CHANT NEUVIÈME
ARGUMENT N
L'amoureux Mélinde approche du pont, convoquant à la joute tous les chevaliers. — Il tient son champ de bataille sur une lie enchantée et fait de sa personne une belle et pompeuse parade. — Les premiers que s'avancent sont terrassés, et leur défaite fait perdre aux autres l'espérance de pouvoir rester en selle. — A la fin, i'ene'>antement est rompu par un chevalier inconnu, et le eane Mélinde renversé.
Déjà les ambassadeurs venus pour ne'g-ocier de la paix s'en retournaient sans avoir rien obtenu, les superbes vainqueurs ne voulant en rien entendre parler de rendre le roi prisonnier : bien plus, le nonce s'était mis en tête de l'envoyer au grand pasteur de Rome, pour qu'ainsi il fut en la puissance d'im plus grand ennemi et donner par là plus de contusion â Frédéric.
Les choses en étaient là et la trêve n'était pas encore expirée quand on vit, au g-ré du courant, descendre sur les eaux du fleuve une petite barque vive et légère, portant à son
bord deux hérauts. Arrivés au pont, ils mettent pied à terre, celui-ci sur une rive, celui-là sur l'autre ; puis entrant dans les tentes, ils défient à la joute tous les chevaliers des deux armées.
Ce fier cartel disait : « Un chevaHer, pour mériter l'amour d'une dame qui l'emporte sur toutes celles qui existent au monde en valeur, en mérite et en beauté, défie à la lance tout chevaher ; il le défie à outrance jusqu'à ce que l'un soit renversé, l'autre resté en selle; le vaincu abandonnera son bouclier, celui qui porte le défi cédera de même le sien si le sort lui est contraire. »
Les braves chevaliers acceptent ce défi, et chacun se tient prêt des deux côtés pour le lendemain, résolus de se trouver sous les armes dés que le soleil, déjà presque couché, recommencera à poindre. Mais à peine la nuit a-t-elle ôté à toutes choses sa couleur et couvert le monde de ténèbres étendant aux alentours un voile sombre, que tout à coup retentit dans l'air le son d'une trompette.
A ce bruit fier et retentissant, trois cents compagnies des deux côtés, étonnées et surprises, prennent les armes en hâte et confusément. Mais, ô prodige! sur les eaux du fleuve apparaît un grand navire qui descend majestueux les ondes gonflées; il jette tant
de feu et tant de rayons, que la maison de Pluton elle-même n'est rien auprès : mais ce qui paraît un navire, arrivé près du pont, est une île, et sa poupe ressemble à une montagne.
YI
Montage affreuse, toute composée de rochers brisés, elle commande une charmante petite prairie longue d'environ cent vingt pas et large de trente ou un peu moins : la proue de ce vaisseau vient se joindre au pont, et là, une colonne lance dans l'air doux et serein des jets de flamme avec un art si merveilleux que tous les eites d'alentour sont illuminés.
A cette colonne est appendu et attaché à une chaîne un cor tout d'or massif avec cette inscription gravée sur le marbre brillant : ûu'iL do:ùne de ce cor celui qui veut tenter l'aventure: au-dessus du cor est attaché un riche écu, dont la ciselure exquise surpasse le prix et la valeur du pur argent dont il est forgé ; on lit dessus ces mots : au vainqueur.
La main de l'habile artiste qui a travaillé ce bouclier y a ciselé le combat de Martan avec le seigneur de Séleucie : il y a représenté toute la ville de Damas, dans l'étonnement d'une action si héroïque : Griffon se tient dans l'attitude d'un homme plein de douleur et fou de honte ; toute la cour rit, Norandm
44 LE SEAC ENLEVE
perd courage et le brave Martan a l'air d'un homme qui fuit.
Le sol de cette île est couvert d'une petite herbe verte, et les bords, tout à l'entour, en sont ombragés de myrtes. Plusieurs guerriers descendent sur cette île et s'y promènent sur la prairie émaillée de fleurs ; la trouvant déserte, ils se dirigent tous vers la colonne et le cor ; là, leur valeur se dispute qui le premier d'entre eux tentera l'aventure.
Et, pour se mettre d'accord, ils décident de tirer au doigt mouillé ; ils tirent, et le sort tombe sur Galeotto, jeune chevalier plein d'ardeur. A l'instant, Galeotto embouche le beau cor d'or ; il souffle et fait retentir un son si éclatant qu'il en assourdit ses auditeurs. L'île entière en ti-emble, les eaux du fleuve en frémissent jusqu'aux plus profonds abîmes de leur lit ; les rivages de tous les environs en retentissent ; le feu qui brillait au faîte de la colonne disparaît ; les étoiles s'éclipsent et le ciel obscurci perd toute sa splendeur.
Cet immense ébranlement durait encore quand un nuage épais couvrant les cieux jette partout l'ombre et l'obscurité ; de son sein tout à coup jaillit un éclair; un éclat furieux de tonnerre retentit en même temps, horrible' immense; tous les esprits en tremblent, tout le
sang- reflue au cœur, tout le monde perd connaissance; à ce coup de tonnerre la foudre tombe sur le roc et l'embiase.
La montag-ne s'enflamme et en un clin d'œil elle n'est plus tout entière qu'un immense foyer ardent, du sein duquel s'élève un pavillon rouge , merveille admirable. Tel on voyait autrefois parmi les pompes royales de l'Orient, rougir dans le feu dévorant le lin admirable dont l'antiquité tissait ses toiles incombustibles.
Ce foyer ardent brûle, brûle toujours, et ne s'éteint que lorsque la montagne entière est consumée et réduite en cendres; alors le ciel redevient serein comme auparavant, et cent trompettes font retentir les airs de leurs accents guerriers et harmonieux : la lumière disparue du faîte de la colonne y reparaît et brille de nouveau plus éclatante; le pavillon s'ouvre ; cent pages en sortent habillés de vestes blanches semées de fleurs en broderie d'or.
Ces jeunes garçons, avec leur visage et leurs mains noirs, semblent tous des enfants d'Ethiopie ; un poète à première vue dirait d'eux des mouches dans du lait. Cette noire troupe, se partageant, sort par deux portes, tenant à la maij\ des liambeaux allumés, et se range de
chaque côté en une long-ue et droite ligne, laissant entre eux un espace vide.
A l'autre extrémité de l'île, un écuyer prévoyant a déposé quantité de lances. Galeotto paraît couvert d'une cotte d'armes verte, de même que ses armes et son cimier : sa main habile manie avec grâce un coursier de Thrace à poil hai et aux trois pieds blancs, noble cavale qui ne marche que par courbettes, faisant des sauts et des bonds sur le sable déi qu'elle sent l'éperon.
Tout est prêt pour la joute; on n'attend plus que le chevaUer de l'aventure; les trompettes retentissent, un noble chevalier paraît et s'avance dans la prairie. Il est vêtu d'une casaque blanche brillante de pierreries, et porte une armure de pur argent; sur son casque flotte un beau panache blanc, il monte un cheval plus noir qu'un corbeau.
La visière de son casque est levée ; on dirait de lui un jeune homme de seize ans, au riant visage, à la chevelure blonde et du plus agréable aspect ; son habillement fait ressortir toutes ses grâces : il salue de côté et d'autre d'un air gracieux, fait caracoler le fier coursier qu'il monte sur les voies qu'il a déjà foulées de son pied ferré, puis il prend sa lance,
Baisse sa visière, et attend que la trompe donne le signal du départ ; elle le donne. Soudain, comme la flamme, les deux champions s'élancent, l'un d'un côté, l'autre de l'autre ; ils courent comme le vent et se rencontrent au milieu du champ clos ; leurs lances, roides comme les antennes d'un navire, volent dans les airs, brisées en cent tronçons, leurs heaumes jettent des étincelles. Galeotto, désarçonné, est jeté à terre à bas de sa selle.
Ravies de voir et d'assister à une si grande et si belle rencontre, les deux armées, sur les bords du fleuve, regardent les combattants : les deux podestats, abrités sous leur parasol, assistent à cette joute, aux lueurs de torches brillantes ; mais ils ont la douleur de voir Galeotto vider les arçons, et le tenant, en chevalier courtois, tendre sa généreuse main, de la plus gracieuse manière, pour saisir la bride et arrêter le cheval qui s'en allait au loin.
