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CHANT DOUZIÈME

ARGUMENT

La trêve expirée, la victoire est indécise. — Le Pap» envoie un légat en Lombardie , Sprangon descend sur le pont pour combattre; mais il est précipité dans Teau, où il se noie. — Les Pétroniens sont défaits dans leurs tenles, leur cœur dur et obstiné s'amollit. — Le légat s'entremet sur tant de maux, et la paix est enfin conclue sous d'égales conditions.

La guerre allait tout de travers. Les Bolonais demandaient des deniers au Pape, qui leur répondait par des coups et augmentait les induits aux étudiants. Ainsi allaient les affaires quand Ezzélin rompit les desseins du Saint-Père par les secours Qu'il donna aux ennemis de Rome; alors le Pape cessa de faire la sourde oreille et écrivit au nonce qu'il arrangeât ce différend.

Dans ce but, il dépêche pour légat messire Octavien Ubaldini, cardinal, homme sage et d'entendement, également ami des Guelfes et des Ghibellins ; il lui donne la crosse et l'arme

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de l'épée, afin qu'il puisse, avec les foudres de l'Eglise et les armes de l'Italie, s'opposer à celui qui refuserait la paix et ses prières.

in

Ce légat, député du Pape, partit sur-lechamp, accompagné d'une nombreuse suite et entouré d'une cour superbe. Mais la trêve était expirée et, sans tarder davantage, les fiers combattants avaient pris les armes, faisant des deux côtés des sorties sur le pont pour tâcher de s'en rendre maîtres, se livrant nuit et jour les plus cruels assauts avec un courage si obstiné que la fleur des chevaliers faillit y périr tout entière.

Un jour, entre autres (c'était celui de saint Matthieu, grand saint et protecteur révéré de l'une et l'autre armée), on se battit de part et d'autre avec une telle furie que les eaux du fleuve en furent changées en sang. Périnte et Péritée s'y couvrirent de gloire par mille hauts faits d'armes, pendant que de son côté la belle Rénoppia combattait bravement à coups de flèches du haut des remparts.

Armée de pied en cap, montée sur la tour Toisine, qui était le clocher de Saint-Ambroise, suivie de ses braves compagnes, Célinde et Sémidée, les gentilles guerrières, Rénoppia, Tintrépide combattante, tend son arc fatal, et.

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dédaignant de viser un but indigne de sa Yaleur, elle choisit les plus braves guerriers, et cinq fois vide son carquois.

Ses flèches vont frapper et tuer sur le pont Paris Grassi, le chevalier Bianchini et Alfeo des Erculani, tandis que, sur les bords de la rivière, elle atteint l'enseigne des Lambertini, Pompeo Marsigli, Cosme Isolani, Lapo Bianchetti, Romule des Angelini, Gabrio Caprari et Barnaba Lignani qu'elle précipite tous au fond des eaux, transpercés de ses traits, avec les deux cousins Fulgerio Cospi et Lambertuccio Grati.

Célinde, pendant ce temps, ne restait pas inactive : bandant son arc, elle décoche un trait contre Pétrone Saint-Pierre, qui s'efforçait d'ouvrir le chemin aux combattants de Crocetta pour arriver sur le pont ; le trait part et vient le frapper au front d'un coup mortel. Sémidée, de son côté, perce au cou Bonconte Beccatelli, qui, en cette rencontre périlleuse, avait tué Anton Borghi et Gemignan Colombo, les précipitant au fond de la rivière.

Rénoppia frappe aussi Girolano PretI, poëte digne d'un honneur immortel, qui pendant quinze ans avait servi à la cour au temps où les fleurs poétiques étaient en mauvaise odeur de sainteté. Il portait un collet à fraise en fttrme de laitue et était vêtu de soie et d'or

de plusieurs couleurs, ce qui fit que, dés qu'il parut sur le champ de bataille, Renoppia visa de suite à cet éclat qui brillait à ses yeux.

Elle le frappe entre le cou et sa fraise à laitue, mais la flèche ne traverse que la peau seulement ; toutefois, Préti pâlit, croyant sa blessure mortelle. L'esprit et la science furent, en ce péril, un obstacle à son courage; car, n'ayant nulle autre pensée que celle de son mal, au lieu de songer à la vengeance^ il cou rut vite se faire panser.

