MEYERBEER
Samedi. — Ecrit dans la loge de votre concierge.
Un traité avait été signé, quelque temps avant, avec l'éditeur Brandus. Cependant l'œuvre ne fut pas réalisée. Théophile Gautier écrivit seulement le prologue en vers, qui est publié dans son Théâtre, sous ce titre : Prologue de Struensée ; je crois qu'il n'a jamais été récité dans les concerts, où la partition fut exécutée sans le drame de Michel Béer.
Vers la même époque, Théophile Gautier avait composé pour Meyerbeer un oratorio intitulé Josué. Mais le musicien égara le manuscrit et en fut très désolé. Il redemanda avec insistance à mon père une nouvelle copie ; mais, commu celui-ci n'en avait pas, sauf quelques vers qui semblent faire partie de cette œuvre, le poème fut définitivement perdu.
La première fois que je vis Meyerbeer, ce fut clans son escalier, qu'il descendait, tandis que nous le montions avec ma mère, qui nous présenta à lui. Nous étions encore très jeunes, ma sœur et moi, mais grandes pour notre âge, et il s'écria avec surprise :
— Pas plus petites que ça?...
Meyerbeer aimait beaucoup le contralto vibrant et velouté de ma mère ; il composa pour elle, et lui dédia, une romance dramatique, mêlée de récitation, sur des paroles de Méry, la Fiancée du vieux Château, — le château de Bade, — et c'est à Bade que ma mère chanta la mélodie encore inédite.
La dernière fois que je vis le maître, il m'apparut dans une situation assez bizarre : debout, sur un banc de bois, au milieu du Champ-de-Mars, où avait lieu l'ascension du ballon de Nadar : le Géant.
Meyerbeer, qui était de petite taille, ne voyait rien, sans doute, perdu dans la foule, et s'était hissé sur ce banc, apporté la par un industriel de circonstance. Serré dans un petit paletot marron, le nez chargé de lorgnons superposés, tenant des deux mains son parapluie, il regardait en l'air l'énorme ballon, et paraissait complètement absorbé par le spectacle et enchanté. Il avait vraiment, dans cette posture, une silhouette inoubliable, et nous le contemplâmes longtemps, d'en bas, sans rien dire. Mais sa position n'était pas sans danger : toujours sans nous faire connaître, nous nous
assîmes chacune à un bout du banc, afin de le caler et de l'empêcher de faire la bascule.
Rossini, lui aussi, voulut collaborer avec Théophile Gautier. Le fameux chanteur Paolo Barroilhet s'était chargé de la négociation. Il s'agissait d'une « chanson militaire » que Théophile Gautier devait refaire en y ajoutant un couplet. Les paroles, sur lesquelles le compositeur avait déjà écrit la musique, étaient stupides au delà de toute expression :
A la Patrie Brave Français Donne sa vie, Et sans regret.
Vive tendresse Brûle en son cœur Pour sa maîtresse Et son Emp'reur !
1er COUPLET
Vite il s'apprête ; Piien ne l'arrête.
Si la trompette Vient à sonner, Il prend les armes, Court aux alarmes :
Son plein de charme Va l'entraîner...
A la Patrie..., etc.
Rossini désirait qu'avant le retour du refrain il y eût quelques vers de « tendresse militaire », afin
qu'il pût y adapter une phrase sentimentale et douce, mezza voce.
Théophile Gautier ne savait pas trop ce que pouvait être la « tendresse militaire » ; le sujet, le rhythme de ce morceau ne l'inspiraient guère ; il eût voulu au moins ne pas signer, mais on tenait beaucoup à sa signature. Barroilhet écrivait : « Il s'agit d'accoupler heureusement le nom du grand Théo au grand nom de Rossini. » Théophile Gautier, qui n'osait pas refuser franchement, traînait l'affaire en longueur ; mais* on revenait souvent à la charge, en l'accablant de reproches.
Un jour, au moment de sortir, mon père nous dit qu'il allait à Passy voir le maestro. Théodore de Banville était venu, ce jour-là, à Neuilly ; il s'en allait aussi, et nous les reconduisions jusqu'à la porte.
Tout à coup, je dis à mon père :
— Tu sais, si tu vas voir Rossini, je ne te parlerai pas pendant un mois.
Banville, très surpris, demanda l'explication de cette bizarre menace.
