LES AUTRES
Les Autres.
Conte de Noël.
On les traitait de fous parce qu'étant jeunes, riches, et s'aimant d'amour, ils se dépouillaient et s'appauvrissaient à force de souffrir avec ceux qui souffrent.
Tous deux, dès l'adolescence, avaient ressenti un indéfinissable mal, une aspiration vers un idéal qu'ils n'entrevoyaient même pas. Et les injustices autour d'eux, les larmes des autres faisaient crier leur chair comme une douleur intolérable. Lui, grand seigneur, habitait un château à quelque distance du bourg où, jeune fille, elle aidait sa mère dans son commerce de soies.
Un jour qu'ils se rencontrèrent, ils se comprirent comme jamais personne ne les avait compris. Et ils s'unirent afin de chercher ensemble à réaliser leur rêve.
Ils entendirent la merveilleuse histoire d'un
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être qui avait répandu sa vie pour soulager les hommes et disait à ses amis :
— Faites de même.
Catherine dit à Théodore :
— Suivons-le, veux-tu ? Il répondit:
— Suivons-le.
Dès lors, ils se mirent à aimer les hommes.
Et ils connurent la paix. Ils quittèrent leurs vêtements de riches et s'habillèrent pauvrement afin de donner davantage. Ils réunissaient chez eux les mendiants, les infirmes.
Ils pleuraient avec ceux qui étaient tristes. Ils soignaient les malades et logeaient les vagabonds.
Théodore fut élu maire du village. Tout d'abord ses administrés l'affectionnèrent. Mais comme aux riches fermiers qui malmenaient leur valetaille il donnait toujours tort, comme il blâmait les fils de bourgeois qui séduisaient des filles, comme il ramassait les ivrognes, s'intéressait aux braconniers, aux voleurs, prétendant qu'on devait les aider à subsister honnêtement, comme il invitait aux mêmes repas les notables et de misérables affamés, la commune le prit en haine et monta contre lui une cabale telle qu'il donna sa démission.
LES AUTRES Soy
Théodore et Catherine quittèrent le château, la vieille comtesse qui les reniait, et s'en allèrent à la ville.
Ayant vendu leurs meubles et leurs tableaux, ils louèrent, sous les toits, au fond d'un quartier pauvre, un logement d'ouvriers. Des fenêtres, le regard plongeait dans la désolation des masures qui s'en allaient à l'infini.
Parfois ils demeuraient à les contempler.
Les premiers temps, une foule d'arrièrecousins et de prétendus amis, attirés par le grand nom de Théodore et sa fortune, l'accablèrent de leurs prévenances. Ils le vantaient, croyant à quelque excentricité, à une montre de socialisme à la mode.
Bientôt ils jugèrent cette affectation exagérée. La mansarde blanchie à la chaux les rendait stupides d'étonnement. La première visite faite, ils ne revinrent plus.
Théodore et Catherine ouvrirent une école.
Ils aimaient les enfants et rêvaient d'ensemencer l'avenir avec ces âmes fraîches.
Ce fut une école nouvelle et étrange qui ne favorisait point les élèves bien nés et accueillait les petits vagabonds. Loin d'être encensés, les parents riches, tout stupéfaits, recevaient souvent des vérités cruelles. Ils retirèrent
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leurs fils. Les bourgeois pauvres s'empressèrent de les imiter. Bientôt les va-nu-pieds, se voyant seuls, cessèrent de venir. Un jour, Catherine et Théodore trouvèrent leur salle vide, et ils la fermèrent, tout attristés.
Cependant les philanthropes et les gens bienfaisants cherchaient à les attirer dans leurs organisations. On prônait leurs vertus. On les citait en exemple. Mais eux, effrayés des compromis, et voulant rester libres, se refusaient. Ils redoutaient les œuvres, les comités, les phrases et les gens qui emploient tout cet appareil pour servir leurs intérêts. Alors les philanthropes les déchirèrent, les dénoncèrent comme des créatures de scandale ne croyant à rien.
Peu à peu, le vide se faisait autour de Théodore et de Catherine. Ils s'en apercevaient à peine. Ils s'aimaient. Leur amour s'exaltait dans l'effort commun, la souffrance des autres qu'ils portaient ensemble. Et chaque jour, plus douloureusement, plus absolument, ils aimaient les hommes. Lorsqu'étant sortis la nuit, ils avaient vu sur le trottoir les pauvres filles faire signe aux passants, ils ne pouvaient dormir et Catherine pleurait.
Ils nourrissaient à leur table les enfants
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des déshérités. Ils ne jugeaient personne.
Lorsqu'on les insultait, ils se disaient Pun à l'autre: « Présentons l'autre joue ». Ils souffraient d'une façon indicible en tous les misérables. Mais ils étaient heureux de souffrir, car ils aimaient ces gens-là d'amour.
A la mort de la comtesse, Théodore vendit à ses frères sa part des domaines et, de nouveau, put donner.
Cependant, la mère de Catherine entendit un écho des étranges récits qu'on se racontait. Quoique se refusant à les croire, elle s'inquiétait. Petite bourgeoise dont l'existence tournait dans un cercle de mesquineries, elle avait failli se trouver mal le jour où la comtesse était venue en grand équipage lui demander sa fille.
Ayant donc revêtu ses plus beaux habits, elle se rendit à la ville.
Lorsqu'elle pénétra dans la mansarde, elle demeura muette et ne s'aperçut point des baisers de Catherine. Puis, violemment, elle accusa Théodore de l'avoir trompée. Ensuite elle s'attendrit, s'apitoya sur elle-même, et voulut rappeler ses enfants à leur devoir d'obéissance filiale.
Catherine répondit :