PRÉFACE
Ces pages, malgré leur titre, ne sont pas écrites pour satisfaire la curiosité excitée et pour répondre à ces questions que chacun se fait : La paix ou la guerre sortira-t-elle des complications actuelles? Le congrès de Carisruhe , comme celui de Prague de 4843, sera-l-il dissous avant d'être ouvert, et n'aura-t-il servi qu'à cacher le dessein arrêté de commencer une guerre sanglante, sans cause avouée et sans autre résultai qu'un bouleversement de l'Europe au proSt de la révolution ?
Les événements auront peut-être répondu avant que ces lignes aient paru. J'aime mieux étudier la situation elle-même qui a créé ces événements et qui doit les dominer.
Le fragment que je publie est détaché d'un
livre plus étendu qui n'est pas achevé, d'une Étude sur la France et la révolution, comprenant dans son cadre la restauration, le gouvernement de juillet, la révolution de 18i8 et le second empire.
Les parties essentielles de ce fragment sur le second empire sont écrites depuis plus d'un an. J'ai eu peu à y modifier, et les événements qui se sont développés depuis , au lieu de changer mespremières appréciations, les ont confirmées.
Ce n'est donc pas un livre de circonstance que je publie, c'est moins encore un pamphlet. Étranger à la France, je n'ai ni les passions des admirateurs qui applaudissent à tout, ni les passions des partis hostiles qui blâment tout. L'approbation me coûte moins à exprimer, que la critique ou le regret. J'ai parlé des succès avec sympathie et des fautes avec tristesse. Je souhaite que l'empire ait le temps daccomplir l'œuvre de réparation que la Providence lui a confiée et que la digue élevée par lui contre la révolution reste forte. Je crois, si l'empire tombait, que son héritier immédiat serait la révolution; dès lors il |ne m'est pas
permis, malgré mes vœux ea faveur de la liberté politique et du gouvernement représentatif, de désirer que la succession du second empire soit ouverte. Mes prévisions sont donc plutôt des craiates que des espérances.
J'ai choisi la forme du dialogue, parce que cette forme me laissait plus de liberté pour en- / visager les faits par leurs côtés divers et quelquefois opposés, pour corriger, par des objections, des thèses qui pouvaient paraître trop absolues , pour placer des doutes au revers de prévisions que je crois justes , mais auxquelles je n'ai pas la prétention d'attribuer l'infaillibilité, pour mieux faire ressortir, en un mot, les convictions que je défends.
L'idée fondamentale des Dialogues politiques dont je publie aujourd'hui un fragment , est l'examen de celte question ; La France et, jusqu'à un certain point l'Europe, sont-elles entrées, depuis ce siècle , dans la voie d'une décadence qui commence, ou bien les événements et les révolutions que la France et l'Europe traversent , sont-ils une épreuve d'où sortiront la résurrection et le progrès ?
Les acteurs de ce dialogue sont un homme d'État et un puWiciste chrétien.
L'homme d'État envisage les événements au point de vue politique, à la lumière de l'expérience et de l'histoire; il est enclin à croire à la décadence. Le publiciste les considère plus spécialement au point de vue religieux : il croit à la rénovation sociale et politique et au progrès chrétien. L'un craint plus qu'il n'espère; l'autre espère plus qu'il ne craint.
Je sais qu'en faisant paraître des pages détachées d'un livre dont l'ensemble sera ainsi moins bien compris et apprécié , je nuis à son intérêt et à sa valeur; mais comme c'est moins, je l'espère, l'amour-propre que le devoir qui me l'a dicté , il m'a semblé que celte étude sur le second empire serait lue avec plus d'utilité aujourd'hui, à la lumière des faits qui se pressent, que demain, quand peut-être les conseils ne pourront plus être écoutés.
Dans le premier dialogue , j'étudie la situation extérieure de la France , depuis l'avénement de riapoléon III à l'empire, la guerre de Crimée et l'alliance occidentale jusqu'aujour-
d'hui. Dans le second, j'examine d'abord s'il n'était pas au pouvoir des puissances de donner une solution pacifique à la question italienne , CQ la raiiachaot à la question d'Orient, afin d« trouver dans celle-ci de sérieuses compensations àdes sacriGces possibles ; j'envisage ensuite le côté religieux de la question d'Orient et de la question italienne. Dans le troisième, j'apprécie la situation intérieure de la France impériale.
L'empereur, chaque fois qu'il a parlé, dans le discours du 7 février ou dans le Moniteur, a fait un appel solennel à l'opinion. Tous ceux qui ont une plume ou une voix ont le devoir de répondre à cet appel. Il me semble que l'empereur doit préférer un langage calme, loyal et franc, aux accents d'une presse sans sincérité et sans dignité ou aux calculs d'un silence boslile.
La Belgique neutre et placée au confluent de In France, de l'Angleterre et de l'Allemagne, est un bon terrain d'impartiale observation. Je n'invoquerai ni les fonctions ministérielles que j'ai remplies ni ma carrière politique déjà lon-
gue, comme un tilre àétreécouté ; j'aime mieux rappeler que depuis deux ans je suis eu dehors de la politique de mon pays et que je puis exprimer une opinion sur la situation européenne, sans engager une autre responsabilité que la mienne.
BacuLLU, IS avril 1889.
PREMIER DULOGVE.
POLITIQUE EXTifRIEUEE.
La FraDM et li rérolutioD. — U second empire. — La Ruerre de Crimée et l'altiance occidentale; résulUts. — La politique du Congrès de Paris anlitbise de la politique de laguerre d'Orieal.— L'Europe de 181S dissoute. — L'alliance occidentale brisée.— La révolution et ses progrès. ~ L'Europe des traités et l'Europe des Dalionalités. — Question italienne. — La France et l' Autriche en Italie. — Politique du Piémont. — Paroles du prince de Hetternich en I8S0 sur le second empire. — Les deux discours et les deux politiques : 1899 et 1S4B ; Napoléon III et H. Guizol.
LE PUBLICISTE
Nous assistons, depuis plus de soixante ans, à l'une des plus grandes révolulioDS dont l'histoire fera mention ; les craintes des uns, les espérances des autres, l'inslinct de tous, en mesurent assez l'étendue et la profondeur.
Dans nos entretiens précédents (1), nous nous
(I) Dans ces premières pages et dans d'autres endroits de ce dlilogne, je rappdie les entretiens qui ne sont pas publiés.
sommes demandé sï celt« révolution, objet de la conlradiclion des hommes, mystère obscur et scellé par la Providence, exaltée par les uns comme le bien, maudite par les autres comme le mal, était un progrès, une décadence ou une épreuve.
Vous croyez à la décadesce; je crois à la résurrection par répreuve : Lazare, veni forai. Je ne nie aucun des symptômes de décomposition politique el sociale que vous avez décrits; si je n'étais pas chrétien, si je n'avais, pour étudier la situation contemporaine, que les lumières de la politique et même de l'histoire, évidemment mes prévisisîons seraient les vôtres. La France et l'Europe, plus vieilles que ne l'était le monde romain ans jours des grandes invasions qui l'engloutirent, livrées au dissolvant du rationalisme qui détruit tout symbole religieux, de la démocratie radicale qui ruine toute institution politique et du socialisme qui mine les bases essentielles de la société, la France et l'Europe seraient placées sur la voie qui mène aux abîmes. Mais je suis convaincu que le christianisme n'a pas dit son dernier mot à l'humanité; qu'il y a dans ses fécondes entrailles autre chose que le moyen âge et le monde moderne ; que les af^Uoations sociales de la vérité religieuse qu'il possède et qu'il garde, ont une richesse
— ÎZ -
ioépuisable et des ressources iaatteodues. Vous envisagez les questions plutôt par le cAté politique ; c'est pour cela que vous doutez et que vous craignez ; je considère plutôt leur côté religieux, c'est pour cela que j'espère.
Aux époques de traDsformalion où l'àcUon divine est prépondérante, ou l'action humaine s'annule pour ainsi dire, l'imprévu gouverne, car l'imprévu (t'est Dieu. Les hommes politiques qui voient chaque jour leurs plus sages calculs d«joués, sont faciles et enclins à désespérer. Les mécomptes du présent leur font nier la foi dans l'avenir. Mais le salut sort des cbàlisienls mêmes, s'ils sont acceptés, et des le<;ons des ruines, si ces leçons sont comprises. Les calastrophes considérées comme irrémédiables deviennent une épreuve que l'on traverse et une expiation qui sauve.
L'HOHHE D'ËTAT.
Oui, si la leçon en eiïet est comprise et si l'expiation est acceptée! Mais je vous ai dit, dans nos entretiens précédents, pourquoi je l'espérais peu. J'ai étudié avec vous l'histoire de notre temps et spécialement la lutte engagée entre la France et la révolution. J'ai indiqué le caractère de celte révolu-
lion, la force destructive et croissante dont elle dispose et l'unité doctrinale , sociale et politique k laquelle elle tend. Nous l'avons suivie daus sa marche ascendante; nous avons vu qu'elle est forte surtout par les auxiliaires , les complices de son triomphe depuis soixante ans : la classe moyenne el les gou- Ternements. Nous avons lâché de faire la triste et courte histoire de cette classe moyenne, de ce tiers État, depuis 1789, date de son avènement, Jusqu'en 18i8, date de sa déchéance que le suffrage universel delà république commença, et qui fut consommée sous l'empire. Nous avons cherché, à cette lumière, à découvrir les enseignements que nous offraient la chute de hi reslauratlou et de la monarchie de juillet, et les événements de 1848. J'y ai vu bien des choses qui tombent ; vous avez cru y découvrir bien des choses qui naissent et qui se relèvent. Nous nous sommes arrêtés au seuil du second empire; francbissons-Ie.
Vous m'avez promis hier vos appréciations sur la situation extérieure de l'empire ; je vous écoule.
LE PUBLICISTE
Vous savez quels ont été mes regrets et quelles' sont mes espérances. J'ai vu tooiber avec tristesse
les deux monarchies transacUonnelIes de 1814 et de 1830 qiil semblaient devoir apporter à la France l'alliance du passé monarchique et des insUluUons modernes, de la slabiliié el de la liberté politique; la paix, la prospérité et l'ordre au dedans, l'induence agrandie au dehors. Voilà mes regrets. Mon espérance est de voir la France revenir à sa constiiulion, c'est-à-dire à la monarchie tempérée et représentative sous une dynastie ou sous uue autre. Je crois qu'un pays qui est arrivé, après un travail de plusieurs siècles, à la liberté politique, ne peut la perdre sans dérailJance, et doit la retrouver après l'avoir perdue, sous peine de mort.
Je crois que la France a plus besoin encore de paix que de gloire, plus besoin d'institutions à relever et à féconder que de frontières à étendre. li^le a conquis son unité territoriale ; elle a perdu son unité monarchique et sa vie politique. L'œuvre intérieure est donc la première à entreprendre ou à achever. Je ne veux pas dire que la France n'a pas de mission extérieure à exercer, au contraire, et nous le verrons ; mais cette mission n'est pas celle qu'avait rêvée le premier empire et qui n'a été qu'une mission révolutionnaire, destructive el désastreuse pour la France j la mission dont elle est aujourd'hui chargée est de mettre sou influence au service de
l'ordre européen, du principe conservateur et de la pensée civilisatrice et chrétienne dans le monde : gesta Dei per Franco». La fidélité que Napoléon III a gardée jusqu'ici à celle mission est le secret de sa fortune ; le jour où il manquera de cette fidélité commencerait le déclin du règne.
J'ai gémi de voir la monarchie, tombée dans le piège de 1848, ne pas retrouver assez de Torce pour se relever et en sortir, et ne pas rencontrer dans les deux branches de sa dynastie, ni en 1 848, ni en 1 850, ni en 1853, un roi qui se présente, se nomme, s'impose et que la France eût été prête à accepter.
Lorsque l'empire fit ce que la monarchie ne sut pas tenter, je fis taire mes préférences et j'attendis. Je souhaitai le succès à ce nouvel essai de gouvernemeni en France.
J'ignore quelles sont les destinées de l'empire; cela dépendra beaucoup de lui-même et plus encore de Dieu. Je suis la politique impériale avee une curiosité souvent étonnée et quelquerois inquiète ; J'applaudis Ji ses succès qui ont été les succès de la France; je redoute les fautes que l'on prépare, qui peuvent encore être évitées, et qui seraient les aalheurs de l'Europe.
Napoléon III a trompé les prévisions des hommes politiques. B lui est arrivé ce qui arrive aux hommes
marquésparla Providence poar desdesseins ignorés: les événements sonl venus d'eux-mêmes au-devant de lui; il ne les a pas provoqués, il ne les a pas créés, il les a probablement peu prévus; il les a suivis et il s'en est servi. On serait étonné, si l'on assistait à la naissance cachée des grands événements, de voir de quelles causes infimes ils sortent, et combien peu y participe l'action directe des hommes auxquels Tbistoire en fait remonter l'honneur. Les gouvernements subissent les faits bien plus qu'on ne pense; ils les acceptent et en proRtent quand ils sont sages; ils ne savent pas s'en servir et ils les gâtent, quand ils ne le sont pas ; l'historien fait souvent de (ont cela et après coup des synthèses arbitraires.
Qaand on vit Napoléon III fonder le second empire sur le suffrage universel et sur l'armée, et le dater de 1789, on crut et l'on dut croire qu'il serait idt ou lard un empereur démocraliqae au dedans et un empereur révolutionnaire as dehors; qu'il allait reprendre les traditions du premier empire, préparer les revanches de Waterloo, chercher à renverser l'Europe de 181ÎÎ, remettre ea question les traités sur lesquels repose la paix générale et le maintien des Etats historiques.
On se souvint du rêve que le prisonnier de
Sainte-Hélèoe légua à son successeur, comme la pensée et le système qu'il avait le regret de n'avoir pu réaliser : substituer à l'Europe de l'histoire et des traités, les grandes unités géographiques de races et de langues : les Français, les Anglo-Saxons, les Allemands, les Slaves, les Ilaltrns, les Espagnols, ce qu'il appelait la confédération des grands peuple» (ï). C'est précisément le rêve même de la révolutioD.
(I) Nous lisons dans le Uimorial de Sainie-BUine. —- 6 novembre 181 e.
I Une de mes plus grandes pensées avait été l'agglomération, la t concentration des mêmes peuples géi^raphiques qu'ont dissons, I morcelés les révolutions et la politique. Ainsi l'on compte en < Europe, bien ([u'épars, plus de trente milliiHis de Français,
• quinze millions d'Espagnols, quinze millions d'Italiens, trente ( millions d'Allemands ; j'eusse Touin fai re de cbacun de ces peuples I un seul et mtme corps de nilion. C'est avec un tel cortège qu'il I eût été beau de s'avancer dans la postérité et la bénédiction des I siècles. Je me sentais digne de cette gloire!
■ Après celte simplification sommaire, il eût été plus possible de
• se livrer ï ta chimère du beau Idéal de la civilisation ; c'est dans t cet élat de choses qu'on eût trouvé plus de cbances d'amener I partout l'unilé des codes, celle des principes, des opinions, des ■ sentiments, des vues et des intérêts. Alors peut-être, à la faveur « des lumières universelleœenl répaO'lues, devenait-il permis de ( rêver, pour la grande famille ettropiettne , Fa^Heation du Cm' ( grii amirUxiin ou telle de* AllPHlCTvo^s de le Grite; et quelle
On se rappela ces paroles solennelles de Louis- Napoléon devant ta coar des pairs : Je représenle une cause, celle de l'empire; un principe, celui de la souveraineté du peuple; une défaite, Waterloo. On n'avait pas oublié que le prisonnier deHam avait écrit qu'i( n'y a jamais chez les peuples libres de gouvernement assez fort pour réprimer la liberté à l'intérieur sans donner la gloire au dehors (1) ; on ssngea à Strasbourg et à Boulogne, on craignit la politique des hasards et des aventures; on se demanda si la pensée du règne nouveau serait la guerre, comme la pensée des deux règnes précédents avait été la paix.