Galeotto confus et honteux se retire, cédant â son heureux vainqueur son écu, sur lequel apparaît aussitôt son nom en brillants caractères d'or. Mais voici qu'un nouveau chevalier tout pompeux d'or et d'azur s'avance, lève une grande lance, et, monté sur un coursier gris aux crins noirs, pousse au champion de la rivière.
Sa lance rompue sur le haut de l'écu du tenant vole avec bruit en mille éclats dans l'air ténébreux, et, dans cette même passe, frappé d'un vigoureux coup, il est renversé au milieu des fleurs et de la verdure. A peine à bas, il tire son épée, voulant se venger de sa mauvaise fortune; mais son vainqueur s'est retiré, et voici qu'un vent, d'un seul souffle, éteint toutes les lumières qui brillaient aux alentours.
La petite île tremble, vomit des torrents de flammes ardentes et, retentissant en même temps des éclats de la foudre, de ses entrailles sort un horrible géant, qui jette partout la terreur sur la terre et aux cieux : il s'avance indigné contre le chevalier vaincu : plein de fureur, il le saisit comme il aurait fait d'un poulet, et, au milieu de l'obscurité, le lance lui et son cheval dans la rivière.
L'infortuné chevalier se sauve, mais à grand'peine, à la nage, laissant son bouclier, sur lequel on lit : Irxeo. L'île de nouveau tremblant s'entr'ouvre, et l'énorme géant disparaît, les lumières éteintes brillent de nouveau aux flambeaux et les rallument ; le tremblement de terre et les vents cessent, et le che-valier champion de l'île reparaît.
Le troisième jouteur qui se présente dans la li«e est Valentin ; H s'en s'en vient au petit pas de son cheval alezan brûlé. Après lui, le quatrième est le valeureux Giacopino, monté sur un brave genêt des rives mauresques, ferré aux pieds d'argent fin, la selle et la bride ornées d'or et de perles; comme leurs devanciers, ces deux guerriers sortent de l'île sans bouclier, s'éloignant à la liâte.
Le cinquième qui se présente au combat est le seigneur Livizzano, amoureux de la fière Célinde ; il vient combattre pour l'amour d'elle; il est frappé au front et jeté à terre. En cette rude rencontre, Livizzano a failli perdre la vie, car sa lance en se rompant se fend, et ce coup étrange, en faisant pénétrer les éclats à travers la visière, le terrasse, lui coupant le cil de l'œil droit, et le met en grand danger de mort.
A la vue de la défaite de tant de braves, le Potta, se tournant vers Zacharie qui était prés de lui : « Messire, lui dit-il, il y a certainement enchantement et sorcellerie pour que ce chevalier renverse tous nos preux. — Par ma vie, lui répond le vieillard, je le crois, et je ne sais ce que ces écervelés pensent gagner à jouter contre le démon et ses enchantements.
« Si cela dépendait de moi, je ferais défense
expresse que personne de mes gens luttent et combattent contre lui. » Le Potta, se rangeant à ce sage conseil, rend à l'instant une ordonnance défendant d'aller dans l'île, puis ce décret rendu, il reste calme et tranquille, attendant ce que ceux du parti ennemi allaient faire. Bientôt, il voit se présenter, montés sur leurs chevaux, deux chevaliers tout de noir et d'or habillés.
xxvm
L*un d*eux arrive en courant, mais à peine a-t-il été touché qu'il est hors de selle et couché à terre ; pourtant, à le voir, il semble plein de force et d'un courage indomptable : l'autre vient à son tour et s'en va, lui aussi, rouler bien loin par-dessus la croupe de son cheval. Le premier, se relevant, dit au chevalier de la rivière d'un ton et d'une voix hautaine :
« Chevalier, si ce n'est pas par enchantement que vous êtes valeureux à la lance, mettez pied à terre et avec l'épée que vous portez au côté, venez et me détrompez. Si pourtant vous craignez de déranger la joute, combattez et luttez à votre gré, pourvu que je m*éprouve avec vous par un coup d'épée ou deux; voilà mon écu, je ne vous en demande pas davantage.
» — Je serais obligé, reprend le chevalier de l'île, de mettre pied à terre si je n'étais venu ici, dans ce champ clos, combattre que par
haine ou par vengeance, mais je n'y suis venu seulement que pour jouter; l'amour seul a conduit mes pas, j'ai fait connaître mes intentions à tous, je ne suis donc ainsi nullement tenu à combattre d'une autre manière et à changer le combat sur votre demande.
• Cependant pour que vous n'imputiez pas à couardise le refus que je fais de combattre à l'épée, laissez-moi achever mon entreprise, puis je vous répondrai comme bon vous plaira ; quant à votre écu, si c'est de ma courtoisie que vous le réclamez, je vous le laisse, mais ne vous attendez pas à le retenir par d'autres moyens, ni que je sois homme à changer de résolution pour votre bon plaisir.
» —Tu la changeras malgré toi. maudit enchanteur » , reprend notre chevalier ; et, frappant du tronçon de sa lance sur l'arme de son heureux vainqueur, il tire en même temps son épée. A ce coup audacieux, l'île tremble, le lit du fleuve s'agite jusque dans ses profondeurs ; soudain toutes les lumières disparaissent, l'air s'illumine d'éslairs, un immense coup de tonnerre retentit, la terre s'entr'ouvre et il en jaillit un épais tourbillon de fumée.
De cette fumée s'éparpillent mille flammèches dans les airs; deux tam*eaux, d'une forme ex-
traordinaire, sortent des entrailles de la terre; leurs yeux étincellent, leur muffle ardent desséche les herbes et les fleurs. A cette apparition, les deux g-uerriers se pressent l'un contre l'autre mettant l'épée à la main, et montrent en cette circonstance qu'ils ne connaissent point la peur. Les taureaux viennent à eux : les deux armées tremblent à l'aspect épouvantable du feu des yeux de ces deux bêtes formidables
Le chevalier de l'île, resté à l'écart, regarde le combat : les deux animaux aux pieds fourchus bondissent, courent sur le sable avec la rapidité d'une flèche; nos deux vaillants chevaliers laissent passer ces cornes enchantées sans qu'elles les atteignent; tous deux, ils les frappent, mais on dirait que le tranchant de leurs épées ne tombe que sur de la laine ou de la plume molle.
Les taureaux reviennent à la charge, les chevaliers se retournent contre eux et les frappent à la tête ; des éclairs sortent de leur front là où ils sont atteints, mais leur fureur impétueuse n'en est pas ralentie ; les deux chevaliers sont enlevés de force sur leurs cornes et emportés avec violence dans la rivière, leurs écus restent et l'on voit les noms de Périnte et de Péritée écrits siu' leur bord doré.
Les taureaux se précipitent dans les eaux avec nos deux chevaliers, et là, on les perd de vue ; les lumières luisent plus brillantes ; le ciel quitte son air de tristesse ; l'île cesse de trembler, et redevient agréable à la vue comme auparavant; le chevalier, qui se tenait à l'écart, revient prendre place au bout de la carrière.
Pendant quelque temps, il attend qu'un nouveau champion se présente, mais chacun est confus, épouvanté. Enfin paraît un chevalier descendant du pont, monté sur un cheval à poil fauve doré, à la bride d'argent, et au riche harnais tout pointillé et brodé d'or. Il s'avance, demande à changer de lance, le tenant y consent.
xxxvm
La trompette aonne le signal. Alors de même que les éclairs ardents s'en vont à travers les airs, sillonnant la terre, les mers et les cieux, portant partout la grêle et les vents, de même se précipitent l'un contre l'autre ces deux guorriers, leurs lances baissées ; comme l'ouragan, ils heurtent leurs armets brillants qui volent en mille éclats dans les cieux ; à ce choc épouvantable, pas un cœur qui ne tremble et ne soit glacé de terreur.
Leurs coursiers se heurtent front contre
54 LE SEAU EXLEVÉ
front, celui du chevalier de l'île, plus rapirle qu'une flèche, passe comme le vent, laissant l'autre renversé avec son maître, l'un sur l'autre, comme une montagne : mais le chevalier du pont n'a pas plutôt touché la terre qu'il est déjà debout. Voulant venger son cheval, il demande à rompre une nouvelle lance au jouteur, qui le lui accorde le plus courtoisement du monde.
On lui amène un nouveau coursier à poils roux ; notre chevalier, d'un bond, saute dessus, tenant la bride de la main gauche, et, le piquant de l'éperon, il le fait bondir dans l'air ; arrivé au bout de la carrière, il le lance de toute sa vitesse au rude assaut, mais à la rencontre, ils se sont à peine touchés qu'il roule dans la poussière.
