LE PENSIONNAIRE
Le Pensionnaire.
— Les pommes de terre ont beaucoup donné, cette année, déclara dame Marguerite.
D'un bout à Tautre de sa cuisine spacieuse, elle allait, venait, regardait par la fenêtre son fils, déjà fort, qui menait boire les vaches.
— Beaucoup donné, répéta placidement maître Daniel.
Fatigué par le labour, il fumait sa pipe devant le foyer et ses yeux s'amusaient des reflets autour de lui.
Dans l'ombre grandissante, luisaient le métal des cruches, les plats en étain, les bassines rouges, les cuivres plus jaunes des casseroles. Les lueurs du feu se renvoyaient, multipliées à l'infini, coulaient en rubans d'or du haut en bas des cafetières, plaquaient de rose la panse du coquemar.
. Des noix entassées disaient les soirées
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joyeuses qu'on allait passer en les cassant.
Au plafond, le long des poutres, les jambons alternaient avec les pièces de lard et les colliers de saucisses.
La soupe chantait. Une chaleur savoureuse d'arômes engourdissait maître Daniel.
La maîtresse de céans dressait le couvert sur la longue table de chêne.
— J'y pense, dit-elle tout à coup en s'arrêtant devant son mari, et l'intonation de sa voix disait qu'elle y pensait depuis longtemps, nous avons tant de pommes de terre. Pourquoi ne prendrions-nous pas un cochon de plus? Il ne nous coûterait quasi rien à nourrir.
Daniel leva ses yeux calmes.
— Il faut voir... Il faut bien voir... répétat-il lentement. Un cochon de plus, c'est une affaire... beaucoup d'embarras. Il faut le soigner... le nettoyer, le nourrir. La porcherie est-elle assez grande ? Il faut voir.
Dame Marguerite, mécontente d'être ainsi discutée, tourna son large dos et reprit sa besogne sans mot dire.
Quelques instants plus tard, la cuisine fut envahie. Les quatre enfants rentrèrent, puis le valet d'écurie, les servantes, les journaliers.
LE PENSIONNAIRE \Sj
Tous prirent place à table et dame Marguerite servit la soupe gaîment avec une bonne parole pour chacun.
Lorsqu'on eut fini, elle appela ses deux filles cadettes et demanda :
— Vos habits du dimanche sont-ils en ordre ? Ah ! ça ! il ne s'agit pas qu'on manque le catéchisme demain. Voici des sous pour le tronc des pauvres.
Dame Marguerite, ainsi qu'on voit, n'était point une mauvaise femme.
Le cheval, attelé de bonne heure, piaffait dans la cour en faisant sonner ses grelots.
Autour du char à banc le valet s'affairait.
Dame Marguerite, sur le seuil, regardait, immobile. De la main, elle protégeait ses yeux éblouis du grand jour. Et elle souriait en sentant l'air si tiède :
— Le beau mois d'octobre !
Maître Daniel parut, son fouet sous le bras, tout pimpant dans une blouse neuve. C'était jour de marché. Dame Marguerite lui fit cent recommandations. Et tandis qu'il s'installait sur le siège, elle demeurait là, continuant à sourire. Elle était fraîche et grasse, les yeux brillants, la taille encore belle. Ses quarante
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ans lui allaient bien. Sa fille cadette courait en chantant autour du char. Daniel se retourna. Et il contemplait la ferme béatement.
Le grand toit protecteur étalait son ombre sur le pavé soigné. Une vigne grimpait, vigoureuse, cachant à demi les murailles, et ses grappes violettes encadraient les fenêtres. Le long des bâtiments s'alignaient les tonneaux de choucroute ; de lourdes pierres maintenaient leur fond supérieur, couvert d'écume. Dans la remise, on apercevait Tentassement des sacs gonflés de pommes.
L'ouverture de la grange laissait voir le foin ; les gerbes de blé remplissaient les combles.
Des linges blancs se balançaient en travers du pré.
— Au revoir, dit enfin Daniel.
— Au revoir, répondit dame Marguerite comme à regret.
Elle avait bien remarqué, sous la banquette, la corde qui servait à entraver les bestiaux. Néanmoins elle se taisait.
Daniel leva son fouet. Puis tout à coup, se retournant et tirant les rênes à lui, il s'écria :
— Marguerite ! A propos, j'ai réfléchi. Il y a beaucoup de pommes de terre. Je ramènerai le cochon. Au jrevoir !