C'est pour cela que les classes politiquesen France restaient à l'égard de l'empire inquiètes ou hostiles, que l'Angleterre hésilaît,que les puissances du Nord refusaient d'appeler l'empereur mon frère et mon cousin; que la France demeurait isolée entrelcs défiances de tous ; que le czar comptait tellement sur cet isole^
< perspcctiie alors de Torce, de grandeur, de jouissances, de I prospérité ! Quel erand et magaiSque spectacle !
f . . . Qaoi <iu'il eu soit, cette agglomération arrivera t6t ou ( tard parla force des choses; l'impulsion est douoée, et Je ne. I pense pas qu'après ma chule et la disparition de moD système il t y ail en Europe d'autre grand équilibre pouible que Vagglomif Tolioa et la cosFËDËajkTiofl des ghakds fedples.
(1) L. N. Bonaparte, t. Il, page lOÔ.
méot et cette ImpulsisaDce de la France, qa'H cml le momeitt venu de tenter en Orient la fortune que la Russie y attend et y prépare depuis Pierre le Grand.
Deux ans plus tard, l'empire se trouvait à la téie de l'alliance occidentale qui réalisait pour la France ce que les rêves les plus ambitieux n'auraient pu Taire espérer. L'empereur séparait ainsi l'Autriche de la Russie et brisait le faisceau des alliances de 181 S; il s'assurait l'alliance de l'Angleterre dans des conditions plus fermes et plus indépendantes . que celles oiterles à Louis-Philippe ; il plaçait la Russie dans tlsolement où la France se trouvait elle-même, après 1848; il était au sommet des influences européennes. L'empereur parvenu recevait aux Tuileries, comme autrefois Louis XIV, les rois et les reines, les héritiers des royaumes et des empires empressés de courtiser la haute fortune du successeur de celui que l'Europe laissa mourir seul sur le rocher de Sainte-Hélène.
Comment Napoléon III a-t-il conquis aussi rapidement cette situation inattendue? En trompant toutes les craintes de l'Europe, par une politique sage que les événements ont favorisée et bénie.
Il a rappelé, dans le discours du 7 février, quelle a été cette politique : • Rassurer l'Europe, rendre à > la France son véritable rang, cimenter étroitement
■ l'alliance avec lAngleterre, prouver par la décla-
■ ratlOD de Bardeaux : l'empire c'est la paix, que
■ rhériticr de l'empereur Napoléon ne recommen- « ceraît pas une ère de conquêtes, mais inaugn- I rerail un système de paix, qui ne pourrait être « troublé que par la dèfmise des grands intérêts
■ nationaux. »
D'après ce programme, les limites territoriales delaFrancedoivcnlsufQre à sa grandeur; les traités sur lesquels l'Europe actuelle est assise doivent être respectés, puisque ces traités sont la cooditlon de la paix générale el que cette paix est la condition même de Tempire; la politique extérieure de cet empire doit être une politique d'influence et non de conquêtes, une politique de défense des grands Entéréls nationaux et non une politique d'agression coDtre les droits des antres gouvernements, au nom d'une mission chimérique, chevaleresque et révoliilionnaire que la France aurait reçue. Napoléon III a annoncé plusieurs fois que l'œuvre capitale de son fègne serait celle de la pacification intérieure de la France, de l'ordre à y consolider, de la religion à y affermir, des améliorations sociales à y introduire, de la prospérité à étendre, en attendant le jour on 11 pourrait donner la liberté sage pour couronnement à Cet édifice dont la religion et Tordre Tormaien t la base. S.
Comme gage de cette polttiqae de paix et de ci'vilisalion, il donaa son alliance avec l'Angleterre qui est la garantie de la paix politique de l'Europe, et son alliance avec Rome qui est la garantie de la paix religieuse du monde. Le lendemain même du 3 décembre, il disait au comte de Monlalembert qui s'Inquiétait, au souvenir de 1851, delà pensée impériale à l'égard de l'occupation protectrice de Rome : Je puis commettre des foules, mets il en ttt deux sur lesquelles le premier empire est tombé et que je ne commettrai jamais, c'est la rupture avec l'Angleterre et c'est la rupture avec Rome.
Voilà le programme du second empire qui rassura l'Europe et qui fit croire k l'intelligence, à la sagesse et à la sincérité de Napoléon 111. C'était là de la grande et prévoyante polilique, et c'est en la pratiquant que l'empereur a trouvé sa fortune. Au lieu de suivre servilement la pensée oapoléonieaoe que des conseillers fanatiques lui inspiraient, il suivit la sienne et il réussit.
Arrétons-noas un moment à cette sitiiatiou extérieure qui est sortie de la guerre de Crimée el qui a produit Valliance occidentale :
Le lendemain de sou élévation au Irdne impérial, la guerre était ce que Napoléon 111 avait le plus à redouter. La guerre sans alliés, c'était la guerre ré-
volutlonnaire; c'était ]a coalittoa de qualre contre un , c'était renouveler^ sans auçDDe bonne chance, la tentative du premier empire pour trouver le lendemain an second Waterloo.
L'empereur Nicolas I'' sauva Napoléon HI ; le czarcomptailsur soninfiueQcedomtnaDte en Prusse, sur la fidélité obéissaule et aveugle de l'Autriche, sur la connivence de l'Angleterre; il croyaitconserver ses alliés de ISiO et tenir encore une fois la France isolée et à l'écart de la question orîenlale. Il s'est trompé sur tous les points , et ce fut la faute de son règne.
Napoléon III s'empara habilement de cette faute pour sortir de son isolement et pour reconstituer l'alliance anglaise.
Cependant la guerre de Crimée, au début, semblait présentera la France plus de périls que d'avantages. Cette lutte maritime, engagée dans la mer Noire et dans la Baltique, paraissait ne devoir se poursuivre qu'au seul profit de l'Angleterre, à l'aide de l'argent et des soldats de la France.
La Russie est la rivale de l'Angleterre dans toute l'Asie. Elle s'élevait de jour en jour comme puissance maritime, à c6lé des Étals-Unis et en face de la Grande-Bretagne. Celle-ci trouvait l'occasion bonne de tenter une seconde fois la politique de Na-
Tarin el de faire brûler par les canons de la France la flotle russe de la mer Noire et, s'il se pouvait, la flotte russe de la Baltique, en assurant ainsi sa prépondérance maritime.
La France semblait donc destina à devenir dans Vtle guerre, k la suite des vaisseaux anglais, l'Iostrument de la politique britannique.
Ces prévisions logiques des bommes politiques furent trompées : la France, au lieu d'être à la suite de l'Auglelerre, s'est ti-oavée à la téie d'une triple alliance par la fortune de sa politique et par la gloire de ses armes. La guerre de Crimée fut un échec jmli' tique pour la Russie et un échec militaire pour l'Angleterre ; elle détacha l'Autriche deralliance du Nord et constitua l'alliance occidentale qui mit les destinées du monde dans les mains de la France. Toutes les puissances sortaient amoindries de cette guerre, excepté la France qui marchait ainsi vers la suprématie en Europe.
Je conçois qu'en présence de résultats aussi magnifiques et aussi inattendus. Napoléon III ait cru et que le monde ait cru, comme lui, à son étoile.
L'altiance occidentale, qui isole la Russie et met une barrière à ses desseins ambitieux à Constantinopîe, sur le Danube et en Asie, cette alliance substituée aux alliances de 1 81 5 qui isolaient la France,
est l'uD de ces faits d'aotant plus merveilleux, que personne ne l'a préparé ni prévu. Cette alliance est sortie des événements bien plus que des calculs politiques. « Il n'y eut jamais de guerre, a dit Ewart Gladstone, qui, par ses causes ioimédiaies, aurait moins dû avoir lieu. ■
Louis-Napoléon n'y songeait pas quand il souleva, en 18S5, la question des lieux salats. Le czar ue la soupçonnait pas à coup sûr quand II cliargealt le prince MenschikolT de sa brutale mission auprès du sultan; Napoléon III, lorsqu'il donnait l'ordre à l'escadre française de se rendre dans les mers de la Grèce, ignorait si l'escadre anglaise, immobile à Malte, suivrait la sienne; il ignorait plus encore quelle altitude et quel parti prendrait l'Autriche qui faisait des efforts sincères pour assurer la paix. Quand les situations se forment ainsi, avec tous les caractères des combinaisons providentielles, il faut savoir les respecter et prendre garde de les compromettre par des combinaisons humaines et fragiles, inspirées par l'ambition, la rancune, les réminiscences révolutionnaires ou par l'amour de l'imprévu. Ce serait trahir sa mission et manquer k sa destinée. Le succès le plus magnifique est sorti de la première situation, les désastres les plus certains sortiraient de la seconde. L'empire a eu l'Imprévu
pour lui en 18!ii, 11 l'aurait contre lui aujoard'liuî.
L'alliance avec l'Angleterre, c'est la sécurité de la France et c'est la paix du monde; c'est donc le but politique même que Napoléon 111 a assigné à rempire. L'alliance avec l'Autiiche, c'est le caractère conservateur et catholique imprimé à la politique eitérieure de la France, caractère qui ne peut être altéré sans que la politique intérieure de l'empire, soit altérée en même temps. Si l'empiredoit rester, la paix, comme Napoléon III l'a proclamé à Bordeaux, ii faut que l'alliance avec l'Angleterre soiL conservée; si l'empire doit rester catholique, comme 11 en a fait )a déclaration solennelle en Bretagne, il Tant que l'accord avec l'Autriche ne soit pas rompu.
Quand on étudie la situation que l'alliance occidentale a faite à la France, les résultats étonnants qu'elle a produits, quand on considère à quel point celte alliance correspond merveilleusement à la pensée politique et religieuse que Napoléon III a arborée comme étant la pensée du règne, on se refuse à croire qu'il jette par la fenélre celle alliance et ces résultats, qu'il abandonne cette politique qui l'a élevé et ce succès qu'il tient, pour courir après les hasards d'une autre alliance qui n'est pas faite et d'une nouvelle situation qu'il ne tient pas. Une pareille faute, une telle folie seraient de l'aveuglement;
il faudrail se résigner à redire : Quem vult perdere Deut demental.
J'ai dit qiieralliaDce avec l'Angleterre, c'est la sécurité de la France. Napoléon III n'ignore pas que l'hostilité de l'Angleterre a toujours été fatale à la France : à la France de Louis XVI après la guerre d'Amérique et les victoires de SufTren en Orient; k la France de la Révolution et du premier Empire, par le génie dePitt et l'épée de Wellington; à la France de la Restauration, après la guerre d'Espagoe et la couquéte d'Alger; â la France de Juillet, après la cousolidatioD de la conquête d'Alger et les mariages espagnols.
Le prince de Metlernich, dans un de ces longs entretiens qu'il voulait bien m'accorder pendant son exil à Bruxelles, alors que j'aimais tant à l'interroger et à l'écouler, me dit ud jour : C'est une chose sinyuliére que chaque fois que la France arrive à l'apogée d'une grande situation, chaque fois, fatalement, la tuile révolutionnaire lui tombe sur la tête.
t'HOMME D'ÉTAT.
Vous auriez pu ajouter que, chaque fois, cette tuile tombait sur la tète de la France des mains de l'Angleterre.
Tout à riieure, quand vons aurez complété votre appréciation sur la polili<iDe extérieure de l'empire, Je vous dirai la niie»iie. Mais, en attendant, permettez-moi une iolerruplion au sujet d« l'alliance anglaise. ,
Je ne nie pas les avantages qu'elle offre à la France et les garanties de paix qu'elle donne à l'Europe, mais est-elle bien en harmonie avec les principes, les inléréis et les instincts de l'empire? Les alliances ne sont pas des choses arbitraires ; c'est la conformité des principes, des tendances et des iqléréts qui les forme et qui les maintient.
L'empire n'a plus en Europe le même principe politique à défendre que l'Angleterre libérale et représentative. La France de juillet avait levé, à côté de la Grande-Bretagne, le drapeau de la liberté politique, sous lequel venaient tour à tour se ranger, avant 1848, la Belgique, la Hollande, la Suisse, l'Espagne, le Portugal, les États Italiens et la plupart des États allemands. L'axe de l'équilibre politique en Europe chaque jour se déplaçait; au lieu de pencher, comme après 1814, du dHé des gouvernements absolus, il penchait du c6té des gouvernements représentatifs. Ce mouvement, dont la France et l'Angleterre étaient le centre, a été arrêté par la révolution de 1848.
L'inlérét polilique présidait donc à l'alliance de la France et de l'Anglelerre, sous la monarchie de 1830. Trouvez-vous qu'il soit resté le même? La France impériale es l-elle encore l'alliée politique de l'Angleterre parl(?meiilaire, et l'attraction politique ne reotraiDe-t-ellc pas d'une manière irrésistible vers la Russie impériale?
Si l'intérêt politique dilTèrc, si les intérêts commerciaux sont distincts et souvent opposés, l'intérêt religieux sépare plus encore Londres de Paris. L'Anglelerre est une puissance protestante armée de prosélytisme; la France est une puissance cattiolique, et l'empire lient à le proclamer.
Une alliance que ni l'intérêt politique, ni l'intérêt commercial, ni l'intérêt religieux ne cimente, ne me semble ni solide, ni durable, ni vraie. Le désir de la paix peut la conseiller, la peur de la tuile révolutionnaire dont parlait le prince de Metlcrnich et la crainte d'une nouvelle coalition que formerait un nouveau Pilt, peuvent la conserver quelque temps encore, mais une alliance qui repose sur un tel désir et sur une telle crainte ne servirait plus qu'une politique pusillanime que Napoléon III a hautement répudiée comme n'étant pas la sienne.
LE PUBLICISTE
Non ; elle sert une politique de sagesse el de prévoyance qiij a élevé en six aos l'empire au faite des influences européennes. La rupture avec l'Angleterre serait plus qu'une faute, ce serait une folie; elle ouvrirait pour la France celle politique provocatrice que Napoléon 111 a répudiée aussi Iiaulement que la politique pusillanime, et l'une de ces guerres au bout desquelles on découvre l'isolement de la France.
L'alliance anglaise a manqué à la restauration, et c'est l'une des causes de la chute de celle-ci. Le gouvernement de JuilleU'a fondée, entre deux actes hardis etd'one vigoureuse indépendance: l'occupation d'Ancône el le siège d'Anvers. Celte alliance a profondément modillé la situation de 181S au profit de la France; elle a créé en Europe un nouvel équilibredoul cette alliance est la base et donné k ta monarchie de Louis-Pbilippe une paix de dix-huit ans, dontdlefut la condition. Son afTaiblissement a été le signal de l'afTaiblissement de cette monarchie et a préparé la catastrophe qui en a marqué la fin. Elle a sauvé la France dans le naufrage de 184S et elle a élevé le second empire à cette fortune rapide qui a dû étonner ceux mêmes à qui cette fortune a souri.
N'esl-ce rien que cela, et faut-il sacrifier de pareils faits à des théories et à des aventures? faut-il immoler à des idoles politiques le repos du oioode cl les nombreux intérêts que la paix a fécondés?
L'alliance anglaise est donc nécessaire à la France qui remontera un jour à la liberté politique, comme l'Angleterre remonte elle-même à la liberté religieuse, et le dissentiment politique et religieux dont vous parlez, s'il est une objection dans le présent, cessera d'en être une dans l'avenir.
Mais n'oubliez pas que je parle de l'alliance occidentale et de ses avantages, et non de l'alliance exclusive de la France et de l'Angleterre.
Cette alliance exclusive n'est ni bonne ni sûre pour ces deux puissances ; l'Autricbe en neutralise les inconvénients et la complète.
Que la France penche vers l'Angleterre ou vers la Russie, elle a besoin de l'Autriche pour ne pas être à la merci de ces deux puissances prépondérantes. Sans l'Autriche, la France, toujours menacée d'isolement et d'abandon, se trouve à la suite des alliances ; avec l'Autriche, elle les domine.
