‹ Le sculpteur de ChristsChapitre 1 sur 14 · LAUSANNE · texte numérisé non relu

LAUSANNE

PAYOT & C'e, LIBRAIRES-ÉDITEURS

A ma mère.

Le vieux Sculpteur, tous les soirs, s'accoudait à sa fenêtre. II dominait le dédale des rues pauvres, l'immense étendue des toits où les cheminées se dressent, comme une foule immobile, au-dessus de la: foule mouvante de rénorme cité.

Les fumées montaient en ondulant, les épaisses fumées d'usines, et les fumées légères, les fumées noires, les fumées grises, les fumées blondes. Elles bleuissaient et se doraient, elles se rejoignaient et s'évanouissaient dans la brume. Le Sculpteur regardait tout cela.

L'immense coupole d'un rose attendri, semblait s'abaisser et sourire aux théories lugubres des maisons qui s'en allaient sans fin, basses, serrées les unes contre les autres.

L'obscurité grandissait. Elle venait on ne savait comment, descendait du ciel, s'élevait des rues, s'exhalait des lourdes silhouettes noires. Le Sculpteur voyait s'allumer des points d'or dans cette nuit. Des rubans de lumière suivaient les grandes rues. Ici et là, un réverbère isolé déchirait les ténèbres d'une ruelle.

Des raies de clarté apparaissaient entre les Persiennes closes. Et parfois, tout-à-coup, une fenêtre s'ouvrait comme un carré de feu.

Le Sculpteur rêvait à toutes les douleurs que ces lumières éclairaient.

Puis il se détournait et rentrait dans la galerie.

De hautes formes noires se succédaient le long des parois. La lampe s'allumant montrait des crucifix, en bois, en glaise, en plâtre, en marbre. Des reflets s'accrochaient aux pieds et aux mains rigides. Çà et là un rayon faisait surgir une face blême. Et c'était une fantastique assemblée de jeunes hommes douloureux qui se mouraient, calmes et beaux comme des dieux.

Le Sculpteur avait parcouru toutes les collections d'art des grandes cités. Il allait dans les vieilles villes encore croyantes, et dans les

villages inconnus qui dorment au creux des montagnes. Il copiait les crucifix dans les musées, dans les églises ou sur les carrefours. Quelquefois un curé bienveillant lui permettait d'emporter quelque vieux Christ, gardien d'un ossuaire détruit, qui encombrait la sacristie.

L'artiste reprenait ses esquisses, les sculptait en grandeur naturelle. Il y avait là des Christs ardents d'Italie aux yeux de flamme, des Hongrois en cuivre, les beaux Christs flamands dont les corps splendides disent les douleurs de la pitoyable chair, les Christs naïfs du Valais, si pâles, si réalistes avec leurs membres troués, leur sang qui coule, les Christs forts, les lutteurs des Grisons, et les Christs de Bretagne, énigmatiques, à l'obsédant sourire.

Et dans ce merveilleux corps d'homme écartelé sur une croix, le Sculpteur cherchait à exprimer toutes les nuances de la passion humaine* Chacune de ces figures représentait une parcelle de la vie supérieure. Elles aimaient, pensaient, priaient, bénissaient, se donnaient. Il sculptait des Christs rayonnants et calmes, et des Christs désespérés dont toute l'attitude était un cri de souffrance. D'autres,

mélancoliques, se souvenaient; d'autres pardonnaient.

Et le Sculpteur oubliait auprès d'eux le mépris de la critique et la raillerie des cercles mondains dont ses collègues se disputaient les faveurs.

Parfois il se décourageait. Oh! le supplice chéri, l'impossibilité de rendre avec de la matière, l'âme mystérieuse et fuyante, et souffrante, qui se dérobe et vous appelle. Il voulait l'exprimer plus complète, pour que chaque être pût retrouver sa souffrance, plus douloureuse, divine, cette âme humaine, afin qu'elle enveloppât la pauvre âme fragile des hommes.

Mais il avait aussi des jours d'extase où il croyait atteindre son rêve. Lorsque venait le soir et que les lueurs du couchant inondaient l'atelier, il ouvrait le grand vitrage et l'œuvre achevée se profilait sur l'infini rose, au-dessus de la mer de misère dont on entendait par intervalle monter le grondement. Le Sculpteur ravi croyait voir le ciel s'abaisser vers son Christ, tandis que s'élevaient en l'appelant la foule des maisons noires. Et le crucifix, tout illuminé, lui apparaissait dans une gloire, entre les deux immensités : le ciel et la souf-

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france humaine. Le Sculpteur les contemplait, attirées Tune par l'autre, convergeant vers son Christ.

Mais le Christ s'élevait bien loin au-dessus^ des maisons noires.

Le Sculpteur, un jour d'enthousiasme, eut ridée de faire descendre ses Christs dans la rue, de les suspendre aux maisons souillées, afin que d'autres hommes pussent les voir. Il avait bien souvent rêvé d'édifier, au milieu des carrefours sinistres, une fontaine ruisselante, une colonne sculptée, avec des anges, des oiseaux et des fleurs en relief. Il rêvait des tours gothiques ressemblant aux cathédrales des quartiers riches, et des sons d'orgue plus beaux, plus puissants, puisqu'ils ont à dominer les tumultes infâmes.

Mais toutes ses idées, impitoyablement, avaient été traitées de chimères. Il savait qu'on le tenait pour fou, et que sa parole suscitait des rires. Alors comme il ne pouvait les réaliser à lui tout seul, il s'était tu.

Tandis que ses Christs lui appartenaient...

Tout joyeux, le Sculpteur s'en alla chez ceux qui prêchent le christianisme, pensant rencontrer un appui.

Mais l'un après Tautre, tous secouèrent la tête. Ils disaient:

— On ne comprendra pas... Il faudrait écrire au-dessous un texte explicatif.

Ou bien :

— C'est une profanation!

Ou encore :

— Loin de nous les adorateurs d'images!

Alors le Sculpteur alla trouver les conseillers

de paroisse, les maîtres d'école. Mais ceux-ci à leur tour, se récrièrent :

— Gardez- vous des innovations... D'ailleurs la place du Christ est dans les églises, pour les honnêtes gens, et non pas dans la rue.

Le Sculpteur, sans se décourager, se rendit chez les propriétaires de ces ignobles maisons qu'on loue aux ouvriers.

Les grands riches, logés somptueusement dans des quartiers bien aérés, accueillirent en riant la requête du Sculpteur,

— Ne nous parlez pas de ces brutes ! On ne leur demande que de payer leur terme... ce qu'ils ne font guère.

Les propriétaires moins riches, les ouvriers devenus de petits bourgeois, craignant d'être en disgrâce auprès de ceux qui refusaient, mirent le Sculpteur à la porte.

Alors celui-ci, perdant toute espérance.

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s'adressa à des prêteurs sur gages, à des fripiers, à des cabaretiers, en offrant une somme d'argent. Quelques-uns d'entre eux, haussant les épaules, déclarèrent la farce amusante, et qu'ils consentaient, bien sûrs, ajoutaient-ils, qu'un tel objet ne ferait pas de tort à leur commerce.

Le Sculpteur tout heureux rentra chez lui.

Le rayonnement du soleil couchant illuminait les grands corps pâles tordus sur leurs croix.

Chacun d'eux exprimait une douleur différente, une nuance de tendresse ou de pitié, une ivresse d'amour.

Le Sculpteur cependant marchait à pas lents dans la galerie. Il considérait les œuvres achevées, fixées définitivement avec le bois et la couleur. Pour la rue, il cherchait les Christs les plus beaux, les plus vivants.

Il s'arrêta devant l'un d'eux dont le visage baigné de larmes exprimait une peine intense.»

— Toi, dit-il, tu dois partir.

La tête se penchait, ravagée par la pire douleur qui puisse torturer un homme, la douleur qu'infligent les êtres chéris. Des larmes coulaient sur les joues exsangues. Et dans les grands yeux caves l'amour persistait.

Le Sculpteur, s'arrachant à sa contempla-

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tion, parcourut l'atelier. Le crépuscule atténuait les contours des corps, creusait les ombres plus profondes.

Il s'arrêta de nouveau.

— Et toi aussi.

Le Christ blême, aux cheveux noirs, se dressait, effrayant, et semblait descendre de sa croix. Ses yeux terribles menaçaient. Plus loin et plus haut que les hommes, il regardait le mal qui les enveloppe. C'était le Christ justicier.

Le Sculpteur en chercha un qu'il avait conçu un jour d'enthousiasme. Ce Christ souriait à travers ses larmes; la joie de donner éclairait les yeux dilatés par la contemplation des souffrances. Une paix divine émanait de lui : sa tendresse consolait.

— Il m'en faut encore un...

La nuit venait. Pourtant le Sculpteur n'hésita point. Il marcha vers sa dernière œuvre, celle qu'il venait d'achever, tandis que son projet de la donner aux rues battait déjà dans son cœur.

C'était bien l'Aimant, dont l'amour complet ne connaît plus le sacrifice, pour qui l'immolation est la joie suprême.

Il se tenait debout devant sa croix, les bras

tendus, des bras qui appelaient. Sa face à demi levée, s'illuminait d'extase. Son attitude frémissait de Temportement divin.

Le Sculpteur le regardait. Il l'apercevait encore dans l'ombre grandissante, le visage bien-aimé, qui lui était apparu aux heures de découragement. Celui-là, c'était son chefd'œuvre. Ce Christ lui affirmait chaque jour de nouveau que le monde a beau £^oniser dans l'injustice, au milieu des hommes douloureux et las demeure l'invincible amour.

Alors il songe qu'il va se séparer de ses amis, ses enfants, créés dans la douleur, animés avec l'essence de sa propre vie.

— Adieu, murmure le Sculpteur.

Il se représente que ses Christs si bien soignés, qu'il vénère, s'en iront sous la pluie, dans les vents glacés, se suspendre à des bouges, au milieu d'ivrognes qui cracheront sur eux.

— Adieu, répète-t-il.

Et des larmes coulent sur ses joues.

Lorsque les Christs furent placés, le Sculpteur fit suspendre aux croix des lanternes, afin qu'ils apparussent clairs pendant la nuit.

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Celui qui donne.

Les jours où les passants se montraient généreux, le balayeur Marfield rentrait chez lui très tard, ivre. Tant de cabarets le guettaient au passage ! Quelquefois, lorsqu'approchait le jour du terme, il se jurait bien de leur échapper. Mais ils étaient trop qui s'allumaient et flambaient au coin des rues bleues, dans la nuit tombante, et le poursuivaient de leur irrésistible appel.

Marfield disait :

— Il faut bien laver toute cette poussière que j'avale par mon métier.

Et, lorsqu'une fois, il avait cédé, c'était fini. Il roulait de bouge en bouge.

Son pas lourd hésitait le long de son escalier noir. Il trébuchait. Sa main cherchait la porte en tâtonnant.

Sa femme se jetait sur lui, affolée elle aussi par l'envie de boire.

— M'en as-tu laissé, au moins?

Elle le fouillait, lui arrachait avec un cri de

triomphe quelque cuivre oublié dans sa veste, et, nu-tête, courait à son tour au cabaret.

Leur enfant avait toujours faim. Il demeurait abandonné dans son berceau ; et, des journées entières, on entendait sa plainte maladive.

— Vaudrait mieux qu'il meure, par pitié !

disaient les voisines.

Furieusement, la Marfield, émêchée, les apostrophait :

— Faut-il que vous soyiez sans cœur, mauvaises femmes !

Ce soir-là, devant un cabaret proche de chez lui, Marfield s'arrêta court. Malgré son ivresse, il distinguait contre le mur, à côté de la porte, une silhouette vivement éclairée par une lanterne. Il fit encore quelques pas et reconnut un grand crucifix en bois peint, dont la face pâle, inondée de larmes, souriait doucement.

L'ivrogne interpella le cabaretier.

— Dis donc, toi, veux-tu faire de ta boutique une église? Est-ce pour donner soif aux clients?

Les buveurs attablés éclatèrent de rire.

— Ah ! répondit le cabaretier, le ministre

est venu cet après-midi me commander de l'enlever. Mais j'ai donné ma parole à une sorte de fou qui m'a remis une assez jolie somme...

— Une jolie somme, répéta Marfied, tu as bien fait. Rien pour rien. Il faut tout vendre cher. Nous devons bien nous vendre, nous.

C'était sa thèse favorite. Dans ses heures lucides, le monde lui apparaissait comme un vaste marché. Il regardait autour de lui, les décrotteurs, les commissionnaires, les ouvriers, les bonnes d'enfants, toute la foule des salariés qui vendent aux riches leur temps, leur force, leur cœur pour obtenir la subsistance. Et ils lui semblaient d'innombrables parias, haïssant les maîtres et travaillant sous leurs talons, sous leur fouet, dans la boue.

Marfield avait réfléchi et pensé dans ses bons jours. Lorsqu'il était jeune, ses voisins prétendaient qu'il ferait son chemin. Mais il portait la tare de ceux q.ui naissent dans les bouges, grandissent au hasard, et dont les parents sont brûlés par l'alcooU Un de ses frères, assassin, avait été condamné à la déportation. Sa sœur disparut très jeune, emportée par le torrent de vice de la ville immense.

Et lui-même, peu à peu, tombait dans l'abrutissement.

Cependant, debout devant le comptoir, Marfield se faisait verser du gin. Tout à coup, par bravade, il sortit et alla offrir son verre au Christ.

Un rire énorme fît trembler les vitres. Des têtes avinées se pressaient à la porte* D'immondes plaisanteries se croisaient. Un passant, révolté, cria :

— N'avez-vous pas honte, brutes !

Marfîeld, juché sur une chaise, voyait la

tête du Christ vaciller dans un halo rougeâtre. Sa main gauche la heurta. La sensation d'un corps rigide, d'un froid mouillé, lui descendit jusqu'aux talons. A demi-dégrisé, il regarda, il rencontra les yeux calmes, remplis d'une infinie mansuétude.

Le verre se brisa sur le pavé. L'ivrogne eut un hurlement d'épouvante :

— Tonnerre!... Il est vivant!...

D'un bond il fut dans le cabaret. Il but coup sur coup plusieurs verres et roula comme une masse.

Le petit enfant des Marfîeld allait mourir.

Il blêmissait chaque jour, refusait son lait,

sa plainte devenait plus douloureuse et ses grands yeux tout cernés, si tristes, semblaient penser.

Sa mère l'avait porté à la consultation gratuite du quartier. Le médecin, sans rien dire, secouait la tête en le lui rendant. Rien à faire. Il était né malade déjà, et les germes se développaient dans la saleté, Thumidité du logis.

Le soir, les deux Marfield, de chaque côté du berceau, écoutaient le gémissement continu. L'homme, dans sa conscience obscure, sentait que leur incurie d'ivrognes avait tué l'enfant. Mais quoi, la misère les poussait au cabaret. Quand il faut tant peiner dans le froid, dans la boue, le ventre vide, pour gagner quelques sous, il est trop dur d'essayer d'être brave, de se refuser l'eau de vie, pour payer le terme et le pain. Boire... oublier! Et c'est toujours ça.

Seulement leur petit en mourait. Et Marfield grinçait des dents, faisait le poing, éprouvait une envie de se jeter sur quelqu'un, de l'assommer, d'exhaler cette souffrance et cette rage qui l'étouffaient.

— Ils me volent mon enfant, répétait-il avec sa persistance de brute.

Ils, c'était la foule élégante qu'il voyait

passer le long des rues spacieuses, se presser devant les magasins éblouissants où se dépensent des fortunes, les heureux, emportés dans des carosses qui Téclaboussaient.

Et la haine montait en lui.

Un soir, sa femme vint à sa rencontre sur le seuil et lui dit :

— Il est mort !

Marfield éprouva une secousse comme s'il ne s'y fût pas attendu.

Il alla regarder le petit cadavre, si frêle, une parcelle de souffrance humaine qui s'en était ^Uée.

Et Marfield, la tête dans ses deux mains, pleurait à gros sanglots.

A l'aube, il se leva, prit son chapeau, dit à sa femme qu'il ne pouvait plus supporter de voir le eptit si tranquille, et sortit. Son pas fit craquer Tescalier. Elle l'écoutait, hébétée, saisie d'une terreur vague à demeurer ainsi toute seule avec le bébé mort.

L'homme arpentait la rue. Un seul désir émergeait encore dans l'anéantissement de son être : oublier.

Il ne rentra pas.

Le lendemain, à la fin de l'après-midi, deux agents, qui traversaient un parc, ramassèrent Marfield à demi nu, vautré sur un banc* Ils réveillèrent et le mirent debout. L'homme roulait de gros yeux vagues comme s'il ne comprenait pas leurs questions.

— Allons, au poste! dirent les agents.

Ils rajustèrent ses haillons et le firent marcher entre eux, forçant à les suivre l'homme las qui traînait la jambe.

