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CHANT SEPTIÈME (Suite)

» Ce ne sera pas tout encore ; on verra d'un côté le vaillant Alodénais accourant en armes à la montagne, au secours des siens; d'un autre, le fin et astucieux Lucquois défendra les passages dont il se sera saisi durant la paix ; vous pourrez alors, toi Mercure et toi Alcide, vous pourrez alors entrer en lutte et terminer votre dispute on montrant en cette occasion si l'adresse vaut plus que la valeur, la vigueur plus que l'astuce,

» Un Alphonse et un Louis, tous deux de la maison d'Est, tous deux jeunes et les joues roses, à peine ombragées d'un léger duvet, du sang de plus de mille ennemis, ensanglanteront l'arène sous les coups de leurs épées et de leurs lances, et l'on verra des escadrons en-

passe. « Ah I s'écrie le Potta, en se frottant ia figure, ah ! tu me payeras ce mauvais tour, méchant petit Romain. » Il dit, et s'escrimant de ci et de là, sans regarder, il se fraye un passage avec son épée.

Dés que Mars a cessé de secourir Modène, et que, ne regardant plus ses gens que de côté,' il est passé par derrière, pendant qu'en ce même temps Périnte arrive conduit en cet endroit par la fureur de Satan, l'armée modénaise, fatiguée, ne pouvant soutenir pi us longtemps le choc impétueux de l'ennemi, et sa colère se ralentissant avec sa bonne ordonnance, elle commence par se retii-er, puis prend la fuite.

A cette vue, plein de rage et de désespoir, le Potta, crie après ses gens, les rappelle en leur faisant signe des mains; vains efforts! il ne peut arrêter le désordre et la terreur des Géminants, et bientôt, emporté par leur impétuosité, il est contraint lui-même d'abandonner le champ de bataille ; mais il ne se retire pas sans se retourner trois et quatre fois, le visage plein de fierté, et sans lancer, à chacun de ces retours, son cheval contre l'ennemi.

Pendant que se livrent ces rudes combats, tout en courant et traversant le lit de la ri-

GEANT Vil 7

vière, sans casque, couvert de sueur et de poussière, le comte de Culagne, en fuyant, est arrivé à Modéne, la boueuse cité. Là, il apprend au peuple étonné, consterné, les tristes nouvelles de la capture du roi Enzio fait prisonnier, et de la défaite de l'armée. A ce lamentable récit, les vieillards, les femmes, tremblants, s'enfuient de tous côtés, la pâleur au visage.

LU

Mais pendant qu'ils fuient, les anciens, eux, accourent tous au conseil pour y délibérer sur ce qu'ily a à faire dans les tristes conjonctures de ce péril extrême. Plusieurs disent qu'il faut fuir et abandonner la ville, d'autres sont d'avis que, prenant avec soi tout ce que l'on pourra emporter, on monte sur l'heure à la tour, laissant dehors tous ceux qui n'y pourront entrer.

A rencontre de cette opinion, un certain Bigo Manfredino, assis à côté de Charles Fleur-des-Beaux, se lève et dit : « Sans pain, sans vin, qu'irons-nous, corbleu ! mes frères, digérer là haut? Ce sont-là des conseils qui ne valent pas un denier et que cent étais ne sauraient soutenir; pour moi, si mon avis vous semble bon, je voudrais que nous fissions creuser un puits au bout de chaque rue.

» Puis, que nous couvrissions ces trous de telle

s LE SEAU ENLEVÉ

façon que les ennemis, en arrivant en ville, y tombent tous, les membres brieés. » Garnier-le-Chanteur, à cet avis, répond : « Bon î et quand sera fini ce bel ouvrage, qui en fermera les passages? Croyez -moi, ne perdons pas ici notre temps en vaines et inutiles délibérations ; la moitié de notre ville est encombrée de sales immondices, ramassons-les et-fermons en toutes les rues. »

Hugo Machella sourit, et, se tournant vers nos conseilleurs si prudents : « Si nous fermons, leur dit-il, nos rues de la sorte, par où rentreront nos gens ? Prenons les armes, le ciel favorise 3ouvent l'audace et la résolution. » A ces nobles paroles, tous se lèvent, et s'écrient sans trembler : « Oui, c^est vrai! allons! allons! »

Mais de tous côtés les marchands, courant en hâte aux endroits peu défendus de la ville, se hâtent de creuser des tranchées, d'élever des digues et des murailles avec des poutres, des pieux, de la terre, du bois et des pierres, barrant les rues, les ruelles enfumées, barricadant jusqu'aux vieux portiques d'architecture gothique, vidant devant les barrières tous les cloaques et les égouts de la ville.

Ainsi faisaient nos gens, quand au mîllei de tous ces préparatifs, au bruit de l'aSrei

nouvelle de la défaite, accourt à la porte de la ville la flère Renoppia, armée de pied en cap et conduisant avec elle tout un bataillon de l'élite des jeunes vierges de la cité. Elle communique aux hommes son noble et ardent courage, faisant cesser les larmes et les cris des femmes. Mais, jetant ses regards au bout de la grande rue, elle ne voit des leurs nul fuyard revenant de la déroute.

Indécise à cette vue, elle demande des nouvelles du comte de Culagne, mais le comte avait déjà pris un autre chemin; alors son parti est arrêté ; elle se rend au pont, sur le Panare, pour y connaître la vérité. Lorsqu'elle y arrive, le soleil allait se coucher sur les ri- Vages de l'Espagne, mais, ô douleur ! là s'offre à ses regards, tristes et affligés, un affreux et lamentable spectacle de mort et de défaite.