— Les gluckistes et les piccinistes ! répondit le père en riant. Ces demoiselles sont devenues, depuis quelque temps, des musiciennes intransigeantes et du parti le plus classique. Elles jouent les fugues de Bach (il disait cela avec un certain orgueil) et n'admettent plus que Beethoven, Weber, Mozart et autres illustres Allemands. Le grand
chef du parti opposé leur est, naturellement, en horreur...
Et il ajouta, pour moi :
— Prends garde : Catalepsie! — Epilepsie !... Mais je veux bien condescendre à t'expliquer que, si je vais voir Rossini, c'est pour tâcher de me dépêtrer poliment de cette « chanson militaire », qui est pour moi comme serait pour un chien une casserole attachée à la queue.
— En ce cas, je te pardonne et je t'approuve! lui dis-je avec gravité.
Une « International Exhibition » s'ouvrait à Londres. Dalloz pria Théophile Gautier d'en faire le compte rendu dans le Moniteur universel, journal officiel de l'Empire français.
Les conditions étaient bonnes ; et mon père, toujours enchanté de voyager, accepta avec plaisir. A notre grande joie, il nous annonça que nous serions du voyage.
Nous n'avions jamais encore traversé la mer et nous étions très émues à l'idée d'aller en Angleterre. Nous aurions bien voulu voir une tempête. Cependant l'appréhension du mal de mer, qu'on nous dépeignait si affreux, nous tourmentait et nous faisait préférer une traversée moins pittoresque, mais tranquille. Toutes sortes de palliatifs nous
furent recommandés par nos amis. Notre cher camarade Nono, que nous considérions comme un oracle, incapable de se tromper, nous affirma très sérieusement qu'un petit carré de papier posé sur l'estomac était ce qu'il y avait de mieux. Il expliquait que le frottement du papier contre la peau occasionnait une diversion qui préservait du mal de mer.
Le directeur du Moniteur, Dalloz, partait aussi pour Londres, et il emmena mon père, qui devait assister avec lui à des inaugurations et à des cérémonies officielles. Il était convenu que nous le suivrions quelques jours après avec ma mère, et Henriette, une nouvelle femme de chambre, car depuis quelque temps Marianne, la bonne qui nous avait élevées, était promue à la dignité de cuisinière.
Nous devions entrer à Londres par la Tamise, après nous être embarquées à Boulogne. C'était au mois de mai : le temps était beau, et pourtant la mer moutonnait un peu ; en dépit du préservatif recommandé par Nono, je dus subir le mal de mer, auquel ma sœur échappa. A l'aube, j'étais affalée dans ma cabine, affreusement malade et me récitant tout bas, avec une rapidité fiévreuse et sans pouvoir m'en empêcher, des vers de la Légende des Siècles, lorsque Estelle, très vaillante, et qui avait, paraît-il, le pied marin, vint me chercher, sous prétexte que l'apparition du soleil sur la mer était un
spectacle admirable. Elle me traîna presque de force jusqu'au pont; je ne pus atteindre que le haut de l'escalier, où je me laissai tomber au bord des marches de cuivre. La splendeur de l'aurore, avec ses roses et ses émeraudes, me laissa indifférente et ne me guérit pas. Un marin apitoyé m'aida à gagner un banc, puis il m'apporta un oreiller de crin et du thé.
Cependant, aussitôt que le bateau entra dans les eaux de la Tamise, le mal disparut, et je pus faire honneur au déjeuner, servi sur le pont, et composé d'œufs au jambon, comme les Anglais seuls savent les préparer, de roastbeef et d'excellent pale aie.
Mon père nous attendait à Londres, au débarcadère, et il nous conduisit à l'Hôtel de France, Leicester Square, où un appartement était retenu pour nous. Le soir même, des personnes vinrent nous rendre visite ; entre autre autres, Jules Gérard, le tueur de lions, et un M. S... qui s'offrait à nous servir de cicérone et d'interprète dans la capitale de l'Angleterre, qu'il habitait et qu'il connaissait à merveille. En dépit de ses bonnes intentions, je pris tout de suite ce monsieur en grippe, à cause de la fatigue qu'il nous imposa, en nous tenant éveillées jusqu'à plus de onze heures, le soir même d'un voyage aussi pénible. Il causait abondamment, donnant à mon père toutes sortes de renseignements qui n'en finissaient pas et feignant, à ce que
nous croyions, de ne pas voir nos signes évidents de lassitude et d'impatience.