C'était une exquise soirée de printemps^ Des vapeurs roses, encore chaudes du soleil disparu, donnaient aux passants des apparences de visions. Et les maisons semblaient des constructions de rêve. Le parfum des violettes embaumait la rue. Une douceur flottait dans l'atmosphère. Le vent caressait. Marfied, tout à coup, se vit, marchant entre deux gendarmes, comme un voleur. Allait-on le mener en prison? Epouvanté, il se rappela le meurtrier qui lui avait dit, le jour de sa condamnation :

— N'aie jamais rien à démêler avec la police. Souviens-toi que tu es mon frère.

Ses deux gardiens marchaient d'un pas allègre et inexorable, avec le contentement du devoir accompli.

Marfield sentit peser sur sa tête, comme une barre de fer, la loi rigide, plus rigide pour lui, misérable ivrogne, frère d'assassin.

Des odeurs de cuisine montaient des sous-sols aux fenêtres grandes ouvertes. Et les rideaux clairs des rez-de-chaussées laissaient entrevoir des tables blanches, étincelantes de cristaux, couvertes de fleurs. Sur les balcons, des femmes en robes claires respiraient le crépuscule en attendant le dîner. Dans la rue large, tranquille, des gens bien mis flânaient, rentraient chez eux sans se presser»

Marfield, depuis longtemps, n'avait été pareillement lucide. Il éprouvait la sensation aiguë de tous ces bourgeois qui le dévisageaient avec mépris et satisfaction.

Un gros monsieur murmura :

— Un de pincé, c'est toujours ça!

Des enfants se demandaient :

— Qu'a-t-il volé? .

Seuls quelques maçons, tout blancs de plâtre, eurent un regard d'intérêt pour l'homme qu'on emmenait, un compagnon de misère.

Les agents pressaient Marfield. Ils devancèrent une fillette et sa gouvernante qui tenaient des gerbes de roses. L'enfant était grande et

portait sur ses épaules ses longs cheveux blonds qui ondulaient.

Marfield Tavait regardée. Et, comme Téclair, il eut le ressouvenir d'autres cheveux de ce blond-là, qui bouclaient, entrevus quelque part... il ne savait plus.

Ils tournaient Tangle de la rue. Une bouffée de vent souffla. Marfield éprouva une sensation d'eau fraîche sur son front. Son chapeau était emporté. Tous trois se retournèrent. Ils virent le misérable feutre s'en aller par bond sur le pavé, s'alourdir de boue. Des gamins qui les suivaient se précipitèrent. Et ils se le renvoyaient à coups de pied, le poussaient dans des flaques avec des éclats de rire.

Les agents, n'osant quitter leur prisonnier, criaient :

— Gare à vous, galopins!

Mais eux, confiants dans l'agilité de leurs jambes, continuaient leur jeu.

Tout à coup, la petite blonde, échappant à sa gouvernante, se jeta au milieu des gamins surpris qui s'écartèrent, ramassa le chapeau, l'essuya avec ses gants et courut du côté des gendarmes. L'un d'eux s'avança, le prit, et, du geste, écarta l'enfant. Mais elle demeurait immobile, ses yeux dilatés fixés sur l'homme.

Il lui apparut si pitoyable, blême, les paupières enflammées, avec sa longue barbe, ses cheveux malpropres, sa chemise tachée de sang. Dans ce cerveau de fillette se fit soudain Ja révélation d'une atroce souffrance humaine qui passait dans la vie à côté de sa joie, et dont on la tenait ignorante. Elle le regardait toujours et de grosses larmes inondaient ses joues pâlissantes- D'un rapide regard elle chercha ce qu'elle pourrait . bien donner.

Instinctivement elle repoussa son porte-monnaie. Sa main tenait encore une rose. L'enfant insatisfaite la regardait. Alors, d'un brusque élan, avant qu'un agent pût la prévenir, elle se jeta sur l'homme. .Le répugnant visage barbu était trop haut pour qu'elle l'atteignît. Elle saisit sa main, sa grosse main rude d'ouvrier qui avait accompli tant de besognes dures, tant de besognes mauvaises, et la baisa. Elle lui donna la fleur et s'enfuit. Les agents demeuraient immobiles d'étonnement. Marfield, stupide, avait laissé tomber la rose qui s'écrasa sur le trottoir et il considérait les pétales dispersés. On entendit la gouvernante effarée gronder l'enfant. Les gendarmes entraînèrent l'homme.

Marfield passa la nuit au poste. Le lendemain, après un interrogatoire, on lui fît une admonestation sévère et on le laissa aller.

A pas lents, il retourna du côté de sa rue* Il continuait à sentir une lourde tristesse inconnue peser sur lui.

Tout à coup la mémoire revint illuminer sa torpeur... Leur petit enfant*..

Il frissonna. L'aurait-on déjà emporté? ne le reverrait-il jamais?

Pour se donner du courage, il but deux verres d'eau-de-vie. Il était à jeun. Sa tête si faible chavira de nouveau. Et il chancelait lorsqu'il ouvrit sa porte.

Flora était assise dans un coin de la chambre vide. Machinalement il cherchait. Elle leva la tête, le vit.

— C'est toi... On Ta emporté hier.... J'étais seule... tout à fait seule...

Sa voix tremblait de rancune.

Le regard de Marfield parcourait la mansarde qui semblait agrandie et nue comme un taudis qu'on abandonne.

— Tu cherches le berceau? demanda la femme âprement. Eh bien! je l'ai vendu... J'ai vendu tout ce qui restait. Depuis trois jours.

je n'avais pas mangé. D'ailleurs, à quoi nous sert un berceau à présent?

Elle voulut rire, lui cracher son ironie à la face. Mais sa voix se brisa dans un sanglot terrible, un cri de bête qui souffre.

Il bégaya :

— Flora!... Flora!. .•

Alors, elle hurla :

- — Aujourd'hui! Tu es soûl aujourd'hui....

Oh! va-t-en...

Eperdue de rage, elle se jeta sur l'homme et voulut le chasser.

Mais lui se laissa tomber sur son lit où il demeura inerte. Il entendait dans le lointain la voix de sa femme qui l'invectivait. Puis il s'endormit lourdement.

Alors commença pour Marfield une période obscure. Il vécut sans joies. Il lui semblait qu'il s'enfonçait dans la nuit. Une peur irraisonnée des gendarmes lui fît pendant quelque temps éviter les cabarets et payer les plus criantes de ses dettes. A mesure que les heures de lucidité s'allongeaient, il se prenait à réfléchir et les impressions douloureuses se faisaient plus aiguës.

Quelquefois, lorsqu'il rentrait, son gain

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entier dans sa poche, il s'attendait à éprouver un triomphe en montant Tescalier. Mais alors il songeait à son petit enfant. Il revoyait sa gentille figure, ce corps mignon qu'il avait parfois caressé, bercé sur ses genoux dans ses bons jours. Il se disait : A quoi bon, maintenant ! Et tout son entrain tombait.

Un soir, il n'eut pas le courage de rentrer.

Flora se montrait plus méchante avec lui depuis la mort du bébé. Il redescendit lentement, et se retrouva dans la brume, qui pâlissait les lumières, assourdissait les bruits. Il marchait au hasard. Il se rappelait des histoires que sa mère lui contait quand il était petit.

Elle disait : Il y a des hommes voués au malheur fatalement. Chacun les évite, et personne jamais n'est bon pour eux.

Et Marfield, remuant ces choses dans sa pauvre cervelle troublée, songeait à son frère l'assassin, se demandait si tous deux n'étaient pas de ces êtres maudits.

— Personne n'a été bon pour moi...

Son père rentrait fou les samedis, et lui se tapissait dans les coins. Sa mère, usée par la vie trop dure qu'elle menait depuis l'enfance,

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n'avait plus de tendresse à lui donner. Son frère... Oui, celui-là... Mais il avait disparu un jour d'épouvante et son nom était jeté à Marfield comme une injure. Flora... Ils s'étaient battus dès la première semaine. Une passivité, une force d'habitude les retenait dans la même chambre.

Non, personne. Soudain s'évoqua une blonde figure d'enfant inondée de larmes et souriante; sur sa main, il eut la sensation de lèvres fraîches qui se posaient comme des fleurs...

Quelquefois les dimanches, il était retourné dans cette rue, sans même savoir pourquoi, sans se rendre compte de son désir.

Tout à coup, il se trouva en face du Christ qu'il avait insulté.

La tête, doucement éclairée, s'enlevait sur le mur noir dans son pâle nimbe de boucles blondes. Il regardait Marfield. II semblait contempler une souffrance qui le faisait pleurer, et cependant sa figure douloureuse rayonnait. L'ivresse du don qui guérit ravissait les yeux pleins de larmes. Une béatitude émanait de lui. Marfield revit le sourire de la petite patricienne qui l'avait embrassé et une idée vaguement se formula :

— Ils se ressemblent.

Alors du néant de son être, du fond de sa mémoire troublée, une réminiscence lointaine surgit, une parole entendue il ne savait où, il ne savait quand :

— Celui-ci a donné... celui-ci a donné...

a donné sa vie... Donné...

Marfield, immobile, regardait toujours le Christ. Il n'avait vu ce bonheur sur aucun visage dans ce quartier noir... nulle part... jamais...

Et un sentiment d^envie Tétreignit.

— Ceux qui donnent..., pensa-t-il.

Un sourd désir montait en lui.

— Avoir cela... donner aussi quelque chose... quelque chose pour rien...

Tout à coup, il se revit ce qu'il était, un balayeur d'immondices qui gagnait juste de quoi ne pas mourir de faim. Il éclata de rire et s'enfonça dans une ruelle ouverte devant lui, pareille à un trou d'ombre. Bientôt toutes ces choses s'évanouirent de son esprit.

Quelques jours plus tard, comme il passait devant le cabaret, il leva les yeux vers le Christ. Et les rêveries qui l'avaient hanté à cette place se réveillèrent.

Un élan le poussa dans son escalier. Il monta rapidement et ouvrit la porte. Sa femme

préparait la soupe. Elle se retourna. Et ses yeux mornes, aux paupières brûlées, le regardaient venir. Il s'approcha d'elle, lui prit la taille en balbutiant :

— Flora, je voudrais te donner... te donner...

Elle se dégagea, surprise, et le considéra.

Les yeux de Thomme brillaient, comme éclaircis, dans renfoncement des orbites. Et sa voix tremblait, attendrie, mal assurée, une voix d'enfant.

— Tu es gris! cria la Marfîeld.

Il se recula et tendit vers elle ses deux grosses mains calleuses.

— Non, non, je te jure, je n'ai rien bu, Flora, je voulais seulement te dire que j'aurais été heureux d'avoir à te donner...

— Donne-moi ta paie..., dit-elle, brutale.

Je dois encore à plusieurs marchands dans la rue.

— Tu vois donc bien que je n'ai pas bu.

Et, triomphalement, il jeta l'argent sur la

table.

— C'est bon ! voilà ta soupe.

Il mangea sans mot dire.

Flora, tout étonnée de le voir si doux, sans injure, immobile et silencieux, vint s'asseoir

auprès de lui pour recoudre sa veste qui tombait en lambeaux.

Ils ne parlaient pas. Lorsqu'elle eut fini, il grommela un remerciement. Il paraissait avoir oublié ses paroles de tout à l'heure.

— Flora, dit-il soudain, et la flamme mauvaise s'allumait dans ses yeux, prends cet argent, va chercher de Teau-de-vie.

Des mois s'écoulèrent. Marfield continuait à s'en aller tous les matins, loin de son taudis, balayer les grandes rues élégantes. Le soir, il revenait en suivant les quais pleins de monde.

Quelquefois il s'arrêtait. L'eau grise clapotait doucement contre le mur; les lueurs du couchant traînaient encore dans le ciel ; il éprouvait vaguement la caresse de l'heure, et un attendrissement montait en lui. Des familles d'ouvriers prenaient le frais après la longue journée harrassante. Le père donnait la main aux enfants. Alors une tristesse étouffait Marfield. Il murmurait :

— Moi aussi... moi aussi...

Il pensait à son lamentable intérieur, à sa femme brisée, devenue indifférente à tout, excepté les soirs de querelle où elle le menaçait de chercher un autre homme qui lui don-

nerait plus de pain. L'image de son petit enfant s'évoquait. Alors, la tête baissée, il s'en allait boire afin d'oublier.

Un soir qu'il rêvait ainsi, ses yeux tombèrent sur un rouleau compresseur arrêté près du trottoir. Il le regarda longtemps de ses yeux troubles où montait une haine. Il songeait aux siens... Et Marfield éprouva la sensation d'un écrasement, d'une meule implacable qui avait passé sur leurs têtes et broyé en eux le vouloir et l'amour.

Cependant, jamais plus, même lorsqu'il était gris, il n'oubliait de lever son feutre en passant devant le Christ blond, proche de chez lui.

Par un froid matin d'hiver, Marfield balayait, les mains si gourdes qu'il ne les sentait plus. Déjà il convoitait le verre de gin qui lui mettrait du feu dans la poitrine.

La pluie glacée se congelait sur le pavé. Les chevaux s'abattaient. De grands coups de fouet les remettaient debout. Ils s'efforçaient lourdement. Leurs fers glissaient. Ils retombaient sur les genoux. Et les injures pleuvaient. Marfield, dans sa souffrance, les regardait avec satisfaction.

Si seulement les gens bien nourris, chaudement emmitouflés, qu'emportaient ces voitures, pouvaient tomber aussi !

Ce matin, en passant devant le Christ, Marfield lui a souri. Il aimait, certains jours, emporter avec lui la vision de cette joie divine et ce long, doux, enveloppant regard d'amour.

Mais tout cela s'était eff*acé. Il souff*rait trop du froid, de la faim, il se sentait trop misérable.

Il suivit de l'œil un vieux monsieur très bien vêtu qui marchait sur le trottoir avec précaution. Il s'assurait du chemin avec sa canne à pommeau d'or. Il portait une pelisse de fourrure.

Marfield déjà s'avançait, espérant l'aider et obtenir une pièce blanche. Mais le vieux monsieur fit un geste de refus au balayeur loqueteux. Et il se mit en devoir de traverser la rue. Un omnibus déboucha; une voiture, à fond de train, le dépassait. Le vieux monsieur voulut se hâter, glissa, tomba et demeura, forme noire, immobile, sur le pavé. L'omnibus arrivait. Marfield s'élança, repoussa le monsieur, l'envoya rouler à quelques pas, et tomba luimême sous les pieds des quatre chevaux, broyé par les lourdes roues.

LE SCULPTEUR DE CHRISTS Sy

On avait transporté les deux corps dans une pharmacie. Le monsieur revenait à lui. Le balayeur ne bougeait plus.

Vainement on fouilla ses haillons pour trouver une adresse, un indice quelconque.

Rien. Il n'était plus qu'une loque souillée, anonyme, un objet de répugnance dont on ne pouvait même pas établir l'identité.

— Il faut le transporter à la morgue, dit le pharmacien.

Et il se pencha pour l'examiner de plus près. Il considéra les traits tuméfiés, les paupières enflammées.

— Un alcoolique, dit-il, avec dégoût.

Et comme il avançait la main pour fermer les yeux, il s'arrêta court, saisi. Les prunelles dilatées, semblaient encore vivantes. Une joie surhumaine les éclairait. De ce cadavre en haillons émanait une étrange majesté.

Le monsieur avait repris connaissance et buvait un grog brûlant. Il n'avait aucun mal.

La porte s'ouvrit.

— La voiture est prête, dit un des commis, en saluant. Nous l'avons prise chauff"ée.

Le monsieur se releva, étendant ses mains qui tremblaient. Le pharmacien l'enveloppa respectueusement de ses fourrures.

Alors le monsieur fît un pas du côté du cadavre.

— Pauvre diable, murmura-t-il... Dire que sans lui, j'en serais là... à la morgue aussi, je n'ai pas mon nom...

Il frissonnait. Puis, haussant les épaules:

— Il en avait assez de la vie, sans doute...

pauvre diable... ou peut-être espérait-il une bonne récompense.

Les commis respectueux l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture, fermèrent la portière sans bruit, firent des recommandations au cocher.

Et, tout doucement, la voiture s'éloigna.

Flora attendit Marfield trois jours durant.

Puis elle se crut abandonnée. Alors elle se mit avec un autre homme, un charretier qui la suivait depuis longtemps.

LE SCULPTEUR DE CHRISTS Sq

Celui qui aime.

Madame Hélier s^habillait pour sortir. Elle s'habillait lentement, choisissait des vêtements foncés, se disait qu'elle allait dans une mauvaise rue où il ne fallait pas se faire remarquer.

Elle appela sa femme de chambre.

— Mary... mon vieux manteau noir...

Lorsqu'elle fut prête, elle vérifia une adresse,

consulta le .plan. La servante, étonnée de son air solennel, demanda :

— Madame va voir des pauvres... Est-ce que Monsieur ne sera point inquiet ?

M"™^ Hélier ne répondit pas. Il s'inquiétait bien d'elle. Monsieur ! Au sortir du bureau il allait au cercle et ne rentrait que pour manger et dormir, correct et indifférent d'ailleurs.

Pour parler elle reprit:

— Je vais voir une jeune femme qui me servait avant vous. Le D^ Green m'a dit qu'elle est mourante dans un taudis.

