‹ Le Second Empire et la Législation OuvrièreChapitre 79 sur 132 · Art. J. Ferry. Le Temps, 29 mars · texte numérisé non relu

Art. J. Ferry. Le Temps, 29 mars

2. Mon., 29 mars 1865. Ce n'était pas contre le régime impérial que Thiers réclamait l'usage de toutes les libertés, qui s’enchaînent, mais dans l'intérêt même de l'Empire qui doit respecter les droits de la nation. En effet, la Constitution de 1852, ce contrat, dans son art, I, « garantit les grands principes proclamés en 1789 et qui sont la base

du droit public des Français », Cf. séance du 26 février 1866.

rémunérateurs, ils oublieront vite dans le bien-être toutes Les libertés dont ils ont eux aussi demandé l’accroissement.

Aux yeux du pouvoir, leurs exigences sont moins périlleuses à remplir que celles des libéraux. Accorder les libertés politiques que ceux-ci réclament, ne seraitce pas pour l'Empereur consentir une diminution de sa propre puissance, tandis qu’il n’a rien à perdre en accordant quelques concessions aux ouvriers. Îl pourra même y gagner leur alliance, et il n’en subira qu’indirectement le contre-coup si ses calculs sont erronés. Et même, si l’ordre publie est troublé, cela lui fournira, comme en 1831, une nouvelle occasion d’intervenir comme le protecteur de la société, et cela pourra même légitimer après coup le refus opposé aux partis bourgeois d’un accroissement des libertés politiques et individuelles.

Du reste, il ne semble pas au gouvernement qu'il ait rien à craindre des classes ouvrières. Le Manifeste des Soixante paraît prouver qu’une partie croissante des esprits se détourne des préoccupations et de l’agitation politiques pour envisager surtout la réalisation prochaine d'améliorations économiques. Les rapports des délégués de 1862 n’ont guère manifesté d’animosité contre l’Empire, non plus que la nouvelle organisation des travailleurs qui est issue des relations engagées à Londres.

L'Association Internationale des Travailleurs, en effet, s'était constituée ouvertement en France. $e

considérant comme une ramification d’une société étran-

gère, elle avait effectué le dépôt de ses statuts au Ministère de l’Intérieur.et la police n'avait manifesté aucune velléité de l’inquiéter. La tolérance gouvernementale s’expliquait par les tendances de la section parisienne de l’Association au cours de ses premières années d’existence. Elle évitait en toute occasion ce qui aurait pu avoir l’air d'une manifestation politique, de façon à ne donner prise à aucun soupçon. À la première réunion des internationaux, — en septembre 1865, à la conférence de Londres remplaçant un congrès projeté que l’on n’avait pu réunir, — les délégués de la section parisienne refusèrent de discuter tout ce qui n’était pas une question ouvrière, comme la question polonaise. Au point de vue de la politique intérieure, les préférences de la section parisienne ne peuvent déplaire au gouvernement : dans leurs congrès ou leurs polémiques, ils affirment que la classe ouvrière, ayant des intérêts distincts de la bourgeoisie, doit avoir aussi une politique distincte de la politique bourgeoise. Le pouvoir peut espérer profiter de cette division. Si pour les internationaux l’émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, ils ne font pas appel à la révolution politique pour la réaliser ; car, faite par des ouvriers non organisés, misérables et ignorants, la révolution ne pourrait aboutir qu’à une transformation politique socialement inefficace. Ils pensent que leur première tâche consiste done, sans renverser le régime présent, à obtenir des réfor-

mes indispensables à la vie ouvrière (1).

“ 4, Cf. Histoire Socialiste, &: X, p. 292,

L'Association Internationale pouvait même paraître à juste titre un élément de pondération pour les milieux ouvriers: aux Congrès de Lausanne et de Genève, quand la discussion avait porté sur l’utilité des grèves et sur leurs résultats, la section parisienne s’était trouvée en opposition avec les représentants des trades-unions, partisans de la lutte de classes et soumis à l'influence de Karl Marx, mais surtout avec les éléments blanquistes comptait sur le désordre économique et les souffrances populaires pour exaspérer les ouvriers et bâter la révolution. Loin d’être envisagée comme une arme politique, par les internationaux parisiens, la grève n’est qu'un instrument de lutte économique grâce auquel les travailleurs pourront défendre leurs intérêts, mais dont on doit redouter l’abus et auquel il ne faut recourir qu'après mûre délibération : « Étudiez d’abord, écrivaient-ils, voyez si les conditions économiques du pays permettent une révision des tarifs ; puis après avoir été assurés que vous avez pour vous la vérité et la justice, examinez si vous êtes en état d'entreprendre la lutte et si vous avez la certitude de faire triompher cette idée, sans cela vous ne produirez qu'aggravation de misère particulière et publique (1). » Et dans cette matière des grèves, l'action conciliatrice du bureau parisien de l'Internationale s’était fait sentir à maintes reprises. Gi dans certains cas, il organise la résistance et centralise les énergies, les grèves qu'il conduit sont pacifiques: toute violence est blamée, particulièrement à l’occasion des grèves de Roubaix où l'Internationale,

1, Cité par Fribourg. L'Association Intern. des Travailleurs, p. 32.

déjà en train d'évoluer, ne se solidarisa que par devoir. avec le prolétariat révolté (1). De 1865 à 1867 elle s’efforça et même aboutit à empêcher toute grève dans les métiers du bâtiment.

Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement ait cherché, non seulement à réaliser quelques-unes des améliorations désirées par les classes ouvrières et proposées par les internationaux, mais que, au moment où l’opposition libérale poussait le plus vivement ses attaques, il ait voulu profiter de leur influence en essayant,sans succès, de faire associer tout le régime, par « quelques mots de remerciements adressés à l'Empereur qui avait tant fait pour le peuple » insérés dans le compte rendu du Congrès de Genève, à l’œuvre et à la popularité de l’Association Internationale des Travailleurs (2).

Des rapports des délégués ouvriers à l’exposition de Londres, on pouvait conclure que, de toutes les réformes jugées nécessaires à l'émancipation des travailleurs, la plus urgente, la condition nécessaire de tout progrès, c'était un accroissement de liberté. Tel était le sentiment général. « Au désir d'améliorer leur sort, écrivait

Audiganne en 1857, il se mêle aujourd’hui en ce qui

Page 1