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CHANT ONZIÈME

ARGUMCNT

Le comte de Culagne entre en furent et appelle en duel Tilta, retenu prisonnier; mais quand il le voH délivré, il perd courage et cherche le moyen d'éviter le combat : il s'y résout pourtant et y va, mais nn ruban rouge fait qu'il est vaincu. — Titta, pattout, redit la nouvelle de sa victoire, mais bientôt après il s'en repent.

Dés que la Renommée, par mille preuves évidentes, a fait voir au comte de Culagne que ses infamies étaient découvertes et lui a montré comment il se trouvait porter la eou- Tonne d'Actéon sur sa tête, il s'enflamme d'une nouvelle colère contre sa femme; toutes ses pensées ne sont plus occcupées qu'à chercher les moyens de se venger de l'injure qu'elle lui a faite, et de la honte qui le couvre ; il cherche et ne trouve rien de mieux, pour faire mourir la perfide avec plus d'ignominie, que de l'accu- Ber de poison et d'adultère.

Alors, ce qui était caché, ou au moins douteux, devient une certitude et est connu de tout le camp. La dame alors, se défendant

Il 8I1C ÏNLBTi, T. II. *

franchement, retourne contre son naari luimême toutes ses accusations, faisant rire tout le monde en déclarant comment elle avait su se tirer du péril où elle était, payant de tromperie le trompeur même en lui faisant rendra eœur et âme.

Le comte, qui se voit trompé, et voit avorter sa vengeance, songe à se satisfaire par un autre moyen ; il tourne toute sa colère contre Titta; il sait qu'emprisonné, le Romain ne pourra lui répondre ; il l'appelle donc hautement traître, et ajoute que, s'il ose le nier, il en a menti

Qu'il le lui prouvera la lance et l'épée à la main, publiquement et en champ clos, et pour que ce défi soit connu en tout lieu, il le fait afflcher partout sous forme de cartel, se vantant d'avoir trouvé une voie à l'aide de laquelle il peut, en toute assurance, ainsi traiter loyalement ou injustement son adversaire prisonnier, qui ne peut l'appeler en combat ni lui donner im démenti.

Mais les amis de Titta, apprenant ce défi, s'unissent entre eux en sa faveur, et ils font tant et si bien que son affaire est de suite examinée et terminée sans rigueur : bien au contraire, comme dans cette guerre il combat contre Bologne et le Pape, son seigneur, Il est mis hors de prison comme Ghibellin, sans qu'il lui en coûte un denier.

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Libre, Titta ne songe qu'au défi du comte et pense sérieusement à ce combat; il prépare son cheval, met ses armes en état; ne demandant ni conseils, ni secours, il pense à tout. Peu de jours auparavant, il était arrivé de Rome, dans le camp des Modénais, un chevalier de la maison de Toscanella, appelé Attilio ; Titta le choisit pour son parrain.

Cet Attilio était un petit homme, vif, accort facétieux, plein de gentillesse, plus fin et plus rusé que tous les juifs. Il savait attirer autour de luj les poètes, les raillant avec adresse; aussi il en avait toujours prés de lui qu'il traitait avec des manières si galantes, qu'ils ne le quittaient jamais que contents et satisfaits.

n ne s'était rendu fameux par aucun haut fait d'armes, parce qu'alors, à Rome, c'était la coutume de se battre à coups de poings, ]e gouverneur châtiant ceux qui tiraient l'épée; quoi qu'il en soit, il passait pour avoir un cœur de Roland ; il s'était décidé à aller à cette guerre parce qu'il avait eu maille à partir avec les sbires, ayant, en une certaine occurrence, cassé la tête à un de ces insolents.

Notre comte de Culagne, apprenant la mise en hberté de Titta et ses projets, et voyant ses

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desseins à lui s'en aller, emportés au vent, commence par consulter ses amis, leur demandant s'il n'y aurait pas quelque moyen d'assoupir la querelle et de faire la paix. Il voudrait bien (hélas! il est trop tard), il voudrait bien avoir gardé le silence, et ne s'être point embarqué dans cette hardie et périlleuse entreprise, car il sent que son cœur, saisi de crainie, s'en va, et que le courage lui manque au fort de sa colère.

Mais le comte de Micène, le Potta, Ghérard, Manfredi, et le bon Roldano viennent trouver îe comte, et lui remontrent clairement et distinctement la honte inévitable qui l'attend ; ils lui promettent tous d'être près de lui, et de l'assister lors du combat, et de séparer les adversaires ; cette assurance fait reprendre cœur à notre pauvre comte, qui choisit pour parrain le comte de Saint- Valentin.