M"*^ Hélier s'en alla, pressée, surprise du froid qui la glaça au sortir de la maison. Elle

se hâtait. Elle devait traverser le parc pour atteindre l^omnibus.

Cétait une triste journée d'arrière-automne. Un grand vent balayait les feuilles. M°^^ Hélier, en marchant vite le long des allées, regardait les gazons jaunis et les plantes de serre que les jardiniers emportaient. Elle frissonnait. Ces vastes horizons brumeux, toute cette désolation du ciel et des prés, éveillaient en elle des réminiscences lointaines.

Il faisait un temps pareil le jour de son mariage. Elle se rappelait son bonheur, un bonheur d'espoir immense. Au sortir d'une enfance grise, sans tendresse, étouffée entre des parents sévères, cet homme qu'elle connaissait à peine, lui apparut comme une revanche de la vie. Oh ! tout ce qu'elle rêva... L'existence à deux, la communion dépensée, l'étroite et profonde et infinie affection. Avec quel enthousiasme elle s'était donnée... Elle n'avait trouvé qu'une association quelconque, une promiscuité vulgaire. Très vite son mari ne passa plus ses soirées chez lui. Et des lettres anonymes l'avaient avertie.

Alors M'"^ Hélier mit dans son existence tout une chaîne de devoirs, des réunions de travaux à l'aiguille pour les pauvres, des socié-

tés, des comités de bienfaisance. Elle prit des cours de cuisine et de bandage, des leçons de coupe. Elle tenait sa maison dans la perfection. Elle entretenait ses relations mondaines. Et cette petite femme au teint gris, au regard gris, à la voix terne, passait dans la vie sans révolte, s'effaçait, de plus en plus morne, ayant en elle une blessure qui lui dévorait toutes ses joies. Parfois elle arrivait à n'en plus souffrir, croyait devenir indifférente et s'en réjouissait.

Les feuilles mortes des ormes couvraient rétang, et demeuraient, imbibées, avant de s'enfoncer. Les plantes de nénuphars avaient disparu et les renoncules d'eau étendaient leurs réseaux morts où plus une fleur n'apparaissait.

C'était la fin triste d'automne, l'automne décoloré, dédoré, désenchanté qui attend Phiver en frissonnant. Les allées s'allongeaient entre les files d'arbres nus, et les moineaux tourbillonnaient, semblables à de lourdes feuilles.

M"^^ Hélierla ressentait jusque dans sa chair, cette tristesse. Et elle frémissait devant l'hiver, avec la rancœur de l'être qui n'a pas eu sa part de vie.

Pour secouer ses pensées, elle hâta le pas.

Comme elle arrivait à la grille, elle vit l'omnibus s'ébranler et prendre son rang dans la file des véhicules.

Il fallait attendre le suivant. M^^ Hélier se retourna.

Le parc s'étalait, immense et morne, encore agrandi par la brume qui éloignait ses derniers plans. Les arbres sans feuilles découvraient toute son étendue. Les vallonnements de gazon enchevêtraient leurs lignes. Et le soleil intermittent et pâle éclairait leurs revers flétris. Les arbres proches découpaient leur haute structure sévère, l'entrecroisement du branchage autour des troncs roides. En s'éloignant ils pâlissaient, devenaient gris, de plus en plus flous et se confondaient dans le brouillard.

— Dieu ! comme tout cela, tout cela est glacialement triste, songeait M^^ Hélier.

Son existence de femme se déroula devant elle: une morne étendue, de longs jours désolés, nus, qui se suivaient, tous semblables, et des jonchées d'illusions, des jonchées d'espoirs morts, des aspirations flétries.

Dans l'omnibus qui l'emportait, M°^« Hélier se reprocha d'avoir traversé le parc. En cette traîtreuse saison d'automne, les souvenirs s'a-

battent sur vous comme des oiseaux noirs. Et les souvenirs affaiblissent. Il faut remplir son devoir sans penser.

Autour d'elle, sur les banquettes de velours fané, elle ne voyait que des visages ternes, des yeux éteints. C'étaient des employés, leur serviette sous le bras, des femmes en noir qui portaient un sac ou des livres dans une courroie. Chacun allait où l'appelait sa fonction, la remplir sans joie. Quelque fêlure ancienne anémiait leur cœur; ou les difficultés de la lutte l'avaient atrophié. Et l'existence les emportait, les cahotait, toujours pressés, tourmentés par le souci des petits actes qu'ils devaient rigoureusement accomplir, mais indifférents et ne souffrant plus.

Pensaient-ils, ceux-là ? Ah ! si, par hasard, ils s'arrêtaient pour réfléchir, les malheureux, s'ils évoquaient le passé, s'ils se comparaient à leur jeunesse, peut-être n'auraient-ils plus la force de continuer leur marche.

M°^^ Hélier se pencha sur la vitre et regarda.

Déjà les rues devenaient plus populeuses; une interminable suite de chars, de camions de transports les encombraient ; les omnibus, de distance en distance, dressaient leurs masses claires. Des ouvriers remplaçaient les bourgeois.

Plus loin un marché s'étalait tout le long du trottoir. Sur des tréteaux bas s'entassaient des fruits, des légumes, des coquillages, du poisson. On criait la viande à des prix dérisoires. De vieux habits et des jupes suspendus à des cordes, flottaient au vent. Et c'était tout autour une invraisemblable cohue de femmes et d'enfants qui marchandaient, se disputaient, vociféraient.

M'"^ Hélier se laissa distraire. Et elle tressaillit de surprise lorsque le conducteur la fit descendre.

Le brouhaha l'étourdit. Des enfants pleuraient. Les voix éraillées criaient des injures. Et l'on entendait le lourd tapage des grands chars qui continuaient là-bas leur interminable défilé. L'odeur du poisson gâté, des viandes avancées, de toutes ces denrées trop bon marché qu'on débite aux meurt-de-faim, lui donnaient le vertige. Un agent regardait le marché avec indifférence et s'éloignait lorsque le tumulte augmentait. M»"« Hélier alla droit à lui, se renseigna minutieusement. Pendant quelques minutes, il fallait suivre encore l'artère principale. Et, tandis qu'elle se frayait un passage dans cette foule de miséreux, de femmes en loques, au teint blême, bouffies.

OU la peau collée sur les os, qui riaient, discutaient avec animation , s'emportaient, M'"^ Hélier éprouvait un étonnement.

Comme elles sont vivantes, ces femmes, comme elles se passionnent!... Elles ont presque Tair heureux. Et pourtant, de quelle existence elles se contentent ! La dernière misère, la lutte pour le pain, Tivrognerie, les coups, les enfants malades, chétifs, vicieux, la souffrance, réternelle fatigue de la lutte. Mais elles sont d'une autre race... elles ne demandent pas à la vie ce que nous demandons.

Ah ! mon Dieu, bien peu de chose... un peu d'amour qui réponde au nôtre, et voilà tout.

M^^ Hélier s'engagea dans une petite rue transversale, qui s'ouvrait, noire, déserte, tortueuse. Plus de boutiques. Les hautes maisons se suivaient, muettes et lugubres. L'une d'elles l'effraya. Les vitres brisées étaient béantes. Et ces trous noirs, semblaient des bouches qui grimaçaient. Des enfants se roulaient sur les seuils. Quelques femmes en cheveux passaient, traînant leurs savates. M'"^ Hélier sentit l'humidité froide lui tomber sur les épaules. Instinctivement elle se retourna pour apercevoir encore la foule bruyante qui rem-

plissait de sa gaieté la grande artère. Mais c'était trop tard déjà ; elle se trouvait prise dans les plis sinistres de la ruelle. Alors elle continua, hâtant le pas et songeant à sa visite. Elle se rappela cette jeune fille active, brave, intelligente, qui l'avait servie trois ans. Comment survenait une semblable détresse? Le fiancé, un grand gaillard indiscret et hardi, ne plaisait guère à M™^ Hélier. Mais à quoi bon avertir Rose? La jeune fille ne l'aurait pas crue. Ne faut-il pas que toutes refassent l'expérience à leur tour? Et l'expérience de l'une empêchera- t-el le des souffrances ? D'ailleurs, M™^ Hélier pouvait s'être trompée.

Les ruelles se succédaient, de plus en plus étroites. A présent les maisons étaient basses, toutes semblables, d'une similitude de misère qui glaçait. Parfois une trouée dans ces longues bâtisses noires montrait les jardinets, des cloaques où s'entassaient les ordures, les papiers, les loques souillées, d'informes débris, et d'où s'exhalait une affreuse puanteur.

M"*^ Hélier regardait, stupéfaite et navrée.

Les pauvres qu'elle visitait étaient des pauvres décents, qui habitaient des logements propres. Mais là, là des êtres humains pouvaient-ils

vraiment vivre? Une épouvante la prenait de se sentir toute seule.

Elle s'engagea dans une ruelle plus étranglée encore; aucun char n'y pouvait passer. Il semblait à M°*^ Hélier que les murailles se rapprochaient pour rétouffer. La ruelle s'élargit soudain et se termina en un cul-de-sac où aboutissaient deux autres impasses.

M'"^ Hélier s'arrêta. En face d'elle se dressait une énorme maison, dévorée de grandes taches et dont les fenêtres closes avaient un air suspect.

Seul le rez-de-chaussée était animé; les portes ouvertes laissaient apercevoir un cabaret. M™^ Hélier regardait un objet étrange qui l'immobilisait d'étonnement. Contre la maison lépreuse, dans une sorte d'enfonçure, se dressait une croix. Et, debout devant la croix, un Christ, grand comme un homme, paraissait vivant.

^me Hélier crut rêver. Quelque tenancier facétieux se permettait-il cette épouvantable ironie?

Non, ce Christ était trop beau. M^^ Hélier se rapprocha encore, attirée par ces yeux qui se levaient, illuminés et splendides.

Adossé à la croix, il tendait les bras, il appelait, il se donnait dans une exaltation d'amour.

Son visage n'avait pas d'auréole ; ses boucles brunes le faisaient paraître plus pâle, et il semblait éclairé d'une merveilleuse lumière de passion divine.

— Ah ! pensa M'"^ Hélier, saisie, il n'est pas la religion... il est la joie d'aimer...

Oubliant l'heure, la journée qui s'avançait, les rues désertes, sa terreur qu'on la remarquât, elle demeurait immobile, les yeux fixés sur le Christ, et plus elle le contemplait, plus il lui paraissait réel, tellement vibrant d'amour qu'il la troublait.

Elle songea : Il doit faire du mal ici... Il est trop aimant... Sa vue doit éveiller dans le cœur des malheureuses filles des tendresses dont elles n'auraient jamais rêvé, des désirs d'affection supérieure et profonde qu'elles ne sauraient satisfaire. Elles souffriront... Mieux vaut pour elles rester des brutes.

Elle allait s'éloigner. Elle jeta encore un regard au Christ et resta. Il la rappelait. Il l'aimait. Tous ceux qui le contemplaient devaient se sentir aimés. Ses lèvres palpitantes disaient les délices de l'immolation. Alors M"^^ Hélier s'éloigna violemment. Elle songeait à sa vie dépouillée et haussait les épaules, pleine d'amertume.

Ah! oui! l'amour... le dévouement... les longs efforts... tout cela... tout cela, rien de tout cela ne vous donne la sensation de vivre, rien de tout cela ne vous donne l'amour. Son cœur si plein s'est vidé...

A l'entrée d'une impasse elle déchiffra le nom qu'elle cherchait et se mit en quête du numéro. Ici c'était de nouveau les maisons hautes, mais si lamentables, si noires et suspectes, que la pensée de s'engager dans l'une d'elles lui donnait le frisson.

Elle entre. Deux femmes s'arrêtent sur le trottoir et la regardent avec défiance. Elle trébuche dans un escalier inégal. Un quinquet fume au milieu de la montée; sa trouble lueur fait paraître l'ombre plus noire. M'"^ Hélier glisse, s'appuie à l'une des marches humides qui englue son gant.

Au cinquième, c'est là. Elle suit un long corridor. Des portes fermées s'alignent. Chacune d'elles doit s'ouvrir sur un taudis. Oh ! toute cette misère, toute cette misère qui s'entasse là-dedans!

Numéro dix. Enfin. M^^ Hélier frappe.

Mais sa main tremblante, molle, doit s*y reprendre à deux fois. Point de réponse.

Elle écoute. Alors elle entend de tous côtés

monter à elle des plaintes, des cris d'enfant, des injures; un ronflement s'impose, brutal; une toyx, par instant, domine le tumulte ; et, rythmant toute cette grinçante symphonie de misère, un bruit sourd s'élève des caves, régulier, persistant.

Quelle besogne s'accomplît donc là-bas?

M°^^ Hélier frappa de nouveau. Et elle cria :

— Y a-t-il quelqu'un ?

Alors elle entendit une voii qui répondait :

— Qui est-ce?... Entrez...

Elle entra.

Une odeur insupportable Técœura.

La chambre était petite. Le papier décollé pendait, laissant apercevoir le plâtre, tout verdi d'humidité.

Les pieds glissaient, une boue infecte couvrait les briques. Dans un coin, sur un matelas, une forme humaine était couchée-

M™^ Hélier s'approcha.

Deux grands yeux caves, enfoncés dans un visage frêle, la regardaient venir anxieusement. La chevelure reposait comme une brOussaille sur l'oreiller malpropre. La couverture moulait le corps maigre; Tépaule, la hanche, le genou saillaient.

LE SCULPTEUR DE CHRISTS 5l

— Rose, murmura M'"^^ Hélier, m'avez-vous oubliée?

Elle-même reconnaissait bien la -pauvre fille. Les honnêtes yeux bleus n'avaient pas changé. Ils s'étaient agrandis seulement. Et elle reconnut aussi ses lèvres lorsqu'elles se desserrèrent pour essayer de sourire.

— C'est Madame!...

— Rose, y a-t-il longtemps que vous êtes malade ?

— Oh! oui...

— Et votre mari ?

— Oh! il va bien, Madame, heureusement...

Elle sourit encore. Et il sembla à M°*® Hélier

qu'une légère rougeur était montée à son visage exsangue.

— Et qu'avez-vous donc, ma pauvre enfant?

De ses grands yeux tristes. Rose regarda

M™^ Hélier et ne répondit rien.

Alors, voyant que sa visiteuse examinait la chambre. Rose murmura :

— Oh I Madame... depuis que je suis malade je ne peux plus travailler... et tout est si sale... Avant nous étions bien mieux, dans une chambre plus grande... une meilleure rue.

^me Hélier considéra la misérable créature épuisée et murmura :

— Vous travailliez beaucoup, Rose? Vous alliez en journées?

Rose ne répondit pas.

Et, de nouveau, M"^^ Hélier crut la voir rou* gir.

— Et votre mari, que fait-il ? demanda M™e Hélier.

Une grande angoisse montait en elle: un iremords la tourmentait de ne pas avoir recherché plus tôt cette fille qu'elle aimait.

Rose hésitait à répondre.

— Il a pris des journées, ces temps, des journées de commissionnaire. Mais il ne peut pas faire beaucoup, le travail le rend malade.

— Lui ! redit M™« Hélier. .

Elle se rappelait le grand garçon à la figure rougeaude, aux cheveux épais, qu'elle avait entrevu dans sa cuisine.

-— Mais alors, comment vivez-vous? Cest vous qui travaillez. Rose !

— Oui.ii.

' — Vous travaillez... à quoi?

Rose hésitait, semblait souff"rir horriblement, et M°^« Hélier se vit cruelle. Mais elle Tie pouvait s'en empêcher, il fallait poursuivre.

Alors, honteuse, d'une voix basse, Rose

expliqua. qVelle voyait des hommes par ordre de son mari.

Un silence suivit. M.^^ Hélier baissait la tête. Depuis quelques minutes, elle pressentait cela, et cependant, elle pouvait à peine le croire.

Ces infamies se passaient donc ! Elle en avait entendu parler d'une façon lointaine.

Jamais elle ne les crut réelles.

— Rose, comment avez-vous consenti?

Rose ne répondit pas. Le silence continua,

intolérable. Enfin, d'une voix à peine intelligible, la mourante murmura :

— Quand on le fait pour quelqu'un...

M"^^ Hélier poussaune exclamation dedégoût.

Alors Rose, se soulevant sur son coude,

essaya de défendre l'homme. Elle s'animait, ses joues se coloraient, elle retrouvait une voix vibrante comme autrefois. La vie est trop dure aussi. Les hommes, gagnant si peu, se découragent, ne travaillent plus. Il y a des rues entières où ils sont tous comme cela.

Alors quoi? Il faut bien que la femme travaille. Et que peut-elle faire ? Ah! oui, elle n'aurait jamais cru que c'est si dur, si difficile, la vie, et qu'on soit ainsi condamné par avance... Mais ce n'était pas leur faute...

Rose retomba en arrière, épuisée. Elle se couvrit le visage de ses mains, et reprit sourdement :

— Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai fait de l'avoir dit... Oh! pourquoi, pourquoi m'avezvous demandé?...

^me Hélier, penchée sur elle, essaya de la tranquilliser, promit de se taire.

