comme ça, c'est fait pour déconsidérer une maison, cest certain. Aussi, moi qui vous veux du bien, je ne demande pas mieux que ça ne se sache pas. Vji!...

Le P. de l'Etang l'arrêta d'un geste :

— C'est bien... Je comprends... Vous trouvez que votre discrétion vaut de l'argent et vous venez me proposer un marché? ..

— Oh! fit Lassoujade, un marché! Comme vous dites ça, mon Révérend Père!... Un marché .. Non, pour sûr. Un arrangement, si vous voulez bien...

Et il ajouta une fois de plus :

LE SCORPION 27f

— Je suis un pauvre homme, vous savez, tout prêt à vous rendre service.

— Vous vous êtes trompé, mon ami, interrompit le jésuite doucement. Je crois comprendre maintenant que vous faites allusion à une ancienne histoire, bien oubliée... Un jeune homme qui a eu une querelle avec un de nos élèves... Oui... C'est cela... Eh bien, il est parti... En quoi cela nous touche-t-il?

— Vji! fit Lassoujade, il portait une soutane, ce jeune homme. On n'y regardera pas de si près. Ensoutané, — dans votre maison, — c'est un jésuite. Savez-vous qu'il y a des journaux qui payeraient quelque chose pour raconter ça? « Demandez le scandale de la rue des Postes. » Un jésuite qui bat les élèves et qui court la gueuse après, car il la court, mon révérend, sauf respect, et ferme, pour le quart d'heure... Surtout dans ce moment, où l'on parle tant de vous!... Voilà qui ferait de l'effet... Oui, je vous comprends... C'est une vieille histoire. On racontera qu'elle est arrivée hier. C'est-il vous qui direz que non, voyons un peu?...

Lassoujade s'emballait, content tout de même de prendre sa revanche... Maintenant, la chambre oblongue, avec ses rideaux clos, son grand silence, ne l'effrayait plus. Il le tenait, le Révérend. Dame! C'était dangereux aussi de venir dans cette baraque de prêtres, tout seul... Mais

il l'avait bien fallu : car Star ne voulait pas s'y prêter, décidément.

Le P. de l'Etang n'avait pas cessé de tenir les yeux fixés sur lui. Il quitta la cheminée, alla tirer les rideaux de la fenêtre... L'œil de Lassoujade clignota sous le coup de lumière. Mais déjà le jésuite était revenu près de lui. Il lui dit :

— Bien! Vous voulez de l'argent? Si nous vous en donnons, qui nous garantit que vous vous tairez?

Lassoujade prit une pose de comédien.

— On a une parole, Monsieur, — je veux dire, — mon Révérend. Foi de Lassoujade... Un mot d'écrit, au besoin, ça vous sufTic-il?

Le père ne répondit pas tout de suite. Il parcourait des yeux ce corps fluet, de la tête aux pieds. A la fin il dit :

— Vous vous appelez Lassoujade?

La phrase était fort simple; mais l'accent du jésuite en la prononçant fut si singulier que l'ancien maçon sursauta. Le recteur vit le mouvement et répéta :

— Vous vous appelez Lassoujade... En vérité!...

Pour le coup, Jemmapes devint très pâle. Le P. de l'Etang lui montra le fauteuil et dit :

— Asseyez-vous.

Il obéit. Le recteur vint s'asseoir devant son

bureau, tout près de lui... Un silence de quelques instants régna dans la chambre. Jemmapes avait des mouvements nerveux des bras et des jambes, sur son fauteuil, et du coin de l'œil il surveillait la porte.

Alors, la voix du jésuite s'éleva très grave et très lente. Il ne regardait plus l'homme assis près de lui. Il semblait qu'il pariât pour luimême.

— Véritablement, dit-il, les voies de la Providence sont mystérieuses et adorables. Neuf ans sont passés, et voilà que cette terrible histoire a un épilogue dans cette maison où elle a commencé!...

Puis, s'adressant à Lassoujade, devenu livide :

— Comment avez-vous pu revenir ici?...