Lorsque la France n'a que l'Angleterre pour alliée, elle rencontre tout le Nord coalisé contre elle; elle trouve sa porte des Alpes gardée par rAr""'"*^" et sa porte du Rhin gardée par la Prusse ; ell
Russie fdrmer la formidable àrrièré-gârSé de celte coalitioD septentriotiale et menacer tout l'Orient, de coQcert avec l'Autricbe , depuis les bouches du Danube et la mer Noire Jusqu'aux dernières limites de l'Asie. La France se trouvealors assujettie àl'alliance anglaise et sa pôlHIque y est engagée de manière à y perdre souvent soii indépendance et son action.
La coalition del840, que la Russie et l'Angleterre formèrcDt contre la France tenue dans l'isolemeut, n'est pas si loin de nous qu'on ait pu l'oublier. M. Guizot pourra dire, dans ses mémoires, combien l'influrnce de la France a soufTert et combien la politique modérée et intelligente qu'il voulaitfaire prévaloir aété paralysée toutes les fois qu'il a rencontré le mauvais vouloir ou l'opposilioD de la Grande-Bretagne : en Grèce , en Portugal, en Espagne, en Suisse et en Italie.
L'Angleterre pratique une politique trop utilitaire, trop soumise aux vents changeants de ses ioléréls et des circonstances, pour que la France puisse se confier h cette seule alliée. Il lui faut l'Autriche pour garantie et pour contre-poids.
L'Angleterre, de son côté, a besoin , pour alliée, d'une grande puissance militaire sur le contineut, afin déjouer eo Europe le râle auquel elle a droit de prétendre. LaFrancea été cetlealliée en Grimée, mais
la France est une nation trop prépondérante et trop agressive, trop versatile et trop pen assise, trop exposée aux flots mobiles des révolutions, pour qu'elle soit ralliée exclusive de l'Angleterre. Il faut aussi à celle-ci l'Autriche et l'Alleniagne comme garantie et pour contre-poids.
Il ne faut pas perdre de vue quelle est la pensée qui a présidé à la formation de l'alliaDce occidentale : cette pensée, c'est la résistance à opposer à la Russie qui menace l'équilibre politique du monde en Europe et en Asie. Elle menace l'Europe par le panslavisme, par l'Église grecque etl'influence grecque, au nord et au midi ; elle menace l'Asie entière depuis le Caucase et la Perse jusqu'au nord de l'Inde et au nord de la Chine le long des rives de l'Amour, prête à s'avancer vers l'indus et vers le Gange, quand l'heure de la grande lutte entre elle et l'Angleterre ou plutôt entre l'Orient et l'Occident aura sonné. Cette puissance de 70 millions d'hommes, qui grandit en civilisation et en richesse, touche, par ses deux bras étendus, d'un côté l'extrême Europe, et de l'autre l'extrême Asie et l'extrême Amérique. L'entartre tlave et orthodoxe, tel que le parti russe et national le comprend, c'est, dit le Père Gagario, la grande unité politique dans laquelle doivent venir se fondre tous les Slaves à quelque Église qu'ils appartiennent.
et tous les chrétiens orientaux de quelque nation qu'ils soient. Voilà le rêve moscovite dont l'Occident a pu rire un moment, mais dont la réalisation est poursuivie avec une persistance que rien D'ébraaie, même quand on semble quelquefois s'arrêter ou reculer.
Pour conjurer cette menace formidable que Napoléon I" montrait à l'Europe du haut de son rocher de Sainte-Hélène, il ne faut rien moins que la coalition de l'Occident. La France, qui est )a première des nations occidentales, a besoin surtout de l'Angleterre et de l'Autriche pour ce grand dessein . L'Autriche est la barrière naturelle opposée au panslavisme depuis la Pologne jusque sur les rives du bas Danube. La France est trop faible en Orient pour y contre-balancer TinHuence que la Russie y exerce sur la population grecque et slave qui y domine. Il faut que les deux puissances catholiques restent unies en Orient, pour y voir grandir leur protectorat en faveur des nombreuses populations catholiques, arméniennes et maronites, depuis le Danube, où veille l'Autriche, jusqu'en Syrie et à Jérusalem, où doit veiller la France.
L'Angleterre est, de son côté, la barrière naturelle élevée dans tout l'Orient contre les projets de la Russie. L'Angleterre occupe toutes les fortes positions
du sud de l'Asie, comme la Russie en occupe loulcs les positions du nord. L'Aogleterre garde la Médilerpanée et surveille le Bosphore et la mer Noire de Malte, Gibraltar et Corfou; elle dispute la Perse à la Russie; elle lient à Aden et à Perim les clefs des mers de Perse et de l'Arabie; l'Inde est anglaise, et la doUe britannique s'est emparée de la Chine méridionale, à Canton, au moment où les contrées septentrionales de l'empire chinois tombaient au pouvoir de la Russie. L'Autriche et l'Aoglctei're sont donc des alliées naturelles et nécessaires en Orient contre les envahissements de la Russie. La première tient la Russie en échec depuis la Pologne jusqu'aux contrées danubiennes; la seconde, depuis la Méditerranée et la mer Rouge jusqu'à'Calcutla et Canton. Derrière cette immense ligne défensive, la France se tient avec sa grande armée de réserve. Voilà l'alliance occidentale.
Pour la France, rompre avec l'Autriche, c'est donc rompre avec l'Angleterre, c'est l'abandon de la pensée qui a fait la guerre de Crimée, qui devait dicter le traité de Paris et qui unit les flottes de la France et de l'Angleterre dans les mers de la Chine et du Japon ; c'est renverser les paies de la politique que Napoléon III avait inaugurée avec tant de bonheur et de succès.
La questioQ de réqailibre politique u'est plus en Europe, elle est en Asie. C'est là que tes grandes luîtes d'inOuence et de suprématie se prépareut et éclateront; c'est là que les difllcultés européennes se dénoueront, que les ambitions des puissances trouveront des satisfactions et des compensations, nos passions révolutionnaires des issues, le trop-plein de nos richesses des débouchés et le christianisme un monde à reconquérir. L'Asie sera la soupape de l'Europe.
La France, surtout depuis la révolution, a cédé ce vaste champ à ses trois rivales : la Russie, l'Autriche et l'Angleterre ; elle est devenue de plus en plus continentale, lutlaot, dans ses limites, contre l'esprit révolutionnaire. Elle a perdu ses possessions coloniales, sa puissance maritime, et son influence en Orient; elle n'a plus un pied nulle part, ni dans l'océan Indien, ni dans les mers de la Chine et du Japon.
Depuis que ia question orieutale est devenue prépondérante et a pris successivement lés noms de tous les traités qui s'échelonnent depuis celui de Kainardjl,de 1774, jusqu'à celui d'Andrioople , de 1829, et celui de Londres, du IS juillet 1840, la France a été presque constamfnenl tenue à l'écart en Orïem ; elle s'est bornée à brûler complaisamment la flotte turque à Navarin et elle s'est trouvée un
motneot, en 1840, seule contre toates, dans un déplorable isolement.
La guerre de Crimée, non-seulement l'a tirée de cet isolement, mais lui a rendu une influence décisive et inespérée. L'Algérie, ce poste avancé vers TuDÎs, l'Egypte et la Syrie, lui avait ouvert en Orient des destinées que cette guerre a accomplies, et désormais, quand la question orientale sera soulevée, )a France, à la télé de sa marine restaurée et puissante, pèsera d'un grand poids dans les solutions à apporter. En dehors de l'alliance occidentale, deux grands résultats sont sortis de la guerre de Grimée pour la France : la résurrection de sa marine et de son influence en Orient. Quel que soit l'avenir, cela restera.
L'HOUUE D'ËTAT.
Vous parlez à merveille dcTalliance occidentale et de la politique qu'elle aurait pu produire. Mats permettez-moi de vous faire remarquer que tout ce que vous venez de dire ressemble fort à un regret. L'alliance occidentale est dissoute. La politique dont vous exposez le système a pris Qn au Congrès de Paris. L'alliance avec l'Autriche esl détruite; celle
avec l'Angleterre est Lien compromise; l'alliance avec la Russie que l'on rêve et que l'on cherche, n'est pas faite encore ; c'est un problème. Voilà la réalité assez prosaïque et très-peu gigantesque qui sert (i'oinbre à votre tableau. La France a été l'alliée militairederAngleterre, à Aima, à Inkerman et à Sébastopol ; mais au Congrès de Paris, l'alliée diplomatique de l'Angleterre a été l'Autriche. La politique française du Congrès de Paris est précisément l'antithèse (le la politique française de la guerre d'Orient. Vous venez de dire que la pensée qui a évoqué cette guerre, c'est le maintien de l'intégrité de l'empire Ottoman contre l'agression vraie ou supposée de la Russie.
On a voulu arrêter la Russie en conservant l'empire Ottoman, en soutenant celui-ci par des étais nouveaux, en empêchant son alTaiblisscment et son démembrement prématuré. Qu'a fait la France, au Congrès de Paris et depuis? Précisément tout le contraire. Elle s'est tournée contre l'Autriche et l'Angleterre, pour appuyer toutes les prétentions de la Russie. Elle aide au démembrement de ta Turquie, par la constitution d'un État roumain dans les principautés , par l'indépendance du Monténégro qu'elle défend, par les encouragements qu'elle donne ainsi à la Servie et à l'Herzégovine, bien décidées à
Finîter les RouiDaias et les Monténégrins, émancipés de la tutelle ottomane. Tout cela, c'est la vieille politique russe; c'est précisément le plan conça et essayé , en 1 853 , par l'empereur Nicolas , lorsqu'il franchit le Pruth, occupa les principautés et souleva les Serviens, les Monténégrins et les Grecs àe tout l'empire Turc, tentative que la guerre de Crimée Ht échouer.
Quel était l'intépét de la France dans la question des principautés danubiennes? Évidemment le même intérêt que celui de l'Angleterre et de l'Autriche : ne pas laisser détacher une nouvelle ruine de la Turquie pour en faire un État roumain placé sous la main de la Russie. Cela est élémentaire, et les phrases sur l'intérêt de la France qui se trouve partout où il y a une cause juste et civilisatrice à faire prévaloir, sont des phrases et non de la politique.
Deux puissances ont intérêt à voir tenter dans les principautés un essai informe et prématuré de nationalité et de gouvernement parlementaire : la Russie et la révolution, parce que cet essai ne produira que l'anarchie au profil de l'une ou de l'autre.
Je suis émerveillé quand j'entends dire que l'Autriche s'est montrée tracassiére et ingrate, au Congrès de Paris, envers l'empereur des Français qu'elle
a contrarié dans Icules ses vues. Mais on devrait adresser le même reproche à l'Angleterre qui ne s>sl pas séparée de l'Aulriclie dans les débats sur la qaesUon des principautés danubiennes et sur l'iodépendance du Monténégro. La vérité est que l'Angleterre et l'Autriche sont restées fidèles à la politique de l'alliance occidentale, et que la France l'a abandonnée pour en poursuivre une tout opposée. La guerre d'Orient a été faite pour la Turquie et contre la Russie. La politique qui date du Congrès de Paris et qui a été sanctionnée à Sluttgardt, est dirigée, de concert avec la Russie, contre la Turquie qu'on affaiblit et qu'on délaisse, contre l'Autriche que l'on traite en ennemie, contre l'Angleterre qu'on ménage, mais dont on s'éloigne. Évidemment la situation de 1854 n'existe plus (1).
(1) On a voulu mainlenir l'intégrilé de l'empire Otloman et soustraire cet empire aux menaces de la Russie ;voilârobjet de la guerre Ile 1864. Or voyez m qui arrive :
Le démembrement tant redouté a lieu tous les jours, et c'est précisément depuis la guerre de Crimée, conduite pour l'eniptelier, qu'il s'accélËre d'une manière rapide, i ta faveur de la connivence de la Russie et de la France. La Grèce autrerois s'est détachée de ta Turquie et en a marqué le premier démembrement. La constitution des principautés danubiennes sous un seul liospodar, sera le second triompbe de la Russie daus sa politique séculaire en Orient. Ce sera le dcuxiime Ëtat Tonde par la France au proGt do la Russie. <i
Pourquoi cet abandoD de l'alliance occidentale qui ^t pour le second empire ua de ces coups du sort et de Ja Providence qui manqua au premier et
• but que se proposeut les Russea dans les prioclpaalés, a dit judl>
< cieusement le Tima, est assez évident. Longlemps avant la der-
< Dîère guerre, ils avaient coutume de Donsidérer les principautés
< comme faisant partie de leurs propres possessions. Quand il fut
< devenu évident que la Russie se retirerait au delii du Prutb, 1 quand l'Aulricbe eut pris possession de ce pays, la Russie mit ta I avanlIeplaDd'unroyaunierouniaiu sous unprince allemand Slce 4 plan avait abouti, ou aurait eu un second exemple d'un royaume
■ grec établi sur les bords du Danube, commandant les bouches du
■ fleuve, enveloppant les provinces orientales de rAulricbe ot i pouvant agir sur celles qui contiennent une population roumaine. I Par le projet de réunion masquée ou non masquée qui va réussir, ( après avoir échoué au CongrËs de Paris, on aboutira, ajoute
• le Timee, à un petit despotisme sous forme de Constitution, la I prince et le peuple se considérant comme sous la protection de I l'empire russe. >
Voilï la seconde ruine qui se détache de l'édiDce turc. La troisième ruine va s'écrouter aussi, c'est le Uonlénégro. Lord Ctarcndon et lord Halmesbury viennent de révéler à l'Europe (séance du 17 mars) i que le gouvernement I^ançais a déclaré qu'il ne pouvait « se décider !i admettre le droit de suzerainelé de la Porte sur le ( Honténégro ; qu'il inclinait à regarder le Monténégro comme un
< Élat iadépendant. Le gouvernement russe déclara plus tard que
< pour lui cette opinion était une convtclion. > Le gouvernement britannique protesta contre cette prétention contraire au protocole de Paris et i h déclaration faite par le plénipotenUalre russe au Congrès de Paris.
Voici comment lord (Jarendon vient de s'exprimer sur la poli-
qui fait croire aux longues destinées? L'empereur a moDtré trop de clairvoyance et de bon sens pour qu'il soit permis de l'accuser de folie. Or, il y aurait folie à dissoudre à plaisir une alliance et une situation qui assuraient à l'empire la prépondéraoce
llquË russe en Orient : i Celte question du Monténégro fait partie t d'un syaème dont l'erif^teuM s'est révélée dans les prineipaatés
• comme ailleurs. Si l'on vent fomenter l'insurrection et dépouiller I la Turquie de son pouvoir, tantôt dans une province, taotftt dans 4 une autre, il est évident que l'intégrité de l'empire Ottoman, pour t laquelle nous avons fait la guerre, el qui est la base du traité de I Paris, sera bientAt anéantie, et qu'il ne nous reste plus qu'à al^
• tendre ce démembrement de laTurquiequelesgrandespuiesances
• se sont effort^es d'empêcher. En tous cas, j'espère qu'il sera ■ prouvé au monde que nous restons fidèles ^ la politique que nous t sommes chargés de défendre, s
Hier la Grèce, aujourd'hui les principautés, demain le Monténégro, la Servie, le Bosnie et la itoumélie déjà menaçantes, qu'est-ce qite cela, sinon le démembrement au seul proBt de la Russie 1 La Russie n'aura plus besoin désormais de passer les Balkans, d'envo;er des princes porteurs d'ultimatums hautains à Conslantinoplc , d'accepter une guerre en Crimée el de défendre Sébaslopol ; tout cela devient inutile; la décomposition intérieure de la Turquie est assez active, et il lui suffit de la hiter par la formation de pelils Ëtats grecs, roumains et slaves qui se détachent de l'empire Ottoman, à chaque soulèvement qu'en excite dans les populations dont le czar est le pontife et le maître.