Disant pour son excuse que c'était chose lâche et honteuse que de se battre contre des femmes, et encore plus contre celles qui se mettent en sûreté au haut d'une tour. D'un tait parti de la main de Sémidée l'on vit, dans le même combat, tomber au pied du pont André Caprile qui, le matin même, avait tué un moine. Ainsi, le ciel nous frappe à l'improviste de traits imprévus.

Si la nuit ne fût venue cacher de son noir manteau la lumière dorée du soleil, on eût vu des milliers de merveilleux faits d'armes qui auraient réveillé les plus excellents cygnes du Parnasse, qui les auraient redits dans leurs chants ; le Tasse se serait tu sur ses pieuses guerres, Brancolino sur le bois sacré, le Marin

aurait laissé là son Adonis, et l'Arioste eût cessé de chanter son Roland.

Pendant que se livraient ces rudes combats, le légat était arrivé à Gênes et le nonce lui avait écrit qu'il irait de Bologne à sa rencon^ tre avant qu'il eût traversé jusqu'à Modène. Mais Ubaldini, qui, par expérience, sait que l'on fait peu de cas du rang, si la force ne lui prête le prestige de sa puissance, Ubaldini a fait sans retard arriver de la cavalerie qu'il avait à sa solde.

Le Pape è.'*ir déjà convenu avec les Gténois qu'ils lui fouxUiraient cinq cent mille livres, de sorte que, grâce à cet argent, le légat levait des troupes à son gré. Néanmoins, comme pour cela il lui avait fallu aller à gauche, à droite, il avait quitté le grand et droit chemin, ce qui fit qu'il arriva avec une nombreuse et belle suite aux campagnes de Solera.

Là, accablé de lassitude et de chaleur. Son Eminence le cardinal légat s'arrête à l'ombre, résolu d'attendre en cet endroit le nonce, à qui il dépêche un courrier pour avoir de lui divers renseignements. Pour passer le temps, ses serviteurs lui apprêtent, sur l'herbe verte, cent mets friands et délicieux; il s'est fait ôter ses éperons et mange, par délassement seulement, cent bouchées.

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Après que Sa Seig-neurie a mangé, elle se met à songer, tout en mâchant certain curedents de fenouil ; bientôt on apporte des cartes et une table à jouer, et, tirant de sa poche une poignée de baïoques, Pietro Bardi et monsignor del Nero se mettent à jouer avec lui aux tarots, pendant que de leur côté le comte d'Elci et monsignor Bandino se mettent à jouer au trictrac.

Après avoir joué durant une heure et demie, le légat se lève, et, appelant à lui les deux prélats, ils prennent tous trois ensemble le plus divertissant plaisir à chasser aux grillons qui sautillaient dans l'herbe. Trompant ainsi les longues heures du temps, ils attendent, à la douce brise d'un vent frais et agréable, l'arrivée du nonce. Mais une troupe de gens et de bêtes s'en viennent rompre la chasse juste au plus beau moment.

C'était une troupe d'ambassadeurs envoyés de Modéne avec des mulets, des chariots, des carrosses et nombre de valets et de gentilshommes, députés pour lui faire honneur et inviter Son Eminence à venir chez eux, bien que le Pape Innocent ne leur eût guère donné sujet d'agir avec tant de courtoisie, les Modénais se trouvant, à la cour de Rome, exclus de tous les honneurs et dignités, et traités comme des gens de la plus basse condition.

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Non pas qu'on eût à ]eur reprocher d'avoir jamais trahi le Saint-Siège, mais bien parce que, depuis longtemps et en toute occasion, ils avaient gardé une foi inviolable à l'Empereur, de sorte que ce qui aurait du être pour eux une recommandation à quelque noble récompense, à cause de leur constance et de leur courage, fut le principe d'une haine implacable dans les cœurs.

Ces seigneurs députés apportaient au légat des rafraîchissements de toutes sortes : un quartaut de l'excellent vin de Trebbian, vingtquatre gâteaux dans six corbeilles, une mesure aussi grande qu'une chaudière d'un certain raisiné qu'on n'avait point encore vu à la cour, et, comme chose curieuse et précoce, quarante-cinq livres de saucisses.

Le légat les remercie de leurs gracieusetés, et, acceptant leurs présents, il distribue ces régales entre ses gens. Sur ces entrefaites, le nonce arrive par la poste, coiffé d'un feutre à larges bords et chaussé de bottes. En quelques mots, il instruit le légat des principauxmotifs de la guerre, puis ils viennent tous deux en la ville de Modène qui, en cette circonstance, rend au légat tous les honneurs possibles, pour désabuser le Pape de son erreur passée.

