‹ Le second rang du collierChapitre 5 sur 6 · JUDITH · texte numérisé non relu

JUDITH

Lons commencèrent.

Mon père y apportait un entrain extrême et beaucoup d'application. Seulement, tout d'abord, son jeu fantaisiste etprimesautier se plaisait mal à la discipline, et il mettait parfois ses partenaires dans un grand embarras : quand un hémistiche ou un vers lui manquait, il en improvisait un autre, et notre réplique, naturellement, ne rimait plus. Cela nous fâchait beaucoup ; mais il nous répondait que nous n'avions qu'à faire comme lui, en improvisant des rimes nouvelles : proposition qui soulevait un toile général.

On s'occupa, presque en même temps, de la mise en scène de l'autre pièce, qui comportait un plus grand nombre d'acteurs.

Mon père prit le rôle de Géronte ; mon frère,

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celui de Frontin ; ma mère, celui de Valère. On chargea Rodolfo de jouer l'ivrogne Champagne. Le rôle d'Inès fut distribué à ma sœur, et celui de Marinette à moi.

Mlle Favart, qui habitait à Neuilly, voulut bien venir nous donner quelques conseils ; elle assista a plusieurs répétitions et dirigea la mise en scène.

Puvis de Chavannes avait demandé la faveur de peindre les décors. Pour qu'il pût les exécuter sur place, et dans la mesure voulue, on convoqua Belloir, qui édifia tout de suite le théâtre. Cela fut aussi plus commode pour nous. Puvis travaillait sur place, et nous répétions en scène.

Cette construction légère, couverte de coutil blanc et rouge, s'étendait sur la terrasse et en tenait toute la largeur entre la maison et le parapet. L'escalier du jardin était masqué, et il fallait, pour l'atteindre, traverser « la salle ». La scène communiquait par la porte vitrée, avec la salle à manger, qui nous servait de loge.

On n'était plus occupé à la maison que de la représentation. Les bonnes, submergées dans les plis blancs, cousaient des mètres de calicot pour les décors, tandis que des menuisiers clouaient des châssis. Avec ma mère, nous courions Paris, en quête d'étoffes pour les costumes. Nous prenions leurs modèles dans un ouvrage de Maurice Sand sur la comédie italienne, publié récemment et intitulé : Masques et Bouffons.

Roclolfo était régisseur ; il avait l'œil à tout. Un lit était dressé pour lui dans l'atelier, afin qu'il ne quittât plus Neuilly, que pour le service du théâtre : courses et commissions urgentes.

Mon père ne s'était pas trompé, ces répétitions et ces préparatifs emplissaient la maison d'une animation et d'une gaieté extrêmes. Notre frère Toto arrivait chaque matin avec Puvis de Chavannes. Ce grand artiste, si modeste, était dévoré d'inquiétude : il ne se croyait pas à la hauteur de sa tâche. Il nous fallait le rassurer, l'encourager. On le raillait même affectueusement, lui, le peintre déjà glorieux qui avait exposé la Paix et la Guerre, le Travail et le Repos, d'attaquer avec tant d'effroi le barbouillage de ses décors. Le bon Puvis riait et se mettait à l'ouvrage.

Il peignit, d'abord, une rue du vieux Paris, s'élargissant en carrefour, pour laquelle Pierrot, clans son monologue, donne quelques indications pittoresques, qui étaient suivies scrupuleusement :

Le cabaret encor rit et jase à son angle...

On voyait, au-dessus d'un rideau rouge qui flottait au vent, l'enseigne découpée représentant un pot d'étain.

De l'autre côté, le rôtisseur : A Saint-Laurent, montrait de belles flammes pétillantes, qui cui-

saient des volailles, derrière un étalage de pâtés et de quartiers de viande. L'image du saint donnait l'occasion à Puvis de peindre un homme admirable, cuisant sur le gril.

Le décor de la seconde pièce n'était pas très différent du premier, puisqu'il devait représenter une place publique, devant la maison de Géronte.

On aurait pu, à la rigueur, jouer les pièces dans le même décor. Mais Puvis tenait à en faire deux, et il se tourmentait encore en cherchant la façon de les varier. Il imagina, pour le Tricorne, de choisir quelque ville du Midi, claire et colorée, qui contrasterait heureusement avec le bistre de la vieille rue moyenâgeuse de Pierrot posthume. Au milieu de la scène, il plaça une fontaine de marbre, avec un jet d'eau, et, tout auprès, éclaboussé de gouttelettes, un laurier-rose en Heur. La première coulisse, à droite du spectateur, une boutique de marchande de fruits, fut le motif d'une remarquable nature morte, à laquelle Puvis s'appliqua tout spécialement. Sous l'auvent bariolé, des tranches de pastèques montraient leur pulpe rose semée de pépins noirs, à côté de pyramides d'oranges, de paniers de pêches et de grappes de raisins bleus ou dorés. C'était parfait... La maison de Géronte, avec un balcon praticable, s'élevait à gauche.

Les costumes nous donnaient beaucoup à faire. Celui de mon père, dans Pierrot posthume, reproduisait exactement l'image représentant « le Doc-

teur » dans Masques et Bouffons. C'était une houppelande de soie noire sur un maillot et un gilet rouges ; pour coiffure, un bonnet noir à pattes. Totu, long et svelte, s'accommodait on ne peut mieux du classique accoutrement de Pierrot ; mais l'habit de Frontin, a rayures groseille et blanehes, de la seconde pièce, l'avantageait encore plus. Rodolfo avait découvert, au Temple, une livrée admirable, trop grande pour lui, qui venait de la valetaille d'un archevêque. Estelle, qui devait enfouir sa jolie figure sous le masque d'Arlequin, prenait sa revanche dans le Tricorne : la toilette d'Inès lui allait à ravir, avec la berthe de dentelle, l'éventail pailleté et surtout la jupe traînante, qui la faisait tout à fait une grande demoiselle. Pour moi, il me semble bien que le corselet de velours vert et la double jupe, en soie rayée, de Colombine m 'allait mieux que le tablier de Marinette. Le costume de Valère était le plus brillant: on avait taillé, dans de la toile d'or moirée, le haut-de-chausse, et la veste qui s'ouvrait sur un jabot de dentelle. Le travesti allait très bien à ma mère, qui prenait un air crâne sous la grande perruque blonde et le chapeau à plumes. Mais, malgré le peu de longueur du rôle, elle était loin d'être sûre d'elle. Son accent italien, la difficulté qu'elle avait à retenir et à bien scander le vers français, lui rendaient sa tâche assez ardue. Mon père, pour lui fournir l'occasion de briller un peu et de faire entendre sa belle voix, ajouta

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une sérénade a la première scène de Valère, et il refit quelques vers, pour le raccord. L'amoureux s'avançait donc, une guitare à la main et chaulait, sous le balcon d'Inès, la sérénade de Schubert, qu'un harpiste accompagnait dans la coulisse.

