‹ Le sculpteur de ChristsChapitre 9 sur 14 · FOG I · texte numérisé non relu

FOG I

la maison haute, avec un péristyle à colonnes. Son cœur bat. Elle soulève le marteau. Un valet de pied la précède dans un cabinet tendu de papier brun à larges dessins. Des caricatures militaires ornent les parois. Des livres de sport s'empilent sur une étagère. Pauline attend une vingtaine de minutes, La maîtresse de maison entre enfin, élégante, affectant de parler français très vite.

Renversée dans son fauteuil, près d'une fenêtre ouvrant sur Hyde Park, elle joue avec les dentelles de sa robe de soie tout en déclarant à la jeune fille qu'elle ne peut lui offrir que des « gages » modiques.

— Vous comprenez. Mademoiselle, la vie est si chère, nous avons tant de dépenses...

Pauline est agréée. Elle doit entrer le lendemain. Et on lui présente ses élèves, trois fillettes turbulentes, de sept à neuf ans.

Pauline entra dans Hyde Park écouler ses dernières heures de liberté. Elle marchait en regardant les longues files d'arbres aux silhouettes pâlies. La Serpentine, lourde comme une rivière de plomb, reflétait les troncs nus. Pauline s'étonnait de se sentir le cœur si chargé de tristesse,

La brume devenait plus compacte, émanant

l60 FOG

à la fois des prés, de l'eau, du ciel, et, lentement, effaçait les lointains. Des, fumées grises éclipsaient le soleil, puis il réapparaissait, découpé sur le brouillard comme une lune sanglante.

Pauline regardait la fuite des amazones.

Elles se détournaient en riant vers leurs cavaliers et le vent du galop agitait leurs voiles.

Des bicyclettes la frôlaient, lancées éperdpment le long des pistes.

Oh ! ceux qui sont libres...

Elle pensait à ses études, à sa musique, aux choses aimées qu'il fallait rejeter de sa vie, et elle regarda défiler devant elle les longues journées de l'avenir, grises, toutes semblables.

Pour arriver à quoi?

A la lente déformation que la dépendance salariée imprime sur un être.

Et après? Plus tard encore?

L'image s'évoqua de la vieille gouvernante usée dont personne ne voulait plus.

Elle frissonne. Une odeur acre l'oppresse.

Il lui semble qu'une main froide se ferme sur sa gorge : le fog s'épaissit toujours. Les arbres, un à un, sombrent dans cette vague de nuit qui submerge le parc muet. La Serpentine

FOG l6l

s'est évanouie. De loin en loin retentit un timbre épeuré de bicyclette, ou le roulement d'une voiture, émergeant une seconde et disparaissant. Le soleil est semblable à une lanterne japonaise qui s'éteint, décolorée, balancée toute flasque à un fil invisible. La flamme va mourir. Elle est morte.

Pauline chercha dans l'avenir quelque perspective heureuse, quelque rayon de lumière.

Mon Dieu I La liberté, le travail aimé, l'art, la famille, l'aff'ection, les amis, tout ce qui rend la vie digne d'être vécue, a-t-elle vraiment renoncé à tout cela ?

Elle se leva, saisie d'une impatience contre elle-même. N'était-ce pas prévu et accepté?

A quoi bon se révolter?

— Je suis heureuse. Je vais gagner — pour ma mère.

Elle marchait de long en large, raff*ermissant le pas.

Sur un banc, elle distingua une forme noire aff'aissée.

Il lui sembla que cette figure bouffie et blême ne lui était pas inconnue. Elle revint en arrière, s'assit sur le banc et tressaillit en la reconnaissant.

C'était la vieille gouvernante, lamentable

i6:^ FOG

dans ses vêtements négligés. Une plun^e défrisée lui battait le front; ses doigts Sortaient par les trous de ses gants. Ses yeux tristes se fixèrent sur la jeune fille et une sorte de sourire les éclaira.

— Bonjour, Madame, dit Pauline gentiment. Je ne vous ai vue que quelques instants au Home, je ne sais même pas votre nom, piais nous sommes compatriotes, n'est-ce pas ?

Et l'autre raconta sa navrante histoire. Elle n'était pas assez gaie.,. Les gens qui la payaient voulaient une institutrice heureuse et bien portante. ..Et elle était si dévastée, la pauvre vieille, détruite par Faccablement du passé. On Pavait congédiée au bout d'une semaine, et à présent elle avait honte de retourner au Home, se faire recevoir par charité.