Là oii la rivière est le plus profonde, nagent les cadavres de milliers de morts, fantassins et cavaliers, en même temps que, toutes souillées et troublées de sang humain, les ondes roulent, confusément mêlés, armes et chevaux. Ce n'est pas tout : elle voit les Géminants fuyant sur la rive gauche, chassés par les fiers Pétroniens; elle voit Tognon et Péritée, tous deux les poursuivant et les fauchant comme l'herbe sous le fer cruel de leurs épées.

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Elle voit tomber morts, sous le terrible bras de Péritée, Guron Bertani,Baldassar Guirino, Giacopo Sadoletti, Antonio Porti, tandis qu'Antenor de Scalabrino, plus heureux, n'est que blessé. Pendant que le superbe Tognon et ses fiers compagnons anéantissent les bataillons de Stuffione et de Ravarino, massacre d'où Gbérardin, s'échappe à grande peine, en passant la rivière,

Beltrand frère, blessé et prisonnier, rend les armes au fier vainqueur. Sur les arches du pont, Rénoppia assiste à un bien autre spectacle : un chevalier, un chevalier à lui tout seul, chasse devant lui les Géminants, les foudroyant de son épée et de sa voix; tous fuient; le Potta seul lutte, et combat ce vaillant guerrier à l'entrée du pont, s'efforçant de retenir ses troupes, dont la plus grande partie s'est déjà rompue et dispersée.

Rénoppia accourt là où elle voit l'armée de Modène s'enfuir du rivage en déroute ; elle y court l'arc tendu à la main et le visage enflammé des brillants éclairs de l'honneur. « G infamie ! s'écrie-t-elle, infamie qui surpasse toute infamie ; allez, lâches ! allez dire à votre malheureuse ville que vos filles et vos sœurs, peuple sans cœur, que vos filles et vos sœurs vont mourir aux lieux mêmes d'où vous fuyez.

» Oui, nous mourrons ici, seules, abandonnées, mais couvertes de gloire; vous, lâches! sauvez votre indigne vie, mais n'espérez point que votre lâcheté reste cachée. Non, votre mémoire ne sera pas ensevelie avec vous. » Rénoppia a dit : elle s'avance conduisant avec elle cent de ses plus braves compagnes, brillant bataillon des belliqueuses dames de Pompéia que la crainte d'être violées au milieu de ces troubles a retenues à Modène.

Entre toutes ces guerrières se distinguent Célinde et Sémidée, sœurs de Manfredi et ses bien-aimées ; l'une et l'autre ont la lance au poing, l'arc à la main, le carquois plein de flèches à l'épaule. Rénoppia, voyant tous ses gens fuir du pont, encoche une flèche et la lance droit à la face découverte de Périnte qui les pcurf uivait. •

Elle a visé juste, et si Minerve n'eût détourné ce coup du but où cette belle main l'adressait, c'en était fait de ce vaillant héros. Pourtant ce trait n'a point été décoché en vain, car à ce moment son cheval faisant sur le pont un saut en l'air, quittant tout à fait terre, le reçoit au milieu du front, ce qui le fait tomber* avec son maître.

Périnte se dégage vivement de dessous son

cheval, mais il ne retrouve plus notre vaillante guerrière, qui s'est rendue au lieu où ses gens fuient loin de la rivière ; de là, visant Tognon qui vient de dépouiller Enguerran de la Pancière de ses riches vêtements, elle tire, et sa flèche vient le frapper droit où le brassard se joint à l'épaule.

Blessé de ce coup, le noble chevalier se retirait du combat, lorsqu'une seconde flèche, partie de l'arc de Sémidée, lui fait à la jambe une cruelle blessure. Célinde, de son côté, ne reste pas inactive, empoignant et serrant &a lance, elle marche droit à Périnte, qui se trouvait là tout proche ; elle va l'attaquer, quand elle voit rouler dans l'onde, avec son cheval, Rotolando du haut du rivage.

A cette vue, ses compagnes décochent aussitôt sur le pont cent flèches sur ce cavalier : ses armes le garantissent, mais son bon cheval tombe mort frappé de mille traits. La mine vraiment royale de Rotolando, son port fier et hautain, sa riche cotte d'armes, son grand casque attirent tellement tous les regards sur lui et sur lui seul, que certes, il eût été meilleur en ce moœent pour ce chevalier de n'être Têtu que de gros drap de Romagne.

Telle autrefois Télésille, des murs d'Argos, chassa l'armée de Sparte victorieuse, telle Ré-

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noppia, des rives ensanglantées du fleuve, fait faire retraite à l'ennemi victorieux : alors, comme sortant d'un songe ou d'une léthargie, toute confuse et honteuse, à la vue de tant de courage d'une femme, l'armée en fuite s'arrête, se retourne et revient faisant faire halte à ses drapeaux au pied du pont.

Puis, s'élargissant sur la droite, tous ces braves guerriers courent à l'envi les uns des autres défendre les rivages du fleuve. Ils courent, quand soudain une rumeur lointaine retentissant jusqu'aux cieux remplit tous les lieux d'alentour de cris et de terreur ; c'est Ghérard, le brave capitaine, qui accourt au secours des siens. Sa présence change bientôt la face des affaires, redonnant du courage à tous, même à Dionysius Bacchus et à Mars.

Ghérard, en arrivant, envoie Bertoldo sur la droite avec deux compagnies, et se porte de sa personne à l'endroit où il voit le Potta combattre, passe le pont, faisant partout, selon son habitude, des prodiges de valeur ; Périnte à pied et seul, lui dispute le passage, mais voyant s'avancer de nouvelles troupes qui accourent à la défense du pont, il se retire, abandonnant son entreprise.

Ghérard fait barricader le pont et en confie la garde à Gibert, qui était avec lui; ensuite, revenant en arriére, il passe sur la rive ou ses gens combattent dans l'eau : là, voyant

que son cheval est las, il met pied à terre, en fait venir un autre, car il en avait deux, et, sans prendre le temps de descendre le rivage, se jette à corps perdu dans l'eau.