Pensiez-vous donc que tous ceux qui étaient là alors, n'existaient plus, ou bien que de pareilles scènes s'oublient? J'étais bien jeune, en ce tempslà, sûrement... Mais des choses comme cela, on se les rappelle... Vous oubliez donc, vous? Vous avez vu leurs portraits sur nos murailles, à ces morts, et cela ne vous a pas empêché de passer?...

Il se tut un instant. Puis :

— Tenez, j'ai gardé le souvenir de ce que vous étiez comme d'une chose vue hier... Vous ne vous appelez pas Lassoujade. Ils vous nommaient Jemmapes, d'autres, François. Vous

aviez les cheveux blonds... Ah! je vous vois, je vous vois! devant ce grand mur de la rue Haxo, qui semblait crépi avec de la suie!... Eh bien vous avez bien fait de venir. C'est la revanche de nos saints — Olivaint, Clerc, Bénazé... tous les assassinés!...

Lassoujade fit un mouvement.

— Qu'est-ce que vous cherchez? Une arme? Etes-vous fou, voyons? Vous vous doutez bien que je ne suis pas seul, qu'il y a du monde à côté, dans le corridor, partout... Tenez...

Il appuya deux fois sur un bouton de sonnerie électrique. Presque au même instant la porte s'ouvrit et un vieillard entra.

— Frère Agapit, regardez cet homme. Le reconnaissez-vous ?

— Oui, répondit le Frère sans hésiter. C'est un de ceux qui ont tué nos saints.

— Vous le voyez, reprit le recteur, tout le monde ici sait qui vous êtes... Eh bien! justice se fera.

A ces mots, Lassoujade sauta sur ses pieds. Il releva la tête et, d'un aplomb merveilleux :

— La justice? Qu'est-ce qu'elle a à voir làdedans? Cest des affaires de politique, tout cela. On a amnistié!...

Le jésuite marcha sur lui.

— Vous n êces pas seulement un tueur d'otages, répliqua-t-il. Vous êtes un criminel de droit

commun qu'on croit disparu. Le président Bonjean qui vous connaissait, je ne sais comment, disait en vous montrant au P. Olivaint :

— Regardez qui va nous tuer... Celui-ci est un échappé de Mazas.

Lassoujade, du coup, perdit son aplomb. Il regarda encore une fois autour de lui, cherchant par où il pourrait s'en aller. Mais il devinait derrière les murs d^s gens cachés, prêts à le saisir.

Il devint humble, subitement.

— Laissez-moi m'en aller, monsieur le curé, fit-il, la voix dolente... On a été jeune, c'est vrai, on a fait des bêtises, mais vrai, on les regrette; maintenant on est honnête. Ne me faites pas repasser par les prisons, voyez-vous : je redeviendrais ce que j'ai été... Et ça serait de votre faute.

Le jésuite haussa les épaules.

— Vous n'êtes pas sincère... Vous essayez de me tromper... Comment voulez-vous que je vous croie! Et pourtant j'ai de la répugnance à vous faire empoigner ici... Frère Agapit, que dois-je faire?...

Le Frère arrêta un instant son rosaire entre ses doigts. Et il dit ces simples mots :

— Les saints n'ont pas besoin d'être vengés. Le jésuite réfléchit quelque temps.

— C'est vrai, dit-il. Qu'importe la liberté de

cet homme, après tout? C'est affaire à Dieu de le juger...

Puis, ^adressant à Jemmapes.

— Vous allez me dire ce qu'est devenu le jeune homme dont vous me parliez tout à l'heure. Où est-il ?

— Il est, reprit Lassoujade, heureux d'en être quitte à si bon compte.. Il est... Mais vous ne me ferez rien, au moins?... Ce n'est pas ma faute si le petit est entré chez moi... Je suis patron d'hôtel, mon Révérend. Je ne peux pourtant pas mettre les clients à la porte... C'est rue Saint-Jacques, hôtel de Béziers.

Le P. de l'Etang le regardait avec défiance. Mais, cette fois, Lassoujade parlait d'abondance, et le jésuite vit bien qu'il était sincère.

— Allez-vous-en, fit-il.

Lassoujade ne se le fit pas répéter. Seulement, à la porte, l'aplomb lui revenant maintenant que l'orage était passé, il fit une belle révérence et cria, ressaisi par la manie de blague :

— Messieurs, votre serviteur... Si jamais — on ne sait pas — besoin d'une chambre... Hôtel de Béziers, une bonne adresse, rue Saint- Jacques. Vji!. .