« Tiens, voilà mon bouclier, dit-il en se relevant, je ne veux pas plus longtemps me commettre avec toi, un magicien et un enchanteur; non, je ne veux pas plus longtemps compromettre ma valeur ni avec toi, ni avec le démon : mais il arrivera sans nul doute que tu payeras par les mains d'un autre et avec peu d'honneur pour toi, car l'écu que tu portes, tu ras mal acquis. Va, je te laisse ici avec le diable que tu as choisi pour parrain. »
A ces mots, il part et quitte l'île : sur son bouclier on lit ; Tog>-ox. A ce nouveau vaincu
succèdent deux chevaliers à l'air noble et généreux : ils viennent l'un après l'autre frapper le jouteur, et tous deux ont le même sort que leurs devanciers : leurs lances se rompent sur le bouclier d'argent bruni du cbevalier de l'île, et tous deux roulent dans la poussière.
Leurs boucliers, comme ceux des autres, restent le prix du vainqueur; sur leurs bords on lit : Paolo et Sagramoro. Mais voici un nouveau preux qui se présente à la joute : c'est un chevalier monté sur un coursier gris brun et noir, avec de beaux panaches de plumes blanches et rouges, et vêtu d'une casaque de toile d'or brodée à tronçons de grosses perles ; une troupe nombreuse de pages le suit, tous vêtus d'une splendide livrée.
Ce chevalier, guerrier sans renom, fils d'un manant de Rome, qui, après avoir commencé par être regrattier, s'était ensuite établi à la place Merlo à faire l'agriculteur, falsifiant grains et mesures, tant et si bien qu'il avait fini par devenir grand seigneur. Pour faire acquérir de la gloire à son fils, qui est plein de fierté, il l'avait envoyé depuis quelque temps à la guerre.
Ce guerrier s'en vient, gonflé de vanité comme de vent, raide comme s'il avait eu un bâton tout le long de l'échiné; on le reconnaît à
ses armes et à son équipage de guerre, ainsi qu'à sa superbe et riche livrée. Ce que je dis de lui, je le pourrais dire de plus de eeut autres d'une égale origine et de pareille arrogance, mais je me tais ; je choquerais maints vieillards fâcheux et décrépits, et nos petits maîtres aussi en feraient du hruit.
Il se présente, faisant le beau et le galant, marchant au petit pas ; il manie habilement son cheval, le faisant caracoler jusqu'à ce qu'il soit arrivé au bout de la carrière, d'où il doit partir pour commencer la joute. La trompe sonne : à ce sigal, nos deux champions s'élancent l'un sur l'autre, la lance au poing, faisant trembler la terre ; les rives retentissent du bruit du choc terrible de cette rencontre, mais ce choc, ô surprise! n'a pas ébranlé un des combattants.
XL VII
Notre Romain est le premier chevalier qui demeure ferme en selle contre le champion tenant, ce qui fit que plus de sept s'en étonnèrent qui n'auraient jamais cru cela de lui; à cette rencontre, le chevalier de 1 île demeure pensif, parle à ses gens, puis, se retournant, prend du champ pour de nouveau courre; tous deux partent armés de lances plus solides.
De même que les premières lances se sont rompues et que leurs tronçons brisés en miUe
éclats s'en sont allés saluer les étoiles, de même avec celles-ci nos deux chevaliers plient tous deux sous le choc et sont prés de perdre selle ; déjà notre fier chevalier romain chancelle sur ses étriers, et ses yeux troublés voient ses armes lancer mille étincelles; mais il reprend courage en entendant toutes les bouches prononcer son nom sur l'une et l'autre rive.
Semblable à la mer Tyrrhénienne qui s'agite et se ride sous le moindre vent du midi, se soulève un instant, bondit et fait tempête, de même le cœur de notre Romain se gonfle au souffle des applaudissements populaires; il en devient fou d'orgueil, il marche l'œil fier, la tête haute, souriant aux salutations et aux regards de la foule ; il parade, et après avoir fait une pompeuse montre de sa personne, il demande une troisième lance, une nouvelle lutte.
Pèrinte et Péritée frémissent de dépit de ce que ce manant reste si longtemps à vider les arçons; la trompe donne pour la troisième fois le signal, sonnant du côté du pavillon; les deux chevaliers lutteurs mettent la lance en arrêt ; ils partent, s'élancant chacun avec la même furie ; mais à cette rencontre notre Romain, frappé à Tarmet, roule mollement sur l'herbe fraîche.
Il se relève de terre plein de rage, tire son
épée et en fend le ventre à son cheval, comme si le pauvre animal était la cause de sa chute et de sa défaite. Puis se tournant vers le chevalier de l'île : « Il faudra bien, lui dit-il, que tu attendes que je te donne un écu d'une autre qualité, car celui-ci, je ne te le donnerais pas pour un trésor. »
LU
A ce propos, le chevalier de l'île sourit : « J'ai gagné, dit-il, cet écu-ci en combattant contre toi, je veux l'avoir; le mien 3st d'une bien plus grande valeur que le tien, et il n'eût pas été honnête à moi si, vainôu, j'avais voulu te le changer.— Je te proteste, luirépoud le chevalier romain, que je le défendrai comme c'est mon habitude. » Il dit et tire son épée ; la terre tremble, comme déjà elle l'avait fait; mais les lumières, cette fois, ne s'éteignent point.
LUI
La terre tremble, et il en sort un âne ayant deux bottes pour oreilles et une tripe pour queue : de ses oreilles, il frappe des coups mortels ; sa queue est maculée de sales ordures; sa voix est terrible, ses ruades cruelles; sa peau est plus dure que le diamant, et touiom-s, quand il peut frapper de près, il tire du derrière, comme d'une arbalète, des pelotes bouillies
Ressemblant à des andouillettes cuites dans Tencre, et qui sentent si mauvais qu'elles don-
aeut la peste à une lieue à la ronde. Titta di ::ola (ainsi se nommait le chevalier romain) 5'approche et affronte résolument ce monstre jui lui chamarre et brode son habit de toute lutre chose que de pourpre et de perles; di :oIa frappe cette vilaine bête de son épée, niiis à peine si le poil en est seulement narqué à l'endroit où il a touché.
Ce rude et étonnant combat continue ; l'âne mce à notre brave une ruade de ses pieds de derrière, remuant, démenant sa queue, prest-e t agile ; puis, en même temps, ouvrant son ffreux gosier, de son braire il fait trembler la Drêt, épouvante notre vaillant champion, et, jecouant ses oreilles, il lui en frappe coup sur roup, tantôt les épaules, tantôt les côtes, tanpt la tête, enfin, tournant la poupe, il tonne, fc à l'improviste, lançant sa foudre, il lui peint e l'éclat de son tonnerre tout le visage à l'esque.
Le bon Romain, qui sent cette tempête, tte là son écu, et se met à fuir; ce voyant, le •nant, riant de toutes ses forces, rentre dans )n pavillon. Mais déjà la nuit tournant son lar vers les pays de l'Occident, et nul ncm- >au champion ne se présentant, il reste renrmé dans sa tente : la nuit s'écoule, et bient les coqs disent leurs premiers câiants.
Tout ce jour, le jouteur se tient en soe pa-
60 LE SEAU ENLEYÉ
Villon, ne se montrant à personne ; mais de que les hibous et les chouettes sont perché sur les toits pour saluer la lune, au son de trompettes, et armé d'armes d'élite, notr valeureux tenant reparaît en justaucorps noir panache noir, toute l'armure noire, et mont sur un cheval plus blanc que l'argent.
Les pages qui, la veille, lui servaient d chandeliers, au lieu d'être, comme ce jour-là de noirs enfants de Guinée, semblent de vrai anges descendus du ciel, et de même qu'il ont changé de visage, ils ont changé de li vrée ; ils paraissent tous habillés de noir ave chausses et taillades. La milice toscane, cette nouvelle, accourt avec une avide curio site pour les voir, attirée par la faveur d l'obscurité de la nuit.
Le jeune Avérard, qu'on n'avait point en core vu le jour d'avant à la montre, arrive 1 premier sur les bords de la rivière, et, le pre mier, il vide les arçons en cette nouvell joute ; il donne son 'bouclier, hausse sa vi sière, et s'arrête dans la carrière, au miUei des fleurs, à discourir avec les pages, s'en quérant du guerrier son heureux vainqueu et de ses nobles exploits.