Nous étions très bien installés dans cet hôtel, mais, par ce temps d'exposition, le prix était exorbitant. Ce fut ce M. S... qui nous conseilla, très sagement, de quitter l'hôtel pour un appartement meublé. Ce fut lui encore qui découvrit, à Penton Square, la maison qui convenait. Mais, après le confort de l'hôtel et l'animation amusante de la place, ce nouveau logis nous parut triste et mesquin. Ce square, au bout d'une petite rue, formait comme une grande cour carrée très solitaire. La maison était juste en face de la rue qui débouchait dans Piccadilly et nous permettait seulement d'apercevoir, un peu et de loin, le mouvement de la ville.
Nous avions, au premier, un salon, qui servait de salle a manger, entre deux chambres où s'établirent mon père et ma mère. Ma sœur et moi, avec la femme de chambre, nous fûmes logées au second étage, dans un appartement qui donnait sur des cours et des toits très noirs. La propriétaire de cette maison se chargea de notre nourriture, mais elle fut très chiche, et nous avions l'impression de mourir un peu de faim. Aussi, il fut vite résolu que nous ajouterions un repas au maigre ordinaire de la maison : un souper, que nous allions, en bande, acheter dans les petites rues commerçantes, très éclairées par des torches de gaz et dont l'as-
pect nouveau et pittoresque nous intéressait beaucoup.
Nous revenions les bras chargés de gargantuesques victuailles : homard et saumon marines, jambon d'York, langues de mouton, bœuf fumé, stilton, chester, tarte à la rhubarbe, plumcake, Dundee marmelade, stout, pale aie, porto.
Henriette avait dressé le couvert et allumé des lampes. Nous nous installions et nous faisions longuement honneur au repas. Jules Gérard était quelquefois des nôtres, et M. S... presque toujours. Mon père, très en train et très gai, évoquait le souvenir du radeau de la Méduse, se comparait à Ugolin réduit, si l'heure du souper avait tardé, à dévorer ses enfants. Pour moi, qui n'avais pas la tête forte, cette bière capiteuse me grisait immédiatement. Je divaguais un peu ; puis je m'endormais d'un sommeil si profond qu'on était obligé de m'emporter dans mon lit.
Londres nous amusait beaucoup. Nous parcourions la ville en badauds, marchant lentement, le nez en l'air, ce qui paraissait surprendre extrêmement les Anglais, toujours si pressés et qui ne se faisaient pas faute de nous bousculer : ils avaient une façon de se faire place à coups de coudes, — des coudes pointus et durs, — qui m'exaspérait. Comme je m'en plaignais une fois à un aquarelliste de grand talent, ami de mon père, nommé Wylcl, il me dit que la coutume en Angleterre était de
rendre les coups, pour avertir le passant qu'il vous avait heurté, ce qu'il Teignait d'ignorer jusque-là. Ces représailles n'étaient pas très aisées, car les coupables marchaient si vite qu'ils étaient tout de suite hors de vue. Cependant, sans être bien sûre que M. Wyld ne s'était pas moqué de moi, je tenais à exercer ma vengeance, et souvent on me voyait me mettre à courir à la poursuite d'un monsieur à qui j'allongeais un grand coup de poing dans le dos. Je n'étais pas très rassurée, la première fois que j'accomplis cette prouesse. Mais l'anglais, comme on me l'avait annoncé, se retourna et me dit poliment :
— / beg your pardon.
Et je fus convaincue que le procédé était bon.
Nous étions très intéressés par les industries de la rue. La mendicité est interdite à Londres ; mais la rue appartient à tout le monde (pas le trottoir). Aussi les mendiants sont-ils censés faire un métier : de petits garçons se précipitent sur vous, mais sans quitter la chaussée, et, de force, vous cirent vos souliers ; ou bien ils balayent avec frénésie votre chemin, vous empêchant de marcher. Les compagnies de faux nègres, vêtus de coutil rose et blanc et exécutant de bizarres musiques, qui déambulent par la ville, suivies d'un public sympathique, nous semblaient surtout très originales.
Une fois, à Penton Square, pendant le déjeuner, nous entendîmes une aubade exécutée sous nos
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fenêtres d'une façon vraiment assez remarquable. Il y avait un violon, un alto et une voix de femme. Je fus chargée de jeter des pence par la fenêtre ; mais, en apercevant les musiciens, je poussai un cri de surprise :
— La famille Lhomme !