Plus de deux cents invitations furent lancées, adressées, comme on le pense bien, non seulement aux amis de la maison, mais encore à l'élite des lettres et des arts.

Les cartes d'invitation étaient ainsi rédigées :

M Neuilly, 14 août 18G3.

Vous êtes prié d'assister à la représentation qui sera donnée à Neuilly, le lundi 31 août 1863, à 8 heures et demie, jour anniversaire de la naissance de M. Théophile Gautier.

R. S. V. P. 32, rue de Longehamp.

Suivait le programme de la soirée avec la distribution des rôles.

Le grand jour se leva enfin. Il ne nous sembla pas long, tant nous étions absorbées par les derniers préparatifs.

Le soir vint. On illumina la cour par laquelle le public devait entrer ; on alluma le lustre dans la salle, et, sur la scène, la rampe cl les portants.

Rodolfo, qui ne jouait pas dans la première pièce; tint les fonctions de majordome, en habit noir et en cravate blanche. Il avait encore sa barbe blonde et ne la rasa, pour faire plus d'effet, qu'au

moment de se costumer. Il reçut les invités et les plaça.

La rue de Longchamp n'avait jamais vu semblable animation, pareil encombrement de voitures. Les portières claquaient ; les femmes, encapuchonnées de dentelles, entraient, par la petite porte de la cour, et se hâtaient vers la tente de coutil rouge et blanc, pour avoir de bonnes places.

Les acteurs, très agités, se disputaient les petits jours ménagés dans le rideau et regardaient la salle s'emplir. Cette assemblée valait certes la peine d'être vue :

Elle était illustre et choisie,

comme le dit Théodore de Banville, dans le feuilleton en vers qu'ils improvisa, la nuit même de la fête.

Tant de beaux yeux couleur des soirs Ou de l'or pur ou de pervenches Faisaient passer les habits noirs Masqués par des épaules blanches.

Ces habits noirs n'étaient cependant pas à dédaigner, car ils serraient presque tous des torses illustres :

La littérature y comptait,

— La vieille aussi bien que la neuve, —

Si bien que Dumas fils était

Assis auprès de Sainte-Beuve.

Nous voyions entrer successivement Flaubert, Paul de Saint-Victor, Gustave Claudin, Baudelaire, les Goncourt, Vacquerie, Meurice, Champfleury, Arsène Houssaye, Ernest Feydeau, Mario Uchard, Xavier Aubryet, Adolphe Gaiffe, et aussi beaucoup de peintres, entre autres Cabanel, Baudry, Hébert, Français ; puis Gustave Doré, Arthur Kratz, Charles Garnier, Georges Charpentier, tant d'autres encore !...

On frappa enfin les trois coups et le rideau se leva :

Les décors malins et vermeils Etaient de Puvis de Chavannes.

Pour en rencontrer de pareils On irait bien plus loin que Vannes,

Le bon Puvis fut saisi d'une telle émotion au moment où ses décors se dévoilaient devant cette assemblée extraordinaire, qu'il dégringola l'escalier de pierre et — s'il n'alla pas aussi loin que Vannes — s'enfuit tout au bout du jardin!... Là, il rencontra Rodolfo, occupé à pousser des hurlements suraigus, afin de se casser la voix, pour se faire un bel organe d'ivrogne.

Théophile Gautier, comme acteur, eut un succès prodigieux, et ce succès était bien mérité.

Malgré le « chacun son métier », La critique ici ne peut mordre, Puisque Théophile Gautier Est un acteur de premier ordre.

Comme il a bien peur des filous !

Oh ! la réplique alerle et vive.

Les bons airs de tuteur jaloux, La bonne bêtise naïve I

Gaiement ironique dans le rôle du malin docteur, admirablement ahuri sous le crâne chauve de Géronte, qui lui faisait une tête impayable, il tirait son plus irrésistible effet de brusques changements de voix ; passant sans transition, d'un timbre grave, profond et caverneux, à des notes aiguës et criardes dont le contraste était d'un comique extrême.

Quant à Pierrot, blanc comme un lis, Et sérieux comme un augure, Il empruntait de Gautier fils, Une très aimable figure. '

Rodollo, lui, fut épique. Sa trogne rouge, sa voix, enrouée pour de bon, son allure d'ivrogne fieffé, sa somnolence continuelle, dont il sortait seulement par saccades, créaient une figure très originale, qu'un acteur de profession n'eût pas mieux composée.

Il est terrible, il est superbe !

s'écriait Banville!...

Il va sans dire que tous les interprètes furent fêtés et que ce fut une soirée triomphale.

Elle nous laissa quelques regrets et de bons souvenirs.

Longtemps, la cadence des vers chanta dans notre mémoire. Nous avions même pris l'habitude, Théophile Gautier tout le premier, de ne presque plus parler que par citations. La première pièce, spécialement, se prêtait à ce jeu et nous fournissait nombre de maximes, s'appliquant aux petits faits de la vie. Aussi mon père répétait-il souvent :

— Tout est dans Pierrot posthume !...

Dès les premiers jours du printemps, il y avait dans le jardin des fous, en face de notre maison, un rossignol, qui chantait avec un éclat incomparable. C'était certainement un vieux maître, qui possédait toutes les subtilités de son art, et dont les jeunes devaient étudier la manière, de loin, en silence. Nous attendions son arrivée, et, de nos fenêtres, nous l'écoutions sans nous lasser, en l'admirant sans réserves. Il le savait, peut-être, car il venait toujours se percher tout près de la rue, sur les arbres d'en face. Par les soirs de clair de lune, il nous donnait vraiment de merveilleux concerts. D'ailleurs, à l'éclosion des lilas, ce coin de la rue de Longchamp devenait particulièrement splendide : tout le parc du docteur Pinel était en fleurs,

et, clans le fossé, qui se creusait devant la palissade, tout ébouriffé d'acacias, de buissons et de fleurettes sauvages, le soleil et l'ombre variaient des eifets charmants.

Aussi avions-nous pris l'habitude de faire quelquefois les « mille pas » dans la rue déserte, le long de ces fleurs et de ces verdures fraîches. Les feuillages, encore peu épais, nous permettaient de voir dans les profondeurs du parc. Nous apercevions souvent les mélancoliques pensionnaires de l'établissement, qui se promenaient, ou qui s'occupaient à jardiner. Nous plaignions beaucoup les pauvres fous, et nous trouvions surtout qu'ils avaient l'air très raisonnable.