Mais voici qu'au milieu d'un cortège bril lant, éclairé de mille flambeaux, une bel]
CHANT IX 6t
Jeune fille, vêtue d'un habit blanc de fornoiô étrangère s'avance et sort de l'île. De manières avenantes, de visage charmant, elle s'en va là où Rénoppia a dressé ses tentes; deux écuyers et deux pages à cheval l'accompagnent; elle arrive et présente à la belle guerrière tous les écus qu'a conquis le chevalier de l'île, lui disant au nom de ce guerrier vainqueur :
« La renommée de votre valeur sans pareille, belle guerrière, du jour où, votre bras s'armant , vous accourûtes sur la rive et vîntes soutenir l'armée ennemie déjà victorieuse, et rendre indécise la victoire, la renommée de votre valeur a conduit ici le brave chevalier, mon maître, à la joute qu'il vient de soutenir si vaillamment ; seul, son amour pour vos charmes l'a conduit à courir l'aventure; il vous prie de ne le point dédaigner si votre cœur s'enflamme au noble et beau feu qui le consume. »
Toute honteuse et confuse, Rénoppia lui répond d'un air altier : — « Petite donzelle, ma mie, quand votre guerrier se sert de l'art magique pour l'amom- de moi, autant en emporte le vent, car jamais je n'ai aimé les enchante» ments ; mais vous qui êtes belle et jeune, et qui restez volontiers la nuit avec lui sans lumières, d'où vient que vous souffrez que votre récompense échappe de vos mains et qu'il joute pour d'autres que pour vous ?
LXIIÎ
« — Je ne sais que servante, reprend la donzelle, et les bonnes grâces de monseigneur seraient pour moi une trop grande faveur : monseigneur, qui possède terres et châteaux, ne s'abaisserait point jusqu'à mon humble condition. » Alors Renoppia, aussi fine que belle : « S'il en est ainsi que vous le dites, retournez et allez lui dire que je lui sais gré et suis fort obligée de la noble valeur que sa lance a montrée pour me faire honneur.
» —J'eusse préféré qu'il fût venu pour l'amour de moi au secours de nos gens en vrai chevalier de Mars et sans tout l'appareil de magie; pourtant je le remercie de sa bonne volonté et le salue ; allez le retrouver et remettez-lui ce souvenir de ma part. » En disant ces mots, Renoppia tire de son sein une belle petite croix de cristal
Dans laquelle était incrustée ime dent de saint Géminant que le pape Honorius avait bénite. Elle fait semblant de vouloir la remettre à la donzelle pour la donner au chevalier de l'île ; mais la belle enfant, comme un vain songe, disparaît tout à coup dès qu'elle a tou» ché cette croix, et en même temps avec elle s'évanouissent pages et écuyers. Les boucliers seuls demeurent.
Rénoppia lit les noms que portent chacun d'eux et fait rendre aux chevaliers de son parti ceux qui leur appartiennent, conservant ceux de ses ennemis comme des trophées et des dépouilles. Pendant ce temps, notre chevalier tenant continuait ses nouvelles joutes; il les continuait avec son même succès, heureux comme toujours, lorsqu'un guerrier inconnu, habillé d'une casaque jaune, arrive au pont, monté sur ime cavale.
Armé d'une lance de deux pieds plus Ion* gue que toutes les autres, il porte une panthère sur le cimier de son casque ; il arrive; sa démarche paraît si indécise qu'il semble venir à cette entreprise contre son gré; les trompettes sonnent, mais leurs accents guerriers, qui font bondir de joie les cœurs dans les poitrines, font sur lui un effet tout contraire ; il court, mais à sa contenance timide, à ses dehors embarrassés, il semble plutôt emporté par son cheval que par son courage.
Il va, ses jambes pressent les arçons de sa selle, il baisse sa lance qu'il met en arrêt, lerme les yeux en approchant, serre les dents et passe outre comme une personne qui ne marche au combat que par crainte ; pourtant en cette rencontre il laisse son ennemi à terre au firrand étonnement des deux armées. Aus-
^4 LE SEAD ENLEVÉ
sitôt il entend crier de toutes parts : « Vive le cliampion de la Panthère ! »
Il n'ose en croire ses oreilles ; tout émerveillé, il se retourne; ô surprise! il voit son adversaire étendu par terre : hors de lui, transporté de joie, il s'arrête interdit pour regarder. Mais le chevalier vaincu, le visage tout en feu, le cœur enflammé de dépit, se relève soudain, frappe du pied la terre ; tous les alentours en sont ébranlés.
Les lumières s'éteignent, le pavillon disparaît comme un éclair au milieu du bruit du tonnerre; la petite île si jolie devient une barque remplie de fumier, de fascines et de foin ; il ne reste de tous ceux qui y étaient auparavant, que le chevalier vainqueur et un nain portant un écu et une lanterne à la main.
Le nain présente cet écu au chevalier : « Voilà, lui dit- il, le prix de votre victoire; c'est le bouclier qui était appendu à la colonne. Mon Seigneur et Maître, en s'en allant, le laisse en votre pouvoir. Il vous prie, par courtoisie, que, de même que vous lui avez fait connaître votre haute valeur, il vous plaise de lui faire connaître votre nom et le lieu de votre naissance.
A ces mots, notre chevalier vainqueur
s'enhardit, se rengorge et répond au nain : « Va, et dis à ton maître que ma race vient des rivages de l'Espagne, et que sa gloire et sa renommée s'étendent bien au delà des confins du Levant : le fameux et illustre Don Quichotte, si haut et si puissant par les armes, ce prince des héros et des chevaliers errants, eut d'une noble étrangère Don Phlégéton le Bel qui fut mon père.
n Phlégéton, illustre guerrier qui conquit maintes seigneuries en Italie, qui sut acquérir de la gloire pendant la paix comme pendant la guerre, qui défendit Montetortore et Francolino, et pendant un temps disputa une terre fameuse ; 11 écrivit des dialogues, commenta Turpin et fut le grand général du puissant Salinguerre; si tu désires quelque chose de plus, va, dis à ton maître que je suis le comte de Culagne.
» Oui, mon père Don Phlégéton fut puissant dans toute Tltalie, sa renommée s'étendit en tout lieu; il n'a manqué que le fameux Turpin pour écrire ses hauts faits comme ceux de Roland. Nul héros, nul paladin, ne l'ont jamais égalé, il n'a cédé qu'à la valeur de cette épée. Mais, je te l'ai dit, pour ne te riem laisser ignorer, va apprendre à ton maître que je suis le comte de Culagne.
» J'ai satisfait à ton désir, je t'ai donné une
1b seati enlevé, r, u. 3
entière counaissance de ce que je suis; il ti reste, à ton tour, à satisfaire maintenant ma cui'iosité en m'apprenant le vrai nom et l'origine du ciievalier que je viens de combattre. — Je vous informerai, dit le Nain, de tout ce que vous souhaitez, mais quittons cette rivière, allons joindre tous ces chevaliers que vous voyez, et qui tous, comme vous, désirent «avoir ce que vous demandez. »
Ils descendent sur la rive droite du fleuve ; îà étaient arrêtés plusieurs guerriers qui, dès que le Nain a quitté la rivière, l'environnent de toutes parts, et s'empressent de l'interroger. Ce magot, qui avait la langue diserte et bien pendue, s'arrêtant : « Je viens à vous, mes- «eigneurs, leur dit-il, juste pour satisfaire votre commun désir. Ecoutez -moi, et que personne ne se plaigne de moi.
» Après que les Aigoni furent chassés de ^îodène par les Ghibellins, le comte de Valiestra leur chef, en sortit aussi, abandonnant avec eux tout le pays. Ses connaissances en magie lui ayant peu après fait trouver un trésor, le comte, aidé de ses lutins, creusa dans une montagne, proche de son château, une grotte enchantée, où depuis ce jour il passe la plus grande partie de son temps dans mille exercices de son art de sorcellerie.
• Père -d'un fils unique très-jeune, appelé
CHAJCT IX 67
Mélinde, le comte élevait, depuis ses plua jeunes ans, dans cette grotte, cet enfant, qui par ses manières nobles et recommandables, répondant à l'amour de son vieux père, remplissait son cœur des plus chères espérances; ils étaient heureux, mais cet enfant, un jour, ayant ouï parler de la courtoisie, de la beauté et de la valeur qu'une noble damoiselle a montrées à tous en ces lieux, s'est épris d'à» mour pour cette belle et brûle pour elle d'un feu qui le consume et qu'il ne peut éteindre.