Tout le monde se leva et vint près de moi. Il
nJy avait pas à s'y tromper. M. et Mme Lhomme et leur fils Alphonse, notre camarade, venus à Londres, sans doute pour l'Exposition, s'étaient déguisés, dans l'idée de nous faire une farce. Nous étions très contents de les voir et bien amusés de leur invention.
— Le bel ensemble de votre musique vous a trahis ! leur criait mon père du haut de la fenêtre. Assez, maintenant ! Venez déjeuner avec nous.
Mais, imperturbables, ils persistaient à tenir leur rôle, à racler les violons et à chanter.
Nous eûmes vite fait de dégringoler l'escalier pour aller les chercher. Mais alors nous nous arrêtâmes, stupéfaits : malgré cette triple et extraordinaire ressemblance, ces musiciens étaient bien des personnages anglais, et pas du tout la famille Lhomme !...
La société de Londres faisait grand accueil à j mon père. Beaucoup d'artistes venaient le visiter. Nous vîmes une (ois Thackeray, colossal et superbe. Nous avions lu la Foire aux vanités, ce qui le flatta
LE SECOND ItAXG DU COLLIER 131
beaucoup. Il Tut très aimable pour ma sœur et pour moi ; je me souviens qu'il admira notre coiffure, et nous demanda des détails afin de pouvoir apprendre à ses filles la façon d'arranger leurs cheveux de même.
Dans cette maison meublée, de Penton Square, il y avait, au second étage, d'autres locataires que nous, entre autres un liorse-guard tout habillé de rouge, si étonnamment maigre et long, que nous ne pouvions nous retenir de le regarder, peut-être avec trop d'insistance : il était plus timide qu'une jeune fille, et notre effronterie lui causait une peur folle, tellement que s'il lui arrivait d'ouvrir sa porte au moment où nous ouvrions la nôtre, il se rejetait en arrière, la refermait brusquement et n'osait plus sortir de longtemps.
Un matin, à notre grande terreur, tandis que nous nous habillions, deux ramoneurs, noirs comme le diable, en chapeau haut de forme, entrèrent dans notre chambre par la fenêtre qui s'ouvrait sur des toits en terrasse!... Nos cris, nos réclamations indignées, dans une langue qu'ils ne comprenaient pas, les laissèrent parfaitement impassibles. Ils farfouillèrent dans la cheminée, sans se presser le moins du monde, puis s'en allèrent bar le même chemin.
Le saus-oène des anglais est d'ailleurs ce qui me frappa le plus à Londres.
J'ai gardé peu de souvenirs de l'Exposition uni-
verselle, mais je n'ai jamais oublié une aventure qui m'arriva au cours d'une de mes visites dans ses galeries, à la section des beaux-arts : accoudée à la balustrade, séparant du public la muraille où sont pendus les tableaux, j'étais en contemplation devant un Gainsborough... Tout à coup, un visiteur, qui trouvait sans doute que j'avais assez vu, m'enleva par les coudes et me posa plus loin ; puis il s'accouda à ma place. Fidèle à mon principe, après le premier moment de surprise, je me mis à taper sur ce monsieur, à le tirer, avec des saccades, par les basques de sa redingote ; mais il tourna vers moi une bonne face réjouie, se cramponna à la barre de fer et ne démarra pas.
Un jour, je fis dans la ville une rencontre qui me laissa une impression ineffaçable. Nous nous promenions, ma mère, ma sœur et moi, dans un passage (je ne saurais dire lequel) quand nous vîmes, en face de nous, deux personnages très étranges, suivis par une foule de curieux. C'étaient deux Japonais, dans leur costume national. Ils feignaient de ne pas voir tout ce cortège de badauds, qui les obsédaient cependant, car ils entrèrent, pour y échapper, dans une boutique élégante où l'on vendait toutes sortes d'objets de toilette en ivoire et en écaille. Nous ne pûmes y tenir : nous entrâmes aussi dans la boutique, tandis que la foule se massait derrière les vitres.
J'étais fascinée... Ce fut là ma première rencon-
tre avec l'Extrême-Orient ; et, par lui, dès cet instant, j'étais conquise.
