LES AUTRES
— Le Christ n'a-t-il point dit au jeune homme riche de vendre ses biens et de les donner aux pauvres?
— Mais la vie de fous que vous menez vous fera mourir. A quoi bon se rendre malheureux?
Catherine et Théodore se tenaient debout dans Tembrasure de la fenêtre. Ils se souriaient. Et leurs visages resplendissaient d'une félicité et d'une paix surhumaines.
— Ah ! nous sommes heureux, répondirentils ensemble.
La vieille plébéienne les renia plus durement que ne les avait reniés la comtesse.
Et elle s'en alla.
Ils ne la revirent plus.
En dépit de tout, leur demeurait fidèle le
plus jeune frère de Théodore qui étudiait à
l'Université. Il était doux et délicat. La man-
sarde, tout illuminée de tendresse, l'attirait. Catherine et Théodore lui parlaient de leurs pauvres, se réjouissaient de son bon cœur, le traitaient comme leur enfant.
Un jour il arriva chez eux, au sortir d'une fête d'étudiants, très échauffé par le bon vin. Il portait une pelisse de fourrures rares. Théodore, attristé, lui demanda comment il trou-
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vait du plaisir aux excès de vin, alors que tant de misérables se mouraient d'anémie, et si ses fourrures ne le brûlaient pas lorsqu'il voyait un loqueteux grelotter sous la bise.
L'adolescent demeura sans parole.
Il ne revint plus.
Théodore et Catherine désormais furent tout seuls. Ils s'appauvrissaient. Leurs biens fondaient entre leurs mains compatissantes.
Et les pauvres, les pauvres eux-mêmes, à présent qu'ils recevaient moins, s'éloignaient d'eux. Certains les calomniaient pour obtenir des philanthropes une plus large aumône.
Du haut en bas de l'échelle sociale, dans la petite ville méchante et cancanière, on répétait: « Ils sont fous! »
De bonnes âmes s'écriaient :
— Voyez où ils en arrivent ! C'est bien fait !
Un jour enfin, poussés à bout par la détresse des autres, ils allèrent à la campagne trouver leur oncle, un vieil oncle très riche, qui, une fois déjà, les avait chassés.
Au fond de sa vaste bibliothèque, à son bureau sculpté, l'oncle inscrivait ses dons de nouvel-an aux œuvres philanthropiques.
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Théodore et Catherine demeuraient sur le seuil, intimidés, conscients soudain de leurs haillons et de la maigreur de leurs visages.
L'oncle, se retournant, ne les reconnut pas tout d'abord, tant ils étaient changés.
Alors, comme ils s'avançaient, l'oncle s'écria :
— Vous voilà donc I
— Monsieur, dit Catherine, nous n'avons plus rien..i et tant de malheureux ont faim.
— Ah ! fainéants, pourquoi ne travaillezvous pas? cria l'oncle en colère. Que ne m'avezvous écouté? Vous ne seriez pas obligés de mendier! Non, je ne vous donnerai rien! Je ne veux pas vous encourager au mal. Mes principes me l'interdisent.
— Mon oncle... hasarda Théodore.
L'oncle poursuivit :
— Vous seriez des gens utiles, respectés, faisant du bien!... Tandis que vous êtes la risée du pays. Allez-vous-en ! Allez !
Catherine intercéda:
— Monsieur...
— Allez !
Ils partirent et rentrèrent chez eux.
La neige tombait. On était à la veille de Noël.
LES AUTRES 3l3
Ils s'assirent au coin de leur cheminée sans feu, dans laquelle, parfois, des flocons égarés tourbillonnaient. Ils avaient faim. Ils ne parlaient point. Une immense tristesse les oppressait.
— Tant d'hommes et de femmes souffrent à cette heure du froid et de la faim... murmura Catherine.
— Oui... répondit-il. Tant d'autres...
Ils se turent. On entendait, toute proche, la grande voix du vent qui se battait avec les cheminées et faisait hurler les girouettes.
Des larmes coulaient lentement le long des joues blanches de Catherine.
Théodore crut qu'elle avait une faiblesse. Il l'attira contre lui, disant :
— Ne nous inquiétons pas... Avons-nous jamais manqué de pain ?
Catherine, comprenant sa pensée, le regarda et sourit. Et ce radieux sourire la transfigura.
— Ce n'est point sur moi que je pleure, murmura-t-elle. Nous sommes heureux.
Il redit :
— Nous sommes heureux...
Ils s'endormirent doucement dans la chambre glacée.
Au matin, les cloches de Noël les réveillèrent.
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Ils écoutèrent toute cette allégresse qui enveloppait leur mansarde comme un battement d'ailes.
D'ordinaire, la voix des cloches tressaillait en eux. C'était la fête de leur Christ. Et le monde incrédule et mauvais ne la célébrait-il point avec eux? Mais, ce jour-là, ils demeuraient mornes, assis, l'un à côté de l'autre, et regardant le ciel, un ciel froid, implacablement gris.
Ils songeaient à tous les êtres qui auraient faim en ce jour de Noël. Et pour les affamés, désormais, ils ne pouvaient plus rien.
Ils se sentirent seuls. Ils avaient tendu au monde leurs mains consolantes toutes chargées de leurs biens.
Et le monde les rejetait. C'est à cela qu'aboutissait leur amour.
L'horrible question se posait :
Se trompaient-ils? Se méprenaient-ils sur les paroles du Christ? N'avaient-ils pas su comprendre?
On frappa à leur porte.
Ils crièrent :
— Entrez !
Une pauvresse entra, hâve, courbée dans ses haillons. Elle tenait un bouquet de violettes.