Un autre dissolvant de l'empire du Coran, c'est l'émancipalion des chrétiens, et iUauts'en réiouir. La délivrance des chrétiens, la liberté religieuse, c'est la destruction de l'Islam. Une double dissolution s'opère doue sons nos yeux : dissolution intérieure par ïtnim-
et la durée, et cela sans autre but qu'un inexplicable caprice. Si Napoléoff III laisse tomber une situation pareille, avec ses résultats magnifiques et inespérés, c'est qu'il eu entrevoit une autre qu'il croit meilleure, c'est qu'il convoite une autre alliance, c'est qu'il nourrit d'autres espérances, c'est qu'il â un autre dessein.
Voilà ce qu'on se dit à Londres et à Berlin comme à Vienne; voilà ce qui provoque le réveil de la révolution en Italie, l'agitattou sur ie Danube, et ce qui explique les inquiétudes défiantes de l'AlIcmagoe et de l'Europe.
Ou croit trop à la haute intelligence de l'empereur, pour le traiter en enfant capricieux et lui attribuer une politique sans cause et sans but. Pourquoi la rupture avec l'Autriche, le refroidissement avec l'Anglelevre , le doute inspiré à l'Allemagne, la menace jetée à Rome, le délaissement de la Turquie, l'alliance avec le Piémont, adversaire irréconciliable de la papauté et de l'Autriche, la main tendue à la Russie, l'entente franche et cordiale avec cette puissance, proclamée le jour même où l'on ne trouve qu'une parole irritée contre l'Autriche
clpatioti religieuse des chrétiens ;dtssolutioD politique aux Rentières, pu ie démembrement qui s'opère sous l'aclion de la Russie et de 1% France.
et un langage tiède à l'égard de la Prusse et de l'An- 8letepre(l)?
Où est le gpier contre l'AulPiche? Je viens de constater que c'est la France qui a abandonné, dans la question danubienne, i'AuLriche el l'Angleterre restées fidèles it la politique de 18Si, pour se mettre d'accord sur lous les points avec la Russie. A qui appartient le droit de faire des reproches? Ce n'est pas, à coup sûr, k la France impériale qui ne peut pas oublier, sans ingratitude, l'immense service rendu par l'Autricbe à ses alliés de la guerre d'Orient, eu leur assurant une victoire bien difficile à obi en il- sans sou intervention, et en payant ce service par l'épuisemeot de ses finances et par les rancunes de la Russie qui pèseal aujourd'hui sur elle (2).
(1) Btpuis h coDclusion de la paix, a dit remer|ieur,iDes rapparia ntc l'empereur de Russie ont pris le caracIËre de U plat franche ardialilé, parée que nous avons été d'accord sur tous les polols CD litige... J'ai II me féliciter de mes relations avec la Prusse qui n'ont pas cessé J'ètre animfes d'une bienveillance mutuelle ... Quant ï l'alliance de la France et de l'Angleterre, j'ai mis toute ma persévérance â la consolider, et J'ai trouvé de l'autre célé du détroit une keureute réàprociti de tentimenti.... (Discours du 7 février.)
&] Le colonel Catinelli, dans les remarquables Éltute* tur ta gMtliûn ilalienue qu'il a publiées el que le docteur Henri Schid vient de traduire, éiabllt d'une manière irréfutable : 1° que sans l'Autriche, la guerre d'Orient non-seulement n'aurait pas arrêté
Si ce n'est pas pour redresser un grief imagiDairc contre l'Autrlcbe que l'on place l'empire en face du danger d'une guerre générale, ce doit être moins encore pour un amour platonique inspiré par la politique aventurière de la Sardaigne, pour faire un piédestal à M. de Cavour, pour substituer à la grande alliance occidentale la petite et précaire alliance du Piémont; c'est moins encore assurément pour disputer à l'Autriche et aux duchés italiens les traités secondaires qui les lient, et pour susciter d'indignes tracasseries au Pape que l'on avait secouru et que Ton protégeait. Pourquoi donc avoir soulevé rinquiétudeeuropéenne, l'agitation de l'Italie et troublé la paix générale? L'Europe ne croit pas
la cbutedeVempire OttamaD.mais qu'elle l'aurait plutAI occasionnée et accélérée, en provoquant rinsurrection générale des sujets chrétiens de la Porte que l'Autriche a empêchée eu occupant les princl' pâmés et intimant, avant la guerre, son ullimalum du 6 février 1S!U aux Serviens et aux Moolénégrins révoltés; i- que si l'Autriche n'avait pas occupé les principautés, l'expédition de Crimée n'aurai' pu avoir lieu que dans la seconde moitié de l'année ISS3, et l'armée d'Omer-Pacha ne serait pas devenue disponible pour les autres tbéitres de la guerre, en Crimée et en Asie; 3° que sans l'amié de 100,000 hommes que l'Autriche a placée en (lallieie et dans 1 Bukovine, leslOO,000 Russes échelonnés sur la frontière de Pologne se seraient portés en Crimée et auraient rendu impossible la conti Buation du siège de Sébastopol.
à uoe gaerre qui se ferait sans cause et sans espérances; elle croit que Napoléon IH abaudoDue l'alliance occldeutale pour l'alliance avec la Russie, et que l'alliance russe, pour la France, c'est la politique de compensalion et d'agrandissement.
On se souvient de Tilsil et d'ErfuK. A Erfurt, dans son entrevue avec Alexandre 1", Napoléon conservait les grandes limiles de l'empire français de 1808 et la promesse de la main de la sœur du czar, pour l'abandon des principautés danubiennes à la Russie, qui s'en contentait.
Dix-buit mois après l'entrevue d'Erfurt, Napoléon épousait Marie-Louise et coui^uail sou alliance avec l'Autricbe, le 11 mars 1810; deux ans et demi plus tard le premier empire périssait dans les neiges de 1813.
La restauration eut la même tentation que le premier empire. Lors de la guerre d'Orient en 1828 et en 1839, quand la Russie Dt marcher une armée siule Prutb, une alliance fut conclue entre Charles X et l'empereur Nicolas. Le duc de Mortemart réclamait à Sainl'Pétersbourg, pour prix de celle alliance ofTeDslve et défensive contre l'Autriche et l'Augleterre, les provinces bdges jusqu'à la ligne de la Meuse et du Rhin, et le rétablissement de la frontière de 1789 en Lorraine et en Alsace. Un an .plus
tard éclatait la révolution qui renversa Oliarles X, sans qae son puissant allié songeât à le secourir.
Nous sommes à Erfurt ou bien en 1829. Napoléon III soutient aussi aujourd'hui, contre l'Autricbe et l'Angleterre, les prétentions de la Russie à Bucbarest, à Jassy et dans le Monténégro. Napoléon I", pour condiUonde l'abandon des principautés danubiennes à la Russie, exigeait les vastes frontières du premier empire ; Charles X, pour prix de son appui donné aux convoitises de l'empereur Nicolas en Orient, demandait le Rhin. On s'interroge; on se demande si Napoléon III, en accordant à la Russie des faveurs analogues et le même concours, n'a pas d'autres vues que de servir l'ambition russe, de travailler en Europe et en Asie à la prépondérance que la Russie y prépare, et cela sans autre profit pour l'empire et pour la France que celui de ressentir le plaisir de conscience d'avoir suivi une politique désintéressée et chevaleresque. Je voudrais le croire, puisqu'on l'afQrme, mais personne ne s'étonnera que l'Europe doate et hésite , que rAoglelerre surveille la France sur les Alpes, dans la Méditerranée et l'Adriatique, et que l'Allemagne se souvienne que l'Italie est, pour la France, la route historique du Rhin.
Voilà d'où vient la défiance dont on se plaint et que le Moniteur cherche vainement à apaiser.
L'opîoion émue suil atteDli veinent la nouvelle pensée impériale, de jalons en jalons, depuis le congrès de Paris, depuis- l'entrevue de Stultgardt dont le but politique n'a pu être suffisamment masqué par l'entrevue d'Osborue, jusqu'au mariage sarde, au trailé d'alliance avec le roi Viclor-Emmanuel, au discours du 7 février et au congrès bypolhélique de Carlsrube. Elle ycroit démêler une politique qui l'effraye, malgré les assurances qu'on lui donne. La France se demande si Napoléon III trouvera le succès au bout de celle politique qu'on Inaugure, comme on a trouvé le succès au bout de celle qu'on abandonne ?
On échappera peut-être k la guerre, mais on n'écbappera pas à la slluatloii détestable qui est sortie de la politique du congrès de Paris. La guerre de Crimée a été le naufrage de l'Europe de 1815; l'alliance occidentale avait été une ressource providentielle, une planche de salut dans ce naufrage, et vous avez rappelé les résultats qu'elle avait apportés à la France ; mais cette planche se brise, et laisse l'Europe en face de périls ignorés.
Vous l'avez constaté tout à l'heure : le faisceau des alliances de 18IS est rompu. Les traités restent mais les alliances se dissolvent. L'Autriche n'est plus la vieille alliée de la Russie; elle n'est plus la nouvelle alliée de la France; l'Angleterre et la
Prusse, dans l'intérêt du maintien du slatu quo européen, penchent tour à tour vers l'Autriche ou vers la France, selon que le danger parait plus Imminent à Paris ou à Vienne; la Russie se tient i l'écart e( observe les événements pour en profiter. La situation vraie des puissances, c'est pour cliacune d'elles l'isotement. Entre le passé de trente années de paix el d'accord européen qui s'écroule , et un avenir qui n'est pas encore, l'isolement des puissances est le fait qui constitue le présent.
Trouvez-vous cette situation bonne et rassurante? N'est-ce rien que de voir en Europe les alliances traditionnelles déiruiles et remplacées par les défiances, riucertitude et l'isolement? L'alliance occidentale avait ouvert de belles perspectives, mais elles se ferment. Elle aurait pu être, si on l'avait voulu, un grand fait politique, mais elle n'aura été, je le crains, qu'un expédient qui ne survivra pas aux événements qui l'ont fait naître.
Les grandes guerres se jugent par les grands résultats; elles apporlent des conclusions dignes d'elles. C'est le traité de Westpbalie qui termine la ' guerre de trente ans; ce senties traités de 1815 qui viennent clore les guerres de la révolution et du premier empire. Ces traités forment des époques de l'histoire, des dates auxquelles se rattachent un re-
maniement; an équilibre européen, uoe organisation politique cimentée par des alliances sincères et durables. On a dît : TËurope de la paix de Westphalie ; l'Europe de ISIS. Dira-t-on : l'Europe du traité de Paris ou du'lraité de Garlsrube?
La guerre d'Onent a été sans doute une guerre importante, puisque les puissances de premier ordre s'y trouvaient engagées. Mais les résultats politiques ont été nuls et l'impuissance seule est sortie de ce grand effort. Le traité de Paris n'est pas une solution ; c'est no avortement. Il a laissé suspendues toutes les questions soulevées, et il en a suscité d'autres pleines d'orages, comme la question italienne.
La Turquie qu'on voulait guérir, de malade qu'elle était avant la guerre , est décidément morte. Jamais sa situation politique et matérielle ne fut aussi mauvaise. La Turquie a été annulée militairement et politiquement ; elle ne compte plus en Europe que comme un embarras; elle était vassale de la Russie, elle est vassale de cinq puissances en désaccord entre elles. Ou a parlé de la neutralisatioa de la mer Noire, OD aurait dû dire ; la neutralisation de la Turquie, immobilisée et écrasée entre les prétentions opposées de ses maîtres. L'insurrection est en permanence sur toutes ses frontières; ellesuccombe sousia
banqueroute el sotis l'abandon de l'Europe. distraite et iodifTércnte. L'empire Oltomaii n'a plus méoue le fanalisme du Coran pour soutien; la liberté religieuse a tué ou tuera bien tôt, j'espère, ce fanatisme, seule force qui lui restait. Cet empire a vécu de barbarie, il meurt de civilisation. Le traité de Paris est une épitaphe sur un tombeau.
Voilà le résultat pour la Turquie. Regardez des autres côtés : c'était la Russie qu'on voulait amoin*drir et faire reculer, c'est aujourd'hui l'Autriche qu'on veut abaisser; c'était l'alliance avec l'Angleterre à laquelle on tenait, c'est celle qu'on abandonne ; c'était la papauté qu'on protégeait, c'est la papauté qu'on menace ; c'est la paix que l'on proclamait, c'est la guerre que l'on sonîDe; c'est la révolution qu'on a voulu écraser, c'est la révolution que l'on ménage et dont on encourage toutes les espérances ; c'est l'ordre européen qu'on avait mission de rétablir, c'est le cbaos européen que l'on crée. Deux perturbations profondes s'accomplissent en même temps : l'une à l'intérieur des États par la révolution sociale , l'autre à l'extérieur, en Europe, par l'anarchie politique. Il n'y a pas un homme d'État aujourd'hui qui puisse prtvoir ce qui arrivera demain. La dcDancc est entre les puissances ; l'inquiétude est dans les populations ; le doute est partout.
-as -
Nous sommes en présence de I'Idcoddu. L'ioconnu 1 voilà bien le mot de la situation.
On a tenté d'apporter une solution à la question orleatale ; on a fait pour cela une grande guerre et assemblé solennellement un congrès ; nous venons de voir qu'on n'a rien résolu.
Tenez pour certain. qu'on apportera à la question Italienne que l'on soulève la même impuissance qu'on a apportée à terminer la question d'Orient. On la remuera pour la compromettre, pour la perdre peut-être; on ne résoudra rien.
Les puissances le comprennent, et c'est l'une des causes cactiées qui empécbent le congrès de s£ réunir. La France et TAutriche sortiraient du congrès affaiblies ou compromises. Aussi le sort du congrès de Carisruhe pourrait bien être celui du congrès de Prague de 1813, qui fut dissous avant d'être ouvert, et qui permit à Napoléon I" de mieux se préparer à la bataille de Dresde.
Pour la France, plus encore que pour rAutriche, le congrès serait un inévitable échec. Lord Derby vient de déclarer au parlement, et cela devait être, que les traités de 1815 formeraient la base et la condition sine guâ non du congrès.
La France a tort de détester ces traités qui lui suffisent; ils ont été modifiés à son profit en Grèce
et en Belgique; la guerre de Crimée, nous l'avoDs vu, avait détruit les alliances qui en étaient la sanction. Ils tombaient, on les relève. Ces traités, que l'on refusait de nommer dans les discours oHîciels et que l'on déclarait caducs dans les brochures officieuses, vont recevoir une solennelle consécration, si le congrès s'assemble. Voilà où l'on aboutira, après l'altitude épique que l'on a prise, les espérancesquel'on aautoriséeset que l'Italie agitée considère comme un'engagement. C'est pour cela que l'empire aura placé l'Europe au seuil d'une grande guerre ! Toutes les concessions que l'on arrachera à l'Aulriche dans la question secondaire des traités conclus avec les duchés , seront-elles une compensation suffisante à un résultat aussi humble?
Voilà le premier échec; voici le second : La France, depuisdixaos.avançailen Italie; elle occupait Rome el son influence est dominante à Turin. Elle évacuera Rome et laissera Turin et l'Italie sous l'empire d'une réaction puissante contre ce qu'on appellera la trahison de la France.
L'influence de l'Autriche, consolidée à Milan et à Venise, par la sanction européenne et nouvelle donnée aux traités de 181 H; l'influence de la France perdue à Turin et à Rome, voilà, pour l'empire, le résultat clair de celle campagne diplomatique. If
La politique simple : elle y ce de l'Autriche et 1847, elle a sou dirigé contre l'Ai yeux, n'est plus italien à la téli c'est-à-dire la Fr
Dans le cougn ce double but: r.
drie à Modène, légations; la Fr Turin.
La France et congrès, mais el pas un aussi gn
La diplomatie laissera le lendei la veille, les pu troublée, irritée et dont elle se s< mains de laquel princes italiens f armés, le souver à l'égal du sultai gogie européea
toutes les forces qu'elle avait perdues depuis dix années <
L'Europe en est à choisir entre une paix désastreuse sortie d'an coDgrès Impossible, et une guerre dont les suites sont incalculables. Je vois bien ce que l'on détruit, j'aperçois moins ce que l'on fonde.
