CHAPITRE PREMIER
Hésitations et essais d'intervention
Les années de prospérité économique qui suivirent l'avènement du Second Empire pouvaient offrir au gouvernement l’occasion d’atténuer la rigueur de son attitude envers les populations ouvrières. Les mesures d'ordre qu’il avait commencé par prendre, lui avaient acquis la confiance des conservateurs : la prospérité industrielle s’était annoncée durable et avait suivi de si près la proclamation du régime nouveau, qu’elle paraissait provenir uniquement du nouvel état de choses ; et l’oubli où semblaient être subitement tombées les doctrines de 1848, faisait attribuer à l’Empire le mérite d’avoir triomphé du socialisme. En même temps, la légère augmentation des salaires qui avait eu pour cause l'abondance du travail avait modéré les plaintes des ouvriers, et, momentanément, les dangers du chômage
et de la misère. Le gouvernement n’était donc plus
acculé, pour remédier rapidement à des souffrances trop vives, à la nécessité de prendre des mesures fragmentaires, d'urgence, pour contenter ou contenir les désirs des ouvriers. Profitant des bonnes dispositions unanimes à son égard, il se serait trouvé, semble-t-il, dans les conditions les plus favorables pour améliorer le sort des classes ouvrières.
Mais les soucis d’une politique extérieure aventureuse, reléguèrent bien vite à l’arrière-plan les projets économiques de l’ancien conspirateur. La classe ouvrière, du reste, en majorité ralliée au gouvernement qui lui avait rendu des salaires suffisants, — malgré la hausse des loyers et des objets d’alimentation, — était toute à la joie des satisfactions physiques et, ses chefs dispersés, ses organisations détruites, elle semblait avoir renoncé à ses espérances de 1848. Elle ne réclamait rien, étant, du reste, dans l’impossibilité de se faire entendre et personne n’osant élever la voix pour elle. Elle s’était encore ralliée à l’Empire pour sa politique extérieure dont les actes étaient généralement approuvés des masses et de la plupart de leurs chefs, malgré les inquiétudes que provoquaient parfois les nouvelles de la guerre. Mais, pour presque tous, la lutte contre la Russie n’était-elle pas la revanche de 1815 (1)? La victoire en-
1. « Come loi, j'aurais désiré que nous n'eussions pas la guerre, écrivait Barbès, le 18 septembre 1854, de Belle-Isle où il était enfermé. Mais puisque l'épée est tirée, il est nécessaire qu’elle ne rentre pas dans son fourreau sans gloire. Cette gloire profitera à la nation qui en a besoin, plus que personne, Depuis Waterloo nous sommes les vaincus de l’Europe, et pour faire quelque chose de bon, même chez nous,
je crois qu'il est utile de montrer aux étrangers que nous savons
FOR y LES
thousiasmant les masses, y raffermissait opportunément le bonapartisme et réveillait en elles les traditions glorieuses de l’Empire. Et cependant, à ce moment même, les procureurs impériaux signalaient dans leurs rapports la réapparition d’un mouvement populaire (1). Au lendemain des victoires de Crimée l’Empire aurait été plus libre que jamais pour faire aboutir des réformes sociales ; il n’avait même plus à craindre une agitation révolutionnaire qui pourrait être provoquée par les partis politiques. Tous avaient évolué (2). Les républicains s'étaient ressaisis après le coup d’État, mais avaient renoncé à la tactique des coups de force, comprenant leur inutilité. L'Empire ne leur paraissait plus être l’œuvre du seul Bonaparte, mais de tous ceux qui, désirant un pouvoir fort, avaient été en réalité ses complices. Aussi les républicains répudiaient les exagérations des exilés, les anciennes doctrines socialistes,
effrayantes pour beaucoup et discréditées par leurs
manger de la poudre. Je plains notre parti s'il eu est qui parlent autrement. » « Nous avons voulu et aimé la guerre d'Orient, écrivait Louis Havin dans Le Siècle du 24 août 1856, en vue de l'honneur et des intérêts de la civilisation, en vue de la liberté et de l'indépendance des peuples. »
1. « Le gouvernement a un besoin énorme d'une victoire et il veut l'avoir à tout prix... Les procureurs impériaux signalent de toutes parts que la démagogie relève la tête, ebc.; de Bordeaux à Brest on conspire à ciel ouvert. Il lui faut une victoire ou tout est perdu. » Proudhon, 5 septembre 1855. Corresp , t. VI, p. 242, et circulaires, 23 septembre 1853, et Histoire socialiste, t. X, p. 180.
2. La politique extérieure approuvée par tous les partis, Cf. Émile
Ollivier. L'Empire libéral, tome IL, p. 5.