Elle songeait : Cela n'a guère d'importance, il ne la tient plus que pour quelques jours, le misérable...

Il y eut un silence. M"^« Hélier revoyait la Rose d'autrefois, fraîche, souple, exhubérante. Un soir, M^^ Hélier doucement l'avait engagée à attendre une année encore auprès d'eux. N'était-elle pas heureuse et bien traitée?

Rose, la figure en feu, répondit :

— Que voulez:VOus, Madame, quand on s'aime... quand on s'aime...

— Rose, dit M"^« Hélier involontairement, vous ne l'aimez pourtant plus ?...

— Oh!... Madame!... oh! si je l'aime!...

Et, voyant sa visiteuse stupéfaite. Rose

essaya d'expliquer.

— D'abord, il ne me battait pas, et souvent il était bon pour moi, il me menait à la cam-

pagne, quelquefois, le dimanche, quand nous avions de l'argent; nous mangions dehors, tout seuls, nous deux, comme des bourgeois.*. Oh !... je me rappelle... des jours...

Et puis... j'étais heureuse qu'il ait un lit, des choses à manger qu'il aime, qu'il soit bien et content... Vous comprenez. Madame, je n'ai jamais eu que lui à aimer depuis que j'étais petite...

— Et moi ! exclama M^^ Hélier, moi qui vous aimais, Rose...

Rose murmura :

— Madame comprend bien que ce n'est pas la même chose... Madame m'aimait de loin...

du salon... comme on aime une servante, parce qu'elle vous sert bien...

Elle s'interrompit et reprit d'une voix plus basse :

— Moi, je ne savais pas ce que c'est, avant de le connaître, ce sentiment de joie, qu'on a là, dans la poitrine, en pensant à quelqu'un... et ce désir de faire pour lui... de travailler... de se dépenser...

— Rose... murmura M"^^ Hélier.

L'émotion lui coupa la voix. Rose reprit :

— Maintenant, c'est lui qui me soigne...

Il fait des journées pour gagner. Hier, il m'a

apporté de la bière. Il voulait chercher un médecin quand il voyait que je souffrais trop... Et avant-hier, quand cette dame docteur est venue, il a dit : Je suis bien content...

Rose se tut encore. Elle paraissait épuisée, pâle comme si elle allait s'évanouir. M°^« Hélier se pencha sur la paillasse. Dès que sa voix s'éclaircit, elle dit tendrement :

— Ma fille, vous vous fatiguez*.. Il faut dormir à présent. Je resterai encore, et nous ne dirons rien... Et je reviendrai demain, si vous aimez que je vienne...

Mais Rose, immobile, les yeux fermés, semblait ne pas l'entendre. Ses lèvres remuaient et M°^^ Hélier sentit qu'elle poursuivait sa pensée, défendait l'homme.

Soudain la mourante se redressa, et Teffort la faisait trembler de tous ses membres.

M™« Hélier voyait bouger la couverture trouée sur ce corps qui frémissait.

— Tous les bons moments que j'ai eus avec lui... Ce bonheui: que j'avais à Taimer... Tout cela... Madame... Je sais bien que je vais mourir... Quand même nous étions si pauvres et c'était bien dur souvent... J'ai été une femme heureuse, pourtant... heureuse.

Et comme elle redisait heureuse, un sou-

LE SCULPTEUR DE CHRISTS 5j

rire la transfigura* Son visage rayonnait. Ce pauvre visage émacié, où les os saillaient, tirant la peau grise, souriait comme peu de visages humains sourient en régardant la mort.

— Rose!... Rose!...

M.^^ Hélier s'interrompit, songeant: Cest cela... elle a trouvé, elle... être heureuse d'aimer.

Il y eut un long silence,

M™^ Hélier regardait la figure de Rose se calmer peu à peu, redevenir une figure quelconque d'agonisante. Elles demeurèrent longtemps ainsi. Rose fermait les yeux. Soudain, elle les rouvrit, dilatés d'effroi, sa face se convulsait.

— Madame... oh madame, murmurait-elle, est-il vrai... Une dame est venue, Tautre semaine. Elle m'a dit que j'étais une misérable, une femme perdue... et que je devais prier Dieu de ne pas me condamner... d'avoir pitié...

M""^ Hélier demeura immobile quelques instants. Elle se rappelait avoir parlé ce langage ; elle se rappelait des êtres qu'elle avait ainsi bouleversés, croyant accomplir un devoir. Maintenant il lui semblait conquérir une vérité

définitive, illuminant les mensonges dont elle avait vécu.

— Rose!,., avez-vous vu ce Christ.,, tout proche d'ici.

— Oh! oui, Madame... Quand je sortais encore, j'avais du plaisir à regarder en passant cette figure qui aime...

— Il vous aurait comprise, lui, il n'aurait point parlé comme cette dame. Il aimait.

Le pâle visage de Rose parut se tranquilliser.

M°^« Hélier se pencha sur elle, et dit avec tendresse :

— Mon enfant, dites-moi si quelque chose vous ferait envie? Un peu de bon vin, des fruits, du bouillon? Je serais si heureuse de vous l'apporter.

Rose fit signe que non. Elle regardait toujours M™« Hélier et ses grands yeux brûlants s'enfonçaient dans les siens. Elle essaya de porter à ses lèvres son doigt décharné et murmura :

— N'est-ce pas?... Madame... n'est-ce pas?

M"^^ Hélier comprit.

— Soyez tranquille, mon enfant, je ne dirai rien, comptez sur moi. Et maintenant, tâchez de dormir.

LE SCULPTEUR DE CHRISTS Sq

Doucement elle la baisa et, sans bruit, quitta la chambre.

M"^^ Hélier se retrouva dans Tescalier encore assombri, chancelante sur le sol raboteux.

Elle s'arrêta, étendit les mains, écouta. La toux continuait, plus lasse, et les grands coups battaient toujours dans le lointain. Il lui sembla qu'elle les entendait depuis une éternité. Elle arriva au bas de la montée.

Le long de l'impasse, elle marcha au hasard.

La tête lui faisait mal. Une parole continue agitait ses lèvres :

— Ma pauvre petite Rose!... Ma pauvre petite Rose ! . . .

Elle se sentait navrée jusqu'au fond de l'âme.

Le crépuscule tombait. Des voiles bleus enveloppaient la rue, les maisons sinistres, la terreur des fenêtres, les seuils immondes. Les bruits se faisaient plus assourdis. Des réverbères s'allumaient, et leur lueur opaque se diluait dans la brume.

Soudain, M^« Hélier revit le Christ.

Deux lanternes fixées aux deux bras de la croix détachaient son visage sur un fond de lumière. ÎA^^ Hélier s'arrêta.

Des larmes s'échappent de ses yeux, des

larmes douces qui emportent toutes ses amertumes. Il lui semble qu'une révélation s'est faite en elle, dans cette chambre ignoble, près de cette fille mourante. Désormais, elle regarde le Christ avec des yeux qui comprennent. Il sourit, il tend les mains, son doux visage resplendit des célestes félicités.

M^^ Hélier le regarde toujours. Et une certitude bienheureuse s'impose.

Au sein même des bouges, le grand amour éclate comme une lumière, il rachète les êtres souillés et leur donne un coin de ciel.

L'amour comme l'immensité, comme le soleil, comme la mort, est la part de tous.

Et ce Christ est bien aux murs de cette maison lépreuse l'affirmation triomphale de l'amour, l'amour tout puissant qui peut transformer les cloaques.

Elle s'éloignait. Elle s'arrêta et se retourna encore. Dans les yeux du Christ, elle retrouvait le regard de Rose, mais plus rayonnant, plus intense, idéalement pur.

— Il y a donc, pensa-t-elle, un autre amour, plus grand que l'amour humain?

LE SCULPTEUR DE CHRISTS 6l

ÎA^^ Hélier reprit sa marche. Au même instant passa un ivrogne qui tenait par la taille une fille aux cheveux défaits, laissant traîner dans la boue son jupon de soie.

M™«Hélierentenditlavoixavinéede l'homme qui disait avec des hoquets :

— Rose.... Rose, elle va.... elle va crever... Je te prends après.

Celui qui pleure.

— Pas de feu, pas de lumière, grogna Willie, en rentrant dans la mansarde obscure.

— Rien trouvé ? demanda anxieusement sa mère.

Le jeune homme se jeta sur une chaise et répondit avec lassitude.

— Rien trouvé... pas d'ouvrage...

Cétait un grand garçon de seize ans, blond, à la face terreuse.

Sa mère se planta devant lui :

— As-tu bien cherché, dis-moi, en conscience?

Il leva ses yeux troubles qui se détournaient et répondit.

— Oui... j'ai cherché...

Sa mère le considérait toujours. Une affreuse tristesse envahit son visage.

— Qu'allons-nous devenir?

Elle regarda les trois jeunes enfants qui se pressaient à l'autre bout de la mansarde nue.

et le berceau d'où Ton entendait sortir un gémissement.

— Toi, le grand, qui devrais remplacer le père..., mais je suis toute seule, toute seule...

Sa voix se brisa dans un sanglot.

La lumière de la mansarde vis à vis éclairait vaguement leur chambre.

Willie pouvait distinguer les traits de sa mère. Et comme il la voyait, brûlée de travail, si ravagée, si douloureuse, un remords lui monta au cœur.

Peut-être le surprit-elle sur ses traits, ou se souvint-elle que les récriminations le renfrognaient toujours.

— Mon pauvre enfant, ce n^est pas de ta faute.

Willie alors, d'une voix tout autre, d'une voix pleine de cette tendresse qu'il avait autrefois, répondit :

— Mère, je réussirai peut-être demain. Je prendrai n'importe quoi, puisqu'on ne trouve rien dans son rriétier,.. et je te rapporterai de l'argent, demain...

Elle souriait, tout heureuse de l'avoir reconquis, ce grand garçon qu'elle sentait lui échapper, s'en aller loin d'elle, et fuir de plus en plus son regard.

En hésitant, le jeune homme reprit, tandis qu'une rougeur passait sur ses traits :

— Mère, si tu n'as rien ce soir, ne peux-tu pas prendre l'argent... l'argent du loyer?

Il s'interrompit et détourna son visage, tandis que l'expression mauvaise revenait à ses yeux.

Mais sa mère n'avait rien vu.

— Non, dit-elle, nous ne manquons pas encore aujourd'hui. J'ai pu faire une demijournée au lavoir... Et j'étais contente, je pensais que si tu rapportais un peu, j'aurais complété les trente francs, songe donc, c'est la semaine prochaine, le terme...

Il répéta :

— La semaine prochaine...

— Il faut payer cette fois, acheva- t-elle. Et nous avons l'argent !

Willie murmura comme involontairement :

— Je ne t'ai pas aidée...

Alors, brusque, se leva en lui une pensée odieuse et impitoyable qui le brûla comme un fer rouge.

Il avait promis à trois misérables, ses amis, qu'il volerait sa mère. v

Comment et par quels espionnages découvrirent-ils qu'elle possédait cette somme? Et

comment avaient-ils pareillement asservi Tâme de Willie, ces trois fainéants, qui, sous prétexte de chercher de Touvrage, couraient les cabarets, buvaient et jouaient?

Quelle fatalité les mit sur sa route, un mauvais jour de révolte et de paresse?

Depuis des semaines, ils le tourmentaient pour qu'il volât ces trente francs qui, disaientils, les rendraient riches.

Ils promettaient à Willie de le faire entrer ensuite dans une puissante association où Ton gagne sans travailler. Et ils le menaçaient, lui donnaient tant de bonnes raisons que Willie, à la fin, sentait vaciller sa volonté.

Il passait avec eux ses jours et une partie de ses nuits. Il voyait sa mère de loin en loin. Toujours mécontente, elle lui reprochait sa conduite et Tirritait.

Willie était vaincu. Il avait donné sa parole la veille. Il n'attendait plus qu'une bonne occasion. Et voici que, ce soir, la douceur de sa mère le retournait étrangement. Tandis qu'il la contemplait, si fatiguée, si dévorée par la vie, il se sentait de la pitié. Lui, dont ses compagnons faisaieiil enfin un homme, ne se retrouvait plus. Une lutte s'engageait. Il se représenta, s'il allait se désister, la pluie des

sarcasmes, les injures. Puis il serait tout seul à vouloir demeurer honnête, forcé de travailr 1er, d'accepter n'importe quelle corvée pour gagner vingt sous. Tout seul,..

— Willie, ne veux-tu pas ta soupe? demande sa mère en la lui apportant.

Elle a toujours sa voix affectueuse, et le cœur de Willie s'attendrit. ^

— Cela te fera du bien. Tu es si fatigué après tes courses...

Toutes ses frayeurs, toutes ses répugnances, les menaces de vengeances épouvantables, font silence autour de Willie,

Il mangea sa soupe sans rien dire, puis se leva et chercha sa casquette.

— Tu sors encore ! s'écria sa mère.

— Oh! une demi-heure... quelque chose à dire à un camarade. Quelque chose que j'avais oublié, balbutia-t-il.

Et comme il trébuchait dans l'escalier noir, Willie murmura :

— Eh bien ! non. Ils ont beau dire que c'est facile, que c'est permis et légitime, que c'est un emprunt,,. Non... Ma mère est ma mère, après tout. Qu'ils aillent au diable.

Willie pressait le pas.

Ses camarades seraient encore sûrement

dans le cabaret où il les avait laissés. Il enfilait des rues ténébreuses, étroites, et qui tournaient. Les maisons autour de lui avaient fermé leurs yeux, se succédaient hautes et sombres. De loin en loin une clarté de lampe éclairait quelque fenêtre louche, un réverbère, au milieu de la ruelle, trouait la nuit.

Soudain, Willie aperçut une lueur plus vive au coin d'une place morne, où des becs de gaz montraient quatre boyaux s'enfonçant dans Tombre,

Il s'approcha. Il aperçut, élevé contre une maison obscure, un Christ en bois, décharné, effrayant, dont les longs cheveux noirs encadraient les chairs livides.

Et cette tête se dressait, dardant ses yeux, et menaçait, maudissait, terrifiante. Willie s'arrêtant, le contempla. Il éprouva une joie de se sentir un brave garçon qui refusait de voler sa mère.

— Combien j'aurais eu peur, murmura-t-il.

Et l'image passa devant lui d'un homme s'enfuyant, poursuivi par les gens honnêtes, et qui, soudain, se trouverait en face de ce Christ. Il frissonna et reprit sa route dans les ruelles désertes.

Tout à coup l'idée de ses complices s'im-

posa, lancinante comme un coup de fouet. Il les revit, il revit leur sourire. Il entendit le mot que la voix grasse de Cohn répétait toujours :

— Tu entends, tu entends bien.

Ce mot qui soulignait chacun de ses ordres, chacune de ses plaisanteries, devenait parfois étrangement sinistre.

Willie l'entendit d'une façon intense comme s'il avait une hallucination. Et la conviction le saisit, implacable, qu'il ne lutterait pas contre ses trois tyrans. Comment en avait-il eu un instant la pensée ? Il voulut se reprendre. Il murmura pour se faire illusion :

— J'irai, j'irai, je leur dirai...

Mais au même instant, dans Tobscur arrièrefond de sa conscience, Willie savait qu'il ne parlerait pas.

Cependant il continua sa route.

Une lumière rouge éclate dans l'ombre d'un cul de sac. C'est là que les amis de Willie boivent jusqu'à l'heure où le cabaretier les met à la porte.

Willie s'avance, regarde ce grand flamboiement trouble. Le verre opaque ne laisse point distinguer l'intérieur. N'importe. Ils sont là, il le sait. Il n'entrera pas. Et pourtant, il

demeure, désirant de toute sa force se précipiter et leur dire en face, la voix haute, qu'il ne volera point sa mère.

La voix de Cohn s'élève, stridente, le poursuit impitoyablement.

— Tu entends ! tu entends...

Leurs rires stupides d'ivrognes dominent le tumulte.

Et Willie s'enfuit, honteux, tremblant, incertain. Il sait qu'il ne peut entrer que les mains pleines de l'argent de sa mère.

• Ce matin-là, dès son réveil, Willie sentit que la chose était décidée. Il l'accomplirait le soir.

Il se leva, s'habilla rapidement, refusa de manger et partit sans regarder sa mère, ni les enfants, conscient qu'il ne fallait pas rester dans cette chambre auprès d'eux.

Il passa toute la journée avec ses camarades, jouant, buvant, tâchant de s'étourdir. Vers le soir il était ivre. Il entendait encore, comme à travers une ouate, les paroles de ses complices.

Puis il se retrouva dans la rue, marchant en tâtonnant vers sa demeure. Le vent froid lui soufflait au visage. Et tout à coup l'épouvantable idée le cingla :

— C'est maintenant!...

Il hâta le pas. Il était dégrisé.

D'instinct Willie fit un détour pour éviter le Christ,

A pas lents il monta l'escalier.

Sa mère venait de coucher les deux petits.

Ils partageaient la même paillasse. Willie les regarda.