Le seigneur de Fayence était alors aux prises et se battait avec le capitaine Brindon Boccabadati, et avait déjà tué Mathieu Freddi, Gemignan Roncaille et Bertrand Barrochi.

Ghérard, avec sa hache, ouvre et écarte les Fayentins, Imolésiens et Cezenates, en même temps que ceux de Ravenne et de la Catholique, faisant partout une énorme destruction de fer et de fayence.

Il frappe d'un coup terrible et si épouvantable le heaume du capitaine Fracasse, que ce brave en tombe évanoui dans l'eau où Brindon le fait prisonnier : pendant ce temps, Ghérard se retourne, et, d'un air farouche, lançant son cheval sur l'armée pétronienne, il tue le comte de Panago et Boniforte, seigneur de Chatillon.

Bientôt l'ennemi, voyant son désavantage, gagne l'autre rive, et jugeant bien de sa position se retire ; étant arrivé sur une hauteur, situation bonne et sûre, il reforme ses rangs et fait brave contenance. Mais déjà la nuit sortant des portes de l'Orient, sous la terreur que répandent ses voiles ténébreux, allume toutes les lumières du ciel, privant icibas du jour tous les hommes.

CnANT HUITIÈME

ARGUMENT

L'aile gauche des Géminants arrive enfin en combattant à regagner ses relrancliernents. — Ezzelin fai la revue des Padouans qu'il a rassemblés pour la perte des Pétroniens. — Les armées concluent une trêve et des ambassadeurs sont envoyés de Bologne porteurs de propositions qui ne sont point acceptée^ -- Réooppia reçoit les ambassadeurs au milieu dp ses broderies et de ses armes et leur fait entendre le> poésies et chansons de Taveugle Scarpinel.

Déjà la lumière du soleil avait cédé la place aux ombres noires et humides sur la terre, e"^ les belles lucioles luisantes, mouches portefeux étincelants, étoiles scintillantes de notn^ sphère, commençaient à surgir, quand les trompettes, aux accents faibles et fatigués, donnant le signal de se retirer de la rivière, le-: fantassins et les cavaliers sortent de l'eau, chacun se massant sur la rive.

Des deux côtés, pour défendre le pont, les armées creusent des retranchements et dressent leurs tentes. Cependant le comte de Micène, Manfredi et Roldano, les trois champions

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dont nous avons parlé, et qui avaient pourchassé les troupes ennemies à travers les bois et les vallons, arrivant à leur tour sur les bords du fleuve, y entendent de tous côtés les mille bruits des armes et des chevaux.

Sitôt leur venue, bien informés par leurs espions des différents événements de la bataille, à ces nouvelles, ils se demandent s'ils doivent rentrer en leur camp, ou par les retranchements ennemis, ou bien passer à gué à l'écart, conduisant sans bruit leurs soldats pour se rafraîchir. Après une mûre délibération, il est résolu qu'on fera passer à gué fantassins et chevaux de bagages, tandis qu'euxmêmes marcheront vers le pont avec leur cavalerie.

Leurs mesures ainsi prises, ils donnent en toute hâte avis de leur marche au Potta, afin qu'il fasse tenir les barrières ouvertes en temps et lieu. Tout étant réglé, nos capitaines font revêtir à leurs soldats des premiers rangs les dépouilles des ennemis vaincus, le costume ferrarais, et pour que cet artifice eût plein succès chez leurs ennemis, lorsque ceux-ci vont les voir arriver, ils font crier, lorsqu'ils sont assez proche : « Vive Ferrare ! gare ! gare ! »

Cette ruse leur réussit, les habits à la Ferraraise et le langage de même, dans l'obscu-

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rite de la nuit, au milieu du tumulte, trompent si bien les sentinelles, que le stratagème de nos braves g-uerriers n'est point découvert. Arrivés au milieu du camp ennemi, ils poussent jusqu'au ciel des cris, des hurlements terribles et, tirant répée, s'ouvrent un passa.i,'-e vers le pont là où U leur semble le plus rapproché d'eux.

Les tentes des ennemis étaient encore en désordre, leur esprit incertain et troublé, leurs corps harassés, quand ils sont frappés tout à coup de terreur par le bruit de ces clameurs effrayantes. Comme des foudres lancées du ciel, tout mouillés de sang et de sueur, Manfredi et le bon Voluce marchent au premier rang, pendant que Roldano vient le dernier et ferme le bataillon.

Sous les coups furieux de la sanglante épée de ces vaillants capitaines, les gens tombent morts, comme tombent les poires mîlres. Le comte Romeo, qui voit fantassins et cavahers pêle-mêle lâcher pied, appelle à lui son neveu, Richard -le- Fort et court où ses gens sont battus; mais l'impétuosité les entraîne; Richard est emporté par son cheval, dont il n'est plus le maître.

De même que la nue pleine de vapeurs ardentes porte au milieu de la campagne les

ravages et le désordre, vomissant partout de son sein la foudre et les vents, emportant dans sa fureur les rochers, les arbres arrachés, tels nos vaillants guerriers emportent et brisent tout ce qui se rencontre sur leurs pas : de même, selon ce que disent les Grecs menteurs, le huitième ciel emporte avec lui tous les autres plus petits.

TX

L*avis donné au Potta lui était parvenu et Ghérard avait envoyé au-devaat des leurs sur le pont; mais leur venue avait été si prompte et si subite, qu'ils le trouvèrent encore fermé et barré. Là, Roldano a son cheval tué sous lui et il allait rester abandonné de ses compagnons, si les deux guerriers, Voluce et Manfredi, qui combattaient en tôte, ne fussent revenus au bout du pont.