échecs, quileur paraissaient maintenantdangereuses (1). Ils ne comptent pas sur une révolution populaire, mais ils considèrent la conquête pacifique du pouvoir politique comme un acheminement vers la liberté et aussi comme le moyen d’affranchir peu à peu, mais d’une manière définitive, les classes souffrantes. En attendant, sans renoncer à leur idéal, ils conseillent la propagande calme, l’attente, et approuvent eux aussi la politique extérieure de l’Empire (2). Les socialistes euxmêmes, désarmés, paraissent accepter les événements et, jusqu’à un certain point, faire confiance à l’Empire. « Je n’ai plus d’autre pensée, écrit Proudhon (3), que de tirer le meilleur parti des situations nouvelles pour la gloire du pays, le bien-être des masses et le pro-
grès de l'humanité. »
1, Pascal Duprat, Ledru-Rollin, dans un appel à tous les démocrates d'Europe leur recommandent d'éviter les utopies dangereuses du socialisme, dont les excès ont causé la réaction. Dans Le Siècle, Eugène Pellctan dans un appel « à la jeunesse » recommande aussi le calme, la pondération dans les théories, sans rien abandonner de l'idéal, « Le monde est en suspens. L'idée du passé et l'idée de la démocratie tour à tour victorieuses et vaincues, vont à la fin livrer leur dernière bataille. Elles sont là en ce moment face à face, au port d'arme, le regard dans le regard n'’attendant que le signal, Rejette loin de toi toute témérité de pensée... l'esprit de système est un opium qui commence par bercer les rêves et qui finit par les tuer... Tienstoi à la liberté... car la libertéestla seule conciliation de notre pays. » 10 août 1853.
2. « Cette politique est soutenue par l’opposition libérale essentiellement dévouée à la cause des nationalités, de la liberté, du progrès, des idées démocratiques. » Louis Jourdan, Le Siècle, 31 janvier 1854.
3. Proudhon, Lettre au prince Napoléon, 7 janv. 1853. Correspon-
dance, tome V, p. 154.
Du côté des anciens partis, le gouvernement ne doit avoir aucune crainte : les légitimistes et Les orléanistes sont toujours plus divisés par les négociations difficiles pour une entente destinée à réaliser la « fusion » des deux branches de la famille royale. Chez les bourgeois l’activité commerciale et la hausse constante des prix ont enlevé toute velléité d’opposition. Les catholiques approuvent l’intervention en Crimée, qui affirme l’union du Pape et de l’Empire, et la volonté du gouvernement de ne pas abandonner à la Russie orthodoxe le protectorat des chrétiens d'Orient.
La politique industrielle de l’Empire, qui, pour hâter le développement de l’industrie et de la richesse, favorise la concentration des entreprises et des capitaux, n'est pas moins bien vue, même de ceux qui n’en profitent pas directement. Tandis que pour les républicains, au moment de la guerre de Crimée, le travail devient un devoir national pour tous ceux qui ne se battent pas (1), cette prospérité de l’industrie est aux yeux de beaucoup de démocrates, l’agent de la Révolution. Telle est l’idée de Proudhon qui se lance de toutes ses forces dans les affaires : « Tous ceux qui s'occupent d’affaires ne pouvant servir autrement la révolution, abrègent cette transition déshonorante (l'Empire)... en poussant au mouvement qui s’accom-
plit sous l’apparente initiative de l'Empereur.» En con-
4. « Le véritable patriotisme de ceux qui ne se battentpas, consiste à créer, à activer, à alimenter le travail sous tous ses aspects, dans tous ses modes d'activité. » Louis Jourdan. Le Siècle. 23 février 1854.
tribuant à hâter cette évolution de l’industrie, Proudhon croit accélérer « la transformation de la propriété, l'abolition de l'intérêt de commerce, de la rente, la dissolution de la féodalité financière et son remplacement par des sociétés ouvrières. Laissez dix ans de ce travail s’effectuer, laissez entrer la masse ouvrière dans la participation de toutes ces grandes sociétés, laissez expirer la propriété ancienne sous l’expropriation pour cause d'utilité publique, la solidarité politique, la police et la réglementation du sol, ete. ; laissez enfin se former les cadres de ce monde nouveau et poindre son nouvel esprit, et vous verrez alors ce que
pèsera la botte impériale (1). »
Ainsi approuvé, mais pour des motifs si différents, dans Les actes de sa politique extérieure et bénéficiant de la reconnaissance de tous ceux dont la prospérité commerciale augmentait la fortune ou améliorait le sort, l'Empereur se trouvait dans des conditions favorables pour développer l’idée napoléonienne, au moins pour faire aboutir quelques réformes destinées à « faire régner », comme 1l l’avait promis, la bonne intelligence entre les divers éléments de la société industrielle.