Leurs frimousses pâles reposaient au milieu des cheveux emmêlés. Frêles et maladifs ils dormaient! Et dans son sommeil l'aîné gémissait. La mère murmura :

— Dès que nous pourrons leur donner davantage à manger, ils seront mieux.

Elle ajouta timidement, car depuis quelques jours, elle n'osait plus poser cette question :

— Tu n'as rien trouvé ?

Il répondit brièvement.

— Rien.

Il y eut un silence. Et dans ce silence, Willie entendit tous ses projets, qui se battaient en lui.

Sa mère reprit :

— Viens manger.

— Je n'ai pas faim, grommela Willie,

Ses yeux revenaient sans cesse à la commode, une vieille commode branlante sur laquelle on mangeait, depuis que la table était

mise en gage* L'argent dormait là, dans le premier tiroir, à gauche... Sa mère prenait la clef lorsqu'elle quittait la chambre.

Il alla s'asseoir devant la petite fenêtre aux carreaux malpropres et toujours fermés, afin que la chaleur ne se perdît point. Et il regarda la rue, attendant l'heure.

La rue était noire et silencieuse. Un seul réverbère éclairait les passants qui se hâtaient, d'humbles passants besogneux, des ouvriers las, des femmes portant des fardeaux. Autour d'eux des ombres rôdaient* Une courte ruelle transversale ouvrait sur une artère plus large, brillante comme une rivière de clarté. Là bas se tenait un marché qui devait durer tard dans la soirée. Les larges flammes des torches vacillaient au vent. On voyait se profiler et gesticuler des silhouettes noires; des voix bruyantes arrivaient jusqu'à Willie.

De temps à autre il se retournait. Sa mère faisait une lessive hâtive à la clarté de la chandelle. Il la distinguait, agenouillée devant un bassin en terre, et elle savonnait les petits bas. Il contempla sa forme courbée, la fatigue de son attitude, ses gestes épuisés. Son dos se redressait avec tant de peine lorsqu'elle atteignait le savon sur la chaise dépaillée. Il

comprima un flot de sentiments, et les poings serrés, regarda dans la rue. Tous ces gens, tous ces gens qui passaient, ces gens heureux n'allaient pas à une torture comme celle qu'il traversait. Inquiet, il jetait des regards derrière lui, pensant :

— Ne se couchera-t-elle jamais ?

Un grand silence le fît tressaillir. Il n'entendait plus le ruissellement d'eau. Il se retourna. Sa mère dormait, écroulée à côté de sa cuve, foudroyée de fatigue. Willie éprouva le désir intense de ne plus rien voir, de ne plus penser. Il se leva, et brusquement, éveilla sa mère.

— Il faut aller au lit, bougonnait-il.

Et il ajouta, comme malgré lui :

— On dort mal sur le plancher...

Tout assoupie, elle répondit :

— Laisse-moi !...

Alors il la poussa jusqu'à son matelas. Et il était si nerveux, si brutal, qu'elle s'éveilla tout à coup. Ses yeux se fixèrent sur son grand fils. Elle murmura :

— Oh! Willie...

Puis elle reprit :

— Tu ne veux pas te coucher ?

Et saisie d'inquiétude, elle ajouta :

— Qu'as-tu, dis-moi?

LE SCULPTEUR DE CHRISTS j3

Il répondit :

— Je n^ai pas sommeil.., Plus tard.

. Il retourna à la fenêtre. Bientôt il n'entendit plus rien.

La ruelle était déserte. Le marché là-bas s'éteignait.

Il attendit longtemps encore, et continuellement, il différait,

— Quand il n'y aura plus aucune lumière...

aucune lumière...

— Quand personne ne passera plus...

Il entendit au loin, dans l'effrayant silence de la ville qui s'endormait, de larges ondes graves se succéder lentement. Il comf)ta...

Minuit.

— Dans un quart d'heure, pensa Willie.

Et il se sentit soulagé d'avoir encore ces

minutes devant lui.

Le quart sonna. La longue vibration se prolongea.

Willie se dit qu'il fallait. Il entendit monter une voix répétant avec obstination :

— Tu entends! L'heure est venue... Tu entends... Tu entends...

Et tout à coup, il se retourna.

Sa mère était immobile, allongée sur la paillasse. Il voyait, dans le désordre des che-

veux, sa face pâle, ses yeux fermés ; et sa respiration régulière arrivait jusqu'à lui. Willie regarda la bougie au bord de la commode.

Elle brûlait encore, diminuée, penchée dans le chandelier malpropre ; et la cire tombait goutte à goutte sur le plancher. Willie n'avait plus que quelques minutes de lumière. Cette idée le mit debout, fiévreux, dévoré du besoin d'en finir.

Il marcha droit à la commode, tourna la clef, ouvrit le tiroir, tâta les pièces d'argent enveloppées de papier, et les mit dans sa poche. Alors il se retourna, et ses yeux mesurèrent la distance qui le séparait de la porte.

Machinalement il saisit la bougie, et, en passant devant le matelas de sa mère, il réleva afin que la vue de son sommeil le tranquillisât. Willie recula, hagard, et la chandelle lui échappant, s'écrasa sur le plancher. Il chercha la porte, tâtonna dans l'obscurité, s'enfuit. Mais il emportait avec lui l'épouvantable image de sa mère, blême, les yeux grands ouverts, qui je regardait.

Dans la rue, il revint à lui et tâcha de marcher avec plus de calme. Il fit sonner ses talons sur le trottoir.

Sa mère Ta vu... et elle n'a pas appelé. Elle

n'a rien fait pour empêcher son fils de la voler... Sa mère le regardait... Oh ces yeux que l'étonnement bouleversait, les pauvres yeux élargis par l'atroce douleur... Et maintenant, il croît les voir à tous les angles de murs, le guettant au-dessus des portes, l'épiant par les fenêtres. Si seulement sa mère l'avait injurié, s'était jetée sur lui pour reprendre Targent, il l'aurait repoussée, brutalisée, et n'y penserait plus. Mais ces yeux qui lui reprochent en silence, qui souffrent indiciblement et l'accusent, il les sent rivés à sa chair.

Tout à coup, il s'arrête, paralysé d'effroi.

Le Christ de l'autre soir se dresse devant lui, blême, et menace.

Willie, épouvanté, s'enfuit dans les rues noires. N'a-t-il pas vécu déjà cette affreuse minute ?

Une autre lumière l'attire. Il s'approche. Il aperçoit un Christ encore, blond, douloureux, et dont la face pâle est inondée de larmes. Et Willie de nouveau s'arrête, stupide.

Ses genoux s'entrechoquent.

Un effrayant chagrin bouleverse cette face, l'intolérable etsurhumaine douleur: l'être chéri qui vous tue... le Christ a les yeux de sa mère.

Willie a repris sa route. Il ne pense plus.

Il est une machine obéissant à une impulsion. Il va. Depuis bien longtemps une heure a sonné. Mais une raie de lumière demeure encore au cabaret louche. Willie donne le coup de poing convenu. La porte s'ouvre. Ses trois complices, attablés, jouent aux cartes, et de gros rires retentissent.

Willie entre, jette l'argent sur la table, sans dire un mot, sans regarder personne, puis il s'en va, il lance la porte, il se perd dans la nuit.

Ce fut huit jours après, un soir, qu'il se présenta devant sa mère. Il entra timidement et demeura sur le seuil, le visage défait, hâve, avec des yeux cernés qui imploraient. Sa mère, assise, déshabillait un des petits. Elle leva la tête et devint toute pâle.

— C'est toi... toi, balbutia-t-elle.

Alors Willie s'approcha, et, brusquement, posa quelques pièces de monnaie sur ses genoux.

— Mère... j'ai du travail, commença-t-il d'une voix basse et honteuse. Je me suis engagé... Je regagnerai l'argent... tout l'argent.

Elle continuait à le regarder comme si elle ne comprenait pas.

Elle venait de traverser des jours d'angoisse. Elle se voyait, d'un instant à l'autre, jetée dehors avec ses petits. Oh ! cet argent, impossible à regagner... une femme toute seule, qui n'a que son grand fils.

Et voilà qu'il revenait, ce fils, avec ses yeux bons comme autrefois.

— Mère... pardon, bégaya-t-il.

Elle ouvrit ses bras. Et Willie vint poser son front sur ses genoux, comme autrefois.

Le Sculpteur, cependant, de loin en loin, s'en allait visiter ses Christs. Il se glissait le long des murailles, passait devant eux, révenait sur ses pas, et les enveloppait de ses regards comme des enfants absents qu'il retrouvait. D'abord il s'apitoyait sur les détériorations. Puis, se représentant la houle de souffrance qui se reformait sans cesse au pied de ses Christs, il soupirait et leur demandait:

— Apportez-vous un peu de soleil, par ici?

Mais il n'osait point rester longtemps et

s'enfuyait, poursuivi par la crainte qu'on ne le devinât.

Le Sculpteur cessa de venir. Pendant six semaines, il demeura couché, malade gravement, et délira. La vieille femme de charge qui le soignait, plus d'une fois, en s'en allant, secoua la tête :

— Pour sûr, le pauvre Monsieur ne passera pas la nuit.

Cependant, il était mieux. Il se levait, et demeurait étendu dans la galerie. Alors il songeait à ses chefs-d'œuvre, envoyés en exil dans les rues mauvaises.

Un jour, il se sentit plus fort. Du soleil entrait par les fenêtres. En. chancelant, le Sculpteur descendit l'escalier, fit quelques pas sur la chaussée.

Un vent tiède soufflait le printemps. Il le respirait avec délices.

— Allons, je vais guérir...

Les jours suivants, il sortit encore et allon-^ gea sa promenade.

Un matin, au moment où il ouvrait la porte, pressé d'humer Tair, il aperçut, devant le trottoir, un monceau d'objets informes.

Il s'approcha et reconnut les débris de ses Christs. Il chancela, blessé au cœur. Se bais-^ sant, il les examina, les remua doucement, espérant découvrir quelque fragment intact.

Mais les pieds et les mains avaient des doigts brisés, les bras étaient sciés dans leur longueur. On avait mutilé les torses et coupé en deux les visages. Le Sculpteur ramassait des cous, des barbes, des faces avec de grands yeux tristes qui le regardaient. Alors il les prit, comme on relève un enfant mort, et, pliant sous le faix, gravit lentement les étages. Il descendit, se chargea et remonta.

Dix fois, il recommença. Enfin, épuisé, il s'assit et contempla les morceaux alignés.

8o LE SCULPTEUR DE CHRISTS

— Les brutes!... Les brutes!... murmurait-il. Oh! les brutes!

La colère bouillonnait en lui, faisait trembler ses vieilles mains qui avaient travaillé si longtemps, avec persévérance.

— Les brutes!...

Entre ses Christs, il avait choisi les plus beaux les plus aimés, afin de diminuer cette souffrance humaine qui hantait ses jours et ses nuits.

Maintenant, dans son cœur meurtri, la haine chassait Tamour.

La journée s'écoula. Le Sculpteur demeurait renversé sur le divan. Il n'avait plus de force. Un grand découragement Taccablait.

— A quoi bon !... A quoi bon !...

Il désira mourir^

La nuit vint. Il voulut rester dans sa galerie, comme pour la veillée d'un mort. Il ne dormait pas. Les yeux de ses Christs brisés le regardaient à travers les ténèbres.

Enfin une torpeur le terrassa. Il s'assoupit lourdement et se réveilla en sursaut.

L'atelier était rempli de lune. Le Sculpteur ébloui se redressa. Par les grandes baies, il apercevait le ciel tout pointillé d'étoiles. La lumière blanche marchait dans la galerie. Un

LE SCULPTEUR DE CHRISTS 8l

à un, les Christs sortaient de Tombre, et sous les rayons devenaient vivants,

Le Sculpteur ressentait des angoisses affreuses. Le souffle lui manquait. Une faiblesse paralysait ses membres, telle qu'il pensa :

— Je vais mourir.

. Le ciel, dont il avait tant de fois adoré la lumière et l'immensité, lui envoyait une compagne pour l'assister dans son agonie*

Le Sculpteur sourit à Tidée de la mort. Il était si las de vivre. Depuis si longtemps il cherchait la beauté pour la consolation des hommes. Mais les hommes n'en voulaient point. Ils avaient anéanti l'œuvre modelée avec tant d'amour. Les rayons, glissant sur le sol, éclairaient les débris. Un frisson de colère secoua le mourant. L'amertume de sa vie gâchée le tortura. Il ferma les yeux.

Ses yeux se rouvrent et se fixent sur un Christ, en face de lui, que la lune illumine splendidement, un Christ souriant et tendre, dont la bouche semble parler.

Le Sculpteur se rappelle qu'il l'acheva un jour où deux anciens amis le raillaient dans un journal. Plein de rage, il avait saisi son ébauchoir et, de vigoureux coups dans la glaise, terminé le torse. Puis, monté sur

réchelle, il s'était penché vers le visage. Il fallait adoucir les yeux, attendrir la bouche, affiner la commissure des lèvres. Et peu à peu le chagrin du Sculpteur s'était dissipé. Son Christ le reprenait, l'exaltait, lui communiquait son amour, l'emportait à travers des espaces que les hommes n'atteignent point.

-L'allégresse de l'œuvre qui s'achève, de l'expression qui se fixe, effaça jusqu'au souvenir des rancœurs. Et tandis qu'il contemplait ce visage illuminé de tendresse, ces yeux pleins de pardon, ces lèvres qui bénissaient, les moqueries du journal lui parurent si lointaines, qu'il ne comprit plus comment elles l'attristèrent.

Cette nuit, le Sculpteur mourant se rappelle toutes ces choses... Le Christ inondé de lune lui ramène l'ancienne ivresse. Oh! non, il avait tort de renier sa vie. Qu'importent l'incompréhension, les sarcasmes des hommes, les amis qui trahissent, l'œuvre détruite, qu'importe ! D'autres Christs affirment encore l'amour triomphant. Et quand ceux-ci devraient disparaître à leur tour, d'autres sculpteurs les édifieront de nouveau. Ils travailleront sans récompense, bafoués et délaissés. Qu'importe! Ils connaîtront des joies qui rachètent les

supplices. Leur vie s'attachera tout entière à exprimer l'amour.

Et lui, ne meurt-il pas heureux?

Fidèles autour de lui, ses Christs le consolent, adoucissent les angoisses dernières.

Ils sont là qui se pressent à son chevet, et s'animent, et se penchent, et lui parlent. Il reconnaît bien leur longue théorie : les Florentins émaciés, les Celtes qui rêvent, les Flamands superbes dont la chair est un hymne à la vie, les rudes montagnards luttant contre la souffrance.

Voici les maquettes des morts, celui qui donne, celui qui menace, celui qui pleure.

L'Aimant, devant sa croix, l'appelle, tout illuminé des suprêmes béatitudes. La glaise blanchit sous la lune, prend des tons de chair. Il les revoit dans leur définitive beauté.

Ses yeux mourants revinrent à celui qui, le premier, a consolé son agonie. La lumière blanche jouait sur le front poli, l'entourant d'une auréole, la poitrine semblait haleter doucement, et la face s'inclinait souriante, miséricordieuse.

Le Sculpteur murmura :

— Celui qui pardonne...

Et il mourut.

Le lendemain, les journaux du soir publièrent la note suivante :

« Nous apprenons, avec regret, la mort du grand sculpteur Théodore Chimère, Atteint d'une maladie mentale, il est mort tout seul, perdu dans les mauvais quartiers de notre ville. Les rares personnes qu'il fréquentait encore nous assurent qu'il était devenu complètement fou. »

LTNFANT DES BÉGUINES

L'Enfant des Béguines.

Mademoiselle Geneviève, béguine à Bruges, élevait chez elle son neveu orphelin, Dominique.

La règle l'autorisait à le garder jusqu'à rage de sept ans. Elle habitait, à Tun des angles du vaste quadrilatère, une maisonnette à pignon blanc, encadrée par d'autres maisonnettes semblables. Les chambres, passées à la chaux, d'une pureté de lis, étaient ornées de crucifix et de saintes vierges en plâtre, qui rêvaient sous leur globe de verre.

Barbara, la servante, entre les offices, s'occupait continuellement à polir les meubles raides, à balayer les nattes ; elle repassait les guimpes, les serre-front, les grands voiles de chœur qui enveloppaient M"<^ Geneviève d'une telle auréole de neige que son neveu lui disait parfois, en se reculant :

88 l'enfant des béguines

— Vous êtes toute blanche, tante Geneviève; vous êtes comme une sainte ! Je n'ose pas vous embrasser.

Dans chaque maisonnette travaille une servante, car les longues mains douces des béguines, où brille Tanneau des divines fiançailles, sont réservées au seul service des saints. Elles brodent des voiles et des nappes pour leurs autels; elles ornent les chapelles de tapisseries, belles comme des peintures; elles décorent des chapes destinées aux églises pauvres ; quelquefois aussi elles cousent du linge qu'on distribue aux besogneux.