Ils se jettent l'un d'un coté, l'autre de l'autre, là où ils voient qu'on charge l'arrière-garde attirant sur eux toute la violence et tout l'effort de l'ennemi, jusqu'à ce qu'enfin ils arrivent tous sur la rive. Ghérard, à leur venue, lève les barrières qu'il avait placées le soir, fait entrer ses gens, laissant de l'autre côté de l'eau le peuple du Sipa avec un pied de nez.

La Renommée publie en un instant les grands combats de l'immortelle journée de cette affreuse bataille, et le message en arrive

bientôt à Frédéric, qui pleure sur le triste sort de soq fils. Il écrit à ses amis, se maudissant lui-même de n'avoir pas montré plus d'activité dans cette entreprise ; il écrit sur-^ tout à Ezzelin, alors seigneur de Padoue.

Ezzelin, en apprenant que le fils de son seigneur est prisonnier, fait à l'instant prendre les armes à sa milice, décidant qu'il tirera une vengeance éclatante d'un tel échec. Ezzelin avait alors à sa cour un prince étranger, à qui depuis peu était échue en succession la noble seigneurie de la Morée et qui venait d'épouser sa nièce.

Dans tout l'Orient il n'y avait point d'homme qui eût plus de cœur que lui, ni qui fût de meilleur conseil; il s'appelait Eurimédon ; son nom et sa valeur faisaient trembler depuis l'Euxin jusqu'à la mer Rouge. Ce fut à ce guerrier qu'Ezzelin confia l'honneur d'aller délivrer le fils de Frédéric, ce que ce chevalier accepta avec d'autant plus d'ardeur que lorsqu'il reçut cette mission il était fortement enrhumé.

Il lève donc au plus vite dix compagnies de chacune deux cents chevaux et mille fantassins, choisissant pour les commander des capitaines francs Ghibellins, pour être plus sûr de leur fidélité et de leur constance. Muse,

toi qui leur vendis des brocolis et des châtaignes bouillies; Muse, redis-moi les noms et les prouesses de ces braves qui firent trembler jusque dans ses fondements la kaute tour des Asinelli.

Déjà, la jeune et belle maîtresse du vieux Titon, triste amant à cheveux blancs; déjà l'Aurore ouvrait les portes de l'Orient, et nue, en chemise, s'en allait en courant, toute fraîche et souriante, laver ses pieds d'ivoire dans ies eaux de la mer, laissant flotter sur les ondes aux flots dorés sa brillante chevelure et palpiter son sein découvert, aussi blanc que du lait tremblotant; déjà l'Aurore se mirant au miroir de Thétis colorait son gracieux visage, plus blanc que les lis, d'un vermillon pris au paradis,

Quand toutes les troupes d'Ezzelin, s'ébranlant, viennent défiler à la revue. La première compagnie qui paraît s'avance sous l'étendard d'Est, qui avait autrefois pour armes un aigle d'argent couronné en un beau champ d'azur, et porte aujourd'hui une autruche blanche, devise du tyran Ezzelin et de ses hauts faits. Vient ensuite l'élite de Sainte-Hélène, terre léconde en boue et en grenouilles.

Avec ces guerriers marchent ceux de Castelbaldo, à qui l'Adiire^ en passant, laisse du

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sable pour tribut; Savin Cumani, leur chef, mène avec lui les combattants de la belle contre'e de Carmignano, Solesino,du désert et de "Valbone, tous habitants voisins de Vicence. Ses armes sont dorées, et, dans son enseigne, il déploie au ve»t u» lion de sable en champ d'argent.

Schinella et Ingolfo, l'honneur de la maison de Conti, frères jumeaux et tous deux armés par le tyran Ezzelin, conduisent après ceuxlà les soldats de la Créole et des montagnes voisines avec ceux de Saint-Daniel, Baone et des monts, dont les fronts touchent la voûte étoilée des cieux, auxquels se sont joints les gens de Venda, Rua, Montegrotto, Montortone, Gazzuolo, Galzignano et Calaone.

Albano et î^Iontagnon marchent avec tous ces guerriers, ne forniant tous ensemble qu'une compas-nie. Montagnon, où l'air et la terre enfumée et noire engendrent des habitants couleur de soufre, et où se trouve l'horrible séjour de Mégère, éclairée des feux de l'enfer; si Pierre le Magicien eût connu ce pays, c'est de là que, par ses affreux enchantements, et au bruit des armes, c'est de là que, des entrailles de la terre, il eût fait sortir les habitants du royaume des Morts.

Labannière de ces deux Conti porte des bandes ou cottices de gueules et d'argent, Nantichier

de Vigonze est à leur côté, et conduit la troisième compagnie ; il a sous les armes Vighezzole, Vigonze, Castelfranco et les terres de la Brsnta d'au delà de la rivière où serpente la Tergola et murmure le Mouson.

Camposampier, Balo, Sala, Mirano, Stra, la Mira, Oriago, Dolo, Fiesso, Arin, Caltana, Malareo, Stigliano et le peuple de Bogione suivent ce brave chevalier, qui porte, peintes en BOB. enseigne de couleur bleue, les anciennes armes de sa maison, qui sont une barre vairée en champ d'or.

Le quatrième est Ing-elfredo, homme d'obscure origine, et qui d'abord appelé à un emploi infime s'est peu à peu élevé par des voies cachées et l'artificieuse souplesse de son esprit. A son début, simple trésorier, il est arrivé à un grade militaire plus illustre et plus digne ; à son air superbe et à sa fière démarche, on dirait qu'il a oublié sa naissance.

n est baron de Terre-Dure, et c'est à lui la Bataglia, où la rencontre des deux bras du Bacilione, comme deux fleuves en leur cours majestueux et violent, fait raisonner les vieilles murailles : son armure est semée de fleurs de lis, un lévrier d'argent sert de cimier à son casque ; le tyran Ezzelin l'a fait duc du patrimoine qu'il conduit.

