CHAPITRE II
Le mouvement coopératif et la loi sur les sociétés commerciales
Quelque restreinte qu’ait pu être la portée de cette liberté, cette initiative réformatrice du gouvernement coïncidait trop avec les vœux unanimes des classes ouvrières, pour ne pas valoir au pouvoir une certaine reconnaissance. Sans s’attarder à examiner la portée réelle de la Loi, les éléments les plus calmes de cette foule ignorante n'auraient vu, de cette mesure, que son apparence démocratique, libérale, bien digne de celui qui leur avait rendu le suffrage universel si, au même moment, des variations subites de la politique intérieure ou extérieure de l’Empire n’avaient heurté ses idées traditionnelles, Aussi, peu à peu, travaillée par la propagande des Journaux et les menées des républicains ou des socialistes, on verra croître dans cette masse, comme dans tous les autres partis, des signes de défiance et de désaffectation du régime impérial.
À ce même moment, les partis ralliés à la cause bonapartiste ne craignaient point d'élever la voix contre
la politique de l'Empereur. Le malaise de l’industrie
éprouvée par le taux très élevé de l’escompte (1), ranime les controverses au sujet des traités de commerce, qui demeurent toujours le prétexte de discussions vives où l'initiative du pouvoir est attaquée par une minorité provenant de tous les partis (2). La suspension de l’amortissement, le déficit croissant, sont des causes d’inquiétudes financières comme les continuelles dépenses occasionnées par la politique extérieure de l'Empereur (3).
L’incohérence générale des actes du pouvoir crée partout des mécontentements. Il s’aliène par les incidents relatifs à l’Encyclique et au Syllabus, ou par la nomination du prince Napoléon (24 décembre 1864) à la vice-présidence du Conseil privé, les catholiques qu'il avait voulu conquérir en 1863 en remplaçant aux Affaires étrangères Thouvenel par Drouyn de Lhuis.
1. Cf. Exposé de la situation de l’Empire. Mon., 19 février 1865, p. 161.
2, Cf. les débats. Corps législatif en mai 1868.
3. Cf. Chronique politique de la Revue des Deux-Mondes, 1* janvier 1866 (art. de E. Forcade, et dans la discussion de l’adresse au Sénat, le 10 février 1866, les inquiétudes du marquis de Boissy.
« 200 millions économisés sur le Tibre et 200 millions économisés au Mexique, c'eût été peut-être ce qu'il fallait pour nous déterminer à sauver la pauvre Pologne. Mais ces dépenses sont presque des accidents heureux dans notre histoire contemporaine. En effet, sans la gène où nos aventures nous ont mis nous n’aurions sans doute pas vu se réveiller si tôt l'opinion qui veut maintenant la paix pour posséder la liberté et se servir d’abord de la liberté pour mettre en bon état les finances françaises. » Paul Boiteau. La situation économique et financière. Journal des Économisles, janvier 1864; Cf. Allain-Targé. Le déficit, 1852-1868 (1886).
Au même moment, malgré la déconvenue haïneuse des - Italiens qui avaient espéré achever avec l’aide de la France leur unité nationale, l'Empereur se déclare le protecteur armé du pouvoir temporel du Saint-Siège (1). Mais en même temps, pour ne pas encourir d’une manière définitive ectte haine de l'Italie, il emploie, et cela pendant des années, toute sa diplomatie à arracher à l'Autriche l’abandon volontaire de la Vénétie. Pour arriver à ce but, il se laissera duper par la Prusse,et abandonnera la thèse populaire des nationalités, en laissant méconnaître dans l’affaire des Duchés le droit des peuples à disposer de leur sort. Les échecs de sa politique extérieure, le refus des nations de se rendre à ce Congrès, annoncé à grand bruit, par lequel l'Empereur voulait faire corriger les limites des États, retentissent profondément dans les masses dont l’amour-propre national ne se trouvait plus satisfait. Elles n'avaient pas été indifférentes à l’abandon par le pouvoir de cette théorie des nationalités qui avait valu à l’Empire en 1859 un moment de vraie popularité.