» N'y pouvant plus tenir, à force de prières, à force de soupirs Mélinde est parvenu à obtenir de son père de se présenter et venir ici, afin de jouter pour sa belle, ce qui est cause qu'il est venu sur cette petite île, armé pour être le tenant des nobles passes en champ clos qui viennent d'avoir lieu. Mais son vieux père, plein de crainte et sachant bien que Tâge si tendre de son fils était de beaucoup inégal à votre bravoure comme à votre puissance à tous, son père fit un enchantement pour qu'il ne pût être vaincu ni par force, ni par valeur.
• Quant à cet enchantement que fit ValleSFtra, je vous le dirai; cet enchantement fut tel que Mélinde ne pouvait être vaincu et renversé à terre s'il ne venait pour le combattre un guerrier si couard qu'il n'y eût pas son pareil au monde : plus le choc était vigoureux, plus le jeune enfant était victorieux, semblable à
ces coups de la foudre qui brisent avec plus ie fureur là où ils trouvent plus de résistance.
» La lance, le cheval, les armes dont le jeune fils de Vallestra était équipé, tout était enchanté ; qui tirait l'épée était expédié et était obligé de sortir de l'île ; changer de lance était le naeilleur parti à prendre, mais le chevalier qui demandait cet échange ne devenait pas pour cela vainqueur, s'il n'était plus que tout autre inférieur à Mélinde en force et valeur. »
Le Nain se tait, et le dépit mal contenu de tous ceux qui, vaincus, avaient été jetés à terre, se changea en grande joie ; maïs le comte de Culagne, fronçant le sourcil, et faisant un pas en arrière,* plein de colère, tire l'épée, et se tournant vers le Nain, qui ne témoignait, aucune peur : « Tu as menti, lui dit-il, imposteur infâme ; oui, méchant avorton, et je le soutiendrai, les armes à la main, contre qui le voudra.
» En vain, tu voudrais souiller l'éclat de ma victoire, mais va! tu ne la terniras pas, vil magot, car ma vaillance est connue de tous, et ton maître, que j'ai abattu et vaincu, ne peut trouver nulle excuse. » Le Nain, sans faire attention à ces bravades du comte de
Culagne, et sans s'occuper de lui, faisant à tous les seigneurs une humble révérence, dit au comte qui continuait toujours, lui soufflant sa lanterne au nez : « Bonsoir et bonne nuit, comte. •
ARGUMENT
.a Dpesse d'amour s'en va à Naples; elle excite la prince Manfredi à prendre les armes. — Rénoppia embrase le cœur du comte de Culagne et en fait son jouet; il se met en tête de se débarrasser de sa femme par le poison, et lui-même, sans y prendre garde, est victime de ses machinations. — Sa femme s'enfuit au camp et se retire dans la tente de son amant, coilTanl le comte, son mari, des plus belles eornes.
Déjà, la nuit est avancée et son char arrive au delà du cercle qui. passe sur l'Afrique et l'Espag^ne; pourtant le glorieux comte de Culagne ne dort point encore; il ne peut reposer. Il pense et repasse en lui-même, de moment en moment, avec quel grand honneur il est demeuré seul victorieux entre tous sur le champ de bataille, où, grâce à son heureuse étoile, il a jeté hors de selle le chevalier enchanté.
Réfléchissant ensuite au motif qui avait amené le jeune Mélinde sur son vaisseau magique, il se dit qu'à part le riche écu qu'il a
gagné, il est plus digne que lui des faveurs de la belle dame. Il se dit, et son instinct naturel et les bonnes raisons qu'il croit avoir de se glorifier lui suggèrent l'idée qae, puisque le chevalier de l'île lui cède le champ de bataille, il lui cède aussi tout l'honneur et le prix qu'il y avait à acquérir de la victoire.
Bercé par ces douces pensées, il entre dans de telles rêveries qu'il se figure déjà être l'amant de Renoppia ; déjà en son esprit il parcourt et caresse amoureusement ses charmes, ses appas, ses beautés, dont tous ses désirs s'enflamment en un moment. Un instant, ce sont les beaux yeux de la guerrière qui le charment; l'instant qui suit, c'est la présence de cette reine qui le rend fou ; dans son ardeur, il espère, il soupire, il désire, il craint.
Pourtant Culagne a une femme jeune et belle, mais il en a perdu le souvenir, absorbé qu'il est dans ses nouvelles amours, dont il est si heureux qu'il croit toucher le ciel du doigt. Tel, un jour, au temps jadis, le chien d'Esope, trompé en traversant la rivière, laisse tomber dans les eaux fugitives la chair qu'il tenait en sa gueule pour courir après l'ombre qui lui semblait plus grande.
Tel, toute la nuit, le comte de Culagne ne fait que se retourner dans son lit, sans pouvoir trouver un i'istant de repos, et déjà
Phœbus,le front étincelant, chassant descieux les ténèbres de la nuit, venait de remonter sur l'horizon, et la jeune et belle Aurore, la rougeur au front d'être surprise toute nue entre les bras de son vieux jaloux Titon, se levait et s'enfuyait hors de sou lit, sa chemisr à la main.
Quand le comte, aussi se levant, s*en vient où Rénoppia reposait dans sa tente; là, il se met à chanter à l'improviste un air fort commun, en s'accompag-nant sur une méchante guitare toute désaccordée, pensant que les douces paroles sont le meilleur moyen d*attendrir une amante; aussi s'efforce-t-il de trouver les mots les mieux choisis dans le plus pur toscan :
• Beauté unique de l'univers, lui dit-il, j'ai bien mérité de votre bienveillance, puisque j'ai su renverser par ma valeur le puissant chevalier Mélinde, et lui faire perdre par sa défaite son amante et sa gloire. Ce n'est point le vain désir de conquérir son beau pavois d'argent poli qui m'a poussé à le combattre, mais bien l'éclat de votre présence, pour être victorieux de votre cœur. »
Ainsi chante notre comte amoureux à celle qui, dans son cœur, se rit de son amour. — Vénus, de son côté, court et sillonne, joyeuse, les immenses campagnes de la mer. En toute
hâte, elle a fait préparer un admirable petit vaisseau à l'embouchure de l'Arno; elle y monte, et de là part et s'en va voguant à la belle rivière de la ro.yale cité de Syrène.
Elle s'y rend pour exciter le nouveau prince de Tarente à mettre des gens de guerre sur pied et à marcher à la délivrance de son frère prisonnier et enfermé dans la ville ennemie. Le vaisseau fend l'onde vif et léger, déployant ses voiles à an mille ou deux de terre. La belle déesse est assise à la poupe, couverte d'un voile d'or et d'azur qui la cachf aux regards des hommes et des dieux.
Elle vogue, laissant derrière elle Capraia et la Gorgone, puis, reprenant la mer en tournant à gauche, elle passe en vue de Livourne et de l'Elbe, toujours abondante et féconde en mines de fer. Elle voit les ruines de Faleria et Piombino sur le rivage à gauche, où l'Aigle du grand roi de l'Océan protège et domine de son ombre la mer, la montagne et la plaine.
Les rayons du soleil levant tremblottaient sur les flots d'or et de pourpre de la mer, et le ciel, souriant sous sa belle robe de saphir, semblait y mirer ses beautés. Les turbulents et fiers vents d'Afrique et d'Orient se taisaient endormis sur les eaux tranquilles. Zéphyr seul de son souffle doux et léger ridait amoureu- ««emont les bords de la robe de Thétis.
Partout où passe notre beauté divine, tout ressent et subit sou empire : les ondes de la mer viennent couvrir de leurs doux baisers les bords argentés de son brillant navire, les poissons brûlent d'amour, la plage voisine est languissante et leur porte envie; mille petits Adonis, tout nus, veillent attentifs à la voile, au timon, aux rames et aux vents.
De tous côtés, des troupes de dauphins escortent ce charmant et gracieux vaisseau ; les plus belles nymphes de la mer, vives et légères, courent en dansant à l'entour, lui faisant mille caresses. Toujours ainsi voguant, Yénus voit bientôt l'embouchure où se perd rOmbrone, découvrant au midi l'île du Lis, et au milieu des eaux le mont Argentaro, sur son roc escarpé, affreux précipice.