Il se trouvait, du reste, poussé à intervenir dans les conditions du travail, non seulement par les idées qu’il avait si souvent exprimées autrefois, mais aussi par son entourage, en grande partie composé de saint-simo-
niens. Si plusieurs d’entre eux, grisés par Le succès de
1, Proudhon. Correspondance, 29 mars 1853, t. V, p. 195 et s.
MS
leurs affaires, par les résultats considérables obtenus‘ ont montré peu de désintéressement et ont oublié que le développement de l’industrie ne devait être envisagé que comme un moyen de réaliser la fin de la doctrine saint-simonienne, — l'affranchissement matériel et la rénovation morale de la classe la plus nombreuse et La plus pauvre, — l’idée saint-simonienne avait cependant tellement pénétré dans l’entourage de l’Empereur, qu’elle y était devenue une doctrine quasi officielle, Faisant appel à l'autorité pour réaliser le bienêtre de l'humanité, les doctrines saint-simoniennes ne pouvaient être mal vues du pouvoir. Du reste Enfantin et la plupart de ses disciples n'avaient point été des républicains irréductibles (1), quoiqu’ils aient voulu apporter leur contribution à l’œuvre économique de la deuxième République. Mais la propagande de leurs journaux, la République, le Crédit, la Politique Nouvelle, était demeurée sans effets. Conformément aux doctrines de Saint-Simon, ils manifestaient, quoique ralliés à la République, moins de confiance dans le libre jeu des forces individuelles qui n’aboutit qu’au désor- - dre, que dans l’autorité, pour réaliser le bonheur social et individuel (2). En conséquence ils s’adressaient
toujours au Gouvernement pour obtenir les réformes
1. Quelques-uns cependant étaient restés dans l'opposition républicaine, comme Louis Jourdan, le rédacteur du Siècle.
2. En 1831, après l'insurrection de Lyon, Enfantin écrivait dans le Globe : « Les classes ouvrières ne peuvent s'élever qu’autant que les
classes supérieures leur tendent la main... C'est de ces dernières que
doit venir l'initiative. »
espérées, les entreprises particulières leur paraissant insignifiantes, incapables d'opérer la conciliation des intérêts. Gette autorité bienfaisante, Napoléon IIT Jeur semble la personnifier (quoique le Crédit, voyant en lui un instrument de réaction, l’ait d’abord vivement combattu quand il était président), depuis qu'il a su leur inspirer confiance par des paroles progressives. « Armer pour la guerre nouvelle, dit Enfantin, c’est déclarer que la France, le Gouvernement français, J’Empereur,sont des agents providentiels de cette élévation des classes inférieures, des plébéiens vers le patriciat, de cet annoblissement progressif de la race humaine, de l’agrandissement continu de sa moralité, de son intelligence et de son bien-être (1). » Napoléon III ne pouvait guère rester insensible à une si flatteuse sollicitation, tellement conforme à ses goûts.
Dans l’entourage de l'Empereur, l'intervention du pouvoir paraît une condition moins indispensable à l'amélioration sociale ; mais il est indéniable qu’un mouvement nouveau, succédant à la réaction individualiste | qui avait précédé et suivile coup d'Etat, opposait aux pures doctrines du « laisser-faire » la nécessité d’une action directe, exigeait l’action continue et clairvoyante du pouvoir, non plus pour faciliter simplement la production, mais pour améliorer Le sort des travailleurs.
Cette tendance à chercher en dehors de l’activité
libre de l'individu un moteur de progrès se retrouve
1. Cité dans Charlety. Histoire du Saint-Simonisme, 1896, p. 410. Pour les relations des saint-simoniens et du pouvoir, Cf. Weill.
L'École saint- simonienne.
même chez quelques-uns de ceux qui se disent adverversaires de l'intervention du pouvoir. Ainsi Auguste Comte, dont les idées et l’influence se répandent de plus en plus après le 2 décembre, n’admet pas l’intervention de l’État dans le régime économique. Mais cela vient de ce qu'il a confiance dans l’action d’un pouvoir autre que l'initiative individuelle, dans le pouvoir spirituel, dans l'autorité de sacerdoce (1). Seul, il pourra imposer aux riches le respect de leurs obligations morales envers les pauvres, contraindre ces mêmes riches à donner aux prolétaires Les garanties morales et matérielles qui leur sont dues, quand ce serait même en usant de sanctions temporelles, la confiscation temporaire ou définitive. Le positivisme est donc bien éloigné des doctrines du laisser-faire.