La politique intérieure du gouvernement, hésitante comme sa politique extérieure, est encore une source de mécontentements et de défiance. C’est le moment des concessions incomplètes, satisfaisant trop peu l’opi-
nion pour qu’elle en ait vraiment gré au pouvoir; c’est
1. Bataille de Mentana contre les troupes garibaldiennes le 3 novembre 1867. « Jamais l'Italie ne s'emparera de Rome ; jamais la France ne supportera une telle violence faite à son honneur, faite à la catho-
licité », déclarait le Ministre d'État à la Chambre, le 4 décembre 1867.
le moment des brusques sévérités contre la presse (1), et des mesures dictatoriaies modifiant à quelques mois de distance ies pouvoirs constitutionnels des Chambres, pour diminuer ou augmenter les libertés publiques (2). Aussi, après chacune de ces aventures que courait le pouvoir, un mécontentement croissait dans tous les
partis, qui se faisait jour au Sénat (3), mais surtout au
1. Les journaux de toutes nuances sont indistinctement frappés : la Presse, la Gazette de France reçoivent deux avertissements, la Gironde un, depuis la note du Moniteur (1°* février) qui a interdit aux journaux d'émettre des appréciations sur les discussions législatives. Le Temps protestait contre un tel régime et en signalait les dangers : « Quand le public voit des journaux importants garder le silence sur des questions et des faits qui l'intéressent, il en est vivement frappé et il admet difficilement que ces alternatives inquiètes de parcle et de silence soient un attribut nécessaire de l’ordre. » 13 février 1866. Le 14 février, le président Bonjean interpellait au Sénat et protestait contre la note du Moniteur.
2. Le 14 juillet 1866 un sénatus-consulte réserve au Sénat la discussion de tout changement à faire à la Constitution, et l’interdit au Corps législatif et à la presse. Le 19 janvier 1867, un autre sénatusconsulte supprimait l'adresse, mais rendait aux députés le droit d’interpellation et annonçait qu'un ministre serait désigné pour répondre aux députés. Une loi affranchissant la presse du système de répression administrative et en déférant les délits aux tribunaux correctionnels était annoncée, une autre devait rendre le droit de réunion publique. Le 12 mars le Sénat voyait son rôle étendu à l’examen complet des lois.
3. Cf. Art. de Jules Ferry, le Temps, 29 mars 1866. « On n'ajourne pas les lois politiques, écrivait en mai 1867 le journal du Sénat, La France, aux opinions généralement gouvernementales, qui protestait parce que les lois sur la presse et les réunions publiques n'étant pas encore devenues à la discussion, car elles répondent toujours à une
situation et leur opportunité est la raison fondamentale de leur exis-
tence, »
Corps législatif où s'était formé ce Tiers-Parti, composé d'éléments généralement fidèles de la majorité, et qu: constituait «moins un parti qu'un symptôme... le signe d’une majorité qui se décompose (1) >. Gette partie dissidente de la majorité ne ménageait pas lès avertissements au pouvoir ; les théories de Thiers sur les libertés nécessaires, qui avaient tant frappé l’opinion à sa rentrée au Parlement, étaient à maintes occasions reprises par lui (2) et devenaient en quelque sorte le thème des revendications parlementaires : l'amendement des 45, proposé par le bonapartiste Latour du Moulin (qui, au vote avait rallié trois autres partisans à cette opposition discrète), réclamait des développements au décret du 24 novembre.
En présence de ces symptômes d'indépendance qui témoignent une diminution de la confiance aveugle que la bourgeoisie et Les partis conservateurs lui avaient accordée peu après le coup d’État, le Gouvernement impérial va chercher de plus en plus dans les classes ouvrières une majorité moins encombrante. Les rapports des délégués ouvriers à l'exposition de Londres exprimaient surtout le désir d'améliorations matériel-
les : que les travailleurs obtiennent des salaires plus