— Il ne me reste plus qu'à mourir sur un de ces bancs, acheva-t-elle en laissant retomber ses mains sur ses genoux.

Pauline écoutait, les yeux perdus dans le brouillard. Avec un grand remords elle songeait à sa propre tristesse ; et elle éprouva le désir ardent de soulager cette souffrance.

— J'ai un bon certificat. Madame m'a dit :

« Après tout, ce n'est pas votre faute si vous

FOG

êtes vieille... » Mais comment trouver une autre place à présent ?

Elle haussa les épaules.

— D'ailleurs, ce sera toujours la même chose, je n'ai plus personne à aimer et personne ne m'aime, c'est pour cela, voyez-vous, que je suis si triste.

Pauline se leva brusquement. Elles remontèrent du côté de Marble Arch.

— Ah! dit la jeune fille, on respire enfin !

La vague de mort a passé. Il fait aussi sombre, aussi froid, mais le poids qui pèse sur sa poitrine est moins lourd. Elle lève les yeux. Derrière le fin réseau des branches, voici la lune rouge qui flamboie de nouveau. Un frisson bleu court au haut du ciel. Le soleil peu à peu s'anime, retrouve des rayons. Le brouillard s'éclaire de reflets rougeâtres comme une épaisse fumée d'incendie.

Pauline installa sa compagne dans une crémerie, lui fit servir du café brûlant et dit :

— Donnez vos certificats et attendez-moi ici un moment.

Une demi-heure après, elle revenait, le visage animé.

— ' Venez, dit-elle, je vais vous conduire à Park Terrace, à cinq minutes d'ici. On à

164 FOG

besoin d'une gouvernante pour trois petites filles. Seulement, attendez ! Laissez-moi vous arranger un peu.

Elle lissa les mèches grises, défrippa la jupe, épingla la plume et donna ses propres gants.

Puis elle l'accompagna jusqu'à la porte, et, en l'attendant, se promena dans le square.

Une seule préoccupation l'agitait :

— Pourvu qu'elle réussisse!

Enfin elle aperçut la vieille femme qui marchait vers elle d'un pas vif^ la tête droite et semblait transfigurée.

— Une charmante dame ! s'écria-t-elle. Je vous bénis, mon enfant.

— Essayez de n'être plus triste, dit doucement Pauline; je vous aime et j'ai besoin que vous m'aimiez...

Elles se quittèrent.

Pauline retraversa Hyde Park pour se rendre au Home.

Le soleil se couchait. Lointain et doux, il se montrait entre les nuages baignés de feu. Des lueurs fauves brillaient dans la Serpentine.

Le vent agitait Teau et les longs rayons d'or frissonnaient en se déplaçant.

Voilé de longues brumes, le crépuscule approchait.

FOG l65

Pauline marchait vite au milieu des gazons humides. Une chaleur inconnue lui dilatait le cœur. Oh! elle avait blasphémé le matin. Une joie lui était révélée, accessible à toutes les vies, une joie qui appartient à tous les hommes. Et pour la goûter, pour la répandre, il vaut la peine de vivre.

Elle frappa à la porte de la secrétaire du Home et dit joyeusement :

— Madame, voulez-vous me donner une recommandation pour la place de bonne dont vous m'avez parlé? J'essaierai de réussir là, en attendant mieux.

. t' If

Novembre.

Les notables de Weybridge la traitaient de folle. Mais le monde n'a-t-il pas toujours tenu pour fous les êtres qui vivent d'une idée ou d'un sentiment plutôt que des détails de l'existence journalière?

Elle habitait un cottage rose, entouré d'un jardin et ne voyait guère que quelques jeunes filles, employées de magasins, qu'elle invitait, chaque semaine.

Un clergyman l'avait déclarée une vieille femme égoïste, parce qu'elle n'appartenait point au comité de la « Stricte observance du dimanche >> et qu'elle n'achetait rien aux ventes annuelles de Byfleet et de Weybridge.

A la vérité, elle vivait murée dans son idée fixe, et le monde extérieur lui apparaissait lointain, d'insignifiante importance. Quand, au hasard des chemins, les notables de Wey-

lyO NOVEMBRE

bridge la rencontraient, promeneuse solitaire, aux yeux noyés de rêves, ils secouaient la tête et disaient :

— Pauvre femme! elle l'attend encore!