La trêve fut renouvelée, et tous les magistrats de la ville en sortirent pour aller à sa rencontre, jusqu'aux dames mêmes, qui furent au-devant de lui hors des portes, plus d'une demi-lieue vers la rivière, pour lui faire honneur. Le château fat préparé pour le loger et orné de belles tapisseries de tabia rouge; on courut un palio, on donna des combats à la barrière, on fut en masque du matin au soir.

Le nonce fit assembler le sénat dans sa grande salle le jour suivant, et le légat s'y rendit en grande pompe, donnant sur la route ses bénédictions à tout le peuple prosterné sur son passage ; son éminence arrive et prend place sur un haut siège élevé sous im grand dais en broderie ; dès qu'il est assis, d'un air grave et sévère il dit, s'adressant à tous ces vieux porte-calottes:

« Le Pape, qui est le seigneur de l*univerg, le père et le pasteur du troupeau de Dieu, au milieu des soins sans nombre qui l'absorbent de tous les côtés, voyant qu'une si faible étincelîe a allumé un si grand embrasement, le Pape, préoccupe seulement du bien commun et mû par l'amour éternel et divin qui l'inspire, m'envoie vous apporter la paix ; si vous la refusez, il vous déclare la guerre sur la terre et dans le ciel.

• Ce que je vous dis, je le dis aussi à vos ennemis, car le Pape est un père équitable pour tous, et, bien que, soit à tort ou à raison, vous ayez toujours été rebelles a votre sage et sainte mère, et que, tout récemment encore, vous vous soyez joints de cœur et de force à l'impie Frédéric, il ne veut point s'en souvenir, il le chasse de sa mémoire, il l'oublie.

» En ces circonstances, notre saint père le Pape m'envoie au milieu de vous avec ordre de faire la paix entre vous à des conditions jutes et égales, m'ayant commandé d'avoir, d'ici un mois ou deux, à ma disposition, dix mille chevaux sur pied pour mettre à la raison tout rebelle à ses saints projets et à sa volonté; j'ai touché de l'argent à Gênes pour cela et j'ai déjà trente compagnies ici prés sous les armes.

» Le roi de France m'a promis dans deux mois douze mille fantassins; que ferez-vous contre ces forces? Lutter contre elles, c'est folie. Ne vous reposez point sur des secours, quels qu'ils soient; j'en dis autant aux Bolonais. Le Pape sait bien que les deniers à Dieu seront mieux employés à arranger cette affaire que dépensés in élever des tours, des marbres avec inscriptions en sa mémoire, ou à acheter des armes ou illustrer des noms, vaines fumées de la gloire. » il a dit.

En ce temps était alors chef de banque un certain Jacques Mirandola, homme fier, ennemi déclaré de la cour de Rome, d'un esprit turbulent; doué d'une éloquence vive, il répond aux adroites raisons du légat romain, et cela sans bouger de la place où il était assis, et avec toute l'autorité de sa position :

• Le Pape est le Pape, et nous de pauvres hères, nés, je crois, pour n'avv^ir que des souffrances en partage ; c'est pour cela, je crois, que le saint-père nous néglige et nous traite comme le peuple pharisien de l 'Evangile ; si vous nous regardez comme des suspects à cause de notre tiédeur pour vous, c'est votre défiance qui nous fait paraître tels; si c'est à cause de notre dévouement à l'Empereur, que répondre à cela? que votre froideur ne peut te souffrir.

» Entre tous ceux qui servent Dieu, noua sommes les seuls qui ne jouissions point de tout ce dont les autres ont de reste, ne pouvant pas même, comme fils légitimes, espérer eeulement d'avoir part à l'héritage de notre père. De tous les coins de la terre il vient vers vous des nations de tous les pays du monde les plus éloignés ; ils y trouvent un bienveillant accueil, tandis que nous, nos adversaires, nous montrent au doigt comme des exemples de dérision et de moquerie.

» Si les berg-ers deviennent des loups, les agneaux, à leur tour, deviendront des chiea'ï enragés, car, entre tous les outrages, ceux-là sont les plus grands et les plus sensibles, qui nous viennent de ceux que nous avons le plus aimés. L'empereur Frédéric a nos armes et notre honneur, parce qu'il nous garde notre liberté ; il agit envers nous avec un cœur âdèle et sincère, et nous gardons la foi donnée à son empire sacré.