Le comte de Saint- Valentin, fort expert en escrime, enseigne à notre brave Culagne des coups de maître pour frapper son ennemi de tous les côtés, des parades adroites et assurées; il examine ensuite, pièce à pièce, les armes du champion, de même que celles du harnais et équipage de son cheval; mais un cœur sans courage, qui a peur même du vent, cent arsenaux ensemble ne l'armeraient point.

La nuit d'avant le combat que se devaient

livrer nos deux chevaliers, le comte de Culagne, tout éperdu, et songeant au péril mortel qu'il court, se met à penser tout dolent au moyen à employer pour éviter le péril qui le menace, et bien avant le jour il appelle tout tremblant ses gens, feignant d'avoir une grande douleur de ventre.

Sou parrain, qui reposait prés de lui, s'éveille à ce bruit confus, tout étonné; Bertonio, son écuyer, accourt au plus vite, des linges chauds et une lanterne à la main ; de leur côté, le barbierdelavilleetlesacristaindeSaint-Ambroise arrivent presque incontinent; le prévoyant barbier, instruit de la source du mal, prépare vite un clystère.

Culagne, pour ne point faire gloser sur son compte, le prend tranquillement et en paraît satisfait : mais bientôt après, feignant qu'il ne produit point d'effet, et que sa douleur n'a point d'allégement,. il appelle ses amis et ses serviteurs auprès de son lit, en disant qu'il veut faire son testament, qu'il est perdu, et il envoie chercher le notaire Mortalin, qui arrive aussitôt avec son papier et une écritoire.

Tout d'abord, le comte de Culagne laisse son âme à Dieu et son corps à cette terre renommée qui lui a donné naissance, et pour legs pieux l'argent qu'il a sur la Banque et quan-

tité de terres. Ensuite, dans son orgueilleuse folie, il partage tous ses équipages de guerre : il laisse sa lance au roi de Tartarie ; son écu au Soudan de Syrie;

Son épée à l'Empereur Frédéric ; au peuple Romain, son corselet ; à la reine de la mer Adriatique, honneur de notre siècle, un gantelet et un brassard, léguant l'autre à la ville de Florence ; à l'Empereur de Grèce, il donne son armet; son cimier, qu'il porte aux grands jours de bataille, revient de droit au seigneur de Comouailles.

Il laisse son honneur à la ville du Potta; tout le reste il en fait héritier son parrain. Autour de son lit s'est rassemblée une foule de guerriers; tous l'entourent; les uns sont assis, les autres debout ; parmi ces chevaliers réunis autour du comte, se trouve le brave Roldano, qui, ajoutant peu de foi à toutes ces simagrées, lui dit bas à l'oreille, de moment en moment : « Comte, tu te déshonores tout-àfait.

» Ne vois-tu pas que tous ceux qui sont ici ont reconnu que tu fais le malade par peur? lève-toi vite, et ne recule pas davantage, tu couvres de honte toute ta famille ; nous vous séparerons et nous te porterons secours sitôt le combat commencé. » Le comte serre les épaules, se lamente; il veut se lever, mais il n'ose

Le bruit de cette affaire avait couru dans toutes les tentes, et chacun en riait à cœur joie. Rénoppia, qui n'était pas encore levée, lui envoie un de ses pages lui dire qu'elle est prête à le servir et à l'accompagner au champ de bataille, qu'elle croit bien qu'il s'y comportera de telle manière qu'elle en recueillera honneur et gloire.

Cette ambassade perce le cœur du comte et réveille sa honte endormie ; la poltronnerie et l'honneur se livrent combat dans son cœur amoureux. Il se lève sur son séant et dit que la faveur de sa belle a calmé ses douleurs; il veut se lever, s'habiller, mais la peur rappelle son mal, il retombe sur son lit.

Déjà l'Aurore, ce grand et beau peintre de l'Orient, peignait le ciel de ses brillantes couleurs, embellissant la route du jour qui commençait à naître, pendant que Flore la couvrait de fleurs splendides, et que le soleil, sur son char enflammé, répandait ses rayons, sa lumière, sa splendeur dans l'air, sur la mer, les plaines et les montagnes, et que la nuit 6'effaçait à l'horizon.

