‹ Le Second Empire et la Législation OuvrièreChapitre 81 sur 132 · AT · texte numérisé non relu

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concerne les masses des signes nouveaux dont tous les regards sont frappés. Les ouvriers s’inquiètent eux-mèêmes des moyens d'amélioration ; ils s’en inquiètent, c’est-à-dire qu'ils en raisonnent et qu’ils en jugent. Désormais, en cette matière, point d’applications solides et fécondes sans l’adhésion morale, sans lactif concours de ceux mêmes qu'elles intéressent !... Les tendances irrésistibles des ouvriers à l'heure qu'il est, leurs préoccupations les plus vives peuvent se résumer en un mot : s’appartenir. »

A leur misère, ils avaient attribué comme causes leur dépendance économique et leur isolement : aussi c’est dans la liberté d’association qu'ils avaient concentré toutes leurs revendications et toutes leurs espérances. À ce désir de faire cesser cet isolement, l’Empire avait déjà donné un commencement de satisfaction par la loi de 1864. Mais cette modification de quelques articles du Code pénal, ne touchant qu'à une forme rudimentaire de l'association, devait leur faire désirer plus âprement une liberté plus complète, plus capable de hâter leur émancipation, et nous allons voir le gouvernement céder encore à la pression qu’exercent sur lui, non seulement les classes ouvrières, mais aussi la bourgeoisie libérale.

Le titre 4 de la loi de 1867, créant une réglementation spéciale pour les sociétés à capital variable, n’est pas seulement intéressant comme innovation dans la législation commerciale : il touche de très près à La législation ouvrière puisqu'il réglemente,qu’il rend licite,

cette forme d'association sur laquelle les ouvriers

comptent tellement pour modifier à leur avantage les conditions de la production et supprimer le prolétariat,

la coopération.

À mesure que, dans les milieux ouvriers, on avait moins senti le poids de la surveillance administrative, le mouvement associationniste brutalement arrêté à la suite du coup d’État, avait repris peu à peu. À Lyon, où la répression avait été le plus brutale, nous avons vu que les associations de consommation avaient recommencé à fonctionner en secret presque aussitôt dissoutes (1). À Paris même, deux associations de productions s'étaient reconstituées et avaient réussi à vivre : l’association des peintres en bâtiments, fondée en 1857, et celle des ouvriers menuisiers, créée l’année suivante. Une association de crédit mutuel datant de 1854 avait suscité des imitations : en 1862 Paris en comptait 15 (2). Le renchérissement des denrées avait aussi poussé les ouvriers vers une branche d’association assez négligée en 1848 : par des arrangements collectifs ils cherchaient à se procurer à meilleur compte des articles de consommation courante. En 1855 et 1856 les sociétés alimentaires se multiplient sans rencontrer d'obstacles (3). Mais c’est surtout à partir

des élections de 1863, marquant le réveil des popula-

1. Pour la coopération à Lyon en 1865, Cf. Flottard, op. cit., p. 359 et 360, et une lettre du journâl L'Association, novembre 1864.

2. Cf. Véron. Les associalions ouvrières, p. 219, et un article de Davaud, Le Crédit Mutuel en France, dans l'Annuaire de l'Association, 1867, p 157.

3. Cf. Le Siècle, 2 et 3 janvier 1856, d'après le Constilulionnel.

tions ouvrières que de nouvelles associations coopératives ont été créées en marge de la loi.

Les épreuves que ces sociétés ouvrières avaient dû subir en 1852, avaient profondément modifié leur caractère :elles ne se donnaient plus pour but,comme les associations fondées sous l'inspiration de Buchez et de l'Atelier, de constituer la communauté de l'instrument de travail et de régénérer ainsi la société ; leurs fondateurs ne prétendaient pas non plus, comme en 1848, arriver à une transformation rapide de l’état économique. Mais ces groupes devenaient de plus en plus individualistes quant au résultat visé : la recherche pour les producteurs des plus grands bénéfices, en évitant de subir les prélèvements de l'entrepreneur, du commerçant ou du banquier.Aussi,elles font appel pour se constituer, la société des maçons, par exemple,et celle des peintres en bâtiments, à la collaboration des capitaux intéressés aux pertes comme aux bénéfices,mais n’appartenant point aux associés, et à celle d'ouvriers simplement salariés (1). Elles avaient même pris un nouveau nom: pour ne pas effrayer les classes bourgeoises par le souvenir des événements de 1848 et pour ne pas attirer l'attention de la police, elles ne s’appelaient plus des

associations de production ou de crédit, mais des socié-

1. Hubert Valleroux. Article dans la Coopération, 23 sept. 1866; de même Davaud, op. cit. « À mesure que de nouvelles sociétés de crédit mutuel s’ajoutaient aux anciennes, elles perdaient peu à peu l'idée philosophique de la société-mère, et le calcul des bénéfices détenait pour beaucoup le mobile de leur action. » Et Corbon. Le secret du peu-

ple de Paris, p. 122-153.

tés coopératives, et elles s’efforçaient d’adapter à leur situation particulière une forme légale prévue pour les sociétés commerciales : généralement la forme de société en commandite simple ou de société en nom collectif.

Quoique dépouillées en apparence de ces ambitions exagérées qui avaient éveillé sous la deuxième République les craintes des partis conservateurs, les groupements coopératifs n’en étaient pas moins considérés par les républicains et les socialistes comme des agents de la transformation sociale.

Ce mouvement coopératif, qui avait pris toute sa vigueur dans la deuxième moitié de l’année 1863, était conforme aux aspirations des délégués de Londres (1) et des rédacteurs des brochures ouvrières. « Il faut s’appliquer, écrivaient ceux-ci (2), à transformer l’industrie tout entière à laquelle on appartient de la même façon que l’on a transformé l'Etat, où la volonté générale est la loi. » Le dessein intime des coopérateurs est donc d'essayer de réaliser par l’association l’égalité économique, en faisant de l’ouvrier le propriétaire de son outil et de son travail. «Ou Ja démocratie ne sera jamais que nominale, écrit Corbon (3), ou l'association sera la grande institution de l’avenir. Tant que l’ouvrier ne sera pas propriétaire en tout ou en partie de son ins-

trument de travail, la liberté, l'égalité, seront des rêves

1. Rapports des délégués du bronze. Rapports, p. 674. 2. Brochures Ouvrières. L'organisation du travail par les coopérations nouvelles, 1861, p. 12.

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