Mon père en avait remarqué un à l'allure grave et digne, qui passait, suivi d'un domestique, et revenait souvent. Il était grand, maigre, avec quelque chose de militaire dans la carrure, la figure osseuse, la moustache et les favoris noirs ; il paraissait une cinquantaine d'années. Il nous regardait en marchant, mais d'un regard glissé de côté, sans tourner la tête. Un jour, pendant une de nos promenades, tandis que mon père était rentré un instant pour rallumer son cigare, cet homme s'approcha tout près du fossé et, par-dessus la palissade, nous lança une grosse gerbe de lilas ; puis il s'éloigna aussitôt.

Nous étions rentrées avec cette botte de fleurs, pour raconter l'aventure.

Mon père en fut très effrayé :

— Au lieu de fleurs, disait-il, il aurait pu tout aussi bien vous lancer des pierres. Comment a-t-il pu tromper la surveillance de ce domestique qui ne le quitte pas ?...

— Mais, vois, père, il y a une lettre au milieu du bouquet.

— Un billet doux !... c'est complet !... Ils ne se gênent pas, messieurs les fous !

Mon père détacha la lettre : elle était dans une enveloppe fermée par un cachet de cire rouge, avec une empreinte d'armoiries sous une couronne de comte, et adressée a « monsieur Théophile Gautier ».

— Comment! c'est pour moi la déclaration?... Ce fol sait mon nom et m'a reconnu !...

Mon père lut la lettre, qui parut l'étonner. Celui qui l'écrivait se disait le fils du général Bertrand, compagnon de Napoléon Ier à Sainte-Hélène. Comme tous les fous, il prétendait être l'homme le plus sage du monde et victime d'ennemis ténébreux. Il suppliait mon père de lui venir en aide, pour le tirer de captivité.

Mon père s'informa, fit des démarches.

C'était bien le fils du général Bertrand. Mais l'intercession de mon père n'eut d'autre effet que de faire se resserrer la surveillance autour du captif : on empêcha désormais le malheureux fou de se promener de notre côté.

J'avais promis à mon père de chercher à imaginer un sujet de nouvelle, et de le lui raconter, avant d'essayer d'écrire. Il me demandait souvent si j'avais enfin trouvé quelque thème original, ou qui me parût tel. Je croyais en tenir un, et je le développais longuement dans ma tête ; mais je n'en voulais pas parler avant d'être parvenue à conclure, ce qui ne fut pas facile. Quand je crus mon scénario bien d'aplomb, j'allai trouver mon père, et d'un air assez solennel, je lui demandai s'il avait le temps de m'écouter.

— J'ai le temps et je suis tout oreilles ! me répondit-il avec empressement, en s'agenouillant dans un grand fauteuil, ce qui était sa façon favorite de s'asseoir.

— Eh bien, voilà mon histoire :

« Un luthier très épris de son état, une sorte de Stradivarius fanatique, habite dans une ville d'Italie un vieux quartier assez désert ; il travaille sans relâche au perfectionnement des instruments de musique. Il rêve quelque chose d'extraordinaire, un violon idéal, unique, d'une délicatesse merveilleuse, expressif, comme s'il comprenait la musique dont il vibre : une voix, une âme, enfin !... Le luthier maniaque, réalise des chefs-d'œuvre, et cependant n'est pas satisfait. Pour choisir des bois incom-

parables, il fait de lointains voyages et, une lois, risque sa vie en abattant lui-même un arbre qui penche au bord d'un abîme, où personne n'ose se risquer. 11 veut cet arbre qui a grandi dans un frisson sonore, au bruit des torrents, sous la furie des tempêtes. Il s'imagine que le bois de cet arbrelà gardera peut-être mieux qu'un autre une sorte de conscience musicale.

« Dans le même temps, une cantatrice merveilleuse emplit de sa gloire toute l'Italie. Le luthier la suit de ville en ville et de théâtre en théâtre. Un jour, à Milan, il apprend qu'un jeune et riche seigneur, très amoureux de la cantatrice, va l'épouser et l'enlever à l'art. Le mariage est décidé ; mais, quelques jours avant les noces, la fiancée disparaît, sans qu'il soit possible de retrouver ses traces. L'amoureux la cherche éperdument pendant des mois, pendant des années, et, quand il a perdu l'espoir, il ne parvient pas à oublier.

« Un soir, entraîné par des amis dans une salle de concert, il entend un virtuose exécuter un morceau sur le violon. Il éprouve alors une émotion profonde, qui n'est causée ni par la musique ni par le talent de l'exécutant, mais par le son même du violon ; les battements de son cœur s'accélèrent, il est bouleversé comme s'il avait entendu la voix de la bien-aimée perdue.

« Le morceau terminé, il se précipite dans les coulisses et demande à voir le virtuose. Il veut à

n'importe quel prix lui acheter ce violon ; mais l'artiste lui répond qu'il ne lui appartient pas et qu'il n'a pas le droit de le laisser toucher par qui que ce soit. Au même instant, un être singulier s'approche, qui saisit le violon d'un geste leste et impérieux, et le couche, avec d'amoureuses précautions, dans un étui de velours blanc. Le jeune seigneur s'adresse au nouveau venu et lui dit de fixer le prix qu'il exige pour lui céder ce violon. Mais l'homme singulier, qui est le luthier, l'artisan délicat, que son incomparable habileté dans la facture des instruments de musique a rendu célèbre, ne répond pas et s'éloigne, ou plutôt s'enfuit, en emportant le violon.

« Le jeune homme retrouve facilement le luthier monomane. Il va le voir dans sa boutique et le supplie de nouveau. Afin de l'attendrir, il finit par lui raconter son chagrin et son malheur ; il lui avoue que le son des cordes de ce merveilleux instrument, lui rappelle la voix de son amie, la diva si mystérieusement disparue. Mais, au nom de la cantatrice, le luthier pâlit et rougit, et ne peut cacher un trouble si étrange que le jeune homme en est tout saisi. Il essaie de l'interroger. Le bonhomme, redevenu maître de lui, ne répond plus, reste impénétrable, et finit par mettre l'intrus hors de sa boutique, où il se barricade.