Déjà le jour brillait, lorsque le comte de Micène, Voluce, arrive accompagné du médecin

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Cavala. Immédiatement, le médecin, à Tinspection de l'urine, reconnaît le mal qui travaille le misérable Culagne, et, se faisant apporter incontinent un flacon d'un vin vieux et délicat de Malvoisie, il en fait avaler trois grands verres au comte, qui les boit avec un plaisir marqué.

Ce vin généreux commence bientôt à opérer tout doucement et à réchauffer ce cœur timide et bas, portant à ce cerveau, depuis longtemps stupide et incertain, ses vapeurs subtiles ; il fait si bien, que le comte s'écrie qu'il se porte bien, que ce gentil vin lui a enlevé ses douleurs; ce disant, il saute bas de son lit, demande son linge et s'habille comme à son habitude.

Il tire et brandit en frémissant son épée, taillant en pièces zéphir et le vent d'été ; il est si plein d'ardeur que si son parrain ne le retenait il partirait sur l'heure pour le combat, et cela sans autres armes. Cette liqueur généreuse, qui donne du cœur aux plus timides, a plus de pouvoir que le courage naturel luimême ; l'antiquité même l'a bien appréciée quand elle a dit qu'elle était plus forte et plus puissante que le plus grand roi du monde.

Mais pendant que le comte de Culagne se revêt de ses armes, la belle Rénoppia arrive ; la venue de cette brave guerrière redouble sa

vaillance et sa hardiesse; la belle, avec mille paroles douces, des regards pleins d'amour, le presse de lui permettre de raccompagner. Le pauvre Culagne, qui a le feu dans les veines, animé d'un désir au delà de toute espérance; ému par l'ivresse du vin, dans ses transports, se jette à genoux et s'écrie, s'adressant aux beaux yeux de Rénoppia :

« O riantes étoiles du ciel d'amour, vous de qui dépend le cours de ma vie, belles et ardentes roues de la fortune amoureuse, au jeu desquelles mon sort monte et descend ; beaux yeux, brillante image du soleil, vives étincelles de cette douce flamme qui embrase les cœurs, vous dont les rayons, les éclairs, la splendeur étincelante éblouissent les âmes et les incendient ;

» Yeux de mon âme, prunelles bien-aimées, miroirs brillants où la beauté s'admire et s'idolâtre elle-même; arcs en-ciel d'où l'amour décoche ses traits enflammés, quand, avec vous, il nous vient faire la guerre ; yeux de mon àme, mon cœur est tellement rempli des lumières dont vous l'inondez, qu'il n'envie point au ciel ses étoiles, quoiqu'il en ait par milliers, ei que vous n'en ayez que deux.

» Oui, de même que la terre, brûlant d'amour aux rayons du soleil, étale sa robe de pourpre,

oui, de même mon cœur s'enflamme et brûle aux rayons de vos beaux yeux, et bat sous mille nobles pensées : mon àme s'élève au sein de son créateur, admirant en vous les merveilles de cette main céleste qui n'a rien de mortel, ô lumières plus belles que tous les yeux du ciel !

» Regardez-moi d'un œil joyeux et content, beaux astres à qui je veux confier aveuglément la conduite de ma vie ; soyez témoins du péril que je cours affronter, jetez sur moi un doux regard amoureux; il n'y aura ni force ni adresse qui ne soient vaines et inutiles, le traître tombera dans ses propres embûches, et bien, loin que j'aie nul souci de me battre contre lui, je défierais l'enfer même au combat. »

Il dit et demande qu'on lui amène son cheval ; il est tout feu dans ses actions comme dans ses paroles et ses manières : il étonne tous ceux qui l'entendent et le voient, tant il est changé et ressemble peu à lui-même, Mais déjà Titta, armé de pied en cap avec des armes, des plumes et des housses noires, est arrivé sur le champ du combat, accompagné de son parrain seul, sans autre témoin.

Tout le monde attend avec impatience l'arrivée du comte de Culagne ; il tarde ; de tous côtés on murmure : les claces tout à l'entour

du champ de bataille s'emplissent, et jusque sur les dernières barrières qui l'environnent se presse et s'appuie une foule compacte, mais de ce qui est arrivé et de ce qu'on connaît de lui, on n'a qu'une pauvre opinion de sa bravoure, l'on doute qu'il y ait en lui rien de bon. Mais tout à coup, dans l'air retentit le son de mille trompettes du côté d'où il devait venir, et le pavillon s'ouvre.

xxxn

Le comte de Culagne, accompagné de cinquante chevaliers, élite de l'armée, paraît; il est vêtu d'une cotte d'armes blanche et brillante, et monté sur un cheval pompeusement harnaché : on dirait que ce coursier a reçu la vie d'un feu ardent ; il souffle, hennit, mord son frein, frappe du pied la terre, s'élance dans l'arène du combat comme le vent.