Une chose déconcerte et parfois épouvante, c'est devoir, dans les temps de révolution comme lenôtre, combien tout y concourt, y aide et y travaille, et combien les forces qui sont appelées à résister, à protester, à combattre, se font complices et donnent l'exemple de la défection.
On reconnaitassez facilement que le principe révolutionnaires'avanceets'éiend, et que le principe d'autorité s'affaiblit; que la foi politique baisse et que la foi religieuse diminue; que les institutions partout attaquées sont de moins en moins défendues ; qu'une grande lutte est engagée entre la société moderne et la révolution. Les gouvernements devraient mieux que personne voir et comprendre ces choses : les voient-ils et les comprennent-ils? n'agissent-ils pas souvent comme s'ils n'étaient pas menacés et attaqués, comme s'ils pouvaient impunément se tourner les uns contre les autres, se diviser, s'affaiblir et permettre à l'ennemi commun de profiter
de ces divisioDs, de ces faiblesses et de ces fautes?
Daos nos entretiens précédents , nous avons étudié la marche ascendante de la révolution, favorisée par l'aveugle complicité de la classe moyenne et des gouvernements.
Il y a soixante-huit ans, la révolution Vêtait que française; il y a dix ans, elle fut européenne; la Russie et l'Angleterre seules y échappèrent; demain elle sera universelle.
N'oublions pas qu'en soixante ans elle a conquis trois dates historiques : 1789 ou plutôt 1792, 1830 et 1848. Elle a su renverser, elle a dévoré successivemeat l'ancienne monarchie du droit, la monarchie de transaction de 1814 et la monarchie constitutionnelle de Juillet.
Tous ces gouvernements élaient forts, élevés sur des institutions traditionnelles et puissantes; ils re~ posaient, les uns sur de longs siècles de gloire et de grandeur, les autres sur la liberté politique, la paix, la modération, sur des majorités homogènes et de nombreux intérêts. Voyez comme ils sont tombés. A chacune de ces trois révolutions, la forcée de résistance des gouvernements et de la société diminue, et la puissance desIrucUvede la révolution augmente. Voyez, à la première révolution française, ce qu'il a fallu dépenser de séduction, d'efforts gigantesques.
d'hommes el de colères pour renverser le trtne ébranlé du faible Louis XVI; il a fallu le prestige de la Constituante el la parole de Mirabeau ; la Législative et la popularité des Girondins; la terreur au dedaas et les guerres colossales aux frontières.
La monarchie résistait en Vendée dans une guerre de géants; l'Europe résistait en se déclarant solidaire. L'arbre de la monarcbie tenait au sol par de profondes racines.
Mais la monarchie de 1814a été déracinée en trois jours ; celle de 1830 l'a été en trois heures.
1848 est, pour la société européenne, une date fatale. La force de la société a diminué; la force du principe révolutionnaire a augmenté. L'Europe monarchique et conservatrice est évidemment afTaiblie et la puissance delà révolution, comprimée mais non convaincue, s'accroil de toutes les défaillances politiques, de toutes les corruptions sociales, de toutes les haines antireligieuses, de toutes les complicités libérales, de toutes les fautes des gouvernemeuls.
Il faudrait opposer à cette marée montante de la démocratie radicale la coalition de toutes les forces conservatrices de la sociélé : les classes politiques, Ieshommesd'ordre,lesgouvernementset la religion. Or, tout cela se divise dans des luttes absurdes, stériles et funestes. Les gouvernements devraient au If.
melns rester les défenseurs des deux priueipes dont Ils vivent : la religion et l'ordre européen, c'est-à-df re le principe cofiservateur.
Les souverains, au contraire, font presque partout de la religion la soupape de leurs règnes, selon le mol deM.L.Veuillot;il6 espèrent que les attaques contre Dieu et l'Église, qu'ils permettent et que souvent ils protègent, distrairont la révolution de ses attaques contre les gouvernements; ils trouvent commode qu'on soulève la question de la papauté, pour qu'on ne soulève pas la leur; vaine IJioheté qui sera punie comme toujours elle le fut.
L'ordre européen, regardez ce qu'ils en font. Plusieurs disaient et croyaient que c'étaient les gouvernements libres et parlementaires qui entralnaiest la société sur la pente des bouleversements. Or, aux deux bouts de l'Europe, ne Toft-on pas les deux empires, tes deui czarismes, qui devraient être les adversaires de la révolution et les soutiens du principe conservateur, s'unir pour dissoudre l'Europe historique , pour soulever ce qu'on appelle ta question itriienne et avec elle les passions, les espérances révolutionnaires et les périls d'une guerre générale, pour attaquer l'Autriche et compromettre Rome : l'Aub-iche, l'adversaire politique de la révolution, et Rome qui en «st l'adversaire religieux? Athlhlir
l'Aulriche, c'est affaiblir l'Europe coDEervajtrice, à l'équilibre de laquelle l'Aulriche est nécessaire dans sa force acluelle; affaiblir la papauté, c'est affaiblir l'Europe cbréU^De tout entière.
Ce n'est pas moi qui vous contredirai. Je mesure comme vous les fautes commises et les malheurs préparés. Cependant je n'en suis pas encore à croire à on nouveau déluge. Les fautes peuvent encore être effacées, eL les malheurs évités. La sîUiatioD de 1848 était pire; le trouble européen étak plus général, Visolemeot des puissances plus cemplet, l'inconnu plus obscur. On en est sorti, et j'espère encore que ce n'est pas pour y revenir sous la conduite des deux empires absolt^ qae vous venez de nommer.
Voyez combien le prioctpe conservalenr en EU' rope est puissant encore. Quand les uns l'abandonr nent, les autres le relèvent. Avant 18i$, c'était l'Angleterre de lord Palmerston qui pratiquait la politique révolutionnaire et semait en Suisse et en Italie les riches moissons de désordre qu'on a récoltées
parloul. Celait la France de Juillet, la Russie, l'Autriche et la Prusse qui défeudaienl le syslème européeo. Aujourd'hui c'est la France et la Russie qui sembleut l'abaudouner; c'est l'Angleterre, l'Autriche, l'Allemagne entière et tout le reste de l'Europe qui le soutienuenl. Cette uniou de l'Europe centrale, si elle est maintenue résolument, est une force et un salut : une force pour l'Europe, et un salut pour l'empire, qu'elle arrêtera sur la pente des fautes.
L'empereur a prouvé qu'il savait avancer, mais qu'il savait s'arrêter. Le point où il peut s'arrêter, c'estia rupture avec l'Angleterre et avec l'Allemagne. Il n'a pas oublié ces paroles prononcées à Bordeaux : « Malheur à celui qui le premier donnerait à l'Europe le signal d'une collision, dont les conséquences seraient incalculables I ■ La paix est sans doule dans la modération de la France et de l'Autriche, mais elle est surtout dans la fermeté que l'Angleterre et l'Allemagne déploieront, eu restant unies et en tenant hant levé le principe européen : ia foi due aux traUét(i).
(1) Oiscoon de ta reine d'Aoj^eterre.
— ei -
L'HOMME D'ÉTAT
Oui, mais, pour cela, il ne faut pas que l'Empereur persiste à tenir haut levé le principe des oalionaUlés, l'un de ceux que la révolution a écrits en tête de son programme. Or, depuis la brochure célèbre et autorisée sur Napoléon III et l'Italie, où l'indépendance italienne et l'exclusion de l'Autriche de la Péninsule sont proclamées comme le but assigné à la politique impériale ; depuis le discours du 7 février qui place l'intérêt de la France partout où il y a une cause juste et civilisatrice à faire préi^aloir. Jusqu'à l'article du Moniteur du 11 avril qui invoque de nouveau ce principe des nationalités que l'empire veut sauvegarder et faire respecter en Italie et qu'il saura respecter en Allemagne, à laquelle il conseille de concilier son organisation fcdérative avec les tendances unitaires dont le principe a été posé dans l'union commerciale du Zollverein, n'est-ce pas toujours la même idée, Yidée italienne qui a échoué à la constituante romaine et à NovareJ'i'cfee unitaire germanique qui a échoué au parlement de Francfort, l'idée slave qui a échoué au congrès de Prague, Vidée magyare qui a échoué au parlement de Pestb, l'idée révolutionnaire de 1848 qui a ébranlé les trônes qu'elle n'a pu renverser et comp
pour longtemps les causes qu'elle voulait défendre et saover ?
£a agitant le principe des nationalités, les deux empereurs d'Orient et d'Occident croient abaisser rAntriche dont ils se vengent. L'un , en arboraut le drapeau du panslavisme, et l'autre, celui de l'italianisme, comptent bien démanteler l'Aub-iche attaquée ainsi le long de toute sa frontière orientale et méridionale. Mais ce n'est pas l'Autriche qu'ils attaquent, c'est la révolution qu'ils résuscitent.
Ce principe absolu des nationalités, tel que la révolution le comprend, et au service duquel on veut mettre l'influence et au besoin l'épée de la France, ce principe, qui est l'ironie de la politique du premier empire, est la négation la plus nette et le dissolvant le plus énergique de l'Europe de l'histoire, des. traditions, des traités et des faits politiques.
La révolution a compromis et finirait par tuer, si elle le pouvait, deux idées vraies en les faussant : la liberté et les nationalités. Elle'a voulu la liberté impossible, en dehors des conditions de l'ordre et de l'autorité ; elle veut les nationalités géographiques, en dehors des réalités politiques, des droits reconnus et8aaclionnés,en dehors des conditions de l'histoire.
On vent substituer une Europe de fantaisie à l'Europe politique des traités; mais laquelle? Qù
s-'arpéiera le remaaiemeDl territorial que l'on veut essayer daus la haute Italie? Redemaudera-t-on à l'Aulricbe la Gallicie et la Hongrie, comme on lui redemande le royaume Lombarde- Véoillea?
Redemandera-t-on la Pologne et la Finlande à la Russie, le Rhin et une partie de la Saxe à la Prusse? laLorraine,l'Alsace,laCor8e et rAlgérieàla France? l'Irlande, l'ÉcoSse et l'Inde, Gibraltar, Ckirfou et Malte à l'Angleterre? à chacune des puissances les alluvionsqne les guerres, les conquêtes, les traitas ont snccessivemeni attachées à leurs terriloires?
Qa'entend-on par nationalités? Le principe de ces nationalités sera-t-il la langue, la race et le sang, la religion, les limites naturelles et géographiques, les limites dérensives et militaires, le système poliUque, les dynasties ? Lequel de ces principes vetit-on choisir? Toutes ces conditions combinées enlreut évidemment dans la formation des nationalités, mais la plupart s'excluent , et laquelle faut-il préférer el faire prédominer?
La nationalité est un mot sacré comme celui de liberté; mais la réYOlution en dénature le sens et d'un élànent de vie fait an moyen de deslniction. • Tonjonrs, dit Gcethe, là où un vide d'idées se < forme , se présente à point nommé un mot -• poor combler ce Tide. » C'est le mot que l'on
agite et c'est le vide révolulionnaire que l'on fait.
Quand on assiste, l'histoire à la main, à la formation des nations dans l'antiquité, au moyen âge et dans le monde moderne, ne voit-on pas partout des races diverses que réunissent les conquêtes, le besoin d'une commune défense, les alliances, les aflinîtës religieuses ou politiques et les intérêts ? Depuis l'empire romain, composé de tant de populations diiïérentes auxquelles Rome a imprimé son caractère latin et national, jusqu'à la nation la plus unitaire des temps modernes, la France, qui fondit ensemble les Bretons, lesProvençaus, les Normands, les Bourguignons, les Gascons et tant de provinces de souche distincte, pour en faire des Français, combien comple-t-on de grands peuples constitués parle seul principe des nationalités géographiques? Aucun.
Regardez aux deux bouts de l'Europe, deux Étais, l'Autriche et l'Espagne, et essayez la valeur du principe des nationalités, en le leur appliquant.
L'Autriche est assurément l'un des États les plus puissants de l'Europe. Depuis le moyeu âge Jusqu'aujourd'hui, la France a soutenu contre sa prépondérance des guerres séculaires, et celle dont l'Europe est aujourd'hui menacée, aurait pour motif 9U pour prétexte hi domination austrienne en Italie.
L'Autriche, depuis le traité de Westphalie, est l*an« des bases de l'équilibre général ; elle a joué le premier rôle dans les coalitions de l'Europe contre la première révolution et le premier empire; die s dicté les traités de 181S; elle est restée puissante ■ depuis. Il y a dans la vieille Autriche, dit l'auteur
< des lettres de Beauséant, une vitalité singulière,
< une merveilleusepuissanceetun étonnant bonheur
* de résurrection ; Je ne sais quelle élasticité qui,
• lorsqu'elle tombe ou s'affaisse, la fait rebondir, « remonter, regrandir, rinvigorire. »
Ëh bien, cette vieille et puissante Autriebe vil de diversité nationale. Son unité politique, religieuse et militaire est forte, son unité nationale est faible.
A l'autre bout de l'Europe, voyez l'Espagne. D'après la théorie exclusive des nationalités, ce devrait être l'Élat le plus robuste du continent; c'est le peuple le plus homogène par la langue, par la race, par la religion et par les frontières. Je ne veux pas calomnier l'Espagne qui doit sa décadence politique à l'absolutisme d'abord et i la révolution ensuite ; j'aime ce beau pays gâté plutôt à la surface par les partis impuissants, que dans le fond riche encore en fécondesressources; mais ceque je veux constater, c'est que par des causes diverses, l'Autriche,' le peuple le plus faible de l'Europe comme aationallté,
est l'un des plus poissanls comme Élat poliiique, et que l'Espagne, l'un des plus faibles au point de vue politique, est le plus bomogèue comme nationalité.
N'allez pas croire qne Je veuille combattre une erreur par une autre erreur, en méconnaissant ce que le principe national a de légitime et de vrai. Quand une nation, formée lentement par le temps et par uu travail d'assimilattoo et de cristallisation politique, est assez mûre, assez homogène, pour devenir un Étatetpour entrer dans les combinaisons d'équilibre général, cette nation éclot à la vie pollliqne, cet État se fonde, il est accepté, il prend sa place dans la famille des peuples et y exerce sa mission d'utilité et de solidarité. C'est ainsi que la Grèce s'est relevée de ses ruines ; c'est ainsi que la Belgique est sortie d'un travail de trois siècles de nationalisation.
Mais ce n'est pas seulement au nomdu principe de nationalité que ces deux peuples se sont constilués, c'est parce qne les puissances ont cru qu'ils pouvaient prendre place dans l'équilibre général et y Jouer un rAle d'atilité européenne.
A càté de la Grèce et de la Belgique, trois autres nationalités réclament depuis longtemps leur droit à l'indépendance politique : c'est la Pologne, c'est l'Irlande et c'est la Lombardo-Vénétie.
Les droits, les raisons puissantes, les sympathies
.uaherseUes se leur ont pas manqué. Pourquoi la Pologne mutilée par un meurb-e politique et à qui l'Angleterre et la France, par U voix de leurs parlements, avaient constammeot dit d'espérer, pourquoi a-(-elle presque perdu cette espëraoce ? Pourquoi l'Irlande affaiblie, appauvrie, lassée par une longue oppression, se résigne-t-elle àrémigratiou et à l'abandon? Pourquoi la haute Italie trouve-t-elle aujourd'hui l'Europe presque entière opposée à ses vœux? Pour deux raisons : la première, qui ne s'applique pas à l'Irlande, c'est parce que la Pologne et l'Italie ont commis la faule de cooSer leur cause à la révolution (1); la seconde, c'est qu'au lieu d'être prêtes à remplir leur mission d'utilité européenne dans l'équilibre établi, elles sont restéesdes embarras et des menaces de guerre générale.
