THÉOPHILE GAUTIER
Mme Lhomme fut certainement une des personnes à laquelle il a le plus écrit, lui qui détestait tant écrire des lettres ! Et il variait affectueusement, dans les en-tète, ce prénom de Regina qui lui plaisait : Regina felicitatis, Regina la bien nommée, Reine de bonheur, Regina cœli...
Avec Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toujours, sa causerie avait plus de gaieté et de laisseraller.
Quand c'était avec Mme Ganneau, il y avait dans le discours une nuance de respect et de retenue. Il lui faisait doucement la guerre, cependant, sur son manque absolu d'égoïsme, qui la poussait à oublier presque qu'elle était femme, et des plus belles. Il la taquinait sur son absence de coquetterie, sur ses toilettes toujours sombres et d'une simplicité monacale. Il approuvait seulement la coif-
fure austère, dont les belles lignes s'harmonisaient si bien avec le profil de médaille romaine. Mmc Ganneau se défendait en souriant, et son sourire avait un charme extrême, grâce à des dents petites et délicieuses, que mon père admirait sans réserve. La beauté des dents était, d'ailleurs, une des choses qui l'intéressaient le plus chez la femme. Il y attachait une importance capitale, proclamait que lorsque la nature vous a fait don de cette parure précieuse, il fallait en prendre soin et la sauvegarder comme un trésor. Aussi nous surveillait-il de très près, à ce point de vue, nous apportant les opiats et les élixirs les plus raffinés. Il se fâchait tout rouge si nous commettions devant lui la moindre imprudence où nous risquions de nous abîmer les dents.
Un jour, à table, Mme Ganneau assise à côté de lui, cassa une noisette avec ses dents : d'un brusque mouvement, mon père, indigné, se retourna, et ne put se retenir d'envoyer un bon soufflet à la coupable.
Aujourd'hui encore Mmc Ganneau ne peut se souvenir sans attendrissement de cette affectueuse et mémorable gifle...
Ma mère persistait à vouloir nous faire apprendre le piano, à ma sœur et à moi ; mais nous ne mon-
trions aucune ardeur à l'étude. Pour ma part, j'avais gardé de ma première instruction musicale, et des verges vinaigrées de la sœur Fulgence, un souvenir plein de rancune : j'étais bien persuadée que je n'aimais pas la musique. De vagues professeurs étaient parvenus cependant à nous en donner quelque idée. Dans les derniers temps, même, le mari d'Alphonsine, Alexandre Lafitte, s'était chargé de nous instruire. Mais, comme nous étions très peu empressées au travail, il ne s'intéressait guère à ses élèves. Il nous faisait étudier d'assez mauvaise musique : je m'acharnais particulièrement sur une Valse espagnole, d'Ascher, boléro quelconque qui « faisait de l'effet ». Nous avions l'ordre, pendant les heures d'étude, de nous exercer au déchifFrage, et l'on m'avait confié, pour cela, un cahier de polkas, valses, quadrilles et autres pages de danses vulgaires.
Un jour, tournant les feuillets, je lus ce titre : V Invitation à la Valse, par Karl Maria de Weber. Gela ne m'apprenait rien de particulier, et je commençais à déchiffrer, nonchalamment, comme d'habitude... Mais, alors, une espèce de miracle se produisit ; il fut si brusque, si inattendu, que toutes les vieilles métaphores sont les meilleures pour l'exprimer : « les écailles me tombèrent des yeux » ; « un voile se déchira devant mon esprit » ; « la lumière resplendit soudain dans les ténèbres »... Après quelques lignes, et jouées Dieu sait coin-
ment, il me sembla que je découvrais la musique : une émotion extraordinaire s'empara de moi, une passion nouvelle m'envahit. « Catalepsie ! — Epilepsie ! » aurait dit mon père. Mais, en moi, l'épilepsie avait bien souvent du bon. Par un phénomène qui m'est resté incompréhensible, je compris ce chef-d'œuvre absolument, à travers mes fausses notes, ma mesure fantaisiste, et j'allai jusqu'au bout du morceau, malgré la difficulté extrême d'exécution. Seul ce mot de valse était cause qu'on avait relié le morceau de Weber avec les ineptes danses qui formaient le recueil ; et c'est à ce hasard, peutêtre, que je dois la révélation d'un art qui eut pour moi tant d'attraits et prit une si grande place dans ma vie.
Le jour de la leçon prochaine, j'ouvris le cahier devant M. Lafitte , et je lui dis d'un ton décidé et sans réplique, en lui indiquant Y Invitation à la Valse :
— Je veux apprendre cela.
— Pourquoi ce morceau plutôt qu'un autre ? demanda le maître surpris. Il est trop difficile pour vous.
— N'importe ! Je veux l'apprendre, répondis-je, ou bien je ne toucherai plus jamais au piano.
Il y avait, sans doute, quelque chose de particulier dans mon attitude, une lueur dans mes yeux, un frémissement insolite dans ma voix, car M. Lafitte me regarda profondément et me dit, après un instant de silence :
— Est-ce que vous aimeriez la musique?...