Culagne est la tête nue, sans casque, le corps armé, les mains nues ; Rènoppia marche devant lui, montée sur un cheval irlandais blanc; elle porte le casque brillant du guerrier, Ghérard sa fine épée, cette fameuse et excellente épée de Don Quichotte ; le fourreau est porté par son parrain, Voluce tient son écu, Roldano, à côté de lui, sa lance, Giacopino un de ses gantelets.

Bertoldo porte l'autre, Lanfranco et Gaeotto portent ses deux éperons; le comte Al-

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berto porte au bout d'un bâton la coiffe pour mettre sous l'armet ; après tous ces chevaliers sort du pavillon l'intrépide Zannin, qui vient au trot de son âne portant un pot de chambre, un parasol et une paire de vergettes.

Culague s'étant armé de pied en cap et lô terrain ayant été partagé aux combattants, les trompettes donnent le signal, et les chevaux s'élancent dans l'arène comme deux vents. Le chevalier romain est frappé en pleine poitrine, mais ses armes brillantes sont d'une trempe si excellente qu'elles résistent, et le comte, en cet étrange choc, laisse couler sa lance de sa main.

Titta, plus heureux, atteint son adversaire au hausse-col entre le haut de l'écu et le bord de l'armet d'un coup si vigoureux qu'il lui fait lever la tête et la poitrine; son gorgerin se décroche, la visière de son casque s'ouvre, son corselet jette des étincelles, les éclats de sa lance rompue volent au ciel, et à l'instant le comte perd les étriers, sa main lâche la bride.

Sa visière étant tombée, le comte regarde, et voyant sa cotte d'armes rougie : « Ah ! je suis mort ! » vS'écrie-t-il, et regardant tristement ses écuyers : « A l'aide ! leur crie-t-il, mon cœur rend l'âme, vite à l'aide ! » dit-il d'une voix mourante. A ces cris, cent per-

sonnes accourent et l'enlèvent demi-mort de dessus ses arçons.

On le porte dans sa tente, on le dépose sur son lit, on commence par délacer son armure, on lui ôte ses habits ; le chirurgien lui fait enlever son casque, un prêtre accourt pour le confesser; tous ses amis le croient vraiment frappé à mort, tous parlent et raisonnent, tous se disent qu'ils n'auraient pas dû laisser s'exposer à une telle épreuve un honmae sans force et sans courage.

Titta voyant qu'on emporte mourant son adversaire dans sa tente, traverse fièrement la lice au son des fanfares des trompettes et va rejoindre ses amis qui l'attendent; il est si glorieux de sa victoire qu'il ne le <îéderait pas en valeur à Mars lui-même ; il met pied à terre, et avant même de se désarmer, écrit et dépêche de suite un courrier à Rome.

Il y mande qu'un chevalier de haute valeur, qu'un chevalier des plus distingués de ce pays-là, homme si considérable, qu'il n'y en a point, sans nul doute, qui soient plus remarquables et qui puissent l'égaler en force et en vaillance, avait eu l'audace de le défier en un combat a outrance, mais que lui Titta, chevalier romain, en présence de toute l'armée,

avait, dès le premier choc, percé le corps d'o* tre en outre à ce vaillant guerrier.

Il expédie ce courrier à Gaspar Salviani, doyen de l'Académie des Mancini, afin qu'il en donne avis aux Frangipani, au seigneur de Némi et à leurs amis les Ursini, au chevalier de Pozzo et aux deux Romains, si renommés, le Celsi et le Cesarini, mais surtout au prince Borghèse et à Simon Tassi, marquis de Pavoul.

Tous ces personnages , en recevant ce courrier, opinèrent que le Titta était fou, dés qu'ils surent comment l'affaire s'était passée. Pendant ce temps, on a entièrement déshabillé le comte à qui la crainte de la mort avait engourdi les yeux ; deux chirurgiens l'examinent avec soin, cherchant partout sur son corps le coup qui l'a, dit-il, frappé à mort ; mais ils cherchent en vain, ils ne trouvent nulle part sur son corps la moindre égratignure, et l'on commence à rire de lui.