Qu'on ne me dise pas que la Pologne est trop loin et -que l'Italie est plus près. Ce n'est pas la raisoo principale qui a reudu stérile la sympathie envers la Pologne excitée dans la conscience inquiète de
<1) H. Gaizol, dans le second Tolume de ses Hémoires, rappelle les tenlalives faites par la France, en 1831, pour retirer la Pologne de ta voie révolutionnaire dans laquelle elle était engagée. Il crott que si la Pologne pouvait être sauvée, «fêlait en suivant la direction sage que Joseph Chlopicki avait voulu imprimer au mouveiDeift nsliapil et que la démagogie régnant i Yâraotte St dévier et éclMner.
l'Europe. La raison, Casimir Périer va vous ta dire :
« RecoDDattre la Pologne, s'écriaiMI à la tribune
« la veille de la chute de Varsovie, c'était la gnerre.
« J'en appelle à la raison de la cliambre : la France
* doit-elle chercher la guerre? Celte guerre qu'on t nous demande, y pense-t-on? C'est la guerre uni-
■ verselle, objet de tant d'ambitions délirantes, de
■ tant de chimériques passions. En présence des
■ Taits, qui donc ose demander la guerre, non pour
• sauver la Pologne, mais pour la perdre? • C'était doue parce que la question polonaise ne
pouvait être soulevée sans devenir à l'instant même une question européenne , sans provoquer une lutte générale, que ni la France, ni l'Angleterre n'ont pu la poser et qu'elle attend l'heure de Dieu pour être résolue.
La Grèce était uu débris qui se détachait de l'empire Ottoman campé mais étranger en Europe. L'accord des puissances était possible. La lutte circon' scrite dans le Péloponèse ne pouvait devenir universelle. La Belgique, en se séparant de la Hollande, n'altérait pas la position territoriale des grandes puissances; elle modifiait les traités de 1815 mais no isc renversait pas. L'accord européen était donc ; encore ; la guerre générale fut évitéç.
la question italienne n'est-elle pas, comme
la quesltoo polonaise, un problème européen? Peuton y toucher sériensemenl sans remettre en cause les traités de 18IS el la pais générale, sans attaquer une grande puissance, l'Autriche, dans ses limites territoriales, comme on devait attaqiier dans lears possessions les trois grandes puissances qui gardent les débris de la Pologne? Il y a cette différence fondamentale entre la Russie en Pologne et l'Autriche en Italie, c'est que la première refuse d'appliquer à la Pologne courbée soiis l'oppression religieuse les traités de 1815, el que la seconde possède la Lombardo-Vénétie depuis cent quarante ans en vertu de solennels traités qu'elle respecte et qui, il ne faut pas l'oublier, ont été acceptés en Lombardiei en 1814, comme une délivrance du Joug napo^ léonien (1).
La question italienne, c'est donc, comme la question polonaise, une question de guerre générale dans les termes où elle est posée. La Fl-ance de 1831 a rê-
(I) L« colonel Catinetli prouve, en B'appu;raDt tur dct faits et sur 1« témoÎEnagï non siupect de Uaroncelli, de Gualteriû et de rhisloricD CaDtD, que l'accession du rojaume Lofabardo-VënilieD à l'ABiriche en 18K, n'a souleva aucune difficutté et qu'elle eut Umi HDs raire violence aux désirs el aux seatimeots des populations, ei jatsae avec leur assentiment , sans en excepter la population UilanaiM. (Pages 90 et salvanles.)
culé devant celteguerr« qui devait immanquablemeDl l'isoler. La république française de 1849, malgré ses sympathies que la conrormilé des principes faisait naître, a refusé d'envoyer sessoldalsau delà des Alpes pour secourir le Piémont etla cause italieHnedans les plaines de Novare, parce qu'elle a compris que l'isolement était le résultat d'une telle giwrre. La France impériale essayera-t-elle ce que la France de 1831 et la France de 18i9 n'ont pas voulu faire?
Il y avait, en Italie, plusieurs questions, cba^ne assez grosse de difficultés et d'orages, pour qu'on les isolât, qu'on les abordât successivement, à leur heure, qu'on les dénouât par la prudence, de coa- " cert avec les princes italtens, par la politique et bob par la révolution ou la guerre.
Toutes ces questions, celle des réformes, celle des traités et du alalu ^uo lerrjlonal , la question d'unité révolutionnaire ou d'union fédérale, la question d'équilibre entre les ioSuences européennes, la question religieuse, la papauté, toutes ces questions: question italienne, question européenne, question religieuse, catholique, universelle, on les soulève toutes à la fois, on les mêle, on les eoaioad, oo les rend insolubles, ou plutôt on ne les donne k résoudre qu'à la guerre générale.
Voilà la politique que l'on conseille à l'empereur
des Français, et -voyez daus quelles oirceQsUncesoa la lui conseille :
L'Autriche a exercé uae suzeraineté séculaire ai Italie. Noa-seulement elle possédait Milan depuis plus d'un siècle, mais sa prépondérance à Turin , è Naples, à Rome, dans les duchés et dans l'Italie entière était un lait non contesté et accepté par l'Italie et, jusqu'à uo certaia point, par l'Europe. En 181S, le royaume Lombardo-VénitienfutréuniàlabraDche ainée de la maison d'Autriche, la Toscane retourna à la seconde, et Modène h la troisième, comme héritière de la maison d'Esté. Voilà une grande partie de l'Italie aaz mains de la maison de Hapsbourg, i qui on confia la garde des places fortes de Ferrare, de Comacchio et de Plaisance , comme garanties de sa propre défense et du repos de l'Italie elle-même. Turin etlVaples étaient les fidèles alliés de l'Autriche et les soldats autrichiens occcupaient les légations, chaque foisque la oéoessilé les y appelait. L'Antcicbe était doBo la suseraioe de l'Italie. La pensée du congrès de Vienne a été de restituer à l'Italie sesancieos princes et de confier & l'Autriche la protectioo qu'ils réclameratent et le maintien de la paix et de l'ordre. L'Autriche reçut donc de laSaiste^llianoe lanission de protéger spécialement son oeuvre en Italie. ' La restauration, malgré les liens de [MireRté '{[Di
UDJBsaient Naples el Turia à la maison de Boartwo, ne parvînt pas h modifier cette situation au profit de la France.
L'occupation d'Ancôue a été le premier acte de résistance à la suprématie de l'Autriche dans la Péninsule. Malgré ce fait important qui émul l'Europe et inquiéta l'Angleterre, Rome sous Grégoire XVI, Naples sous Ferdinand II, et le Piémont sous Charles-Félix, restèrent tournés du cdté de l'Autriche. L'avènement de Pie IX au ponliflcat ei celui de Charles-Alberl au trône de Sardaigne changèrent la situation. Le mouvement de réformes dans toute l'Italie en 1846 et eu 1847 se produisit sous le souffle de la France libérale qui y soutint les princes réformateurs et qui vit ainsi son influence s'étendre et s'affermir.
Depuis 1848, les faits se sont précipités; la marche ascendante de l'inSuence française en Italie a été rapide. L'occupation de Rome a placé la France dans une position de supériorité manifeste vis-à-vis de l'Autriche gardant les légations. Le Piémont, après la défaite de Novare, a brisé son alliance de trente-quatre ans avec Vienne; il est entré de jour en jour davantage dans le courant de l'Influeacfl française. La guerre de Crimée, le congrès de Paris et le mariage du prince Napoléon avec la fille du roi
Viclor-Emmanuel, ont mis le sceau à l'alliance des deux sonverains et des deux politiques.
L'Autriche recule donc en Italie et la France y avance. Avoir la main haute sur Turin et sur Rome, sur la principale force politique et sur l'immense force religieuse, c'est être hieo prêt de prendre la place qu'occupait l'Autriche dans la Péninsule depuis plusieurs siècles.
Après un tel résultai, ou plutdt après une telle Tictoire, il fallait s'arrêter, ne rien compromettre, et surtout tàcber de Taire accepter ces résultats par l'Angleterre et par l'Europe.
Napoléon ïli ne doit pas oublier que lors de l'occapatiOD temporaire d'Ancâue, lord Grey et lord Palmerstonfurentaccusésdanslepariement de livrer Vllalie à l'ambition de la France.
L'occupation de Rome accrut le mécontentement de l'Angleterre qui ne manquera pas de saisir l'occasion que lui fournit aujourd'hui la France de faire cesser cette occupation.
M. Thlers a dit à la irihune de France, en 1846, que les mariagei eipagnolê étaient la date même de la dit$olvtion de l'alliance anglaise. Peut-être a-t-II exagéré, mais n'est-il pas à craindre que le mol reste vrai à l'égard du mariage sarde qui formerait le pendant des mariages espagnols? L'Angleterre,
qui s'est inquiétée des cODséqueoces loinUtines de ces derniers, à une époque de catioe européeo, quand la France ne s'appelait pas IVcopire «t quand ces mariages ne coïncidaient pas avec le réveil des passions belliqueuses ou révolutionnaires, sera-t^elle tout à fait rassurée en voyant, après roccupalioti de Rome et après l'alliance sarde formée au congrès de Paris, un prince Bonaparte sur les mardics du trône de la Sardaigne, au moment même où le Piémont songe à devenir un grand royaume par la conquête de la Lombardo-Vénétie, et dans «ette Italie où un parti muraliste a levé sou drapeau à Naples et où le souvenir des Caaino est encore brûlant à Rome?
Si la seule occupation d'Ancône livrait, aux yeax de l'Angleterre, l'Ilalie à l'ambition de la France, et si les mariages espagnols ont suffi pour comprometlre son alliance avec la France de juillet, quelles conséquences produiront les faits que Je viens de résumer et qui établissent les progrès accomplis en Italie depuis dix ans par la politique fi'auçaise et la suprématie qu'elle y fonde?
Après avoir ainsi vaincu l'Autriche en influence, vouloir aller plus loin et songer à rompre ses alliances de famille, à ruiner ce qui lui reste d'autorité dans l'Italie centrale, à lui coatestcr les posUions milî-
lâires nécessaires h sa propre défense, et même à lui faire abandoDDer la Lombardic, ce sérail une faute à laquelle il serait difficile de croire, si eHe n'était pas si près d'être consommée. La Lombardo-VénéUe an pouvoir du Piémont, c'est toute la haute Italie aux roains de l'empire; c'est le reste de la Péninsule à sa merci. Sous le nom de l'indépendance de l'Ilalie, on aurait poursuivi et obtenu la domination de la Sardaigne , derrière laquelle se cacherait la domination de la France.
I) est clair qu'un tel résultat ne peut être que la conclusion d'une longue guerre. Demander que la diplomatie le sanctioone et fasse, la veille de la lutte, ce qu'elle ferait le lendemain d'une telle victoire de la France, et croire que l'Autriclie accepte ainsi sa déchéance en Italie sans tirer l'épée, c'est faire preuve d'une étrange naïveté. L'Europe ne consentirait pas k ce déplacement de l'équilibre européen en Italie, sans y opposer une énergique résistance.
Au Keu de celle illusion dont on s'est bercé, et de cïtte faute que l'on conseille à Napoléon III, il y avait une politique intelligente, sage et sûre à suivre en Italie et qui naissait naturellement des faits et de la situation. Il fallait entrer avec l'Autriche eu partage de la prépondérance en Italie; prendre la moitié du protectorat que le congrès de Vienne avait confié
à l'Autriche; placer ainsi la Péninsule sous Tinfluence des deux grandes puissances catholiques du continent, la défendre contre l'aclioa des sociétés secrètes, contre les menées révolutionnaires et les périls des insurrections ; y favoriser les réformes utiles, praticables, qu'indique le progrès des temps, et surtout y faire resplendir le pouvoir bienfaisant de la Papauté.
Au lieu de vouloir exclure l'Autriche de l'Italie, il fallait s'allier à elle; au lieu d'attaquer son influence, il fallait la partager; au lieu de se diviser au profit de la révolution, il fallait s'unir au profit de la civilisation, des causes Justes et des droits légitimes.
On veut plus que des réformes en Italie, on veut une constitution fédérale. L'auteur de la célèbre brochure Napoléon III et l'Italie oppose à l'unité révolutionnaire de la démagogie, runjon fédéralive. Je ne veux ni disculerni examiner ce problème. Pour tout homme de sens Vunilé de l'Ilatie, comme l'unité de l'Allemagne, ne peut se faire que sous la main de fer d'un Napoléon I" ou d'une convention républicaine et tyrannique. Uue pareille unité, composée d'éléments aussi hétérogènes, aussi antipathiques, aussi hostiles que ceux qui constituent les diversesparties de l'Italie, est incompatible avec l'iiidépen-
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dance et la liberté; c'est le régime de 1806 à 1814? L'unité donc est un rêve et une anne de destruction dans les mains dn parti révolationnaJre,
On lui substitue Vunton fédérale. Est-elle possible? Peut-être ; mais, à coup sûr, ce n'est pas dans les conditions qu'on imagine. Une confédération d'États italiens ayant à son sommet religieux un Pape guelfe et libéral et à son sommet politique le Piémont à qui l'on confierait l'épée chargée de la défendre, sous le prolectorat de la France, c'est un rêve impossible ; si une confédération peut exister en Italie, c'est avec l'Aulriche. Avec l'Autriche, la France peut beaucoup tenter en Italie; sans l'Autriche, elle n'y trouvera, comme alliée, que la révolution.
Il faut à une grande union fédérale une (été et un bras. La confédération germanique en a deux : l'Autriche et la Prusse; c'est sur ces deux pèles qu'elle sèment. Lespetitesconfédérationspeuvent se passer de ces hautes directions ; la Suisse pouvait vivre arec l'indépendance cantonale, et encore elle y renonce; mais une grande fédération d'Étals, comme l'est l'Allemagne et comme le serait l'Italie, ne pourrait exislerun seul jour dans de pareilles conditions, sans devenir le lendemain une république. II lui faudrait une tête et un bras, et cette tête et ce bras, qui dans
la pensée du coagrès de Vienoe, étaieot l'Autricbe, pourraient être la France à coté de l'Autriche, si la France le voulait. L'Italie catholique grandirait ainsi, sous le protectorat des deux grandes puissances catholiques et conservatrices de l'Europe; la révolution, ce chancre qui ronge les entrailles de l'Italie depuis cinquante ans , serait dédoitivement vaincue; les intrigues des lords Minto y deviendraient impossibles ; la Papauté et l'Église en recevraient une force immense ; une cause de perturbation européenne serait enlevée ; l'Italie sérail pacifiée, l'Europe rassurée, l'Autriche raffermie, la France prépondérante.
Si quelque chose de grand, de généreux, était possible, c'était cela. Napoléon III, pour accomplir cette oeuvre, n'avait pas besoin de la guerre; au lien de briser l'alliance occidentale que les événements providentiels avaient formée, il la fortifiait; il restait fidèle à sa politique de la paix ; il cootinaait à rassurer l'Europe; il évitait la rupture avec l'Angleterre et avec Rome, double faute qu'il avait juré de ne pas commettre ; il mettait l'influence de la France au service des causes justes, de la civilisation et du droit.
LE PUBLICISTE
Je VOUS interromps pour vous dire, à mon tour, que votre hypothèse ressemble aussi à un regret.
L'HOHHE D'ÉTAT.
Je le reconnais, mais si c'est un regret pour le présent, ce peal être une espérance pour l'avenir.
J'ajoute que, pour accomplir cette œuvre, Ce n'est pas la politiqie de l'Empire qu'il faut mettre à la suite de la politique du Piémont, c'est celle-ci qu'il faut placer à la suite de la politique de l'Empire.
Qu'est-ce que la politique du Piémont? C'est la guerre à l'Autriche et c'est la guerre à Rome ; à l'iiilérét conservateur et à l'intérêt catholique en Italie. La Sardaigne, depuis 1847, est le foyer de l'Hgitation ilaiienne ; c'est là que l'idée italienne est nourrie et eucouragée, que tous les projets de bouleversements trouvent leur centre et leur appui, qu'on rallie tous les mécontentements et toutes les passions ;
■ qu'on y forme, selon l'expression de M. de La-
■ martlne, l'armée de la désaffection et de la haine
■ contre l'Autriche ; » qu'on y entretient le feu allumé pour embraser l'Italie et peut-être l'Europe.