Quand la porte se fut refermée, le F. Agapit et le recteur restèrent un instant sans parler. Le Frère égrenait toujours les billes noires de son rosaire.

LE SCORPION 28l

De l'Etang s'assit à son bureau. Il chercha une de ses cartes, écrivit hâtivement quelques mots, puis, fermant l'enveloppe où il ne mit point de suscription :

— Faites porter cela au P. Jayme, Frère, je vous prie... Vous savez l'adresse.

... Depuis dix jours le P. Jayme était à Paris.

Dès qu'il avait reçu à Bordeaux, où il était revenu d'Espagne vers le commencement de juin, la nouvelle de la fuite d'Auradou, il avait arraché au Père Provincial l'autorisation de retourner à Paris, et il était arrivé, le cœur torturé. Un vrai remords l'envahissait. Cet enfant, ce bienaimé qui venait de se noyer dans le gouffre ouvert de la grande ville, c'était lui qui l'avait arraché au pays, exposé au péril. Oh! c'était sa faute propre, cette chute. Sa conscience souffrait autant que son cœur.

Rue des Postes, où il avait frappé anxieux, ne sachant point encore toute l'histoire, il avait trouvé chez le recteur deux lettres, adressées par Pierre à son cadet Le P. de l'Etang avait fendu les enveloppes, comme c'était l'usage, — mais sans lire ce qu'elles contenaient, car cet homme du monde avait des répugnances instinctives contre certaines coutumes des couvents. Mais le P. Jayme, lui, avait pris les lettres et les avait lues, avec l'absence de scrupule d'une femme aimante.

De ces lettres, la première reflétait seulement la paisible monotonie de la vie nicolaise... Castille, le facteur, a un rhumatisme à la jambe droite... Le canal du Lot s'enlise tous les jours : on n'y peut plus passer... Une nouvelle plus importante à la fin. L'abbé Galup étant tombé malade, Pierre avait accepté de l'évêque de desservir la paroisse de Nicole Et la lettre s'achevait dans quelques lignes sublimes de simplicité : un tableau des devoirs du curé, — que l'aîné se traçait à lui-même, et y traçait à son frère, en une langue hachée, puissante parfois comme celle de Pascal.

L'autre lettre s'imprégnait d'inquiétude

Qu'avait donc Jules?... Etait-il malade?... Huit jours passés, et il ne répondait point? Est-ce que les tristesses d'avant l'avaient repris?... — Je suis très inquiet, ajoutait Pierre. J'étais, ce matin, tout près d'écrire au P. de l'Etang... C'eût été la première fois : Pierre ne pouvait vaincre sa répugnance à correspondre avec les jésuites.

A cette lettre-ci, le P. Jayme répondit... 11 avait demandé au P. de 1 Etang la permission de se charger seul de l'affaire, jaloux de garder pour lui toute la responsabilité, et, en écrivant à Pierre, il mentit, mentit pendant trois longues pages, sans un remords... Une histoire était venue naturellement sous sa ^lume, touchante et vraisemblable, adroite à ménager toutes les inquiétudes dans

l'âme de l'aîné... L'enfant était au lit. Oh! rien de grave... un peu souffrant seulement. En tombant dans un escalier, il s'était cassé le bras .. Il fallait rester couché... Le médecin n'avait aucune crainte; mais il exigeait le repos, un repos absolu.

Et le jésuite, emporté par ce goût d'amplification qui est le caractère commun des talents de l'ordre, se laissait aller à une fiction de roman. Il décrivait le petit ht fermé, bien blanc, dans la pièce close aux rideaux blancs, l'appareil posé sur le bras, la mine un peu pâlie de Jules; un luxe de détails, une minutie de traits qui devaient convaincre Pierre, et le convainquirent en effet.

... Une vieille demoiselle, très riche et très dévote avait mis à la disposition des jésuites dispersés le superbe hôtel qu'elle possédait quai de la Tournelle. Jayme y fut installé avec cinq autres pères. En même temps, on lui assignait un poste d'aumônier dans une maison de retraite, au Marais, chez les dames du Saint-Nom-de-Jésus. Petite besogne et qui ne l'occupait guère. Ses loisirs se consumaient en recherches, forcément discrètes, car ses supérieurs lui avaient interdit de mêler la police à l'affaire.