Les bannières d'Ouara et de Romano, celles de Citadella de Musolente, Fontaniva et de Bassano sont venues se ranger sous son commandement, ainsi que les gens de Bolzanella, auxquels il a fait prendre les armes. Immédiatement après eux s'avancent les habitants de Campèse, Campése que le se'pulcre de Merlin Cocaio a rendu illustre et renommé en Occident jusqu'aux confins de l'Irlande et du Catay.

Auteur latin en vers mantouans, il a, par eux, égalé Cipada à Mantoue, et a fait que les monts de Cocagne, avec leurs clairs ruisseaux, sont plus immortalisés que ceux de Thessalie. Les Campésiens plongés dans le fleuve d'oubli, sont portés jusqu'aux cieux par les ondes castaliennes, et peut-être ces vers encore répandront-ils sur leur nom mille illustrations.

Brunor Buzzaccarin est le cinquième ; avec lui marchent Conselve, Bovolente, Are, Cona, Tribano et l'Auguillara, ainsi que ceux de Sarmasa, de Ca-tel di Brenta, de Pontelongo et de Polverara, où est le royaume des coqs et leur race fameuse en tous lieux : ce bataillon a une enseigne à bandes vertes et blanches.

La compagnie qui suit et où s'avancent en

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corps les guerriers de Piene di Sacco, Saponara, Montemerlo, Sanfenzo et ceux de Brazolo Camponog-ava, San Bruzon et Cammin, a pour chef un fils de l'ancien seigneur de Caicinara, appelé Frauco Capolista, portant pour armes un cerfd^ ^iueule* en champ d'or.

Il a réuni ensemble les peuples belliqueux de la Rivière et de la Mandra; les pauvres hébétés de Paluello ont été si lents à se décider à prendre les armes, que la guerre était finie quand ils ont déployé leur ensaigne au vent, et aujourd'hui leurs voisins raillent encore sur le secours que donnèrent alors ces idiots.

Aicardo passe avec la septième compagnie ; il a avec lui Capodivacca et Montagnana, laissant derrière lui Monterosso et Zoone; il conduit Revolon Torreggia, Urbana, Meggiaino et Merlara du pays bas, Livigliano plus haut vers la Tramontane, Selvazzan, Saccolongo, Corvarèse, Saletto, Praia et tout ce pays-là.

Mais voici à son tour le fameux étendard •\e Teolo; il brille avec grand honneur pariessus tous les autres; Teolo, où est née la digne femme qui donna au monde l'illustre Tite-Live. Aicardo porte en son enseigne rouge trois épées d'argent, et il surpasse tellement tous les siens par la hauteur de sa taille, qu'il ressemble à une haute tour uu milieu d'une petite bourgade.

Vient ensuite Monselce, qui autrefois se mit sous la protection de la seigneurie d'Alviero Zacchi, pour être en sûreté par fraude et par force ouverte, contre les insultes et saccages : le peuple de Casale et de Roucaille est avec cette troupe; l'enseigne de leur capitaine est peinte en échiquier bleu et blanc ; ils sont suivis de ceux de Gorgo, Bertepaglia, Corneggiana, Montericco, Carrara, Collalta, Carpineto.

Le neuvième capitaine, le duc Ugon de Santuliana, veille sur les gens des villes voisines : il s'avance conduisant Tarranegra, Brusegrana, dont Antenor bâtit les premières murailles, Villafranca, Mortisse, Candiana, Saint-Grégoire, Saint- Orsole, Cartures, les Tombelles» Noventa, Villatora et mille autres pays, alors florissants.

Il menait encore nombre de ses vassaux, auxquels il commande à Pernubia, Terralba et sur la belle colline d'Arqué, qui est un peu à récart, souriant d'un côté à la montagne et et de l'autre à la plaine : belle colline où repose Pétrarque, dont Iss vers immortels à sa Laure chérie font à jamais reverdir joyeusement le beau feuillage de l'arbre d'Apollon, dieu du soleil, et où sa chatte, dans sa peau sèche, garde encore et préserve des souris sa docte demeure.

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Chatte merveilleuse qui, par un privilège jadis accordé par Apollon, bravera l'injure des ans et dont la renommée s'éternisera de milliers de vers et de galanteries : ainsi une chatte sans sépulture l'emportera sur la gloire des plus grands mausolées des plus superbes rois. Ugon porte en écu et sur sa cotte d'armes un léopard d'or en champ d'azur.

La compagnie de Vicence, qui est la dernière, paraît ; elle s'avance conduite par Naimiero Gualdi, qui semble, au moins en apparence, être l'ami d'Ezzelin, qui a mis en lui toute sa confiance ; mais les sentiments de son cœur ne répondent pas à ses démonstrations. L'armée n'a pas de chef plus fidèle; inventeur de toutes sortes de ruses de guerre, c'est un lourdaud qui tient pour le Pape ; il porte pour armes, en son enseigne menteuse, un navet.

C'est un homme de cinquante-deux ans, docte et facétieux, aux joues sèches, fin, madré, habitué à faire maintes pièces aux autres et sachant tous les proverbes et dictons de Margutte. n a avec lui un grand nombre de vilains, aux yeux louches et laids visages, armés d'arbalètes, de serpes et d'échelles, tous gens qui ne semblent nés que pour le mal.

Gualdi conduit encore Valmarana, Arcugnan, Pilla, Fimoiie, Sacco et Spianzana, où Begotto a chanté, sur les bords du Bachillon, le beau visage et le sein potelé de Bethia, et où le chalumeau de Menon a redit en ses accents le nom de la Tietta : Montecchio, la Gualda, Olmo Cornetto, avec trente autres Yilles et plus, de ce district, sont avec lui.