L'Europe n'a-l-elle donc pas le droit et le devoir
de se défendre conlre ces Ërostrates, et n'est-ce pas le premier auquel doit se dévouer le futur Coogrès? La chose est bieu facile: il faut retirer au Piémoal et à l'flalîe révolulioDuaire les espérances qu'on lui avait imprudemment jetées; il faut leur laisser la responsabilité de leur politique et leur reavoyerle mot de 1847 : Ilaliafarada se;\] faut appliquer à l'Italie le principe de non intervention que l'Angleterre a si souvent imposé à l'Europe dans des circonstances moins opportunes.
M- le comte de Cavour a prétendu longtemps, a cru peut-éire vaincre la révolution par le principe national, c'est-à-dire la guerre à l'Autriche, et par le principe libéral, c'est-à-dire la guerre à la Papauté. Mais Mazzini ne veut pas autre chose. Seulement M. de Cavour croit obtenir ce résultat qu'il appelle l'affrancbissement et que Mazzini appelle la rédemption de l'Italie , par la guerre, dûtelle embraser l'Europe, et au profit de la royauté Sirdo-l,omharAe,duRc d'italia sur la tête duquel on placerait la couronne de fer, tandis que Mazzioi veut y atteindre par la révolution, par l'insurrection et le poignard, au profit de la république italienoe et de la république universelle.
Si le Piémont s'est fait illusion, il doït.en être aujourd'hui guéri. La révolution, qu'il croyait écar-
ter par sa politique accourt aujourd'hui sous ses drapeaux. Tous les réfugiés, tous les aveoturiers, tous les meneurs de sociétés secrètes, tous les déserteurs lombards, modeoais et toscans se réunissent à Turin autour de Garibaldi.
Le roi Victor-Emmanuel est forcé d'accepter la révolution dans les rangs de son armée qu'elle déshonore et corrompt, pour éviter le danger de la voir conspirer dans l'ombre et de soulever les masses passionnées. C'est faire soi-même la révolution, pour éviter que d'autres ne la fassent.
L'empereur a déclaré vouloir garder sa liberté et son indépendance, et choisir le mode et l'heure de son action. Il a fait sagement ; mais la main pour arrêter ou pour agir est-elle encore aux Tuileries ? est-elle encore à Turin? Non, elle est sous la lente de Garibaldi. L'allié de la France en Italie, ce n'est plus le Piémont, c'est la révolution. Cet allié est difficile & satisfaire ; il rend impossible la paix que l'on a intérêt et que l'on avait peut-être la volonté de conserver ; il rend périlleuse la guerre qu'il provoque et qu'il exige; il empoisonnera la victoire aussi bien que.la défaite,' en réclamant de la première une part qu'il faudra lui refuser, et en se vengeant de la seconde en incendiant la France et l'Europe.
C'est la politique de 18i7 qu'on ferait, avec
cette difTà^ce qa'ea 18i7 od l'avait commencée arec Pie IX, qui la favorisait, avec Charles- Albert, qui l'arttorait, avec le roi de Naples et les princes italiens qui l'adoptaient, avec i'Eurt^e qui applaudissait, et qu'aujourd'hui on ta reiiouvelierait sans le pape', sans les princes et sans l'Europe, que l'on combattrait.
1847 a abouti à 1848; où irai(-0D a^jourd'bui ? Jecompi-eids l'erreur de 1847; on n'avait pas la leçon des évén^pents. Mais qu'à la lumière de l'expérience on rerasse aujourd'hui les mêmes fautes; qu'on reprenne la funeste politique que lord Palnaerston a pratiquée en Suisse en 1846 et en Italie en 1847, en aUnmaDt de nouveas, aux portes de la France, l'ioeendie qui, en 1848, a mis le feu à l'Europe eqtlère, c'est un aveuglement au<^l il faut être forcé de croire par révideooe et par les faits.
M. le comte de Cav onr et lespartisans de sa politique diraient à la France t * Suivez-nous; nous
■ avons avec nous l'Angleterre qui est moralement « engagée et qui a soutenu notre politique en Italie,
■ avant 1 848 et depuis ; nous avons avec nous l'Al- « leinagne qui eslpoif^uement intértsiie i soute-
■ Qlr te principe des nationalités ; nous avons avec « nous les rancunes politiques de la Prusse et les « rancunes religieuses de l'AIIema^e {tfotestanie
■ contre l'Atitricbe; nous avons les représaillpsdela
■ Russleofmlre l'ingralttudederempereur Fraaçois-
■ Joseph ; nous avoDs poor bous l'Europe et l'opi- « nloa. L'AalricbeestabaadoDDéeet isolée; Jamais • lutte ne se sera ouverte dans des circonstances < aussi magniSques. •
Voilà le langage que le comte de Gavour a dû tenir i Napoléon III dans l'entrevue de Plombi^es. Mais jamais les faits ont-ils donné un plus éclatant démenti aux prévisions d'un homme d'État? On s'est trompé sur tous les pointe, delà même manière que le czar Nicolas I" s'est trompé sur tous les points, en 18S3, quand il comptait aussi sur Talliance de l'Aulricbe, sur la conniveuce de la Prusse, sur l'adhésion de l'Angleterre et sur l'isolement de ja France. La poliUque piémontaise a contre elle l'Europe et l'opinion : l'Angleterre, celle des torys et celle des wbigs, l'Allemagne tout entière coalisée, tous les États secondaires menacés, la Belgique, la Hollande et la Suisse; la Russie elle-même, qui veut bien d'une guerre localisée contre l'Autriche, mais qui craint une guerrç générale, dans laquelle elle serait directement engagée ; elle a contre elle l'opinion , l'opinion à laquelle on faisait appel et qui a clairement répondu d'un bout de la France à l'autre, det régions infimes où se dé-
battent les intérêts vulgaires jasqu'auz conseils de la coaroâae, l'opinioa qui, si elle avait UDe Iribane, UD libre orgaae et un point d'appui pour résister, rendrait aujourd'hui impossible upe guerre qui demaio sera ioévitable et fatale.
« La crainte de la domipatiou française, a dit le
■ Times, a fait de toutes les nations, et de tous M les partis dans chaque nation, des alliés de l'Au-
■ triche. »
LE PUBLECISTE.
Cela est vrai ; l'Auù-iche est aujourd'hui dans une posilioD aussi belle que celle que l'empire avait conquise à la tête de l'alliance occidentale. Mais il «e faut pas que le Jeune empereur François-Joseph commette la faute de compromettre ce magnifique résultat par des imprudences qu'ailleurs on cherche à exciter, daos le but de détouruer les sympathies de l'Allemagne et de l'Angleterre, et de ramener à soi l'opiaioQ hostile.
L'HOHHE D'ËTAT.
Je raisonne au point de vue de la situation qui nous est connue, et non au point de vue des fautes qui pourraient changer cette situation.
Du reste, les fautes de l'Autriche ne pourraient amnistier la France impériale, si celle-ci se laissait
eotralner plus loin daos la politique révolutioBoaire que le PiéfflODt tend à lu) imposer.
Le prloce de Mellernicb, cette calme et pénétraDte raisou, m'a dit un jour, au commeocemeot de 1850, avant doue que M. Tbiers eût proDODcé le mot célèl)re : l'Empire est fait : « La république,
■ en France, marche vers l'Empire. Le futur empe- « reur a de belles cartes eu mains ; il joue bien sod « jeu; d'heureuses chauces s'ouvrent devant lui; • il est habile et heureux ; il ira très- loin. Mais i] a « an écueil à éviter et sur lequel il pourra se brl- « ser : je crains qu'il ne périsse comme empereur « révolutionnaire. »
J'interrompis le prince pour lui dire : ■ Hais Na-
■ poléon me semble l'adversaire de la révolution « qu'il est en voie d'étouffer à l'aide du suffrage « universel. Où donc voyez-vous l'empereur révolu- « tionnaire? • Le prïnce reprit : ■ Ce n'est pas de a cela que Je parle; je pense à 1831; c'est une « mauvaisçpage dans son histoire; s'il périt comme
■ empereur révolutionnaire, c« sera en Italie, et le
■ jour où il y séparera sa politique de la politique
■ de l'Autricbe et de l'Europe. ■
Ces paroles du prince de Mellernicb me rappellent celles qu'il adressa, dans la célèbre entrevue de Dresde, en 1813, à Napoléon I" qui se perdit pour
ne pas tee avoir écoutées. Je voudrais qu'elles pusseot parvenir comme an grave conseil à Napoléon III qui, mieux que personne, saurait en peser la siguiûc^ott et la valeur.
LE PUBLICISTÉ.
Ëmperenr révolutionnaire ! Voilà bien l'écoeU que Napoléon III a su éviter el doit toujours éviter ; il s'y briserait. Ce mol résume votre pensée et la mienne sur le secmid empire.
Il y a trois systèmes qui se disputent liialie: le système révolutionnaire, dont UJeunellalie porte le drapeau. Chasser l'Autriche et chasser le pape; conspirer dans les sociétés secrètes, fomenter les troubles et les insurrections, et établir sur ces ruines la république une et indivisible : voilà les grandes lignra de ce syslènae que M. de Lamartine a défini, h la tribune de 1 848, par ces paroles remarquables :
■ Au point de vue du gouvernement radical, révo-
■ lutionnaire et républicain, qu'y a-WI à faire *
■ Mon Dieu ! la chose est bien simple : allumer le > feu , souffler sur ces diarbous ardents dans la
■ Péninsule; incendier l'Italie; rallier tous les mé-
■ contentements ; former l'armée de la désaffecUon,
■ de la balne contre l'Autriche; se mettre k la (été
! cette, colonne incendiaire, qui aurait traversé
< la Péninsule ; vomir le cratère de cette lation etl
■ ébuUUioD sur le Milanais ; eoSn, se placer par-
■ (oui à la tête, ooR des gonvernemenl» modérés, « mais du mouvement faDatïetue, du mouvcmeot « accéléré; oon-seulemeot de la nationalité, de la
■ fédération, mais de l'unité de la nation répu-
< blicanisée. VoiUi le premier point de vue.
■ Mais quel est t'homme sage parmi vous qui vou-
■ drait l'adopter? C'était allumer la guerre euro-
■ péenne. Il n'y a pas un politique sage qui voulût
■ prendre sur lui la responsabilité de tant de sang • dont une propagande pareille aurait inondé la « péninsule, l'Autricbe et peut-être l'Europe tout
■ en^ërc. ■
Je ne serai pas plus difficile que M- de Lamartioe pour condamner ce système qui ne peut triompher en Italie que le jour où la révolution sera maltresse de l'Europe.
Le second système est celui de M- le comte de Cavour et de Fauteur de la brochure de Napoléon III et l'Italie.
Vous avez justement caractérisé tout à l'beure cette politique : le but dilTère, mais les moyens sont à peu près les mêmes.
Le but, pour M- le comte de Cavour et ses alliés, c'est l'iDdépendaDce de l'Italie constitutionnelle ;
pour Mazzini et Garibaldl, c'esl l'iDdépendance de l'Italie républicaine ; le moyea est le même : exclure l'AtUriche, former contre elle l'armée de la détaffection,de la haine, en ralliant tous tes mécontentements, vomir le cratère sur te Milanais, incendier l'Italie, te plm:er à la tête du mouvement fanatique et accéléré. Or, Mazzini ne veut pas autre chose. Il le veut par l'action révoluLionnaire,et M. deCavour par la guerre nationale ; mais le résultat est le même : la dépossession de TAutriclie et de la Papauté.
La Jeune Italie l'a si bien compris, qu'à l'heure qu'il est elle s'elTace, elle cache son drapeau dans sa poche pour se placer, soumiseetdévouée,souscelui de M. de Cavour; elle ne parle plus de république sociale et universelle ; elle se met dans les rangs de l'armée de l'indépendance , à laquelle elle se borne à donner des soldais et des généraux; elle comprend, par un sûr instinct, qu'on travaille pour elle; elle voit clairement qu'une pais trompant toutes les espéraocesilaiieanessiviolemmeniexcftées, sooOlaDt les insurrections ou aiguisant les poignards, ou bien une guerre contre une coalilion européenne, c'est-àdire une guerre révolutionnaire, sont deux chances presque également bonnes pour elle et dont elle recueillera les meilleurs profils.
M. de Cavour s'est bercé de l'espoir de localiser
la guerre en Italie et de la faire sans l'aide de la révolution ; il a cru désintéresser ainsi les puissances de l'Europe ; permettre à rAnglelerre et à la Prusse de rester neutres et à la Russie d'accorder un appui.
Mais celte illusion doit être à cette heure dissipée. Il est clair pour tout le monde que la guerre ne peut pas plus être localisée en Italie que la révolution ne peut l'élre elle-même. Le premier système , celui de la Jeune Italie, c'est la révolution euro])éenne; le second, celui du Piémont, c'est la guerre générale(t ) .
(I) Ces lignes étaient écrites, qusDil le discours de lord Derby, proDoncé â la Chambre des Lords, dans la séance dul8airil, DOQs est parvenu. Nous en extrayons le passage suivant, qui ciHdmte notre propre appréciation et qui caractérise la pditique de l'Angleterre el de rAllemagnedansleconOtl qui menace d'éclater.
• Hon noble ami est resté au-dessous de la déSnition du danger, en limitant ia probabilité des conséquences désastreuses de celle guerre aux provinces Lombardo-Vénitiennes ou à sa localisation en Italie {appUtu^uemeBi»); seulement si celle guerre éclate malheureusement, l'Italie sera le to^er central on le théttre d'une guerre de la plus sanglante nature, parce que ce sera une guerre de priDcipes et de passions : ce ne sera pas une guerre entre deux grandes nations ou pour quelque objet d'ambition défini; ce sera une lutle qni excitera les principes les plus contradictoires, et développera la plus violente des passions et dont, en ce qui touche l'Italie, on ne saurait prévoir U solution satisfaisante et la cessation.
iHlIords, ilyaplus,laguerreéclatanlenltBlie,il serait superflu d'espérer qu'elle s'arrêtera lli. D'antres passions seront éveillées,
Le rêve de M. le comte de Cavour vant donc le rêve deMazzini. La guerre ne pourrait être circonijcrite en Italie que dans une seule tiypothèse: celle où l'Autriche commettrait la faute dont je parlais loDt
d'autres nallonalitês en conflit se soal^eronl, d'autres Dallons Efront appelées i prendre part à la lutte : la gnerre altumée en Italie déborderabientAtde son foyer et de seslimi tes pourcmbraser l'Europe entière dans une conflagration génÉrale. lApplaudisiemenlt.)
t 11 ne sérail pas difllcile, niilords, comme il ne serait pas sage non plus de tracer Ici le tableau des edïts probables d'une telle complication des afl'aires : je dis seulement qu'il ne serait pas possible à l'Angleterre de voir d'un œjl conpISemeal indilTérent «ne modiHcation de l'occupation du littoral de l'Adriatique ou de notre intérêt ou de no^ puissance dans les att de la Hédltemoée ; l'évenlnalité d'une telle catastrophe exige de notre part la plut grande sollicilude et une entière vigilance pour nous saui^arder contre toute entreprise possible d'une puissance ipelconque. {Applauditumenli.)