• Non, ce n'est pas pour nous une moindre gloire de garder intacte notre antique liberté, qu'à d'autres d'envahir les Etats i'autrui et de violer la foi jurée aux amis. Mais mes paroles s'adressent à ceux que cela regarde, et non pas à vous, car si le Pape nous prend en affection et se donne la peine, par un zèle tout paternel, de rétablir la paix parmi nous, nous en devons lever les mains au ciel.

» Encore que ce régiment de Pérugiens qu'il a envoyé et ce beau Monsignor qui fait le Jupiter tonnant avec ses foudres qu'il lance contre les Ghibellins, ne répondent guère à ce que vous voulez faire croire; eh bien, si l'amour et la charité guident le saint Père, si l'esprit de Dieu souffle dans ses desseins, eh! de grâce, qu'il écarte la malédiction de cette

Ll gULC E.NLSTÉ. — T. IL. k

terre, que le Pape fasse la guerre aux infldèles.

» Pour nous, nous sommes tous prêts à respecter ses saintes pensées, à faire tout ce qu'il ordonnera, remettant en vos mains tout pouvoir pour conclure la paix et traiter de ses conditions, quelles qu'elles soient; l'honneur intact, qu'il soit fait de nous ce que vous voudrez, de telle sorte que, si l'on veut nous comparer avec d'autres, nous nesoj^ons plus comme des bâtards parmi vos enfants lég-itimes aux yeux de ceux qui nous regardent d'un mauvais œil.

» Ces armes, vous ordonnez que nos bras les déposent; si jamais le temps vient qu'on en ait besoin, si jamais le temps vient que vous leur fassiez appel, soit en Mauritanie, soit dans les royaumes de Syrie, elles répondront à votre appel et vous suivront sur mer, au travers des tempêtes; elles vous suivront à travers les déserts, où elles seront les premières à vous ouvrir les passages qui méuent à la gloire et au salut. »

A ces mots, Mirandola se tait, et le Consistoire tout entier, comme un seul honmie se levant, s'écrie : «La paix, la paix t«»— La paix, soit! répond Tadroit légat, si vous la trouT^z t)0Dne, ce ne sera pas ma faute m.

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votre ville ne jouit pas de ce précieux trésor ; je ne crois pas que les Allemands la rejettent, car ils sont mal conduits et ne s'entendent pas.

» C'est contre eux, et non pas contre vous que le Pape a lancé ses Pérugiens; si toute cette racaille de Germanie n'eût point marché contre vous, le Saint- Père eût empêché et bien vite tant de malheurs d'arriver. Mais Dieu juste donne et dispense à chacun selon ses œuvres: il a versé le remède sur le mal; soyez à l'avenir plus dévots, moins emportés , et cheminez toujours par le grand et droit chemin.»

En achevant ces paroles, le légat se lève et va rejoindre les dames et les chevaliers. Faisant ensuite appeler près de lui les premiers du Sénat, il leur communique ses vues, ajoutant qu'il veut bien rester deux jours à Modène, au milieu des jomtes, des fêtes, des concerts, des plaisirs; ainsi fai't-il, et le troisième jour seulement il se dirige vers Bologne, afin d'appliquer le dernier remède au mal.

La ville de Modène veut se montrer grande jusqu'à la fin; elle fait présent au légat de trente petites rondaches, d'une caisse pleine de très beaux masques, de deux charges de poires de Messire-Jean, de cinquante pains d epices parfaits, de cent petits saucissons, de

deux pots de moutarde excellentissime de Carpy, de deux sarbacanes de cyprès, et, enfin, de trente livres des plus belles truffes.

A son départ, mille cavaliers lui font escorte depuis la ville jusqu'aux frontières, où il trouve l'armée de Modène rangée en bataille, et qui le reçoit au son des fanfares, des clairons et de mille acclamations de joie. Après avoir passé le pont et la rivière, Son Excellence le légat est reçu par les Bolonais et leurs fidèles alliés, et fait, sur les deux heures environ, son entrée en ville avec grande pompe et honneur.

Le jour suivant, pour divertir le légat, les Bolonais lui font voir les dépouilles de l'armée qu'ils ont battue; les prisonniers, les armes, les drapeaux, tous les équipages de guerre qu'ils ont pris ; le roi Enzio lui-même est conduit à ce triomphe. Ensuite, en signe d'allégresse, la république fait jeter par les fenêtres un pourceau tout rôti, ordonnant que chaque année, au jour de la victoire que l'armée a remportée, on fasse la même cérémonie pour en perpétuer la mémoire.