Le bouillonnement des idées de 1848 une fois apaisé, l'opinion qui consiste à confier à l'Etat une mission de contrôle et d’impulsion pour améliorer le sort de l’individu, se répand même parmi les disciples de Bastiat et de Say. S'ils ont pu applaudir à l’échec des théories socialistes, la révolution a fait ressortir des inégalités et des souffrances auxquelles l'initiative individuelle était insuffisante à remédier. Courcelle-Seneuil, quoique
libéral intransigeant, ne se montre pas seulement par-
1. Dans cette question du rôle initiateur du pouvoir spirituel, on peut retrouver la filiation étroite qui rattache le positivisme au saintsimonisme primitif dont il est issu : « La religion doit diriger la société vers le grand but de l’amélioration la plus rapide possible du
sort de la classe la plus pauvre.» Saint-Simon. Nouveau christianisme,
p. 104, édit. 1832.
+ 1Bhe
tisan de l'instruction obligatoire qui serait d’après lui « une sorte de compensation établie au profit du pauvre, pour les avantages nombreux que la constitution et la société assurent à ceux qui ont eu des aïeux plus actifs, plus prudents, plus forts (1). » Mais il ne refuse pas à L'Etat le rôle d'initiateur. « L'emploi de l’autorité dans les réformes économiques est à la fois très nécessaire et très délicat (2). » Il recommande même pour accélérer le progrès « une forte initiative de l’autorité dans l'enseignement primaire et professionnel, dans les grands travaux publics ». Bien plus, et cette indication pourrait être précieuse pour le gouvernement, cette action économique de l’Etat serait, d’après lui, le moyen de prévenir les crises révolutionnaires et d’y remédier. « Toutes Les fois que dans un pays les gouvernants et les gouvernés ont été assez aveugles pour laisser arriver un de ces cataclysmes sociaux appelés révolutions, éerit-il en 1857, on peut affirmer que
de grandes réformes qui étaient nécessaires n’ont pas
1. Courcelle-Seneuil. Traité d'Economie politique (publié en 1857), tome I, livre IT, ch. XII, p. 458, 3° édit. (1891). Courcelle-Seneuil espère beaucoup de la diffusion de l'instruction : « Celui qui ne possède pas ce minimum d'instruction, sans lequel le citoyen ne peut raisonner ses droits, ses devoirs et ses intérêts... quelle que soit la situation que la loi lui fasse, est toujours dans une certaine mesure dans la situation d’un enfant mineur. » T. IL, liv. I, ch. X, p. 297. « La diffusion de l'instruction primaire est indispensable au jeu régulier de l'appropriation des fonctions et des richesses par la liberté, une nécessité d'ordre et de salut public, et, à défaut des particuliers, le gouverne nent doit y pourvoir et faire en sorte qu'elle soit donnée partout et à tous. » Zbid., p. 299.
2 TDi CAIN RENTE 8356
été faites. C'est par l'autorité qu'il faut les accomplir avec vigueur, avec fermeté, mais avec une mesure qui en assure la durée (1). »
De tous les partisans de l'intervention, c’est Dupont- Wite, dans L’Individu et l'État (1857) qui a le plus nettement déterminé et justifié pour le pouvoir le rôle d’agent de progrès social. L'Etat, selon Dupont- White, doit agir non seulement pour maintenir l’ordre, qui n'est pas moins nécessaire à l'individu qu’à lui-même, mais pour élever l’homme en dignité, pour l’affranchir en hâtant le progrès. Et le pouvoir a même un droit de contrainte, car l’avènement de la démocratie en fait le représentant de la collectivité ; il en condense la volonté, — qui doit être éclairée, — de sorte que, quelle que soit l’action du pouvoir, elle ne peut être contraire à la liberté. Cette action de l’État sera d’autant plus indispensable et efficace, que lui seul peut entraîner la multitude qu’on ne peut convaincre par le raisonnement. Dupont-White en arrive à conclure que « la meilleure hypothèse politique est la constitution qui permet à un peuple d'accomplir la plus grande somme de progrès, c’est-à-dire la constitution qui compte plus sur l’État que sur l'individu », et que « la civilisation moderne, loin de contraindre l’État à une sorte de retrait d'emploi, le condamne au contraire à un surcroît d’attributions (2) ».