Après ces dernières compagnies vient le chevalier qui doit les commander ; il est seul, monté sur un coursier bai tacheté de noir; ses armes sont de couleur de feu ardent ; un grand cimier flotte sur son heaume ; son cheval s'avance, marchant à pas comptés ; il a pour garde par devant, par derrière et de chaque côté des Grecs et des Sarrasins armés.

Pendant que tous ces gens s'arment pour secourir et venger le fameux fils de Frédéric, l'un et l'autre camp attendent sur le Panare que son ennemi fatigué se retire. Là, sentinelles et vedettes veillent continuellement à la garde, selon l'antique habitude, avec des arcs et de grosses arbalètes, plaéces sur les levées des rives du fleuve pour balayer et nettoyer les boris de la rivière.

L'architecte en chef, maître Pasquin, a fait

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emplir plusieurs tonneaux, les uns de macarons, les autres de biscuits, ceux-ci de vin, puis en a formé remparts et bastions; aussi faut voir comme chaque soldat est là, toujours tête baissée à garder ces précieuses munitions, jusqu'à ce qu'il y ait enfin suspension d'armes de dix jours pour traiter de ce grand différend et le terminer.

Cet armistice convenu, arrivent deux ambassadeurs, l'un en robe longue et encapuchonné ; l'autre à l'air gracieux et tout amoureux, armé de l'épée et du poignard. Le premier est du collège et des seigneurs , il a nom le docteur Marescotti; le second est chevalier de Rhodes , dit frère Pierre, de la maison de Barzellin.

Ces nobles envoyés viennent de nouveau tenter un moyen de recouvrer le Seau, ayant ouï dire déjà, comme chose avérée, que le tyran Ezzelin armait tous ses gens. Ils arrivent sur le soir et sont honorablement reçus : ils ne reparlent plus de l'ancienne proposition qui a été faite dés l'abord ; mais ils offrent d'échanger le Seau contre les barons prisonniers, le roi, toutefois, excepté.

Le Potta comprend leurs intentions et leur répond : ■ Nous désirons finir une bonne fois pour toutes tous ces débats et disputes

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qui nous divisent, en troquant le roi de Sardaigne contre le Seau et le duc de Crémone et le Gorzanése avec le seigneur de Fayence et Ricard. » Ainsi dit le Potta, qui se montre tellement décidé sur ce point qu'il refuse nettement d'entendre parler d'autre arrangement.

Mais nos ambassadeurs, qui n'avaient que des pouvoirs limités et déterminés sur ce qu'ils avaient à négocier, ne purent rien conclure et dépêchèrent sur-le-champ un courrier qui alla sans retard du camp droit à la ville, pour donner avis à la Régence des propositions faites en réponse à leur message. En attendant son retour, l'invincible fils de Rangon et le bon Manfredi sont chargés de conduire les envoyés, pour leur faire honneur, voir et visiter les tranchées et le bon ordre des troupes.

Ainsi font-ils, puis ils les mènent ensuite se promener au lieu où Rénoppia se tenait sous ses tentes entourée de ses dames, non pas de toutes celles qui dès le commencement étaient venues à la guerre avec elle, mais de l'élite et la plus noble partie. Ils arrivent et les trouvent armées de pied en cap, occupées à des travaux de broderie et d'aiguille, imitant ainsi Minerve de toutes manières. A la venue des ambassadeurs nos amazones laissent l'aiguille, et Rénoppia fait venir l'aveugle Scarpinel, avec sa harpe et ses poésies.

Ce Scarpinel était un ménestrel fort éloquent en plusieurs langues, sactiant improviser en chacune d'elles les vers et les chanta les plus doux, tels que sa voix eût gagné le cœur même d'un Pharaon. Sans faire attendi-e ses nobles auditeurs, il accorde sa harpe à sa voix, et dès que ses doigts en courant ont fait quelques préludes entremêlés de force grimaces de son laid museau, après que chacun autour de lui s'est assis, il commence et d'une imposante voix de taille chante ain^i :

XL VII

« Un soir, couché sur l'herbe et les fleurs, le bel Endymion dormait, faible, épuisé des fatigues d'un long jour, pendant que les doux zéphirs de l'air descendus des cieux tempéraient autour de lui les ardentes chaleurs de l'été ; lorsqu'une bande de petits amours lutins échappés du ciel viennent et détachent son carquois et son cor, car à ses longues paupières, à l'éclat de son teint, ils l'ont pris pour leur frère Cupidon,

» Sa chevelure doucement agitée et retombant sur ses joues en longs anneaux d'or, les petits amours y accourent et de leurs petites mains séparent et rangent ces belles boucles d'or de chaque côté du visage; tous, avec des fleurs qu'ils ont cueillies aux alentours, lui tressent qui une guirlande pour sa tête, qui

CHANT Vlll 31

des chaînes pour ses bras et ses pieds mignons, qui un collier pour son sein.

» Faut-il comparer sa bouche amoureuse à la pivoine, à l'anémone vermeille, sa joue gracieuse au lis ou à la rose? Non, la pivoine, le lis et la rose pâlissent et perdent leur éclat. Partout, le vent et l'onde se taisent, et sous l'herbe de ces lieux ne bruit aucun murmure ; Tair, l'eau et la terre, de leurs mille voix silencieuses, semblent dire tout bas : » Silence, c'est l'Amour qui dort t »

» Telles dans les célestes plaines, où le Grand-Taureau s'enflamme aux rayons des étoiles, les aimables sœurs, filles d'Atlas, font étinceler leur chevelure d'or: telle celle qui est la plus grande et la plus belle voit autour d'elle les autres moins brillantes et moins belles, ainsi Endymion au milieu des Amours brille sur son lit de fleurs et de gazon.