« L'idée que cet étrange maniaque sait quelque chose de la bien-aimée, l'a enlevée sans doute et la

tient captive, ne quitte plus le jeune seigneur. Il

emploie tous les moyens possibles pour découvrir

la vérité ; ne pouvant arriver à rien, il a l'idée de

s'adresser à un magnétiseur fameux et de l'intéreso

ser à ses recherches. Celui-ci parvient à endormir le luthier, qui raconte, malgré lui, toute l'histoire de son crime : il a attiré un soir chez lui, sous un prétexte, la diva, et, sans la faire souffrir, il l'a tuée, par amour de cet art auquel elle consentait à renoncer. Elle, qui était comme une lyre vivante, allait devenir une simple comtesse ; elle, dont tous les nerfs, toutes les fibres, vibraient, avec sa voix de cristal, comme les cordes d'un violon ! Le luthier seul pouvait la sauver et, en même temps, parachever le chef-d'œuvre auquel il avait pensé toute sa vie : le violon sensible et conscient. Mais, pour cela, la chanteuse devait mourir, et il la tua sans hésiter.

« Ses longs cheveux blonds et soyeux sont devenus les fils de l'archet ; de ses entrailles précieuses furent formées les cordes !

« L'amoureux, ivre de rage, ne veut pas en entendre plus. Il se jette sur le luthier et l'étrangle Puis il met le feu à la boutique et s'enfuit en emportant le violon...

« Voilà, c'est tout... »

Le visage de mon père, toujours agenouillé dans son grand fauteuil et qui m'avait écoutée avec beaucoup d'attention, exprimait la stupeur. Il poussait

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des « ah ! » et des « oh ! » en levant les mains vers le plafond.

— Je suis épouvanté ! dit-il enfin. Je m'attendais à quelque idylle naïve , à une gracieuse éclosion de la petite fleur bleue de l'idéal ; et c'est l'étripement de ton héroïne que m'offre, comme première œuvre d'imagination, ton cerveau de quinze ans !»,. Je suis comme le Prince Charmant, des contes de fées, qui voit sortir de la bouche de la belle princesse, au lieu de perles et de diamants, des couleuvres et des scorpions ; je peux même dire ici : des vipères et des serpents à sonnettes!... Oui, tu as l'esprit, je m'en suis aperçu déjà, particulièrement féroce... Je ne peux pas dire que le sujet soit banal. Oh ! non, il ne l'est même pas assez, et l'abominable histoire est conduite avec logique. Seul, le magnétiseur ne me plaît guère. L'influence d'Edgar Poë est manifeste, et peut-être aurait-il tiré quelque chose de cette affreuse aventure... Et comment s'intitulera-t-elle ?... Le Boyau révélateur, sans doute !

— Elle n'aura pas de titre du tout, dis-je en l'embrassant, car elle est condamnée sans appel. J'envoie le violon au diable et je vais inventer autre chose.

Dans les premiers temps de notre installation à Neuilly, on ne pouvait pas s'imaginer qu'il serait

possible de ne pas avoir un pied-à-terre à Paris. Mon père loua donc un petit appartement, 15, rue de Grammont. C'était au second étage, sur une cour; il se composait d'une antichambre, d'une tirs vaste pièce avec une alcôve et d'un grand cabinet qui n'avait de jour que par une cloison vitrée. Mon père et ma mère, quand ils devaient dîner en ville, venaient s'y habiller, plutôt que de retourner à Neuilly, et, ce jour-là, ils y couchaient. Nous y restions quelquefois tous, après les soirées passées au théâtre.

Sommairement meublé, assez négligemment entretenu par la concierge, ce logis terne et obscur ne nous plaisait guère ; mon père s'en lassa vite et, après avoir trouvé une combinaison meilleure pour nos sorties du soir, il donna congé de l'appartement. On avait fait la découverte, à Neuilly, d'un loueur de voitures, le père Girault, qui se montra assez raisonnable, et avec lequel mon père conclut un arrangement. Il venait nous prendre à notre porte, pour nous conduire au théâtre, où nous le retrouvions, vers minuit, et il nous ramenait chez nous.

Pendant bien des années, les guimbardes du père Girault, que Théophile Gautier appelait « ses carrosses de gala », nous trimbalèrent sur la longue route, de Neuilly à Paris et de Paris à Neuilly. Nous allions à toutes les premières des principaux théâtres, à ceux dans lesquels mon père avait une

loge ; lorsqu'on ne lui envoyait que deux places, il les donnait à Toto, qui lui rendait alors compte de la pièce.

Pendant les représentations, nous étions chargées, ma mère, ma sœur et moi, de bien écouter, tandis que le père se promenait dans les couloirs, fumait un cigare sur le perron, ou somnolait au fond de la loge. Au retour, tassés tous les quatre dans la voiture, et longuement cahotés à travers la nuit, nous lui racontions, dans le bruit des roues et le cliquetis des vitres, l'intrigue et les péripéties du drame, ou de la comédie, que nous venions de voir.

Il nous fallait garder le souvenir des différentes pièces jouées pendant la semaine, au moins jusqu'au dimanche suivant, afin que le père, au moment d'écrire son article, pût contrôler l'intégrité des comptes rendus.

Le dimanche se levait pour nous dans une atmosphère grise et mélancolique. Pas de chansons matinales, pas de déclamations fantaisistes et tonitruantes. Le père s'habillait, pour sortir, aussitôt levé, et le déjeuner était servi encore plus tôt que d'ordinaire.

C'était le jour noir, le jour du feuilleton. Théophile Gautier allait l'écrire au journal même, et il n'y avait pas une ligne faite d'avance. On connaît sa fameuse réponse à ceux qui le pressaient de travailler un peu, dans la semaine, à son article :

LE SECOND liANi; DU COLLIER 159

— On ne demande pas àun condamné de se faire guillotiner avant l'heure !

Les « mille pas », le long de la terrasse, étaient supprimés. Nous conduisions le père jusqu'à l'omnibus, et il s'en allait analyser, dans son style parfait, les péripéties du Serpent à plumes, de la Grève des Portiers, de Vermouth et Adélaïde et autres chefs-d'œuvre oubliés.

Un jour, Nono, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, vint à Neuilly, et il nous raconta une aventure qui lui était arrivée, quelques mois auparavant. Un être extraordinaire l'avait abordé dans la rue en lui demandant un renseignement, dans un langage incompréhensible. Cet être, assez petit, avait une bizarre figure jaune, avec des yeux bridés, qui faisait l'effet le plus drôle du monde sous un vieux chapeau haut de forme trop large et qui lui entrait jusqu'aux oreilles ; il portait un paletot râpé et des souliers éculés, rattachés par des ficelles.