L'un de ces Japonais paraissait grand, dans les longs plis souples de sa robe de soie. Sa figure pAle, au nez fin et busqué, du type (je l'ai su depuis) le plus aristocratique, avait une expression particulière, mélange de dignité, de grâce mélancolique, de douceur et de dédain. Il était coiffé d'un chapeau, en forme de bouclier, retenu par des bourrelets de soie blanche qui lui passaient sur les joues. Hors de la ceinture, en brocart tissé d'or, qui lui serrait la taille, se croisaient, haut sur sa poitrine, les poignées délicatement ciselées de deux sabres. A côté dépassait un éventail qu'il prenait fréquemment et ouvrait d'un seul geste.
Le teint de l'autre Japonais était couleur d'or foncé, et quelques marques de petite vérole lui donnaient l'aspect d'un bronze ancien un peu meurtri par le temps. Il portait aussi deux sabres, aux riches poignées, dans sa ceinture de velours.
Leurs sandales, qui tenaient à peine sur leurs chaussettes de toile blanche articulées au pouce, leur donnaient une démarche molle et nonchalante.
Ces deux inconnus nous examinaient avec beaucoup de curiosité. Ils savaient quelques mots de français et d'anglais et nous essayâmes de causer. Débarqués en Angleterre depuis quelques jours à
peine, ils faisaient leurs premiers pas dans cette Europe qu'ils ne connaissaient pas du tout. On eût dit qu'autour d'eux, sans que rien s'en fût encore dispersé, flottait le parfum et comme l'atmosphère de leur fabuleux pays.
Quelle rencontre fatidique pour moi, quelle vision inoubliable ! Tout un monde inouï réapparaissait, et une sorte d'intuition (que j'avais toujours en face des choses qui allaient me passionner) me fit l'entrevoir dans son ensemble et me révéla ses beautés spéciales.
Quand, plus tard, j'ai essayé de faire revivre le Japon féodal, dans un roman intitulé : la Sœur du Soleil, c'est toujours l'image saisissante de cet inconnu, aux allures si nobles, qui me servait de modèle pour peindre un de mes personnages, le prince de Nagato.
Qui sait si ces deux samouraïs n'étaient pas ces deux jeunes officiers, d'un prince de Nagato justement, qui, à cette époque, où le Japon était encore très fermé aux étrangers, firent, sur l'ordre de leur seigneur, un voyage d'études à travers la civilisation de l'Occident inconnu?... Qui sait si ce n'étaient pas là, Ito Shunshé et Inouyé Bunda, qui jouèrent, depuis, et jouent encore, un rôle si éminent dans la politique de leur pays?...
Au moment même où nous essayions, dans ce magasin, d'échanger quelques mots avec eux, tandis qu'ils maniaient de leurs doigts minces des ba-
bioles d'ivoire et d'écaillé, un soulèvement terrible — dont la nouvelle n'était pas encore parvenue en Europe — ensanglantait le Japon. J'ai donné, dans mes Princesses d'Amour, une esquisse de cette guerre civile, de cette étrange révolution, unique dans la chronique du monde, qui lit éclore, de la façon la plus imprévue, le Japon nouveau.
C'est en étudiant l'histoire de cette guerre que j'ai cru retrouver la trace de ces deux jeunes hommes, dont je me souvenais si bien. Quand, après deux années de voyage, ils revinrent au Japon, enthousiasmés par ce qu'ils avaient vu, ils se heurtèrent à la bataille, qui durait toujours, au cri de : « Mort aux étrangers ! »
De tous les points du monde, des êtres venaient à Théophile Gautier, pour lui demander aide et protection. Il ne se défendait pas du tout, écoutait toutes les doléances ; et l'on peut dire que l'on entrait chez nous comme dans un moulin. Ses conseils, son influence, l'appui de sa plume, c'était tout ce qu'il avait à donner ; mais il donnait royalement.
Parmi tous ces solliciteurs inconnus, qui venaient sans être présentés et sans recommandation, j'ai gardé le souvenir d'une certaine madame Key Blunt
qui fut particulièrement tenace et nous tourmenta longtemps. Elle arrivait d'Amérique et avait été la femme, à ce qu'elle disait, d'un président des Etats- Unis, mort récemment. Il l'avait laissée avec des enfants et sans ressources : mais elle avait l'amour et, à ce qu'elle croyait, le don du théâtre, qui l'aiderait, pensait-elle, à relever sa fortune. C'était une femme assez jolie, de taille moyenne, et toujours endeuillée de voiles de crêpe : « Mon mari est toujours mort », répondait-elle à ceux qui lui faisaient observer que le temps du deuil était passé.