1 11 est clair qu'il ne faut que bien peu de déviation des limites précisément définies pour l'Italie pour &ire entrer soua l'empire des pins rigoureuses obligations du traité, l'Allemagne entière dans les complications de la lutte. Son armée entrant en campagne, qu'avient-il delà Belgique, de la Suisse t de l'état des relations politiqiiet et de l'attitude belliqueuse des autres puissances de l'Europe t La perre commencée en Italie, milords, ne sera pas circonscrite, locs' Usée eniblie. L'Angleterre est profondément intéressée an maintien de la paix ; l'Angleterre est disposée i faire de gn»ds sacrifices pour le maintien de la paix ; mais l'intérêt de l'Angleterre , en peT>pétuant la paii , veut qu'elle ne prenne pas une position de nature b la laisser sans défense.
t SI la guerre vient ï éclater, quelles que puissent (trq les cobs^
à rfaeare, de {Jreadre l'initiative de l'sgréssioa à laquelle le PiémoDtla provoque et la pousse, et d'accepter ainsi les torts apparents aux yeux de l'opiDlàn qui veut la paix.
Le Piémont, qui veut celle guerre, qui en a be^ soin, qui atout fait, depuis le oommenoemeatde cette •Hflée.pour la reitdreinévitable; la Rusftie qui a proposé un coQgrès au moraenl même où la mission confiée à lord Cowley allait aboutir, comme pour la faire échouer, s'efforcent de placer l'Autricbe, enveloppée dans des négociations sans issue , entre une faute politique qu'elle commettrait en prenant l'initiative des hostilités, et une faute mililaire vers laquelle OB l'accule : laisser échapper l'occasion de faire la guerre dans des conditions favorables pour elle. Si elle commet la faute politique, l'Angleterre et la Prusse, dans le désir de ne pas attirer la guerre chei elles, saisiront ce prétexte pour rester neutres. La lutte serait donc d'abord limitée au pied des Alpes. Un moyeu resterait peut-être pour l'y enEermer : ce serait une déclaration solennelle faite aux trois parties belligérantes par l'Angleterre, la Prusse
qoences, il sera iadispeu sable et nécessaire que tant que durera notre neutralité, elle soil une neutralité armée , et qu'en tous cas itoos soDgions, de quelque cAté que ce puisse Jtre, au parti que r, la justice et la d^té Dous dicteront. 1 1
et ta.Russie réunies, pour avertir celle de ces parties belligérantes qui prendrait la responsabilité de faire sortir la guerre des limites de l'Italie, qu'elle trouverait toute l'Europe coalisée contre elle. Le» trois grandes puissances neutres doHl la médiatioo aurait été repoussée, serviraient ainsi de témoins au duel de la France et de l'Autriche, mesureraient les épées sur le champ-clos italien, où cette fatale querelle se viderait. Voilà la chance qui, pent-élre» restera d'éviter que la guerre, si elle a lieu, ne devienne universelle et révolutionnaire.
L'HOMME D'ÉTAT
Je souhaite que cette prévision puisse se réaliser, mais j'en doute fort. 11 faudrait que la Russie reprit son rôle conservateur qu'elle semble abandonner. Il faudrait que l'Autriche ou la France, selon que le sort des armes serait favorable à l'une ou à l'autre, put accepter la paix après une première défaite. Il faudrait que la révolution restât spectatrice désintéressée d'une guerre soufDée par elle. Il faudrait que la victoire n'entraînât aucun danger pour l'Angleterre dans l'Adriatique et dans la Méditerranée et aucun affaiblissement pour l'Allemagne sur sa frontière du Tyrol et des Alpes. Voilà bien iespeut-étre et des conditions 1
LE PUBLICISTE
Ob! assurémeat; aussi c'est une bypolbëse que i'ai posée.
Mais Je reviens à ma pensée dont Je m'étais écarté, snr les trois systèmes engagés en Italie.
1^ troisième système est celui de la politique de sngCKse et de raison; c'est de favoriser eu Italie toutes les améliorations qui peuvent se Taire sans la révolution ou la guerre ; c'est de préparer les réformes possibles, en y aidant à la formation d'an parti politique modéré qui n'y existe pas; c'est de labourer la terre, avant d'y Jeter la semence ; c'est surtout d'y semer du grain et non pas de l'ivraie; c'est d'accomplir les réformes ainsi préparées par les princes italiens et par le pape, el uon contre eux, en se mettant d la tête des gouvernements modérés et non à la tète du mouvement fanatitjue et accéléré. Les réformes en Italie n'y peuvent être exécutées que par les princes k qui on oe peut les imposer sans les affaiblir et sans les avilir. Les princes ne peuvent essayer ces réformes que s'ils sont à l'abri de l'action révolutionnaire, l'éternel obstacle à ces réformes. Or, il faut pour cela que l'Europe et en particulier les deux grandes puissances ooBwrvatrlces el catboliques, proleclrices natu-
relies de l'Italie, élèvent cel abri auGouveruemeut italien.
Le Piémont est l'adversaire de cette polUlqae ; mais la France, encore une fois, doit-elle être l'iostnHMRt de la politique du Piémont? Elle n'a pas promis de saivre eeUe politique partout oà elle s'égare [ elle peut exiger que le Piémont soit ramené à la siesne. L'intérêt de la France n'est pas, nous t'avons prouvé l'un et l'autre, de voir l'Autriche exclue de l'Italie, un grand royaume se former aux portes de la France et tenir les clefs des Alpes. L'agraodlssemeDt de la Sardaigne, l'alliée acUielle de l'Empire, peut sourire à Napoléon III; mais les alliances sent éphémères ; le Piémont a été l'allié séculaire de l'Autriche; sera-t-il l'allié séculaire de ta France ? Créer un État de premier ordre au pied des Alpes, comme Frédéric II a créé aux bords du Rhin une Prusse dont le prunier empire a pu peser la puissance k Waterloo, est-ce pour la France une force ou un danger? Qui oserait répondre?
La question italienne, pour le Piémont, estenLombardle ; c'est l'agrandissement et la guerre. Napoléon III a fait au contraire de la paix le programme de son règne ; toutes les fois qu'il a élevé la voix dans lei dernières complications, c'était pour per* mettre d'en espérer le maintien. Pour la France,
la qoesUon iulienoe ne peut donc pas être la guerre ; c'est la dipIomaUe et le temps.
L'HOMME D'ÉTAT
ie suis tout ft fait .de voire avis. Mais on fait quelquefois la guerre, que l'on ueveutpas, quaudon met le pied sur une mauvaise pente qui y mèae. Ce que vous venez de dire de la politique et de l'inl^ét de la France en Italie, me rappelle les mémorables débats ouverts, en janvier 1848, aux deux tribunes de France, sur la révolution suisse qui venait d'être consommée et sur les événements qui grondaient en Ilalie.Je relisais ces débats, il y a quelques jours, et lesnii^rochemeutsavecce qui se passe aujourd'hui, . se pressaient en Toula dans mon esprit.
On était sur le seuil de la catastrophe de février ; le pressentiment de cette catastrophe était dans l'air, ^argé partout d'électricité révolutionnaire. M. de Tocqueville avait pu dire, sans trop étonner personne, que ■ la tempête était à l'horizon, que • les masses n'avaient plus d'opinion politique, mais ■ qu'elles avaient des passions sociales , qu'elles « travaillairal à renverser, non plus un minisire a ou une dynastie, mais la société tout entière. > M. le eonte de Monlalembert, dans un discours bien dçs fob cllé et qui était une prophétie, montrait
l'ordre, la paix européenne, la sécttrilé du monde el de la France, menacés en Suisse par de» hommes qui lançaient, de l'autre coté des Alpes et du Jura, les brandons de discorde, de la guerre et de l'anarchie, et la liberté périssant et disparaissant peut-être pendant de longs siècles.
Ces débats onl été le testameot politique de Is monarcbie de Juillet. Lns à dix ans de disiaDce et à la lumière des événements qui se sont accomplis et qu'on prépare en Europe, ils ont tonte ta solenuîté qu'apportent les leçons de l'hisloire.
En janvier 1818, la question ilalienne était posée comme elle l'est aujourd'hui, mais dans des termes dont Je dois marquer la dilTérence. La France el l'Angleterre avaient en Italie deux politiques opposées, représentées par M. Guizot et par lord Palmerston. L'une appuyait en Italie les réformes <pie les gouvernements et les bommes modérés tentaient d'y accomplir, mais elle combattait tout ce qui encourageait la révolution ou la guerre; c'était la politique de la France. L'autre attisait la révolution et poussait à la guerre contre l'Autriche; elle envoyait dans la Péninsule lord Minto et W. Temple pour y encourager tous les mécontentements, toutes les résistances et toutes les passions ; c'était celle de l'Angleterre. Les rôles ont bien changé depuis, et
l'ADgleterre tout entière , torys et whigs , a repris en 18S9 la politique modérée et conservatrice de la France de 1847 ; lord Derby et lord Palmerstoo ont refait, dans les récentes discassions du Parlement, si remarquables par la netteté et la vigueur de ta politique britannique qui s'y est révélée, les discours de M. Guîzot, dont je vais vous parler.
Rien n'est plus curieux que d'opposer à la célèbre brochure Napoléon III et l'Italie, commentaire anticipé dudiscours impérial du 7 février, te discours que M. Guizot prononça sur la question italienne, le 30 janvier 1848. Ce discours et cet écrit résument et caractérisent les deux politiques. Le discours de 1848 donne la réplique la plus directe et la plus ferme à la brochure et au discours de 18S9.
M. de Lamartine venait d'exposer, dans un langage trës-applaudi, les mêmes idées sur l'Italie et sur l'Europe que celles défendues aujourd'hui par l'auteur de l'écrit dont le retentissement a été si grand et si général.
C'est exactement le même thème : mettre l'influence et.s'il te faut,lesarmées de ta France au service des causes justes et des nationalités ; seulement H. de Lamartine comprenait parmi ces causes Justes et ces natiouatilés opprimées, la Pologne qu'on oublie de nommer aqjourd'hui. L'ortteur et l'écri-
vain répudient la révolution et l'unité républicaine; ils veulent fonder l'indépendaDce ilalienne par l'unUm fédérale. A la tète de cette fédérsUen, ils placent l'un et l'autre un pope libéral; le Piémont aux mains duquel on coBQerait Tépée des rois Lombards pour la défendre. Tous les deux veulent exclure l'Autriche de l'Italie, l'Autriche ennemie dea réformes, obstacle à la nationalité itiUienne et cause permanentede révolution». Les traité», dit l'écrivain, ne seraient invariMe» que si le monde était immobile; atfx traités de ISiS, s'écriait l'orateur, traités qu'on nous a fait signer en tenant la mowi d^ la France captive sur un protocole, il faut substituer- CM traités, non pas signes par des diplomates, mais signés et contresignés par Dieu et par la nature.
M. Guizot moDta h la tribune d'où M. de Lamartine venait de descendre. Le discours qu'il prononça, souvent interrompu par les murmures de l'opposition et par les applaudissements de la majorité, res^ tera la plus belle apologie de la politique extérieure suivie par le gonveritemetit de Juillet et que les événements ont bien vengée de beaucoup d'injustices et de dédains.
Voici les principaux passages de ce remarquable discours :
M. GuizOT (président du conseil). — « Messieurs, plus j'ai écouté l'honorable préopinant, moins je suis étonné que nous ne nous entendions pas. Nous différons plus qu'il ne l'a dit, plus qu'il ne le pense probablement.
< Voici la base de notre politique , de toute notre conduite : le droit permanent et positif; les faits existants et reconnus. C'est la règle de tout gouvernement sensé et régulier.
« Le droit permanent est ceci ; point de révolution, point de guerre.... {Sumear àffaucke,)
t Je sais autant que qui que ce soit qu'il y a des révolutions légitimes et nécessaires, des guerres lé- ^times et nécessaires ; mais ce sont des exceptions dans la destinée des peuples. Quand ces exceptions se présentent, il faut les accoter et les accomplir résolument, roaie il ne faut les accepter qu'ft la dernière extrémité et devant la nécessité absolue (Au autre : Trêt-Uen! Trél-iien!) et il faut les limiter le plus possible, et les terminer le plus tôt possible pour rentrer dans la paix et dans l'ordre.
1 C'est là la base de notre politique, et nous nous attachons d'autant plus fermement & cette base, que' nous noua trouvons en présence et plus près des chances de révolution et de guerre , soit au dedans soit au deh(»^ de notre paye.
< Que font, au conb^re, nos adversaires t Qu'a fait tout à l'heure, à cette tribune, l'honorable préc^i-
n&nt? Dès qu'une chance de révolution Be montre quelque part, dès qu'une semblable perspective se laisse entrevoir, il l'agrandit, il l'aggrave; il veut lui faire produire des résultats tout autres que ceux qu'elle annonce ; il veut que tout soit remis en question, que tout soit remanié; qu'un événement qui peut se résoudre pacifiquement par l'inSuénce d'une politique tranquille et modérée , devienne le signal d'un remaniement général des populations, des territoires, des destinées et des institutions.
t Messieurs, on peut vouloir remettre l'ordre et la lumière dans le monde entier, mais il ne faut pas commencer par y mettre le chaos {iris-Henf), car personne ne sait quel jour ni comment l'ordre et la lumière y rentrent quand une fois le chaos y a été mis. Le résultat de la politique que nous a conseillée tout à l'heure l'honorable préopiiiant serait de commencer par créer le chaos européen. Je repousse absolument cette politique; je la repousse comme subsi illégitime en principe que mauvaise dans la pratique. Et si , par malheur, le gouvernement la pratiquait , si la Chambre la lui conseillait, tenez pour certain que la cause de l'Italie serait bientôt compromise et peut-être perdue, et que la France ne serait pas innocente de cette perte. {Ad&éHo% aueentre.)
1 Voici maintenant, eu y regardant de plus prèa, quelles sont les bases et les raisons de notre politique dans la question italienne.
( La France a en Italie, comme l'indiquait tont k l'heure l'honorable préopinant, des intérêts d'équilibre européen , des intérêts de paix européenne , des intérêts de politique religieuse et des intérêts de politique libérale et modérée.
( Les in térète d'équilibre européen, que noua prescrivent-ils quant h l'Italie? Qu'aucune puissance n'y soit dominante. Nous ne pouvons pas , nous ne savons paa l'être nous-mêmes ; it faut qu'aucune autre ne le soit.
« Quelle est pour nous la garantie qu'aucune puissance ne sera dominante en Italie? C'est l'indépendance des puissances italiennes. Que les gouvernements italiens, que les États italiens soient réellement indépendants chez eux, l'intérêt de la France, quant b l'équilibre européen en Italie, est pleinement satisfait. •
Après avoirjuslifié,S ce point de vue, lesactesdu gouveroement et la politique suivie en Italie; après avoir affirmé ces trois faits que, daos la crise qui fermeataiten Italie, l'iodépendancedesÉtalsIlalieDs avait fait de considérables progrès; que le gouverpemeal français y aval! concouru et aidé dans les limites de la convenance politique et du désir de ces États eux-mêmes; qae l'AHlrtcbe s'était oDodaile avec modération et n'avait point combattu, un |>ro-
gréa qui s'accomplissait sous ses yeux; après cette justification, M. Guizot continue :
• Les intérêts de la France, en ce qui touche l'équilibre européen, ont donc été bien gardés dans les affaires d'Italie.
t Voyons pour la paix européenne.
t Messieure , je n'hésiterai pas plua à parler durespect des traités que je n'ai hésité à parler de la modération du cabinet de Vienne.
( En vérité, depuis dix-huit ans nous parlons tous du respect des traités de 1815... Nous considérons les traités de 1815 comme la base de l'ordre eun^[)éen..,, ( Rumeurt à gauche) et nous disons que cela est dans l'int^fit de tout le monde, de la France comme de l'Europe, de l'Europe comme de la France. Pour mon compte, je regarde la France comme pleinement armée de toutes les forces qui peuvent assurer sa grandeur et ses destinées futures.
Si la France avait perdu dans les traités de 1815 les grandes conditions de l'existence et de la force des États, nous n'aurions jamais àt les accepter ; nous les avons acceptés.
« M. Thihbb. Subis.
'f A ffauehe. Oai\ tyailaubia. (Bruit.)
« M. Guizot. Comment! messieurs; vous trouvez plus honorable et plus fier de dire que vous les avea subi^U... , ,. ,