Le lendemain, le légat exprime le sujet de son ambassade en plein conseil, mais il n'est pas écouté avec autant d'attention qu'il se l'était imaginé au commencement de l'afl'aire. Il

parut à chacun fort étrang-e qu'on voulut terminer ce différend avec des conditions égales de part et d'autre; les Bolonais voulurent que le Seau leur fut remis, mais sans vouloir que le roi fût rendu et en devînt le prix.

Le légat fit cette proposition raisonnable : « En retenant le roi votre prisonnier, rapport€z-vous-en, pour ce qui est de tout le reste, à la décision et arbitrage du Pape. » Quand il les vit, à cette nouvelle proposition d'accord, faire la sourde oreille, et que rien ne put les faire changer de sentiment : « Comment î leur dit-il furieux, comment 1 nos amis ont moins de confiance en nous que nos ennemis î

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» Je vous ferai bientôt voir de quelle importance il est de mépriser l'autorité du Pape. » A ces mots, le légat se retire avec toute la cour, non-seulement hors des portes qui ferment ces riches et superbes salons, mais hors de Bologne, et, prenant le chemin de Final, il donne avis à Paulucci, qui conduisait les troupes de Pérouse, que le Pape avait envoyées, de le suivre sans tarder davantage avec ses troupes, à Bouden.

Où, le lendemain, doit se trouver Ario d'Esté, fils d'Aldobrandino; que là il devait remettre en possession du Ferrarais, son ancien domaine, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre du Pape,

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par un bref qui lui avait été adressé pendant qu'il était déjà en route. Le légat appela ea même temps toute la cavalerie qu'il avait laissée derrière lui.

Saling-uerre, comprenant de suite le péril qui le menace, abandonne, sans plus tarder, la défense du pont, et revient au plus vite à Ferrare ; mais à son arrivée, la ville était déjà occupée. R en ne put faire changer de résolution les Bolonais, et ces entêtés de Pétroniens s'obstinèrent de plus en plus en leur sentiment, estimant peu la perte des troupes de Paulucci et de Salinguerre.

De leur côté, les Gemmants, ne songeant qu'à profiter de l'avantage que leur donne la conduite des Bolonais, empruntent secrètement de l'argent aux Lucquois pour payer leur milice exercée à la guerre, pendant que d'un autre côté ils font entrer dans leur camp les Padouans sans tambours ni trompettes, ni aucun cri d'allégresse, faisant semblant d'être inférieurs aux Bolonais en force et en valeur pour augmenter par là la bardiesse de leurs téméraires ennemis.

Mais ils ne s'endorment pas pooir cela; ils font réparer en secret les machbies et les instruments de guerre, pour livrer un assaut la nuit; des ponts pour traverser la rivières ; de

fléclies ardentes pour lancer en l'air des feux d'artifices qui brûleront dans l'eau; puis on dispose en même temps les engins de combat sur terre : ce sont des faux dentelées, et mainte tes autres machines infernales que jamaii n'inventèrent les Grecs.

Ainsi préparés, durant trois jours, les Padouans et les Modénais se tiennent cachés dans leurs tranchées, quand le quatrième jour sort des retranchements des Bolonais et s'avance sur le pont de la rivière un grand homme mal bâti, tout couvert d'une armure de fer et d'une stature énorme, nommé Sprangon de la Palata»

Sa tête est couverte d'un gros casque de bois garni d'un treillis de fer; à son côté pend une épée à l'allemande, et sa main brandit une hallebarde bolonaise. Ce géant, se tournant du côté des Modénais, leur crie : « Lâches fanfarons à grosses panses t Quand sortirez-vous de vos tanniéres, dites, mangeurs de tripes?

» Quoi ! entre tant de poltrons que vous êtes il ne s'en trouvera pas un qui ait la hardiesse de venir se battre avec moi, jusqu'à ce que de nous deux l'un soit victorieux et l'autre mort.» Ainsi dit le géant, et, tout d'abord, personne n'ose répondre à cet arrogant défi, mais l'hésitation est de peu de durée, bientôt sort

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des tentes auténoriennes un guerrier qui vient reconnaître ce fier à bras.