Elle l'attendait, comme une femme heureuse attend son mari absent, en vivant pour le jour du retour.

Six ans auparavant, sous le coup de la faillite imminente, il s'était enfui, affolé d'une soudaine panique, la tête perdue. Sa femme fit face au désastre, vendit la fabrique, les terres, ses bijoux, et, avec son fils, s'expatria, tranquillement indifférente, l'âme sî remplie d'une souffrance unique que les autres ne l'atteignaient plus.

De vagues nouvelles indirectes arrivèrent :

il cherchait une position en Amérique.

Un jour, elle se reprit à vivre. Elle avait reçu une lettre. Il lui demandait pardon. Il travaillait dans l'espoir de la rejoindre, deux ou trois ans plus tard.

Cependant, les années s'écoulaient sans le ramener. Les lettres se succédaient à de longs intervalles, datées de lieux différents, irrégulières, les unes débordantes d'affection et d'espoir, les autres, si incohérentes qu'elle en était troublée.

— Il traverse des moments terribles... Il est malade^ il est malheureux... Oh! comme Je le soignerai quand il reviendra !

Malgré le temps, malgré Tespace, malgré tout, elle continuait à vivre pour lui seul.

Un soir d'automne, en rentrant du jardin, elle vit une silhouette d'homme au milieu du salon.

Elle poussa un grand cri.

Il se retourna. Elle reconnut son fils qui, établi et marié en Ecosse, venait de loin en loin*

— Ah ? Paul, je t'ai pris pour ton père!

En la voyant si ébranlée, il cacha le télégramme qu'il froissait. Il était troublé aussi et pâle.

— Mon garçon ! pardon. Je suis si heureuse de t'avoir. — Depuis sept mois, je n'ai point reçu de lettre... Et... j'ai toujours l'idée que c'est en novembre qu'il reviendra. Je l'attends un peu plus ce mois-ci. Ah ! nos beaux novembres d'autrefois, dans la campagne de France. Nous les aimions tant! Et tout va bien, chez toi? les enfants?...

Il s'était remis et répondit brièvement.

— Peux-tu me loger une semaine?

— Mais avec bonheur, tu sais bien. Viens !

La chambre de ton père est toujours prête.

Elle était vaste et claire, ouvrant sur les prés de Byfleet et les grands bois de pins.

Le feu pétillait gaiment, des chrysanthèmes embaumaient.

— Te rappelles-tu combien il aime les chrysanthèmes jaunes?

Le jeune homme se détourna.

Il reconnut, aux lampes, les abat-jour coquets que chiffonnait sa mère, et, sur la table, les livres favoris, sauvés du désastre.

Elle le regardait, sachant qu'il n'avait point pardonné à son père sa faiblesse, leur nom disqualifié, la ruine et l'expatriation.

— Si tu savais combien il m'est bon, combien il m'est doux d'évoquer le passé avec toi, mon cher enfant, et le bel avenir! dit-elle, tendrement.

Elle le quitta.

Debout devant le feu, les yeux fixes, il se demandait :

— Comment lui annoncer?

Et, dans cette chambre parfumée, sous le regard des portraits, il pensa aux détails qu'il venait d'apprendre, la descente lamentable, la débauche, la mort dans un hôpital de New- York.

NOVEMBRE lyS

Une impatience furieuse s^emparait de lui ; il jeta les chrysanthèmes aux flammes.

Sa mère.., il l'avait trouvée maigrie, voûtée.

Il se représenta la scène qui allait se passer dans son petit salon, la nuit qui suivrait...

— Laissons-lui encore cette nuit, murmura-t-il. Demain...

Et toute la soirée, au coin du feu, ils évoquèrent le passé et le bel avenir.

Le lendemain, après le déjeuner, tandis que sa mère allait et venait autour de lui, il examinait, pensif, cette petite salle à manger, joyeuse de mousselines et de fleurs, où chaque objet révélait une pensée, toujours la même, émanée du grand amour.

Il cherchait continuellement des mots qui ne fussent pas trop durs. Soudain, il lui sembla qu'ils étouff'eraient dans cette pièce. Il se figura les regards eff'arés de la bonne.

Non, non, dehors! il lui dirait dehors.

Il se leva.

— Veux-tu que nous sortions? Il pleuvra cet après-midi.