Le comte, lui, ne rit pas et ne cesse de leur dire : « Regardez bien, cherchez partout, ma cotte d'armes est tout ensanglantée ; non, ne me parlez pas comme vous le faites pour me donner de vaines espérances ; je suis prêt à tout ce qui pourra m'arriver, faites apporter ma cotte d'armes. » La cotte d'armes est ap-

portée, on Texamine avec soin, de ci de là; peine inutile, on ne peut trouver la moindre tache, ni trace de sang ; on ne trouve qu'un ruban rouge

Qu'il avait au cou et qui, s'étant détaché, pendait jusqu'à la ceinture. On reconnut alors quelle était la blessure du comte et la cause de sa grande peur ; lui, à la fin, reconnaissant aussi que c'est ce ruban rouge qui a occasionné son erreur, le bénit ; le regardant connue une faveur insigne du ciel et en rendant de tout son cœur sincèrement grâce à Dieu.

D est si heureux que, pardonnant leurs écarts à sa femme et à Titta, il oublie leurs fautes, malgré leur gravité, et fait vœu d'aller en pèlerinage à Rome visiter les ieux saints, abandonnant pour un temps les armes, pour se mieux préparer à de nouveaux exploits ; de même qu'on voit le bélier habitué à donner des coups de tête se retirer et revenir avec plus d'ardeur et donner un coup plus violent.

Mais je ne dirai point comment le comte s'enfuit à Rome, où il eut avec le Pape des conférences qui lui firent le plus grand honneur; comment il se logea de vive force dans le somptueux palais d'un seigneur que je respecte ; comment ensuite il s'en fut en Bulga-

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rie et y sut, par sa puissance et sa valeur, enlever un nouvel Etat au Turc; un autre chantre redira peut-être tous ces exploits, et en vers plus pompeux que les miens.

XL VII

Mes accents ne sont point assez nobles pour redire de si belles choses. Je reviens à Titta, qui, sortant de sa tente, après avoir quitté ses armes, s'en allait par le camp, transporté d'une colère terrible ; il s'en allait fier, superbe, ayant eu nouvelle assurée que la blessure du comte s'était éclipsée à la première recherche.

XL VIII

Tel un léger ballon gonflé de vent et poussé dans les airs, s'il rencontre un fer aigu ou un bois pointu, retombe percé, mou et flasque, ainsi, le fier Romain, qui croyait s'être rendu immortel par ce beau coup, perd tout son orgeuil à cette nouvelle inattendue, et dans son déplaisir ressemble à une souris tombée dans rhuile.

Mais son parrain le console en lui disant adroitement : « Titta, mon cher, ne vous mettez en peine de rien; aujourd'hui, on n'est brave qu'autant que l'on fait le brave ; on n'est brave, comme on dit, qu'autant qu'on fait des fanfaronnades ; si le comte a bien voulu, en cette affaire, passer pour vaincu et pour mort, s'il s'est fait porter comme tel dans sa tente.

C&4NT XI lis

pourquoi ne pourrie qs -nous pas dire, nous aussi, qu'il est mort, à tous ceux qui sont ici, dans le camp et ailleurs?

» Il doit, mon cher, vous suffire que vous l'ayez vaincu du premier coup, qu'il n'en meure pas, votre intention n'était pas de le tuer, mais seulement d'être victorieux. Laissez courir la Renommée ; vrai ou faux, votre succes sera toujours à votre honneur et à votre avantage. Je ferai en sorte que la muse du gentil Fulvio Testi rende votre victoire immortelle.

• Fulvio a contre le comte une haine qui n'est pas connue ; il chantera vos hauts faits d'armes et vos amours ; il redira les heautés et les attraits divins de celle que votre coeur adore et idolâtre ; il racontera l'argent qu'autrefois, en votre première jeunesse, vous avez emprunté à rente ou sur gage, les maisons et héritages que vous avez vendus, tous les biens que vous avez dépensés pour l'amour de ses beaux yeux.

LU

» Oui, il faut que ce soit grande satisfaction, grande joie pour un amant de pouvoir contempler les yeux de celle qu'il adore, puisque peu lui importe d'aller tout déguenillé, pourvu qu'il jouisse des précieuses faveurs de la belle qu'il adore. Ah ! l'antiauité a eu bien

raison de peindre l'amour pauvre et nu, «ans le moindre vêtement, car il dépouille tous ceux qu'il tient sous son empire, ne les faisant soupirer et courir qu'après la beauté sans voile.