Malgré ce triste déguisement, qui le rendait hideux, son type trahissait clairement son origine : c'était un Chinois, un Chinois authentique, échoué, a la suite d'incidents malheureux, sur le pavé de Paris.

Avec beaucoup de peine et en y mettant le temps, Nono était parvenu à débrouiller l'histoire de ce

pauvre diable. Il avait été amené en France par M*1' Callery, évêque de Macao, qui l'avait engagé pour travaille]- à la rédaction d'un dictionnaire chinois-français; mais M»1' Callery était mort et l'on avait tout simplement renvoyé le Chinois.

Comme on l'avait tenu, jusque-là, à peu près enfermé chez cet évêque, il ne savait presque rien de la langue du pays où il se trouvait, et n'avait aucune relation ; le peu d'argent, épargné à grand'peine, fut vite mangé. Lorsque Nono le rencontra, il se rendait chez Stanislas Julien, qui lui faisait faire quelques travaux, dont il ne se hâtait pas de lui verser le mince salaire.

Clermont-Ganneau s'était intéressé à ce Chinois. Il l'avait décidé à reprendre son costume national, à laisser repousser sa natte : l'homme était redevenu une très élégante potiche. Dans son dénûment, il avait rencontré une femme, de condition modeste, qui s'était apitoyée sur lui, l'avait pris en affection et était sur le point de l'épouser; mais, tout dernièrement, elle venait de mourir. Et le pauvre exilé, qu'elle aidait un peu, était retombé dans la misère.

Voilà mon père, et nous tous, profondément attendris sur le sort de ce Chinois, seul et sans ressources, si loin de sa patrie chimérique.

— Je me vois à Pékin, sans un sol, dit mon père, ne sachant pas un mot de chinois et ayant pour toute recommandation un aspect insolite, qui

ameute les foules à mes trousses et les chiens contre mes mollets!...

L'idée de voir un habitant du Céleste Empire nous exaltait beaucoup : cet être invraisemblable existait donc, autrement que sur les écrans et les éventails, avec une tête d'ivoire ou une figure en papier de riz ?

Il y avait longtemps que mon père avait écrit :

Celle que j'aime à présent est en Chine,

et une nouvelle, le Pavilloîi sur Veau, d'après l'analyse, faite par Pauthier, d'une comédie chinoise. Il s'intéressait vivement à l'antique civilisation de l'Empire du Milieu. Il avait lu les travaux d'Abel Rémusat et les pièces de théâtre, traduites par l-ïazin; il avait voyagé, en idée, dans ce pays du rêve, qui était demeuré néanmoins, pour lui, irréel.

— Amène-moi ton Chinois, dit-il à Nono. On tâchera de réunir pour lui un petit magot (le mot vient tout seul), et de rapatrier l'exilé. Viens déjeuner demain ici avec lui.

Clermont-Ganneau, fidèle au rendez-vous, nous présenta, le lendemain, le Chinois Ting-Tun-Ling, qui nous fit les plus respectueux saluts, en fermant ses poings pour les secouer à la hauteur de son front : cela nous parut délicieux. Il portait une robe bleue, en étoffe molle, sous une tunique de soie

noire brochée, à petits boutons de cuivre. Selon les rites, il garda sur sa tête sa petite calotte en satin noir, ornée d'un bouton de nacre carré encadré de filigrane doré. Sa figure jaune était spirituelle et fine, mais l'émotion la plissait et la déplissait continuellement, en faisant papilloter ses yeux, très vifs et très bridés.

Il n'avait pas plus de trente ans, mais on ne pouvait guère, à première vue, lui donner un âge quelconque. Il avait l'air à la fois d'un prêtre, d'une jeune guenon et d'une vieille femme. De ses manches sortaient à demi des mains maigres et aristocratiques, prolongées par des ongles plus longs que les doigts. On essaya d'échanger quelques phrases avec lui ; mais ce n'était pas commode, car le peu de français qu'il savait, il le prononçait d'une façon très imprévue.

Cependant, quand il eut compris qu'on avait l'intention de lui fournir les moyens de retourner dans son pays, il manifesta une grande épouvante.

— Moi, pas tourner Chine! s'écria-t-il. Si tourner, couper moi tête...

Diable? qu'avait-il donc commis là-bas? Etait-ce un malfaiteur dangereux ? Avait-il sur la conscience quelque crime très compliqué ?

Clermont-Ganneau, qui comprenait son jargon et même déjà quelques mots chinois, l'avait interrogé et nous fit part de ce qu'il soupçonnait :

Ting-Tun-Ling était, très probablement, un an-

cien taïping, qui avait conspiré. Il s'était battu et un de ses bras gardait la marque d'une affreuse blessure : — Nono l'avait vue ; — un canon en bambou, serré par des cordes, en éclatant lui avait enlevé une large tranche de chair. Traqué, réduit à la plus grande misère, pendant une famine terrible, il avait été sauvé, par des missionnaires, à la condition qu'il se ferait chrétien.

— Pas tourner Chine !... continuait à murmurer le Chinois, très effrayé.

Que faire pour lui, alors, s'il ne voulait pas s'en aller?

Le garder, et l'héberger, à la façon orientale, telle fut la conclusion de mon père.

— As-tu envie d'apprendre le chinois, me dit-il, et d'étudier un pays presque encore inconnu, et qui semble prodigieux ? Ce ouistiti mélancolique a l'air très intelligent. Il doit être lettré, puisque l'évêque Callery l'avait choisi pour travailler à son dictionnaire. Veux-tu essayer de dévider cet homme jaune et de voir ce qu'il cache au fond de sa cervelle obscure ?

Si je le voulais !...

Je ne répondis que par une série de cabrioles, que le Chinois regarda de ses yeux obliques, en plissant tout entier son front, mais, par politesse, sans manifester aucune surprise.

Et c'est ainsi que Ting-Tun-Ling devint le Chinois de Théophile Gautier.

Parmi les vieux amis de mon père, « un de l'ancien temps », comme il le disait, était Auguste Préault, sculpteur de grand talent, auteur d'un des groupes qui décorent l'entrée du pont d'Iéna, et dont nous avions, à Neuilly, je l'ai dit, une belle statue de bronze. Pendant le mouvement romantique, Préault était le chef des sculpteurs révolutionnaires : élève de Rude, disciple de Michel-Ange, il était violent, excessif, passionné, et avait, comme il convenait, l'horreur du poncif et du convenu. 11 fut un des camarades de Gambetta.

On nous disait que Préault avait été amoureux de la tante Zoé, ce qui nous paraissait extraordinaire et invraisemblable ; mais il vantait sa tête bien construite, ses yeux grands et vifs, ses cheveux ondulés, son cou d'une ligne élégante.