Ce guerrier se nomme Lemizio ou Lemizzon; c'est un petit homme gros et court, habillé à l'antique : de sa main droite il tient un croc, sur son cimier est un perroquet; son bras gauche est armé d'un bouclier de carton doublé de figuier; du reste il est en pourpoint avec des armures de jambes; à le voir, il ressemble à un singe ou à l'ours Martin.

LU

Sprangon, en apercevant ce guerrier sur le pont, se met à lui rire au nez, le raillant bien fort, l'appelle Rodomont, mauvais petit Roland, ambassadeur de malheur. Lemizzon, le regardant fièrement, lui riposte : « Maugrebleu ! vilain pourceau que tu es, nourri de pain moisi, que diras-tu si je te fais sauter dans ce gouffre? »

LUI

A ces mots, St>rangon lève sa rondache et la laisse retomber pour lui fendre la tête en deux : Lemizzon, qui le voit venir, pare ce coup avec son houclier, mais la pointe de la rondache de Sprangon y entre d'un demi-pied, et s'y accroche; alors Lemizzon abandonne son bouclier, et, lançant son crochet au casque de son ennemi, l'accroche par les grilles, et le tire de côté avec tant de violence qu'il le fait choir à la renverse sur le pont.

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A peine Sprangon est-il tombé sur ses fesses que prestement il se relève, saute sur ses pieds et de sa hallebarde, toujours fichée dans le bouclier de carton, frappe Lemizzon sur le dos, Lemizzon se retire, et en s'en allant lance de nouveau son crochet contre Sprangon, mais son coup ne va pas frapper le but qu'il visait; il le dirigeait à la visière du casque, et il descend le long du ventre, prenant Sprangonpar l'aiguillette de ses chausses.

Pourtant ce coup a jeté Sprangon par terre sur ses genoux et ses mains, et dans cette chute fait tomber ses chausses, que Lemizzon venait d'attraper avec son crochet en le lui lançant. Dans la lutte, la rondache se détache du bouclier de carton fendu et rompu ; le brave Lemizzon voit le danger qui le menace, il se relève d'un bond sur ses pieds

LYI

Et frappe au côté Sprangon, qui ne songe qu'à débarrasser ses jambes, et le jette en bas du pont, par-dessus le garde-fou : mais Sprangon, en tombant, a saisi d'une main son ennemi, et l'entraîne avec lui dans sa chute, ne pouvant autrement se venger; iîs tombent enlacés dans la rivière, mais, dés qu'ils sont dans les eaux du fleuve, ils se lâchent, et vont ensemble au fond ; à leur chute, l'eau a rejaillii et le rivage frémit à l'entour.

138 tB êEAU EN1E7J2

Lemizzon, plus dégagé et plus preste, souffle l'écume et lève la tête hors de l'eau, et, nageant là où il voit que les bords sont surs et faciles, se sauve à la nage, au milieu des siens, tandis que Sprangon, embarrassé de ses chausses et de ses armes, reste étouffé au fond des flots, où il sert de pâture aux poissons, et de digue au cours de l'eau.

Lvm

Ramiro de Zabarella, le plus galant chevalier de son temps, mais fier, dédaigneux et irrité contre tous ceux qui voulaient se comparer à lui, se présente armé de pied en cap, et, s'adressant à Lemizzon, après que ce guerrier en a fini avec Sprangon : « Bolonais, lui dit-il, vous nous avez aujourd'hui porté un défi; à nous maintenant de vous le rendre.

» Pour demain, je vous défie tous, sur ce pont même, en combat singulier, à la lance, à répée, et nous verrons alors qui de nous tous aura plus de vaillance et d'adresse aux armes.» Zabarella dit et se tait : un cri unanime de toute la racaille lui répond; son cartel est accepté par tous les braves et fiers chevaliers du parti contraire.

Cétait l'heure où la nuit obscure invite les

sens des mortels aux repos, et où la lune humide joint aux derniers rayons du soleil sa faible et pâle lumière. Le peuple de Bologne, fier et tranquille, et se reposant sur les faveurs passées de la fortune, dormait en pleine sécurité, attendant l'heure où Ramiro Zabarella se présenterait le lendemain au combat.

ns dormaient quand soudain, de toutes parts retentit le cri : «Aux armes ! aux armes !» Ce cri vole d'orient au midi; on entend encore: « aux armes ! aux armes ! » du côté de l'occident, l'air en retentit, tous les rivages en tremblent. A ces cris, nos dormeurs s'éveillent; ils se lèvent en sursaut, épouvantés et, dans une confusion extrême, il vont deci, delà, sans savoir où ils vont; ils reviennent sur leurs pas; les compagnies, se mêlant, cherchent dans l'obscurité leurs armes et leurs drapeaux.