— Jusqu'à présent, je crois que je ne l'aimais pas, répondis-je. Maintenant, c'est changé. Je veux jouer ce morceau...
M. Lafitte, très étonné et très intéressé, ne répondit rien ; il me regarda encore, puis s'assit au piano, et joua, d'un bout à l'autre, Y Invitation à la Valse. Je fus enthousiasmée de l'entendre exécutée ainsi en perfection ; mais cependant rien de nouveau ne me fut révélé ; je l'avais comprise à première vue, et tout à fait.
— Si vraiment vous aimez la musique, dit M. Lafitte, tout est à recommencer : nous pouvons jeter au feu nos anciens cahiers, et je vous guiderai désormais parmi les chefs-d'œuvre.
— Pourquoi ne me les avez-vous pas fait connaître plus tôt ?
— Je tiens la musique pour un art sublime et sacré, dit M. Lafitte gravement. Vous y montriez si peu de goût que je trouvais inutile de vous ouvrir le sanctuaire. Jusqu'à présent, je vous donnais des leçons pour faire plaisir à votre famille. Désormais, si votre nouvelle impression est sincère et durable, je serai heureux de vous initier à la musique. Ce serait vraiment singulier que cette aversion pour la musique quelconque eût été justement chez vous une intuition.
Il n'y eut pas de leçon ce jour-là. Mais, quand il revint, M. Lafitte nous apporta une gavotte
de Sébastien Bach et le Clavecin bien tempéré.
A partir de ce jour, un grand changement se produisit à la maison : la musique prit une importance excessive : « la musique allemande, la vraie, la seule», — à ce que ma sœur, facilement conquise, et moi, nous proclamions avec l'intransigeance de la jeunesse. — Cela amena un conflit : manière, préférait, naturellement, le style italien, tandis que nous n'avions plus pour lui que haine et mépris.
Mon père, prudemment, restait neutre; en apparence, car, en réalité, il était de notre parti et le favorisait.
On a toujours affirmé que Théophile Gautier détestait la musique. On en a donné comme preuve irréfutable cette phrase célèbre : « La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits ». La vérité est qu'il n'est pas l'auteur de cette boutade. Il n'a fait que la citer, en ces termes, dans Caprices et Zigzags :
Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait là Favorite, accommodée au goût britannique et traduite dans la langue de l'île, ce qui produisait un vacarme difficile à qualifier et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre qui n'était pas mélomane assurément : « La musique est le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits. » Aussi, j'écoutais peu, et j'avais le dos tourné au théâtre...
Théophile Gautier ne dit pas quel était ce géomètre (et il serait curieux de le rechercher), mais cette omission, en tout cas, ne prouve rien.
Ce qui est certain, c'est que les compositeurs aimaient le poète et le sollicitaient souvent de collaborer avec eux. Ernest Reyer est celui qui savait le mieux s'y prendre pour obtenir ce qu'il voulait. D'autres, très illustres, eurent moins de bonheur :
Meyerbeer, par exemple, alors à l'apogée de sa gloire.
La partition de Stmensèe se trouvait parmi les volumes, de musique assez frivole, qui composaient la biblothèque de ma mère. La présence de cette œuvre, que nous considérions comme la meilleure du maître, nous étonnait beaucoup. Cependant Meyerbeer avait offert à ma mère, avec de belles dédicaces, ses principaux opéras ; mais, dans Struensée, il n'y avait pas de chant, et cette œuvre, éditée en Allemagne, personne ne la connaissait alors à Paris. C'était à mon père que Meyerbeer l'avait donnée, car il fut longtemps question, entre eux, d'une collaboration. Il s'agissait de vers déclamés sur la musique et expliquant le drame, dont l'auteur était Michel Béer, frère du maître. Meyerbeer s'engageait à fournir les éclaircissements nets O
cessaires, et il écrivit à mon père cette curieuse lettre (1) :
Monsieur,
M. Brandus est venu deux fois pour avoir l'honneur de vous rencontrer. Il voulait vous amener un pianiste prêt à
(1) Citée par le vicomte Spoelberch de Lovenjoul dans son Histoire des Œuvres de Théophile Gautier.
vous jouer les morceaux mélodramiques pour savoir sous quelles mesures de la musique il faut placer les paroles déclamées.
J'ai eu également l'honneur de passer deux fois chez vous pour vous prier de vouloir bien me donner (ainsi que nous en étions convenus), la partition de piano de Struensée, afin de vous indiquer le sens des paroles allemandes qui doivent être déclamées sous la musique ; votre concierge me dit que vous habitez la campagne, et que je ne puis pas espérer de vous trouver à Paris. Comme je ne possède pas un autre exemplaire de la partition de piano de Struensée, j'ose donc vous prier d'avoir l'extrême bonté de m'envoyer le vôtre; j'y ferai ce travail en vingt-quatre heures et je vous renverrai la partition, pour que vous puissiez continuer votre travail poétique.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués de votre très dévoué.