Préault était, lui, un type très original. Petit, trapu, la tête grosse, à demi chauve, avec une couronne de longs cheveux blonds et blancs, les yeux pâles et saillants, la moustache courte et un mince collier de barbe qui lui donnaient quelque chose de militaire. Il s'asseyait toujours de biais, une jambe repliée, le menton dans la main, et fixait longtemps sur le même objet son regard aigu et scrutateur.

Il passait pour avoir beaucoup d'esprit, un esprit

sceptique et mordant. Il racontait, en ménageant l'effet, des anecdotes qui valaient surtout par la pointe finale. Mais comme, à pétrir les blocs humides de terre glaise, il avait contracté un enrouement qui le rendait à peu près aphone, le souffle lui manquait bientôt et le dernier mot lui restait presque toujours dans la gorge, de sorte que l'auditeur, après avoir attendu patiemment le trait spirituel, ne l'entendait pas. J'en ai entendu et retenu cependant quelques-uns.

Préault reçoit un jour la visite d'un personnage long, maigre, triste, sinistre, qui sollicite de lui une lettre de recommandation pour La Rounat, alors directeur de l'Odéon.

— Quels rôles jouez-vous? lui demanda le sculpteur.

— Les comiques!...

Alors il écrit à La Rounat :

« Je vous présente M. Un Tel, qui désire un emploi dans votre troupe. Il se dit comique. S'il l'est, remerciez-moi; s'il ne l'est pas, remerciez-le. »

Il redisait volontiers ce mot, assez connu, et que l'on cite souvent, mais sans l'attribuer à son véritable auteur.

Une veuve était venu le trouver, un jour, pour le prier, en sa qualité de sculpteur, de vouloir bien se charger de graver, sur une stèle funèbre, une épitaphe pour son mari défunt. Elle voulait une

1C6 LE SECOND RANG DU COLLIEIt

phrase expressive, niais, pour que ce ne fût pas trop cher, une phrase assez courte.

— Eh bien ! lui dit Préault, après avoir réfléchi cpuelques instants, mettons : « Enfin! »

Mon père raconte une histoire à propos de Rachel.

Ce n'est pas à moi qu'il la raconte et je ne devrais pas entendre. Mais j'entends tout de même.

Au foyer du Théâtre-Français, un soir, il voit la grande artiste, affalée sur une banquette, la tête baissée, regardant le plancher, de son air le plus tragique. Il la salue et lui tend la main. Elle prend cette main, qu'elle serre nerveusement et retient dans la sienne, sans lever la tête. Après quelques moments de silence, d'un geste brusque, elle écarte son péplum et promène violemment sur sa poitrine maigre, la main qu'elle serre dans ses doigts minces. Sans paraître trop surpris, Théophile Gautier constate que cette poitrine, dont on sent toutes les côtes, ressemble plus à un gril qu'à tout autre chose. Rachel lève alors sur lui un regard noir et lui dit anxieusement :

— Il n'y a rien, n'est-ce pas?...

— Pas grand chose ! répond-il assez gêné. Alors, la grande tragédienne, d'une voix sourde

et désespérée, murmure :

— Les hommes n'aiment que les nourrices!...

Depuis que nous raffolions de la musique, Toto, Olivier de Gourjault, Henri Delaborde et plusieurs autres camarades de mon frère, fidèles habitués des Concerts populaires de Pasdeloup, nous conseillaient vivement d'y assister avec suite, afin de connaître et de comprendre sérieusement la musique classique. Pasdeloup envoyait à mon père, qui rendait compte de ses concerts, une place pour toutes les séries ; mais il nous en fallait trois, et, comme cela coûtait assez cher, nous n'osions pas trop insister ; mais nos mines contrites, nos soupirs, nos airs de victimes résignées, parlaient pour nous, et le père ne tarda pas à nous faire la charmante surprise de nous apporter deux abonnements, pour toute la saison. De ce jour, nos dimanches ne furent plus mélancoliques.

Du fond de Neuilly au Cirque d'Hiver, il y avait un bon bout de chemin et il fallait partir de bonne heure, pour arriver avant le premier coup d'archet du chef d'orchestre.

Ma mère, ou une des tantes, nous accompagnait, et souvent nous partions avec mon père, qui allait au journal, pour écrire son feuilleton. En ce cas, l'omnibus nous menait jusqu'à la porte Maillot, où nous prenions une voiture ; nous conduisions mon père au Moniteur Universel, quai Voltaire, puis le

168 LE SECOND IîANG DU COLLIER

fiacre continuait sa route vers le lointain boulevard du Temple. Nous étions maintenant des enthousiastes. Les symphonies de Beethoven, surtout, nous avaient transportées. Rien ne nous arrêtait quand il s'agissait d'aller aux Concerts populaires, ni la pluie ni la neige, ni la distauce ; même le soir, nous ne redoutions pas l'expédition, malgré le retour hasardeux, à des heures indues.

Je me souviens d'un certain vendredi saint, où il faisait vraiment un temps abominable. Arrivées à la porte Maillot, sous les rafales et la pluie torrentielle, nous donnâmes l'adresse du Cirque d'Hiver à un cocher, qui demeura stupidc et ne put s'empêcher de nous dire :

— Qu'est-ce que vous pouvez bien aller faire,

si loin, par un temps pareil, un vendredi saint ?...

On jouait la symphonie avec chœur de Beethoven !

Nous y serions allées à pied ! C'est ce que le cocher

ne pouvait comprendre.

S'il faisait beau, ou simplement s'il ne pleuvait pas, le retour du Cirque d'Hiver, le dimanche, était un très agréable moment. Nos amis et connaissances, qui assistaient au concert, nous attendaient à la sortie, et l'on descendait ensemble le boulevard, par groupes joyeux, au milieu du flot de public qui suivait la même route.

Ah! les beaux enthousiasmes, la joie ardente de découvrir des chefs-d'œuvre, les chaudes discussions, sur le mérite d'un morceau, ou sur la façon

dont Pasdeloup avait compris et interprété les maîtres, le mouvement trop lent qu'il avait donné, par exemple, à Fandante de la symphonie en la !

— Il en fait une marche funèbre.

— - Et il a raison, car c'en est une.

— Non, c'est un cortège nuptial.

— Mais qui semble attristé par le désespoir d'un amant trahi.

En général, nous étions du parti de Pasdeloup.

On lui devait une telle reconnaissance, qu'il nous paraissait monstrueux de lui chercher chicane.