LUI

» Parmi ces aventures amoureuses il chantera vos exploits guerriers et les nobles entreprises que vous avez exécutées en cette guerre: en ces vers pompeux et héroïques il immortalisera votre mémoire sur la terre. Il me semble que je vois déjà la Renommée voler de pays en pays, sonnant partout de sa trompette, et que je vous vois déployant au vent Tétendard des Malcontents contre le Pape. »

Ainsi s'est exprimé en riant le Toscanella ; Titta aussi s'est mis à rire, mais son cœur est plein d'amertume, car il ne sait quelle couleur donnera sa menterie. Il rêve un moment; puis voyant qu'il ne trouve aucune excuse à sa folie, il forme le dessein de faire mourir le comte pour soutenir que ce qu'il a écrit à Rome 'est vrai.

Plein de cette idée, il se revêt d'une cotte de maille, et, l'épée au côté, il part et s'en va trouver son homme. Le comte s'était retiré au monastère de Saint-Ambroise, où il causait avec les moines. Titta lui fait dire par un soldat de sortir, qu'il désire lui parler. A ce message le comte charge son arbalète, se place à une fenêtre d'en haut

CHAXT XI 115

Et demande à Titta ce qu'il lui veut. « Que vous descendiez », lui répond le Romain. Le comte s'excuse, et voyant que la porte était bien fermée, il lui dit : « Si vous avez quelque chose à traiter avec moi, vous pouvez me parler d'où vous êtes, ou bien montez. » Alors Titta, ne pouvant plus contenir sa colère, outrage le comte de mille injures.

Mais le comte, joyeux et le visage radieux, lui répond : « Vous êtes un homme d'un mauvais naturel de garder ainsi du ressentiment toute une journée ; pour moi, j'ai déposé ma colère avec mes armes, c en est fait. Il ne s'agit donc point, mon cher, de venir faire ici parade de votre bravoure et de faire le fier avec vos vanteries ; sur le terrain du combat, je vous ai rendu raison les armes à la main et vous ai satisfait en champ clos.

» Quand j'étais aussi en colère et que j étais les armes à la main, vous deviez alors vous satisfaire entièrement. Mais à présent, Titta, mon ami, vous vous donnez bien de la peine inutilement; car, je n'ai pas entrepris de guérir les fous ; retirez-vous, et quand votre cervelle sera saine, revenez, je suis certain qu'alors nous nous entendrons; je n'ai, pour aujourd'hui, nul autre démêlé à avoir avec vous; allez vous reposer et dormir, plus tard nous reparlerons. •

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A ces paroles, Titta l'apostrophant de nouveau, lui crie : « Sors donc, misérable poltron, descends, je t'apprendrai qui je suis. » Le comte, sans répondre à ces injures, sent en lui se réveiller le venin de son ressentiment, et, décochant sans rien dire son arbalète, frappe notre Romain d'un jalet au-dessus des reins, et si bien, qu'il vous l'étend du coup par terre. En voyant sa victoire, notre brave Culagne descend et sort pour combattre Titta à outrance.

Lui criant : « Tu en as menti par la gorge, méchant petit romanesque, fourbe, espion ! » Titta, qui avait perdu tout sentiment, entendait à peine ce que l'autre lui disait, mais ceux qui étaient là présents se jettent entre ces deux fiers guerriers et les séparent, emmenant Titta sous sa tente, tout éreinté et se traînant à quatre pattes comme un crapaud.

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« Eh bien ! lui dit Toscanella en le voyant arriver en cet état, eh bien ! au lieu de remercier le ciel du grand affront que vous veniez de faire subir à votre rival, vous vous êtes mis dans la cervelle mille folles et bizarres fanfaronnades, voulant encore que le brave comte mourût; vous l'avez agacé de telle sorte, par vos actions et vos paroles hors de propos, qu'à la fin , d'ime timide et craintive

grenouille qui ne sait mordre, vous avez fait un tigre et un ours.

» Vous avez méprisé la Victoire, qu'avezvous à dire, maintenant qu'elle vous abandonne, s' enfuyant loin de vous? Celui qui cherche et suscite des querelles ne sait pas que la Fortune est femme et que bien vite elle s'envole. » Titta, les yeux fixés en terre, triste, immobile, à ces paroles ne répond pas un mot. Mais il est temps que ma Muse reprenne ses chants de guerre et redise les nouveaux exploits des deux formidables armées.

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