De là, s'avançant un peu vers la droite et laissant sur sa "gauche Porto d'Ercole, elle aperçoit Civita-^'ecchia et de loin tout le rivage'blanchissant de la mer. Le port de Trajan était alors tout rompu et misérablement détruit: hélas! le temps peut renverser jusqu'aux plus fortes tours et réduire en un peu (le poussière les marbres les plus durs, les édifices les plus élevés.
Ainsi allant, Vénus, notre beUe déesse Toya-
76 LE SEAD ENLEVlS
geuse, approchait de l'embouchure du Tibre, quand le fier vent Libecchio qui rég-ne en Libye, s'éveillant, vient sur le rivage, traversant, altier et superbe, toute l'étendue de la mer; apercevant le beau vaisseau qui vogue avec ses voiles d'argent, poussé en son audace par un ambitieux dessein, il vole pour connaître qui porte ce fier navire ; il arrive et apprend que c'est la déesse du troisième royaume.
A cette nouvelle, plein d'orgueil et d'envie, apostrophant le doux Zéphir : « Arrête, lui crie-t-il, ou je te relègue au centre de la terre, d'où jamais tu ne relèveras la tête ; il ne t'appartient pas de conduire la fille du grand Jupiter, c'est à moi de prendre ce soin; toi, vat'en conduire les hirondelles en leur passage et rendre amoureux les ânes au mois de mai. »
Zéphyr, qui se voit ainsi assailli à l'improviste par son terrible rival, vient demander avis à son frère qui dort sur les Alpes. Aquilon, le visage tout bouleversé, en apprenant cette nouvelle, frémissant de colère, part furieux, emportant les toits, arrachant les arbres, lançant dans les cieux, jusqu'aux étoiles, mille tourbillons des sables de la mer.
XYIII
Libecchio, qui voit de loin venir et mugir les deux frères, se prépare à soutenir l'assaut;
CHANT X Tî
fl n'a nulle crainte de la fareur de ses ennemis; il ne cède point le champ de bataille, il rassemble toutes ses forces et, partant des rives africaines, il appelle au secours de sa sotte entreprise Sirocco qui régne en Syrie.
Sirocco répond à cet appel, s'élance avec furie, et une terrible et cruelle bataille s'engage au milieu des flots de la mer; le ciel se trouble, l'air s'obscurcit, et, étendant un voile épais de nuages, cache le soleil; les vents frémissent, la mer mugit d'une voix effroyable, les rochers des rivages gémissent sous la fureur des coups oui les frappent; il semble que le Dieu qui de fcon trident ébranle le vaste sein de la terre combatte contre ses deux frères.
Les nues crèvent, il en sort une flamme rapide qui court par les campagnes du royaume des cieux; le feu, l'air, l'eau et le ciel, tout se mêle ; les éléments se confondent dans un affreux chaos; l'on entend retentir d'abominables tonnerres, la furieuse colère des cruels vents s'augmente à tout moment; la mer, le visage sillonné de rides et d'une couleur livide, s'élève contre le ciel qui la menace.
Le rivage d'Ostie avait disparu, et de loin apparaissait le port d'Anzio, quand la belle déesse, la reine des amours, entendit ces mille
"bruits et vit le fracas qui bouleversait le ciel et la terre ; les nymphes, efifrayées, s'enfuient de tous côtés loin de la fureur des flots ; Vénus, irritée, soulève un coin de son voile, lais, sant voir au ciel ses charmes et ses beautés.
XXU
Menaçant les froides tempêtes et les tourbillons impétueux, elle chasse du ciel les nuages, apaise et calme les éléments d'un de ses beaux regards et de sa divine présence ; tout se tait, les vents accourent autoui- d'elle; tremblants et soumis à la moindre de ses paroles ; elle arrête sa vue sur Libecchio, et toute courroucée et se mordant un doigt, elle dit :
« Chien de More, sans foi ni loi. avec tes belles protestations, je t'apprendrai comment on doit se conduire et se comporter avec moi; je saurai bien te faire retourner dans ton pays. » Libecchio, honteux et confus, se prosterne, met un genou en terre et baise les pieds divins de la déesse, lui demande pardon de l'avoir offensée sans y penser ; il dit, part et retourne en Afrique, et le petit navire continue son voyage.
Bientôt Vénus voit sur les rives africaines les filles de Neptune en jupon rouge et le turban en tête, côtoyant ensuite le port d'Asture où Corradin fut trahi dans sa fuite; mais Dieu a puni cette cruelle perfidie depuis, tout
le pays est inculte et détruit ; elle découvre ensuite l'affreux mont Cireelle, qui cache sa tête dans les cieux et dont les pieds touchent au fond de la roer.
Elle avance et voit les restes épars de la solitaire Ponzia et de Palmarola, qui furent jadis illustres prisonnières de la ville de Mars, Plusieurs tours sont éparses sur les rives que la belle barque sillonne avec vitesse, à pleines voiles ; à peine elle a le temps d'entrevoir Terracine, et de loin Gayeta sur la gauche.
Toujours avançant, Vénus laisse Gayeta. et bientôt son vaisseau, qui court et vole sur les eaux, arrive à Procide, qu'il côtoie : déjà il gag-ne Puzzolc, Puzzolo la terre de soufre, et passe outre. De là, la déesse se rend à Nisida, ne montrant qu'à peine ses attraits divins à Naples, reine de la mer, qui semble dans son port saluer la divinité des eaux.
De Nisida, Vénus dépêche un courrier au prince Manfredi, et descend à terre, sous la forme de la vive et belle comtesse de Caserte. Le prince et la comtesse naquirent du même père, si ce que l'on dit est vrai, mais de mères différentes, et furent, en leur enfance, élevés en des lieux divers.
Ensuite ramenés encore jeunes à la cour, ils
y grandirent ensemble dans le palais du roi leur père, jusqu'au jour où, sans qu'on y ait pensé, les dévorantes ardeurs du printemps de la vie vinrent éveiller en leurs cœurs d'autres sentiments que ceux de l'enfance. Ils étaient alors égaux en âge, et leur beauté à tous deux était extrême, ce qui fit que l'amour fraternel devint, je ne sais comment, un embrasement étrange qui n'a plus ce nom.
Le père, observant leurs gestes, leurs visages, s'aperçut vite de leurs penchants ; pour y couper court, il maria la jeune fille. De ce jour, les corps de nos deux amants furent séparés, mais leur inclination demeura, bien que leur cœur fût asservi. Manfredi voyant donc arriver de la petite île le courrier porteur de l'agréable nouvelle de la venue de sa sœur, Manfredi monte sans retard en un petit navire à la poupe couverte ; il part et seul s'en vient trouver sa sœur.
Il la rencontre au pied d'une forteresse ruinée, se promenant dans un beau jardin; il descend de suite, et, ivre d'amour, il court à elle et l'embrasse, la serre sur son sein; il la baise aux yeux, sur la bouche, et dans mille étreintes de la reine des amours il s'enivre d'un tel poison, s'embrase d'un tel feu, sous ses brûlants baisers, qu'il ne peut tenir en place.
Il veut recommencer ses embrassements et ses baisers, mais la belle main de la déesse s'y oppose, et, le repoussant doucement, elle empêche les lèvres de son frère de- se coHer avidement sur les siennes, et le visage rougissant, elle lui dit : « Retenez, Monsieur mon frère, vos mains trop audacieuses et vos étranges désirs, ce ne sont point là baisers de frère, apprenez donc les motifs qui m'ont amenée ici. »
Le prince modère ses élans amoureux, et la Déesse, après avoir raconté le malheureux accident d'Enzio, qui, après avoir vu périr la fleur de ses plus vaillants chevaliers, est luimême tombé au pouvoir de l'ennemi qui le retient prisonnier, essuyant ses larmes : « C'est à vous, maintenant, ajoute-t-elle, c'est à vous, frère, que mon père a laissé ici à sa place, c'est à vous à faire voir que le sang- qui eoulc dans vos veines n'est pas un sang menteur, que la main de Svenia n'est pas encore languissante.
» Vous qui gouvernez ce royaume, vous pouvez, en armant vos troupes sur terre et sur mer, venger l'indigne affront qu'ont reçu notre père et notre frère. Jamais fortune plus glorieuse et plus insigne ne peut, en aucun lieu de la terre, offrir à votre valeur une occasion plus favorable, jamais elle no pourrait ofifrir à
votre bravoure de plus grands et plus illustres exploits à accomplir.