D'où venait cette alerte ? Les Modénais s'étaient tus quelque temps pour surprendre mieux leur ennemi à l'improviste, le resserrant de tous côtés vers son centre, pour le défaire plus facilement, sachant bien que la victoire avait, par ses faveurs, habitué les Bolonais à mépriser toute précaution : les Géminants, prenant donc tout leur temps, surprennent, au milieu de la nuit, les Pétroniens dormant sans défiance, et bien éloignés de s'attendre à une telle surprise.

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Dans cette confusion, la frayeur d'un mien ami, le docteur Scandian, fut grande quand le commandant de Sassolo, réveillé en sursaut au milieu de son somme, vit son lit entouré de gens d'armes, toutefois, ce capitaine ne dit mot, pensant qu'il serait, en cette occasion, imprudent d'interrompre son repos, se disant que "erreur et le trouble étaient seuls la cause de la mine pâle et blême des Pétroniens.

Lxir

Quoi qu'il en soit, les capitaines Bolonais accourent en foule sur le pont; là où le péril leur semble le plus grand. Là, on voit le furieux Eurimédon, à cheval, barrer le passage, et, menaçant et terrible, frapper de tous côtés de son épée à deux mains, faisant tomber sous ses coups, du haut du pont dans la rivière, chevaux et cavaliers taillés en pièces.

D'un coup, il fend la tête à Petronio Casai entre les sourcils jusqu'à la poitrine, coupe la main à Jean-Pierre Magnan, qui, se tournant de son côté, avait le bras levé pour le frapper; 11 lui ouvre le flanc, lui tirant l'âme du corps, dont il la délivre ; poursuivant le cours de ses exploits, Ridolpho Paleotti, sous sa vaillante épée, tombe de cheval, coupé en deux depuis te cou jusqu'au sein.

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Un nombre infini d'obscurs soldats tombent encore sous ses coups, amoncelés en montagne qui s'éléYe au-dessus des flots; il tue et passe; les Padouans le suivent ; il traverse le pont, laissant loii derrière lui barrières et palissades, courant att^ quer les retranchements de front; il arrive, les brise, les rompt et les comble : l'ennemi redouble ses efforts de défense, faisant tout ce qu'il peut pour résister à une telle fureur, mais tout est inutile.

En même temps, le vaillant Ghérard du côté du levant, et l'intrépide Manfredi du côté du couchant , viennent en flanc , portant la mort partout où frappent leurs bras, qui rougissent de flots de sang les rives du fleuve. C'est ainsi qu'avec un plein succès ils font avancer leurs gens au delà de la rivière, sur les bords, qu'à la faveur de l'obscurité, ils côtoient sans bruit, arrivant et se jetant à l'improviste sur l'ennemi, avant qu'il se soit douté de rien.

Ils arrivent, et le feu éclate en cent endroits à la fois des palissades ; de toutes parts, les flammes ardentes se déploient, poussées de tous côtés par le vent ; l'ennemi, plein de terreur, cède sur tous les points et s'enfuit. Pendant que les Géminants combattent vaillamment, la résistance des Pétroniens est faible ; tout cède à l'impétuosité de l'attaque, alors que,

sur l'autre rive, les Padouans renversent et tuent tout ce qu'ils rencontrent su? '.eur passage.

Varisone, frère de Nauticliiero, surnommé depuis ce jour Barison, tue Urban Guidotti et Berlinghiero de Gesso et le Mangano de Galerato. Yarisone avait avec lui Franco, Alviéro et don Etienne Rossi-le- Roux, à qui fut donné ce surnom à la suite de cette terrible affaire, parce qu'il revint du combat tout couvert de sang.

Au milieu de ce désastre, les principaux capitaines de l'armée des Pétroniens viennent se ranger, les armes à la main, autour du préteur de Bologne. Ne voj^ant de tous côtés que ruine et désolation, et qu'il ne peut résister, le préteur perd la tête et s'enfuit tous le suivent et se retirent dans les murs détruits de Castel- Franco, abandonné, où tous ses gens, en désordre, viennent le rejoindre.