Dominique vivait heureux dans cette retraite si bien close, où les bruits sont assourdis et harmonieux, où passent et repassent les longues jupes noires de ces femmes toujours sou* riantes, paisibles, et disant à demi-voix des paroles de tendresse. Il était pâle, la marche l'essoufflait; il pleurait comme une fillette malade les jours de grand froid. L'hiver, il ne voulait plus quitter ces chambres blanches, où les braises du poêle allumaient de mouvan-^ tes lueurs roses.

Parfois, le soir, après le salut, M"« Catherine apportait sa broderie chez son amie intime, M^^*^ Geneviève. Dominique se blottissait

l'enfant des béguines 89

entre leurs robes, et, tout engourdi de bîenêtre, regardait les étincelles tomber de la grille, écoutant Tentretien.

Elles parlaient de la santé de M"**^ la Supérieure, toujours si frêle, des demoiselles qui faisaient leur noviciat, de la prochaine prise d'habit, des petites nouvelles des séculières. Ces choses, à force d'être redites, prenaient des proportions exorbitantes, remplissaient l'horizon de Dominique comme celui des béguines. Elles oubliaient et il ignorait qu'au delà de leur double ceinture de canaux et de remparts, un autre monde se mouvait.

Les béguines le gâtaient. Il connaissait chacune d'elles et le détail de sa vie. Il savait que M}^^ Thérèse hébergeait, par permission de Monseigneur, sa mère infirme; que M"<^ Elisabeth élevait sa nièce, une grande fille turbulente qui effrayait un peu Dominique. Il allait écouter M"<^ Catherine chanter à son piano et il suivait des yeux, avec délices, les longs doigts de M"*^ Irma, tandis qu'elle déployait, en marge des livres d'heures, les fines enluminures, les vols de chérubins, les guirlandes, les grands lis d'or et les paons majestueux.

Il les considérait toutes comme ses tantes;

go l'enfant des béguines

seulement M^^^ Geneviève lui appartenait plus particulièrement. Il éprouvait un confus sentiment d'orgueil quand, au sortir de Sainte- Elisabeth, leur procession lente se déroulait et bientôt s'éparpillait sous les arbres de la prairie. Il s'arrêtait de jouer pour les contempler. Et son grand respect Tempêchait, lorsqu'elles étaient ainsi toutes ensemble, de' courir à l'une d'elles, se faire embrasser.

A M™« la Supérieure, il vouait une adoration mystique dont il n'avait pas conscience. Lorsque, en passant, elle lui tapotait la joue, il tressaillait d'aise, et le souvenir de cette caresse demeurait en lui jusqu'au soir, comme un rayon.

Elle était très grande; sa figure de cire jaune, découpée sur la blancheur des linges, brillait comme si une lumière eût brûlé au dedans. Elle répandait le charme souverain et délicieux des êtres qui vivent la vie de l'esprit. On racontait que cette étrange puissance avait causé la prise d'habit de jeunes filles nobles, riches, qui, l'ayant vue une fois, ne pouvaient plus supporter l'existence loin du Béguipage.

Les enfants mêmes, d'une façon obscure, éprouvaient cette fascination.

L ENFANT DES BEGUINES 9I

Dominique sentait, quand la Grande Dame passait, qu'il aurait voulu la suivre partout, dormir dans les plis de sa jupe, blottir sa tête, disparaître en elle. Il aurait aimé se mettre à genoux à ses pieds, en déroulant son chapelet, comme on lui apprenait à le faire aux pieds de Marie. En même temps, quelque chose de semblable à une pierre descendait sur son cœur et TétoufFait; il aurait voulu crier et il ne pouvait prononcer une parole.

Souvent des gamins venaient en courant mendier des sous à quelque peintre travaillant dans Tenceinte du Béguinage. Dominique les considérait de loin, sans aucune envie de les rejoindre, un peu comme des animaux sauvages.

Plus d'une fois sa. tante l'avait emmené dans la ville. Les passants de la rue des Pierres lui firent l'effet d'une cohue; les voitures l'étourdissaient. A la Grand'Place, il se sentit perdu, misérable et demanda à rentrer. Lorsqu'ils rencontraient une école de garçons qui défilaient deux à deux sur le trottoir, M"^ Geneviève disait :

— Voilà comme vous serez...

Mais lui promenait dans les rangs ses yeux

g2 l'enfant des béguines

inquiets. Il voyait les gamins rire et se bousculer; parfois, ils se baissaient, ramassaient un caillou qu'ils lançaient furtivement; ou bien deux d'entre eux se précipitaient l'un sur l'autre en s^assénant des coups de poing. Le surveillant accourait les séparer. Ils se jetaient encore des paroles haineuses.

Dominique se serrait davantage contre M"^ Geneviève, et une vague épouvante l'oppressait.

Elle lui disait en soupirant :

— Quand vous 'aurez sept ans, mon petit Dominique, il faudra bien vous en aller dans une école.

— Pourquoi? demandait-il.

— Parce que c'est la règle.

— Cest dans très longtemps, dites, tante Geneviève, que j'aurai sept ans?...

La béguine avait adressé à la Grande Dame une demande de garder une année de plus, par faveur spéciale, ce garçon si fluet qui semblait une fille. Mais il lui fut répondu que la règle ne pouvait être enfreinte.

Elle se résigna. Cette séparation, d'ailleurs, lui apparaissait comme une catastrophe accep*tée longtemps d'avance, fatale, que rien ne pouvait détourner.

l'enfant des béguines 93

Lorsqu'il eut six ans, on le conduisit à l'église, à la messe le dimanche matin et au salut tous les après-midi. Sa tante le faisait asseoir auprès d'elle dans une stalle du chœur, et les deux longues lignes de voiles inclinés Téblouissaient comme deux coulées de neige.

Chaque béguine se levait à son tour, descendait le degré, laissant traîner sur les dalles son ample manteau, et, debout au lutrin, elle .lisait dans le gros livre éternellement ouvert. Un ruban coupait la page d'une diagonale rouge, et ses mains respectueuses le déplaçaient. Sa voix roulait sous les voûtes, sans timbre, monotone comme un bruit d'eau. Et dans l'église obscure, qui se vidait, les statues des saints semblaient s'assoupir.

Dominique préférait le service du dimanche, quoiqu'il sommeillât souvent, bercé par les harmonies de l'orgue.

L'encens le pénétrait de langueur. Il lui semblait qu'il devenait léger comme une fumée et qu'il s'en allait rejoindre à la cime de l'autel le vol des petits anges. Ou bien les flammes des cierges s'élargissaient tellement que le sanctuaire lui paraissait tout en feu, et il contemplait avec ébahissement le prêtre agenouillé sous les fleurs merveilleuses de sa chasuble.

94 L ENFANT DES BEGUINES

La lumière faisait courir aux cassures du satin des aiguillettes d'or. Tout à coup le prêtre se relevait, s'enveloppait les mains de Tétoffe scintillante, afin d'épargner au sacrement tout contact impur, et il se retournait subitement vers les fidèles, élevant au-dessus de sa tête le saint ciboire qui brillait comme un soleil.

Les cassolettes d'encens bondissaient, la sonnette résonnait, et les voiles des béguines s'inclinaient plus respectueusement, en ondulant, comme un champ de lis sous la brise.

L'enfant comprenait qu'un acte mystérieux et suprême s'accomplissait là, et le prêtre lui apparaissait dans une gloire, d'essence supérieure, resplendissant de surnaturel. Sa rêverie confuse se prolongeait, il ne songeait plus à partir et demeurait immobile, renversé dans sa stalle. Le garçon d'autel promenait d'un cierge à l'autre son long éteignoir qui se posait à regret sur chaque petite flamme. Machinalement, Dominique le suivait des yeux, regardant la fumée, comme un mince ruban, s'élever toute droite, puis se contourner en spirales et s'éparpiller.

M}^^ Geneviève, radieuse de le voir ainsi tout ébloui, disait avec orgueil :

— Il sera prêtre...

l'enfant des béguines 95

L'autre enfant, la fillette, était bien différente. Active et tapageuse, elle se rongeait d'ennui; le Béguinage l'oppressait comme une prison.

Quelquefois elle passait la porte voûtée et, de la passerelle, jetait un regard avide sur la place, la rue, trop souvent désertes, et sur le irac d'Amour où les cygnes glissaient lentement en balançant leur col.

Des paysannes se hâtaient, courbées, portant des fardeaux qui bosselaient leur mante. Des promeneurs flânaient au soleil, et parfois il arrivait qu'une voiture débouchait. Les fers du cheval résonnaient sur les pavés; de chaque maisonnette un écho se levait, et ce roulement qui se prolongeait, attirait à toutes les fenêtres, devant le miroir espion, des têtes curieuses.

Le regard de l'enfant désœuvrée s'attachait au tournant de cette rue. Là-bas passait la vie, bruyante, affairée, et son écho lointain parvenait jusqu'à Rose. Elles étaient heureuses ces femmes qui allaient s'y replonger. Mécontente de rentrer, et ne sachant que faire, elle se penchait par dessus la balustrade, essayait de mirer son visage dans le canal. Le ciel, s'y réfléchissant, envoyait de grandes plaques d'un

96 l'enfant des béguines

bleu profond, et des nuages blancs s'éparpillaient tout autour. Elle avait Pair de s'ennuyer aussi, cette eau qui passait si lente. Rose enviait les ailes des cygnes. Comme elle les eût déployées pour s'envoler au loin !

M"^ Elisabeth, désespérant de la rendre docile, avait décidé que. Tannée suivante^ Rose irait le matin prendre des leçons au couvent Saint-André, Et la petite s'en réjouissmt comme d'une fête.

Les mois de juillet etd'août étaient sa bonne saison. Des étrangers envahissaient le Béguinage. Ils tenaient un livre rouge qu'ils consultaient sans cesse, et ils se montraient les uns aux autres des choses mystérieuses, que Rose cherchait en vain à apercevoir. Elle les suivait de loin, les enveloppant de ses regards curieux, inventoriant leur costume, leur waterproof, leurs sacs de cuir et les étuis noirs qu'ils portaient en bandoulière. S'ils avaient pu la prendre et l'emmener !

Dominique, lui, redoutait ces intrus. Il quittait la pelouse, se réfugiait auprès de M"^ Geneviève, et, le front contre le carreau, les suivait d'un œil fâché. Il semblait qu'on le volât en pénétrant dans sa retraite.

L ENFANT DES BEGUINES 97

Un matin, M"^ Geneviève prit l'enfant dans ses bras et lui dit :

— Tu as sept ans.

Il la regardait tout effrayé, sentant confusément qu'un événement cruel devait lui arriver ce jour-là.

— Oh! tante Geneviève, cela ne pourrait-il pas être demain?..

Elle Tembrassa en soupirant, puis le conduisit à la Grande Dame pour qu'il lui dît adieu.

Une novice leur fît traverser le vestibule où des dalles noires et blanches alternaient comme les carrés d'un échiquier. Un feu de charbon rougissait le poêle et le grand Christ, au-dessus, s'éclairait. Puis ils entrèrent dans une pièce où, chaque soir, M"^*^ la Supérieure reçoit les clefs du Béguinage.

Enfin elle parut.

Ses cheveux étaient emprisonnés dans la coiffe. Le serre-front lui descendait jusqu'aux sourcils et ne laissait apercevoir que les longs yeux gris, les joues creuses ; le menton reposait, tout effilé, sur la guimpe éblouissante. Elle avait cet ineffable sourire qui fait rêver aux joies surnaturelles.

Dominique la regardait comme s'il ne l'avait

98 l'enfant des BEGUINES

jamais vue. Il ouvrait tout grands ses yeux, et le détail des êtres et des objets lui entrait jusqu'au cœur.

M"« Geneviève disait :

— C'est aujourd'hui...

Et elle présentait son neveu qui tendit son front au baiser de la Grande Dame.

— Ah ! c'est aujourd'hui... Courage, Dominique! Il reviendra vous voir. Mademoiselle Geneviève, le dimanche et les jours de sortie.

— Oh! oui... il reviendra... mais ce ne sera plus la même chose.

— Plus la même chose, répéta Dominique comme un écho.

Dominique dit adieu à toutes les béguines.

En quittant M"® Elisabeth, il eut une confuse révolte. S'il avait été une fille, on l'aurait gardé. Rose était bien . heureuse... Pourquoi donc n'était-il pas une fille?

Cependant, il se taisait.

Rose raccompagna jusqu'au rempart et le regarda s'éloigner avec sa tante.

Sur la passerelle, il se retourna.

A travers le grand trou cintré de la porte> il vit le Béguinage qui s'enfonçait, diminué déjà, et les ormes barrant les maisonnettes de hautes lignes perpendiculaires.

L ENFANT DES BEGUINES 99

Dominique ne pleurait point. Il ne comprenait pas très bien ce qui lui arrivait. Il sen?» tait vaguement qu'il était rejeté pour toujours de cet abri si tranquille et Si chaud, où « ses tantes » l'aimaient, où il était heureux.

Devant lui, il y avait désormais «le monde», et « ce monde », dont les béguines parlaient avec des hochements de tête et des airs dç blâme, Tépouvantait.

Ils s'arrêtèrent devant un grand bâtiment carré, régulier, sévère. Ils traversèrent une cour sans arbres, au milieu d'un flot de gamins qui s'ébattaient en criant. Ils entrèrent dans une chambre où un prêtre feuilletant un gros livre, écrivit le nom et Tâge de Domi' nique.

Sa tante, une dernière fois, lui recommanda d'être bien obéissant, et de ne pas oublier ses prières.

Puis elle se leva pour partir.

Alors il se jeta sur elle en sanglotant. Saisi par un effroi qui lui glaçait Tâme, il enfouissait sa tête dans son grand voile et redisait, suppliant :

— Oh! prenez-moi, prenez-moi au Béguinage!

Quand elle eut disparu, il se laissa tomber

100 l'enfant des béguines

sur le plancher et pleura jusqu'au soir, sans vouloir manger, refusant de répondre.

Régulièrement, la première année, tous les dimanches de sortie, Dominique vint voir « ses tantes ».

Il semblait plus mince, avec un sourire plus pâle. Il ne parlait guère et remuait la tête lorsqu'on le questionnait sur sa classe.

Puis il causa davantage, prit un air résolu. M"« Geneviève sentit qu'il se transformait et que des influences opposées à la sienne intervenaient dans la lente élaboration de son être. Ses visites s'espaçaient de plus en plus. Il resta même si longtemps sans paraître que sa tante alla le voir, tout éplorée, et le craignant malade.

Il arriva au parloir, souriant et un peu embarrassé.

— Non... non... tante Geneviève... je n'ai rien. Seulement ils se moquent de moi, les autres; ils m'appellent «petite nonne», ou bien « l'enfant des béguines... » alors... vous comprenez...

Et, se jetant sur elle du même tendre mouvement qu'autrefois, il murmura :

l'enfant des béguines 10 1

— Oh! tante Geneviève, j'étais bien plus heureux au Béguinage...

Elle soupirait; elle aurait tant voulu lui épargner la souffrance, à ce pauvre oisillon sans plumes qu'il avait fallu jeter hors du nid.

On entendit des pas dans le corridor. Il s'arracha à son étreinte et, tout droit, appuyé contre le mur, il reprit :

— Il ne faudra pas m'embrasser dans la cour, il ne faudra plus venir ici, tante Geneviève, ils se moqueraient trop!

— Je te reverrai au Béguinage, pourtant?

demanda-t-elle, frappée au cœur.

— Oh! oui...quelquefois... Mais je voudrais tant devenir pareil aux autres, tante Geneviève! J'essaie bien de crier, de jurer, de fumer, de me battre.

— Dominique! cria la pauvre fille épouvantée.

— Ça ne m'amuse pas beaucoup, soupirat-il. Mais puisque je ne puis plus vivre avec vous... On est trop malheureux quand on ne ressemble pas aux autres, tante Geneviève...

Elle le quitta, le cœur serré, sans oser l'embrasser, attérée. Et elle sentit que c'était ce jour-là vraiment qu'elle se séparait de son petit Dominique.

Les Pigeons de St-Paul.

John Berton, comptable de Wallis and C°, Cheapside, et Jenny Berton, sa sœur, caissière dans un grand magasin d'Oxford street, habitaient ensemble une maison rose, au nord de Londres, où les loyers sont bon marché.

Chaque matin, après leur déjeuner, Jenny prenait Toniinibus et John, le chemin de fer souterrain . Le soir, ils se retfouvàientjdînaient, et passaient leur soirée au coin du feu, Thiver, dans leur jardinet, l'été.

A une heure moins dix précise, John se rendait au « British Tea Table », restaurant populaire, où, pour la somme de dix pences, il consommait de la viande chaude, une tasse de thé et un pudding. Les jours de beau temps, il se hâtait, afin d'aller fumer une pipe dans le jardin qui se niche frileusement contre la cathédrale de St-Paul. Il éprouvait un bien-

être à regarder les platanes luire au soleil et les pigeons voleter autour de la fontaine. Des centaines de commis et d'ouvriers, assis par files le long du jardin, ressentaient à la même minute la même satisfaction. Des bandes de jeunes employées de magasins passaient en se donnant le bras. Quelques-unes flânaient, émiettant leur pain aux pigeons; d'autres s'asseyaient sur les marches de St-Paul et riaient en se parlant à Toreille. Berton s'amusait à les observer et à les reconnaître. II savait lesquelles étaient amies ; il distinguait les filles honnêtes et les chercheuses d'aventures. Il regardait passer toute cette vie pauvre et laborieuse du haut de sa propre supériorité sociale de comptable chez Wallis and C**, Cheapside; il Tétudiait avec indulgence, cantonné dans sa supériorité morale d'homme d'ordre, de sens rassis^ aux habitudes réglées comme un horaire.