» Ah! si je n'étais une pauvre femme, j'irais de ma propre main renverser ces téméraires murailles, et je ne voudrais pas que cette race maudite pût jamais se vanter d'avoir une retraite assurée, jusqu'à ce qu'elle soit venue, dans le plus humble des costumes, la corde au cou ou à la ceinture, me demander pardon, me rendre mon frère, et me livrer à discrétion la ville et ses armes.
» Ah ! Dieiz, pourquoi ne suis-je qu'une femme? pourquoi ma main délicate n'a-t-elle pas été habituée aux armes et aux combats? » A ces paroles, elle brille de rayons si ardents, qu'elle perce le pauvre prince jusqu'à la moelle des os; son cœur en tremble comme la feuille; au dehors on le dirait tout de glace , au dedans il est tout bouillant; il voudrait avancer sa main, il voudrait embrasser sa sœur, mais une secrète terreur arrête sa hardiesse.
A la fin, d'une voix tremblante, il répond : « Ma chère petite sœur, ma reine, ma déesse, pour vous j'irais dans le feu, au miheu des eaux, au centre de la terre, s'il y avait im chemin pour 3^ aller; je tiens en main le sceptre de mon père, disposez de moi comm^
VOUS voudrez, en tout et pour tout; mon cœur, mon épée sont à vous. »
Il ouvre les bras et croit presser de ses étreintes le beau sein de sa sœur, mais l'amoureuse déesse, qui voit le péril, se retire soudain, et chang-eant de visage et reprenant sa forme immortelle, s'élève dans les airs, laissant tomber de sa robe de pourpre sur le jeune prince une pluie de roses et de mille autres fleurs.
« 0 vive et immortelle beauté des cieux, ou fuyez-vous loin de moi ? Pourquoi m'abandonnez-vous? pourquoi, au moins, ne m'accordez- Tous pas, en une si triste aventure, la faveur de repaître de votre vue mes yeux infortunés? » Ainsi s est écrié Manfredi, le jeune prince Toyâl. Accablé de douleur, il revient sur ses pas, descendant vers la mer pour retourner là où l'attend son vaisseau, ne songeant plus qu'à mettre sous les armes tout son royaume.
Mais revenons au comte de Culagne. Ayant vu sortir de son pavillon, à ses chants, la belle Renoppia, après avoir rajusté son collet, sa barbe, son manteau et tourné son panache sur son front, il court au-devant d'elle, et, faisant un détour pour arriver à sa rencontre, se jette à ses genoux et la salue jusqu'à terre. La belle, bien instruite de ses audacieux projets, l'appelle à elle avec la plus grande courtoisie.
Elle exalte bien haut sa grande valeur, sa noble intelligence, sa vivacité d'esprit, jurant n'avoir jamais rencontré personne qui fût plus digne que lui de son amour. Ah ! qu'elle est affligée qu'il soit déjà enchaîné dans les liens du mariage ! Cette raillerie de la belle dame met notre pauvre homme dans une étrange frénésie.
Titta le trouve en cet état en un lieu solitaire ; le brave comte se promenait à l'ombre d'un noyer, allait et venait, tantôt d'un pas lent, tantôt d'un pas pressé, se parlant à luimême comme s'il eût déjà tenu la couronne entre ses mains. Dès qu'il aperçoit le chevalier romain, il l'aborde, et s'approchant de son oreille, lui dit à mi-voix : « Frère, poar me tirer du mauvais pas où je me trouve, je suis contraint d'empoisonner ma femme.
» J'en suis, croyez-le bien, au désespoir mais la fatalité de mon étoile le veut ainsi. • Il lui raconte tout ce qui lui est arrivé, tout ce que la belle Renoppia lui a dit. A ce discours, Titta, feignant l'étonnement, lui répond: « Tu es plus heureux qu'un pape, et je te le dis, il n'y a personne qui puisse te résister. •
Titta, tout en le flattant, lui tire de l'âme,
peu à peu, ses plus secrètes pensées. Lui, pauvre d'esprit, prompt et lég-er; il se redresse, se démène, fredonne, et, mêlant ensemble le vrai et le faux, dévoilant tout ce qu'il pense dans son for intérieur, se vante de son exécrable dessein, il s'en g-lorifie. Titta retient tout ce dont cet étourdi lui fait confidence, le rafifermit dans son projet, l'assurant que jamais personne ne saura qui aura fait mourir sa femme.
Titta récoutait avec attention, car, par aventiu-e, il était amoureux de la femme du comte ; il n'avait pas manqué de le faire savoir, durant tout le temps qu'il était à Modéne, par ses actions, à la comtesse elle-même, et de vive voix à ses suivantes. Charmé de trouver l'occasion de lui faire sa cour aux dépens de son benêt de mari, il écrit tout ce qu'il vient d'apprendre à la dame, et lui mande de point en point Je quelle façon son méchant fou de mari veut l'empoisonner.
La dame le remercie, et, ainsi prévenue, observe soig-neusement les allures du comte, avertissant du péril qui la menace toutes ses suivantes, afin qu'elles soient sur leurs g-ardes de leur côté. Le comte, ferme en sa mauvaise résolution, ayant tiré à part le médecin Sigonio, lui offre en récompense une bonne somme d'or et d'argent
S'il veut lui préparer un poison souverain
86 LE SEAU EXLEVÉ
contre lequel il n'y ait aucun remède , disant que, tout récemment, ayant trouvé sa femme lui faisant des infidélités, il a, de ce moment •résolu de lui donner, de sa main même, la mort qu'elle a méritée. Longtemps, Sigonio ûe fait prier ; à la fin, il donne au comte une prise d'antimoine.
Ainsi muni, le comte, croyant bien tenir du poison, se rend un matin, àl'improvjste, à Modéne, et à peine arrivé, court saluer sa femme, qui se garde bien de lui laisser voir le moindre soupçon et lui rend son salut. Son salut fait, Culagne, persévérant dans son dessein, parcourt la maison en tous sens ; allant, venant de tous cotés, il descend jusque dans les cuisines, où il espère bien glisser son poison; mais il les trouve si bien gardées qu'il ne sait comment faire, ce qui le met au désespoir.
Il remonte par le même escalier, tout effaré, le visage bouleversé, et attend qu'on apporte les mets du dîner dans la salle à manger, et qu'on les s-^rve sur la table; ce moment arrive enfin ; il s'empare alors de la soupe de sa femme, et la saupoudre du contenu de son petit papier, feignant que c'est du poivre, se' couant aussitôt, pour donner le change, la poivrière qui était auprès.
La belle comtesse , avisée et soupçonneuse,
arrive, et pendant que le comte, son mari, se iave les mains et les essuie, é'Ae se place devant lui, et lui tournant le dos et les reins, change vivement le potage; puis, après avoir fait semblant de se laver les mains, elle s'assied, l'œil au guet et ouvert sur tout, se gardant de porter à sa bouche aucun mets que son mari n'en ait goûté le premier.
Le comte se hâte de manger etse retire, ne voulant point voir mourir sa femme : il s'en va sur la place, où se trouvait beaucoup de monde assemblé de ci, de là; dés qu'on l'aperçoit, chacun se presse autour de lui pour entendre ce qu'il avait de nouveau à dire. Entouré de tout ce monde qui l'environne d'un cercle épais, il leur conte mille fanfaronnades et fadaises qui n'ont pas l'ombre de vraisemblance.
Mais notre homme se démène tellement et s'échauffe de telle sorte en ses hâbleries pleines de vent, que l'antimoine, faisant son effet, oouleverse en un moment ce qu'il avait mangé ; tous ceux qui sont là en demeurent stupéfaits; lui, vomissant, demi-mort de peur, demande un confesseur, déclarant à tous ceux qui l'entourent qu'il meurt empoisonné.
LU
Le Coltra et le Galiano, tous deux fameux apothicaires, accourent avec du mithridate et du bollarmeno, les médecins aiTivent avec
leurs urinaux pour voir de quelle espèce peut être le poison : cent barbiers-chirurgiens et autant de prêtres avecleurs missels l'entourent, déboutonnent son pourpoint pour lui donner de l'air, et l'exhortent à ne point avoir peur, et à réciter bien dévotement le Miserere-
LUI
Tous à l'envi le soignent : l'un lui fourre dans la bouche de l'huile ou de la thériaque, un autre du beurre ou de la graisse fondue : il avait déjà perdu connaissance avec la parole, et était las de tant de remèdes, quand soudain arrive un débordement de ventre par le bas, avec tant de fureur, que l'ambre sort avec violence par ses chausses, et coule à flots tout le long de ses jambes jusqu'à ses talons.