Bn cette lutte suprême, les gens de Fane et de Cesena éont taillés eu pièces; l'élite des soldats milanais reste sur le champ de bataille; à peine la cinquième partie de ceux de Ravenne et des Forlivesiens parvient à se sauver à Castel-Franco. Le grand char est pris; le camp et la campagne sont, de tous côtés, jonchés de morts ; tous les chemins et sentiers sont teints de sang ; les tentes et tout ce qui appartenait à l'ennemi devient la proie des flauimes et du pillage.

A la vue de cette déroute des Pétroniens, les Modénais ne reviennent point au pont, ils font passer leurs gens à Castel-Franco, à la suite de l'ennemi, et là, vis-à-vis de lui, dressent leurs tentes non loin du couchant, où, aujourd'hui encore, quand on passe par le grand chemin qui va de Castel-Franco à la rivière, on voit les levées et défenses formidables qu'ils firent alors.

Le lendemain, les Bolonais sortent des tranchées et des murailles de Castel-Franco, s'avancent en armes et se rangent en bataille, demeurant ainsi jusqu'au soir, voulant, par cette attitude, faire voir à leurs ennemis qu'ils ne se regardent pas encore comme vaincus. Pourtant la république, en cette triste conjoncture, a dépêché en toute hâte un courrier au cardinal-légat.

LXXÎV

Lui faisant demander pardon de leur fol emportement, le suppliant de leur venir en aide, lui donnant libre et absolu pouvoir pour arranger toutes choses comme bon lui semblerait, pourvu qu'il les tire du péril où ils sont. A ces propositions, Son Eminence, dissimulant le plaisir extrême qu'il éprouvait de voir abaissé l'orgueil des Pétroniens, feint d'être désolé de leur défaite ; il dit et revient en la ville du Pûtta.

Le Sénat s'assemble aussitôt, et le cardinal*

i4i LE SEAD EXLEV^

légat Ira tient ce discours : « Mes amis, je re- Tiens au milieu de vous avec la même confiance que j'emportais de vos bonnes dispositions en vous quittant l'autre jour, bonne volonté que je n'avais pas lieu d'attendre de vous, ne vous ayant fait nul bien à vous, que je croyais les ennemis du Saint-Siège, tandis que je vous ai trouvés humbles et soumis à votre seigneur et maître, pendant que nos anciens amis, trop fiers d'un premier succès, ont manqué à leur parole et se sont moqués de nous.

» Bientôt Dieu a puni leur orgueil, et maintenant que je vous ai ouvert le chemin de la victoire en privant vos ennemis les Bolonais du secours des troupes des Pérugiens et du corps d'armée de Salinguerre, je viens de nouveau vous demander de me laisser le pouvoir que vous maviez donné d'être l'arbitre souverain de vos différends : confirmez-moi derechef ce pouvoir absolu, avec condition que votre honneur sera saut, je vous le promets, je vous le jure. •

A ces paroles, Mirandola se lève et répond: « ISIonsignor, de même que ma patrie ne se laisse point abattre par la mauvaise fortune, de même la prospérité ne l'aveugle point ; le pouvoir que l'autre jour elle vous a donné, aujourd'hui elle vous le confirme ; elle n'a qu'un désir : soyez, Monsignor, aussi magnanime en vous en servant qu'elle est prompte et généreuse en vous le donnant. »

Lelégat remercie^Nresseig-neursles Sénateurs, puis, sansretard, partie même jour de Modène. Bientôt la paix est conclue et signée entre les ieux partis, à la grande satisfaction de tous, et avec une vive reconnaissance pour le cardirai, qui fait publier, dés le lendemain, les ccnditions de celte paix ; et, laissant le Seau aix Modénais, et le roi de Sardaigne aux Bclonais,

Pendant que de part et d'autre on devra remettre en liberté les prisonniers faits par les Jeux partis, et que chacun échangera les places, tes terres et le pays que réciproquement l'on s'est pris. Telle fut la fin de ces guerres et querelles, et le jour de la Toussaint, au point du jour, chacun, quittant la campagne, revint dans ses fojers pour y manger joyeusement son oie.

O vous, bonnes gens, dont l'attention soutenue m'a joyeusement suivi jusqu'au bout, sachez, bonnes gens, que cette belle et grande histoire est véridique : elle vous eût semblé autrement agréable et amusante si j'eusse su mieux vous la chanter; mais il faut tenir compte de la bonne volonté à qui fait de son mieux. Bonnes gens qui la lirez, vivez heureux et longtemps,

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