Leurs pieds enfonçaient dans la boue. Une humidité tombait des arbres jaunes, alourdis de brume. Ils poussèrent une barrière et péné-

trèrent sous la voûte des pins. Les troncs rapprochés se dressaient comme des colonnes.

Une mer de fougères ondulait en vagues d'or, dégageant une sourde et ardente lueur.

— : Regarde, Paul, le soleil, tout Pété, concentre des rayons dans ces feuilles, afin qu'ils éclatent aux heures tristes où les lumières meurent.

Machinalement, il répondit :

— C'est beau.

— Je les aime, ces bois, ils seront notre première promenade avec ton père. N'est-ce pas étrange de penser qu'il ne connaît pas le pays où je vis?

Paul se raidit. Une voix criait en lui :

— Maintenant! Il faut!...

— Mère... Et s'il ne revenait pas?

Elle le regarda, blanche.

— Ne dis pas de blasphèmes, murmurat-elle. Je l'ai pensé quelquefois, des jours où j'étais malade. Mais j'ai eu de grands remords.

— Pourtant... commença- t-il.

— Non, non... Le bon Dieu ne m'aurait pas laissée vivre et l'attendre...

Il la regardait, saisi d'un vague effroi, et la trouvait affinée encore, avec ses grands yeux trop brillants.

NOVEMBRE lyS

. ^ — Je vais la tuer, se dit-il, plein d'angoisse.

— Viens, Paul, je veux te montrer Tendroit qu'il préférera.

Elle parlait en enfant. Mais il ne haussa point les épaules; Thomme d'action, positif, qui haïssait Pattendrissement et les délicatesses de femme, se sentait amolli et troublé.

Il pensa:

— Laissons-lui deux ou trois jours encore, ses derniers jours de bonheur... Et préparonsla doucement.

Le lendemain, dimanche, était consacré aux employées de magasin. Il fit une longue promenade solitaire au bord des eaux dormantes du Wey. Il cherchait des phrases et des mots et notait dans son calepin ceux qui lui semblaient satisfaisants.

— . Voilà quatre jours que je suis ici, et je remets du matin au soir et du soir au matin.

Je parlerai aujourd'hui, pendant la promenade.

Un brouillard lourd descendait du ciel et montait des prés. Entre les troncs se creusaient des profondeurs bleues; les bois, à Thorizon, s'effaçaient, fantômes.

Ils marchaient le long des chemins gris, entre les files d'ormes.

Les ormes apparaissaient, grandis et désolés, étendant, pour rappeler le soleil, leurs bras qui se dépouillaient. Mais le soleil, tout pâle, les rayons dévorés, s'enfonçait peu à peu dans le brouillard.

Paul se sentait amèrement triste en écoutant sa mère lui raconter les ravissants novembres d'autrefois.

Il se représentait cette existence après qu'il aurait parlé. Les promenades, les réunions du dimanche, les soins de la maison, tous les petits actes que l'amour faisait savoureux et charmants, deviendraient des souffrances.

Il fallait.

Le chemin tourna. La Tamise apparut.

Inerte, sans un pli, elle roulait en semblant immobile. Elle n'était pas noire, ni bleue, ni grise. Elle était d'une couleur sans nom où passaient les reflets des troncs et des lointains, où frissonnait le grand frisson de novembre.

Le long du chemin de halage, des hommes se mouvaient, semblables à des ombres.

Un hêtre se penchait; et ses feuilles tressaillantes regardaient l'eau lugubre qui allait les engloutir.

Le soleil s'évanouit. Le brouillard s'éclaira,

la Tamise, un instant, blêmit; puis la lumière sembla mourir.

— Oh! le soleil, dit la mère de Paul. Ecoute, ne dirait-on pas que tous les êtres le rappellent?

— Je n'entends rien, qu'un étrange, un effrayant silence.

Et comme il écoutait, immobile, les yeux fixés sur elle, il crut percevoir des sanglots dans ce silence.

— Rentrons, murmura-t-il. La nuit vient.

Il sentait sa tristesse s'alourdir, submerger

sa raison, sa volonté.

Il se rappelait avoir jugé cette mort un accident heureux I Maintenant, au prix de sa vie, il aurait voulu pouvoir dire à sa mère : J'ai de bonnes nouvelles!

En rentrant dans le petit salon si gai où la bouilloire chantait, il se dit encore :

— Demain.