LES AUTRES 3l5
— Heureux Noël ! dit-elle en présentant les fleurs à Catherine.
Les violettes, flétries par la bise noire, remplirent la mansarde de leur parfum.
Catherine s'était levée, elle Tembrassa.
— Ainsi... vous vous êtes souvenue...
— Ne m'avez-vous pas aidée à souff*rir, répondit la vieille femme de sa voix chevrotante. Je n'ai rien à vous donner. Mais que le Christ vous récompense !
Elle s'en alla. Ils se retrouvèrent seuls. Les fleurs embaumaient la chambre. Catherine se sentit toute réconfortée.
— C'est un beau Noël, Théodore, dit-elle.
Viens, sortons, veux-tu ?
Ils sortirent.
Des dentelles de glace se suspendaient aux toits. Le boulevard déroulait sa perspective d'arbres couverts de givre, purs comme des fleurs blanches.
De toutes les églises s'échappaient des foules en habits de gala. Il faisait grand froid. Les femmes disparaissaient sous leurs fourrures.
Des exclamations se croisaient: « Joveux Noël ! » Et sur les visages resplendissait la satisfaction du devoir accompli. Quelquesuns se détournaient vers les mendiants, accrou-
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pis le long du trottoir ou s'adossant contre les murs. Une aumône tombait dans les chapeaux tendus. Et toute cette multitude heureuse, souriante, emmitouflée, s'écoulait en se hâtant.
Les hommes qui venaient de prêcher Noël se mêlaient aux groupes. Ils marchaient à pas rapides, songeant aux bonnes pièces chauffées, au repas fumant qui les attendaient. Bientôt les enfants se réuniraient autour de Tarbre illuminé. Ils comptaient leur faire entendre quelque allocution sentie sur l'oubli de soi et la bonne volonté.
L'un d'eux disait à son ami :
— Combien il est beau, combien il est consolant de songer qu'aujourd'hui, dans toutes les parties du globe, les peuples en allégresse célèbrent Noël !
Théodore, qui entendit ce mot, regarda sa femme.
— Les peuples en allégresse? murmura-t-il.
Devant ses yeux passaient des images lugubres. 11 revit l'immense masse du peuple qui doit travailler si dur dans les angoisses du froid et de la faim pour acquérir seulement le droit de ne pas mourir. Il revit la foule des misérables femmes qui vivent dans la honte ; et dans la honte contribuent à les maintenir
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tant de ces beaux messieurs autour de lui, les dévots auditeurs des prières de Noël.
Les peuples en allégresse...
Catherine comprit sa pensée.
Une vague de dégoût bouleversa leur cœur, submergeant Tamour.
— Allons dans la campagne, là où il n'y a point d'hommes, dit Catherine.
Ils s'en allèrent dans la campagne blanche.
Les dernières laideurs du faubourg disparurent etune solitudes'étendit, un désert de neige où se dressaient les silhouettes des arbres nus. Les cloches lointaines d'un village sonnaient dans l'air ouaté.
Théodore et Catherine marchaient. La paix lentement revenait à leurs cœurs. Ils se laissaient bercer par la pureté de cette plaine si majestueuse et si douce. Ils marchaient, oubliant la faim, la fatigue, la neige qui glaçait leurs pieds.
Ils se sentaient très près l'un de l'autre, liés d'un lien plus indissoluble, tel que n'en pourraient rêver les tendresses humaines. Ils étaient un dans l'oubli de soi. Le grand amour palpitait autour d'eux et soulevait leurs âmes.
Des broussailles émergèrent. Les baies écarlates des houx luisaient ; des moineaux vole-
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taient avec de petits cris. Le ciel prenait des teintes fauves. Sa tendresse les ravissait. Il se penchait vers eux, il les enveloppait, il les consolait du monde ingrat. Et l'avenir s'effaça. L'heure présente exista seule.
Il neigeait. Au loin, Théodore et Catherine aperçurent, se détachant sur l'horizon obscurci, une grande forme rigide, semblable à un homme géant.
Ils se rapprochaient. Ils distinguèrent un crucifix. La neige couvrait ses longs bras, et les flocons voltigeants tombaient autour de lui comme des voiles de dentelle.
Les chairs livides du Christ étaient tachées de sang. Ses yeux, enfoncés dans son visage exsangue, regardaient avec une affreuse tristesse.
Théodore et Catherine s'agenouillant, levèrent leurs faces suppliantes.
— Seigneur, nous avons douté... Dis, ne nous trompons-nous point en essayant de faire revivre ton amour? Car les hommes nous rejettent...
Ils se turent. Un sanglot de Catherine résonna longuement. Puis, leurs yeux fixés sur les yeux du Christ, sans se lasser, ils redirent leur prière.
LES AUTRES SlÇ
— Seigneur, nous avons douté...
Alors, pour ces deux purs, les seuls aimant les autres parmi la foule des hommes, un miracle se fit.
Le Christ, qui depuis des centaines d'années regardait, immobile, souffrir et passer les êtres, le Christ, pour ces deux, décloua ses grands bras rigides et les étendit sur leurs têtes inclinées. Ses lèvres blêmes s'ouvrirent afin de leur délivrer le message divin.
— Théodore, Catherine, vous ne vous êtes point trompés... Lors même que vous étiez tout seuls... Vous m'avez suivi... Mais le monde, endurci d'égoïsme, ne comprend pas l'amour...
Théodore et Catherine, sans mouvement, éblouis, en extase, contemplaient toujours le Christ qui leur parlait.
La neige tombait, opiniâtre, tourbillonnait en vagues épaisses. L'immense campagne blanche disparut dans la nuit. La neige couvrit les deux corps renversés au pied de la croix.