Chaque matin, de la chambre haute qu'il occupait, Jayme voyait Paris jaillir de la brume confuse des matins d'été. Le faîte des maisons, les crêtes des cheminées, les pentes violettes des

toits s'amoncelaient dans la buée dorée, à perte de vue... L'enfant était là, quelque part, introuvable dans cette immensité habitée.

Le billet laconique du P. de l'Etang tomba au milieu de ces tristesses. Le concierge de l'hôtel, un grand vieillard à mine de chouan, le lui remit un soir comme il revenait de confesser les pénitentes du Saint-Nom-de-Jésus. Jayme, ayant reconnu l'écriture, monta plus vite que de coutume, et, arrivé dans sa chambre, sans même défaire sa lévite et son chapeau, déchira l'enveloppe.

Le billet disait :

(( Gaudium magnum! L'enfant prodigue est retrouvé. Hôtel de Béziers, rue Saint-Jacques. Soyeztrès,rrèspruJenr. Timeomulierem quamdam. »

Je crains une femme! Tout de suite, le jésuite eutl'intuition de ce qui s'étaitpassé: Cette femme, bien sûr, c'était celle qui naguère, dans l'île, essayait de violer l'enfant...

Le lendemain, de bonne heure, il s'habilla de vêtements civils, et gagna la rue Saint-Jacques. ïl la parcourut en tous sens avant de trouver l'hôtel de Béziers...

En bas, il ne rencontra que la grosse Adèle. Elle avait les yeux très rouges.

— Monsieur désire?...

— Est-ce ici que demeure M. Auradou? L'ancienne rouleuse eut un soubresaut, et son

émotion se résolut dans un court sanglot.

LE SCORPION 28f

— Ah! Monsieur... monsieur esc son père, sans doute. Il esc parti, monsieur... parci hier soir.

Elle n'y cinc plus, elle fondit en larmes. Raymond Jayme la considérait, désolé et surpris... Sur ces entrefaites. Lassoujade, qui avait entendu du bruit dans la loge, entra.

Du premier coup d'oeil, à cette moustache rasée, à la façon de porter la redingote, il devina le jésuite.

— Vji! fit-il, mon Révérend. Désolé, désolé. L'oiseau s'est échappé... Hier soir, sa quinzaine finie... Sa dame l'a enlevé. Ce n'était pas assez joli pour elle ici, sans doute.

Il y avait quelque amertume dans les derniers mots de Lassoujade. Le jésuite le considérait avec défiance. L'autre devina sa pensée.

— Oh ! fit-il, faut pas croire à une histoire. Si vous voulez le chercher dans l'hôtel, mon Révérend, — les clés sont là... Ça m'a ennuyé, je vous assure, surtout rapport à monsieur le Curé, votre collègue, qui a été bien convenable avec moi hier... Mais, sur le gril, comme un saine Laurenc, on ne pourraic pas me faire dire où esc l'enfanc, vu que je l'ignore.

Adèle laissa échapper un sangloc.

Lassoujade eue alors un mauvais rire, ec, la montrant au jésuite, d'un geste familier, comme l'on fait entre hommes :

— Regardez-moi donc celle-là... En voilà une qu'on ne retiendrait pas ici, si seulement elle savait où est le micheion.

î^'était vrai, l'enfant était parti. — u( Jeanne, dès le premier jour, avait rér^ solu de fuir au plus vite cette maison lépreuse de Lassoujade... La promiscuité des filles l'écœurait : la jalousie grotesque d'Adèle la poursuivait jusque dans les bras de son amant...

Mais, au début, c'avait été pour elle une tâche assez délicate de conquérir définitivement l'ostiaire.