Mais sa mère avait pris froid et garda la.

chambre.

Il ne devait pas la bouleverser.

Perplexe et misérable, il ne se reconnaisait plus.

Le jour de son départ arriva sans qu'il eût pris sa décision.

Acculé, il ne pouvait plus remettre. Il demanda une dernière promenade, toujours avec cette idée qu'il parlerait mieux dehors.

Un peu triste, elle marchait sans rien dire.

Le chemin se contournait, capricieux, entre ses haies cuivrées.

— Où me conduis-tu ? demanda-t-il.

— - A Byfleet, Ne vois-tu pas l'église, là-bas ? Et son doigt indiquait, au milieu des arbres, le svelte clocher.

Ils longèrent des champs encore fleuris de marguerites blanches et de marguerites jaunes qui se hâtaient d'ouvrir leurs corolles mouillées.

Loin des maisons, elle s'isolait, cette petite église. Des ormes l'entouraient. Dans le lierre revêtant ses murs irréguliers, les fenêtres découpaient leurs ogives.

Ils traversèrent le cimetière qui s'endormait sous les feuilles mortes. Ils s'assirent.

— Voici l'heure, pensait Paul, au paroxysme de l'angoisse.

Les mots étouffaient dans sa gorge. Il ne parlait point.

Elle se leva.

Il la rappela, conscient que l'occasion dernière s'échappait.

— Mèrel encore un moment!

— Non... Je voudrais passer par le pont du Wey.

Il la suivit. Et, se représentant la précipitation du départ, sa valise à boucler en rentrant, il prit une résolution désespérée. Au milieu du pont, il s'arrêta.

— J'ai à te parler, mère !

Elle l'avait à peine entendu et tourna vers lui ses yeux vagues.

Il baissait son visage, contemplant l'eau immobile où se reflétaient deux longs peupliers morts.

Au-dessus des bois violets, entre les lambeaux de brume, un pâle coucher de soleil essayait de flamber; des traînées rousses coloraient les nuages, et le Wey, faiblement, se dorait.

— Mère.., mère...

Ah ! comme il se maudissait ! il avait demandé une vacance afin de rester auprès d'elle, les premiers jours, et voilà qu'il devait partir, la laisser seule après l'avoir frappée.

— Mère... Tu n'as pas froid?

Elle se pressa contre lui.

— Non... pas auprès de toi.

Elle le trouvait changé, son grand garçon

l80 NOVEMBRE

rude, plus tendre, plus semblable à son père, et elle lui souriait, les yeux remplis de larmes.

— Tu reviendras bientôt, dis? Tu sais, je suis un peu seule, en attendant.,.

Brusque, il s'était redressé.

Une résolution nouvelle se formulait en lui.

Eh bien! non ! Il ne parlerait pas .Ce serait la tuer. Qu'importait qu'elle ne sût rien? La plupart des êtres ne vivent-ils pas d'une illusion ? Les uns, conscients, désespérément s'y rattachent, parce qu'elle est leur raison d'exister; les autres, candides, l'érigent en vérité chérie.

Il préviendrait les deux ou trois amis qui lui écrivaient encore. Voilà tout.

Personne à Weybridge ne saurait. Son cœur s'allégea. Gomment avait-il pris huit jours pour arriver à cette solution si simple?

— Mère... Tu me pardonnes, n'est-ce pas, tu me pardonnes ?

— Tu penses au passé ? Mais toujours tu as été un bon fils... Et maintenant, davantage encore.

Ils rentrèrent. Il était presque joyeux.

— Mère, dit-il au moment de la quitter, je cherche une situation à Londres, afin que tu aies tes petits-enfants près de toi. En no-

NOVEMBRE l8l

vembre prochain, peut-être, nous serons tous réunis.

— Tous, oui tous, répéta-t-elle. Il sera revenu alors et nous serons heureux... Un bel, un bien bel automne...

Dans le train qui l'emportait, Paul sentit la rancune dédaigneuse qu'il gardait à son père, se fondre en un grand respect ému.

Qu'avait-il donc, cet homme, pour être à ce point aimé ?

Et il se demanda si sa femme, à lui, l'aimait ainsi, l'aimait assez pour le faire vivre quand même il serait mort.

Et il secouait la tête avec un peu d'amertume.

— Oh mère, pauvre mère qu'on traite de folle, apprends-nous à aimer I

Page 1