Il avait remarqué une très jeune fille, trottin de modiste, qui s'en allait toujours seule et s'arrêtait longuement à regarder les pigeons. Elle arrivait vite, pressée de voir les fleurs, les arbres, désireuse de passer auprès d'eux le plus de temps possible, entre ses heures grises de travail. Berton la rencontrait quelque-

fois au « British Tea Table» et il s'amusait à regarder du coin de l'œil ce qu^elle mangeait afin de reconstituer le prix de son repas. Elle ne dépassait jamais cinq pences, et elle venait grignoter son dessert dans le jardin, une orange ou une pomme, ou quelques cerises achetées au marchand des quatre-saisons qui stationnait devant la porte.

" A force de la voir chaque jour, Berton s'était intéressé à elle comme il s'intéressait aux fleurs et aux pigeons. Un jour qu'elle avait laissé tomber sa miche en Témiettant, il la ramassa et la lui tendit.

— Merci, monsieur, oh ! ne prenez pas la peine...

Dès lors, quand le hasard les faisait asseoir l'un près de l'autre, il formulait quelque remarque sur la température. Dans son esprit il la nommait: «la petite Pigeon».

D'ailleurs, il ne pensait point à elle quand il ne la voyait pas.-

John Berton n'avait ni désirs, ni ambitions, ni regrets. Lorsque, par extraordinaire, il rêvait, ce n'était jamais plus loin qu'aux plats de son dîner, ou à l'heure de béatitude qu'il passait ensuite, avec sa pipe, son journal et sa sœur. Il était un homme parfaitement heureux.

Un beau jour, cette félicité s'anéantit. Jenny lui annonça ses fiançailles.

Il la regarda avec stupéfaction. Jamais il n'avait envisagé comme possible une telle éventualité. D^ailleurs, elle n'avait que deux ans de moins que John, et John, à quarante ans, se considérait célibataire endurci.

Elle était grande, sèche, osseuse, avec des traits aigus, et ne s'inquiétait guère de sa toilette. Femme de tête au demeurant, elle trouvait moyen, en étant absente toute la journée, d'entretenir son ménage, d'empêcher que la servante ne les volât, de raccommoder les habits de son frère et de veiller à son bienêtre. Si Jenny n'avait point de tendresse, n'embrassait John qu'à Noël, et ne s'épanchait jamais, du moins jamais non plus elle n'était de mauvaise humeur ni ne parlait de sa santé. II la trouvait toujours souriante, prête à causer avec lui des menus événements du jour, du temps, de leur domestique et de leur jardin.

De saiisissement, il l'écoutait sans rien dire pendant qu'elle lui décrivait son futur, commis dans la même maison qu'elle, ce qui serait certainement très commode pendant leurs fiançailles et plus tard aussi, car elle

comptait garder sa place afin d'augmenter leurs ressources.

— Eh bien, dit-il enfin, en manière de félicitations, et moi !

* — Tu prendras une maison plus petite.

— Mais je serai tout seul...

— Alors, marie-toi aussi.

Il répliqua, bourru ;

— Je ne connais personne.

Jenny énuméra celles de ses amies qui pourraient convenir.

Mais il secouait la tête.

Elles avaient Page de sa sœur, ses allures et le même mépris de leur apparence. Il les avait toujours considérées comme un envahissement désagréable de ses dimanches et il éprouvait auprès d'elles une crainte vague, comme si elles étaient les ennemies de son confort et de ses habitudes tranquilles. En avoir une avec lui, toujours, oh non ! Elle lui proposa, sans plus de succès, une première essayeuse de chez Dale, «une vraie dame», et même la fille aînée du clergyman de leur paroisse, un homme pauvre, affligé de douze enfants. Miss Grâce avait le même âge que lui, il est vrai, mais enfin quelle belle alliance!

— Tu as des chances, John.

Il haussa les épaules sans répondre.

A dater de ce jour, John Berton fut très malheureux.

Une femme était donc nécessaire à la vie d'un homme, au même titre que ses pantoufles et sa pipe, seulement beaucoup plus difficile à remplacer.

Il se rappelait ses déboires lors des courtes absences de Jenny, les dîners en retard, ses habits mal brossés, les objets nécessaires introuvables, la bonne qui se moquait de lui et se régalait avec ses amies.

Et puis, après un long jour de travail, on a besoin d'être attendu et accueilli au logis.

Déjà, il commençait à se sentir étrangement seul. Deux fois Jenny s'était promenée le soir avec son prétendu ; un autre jour, elle avait dîné chez lui. Puis il la trouvait distraite, changée, peu préoccupée de lui. Le sentiment de son abandon le poursuivait à travers les rues, au bureau et dans le jardin de Saint- Paul.

Le dimanche, ce fut bien autre chose. Souvent les dimanches après midi, il 3ortait avec sa sœur. Ils allaient à Hampstead, un parc immense, déroulé sur des collines. De temps en temps, John obtenait qu'elle renonçât au

service du matin, il promettait de l'accompagner à celui du soir; et le bateau à vapeur les déposait sur les rives enchantées de la Tamise: Kew, Richmond, Hampton Court*

Le dimanche qui suivit ses fiançailles, Jenny ne voulant pas délaisser trop son frère, lui demanda de venir déjeuner avec son fiancé au Palais de Cristal. Il accepta, ne sachant pas, A peine parti, il regretta d'être venu. Il se sentait de trop, le tiers encombrant dont on se cache en gaussant un peu. Il gênait. C'étaient de perpétuels chuchotements, des gestes furtifs, des coups d'œil échangés; et son agacement augmentait d'heure en heure. Ah ! désormais, il resterait seul à la maison.

Le lendemain, John Berton traversa lentement le jardin de Saint-Paul et s'assit à l'ombre. Des cordons de tulipes flamboyaient le long des bosquets. Une fraîcheur parfumée se dégageait des verdures jeunes. Des enfants jouaient avec Teau sur les marches de la fontaine et s'éclaboussaient en riant. John ne voyait rien. En vain les pigeons se promenaient autour de lui, quêtant une miette de pain ; solennels, ils bombaient leur poitrine fauve ou verte, changeante du violet au pourpre, et il^ balançaient leur petite tête, leur fin

bec chercheur, levant en mesure leurs pattes de corail.

Le roulement de la tondeuse sur la pelouse, agaça Berton. Il changea de place.

. Tout à coup, une voix joyeuse et presque enfantine l'interpella :

— Vous est-il arrivé malheur? Vous avez l'air si chagrin !

Il leva les yeux.

La «petite Pigeon» se tenait devant lui, fraîche et gentille avec sa blouse de toile rose bien tirée dans sa jupe de serge, et sa cravate de mousseline.

C'était la première fois qu'elle lui adressait la parole. Elle paraissait timide et rougissait en lui répondant. Il avait souri.

— Oh ! oui, soupira-t-il malgré lui, et soulagé de pouvoir enfin s'épancher. Un grand chagrin ! Ma sœur se marie.

Elle éclata de rire.

— Mais c'est un bonheur, cela*

— Et moi ? dit-il en la regardant.

— Eh bien ! vous vous marierez aussi, lui jeta-t-elle en plein visage.

Il secouait la tête avec découragement et dit comme s'il se parlait à lui-même :

— Je ne connais point de femmes...

LES PIGEONS DE ST'PAUL Il3

— Il y en a pourtant assez de par le monde !

fît la petite.

Et sa main désignait les employées qui flânaient au soleil, les passantes rapides dans la rue, et les belles dames dont on apercevait les silhouettes élégantes gravir les degrés de Saint-Paul pour le service d'une heure

— Il m'en faudrait une comme ma sœur, exactement, dit-il.

La « petite Pigeon » rêva un instant à la femme incomparable que devait être cette sœur, puis elle reprit:

— Vous Taimez donc beaucoup, votre sœur?

Il se redressa, un peu choqué de cette intrusion dans sa vie intime, et répondit :

— Bien sûr.

Puis il demeura songeur un grand moment.

Il Paimait d'une affection solide, dénuée de tendresse, et qu'il n'éprouvaitjamais le besoin d'exprimer. Cette aff*ection faisait partie de son être au même titre que son bras ou sa jambe et lui suffisait entièrement.

Pour témoigner sa sympathie, la petite s'assit à côté de lui et commença^ un peu timidement, à parler de ses pigeons. Lesquels préférait-il ?

Il préférait ceux de couleur claire, les blancs, les gris tendre. Cétait plus gai.

— Moi, dit-elle, j'aime ceux qui ont Tair frottés de suie ; ils sont davantage les oiseaux de Londres,

Elle s'arrêta, et ajouta en embrassant d'un geste vague les rues lointaines, d'où l'on entendait monter l'incessant grondement :

— Oh ! Londres...

Il y avait dans sa voix de l'amour, de l'émerveillement et de l'effroi.

Les jours suivants, ils se rencontrèrent à la même place et leurs paroles prirent dès l'abord un tour plus personnel. Ils parlèrent de ce qu'ils mangeaient au « British Tea Table », de leurs goûts, des portions avantageuses et des améliorations qu'ils suggéraient. La « petite Pigeon » avoua qu'elle retranchait chaque jour un penny à son repas pour acheter une blouse neuve,

— Je l'aimerai bien mieux, ajouta-t-elle, parce que j'aurai eu du mal à la gagner.

Emu, il éprouva un grand désir de lui donner cette blouse pour laquelle elle se privait. Mais il n'osa pas, de peur de l'offenser.

Berton rentra chez lui moins bourru. Il y avait donc, dans cet immense Londres, quel-

LES PIGEONS DE ST-PAUL Il5

qu'un qui s'intéressait à lui. Car il voyait bien qu'elle avait du plaisir à le rencontrer.

Le dimanche arriva. Oh! le misérable dimanche de soleil et de ciel bleu qu'il passa dans la salle à manger déserte ! Sa sœur ne lui avait même pas proposé de l'accompagner.

Et bien qu'il fût résolu d'avance à refuser, il sentit vivement ce manque d'égards. Il lut le Sunday Times d'un bout à l'autre deux fois. Il fuma. Il ouvrit un roman et s'endormit à la moitié du premier chapitre. Jamais il n'avait pu s'intéresser à des fictions. Il sortit, erra dans les rues vides, imprégnées d'ennui, et rentra maussade. Il vit revenir sa sœur, si enjouée, qu'il ne la reconnaissait pas. Sa robe lui allait bien. Elle avait chiffonné autour de son cou un ruban rose qui la rendait plus femme, et son sourire rayonnait. Berton s'alla se coucher de méchante humeur. Le lendemain, il se leva, très sombre. Des dimanches semblables se déroulaient devant lui. Le soir, cherchant à retarder l'heure de son retour, il se dirigea vers St-PauK

Aussitôt dans le jardin, il se sentit mieux.

Une douceur tombait des platanes. Ils balançaient leurs branches élégantes, éclairées en dessous par de longs rayons obliques, diffus.

Il6 LES PIGEONS DE ST-PAUL

semblables à des brumes lumineuses. La cathédrale s'enveloppait de mystère. Le long des hauts murs noirs, de ce noir-bleu spécial aux pierres de Londres, les pigeons tournoyaient, gracieux et lents comme des flocons de neige.

Soudain, Berton se trouva face à face avec sa petite amie, qui, elle aussi, éprouvait le besoin de respirer un peu d'air avant de rentrer.

Sans réfléchir, sans préambules, il lui demanda :

— Voulez-vous venir vous promener avec moi dimanche?

Elle le regarda, tout étonnée.

— Mais... je ne vous connais pas, je ne sais même pas votre nom ! s'écria-t-elle.

Il se mit à rire, amusé et satisfait.

— Soit, dit-il, demain nous échangerons nos cartes de visite.

Elle rougit parce qu'elle n'en possédait point. Mais elle lui apporta le lendemain un carré de papier blanc où se lisait en belle ronde : «Jane Churton».

— J'ai dit à ma mère, commença-t-elleun peu timidement, en recevant la carte de Berton. Elle permet.

Ainsi le dimanche suivant, ils prirent le bateau, débarquèrent à Hampton Court et se promenèrent dans le parc tout l'après-midi. Les troènes embaumaient. Les plates-bandes de lis ravissaient les yeux. La «petite Pigeon» ne connaissait rien de la campagne. Elle ne se lassait pas de respirer Tair vif, les parfums, d'admirer les profonds ombrages, de s'emplir les yeux des étendues et des espaces. Elle demanda à s'asseoir au bord de la rivière pour regarder l'eau rire et danser au soleil. Une allégresse joyeuse déliait sa langue. Elle raconta son existence : fille pauvre, sœur aînée, elle dut partager, toute petite, les responsabilités de sa mère et gagner sa vie.

Séduit partant de gai courage, et de jeunesse, Berton écoutait, oubliant sa morosité et il sentait quelque chose de nouveau germer et s'épanouir en lui, quelque chose qu'il ne pouvait définir et ne comprenait pas. Il éprouvait un étrange besoin de chanter. Ses yeux s'humectaient sans raison. Il lui semblait jouir du soleil pour la première fois : il n'avait jamais su regarder les fleurs.

Ils se donnèrent rendez-vous au dimanche suivant.

Le soir, John constata que Jenny ne son-

Il8 LES PIGEONS DE ST-PAUL

geait pas à s'enquérir de sa journée. Il ne s'en offusqua point.

Mais lorsque le samedi suivant, elle lui proposa d'aller prendre le thé chez le clergyman, il la rembarra.

— Miss Grâce est venue t'inviter, cependant* Il maugréa. Cette miss Grâce, il la voyait

sans cesse à présent. Elle arrivait, prétextant quelque bonne œuvre, un livre à emprunter ou à rendre, et lui empoisonnait ses soirées. Il n^en voulait pas, non et non !

D'ailleurs il était engagé pour ce dimanche.

Il allait se promener.

— Ah ! dit sa sœur. Tout seul ?

Il ne se troubla pas et répondit :

— Avec des amis.

Néanmoins il eut soin de noter l'endroit où elle comptait aller elle-même, afin de ne pas risquer une rencontre.

John Berton et Jane Churton retournèrent à Hampton Court.

La même douceur émanait du ciel et des plantes ; la même joie de vivre s'exhalait des bo^uets fleuris, et la Tamise docile reflétait tous les sourires. Mais la «petite Pigeon»

n'était plus si gaie. Parfois son silence étonnait et chagrinait Berton.

Lorsqu'ils revinrent, assis côte à côte à l'arrière du bateau, il soupira si profondément que sa compagne hasarda :

— Pourquoi êtes-vous triste, M. Berton ? Il fait beau, pourtant.

Il dit:

— Je pense que bientôt ma sœur sera mariée... et je serai tout seul.

Cette fois, elle ne lui dit pas : « Il faut vous marier». Elle ne répondit rien du tout.

Néanmoins il fît comme si elle Tavait dit et il ajouta :

— Je ne connais personne...

Ils se turent. Une inexplicable contrainte était tombée sur eux.

Le lendemain, la «petite Pigeon» ne vint pas à Saint-Paul. Il ne la revit que le jeudi. Et lorsqu'il lui demanda où elle désirait aller le dimanche suivant, elle répondit avec un peu d'embarras :

— Oh ! j'irai avec des amis qui m'ont invitée. Cette fin de semaine fut lamentable pour

John Berton, et le dimanche, plus lamentable encore. Les heures se traînèrent. Il songeait aux amis du petit trottin de modiste. Qui sait? peut-être allait-elle lui annoncer ses fiançailles, elle aussi, quand il la reverrait.

Elle était si active, si avenante, si jolie ! Et il se représentait les délices d'avoir cette enfant toujours auprès de soi, remplissant la maison de soleil et de chansons.

John Berton sentait soudainement s'éveiller en lui des aspirations de tendresse et de joie, des appétits de bonheur qu'il n'avait jamais connus lors de son adolescence grise, écoulée sur des chiffres, dans un bureau sombre de la Cité. Il éprouvait tout un renouveau de son être. Puis il songeait à ses petites manies de vieux garçon soigné, à son commencement d'obésité, à sa calvitie. Et, chose curieuse, il y songeait avec amertume, presque avec désolation.

Cette nuit-là, il ne dormit pas, événement sans précédent. Le lendemain, tout en faisant sa toilette, il se dit qu'il avait pris une grande résolution.

Il revêtit un complet clair, acquis récemment, à la grande stupéfaction de sa sœur.

Jenny avait même un instant attribué cette fantaisie au désir de plaire à Miss Grâce.

Le cœur de John Berton battait lorsqu'il entra dans le jardin de St-Paul.

Et si elle^n'y était pas ?