Nous en voulions beaucoup à Reyer, qui avait écrit : « M. Pasdeloup sera dirigé par l'orchestre », et qui, méchamment, l'appelait toujours « pied de loup ».

Quelquefois le grand chef lui-même, fendant la foule, descendait aussi le boulevard. Serré dans son paletot, roulant comme une boule, il était tout de suite reconnu à la couleur paille de sa belle barbe. Son allure affairée et rapide dépassait vite notre pas de flânerie. Alors, nous courions après lui, pour tâcher de savoir ce qu'il jouerait au prochain concert, mais il était cachottier et mystérieux, ne promettait rien.

Des musiciens de l'orchestre passaient aussi, un foulard au cou, portant leur violon dans l'étui noir. Nous en reconnaissions quelques-uns, des plus en vue sur l'estrade.

A cette époque, Flaubert, quand il n'était pas à

Croisset, habitait un entresol dans cette région du boulevard. C'était sur notre chemin, et nous ne manquions jamais, en passant, de monter chez lui. Quelquefois, les fenêtres étaient ouvertes, et on le voyait, d'en bas, emplissant de sa carrure le salon trop petit pour lui : il avait un vaste pantalon en drap loutre, serré par une écharpe rouge, et une robe flottante sur une chemise de soie. Nous entrions en coup de vent, tout agitées de la joie prise au concert, et aussi du plaisir de le voir ; mais il ne comprenait pas encore, dans l'effusion qui me jetait à son cou, tout ce qu'il y avait en moi d'admiration et d'enthousiasme pour son génie.

La pièce où il se tenait était tendue de cretonne claire à grands ramages ; à part cette cretonne, tout donnait une impression d'Orient : des cuirs rouges et verts, des pipes, des tapis, un divan bas, une grande table sur laquelle était posé un immense plat de cuivre tout rempli de plumes d'oie. Ces plumes avaient servi, quelques-unes très usées, d'autres le bout de leur bec à peine trempé d'encre. Flaubert écrivait sur des feuilles de papier bleu, d'une écriture serrée, qui remontait ; il y avait sur la table des feuillets, très chargés de ratures.

Je regardais tout cela, avec un sentiment de dévotion ; mais l'auteur de Salammbô ne pouvait pas savoir... Un peu inquiet de cette invasion, qui rompait le recueillement de son cabinet de travail, il

nous suivait du regard doux de ses grands yeux à longs cils, et, les mains sur les hanches, ployait vers nous sa haute taille : nous l'embrassions encore, puis nous redescendions et reprenions notre route, avec les amis les plus fidèles, qui avaient eu la constance de nous attendre.

Un autre personnage, habitait aussi un entresol, de ce même côté du boulevard ; mais chez celui-ci nous ne nous arrêtions pas : c'était Paul de Kock. On le voyait presque toujours assis derrière sa fenêtre ouverte, face au public, avec sa bonne tête joyeuse toute ébouriffée de cheveux blancs. On l'acclamait, on l'interpellait en passant, et il échangeait des propos avec la foule. Nous méprisions cette gloire. Nous ne savions rien de l'œuvre d'ailleurs, mais l'engouement de Pie IX pour l'écrivain nous donnait envie de lire ses livres (1) ; mon père redisait souvent la question fameuse, que le Saint- Père posait à tous les visiteurs français :

— Connaissez- vous Paolo di Koko ?. ..

Nous n'allions guère plus loin, à pied, que la Madeleine. C'était assez long. Mais la route nous paraissait très courte, faite ainsi en aimable compagnie et en devisant gaiement.

Très souvent Toto et Olivier de Gourjault nous accompagnaient jusqu'à Ncuilly et restaient à cliner.

En attendant l'arrivée du père, qui rentrait tou-

(1) Voir la note à la fin du volume.

jours si tard, ce jour-là, « Bœuf en Chambre », bon musicien, se mettait au piano et jouait des fragments, de ce que nous avions entendu le jour même ; ou bien il prenait une partition de Wagner, — il y en avait déjà chez nous, — et il essayait de la déchiffrer, d'en pénétrer les mystères...

L'affreux scandale de l'Opéra, à propos de la représentation du Tannhduser, avait eu un grand retentissement parmi nous, et depuis ce temps Richard Wagner nous préoccupait beaucoup.

La répétition générale du Tannhâuser avait été marquée pour moi par un incident assez singulier. J'étais alors en pension, mais c'était un jour de sortie ; mon père nous emmenait, ma sœur et moi, à Paris, pour nous présenter à Mmc Victor Hugo, qui faisait un court séjour en France et nous avait invitées à dîner. Nous la voyions pour la première fois.

Théophile Gautier n'était pas chargé, à cette époque, de la critique musicale. Il n'avait donc pas de « service » à l'Opéra; mais ma mère était parvenue à voir le compositeur, qui l'avait reçue très courtoisement et lui avait donné une place pour la répétition générale. Il était convenu qu'après notre dîner nous irions la prendre, à la sortie du théâtre, pour rentrer ensemble à Neuilly. Nous nous promenions donc, vers minuit, en l'attendant, dans le passage de l'Opéra. Il fut brusquement envahi, au moment de la sortie, par une foule, qui

paraissait clans un état d'excitation et d'agitation extraordinaire.

Je ne savais rien de cette grande bataille engagée autour de l'œuvre nouvelle, et je ne comprenais pas la cause de cette effervescence.

Un personnage, d'une physionomie très originale et très frappante, s'arrêta pour saluer mon père. Il était petit, maigre, avec des joues osseuses, un nez en bec d'aigle, des yeux vifs sous un front large, l'air ravagé et passionné. Il assistait à la répétition qui avait soulevé un tumulte indescriptible : on avait sifflé a outrance. Cela lui causait une joie féroce et il parlait avec une violence haineuse. Je le regardai, de ces yeux écarquillés et fixes, que j'avais toujours quand quelque chose m'étonnait. Je ne sais quel sentiment me poussa à sortir tout à coup du mutisme et de la réserve que mon âge m'imposait, pour m'écrier, avec une impertinence incroyable :

— On voit bien que vous parlez d'un confrère!... Et il s'agit, sans doute, d'un chef-d'œuvre !

Mon père, ébahi, me gronda, tout haut, mais en riant, tout bas.

— Qui est-ce ? demandai-je quand le monsieur fut parti.

— Hector Berlioz.

J'ai beaucoup admiré, plus tard, ce grand artiste, qui, lui aussi, était méconnu, bafoué ; mais je n'ai jamais oublié cet incident, et je voulus voir

une sorte de pressentiment, clans ce mouvement de colère, dans ma promptitude à défendre ce Richard Wagner, cjui devait m'inspirer un jour un tel enthousiasme, et dont j'entendais le nom, ce soir-là, pour la première fois.

