CHAPITRE IV
Les délégations ouvrières à l'Exposition universelle de Paris en 1867
Cette indépendance qu’avaient montrée les classes ouvrières en 1862 et 1863, quand elles avaient manifesté Leur volonté de résoudre par elles-mêmes la question de leur avenir économique, plutôt que de rester à la remorque des partis d’opposition existants, avait continué à se développer. L’essor de la coopération attestait les progrès accomplis par les classes populaires de jour en jour plus aptes à user de cette « capacité politique » dont Proudhon mourant avait signalé les caractères.
L'annonce d’une Exposition universelle à Paris devait faire renaître dans les milieux ouvriers le désir d'organiser des délégations analogues à celles qui avaient été envoyées à Londres, et auxquelles les ouvriers avaient dû tant d'enseignements. L’indépendance et la force du prolétariat croissant, il n’aurait guère été possible au pouvoir de ne pas lui accorder cette fois encore des facilités semblables à celles dont il avait déjà joui, particulièrement pour exprimer les
besoin des travailleurs de chaque métier, et leurs sou-
haits de réformes. Aussi, désireux de bénéficier de la reconnaissance du prolétariat, auquel il vient de prouver son intérêt en déposant un projet de loi favorable aux associations coopératives, le gouvernement prend de lui-même l'initiative des délégations ouvrières pour l'exposition de 1867 et en assume l’organisation. L'intervention du pouvoir n’est plus déguisée, lointaine, comme en 1862 ; il ne s'agit plus de simples encouragements pécuniaires procurés aux ouvriers par le président de la Commission de l'Exposition, qui se trouvait être un proche parent de l'Empereur, mais on est maintenant en présence d’une action réfléchie, publique, du gouvernement qui emprunte à la fois, pour l’organisation des délégations ouvrières, les ressorts de l’administration officielle et des groupements ouvriers dont l’existence est ainsi reconnue et légitimée, L'article 3 du règlement général de l'Exposition, approuvé par décret du 12 juillet 1865, instituait dans chaque département un comité (1) ayant pour mission « de préparer par voie de souscription, de cotisation et autres mesures, la création d’un fonds destiné à faciliter la visite de l’Exposition universelle à des contremaîtres, cultivateurs et ouvriers du département et de subvenir aux frais d'impression de leurs rap-
ports », de classifier dans chaque région les diverses
1. Comité dont lés membres étaient nommés par le préfet parmi les souscripteurs au capital de garantie de l'Exposition, parmi les habitants notables ou ceux qui avaient concouru à l’organisation des
expositions précédentes.
professions et de déterminer le nombre de délégués qu'elles auraient à envoyer. Afin de diriger et de centraliser les travaux de ces comités départementaux, un arrêté du ministre des Finances, M. Rouher, vice-président de la Commission impériale, instituait le 29 novembre 1866 une « Commission d’encouragement pour les études à entreprendre par les ouvriers, contremaitres et coopérateurs divers de l’agriculture et de l’industrie », qui était chargée de satisfaire « Les besoins physiques, moraux et intellectuels des visiteurs ». Une somme de 40.000 francs était mise à la disposition de cette commission composée d'industriels et de publicistes, mais qui ne comprenait aucun ouvrier.
Enfin un arrêté du 27 février 1867, « considérant que le système inauguré en 1862... a fonctionné d’une manière satisfaisante », appliquait à tous les départements le système des délégations élues et chargeaïit les comités départementaux de prendre des mesures pour l’organisation des élections.
Les premières difficultés pour la constitution des délégations ouvrières apparurent quand il s’agit de nommer les délégués. IL semblait naturel que ceux qui avaient été élus en 1862 par les divers métiers prennent l'initiative de préparer les élections nouvelles (1). Mais dès Le début, ils s’effacent tous. Il est vrai qu'une intervention officielle aussi nette pouvait gêner certains d’entre eux : « Ils craignaient de ne pouvoir ac-
cepter son concours (de la Commission d’encourage-