Mais il la découvrit bientôt, assise, retenant sur ses genoux un pigeon d'un gris tendre, aux ailes mouchetées de noir, qu'elle caressait mélancoliquement.

— Eh bien ! vous étes-vous amusée, hier, avec vos amis? demanda Berton en s'asseyant à ses côtés.

— Oui, répoadit-elle, sans conviction.

Beaucoup.

— Ah ! dit Berton,

Vraiment elle n'en avait pas Tair, avec ce sourire vague et ces yeux tout cernés.

— Ecoutez, dit Berton,

Il s'arrêta, toussa, se leva, se rassit,

— Ecoutez,.,

— Quoi donc ?

— J'ai décidé de me marier.

La phrase partit comme un coup de fusil.

— Ah!

— Je connais quelqu'un,.,

— Ah...

La petite caressait toujours son pigeon, les yeux obstinément baissés.

— Seulement... c'^est quelqu'un de beaucoup plus jeune que moi... Croyez-vous... croyezvous qu'elle puisse m'aimer quand même ?

— Oh oui ! exclama le trottin avec élan.

— Voilà... Je ne sais pas comment lui dire.

Le pigeon subit une telle secousse qu'il se

mit à roucouler d'effroi.

— Je ne sais pas commencer, reprit-il d'un ton de plus en plus hésitant. Ne pourriez-vous pas m'aider? Que diriez- vous en premier lieu?

Elle releva la tête, souriant à demi, et il vit ses yeux remplis de larmes.

— Je dirais... je dirais... fît-elle, la voix tremblante.

— Vous diriez?

— Je vous aime bien...

— Et puis?

— • Et puis... Voulez-vous m'aimer aussi ?

Décidément le pigeon ne se trouvait guère à Taise sur les genoux de son amie. Il prit le parti de s'en aller.

Et Berton alors se pencha vers elle et saisit au vol ses petits doigts.

— Je vous aime bien... murmura-t-il. Voulez-vous m'aimer aussi ?

Et c'est ainsi que John Berton, comptable chez Wallis and C°, Cheapside, d'âge mûr et d'esprit rassis, épousa un petit trottin de modiste qu'il avait rencontré par hasard dans le jardin de Saint-Paul.

Adieu.

— La voiture est commandée pour sept heures, dit M. Gassin. Tenez-vous prêts.

Ils déjeunaient tous les trois, le père, la mère et l'enfant dans la grande salle à manger de campagne, claire, aux boiseries brunrouge.

— Les malles sont achevées, répondit Madame Gassin.

Jacques laissa retomber sa cuillère et son assiette résonna. Il savait bien cependant que les vacances étaient finies, et qu'on partait le soir pour Paris. Une perspective nouvelle se présentait à lui; il envisagea qu'on allait quitter les «Moraines».

— Quitter les «Moraines» !

Papa et maman ont l'air de trouver cela tout simple. Ils discutent le départ, le voyage, l'arrivée, s'inquiètent des douanes, énumèrent les colis.

Pour Jacques, ce départ est une catastrophe.

Debout contre une fenêtre, ses yeux erraient le long des prairies baignées de soleil. Il avait habité Paris toujours et les « Moraines» seulement trois mois; néanmoins il se demandait comment il pourrait les quitter.

Ils étaient arrivés dans Téblouissement de juin, rexubérance des grands foins mûrs, la joie de vivre des fleurs et des oiseaux. Et ces ardeurs effarouchèrent d'abord le frêle petit Parisien. Le soleil l'étourdissait. Il redoutait les herbes mouvantes et la profondeur des fourrés. Très vite il se laissa apprivoiser par toutes ces créatures qui lui paraissaient à présent des amies. Un être nouveau peu à peu se développa en lui.

Les fleurs le conquirent les premières. A Paris, Jacques ne regardait pas les platesbandes, ni les bouquets du salon qui prenaient si vite un air misérable. Mais les fleurs des « Moraines », quelle différence ! Des fleurs qui croissent dans les champs, pêle-mêle, que Ton peut toucher, respirer et qui vous disent des choses... Il s'arrêtait à contempler le balancement des ciguës et les barbadians radieux dont les pétales sont des rayons. Un jour il

risqua son pied au milieu d'un fouillis de sauges bleues à la lisière d'un pré. Il s'aventura plus loin, et bientôt il aima se couler entre les hautes herbes qui inclinaient sur sa tête leurs aigrettes dorées.

Peu à peu il s'enhardit à grimper aux arbres. Etendu le long des branches berceuses, bruissantes, il se croyait un oiseau.

II se hâla, grandit, se fortifia; sa mère, en voyant sa transfiguration, soupirait. Car elle savait bien que, de longtemps, trois ou quatre ans peut-être, ils ne pourraient passer tout un été à la campagne.

— Jacques, veux-tu faire avec moi une dernière promenade aux endroits que nous aimons ?

Il suivit sa mère aussitôt.

Elle était déjà en robe de voyage ; à sa ceinture dans un petit sac, des clefs cliquetaient.

Ils s'en allèrent par la salle des marronniers jusqu'à l'avenue des chênes qui joignaient leurs branches étendues, semblables à de longues voûtes. Ils gagnèrent le banc élevé d'où Ton aperçoit, dansl'échancrurQ des feuillages, le Rhône bleu qui étincelle. A travers champs, ils descendirent, baignés du grand

soleil oblique des fins d'après-midi. Jacques, parfois, oubliait sa peine et se prenait à galoper dans les fleurs du regain, laissant une trace d'herbes courbées. Puis il revenait auprès de sa mère et marchait à ses côtés, silencieux et grave.

Ils s'arrêtèrent au bord de la carpière rongée d'iris, où l'eau paraissait toute noire et très profonde entre les feuilles claires. Jacques subissait l'attirance de cette eau mystérieuse qui l'effrayait un peu. M'"^ Gassin lui défendait de s'y aventurer seul, mais tous les jours elle venait avec lui, donner du pain aux cygnes. Ils louvoyaient, les ailes entr'ouvertes, contournant comme des barques les ilôts d'iris et, coquettement, ils daignaient abaisser leur col. Ce jour-là, ils passèrent, indifférents aux appels de Jacques, le bec en l'air, humant la brise.

— C'est le dernier jour, criait l'enfant.

Demain vous ne me verrez plus.

Et brusquement sa voix s'attendrit ; il s'arrêta, ne voulant pas pleurer.

Les cygnes ne s'inquiétaient guère de Jacques. Ils étalaient au soleil leurs plumes éblouissantes et s'en allaient d'une allure calme, frôlant au passage les longues feuilles

agitées. Elles se balançaient, capricieuses, tour à tour se caressant et se fuyant.

Jacques, la veille, les avait vues se lutiner ainsi dans ce doux soleil couchant qui les cernait de traits de feu. Demain pareillement elles se balanceraient, mais lui ne serait plus là... Pour la première fois, il éprouva la douleur de partir.

— Jacques, tu fais mal aux pétales de cette belle fleur, dit sa mère qui le voyait chiffonner entre ses doigts une corolle de tournesol.

Il ne répondit pas tout de suite, puis, saisissant le mot de sa mère comme s'il exprimait mieux sa pensée:

— Maman, dit-il, mon cœur a mal...

Elle le regarda, surprise.

11 n'était pas sentimental, ni précoce pour ses huit ans, ce garçon remuant et souple, qui ne semblait guère s'attacher aux êtres Penvironnant. Elle pressentit dans cette petite âme une éclosion longtemps guettée et elle en fut reconnaissante à cette magnifique nature qui les entourait.

Ils étaient parvenus sur une éminencé d'où ils dominaient les prés et les longues bandes de bosquets qui encadraient si bien la monta-

gne lointaine. Les regains ondoyaient dans la brise ; les vagues de marguerites et les vagues de boutons d'or se poursuivaient, chatoyantes et légères, dégageant des senteurs vivifiantes. La mère de Jacques sourit aux étendues blondes, aux arbres, au ciel, et, leur jetant un baiser:

— Adieu, dit-elle.

L'enfant répéta : « Adieu » la voix émue, avec respect. Pour la première fois il le comprenait vaguement, ce mot de souffrance.

— Adieu... je n'aime pas dire adieu, maman..*

Elle aussi regrettait de partir. Cette campagne qu'elle avait habitée enfant, où peut-être ils ne . reviendraient plus, évoquait tant de souvenirs!

Pendant une de ces minutes rapides où Ton vit trop intensément, elle ressentit les douleurs de tous les adieux prononcés déjà au iong de son existence. Sa pensée se scandait au mot de son fils: Je n'aime pas dire adieu, maman, La mère songea qu'un jour viendrait, fatalement, où elle le verrait partir, s'en aller loin de la maison, emporté par ses études, les nécessités de la vie méchante. Il partirait.

Soudain l'image surgit d'un autre départ pos-

ADIEU l3l

sible, atroce, irrémédiable. Elle vit se lever plus noire la grande ombre qui plane, jour après jour, sur tous les bonheurs du monde.

Ses bras étreignirent Jacques d'un mouvement si violent qu'il leva sur elle ses yeux effarés. Peut-être l'émotion de la mère pénétrat-elle Fenfant. Peut-être eut-il, en cette minute, l'intuition obscure, qu'à elle aussi, sa chérie, il faudrait dire adieu, un jour.,. Et pour la première fois, l'ombre apparut à l'horizon de son bonheur, se projeta sur sa claire petite âme, ensoleillée de joies.

Ses yeux se fixèrent au loin, comme s'ils contemplaient quelque vision qui les épouvantait. Peut-être en cet instant la première apparition de la vie passait-elle pour lui, là-bas, très loin, vague, pressée^ entraînant à sa suite tout un cortège d'adieux, de pleurs, de déchirements, la vie qui se montrait jusqu'alors une mère tendre, pleine de sollicitude.

M°** Gassin songeait: Si l'on savait pourtant, si l'on savait ce qui doit venir, où si seulement on osait penser, comment pourrait-on vivre encore, et s'occuper, être heureux, ne pas devenir fous d'angoisse?

Ils débouchèrent sur la pelouse. Une voiture

l32 ADIEU

était arrêtée devant le perron ; les domestiques s'empressaient alentour. On chargeait les malles.

La mère de Jacques dégagea sa main et hâta le pas, soudain reprise par l'obligation du moment présent.

— Vite, vite, enfant, dépêchons-nous !

— Oh ! maman, maman ! cria-t-il dans un transport de joie, tu me laisseras monter sur le siège, n'est-ce pas, et tenir le grandffouet?

LA PERRIERE

La Perrière.

Par un crépuscule finissant de juillet, le père Ledoux prolongeait sa ronde autour de la fabrique abandonnée.

Devant chaque porte, d'un geste soupçonneux, il élevait sa lanterne, épiant les orties frissonnantes, pareilles à des êtres vivants. Dans la cour centrale, une masse d'ombre Tattira: il les connaissait bien, pourtant, ces planches pourries et ces troncs de sapins que rherbe ensevelissait. La silhouette de grandes roues noires contre une muraille l'arrêta encore, puis, très vite, sans se retourner, comme s'il eût craint d'être poursuivi, il rentra dans la cuisine, s'assit et posa sa lanterne sur la table- Il calcula qu'il faudrait attendre huit heures le retour du soleil et son soupir fut si anxieux^

l36 LA PERRIÈRE

qu'effrayé lui-même, il se renversa, brusque, pour fouiller de Tœil les angles.

Chaque soir, la journée qui s'était allongée, pesante cependant, lui apparaissait comme une fête dans rinquiétude du crépuscule trouble et la terreur de la nuit.

Lorsque trois ans auparavant, M. Métrai fut contraint par le nouveau tarif des droits d'entrée d'aller créer une autre Perrière en Italie, des familles d'ouvriers émigrèrent avec fui : Ledoux, quoique son fils partît, refusa de lès Suivre.

En vain François lui représenta que, depuis quarante ans, il peinait pour M. Métrai, qu'il passerait sans doute contremaître ; d'ailleurs puisqu'on n'avait plus de fabrique de limes dans le pays... Mais Ledoux ne pouvait vivre loin de ce vallon de frontière où il était né, où sa femme dormait, et en pleurant, il embrassa ses petits-fils.

Les derniers jours furent cruels,' les ouvriers démontaient les machines et les couchaient dans des caisses, qui, l'une après l'autre, partaient.

M. Métrai fit appeler Ledoux dans le bureau en désordre et lui offrit de vivre à la Perrière comme gardien de ses propriétés.

LA PERRIÈRE I Sj

. — Vous le méritez bien, mon brave.

Puis, tout pâle, à voix basse, M. Métrai ajouta:

— Gardez-la bien, je vous la confie, jusqu'à ce que...

Dès lors, Ledoux aima ces bâtiments vides qu'il appelait encore la fabrique, comme on aime un enfant malade auquel on dévoue sa vie. Parfois le sentiment de sa responsabilité l'oppressait.

La première année, cependant, il se permit de courtes absences, des après-midi à Vallorbe, un coup de main aux amis les jours de moisson, et le soir, comme une mère inquiète, il accourait, le cœur battant.

L'âge venait. Le repos Pabîmait plus que son travail machinal de jadis. Il eut un accident : comme il passait devant une maison en démolition, une poutre s'abattit qui lui cassa trois côtes ; il demeura couché huit jours, et, depuis, se traîna, incapable d'efforts.

Deux mois plus tard, il eut l'alerte affreuse, en rentrant, de trouver un homme endormi sous Tauvent de la fontaine. Un voleur? Un incendiaire? Un espion? La fabrique avait gardé sa machine à vapeur, des turbines, quelques marteaux: ce misérable... II l'éveilla

l38 LA PERRIÈRE

à coup de pied et Tinterrogea furieusement.

C'était un ivrogne qui fixait sur lui ses yeux troubles, sans comprendre, et, en titubant, s^éloigna.

Ledoux ne dormit point. Son esprit se frappa et, dès lors, il ne quitta plus sa fabrique.

L'été, il marchait des heures dans les cours rongées de pavots aux teintes vieillottes et d'épilobes roses, d'année en année plus hautes. Lorsque les écoliers accouraient cueillir des framboises le long des palissades, il les suivait du regard et souriait, songeant à ses petits.

Parfois il demeurait jusqu'au soir assis devant sa porte, les yeux vaguant sur la montagne, au loin, et sur l'étang plaqué de mousses flottantes, dans lequel se reflétait, entre les peupliers, la longue cheminée morne.

Sa maison était adossée au talus qui séparait des communs le jardin particulier du maître. Lorsqu'il se sentait sûr d'être seul, Ledoux gravissait le talus et suivait l'avenue de marronniers, droite, resserrée par la rivière, qui bouillonnait sous les ronces, et par l'étang, un autre étang plus vaste, dont les eaux profondes s'écoulaient. Il revoyait les enfants courir autour de lui*

LA PERRIERE I Sq

— LedouX) demandait la petite Berthe Métrai, quand donc les marronniers boirontils avec leurs feuilles Teau du lac?

Maintenant les branches plongeaient, alourdies, dans Teau grise.

La maison, coquette, avec sa véranda fleurie et ses pavillons, lui semblait morte.

Il soignait les parterres comme si le maître eût été là, et ne se fût pas permis de cueillir une rose.

Les jours de beau temps, afin que le soleil réchauffât son usine, il ouvrait les portes et les fenêtres des longs bâtiments couverts de tuiles rouges. Il errait dans les salles vides, évoquant le tumulte des ouvriers, s'attendrissait de retrouver, sur les parois, des noms et des caricatures, relisait ces règlements qu'il savait par cœur, piqués de points jaunes, à présent. Désolé, il constatait les taches verdâtrès élargies, les champignons aux poutres; le papier s'affaissait, laissant nue la maçonnerie. Ses pieds s'enfonçaient dans la pourriture des planchers. La machine motrice, peinte en blanc, semblait un navire immobilisé par les glaces. Ledoux descendait Tescalier glissant, allait contempler la roue, et, entre les aubes, dansTombre, Teau dormante; quelquefois, au

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milieu du silence, un ruissellement de gouttelettes claquait.

Les marteaux s'ennuyaient de leur longue oisiveté.

Il quittait à regret la salle des chaudières où il était demeuré pendant vingt ans; il éprouvait un plaisir triste à toucher la sciure de bois répandue et considérait avec orgueil, tout en haut, sa galerie, une galerie transversale dont il avait eu Tidée, afin qu'on pût promener sous la charpente la pompe à incendie.

Il ramassait une lime rouillée et s'éloignait, tête basse, écœuré par Todeur de moisissure.

L'hiver, il s'entêtait à balayer la neige dans les cours, comme si les ouvriers allaient passer; puis, des heures durant, il restait assis devant un vieux livre, sa pipe à la bouche; mais il avait beau prononcer à demi-voix, et du doigt suivre les lignes, sa lecture ne l'amusait pas. A chaque fin d'année, il peinait tout un jour pour écrire à son fils.

Parfois, de plus en plus souvent, pour abréger ses veilles, il buvait.

Les gens de Vallorbe disaient :

— Est-il heureux, ce Ledoux! il a un grand bien pour lui tout seul, comme un seigneur.

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