• Tel il brillait quand Diane, la belle déesse du premier ciel, entourée des rayons du soleil déjà éteint, tirant le rideau de dessus la scène du monde, apparut sur la terre, jetant ses regards sur les campagnes solitaires et sombres, versant la rosée et secouant la fraîcheur des bords de sa robe sur les herbes et les violettes. Par aventure, un de ses regards tombe sur

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cette riante prairie et l'invite à y descendre du haut des cieux.

LU

» A l'approcha de la déesse, les petits amours effrayés disparaissent; un beau jeune homme endormi s'offre seul à sa vue; à cet aspect, elle s'arrête interdite et contemple : l'honnêteté virginale réprimant sa hardiesse, elle hésite, rougit; sa pudeur fait quelques pas pour se retirer, mais tant de charmes et d'attraits la rappellent.

LUI

• Elle sent un feu dévorant passer de ses yeux à son cœur, dont s'empare un délire voluptueux : peu à peu, elle se rapproche, et bientôt assise près du beau jeune homme, des fleurs que les petits amours ont cueillies en se jouant et tressées de mille façons, elle couronne son front, elle en pare son sein, nouvelle flamme, nouveau poison dont elle n'avait pas besoin.

» Les fleurs attirent la main; la décesse imprime des baisers ardents sur les yeux, sur le sein, sur les lèvres, avec tant de feu et d'ardeur qu'elle en éveille le beau jouvenceau tout étonné. A l'éclat de cette beauté céleste, tout tremblant et saisi d'un sentiment du plus profond respet, Endymion se lève pour se jeter aux pieds de cette belle divinité, mais la déesse l'embrasse et le retient.

« Charmant berger, dit-elle, aimable dor" » meur, que crains-tu, que regardes-tu ? Je » suis Diane la Lune, que l'Amour, le Destin et

• un heureux hasard ont conduite ici pour dor- » mir dans tes bras sur ce gazon. Chasse le » trouble qui t'agite, viens, assieds-toi et te re-

• pose; viens, ne songeons pas à l'ombre silen- » cieuse de la nuit obscure, ne songeons qu'à » jouir de l'ardeur que je viens de te dévoiler; «» viens, mais sois discret, ou crains le ressen- » timent de )r oolére de ma divinité.

» — O lumière du monde! ô vous sur qui

• s'imprime la douce image du Soleil, dit En-

• dymion! je ne suis qu'un simple pastoureau, » mais s'il vous plaît, par une grâce toute spé-

• ciale, me tirer de cet état mortel, comptez

• sur ma foi, qui sera véritable et constante ;

• que ce voilfc blanc soit le gage de ma fidélité, » mon père Etiiio le donna autrefois à ma

• mère Calice comme gage éternel de la » sienne. •

«»A ces paroles, Endymion offre à la déesse une écharpe blanche toute brodée de lis et de perles, qui lui couvrait la poitrine et le dos, allant de l'épaule gauche au côté droit ; il en fait don à l'aimable déesse, car il a déjà chassé de son cœur, enflammé des feux de rameur, toute crainte respectueuse, et tel qu'une

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S4 LE SEAU ENLEVJÊ

fleur languit aux premières atteintes du froid, tels languissants, Diane et Endymion se laissent tomber dans les bras l'un de l'autre.

» La vigne n'enlace point de ses liens aussi étroitement l'ormeau rameux, son infécond mari ; ni le lierre n'embrasse si fortement de ses amoureuses étreintes le pin ombreux, qu'embrasés de désirs de feu, ne se tiennent entrelacés nos amants, sein contre sein ; leurs bouches font miJl» douces blessures à leur cœur, doux traits que euéiit ":• <imour.

• Tandis que, confondus dans leurs enlacements, les paroles, les yeux, les baisers, les soupirs, les embrassements leur font goûter ces mille délices inconnus que seuls ressentent les amants joyeux et contents, en mille ardents plaisirs éperdue, la déesse lève au ciel ses regards, son cœur accusant les astres et tous les éléments de ce que, pendant si longtemps, son erreur ne l'a fait suivre que ies bêtes sauvages, et jamais les amours.

« Misérable que je suis! dit-elle, quelle fut » mon erreur le jour où ma main s'arma de » l'arc, et que je m'enfonçai dans les bois! que -^d'années consumées et 'perdues, et que ja- » mais je ne retrouverai! Courses errantes, » vaines et folles, je vous ai semées comme le ,.>Tent, je vous ai jetées comme la poussière 4

» Ah! qu'il eût mieux valu courir après les » fruits si doux de l'amour que de suivre avec » péril à la course les bêtes sauvages l

» Maintenant je reconnais ma faute, que je » voudrais bien pouvoir réparer; mais le ciel » ne le permet pas ; ce qui m'est seulement per- » mis, c'est de penser à l'avenir et de faire qu'il » ne m'arrive point d'en avoir aucun regret. » Que l'Air, la Terre et la Mer m'entendent, » qu'ils sachent la résolution que je prends et

• jure à moi-même, qu'ils sachent la loi que « je fais, éternelle comme le Soleil, et que je » veux être commune à toutes les femmes et à » moi-même.