« Oh ! puissance du ciel î qu'est-ce ceci ! grand Dieu! s'écrie un barbier dès qu'il voit cette rivière et qu'il en sent l'odeur; c'est un poison mortel, capable de donner la peste ; je n'ai jamais senti de ma vie pareille puanteur ; emportez-le vite, car s'il reste davantage sur la place, il empestera la ville tout entière en peu de temps. » Ain? a dit le savant chirurgien; mais la foule est si grande, que le médecin Cavalva manque d'y trouver la mort.
De même qu'à Montecavallo, quand ils s'en vont au consistoire, les cardinaux, tournoyant et faisant le limaçon, poussent et heurtent ru-
dément et avec fort peu de bienséance la foule innombrable des gens qui les pressent, de même les médecins et les apothicaires qui étaient là, ne trouvant ni issue ni passage pour sortir, poussés, heurtés, sans régie et sans mesure, s'en vont faisant deux pas en avant, quatre en arriére.
Mais l'ambre sorti du vase, répandant partout aux alentours sa mauvaise odeur, chacun se hâte, en se serrant le nez avec ses doigts, de sortir du cercle et de se retirer, si bien que le pauvre comte serait resté abandonné de tous, n'eût été un prêtre qui, passant par là par hasard, et qui, ayant perdu son nez dans un incendie et ne sentant plus l'odeur, s'approche du mourant et le confesse en gros.
Après qu'il est ainsi confessé, on le place sur une échelle fort longue, et le peuple faisant haie et s'écartant à cette puanteur, deux crocheteurs l'emportent vite à son logis, et le déposent au milieu de la salle, appelant de toute part ses serviteurs; mais tous s'étaient cachés, hors une vieille servante qui accourt en hâte, une pantoufle à un pied et un souHev à l'autre.
Tous avaient fui, car la nouvelle que le comte mourait empoisonné l'avait devancé dans son logis, et la comtesse elle-même, bien avisée et
90 LE SEAU EXLEVÉ
prudente, avait fait seller en toute hâte son cheval, et sous un habit d'homme, et sans être connue, un chapeau de soldat sur la tête, s'en était secrètement allée, et s'était enfuie trouver Titta au camp.
Arrivée là, elle fait aussitôt savoir au chevalier romain qu'un page du comte de Culagne vient d'arriver à cheval et.rattend pour lui communiquer un message agréable, qu'il vienne de suite où on l'attend. Titta accourt, arrive, et dés qu'il lève les yeux sur ce beau visage, reconnaît sa dame bien-aimée; il s'avance, l'enlève de dessus sa selle, et l'emporte entre ses bras dans sa tente.
Là, il couvre sa belle bouche de mille baisers ardents, il la serre dans ses bras, la mange de caresses, la dévore des yeux, pendant que la belle, moitié joyeuse, moitié confuse, le regarde de ses yeux mourants. Une telle conduite parut peu décente à ceux qui tout d'abord ne virent en la comtesse qu'un beau page, n'y regardant pas de si près, et disant dès lors de l'heureux Titta ce que je n'en dis pas.
Mais le comte, toujours malade, se met au lit et le garde toute cette journée, toute la nuit et le jour suivant encore : toujours en mortelles frayeurs de la mort, qu'il attend de moment en moment, ce qui donne loisir à nos
amants de rester ensemble, pendant ces deux journées, à jouir des sottises du comte, s'entretenant, en riant entre eux, des circonstances qui les ont réunis.
Titta avait su du docteur Sigonio la supercherie dont ce docteur avait usé en donnant du prétendu poison au comte; notre Romain avait redit cette supercherie à sa belle maitresse, qui en avait ri de bon cœur, et, toute charmée de se voir ven-'ée, s'était décidée à rester le plus long-tem; s possible avec son nouvel amant, sans courir après de nouvelles bonnes fortunes, celle-ci lui semblant si bien établie, qu'en chercher ime autre eut été fo- Ue.
Enfin Culagne, assuré par toute la faculté de médecine qif il est hors de péril, se lève et s'en va, armé de pied .en cap, par toute la campag-ne, à la recherche de sa femme ; il s'en vient au camp; là, il apprend des nouvelles de son cheval par quelques soldats de sa compagnie, qui lui disent qu'un jeune homme le montait, mais que depuis on n'a revu ni l'un ni Tautre.
Le comte alors se met en tête de le retrouver ; il veut savoir qui est ce jeune homme et promet une grande récompense à qui lui en apportera le premier des nouvelles. Dès le matin suivant, un écuyer vient lui dire qu'il a vu
M LB SBAD ENLETi
et reconnu son cheval dans les tentes de Titta, et lui demande la récompense promise; mais le comte se moque de lui et ne le croit pas.
Néanmoins, il envoie im de ses gens dire à Titta ce qu'un accusateur vient de lui dénoncer; Titta jure que c'est là une accusation atroce portée contre lui pour le perdre dans l'esprit du loyal comte, son meilleur ami ; cependant il se met sur ses gardes et fait teindre le poil du cheval de couleur sandal amorti, et de gris qu'il était le fait alezan brûlé.
Cela fait, il prie le comte de venir, et pour preuve de la fausseté de la dénonciation, il lui montre tous ses chevaux entre chien et loup; Culagne, qui n'en trouve aucun de la couleur blanche du sien, et qui ne saurait soupçonner Titta, lui fait ses excuses, ajoutant qu'il n'a jamais douté de sa sincérité ; mais il ne lui parle pas de la fuite de sa femme ; il ne lui dit pas toutes les démarches, toutes les recherches qu'il fait pour la retrouver.
« Un page, dit-il seulement, m*a dérobé mon cheval; je ne sais où il est allé; mais si jamais je puis découvrir quelque part le larron, je l'en ferai repentir. » Titta, se voyant rassuré sur le compte du cheval, comm nce à ruminer, en son esprit, quelque nouvel expédient
pour retenir encore sa dame prés de lui, sans que le comte en soupçonne rien.
Dans ce but, de concert avec la comtesse, Titta, ayant trouvé de l'eau distillée d'écorce fraîcJie de noix mûres, en peint promptement le cou, le visage délicat, la belle gorge et les mains de la dame ; aussitôt la blancheur de la peau s'évanouit, on dirait qu'elle est née en Mauritanie, où tout est cuit par le soleil ; elle devient couleur de tan foncé; toutefois, elle conserve toujours sa grâce sous cette couleur.
De même qu'un morceau de drap écarlate, teint en gris brun, garde quelque chose de sa première beauté, et, quoique éteint sous cette couleur morte et brune, laisse encore éclater le brillant de sa pourpre première, telle la couleur feinte de ce visage conserve sa véritable beauté, qui éclate sous cette couleur obscure, et la lumière de ses beaux yeux jette toujours des feux étincelants, comme à son ordinaire.
Après avoir ainsi changé le teint de la comtesse. Titta lui fait revêtir veste et jupe bleues, ouvragées d'or, lui couvre le sein, l'habille enfin de tout un costume de More fort galant, et, toujours belle sous ce nouveau vêtement, elle plaît autant qu'auparavant; ainsi déguisée, il la montre au comte, lui disant : Je me meura
94 LE SEAO EXLEVÉ
poiî? cette ingrate esclave, je me consume, mille tourments me dévorent, rien n'y fait ; elle ne se soucie point de moi, je ne sais que faire; cher comte, prie-la de m'aimer. »
Le comte la salue en candiot, elle lui répond en calabrais. « Belle More, lui dit Culag-ne, eh! dites quelque chose à votre seigneur, soyezlui moins cruelle. » A ces mots, la comtesse, jetant un regard fripon à Titta, lui présente sa bouche, l'ardent Titta couvre de baisers ces lèvres charmantes, il y boit le délire de l'amour, et son âme se fond en soupirs.
Immobile, le comte les regarde, il est stupéfait de tant et de si amoureux baisers ; il lui semble que Titta soit fou de ressentir tant d'amour, de peines et de tourments pour une négresse. Cette fourberie eût pu durer longtemps, si les parente de la jeune dame, instruits de l'affaire, n'en eussent donné avis au Potta, et ce badinage finit.