Puisque les conseillers comme les adversaires de
DIALECTE, 25207 2, Cf. à propos de L’Individu el l’'Élal,V'art. de Eugène Pelletan, Re
vue de Paris, 1°r nrars 1857.
l’Empire reconnaissaient à la fois l’utilité de l’intervention de la loi dans les questions industrielles pour améliorer le sort des travailleurs, il paraîtrait logique que Napoléon II, cédant aux sentiments bienveillants qu’il avait si souvent exprimés quand il était président et qu'il n'avait jamais formellement reniés depuis, ait essayé de faire aboutir quelques-unes des mesures urgentes qu’il avait inscrites dans son programme au moment de son élection à la présidence. Malgré l’attitude que les circonstances et son intérêt lui avaient imposé, il persistait à croire à la nécessité de l’intervention du pouvoir, à l'efficacité d’un paternalisme éclairé, et ses ministres se faisaient les interprètes de cette confiance: « Un gouvernement stable et fort, écrivait le ministre de l'Intérieur, Billault, peut seul apporter au sort de l’ouvrier ces améliorations que les agitateurs lui promettaient en vain (1). »
Et cependant, on est en peine pour trouver un plan d’ensemble auquel pourraient correspondre les quelques mesures disparates dues à l’initiative officielle en faveur de la classe ouvrière, pendant la période de calme intérieur qui s'étend de 1853 à 1858. Mais cela ne tiendrait-il peut-être pas à ce que l’état de guerre rendait plus hasardeuses des réformes trop considérables ? Peut-être aussi craignait-on, à ce moment de
guerres nationales, de donner naissance à une opposi-
1. Rapport Billault, sur l’établissement d’asiles à Vincennes et au Vésinet pour les ouvriers conv alescents ou mutilés dans leurs travaux
Mon., 11 mars 1855.
tion des conservateurs, affolés par des mesures de socialisme gouvernemental (1)? Mais il est intéressant de remarquer à propos de ces interventions particulières, qu’elles correspondent toutes comme but et comme moyens de réalisation, au programme trop vaste du président, et, qu'à certaines occasions, où sa parole ne pouvait manquer d’avoir une grande portée, l'Empereur ne craignait pas de signaler encore les méfaits de l’industrialisme. Dans son discours d’ouverture de la session législative de 1857, il constatait combien les ouvriers bénéficiaient peu des progrès et de la prospérité de l’industrie, et il affirmait la nécessité, — et sa volonté, —- de leur venir en aide. « La civilisation, disait-il, quoiqu’elle ait pour but l’amélioration morale et le bien-être matériel du plus grand nombre, marche, il faut le reconnaitre, comme une armée. Ses victoires ne s’obtiennent pas sans sacrifices et sans victimes... De là la nécessité, sans arrêter le progrès,
de venir en aide à ceux qui ne peuvent suivre sa mar-
1. La susceptibilité des conservateurs était grande. Dans son rapport à l’Académie des Sciences morales et politiques, sur le Traité d'Économie politique de Villiaumé, Hippolyte Passy protestait contre une conception subversive de l’économie politique à laquelle Villiaumé donnait pour objet « le plus grand bien possible pour le plus grand nombre.» « Du moment où l’on admet qu'il y a à agir particulièrement en faveur d’une fraction quelconque de la société, fût-ce de la plus nombreuse, écrivait Hippolyte Passy, on ne fait plus de l’économie politique, on fait du socialisme! » (Journal des Economistes, 15 août 1857). A la même époque, on proposa d'ouvrir à la même académie, une discussion sur le socialisme, que certains considéraient comme une « doctrine morte... dont nos enfants riraient bien ». Mais la majorité
-s’y Opposa par peur de réveiller le monstre.
ins er che accélérée. Eclairer et diriger, voilà notre devoir (l). »
En 1855, dans un cas particulier auquel le développement rapide de l’industrie donnait une grande importance, le gouvernement avait pris l'initiative de mesures garantissant la sécurité des ouvriers. Le 7 avril, il avait déposé un projet concernant les contraventions aux règlements sur les appareils et bateaux à vapeur (2), projet de loi destiné à assurer l’exécution des dispositions préventives et pénales existantes, et à compléter les dispositions de règlements d'administration publique déjà anciens. L’insistance des commissaires du gouvernement, parmi lesquels se trouvait Michel Chevalier, réussit à triompher des longues hésitations de la commission du Corps législatif, en majorité composée d’industriels. Ceux-ci voyaient avec peu de faveur une réglementation nouvelle, qui risquerait, d’après eux, d'apporter des entraves à la prospérité de l’industrie ou de faire naître des inquiétudes qui pourraient la compromettre. M. Schneider, qui déposa son rapport presque un an après la présentation du projet de loi, se fait d’abord l’écho des résistances nombreuses qu'avait rencontrées le principe d’une intervention légale, « Nous avons été unanimes à penser que ce n’est pres-
que Jamais sans de graves inconvénients, que l'on fait