» Je veux et j'établis que, sous le ciel que

• j'éclaire et gouverne, je veux que jamais il ne » se trouve une seule belle femme, hors quel- » ques-unes que je ne veux point nommer, et » qui sont plus considérables que moi et tou- ■ tes les autres étoiles, je veux qu'il ne se » trouve pas une seule belle femme sous le ciel

• qui, par un pur et chaste zélé, se condamne » à passer sa vie, rebelle à l'amour, sans être » jamais touchée d'une si douce passion; je » veux, si elle le dit, qu'elle mente, ou que si » cela est, que ce soit malgré elle. •

Scarpinel voulait continuer et redire comment la belle déesse, triste et dolente, re-

36 LE SEAU ENLEYÉ

monta aux cieux ; il allait le dire quand Rénoppia, jetant sur le pauvre ménestrel un regard de colère, d'une voix fière et menaçante : « Misérable aveugle des yeux et de l'esprit, figure atroce, âme de boue, s'écrie-t-elle, va chanter aux femmes débauchées et perdues tes fadaises effrontées.

» Si tu veux que je sois attentive à ta voix, si tu veux que j'accueille mieux tes chants que ces riens honteux, chante-moi les vertus et la gloire de Zénobie, ou redis-moi la mort pleine d'honneur de Lucrèce. » Alors notre aveugle, se recueillant un moment, entonne sur un ton noble et guerrier les amours de Sextus, ses violences, ses entreprises. Il dit :

« Le superbe roi des héros romains avait posé son camp devant la royale demeure de Turnus, et, avec ses fantassins et ses cavaliers, ses serviteurs et ses bœufs, l'environnait de tranchées et de fossés ; il avait avec lui tous ses fils, et l'on y mangeait et buvait avec une telle ardeur, que le jour de Saint- Martin ils burent, à sept qu'ils étaient, une pleine barrique de vin.

» Le vin fini, ils discutèrent entre eux qui possédait la femme la plus chaste, et, pour défendre chacun la sienne, chacun voulut combattre en champ clos. Pour se mettre d'accord

et terminer cette étrange dispute, il fat convenu d'un commun consentement de monter sur l'heure en poste et de s'en aller sans tarder davantage s'en éclaircir.

» Mais, comme alors, il n'était point d'usage de se servir ni d'étriers, ni de selles, et que nos seigneurs, fort échauffés de tout le vin qu'ils avaient dans la tête, s'en vont tout en courant à travers la forêt, à la faible lumière des étoiles , bientôt ils s'y égarent, et peu s'en faut qu'ils y restent. L'un y perd sa valise et ses pantoufles, un autre laisse aux ronces sa robe en lambeaux; celui-ci y dépose son vin à différentes reprises, pendant que celui-là pousse de grands hoquets.

» Parmi tous ces Romains se trouvait Tarquin Collatin qui avait sa femme Lucrèce à Collazie ; ce n'était pas leur frère, mais leur cousin et parent de surnom et d'amitié. Ils arrivent en chevauchant et mettent pied à terre sur le mont Palatin ; mais qu*y trouventils, ô malheur I leurs femmes toutes comme de vrais diables, plus ardentes que Lucifer lui-même ; ils les trouvent dansant au son du fifre.

» A cette vue-, stupéfaits, ils se mettent k faire danser à ces nobles dames la plus jolie mauresque que jamais on eût vue à la Cour,

38 LE SEAU EXLEVÉ

marquant la cadence de mille soufflets, et trouvant sur leurs pas perdreaux et chapons, ils en emplissent deux paniers qu'ils emportent à Collazie. Ici, les portes sont fermées de tous côtés à barres et verroux, et il leur faut heurter plusieurs fois dans l'obscurité de la nuit avant que personne leur réponde.

» Enfin, au bout d'une heure, une jeune esclave apparaît à une meurtrière, et avançant dehors son museau : « Qui est là ? dit-elle, » monsieur n'y est pas. — Si fait, répond alors » CoUatin, descends et je te le ferai voir. » Les serviteurs, au son de cette voix, reconnaissant leur maître, s'empressent en toute hâte d'arriver et d'ouvrir.

» Lucrèce elle-même accourt à la rencontre de son époux, tout en tournant encore sa quenouille et sans un serviteur; elle accourt toute joyeuse pour l'embrasser; mais à la vue de tant de beaux seigneurs, elle ôte sa quenouille qu'elle veut cacher et son beau visage se colore des vives couleurs qui embellissent la rose ; tout en rougissant elle appelle autour d'elle ses femmes, qui s'occupaient à filer.

• D'un commun accord, la royale compagnie décerne le prix de la pudeur à Lucrèce. Tous passent la nuit chez Tarquin, et dés la première lueur du soleil retournent à leur camp et rejoignent leurs troupes. Mais la noble prestaace.

les paroles, les chastes manières, les allures honnêtes de leur hôtesse, tout a fait une vive impression sur le cœur du fier Sextus, frère du roi.

LXXUI

» Aussi cinq jours à peine sont-ils écoulés, que, repassant la montagne, Sextus s'en revient seul à Collazie, où la belle Lucrèce est encore, et il s'est arrangé de tehe sorte que, n'arrivant que sur la brune, il lui demande à passer la nuit chez elle. La noble et belle dame, ne songeant nullement à l'affront qu'il lui prépare, lui fait le plus grand accueil; mais, la nuit venue, le traître, quittant son lit, pénètre dans la chambre de la belle en simple pourpoint,

» Jette bas la porte moitié rompue et entre un poignard à la main. Lors, une vieille, qui dormait en un lit de genêt et d'osier, éveillée par ce bruit, commence à crier comme une possédée ; mais, la faisant sauter par la fenêtre, Sextus dit à Lucrèce, qui, elle aussi, faisait un vacarme infernal : « Couche-toi là, ou je te tue. »

A ces mots, la belle Rénoppia, avec grâce baissant prestement la main, ôte de son pied ime pantoufle, mais l'aveugle averti s'enfuit au plus vite. Alors, messieurs les ambassadeurs se lèvent en riant et Rénoppia, les remerciant de leur courtoisie, les reconduit d'un air digne et majestueux jusqu'à la porte.

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