Mon père s'était laissé toucher par cette infortune exotique. Cependant il combattit autant qu'il le put le singulier projet de la belle veuve : elle voulait jouer, à Paris, et en anglais, un grand drame de Shakespeare. Pour consacrer son talent, et lui donner de l'éclat en Amérique, il fallait qu'elle eût été entendue à Paris. Jouer, en anglais, devant des Parisiens, quelle folie !... Mais elle ne voulait pas en démordre.
Mon père finit par renoncer à la convaincre ; et, devant son insistance, jugeant aussi que c'était le seul moyen de se débarrasser d'elle, il songea à faire aboutir le projet, en le réduisant le plus possible.
Taillade, que Théophile Gautier soutenait beaucoup et admirait infiniment, consentit, sur sa demande, à entrer dans la combinaison. 11 s'agissait
déjouer, en anglais, un acte de Macbeth, celui du meurtre de Duncan. Taillade ne savait pas l'anglais, ou à peine ; mais cela ne démontait nullement madame Key Blunt, qui se chargeait de seriner à l'artiste français la bonne prononciation.
Le Vaudeville prêta complaisamment sa salle, et, après d'innombrables et laborieuses répétitions, la représentation eut lieu. Mais il se trouva — ce que l'on soupçonnait déjà — que madame Key Blunt avait fort peu de talent et que Taillade en avait beaucoup, même en anglais. 11 sut se faire comprendre du public parisien, fortement ahuri par ces mots inconnus, et il emporta tout le succès.
Mon père, dans son compte rendu, essaya d'en laisser une part à l'artiste américaine ; mais on le devine plus sincère quand il parie de Taillade :
Par un prodige de volonté, par une idolâtrie passionnée pour Shakespeare, il est arrivé à dire le texte, même avec un très bon accent, et à produire, dans cet idiome presque étranger pour lui, tous les effets qu'il obtenait à l'Odéon dans l'excellente traductionde Jules Lacroix. Chose étrange: loin d'être gêné en grandeur, en puissance, en énergie, son jeu avait quelque chose de direct, de natif, d'original. On ne sentait plus rien entre lui et le poète. Les idées jaillissaient avec leurs mots, leurs sons, leurs couleurs ; et d'une représentation qui pour la plupart des spectateurs n'était guère qu'une pantomime, le sens profond, caché, mystérieux de l'œuvre colossale se dégageait avec plus de clarté que dans tous les commentaires.
Taillade, en effet, était superbe. Il avait, entre
autres, quand il sortait à reculons de la chambre du crime, un sursaut de peur en heurtant par hasard, un fauteuil, qui donnait le frisson à toute la salle.
Mais je croîs bien que madame Key Blunt n'a jamais pardonné a mon père le succès de son partenaire Taillade.
Le 31 août était l'anniversaire de la naissance de Théophile Gautier ; et, pour fêter ce jour, nous organisions chaque année, en grand mystère, quelque réjouissance : récitation de compliments, naïves pantomimes, feux d'artifice et flammes de Bengale, qui donnaient au jardin une féerique et fugitive splendeur. Une fois, cependant, vers les approches de sa fête, le père nous déclara, qu'à ce propos, il avait une idée extrêmement ingénieuse, dont il voulait nous faire part. Les prétendues surprises, qui ne le surprenaient guère, les répétitions, faites en cachette, qu'il avait l'air de ne pas soupçonner, et pendant lesquelles on le laissait tout seul, n'étaient pas très gaies pour lui. Il savait bien que les préliminaires d'une fête en sont le plus souvent la partie la plus divertissante. Il n'était pas juste que lui, le fêté justement, en fût exclu. Il proposait donc d'organiser avec nous les réjouissances et même d'y prendre une part active.
— Je me fêterai moi-même, dit-il. Que penseriez-vous d'une pièce, dont je suis l'auteur, et dans laquelle je jouerais ?. . .
Comme on le pense bien, cette motion fut accueillie avec enthousiasme.
Il fut donc décidé que nous représenterions Pierrot posthume, puis — les débutants ne doutant de rien, — dans la même soirée, le Tricorne enchanté.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Pierrot posthume fut tout de suite mis à l'étude, et l'on distribua les rôles ainsi :
Le Docteur.
Pierrot . Arlequin Colombine .
Bientôt les répétit