Il y avait un instant redoutable, dont Jeanne avait peur au milieu même de ses caresses : celui où leur étreinte se dénouait Elle voyait alors comme un voile passer sur la face de son amant... Il la repoussait — et se jetait à terre, à genoux... Il improvisait de longues oraisons tendres, implorait le pardon de Dieu en des effusions... Cela durait parfois des heures, — si longtemps que

Jeanne finissait par s'assoupir. Elle se réveillait, ressaisie par lui dans une étreinte brusque, doublement troublante après l'assoupissement bercé par des sanglots... Elle comprenait alors qu'elle s'était asservie à une force dévergondée, sans loi, pleine d'imprévu dans son action, — et, quand elle y songeait, elle avait peur de l'étrange amant qu'elle s'était donné.. . Son amour s'aiguisait de ces émotions. Véritablement, Auradou l'avait eue vierge. Cette petite couchette avait révélé l'amour à la maîtresse de Charmeret.

Pourtant, un jour de lassitude, elle se décida à l'emmener. Ici, elle le sentait lié à tout un passé mauvais... C'était de lui même qu'il était venu dans cette maison. Elle l'emmènerait dans une maison choisit par elle, — une maison fermée sur leur tendresse comme est un tombeau.

Ils partirent. Elle l'entraîna.

Elle l'entraîna aussi loin qu'elle put. Au cocher du fiacre qui les emportait, devant Adèle effarée, elle avait dit simplement :

— Descendez la rue. Passez la Seine.

Elle ne voulait pas qu'on pût les rejoindre. Quand le fiacre, au pas incertain du cheval, traversa la place de l'Hôtel-de-Ville, elle se pencha à la portière et jeta une adresse.

C'était l'adresse d'un hôtel du quartier Monceau, où elle avait été chercher, un mois auparavant, une institutrice anglaise, un jour que la

fantaisie lui était venue d'apprendre cette langue, pendant les heures vides où Charmeret était absent... La maison était blanche, respectable, — la rue muette. Une bonne en bonnet les accueillit... Puis une vieille dame à coques jaunâtres. Jeanne, que rien ne démontait, se recommanda de son institutrice qui était partie pour l'Allemagne, et inscrivit gravement sur le registre:

— M. et Mme Béziat.

On leur donna un petit appartement au second. Des pièces claires et fraîches, la chambre à coucher meublée en pitch-pin, des mousselines aux fenêtres, un lit avec une flèche d'où tombaient les rideaux blancs comme sur un chœur de chapelle; — le petit salon empire, avec des meubles habillés de housses.

Là, quand ils se trouvèrent seuls, la porte refermée, Auradou céda au charme de cette solitude calmée. Il se sentit intérieurement reconnaissant à Jeanne de l'avoir emmené. . . Le silence de ce quartier étranger l'enveloppait délicieusement. Il se mit à genoux près du fauteuil où Jeanne s'était assise, et lui prenant les mains, les lui baisa.

Toutes les tendresses, même les plus heurtées, ont de ces heures d'accalmie. Ce sont les meilleures. Si elles duraient davantage, la vie serait bonne... Il y avait tant d'honnêteté et d'immobilité autour d'eux, qu'Us purent croire les heures

troubles de leurs premières caresses définitivement envolées. Pour pervers et compliqué que soit le cœur d'une femme, il garde toujours une place aux tendresses sincères. Et, quand une pareille tendresse y est éclose, le passé s'abolit, et positivement l'être féminin se refait pour un temps. Jeanne, qui avait au moins ce mérite de ne jamais combattre ses impulsions, s'abandonna tout entière, et par l'ascendant d'un sentiment plus fort, gouverna quelque temps Auradou. Avec un tact de femme et de femme formée au couvent dans l'intimité d'un prêtre, elle pénétra l'ostiaire, s'associa en apparence à ses remords — mais en les alanguissant savamment, en profitant du changement des milieux pour transformer insensiblement les habitudes.

— Oui, sans doute, ils étaient coupables, de grands coupables; mais Jésus était plein de miséricorde pour les péchés commis par grand amour. Eux ne péchaient point par malice 5 seulement par faiblesse. Au moment même de leur péché, n'aimaient-ils pas Dieu encore, ne lui demandaient-ils pas pardon?...

Enveloppante et mystique, elle fut de moitié désormais dans ses actes de repentir. Elle s'unit à ses prières après les baisers, diminuant ainsi, par la continuité de sa présence, le choc, le contraste entre la faute et l'expiation.

Auradou, faible, épuisé par les récentes

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