Dans la voiture, ma mère nous raconta la terrible soirée. Elle était outrée de cette cabale, abasourdie encore du tumulte. Quant à la musique, elle n'en pouvait rien dire, pour la bonne raison qu'il avait été impossible d'en rien percevoir.

Théophile Gautier alors nous révéla un fait extraordinaire : c'est qu'il connaissait parfaitement le Tannhduser ! Quelques années auparavant, assistant par hasard à une représentation au théâtre de Wiesbaden, et frappé par la grandeur de l'œuvre, il avait écrit sur elle un grand feuilleton, qui avait paru dans le Moniteur Universel.

— C'est moi qui en ai parlé le premier à Paris ! disait-il, non sans orgueil.

Et, quelque temps après, il nous montra cet article daté de 1857 :

Richard Wagner est, pour ainsi dire, inconnu en France, quoique son nom ait été agité souvent dans des polémiques violentes ; mais sa musique n'a pas franchi le Rhin ; peutêtre ne le franchira-t-elle pas de si tôt, car elle est trop allemande, même pour beaucoup d'Allemands.

Nous avions une grande curiosité de connaître ce compositeur, génie sublime pour les uns, maniaque délirant poulies autres, — un dieu, — un âne, — pas de milieu. D'après les appréciations opposées entre elles que nous avions lues, nons nous étions imaginé un Wagner tout différent du Wa-

gner véritable. Sans le croire complètement dénué de mélodie, de rythme et de carrure, comme on le disait, nous pensions avoir affaire à un hardi novateur en musique, secouant les vieilles règles, inventant des combinaisons bizarres, essayant des effets inattendus; — un paroxysle, pour nous permettre ce mot, poussant tout à l'extrême, outrant la violence, déchaînant à propos de rien l'ouragan de l'orchestre et passant comme une trombe musicale sur le parterre abasourdi. Nous nous figurions un génie compliqué et furieux, chaotique et fulgurant, mêlé de souffles, de ténèbres et de lueurs, et cédant au caprice d'une inspiration sauvage, un Kreissler à la Hoffmann près de qui Beethoven, Weber et même Berlioz eussent paru fades et classiques, et, vraiment, sur ce qu'on en racontait, il était difficile de penser autre chose.

L'auteur du Tannhâuser, loin de renchérir sur Weber ou Meyerbeer, a remonté délibérément dans le passé vers les sources de la musique, comme un peintre qui imiterait Van Eyck ou l'ange de Fiesole. Le sujet de son opéra est symbolique et fait doublement allusion à cette idée...

Et le poète analyse, dans un style d'un coloris délicieux, la légende du chevalier Tannhâuser. Puis il le montre, quand le rideau s'écarte, dans les grottes du Venusberg, accoudé sur les genoux de Vénus,

... l'air excédé d'ennui et parfaitement insensible aux groupes érotico-mythologiques que figurent derrière une gaze des Nymphes et des Amours ; en vain les Grâces font des poses, et les Sirènes chantent leurs chansons les plus perfidement enivrantes de leur voix la plus douce ; en vain la déesse déploie ses séductions auxquelles rien ne résiste que la satiété. Tannhâuser, las de chants magiques, de fantasmagories grecques et de baisers olympiens, se ressouvient de sa vieille grand'mère, de sa jeune fiancée et du son de cloche de la petite chapelle, et, invoquant le nom immaculé de Marie, il se débarrasse des étreintes de la déesse, et se retrouve en pleine campagne. La lutte du principe s piri tualiste et du principe matérialiste, qui se disputent l'âme de

Tannhàuser, estbien rendue parle compositeur. L'agitation sourde de l'orchestre, la déclamation hachée et haletante, les éclats de voix soudains peignent bien l'état d'esprit du chevalier.

Quand Tannhàuser se retrouve au milieu de la campagne, un petit pâtre joue une cantilène rustique dont la simplicité fait contraste avec les voix langoureusement perfides des Sirènes et autres mythologiques enchanteresses.

Bientôt passe une procession de pèlerins qui fait naître des idées de repentir et de religion dans l'âme du chevalier Tannhàuser déjà rassérénée par la chanson naïve du pâtre. Cette marche, nécessairement rhythmée pour rendre la progression du cortège, est d'une grande beauté et produit un effet irrésistible : c'est un des meilleurs morceaux de l'ouvrage ; le souvenir s'en découpe nettement du fond de récitatifs et de mélopées un peu vagues qui forment la teinte générale de l'œuvre. C'est là une musique pleine de grandeur, de caractère et de conviction, la musique d'un maître, enfin.

Comme nous l'avons dit. le romantisme de Wagner est bien plutôt un retour aux anciennes formes qu'une innovation révolutionnaire ; son orchestre est plein de fugues, de contre-points fleuris, de canons, exécutés avec beaucoup de science. Rien n'est moins échevelé ; l'air de désordre vient de l'absence du rhythme carré que de parti pris le maître évite, de même qu'il s'abstient de moduler. Wagner écrit lui-même les paroles de sa musique, pour que la cohésion de l'idée et de la note soit encore plus parfaite.

Il terminait l'article par ce souhait :

Nous voudrions que le Tannhàuser fût exécuté à Paris, au Grand-Opéra. La partition mérite cette épreuve solennelle.

Hélas ! l'épreuve fut faite quatre ans après, et le résultat n'honorait guère la capitale du inonde.

Mais Théophile Gautier était très fier d'avoir, avant tout autre, salué ce maître et apprécié son œuvre.

A ce déchaînement de haine, à ces clameurs, à ces huées, il ne se trompait pas : il les avait entendues déjà en 1830, et savait bien que le génie seul est capable d'exaspérer à ce point la foule, comme si sa supériorité était, vraiment, la plus sanglante insulte faite à la médiocrité.

— Moi, qui ne suis qu'un âne en musique, h ce que l'on prétend, disait-il, je n'avais pas fait tant de façons et j'avais trouvé le Tannhduser très beau, tout simplement.

Et encore n'avait-il pas écrit tout son sentiment : pour ne pas trop empiéter sur le domaine de son collègue, de Rovray, critique musical au Moniteur, il s'était surtout attaché à l'analyse du poème et, en ce qui concerne la musique, il avait certainement subi une influence. Il y avait quelque musicien parmi ses compagnons de voyage, qui lui souffla les appréciations, assez singulières, que nous avons citées, comme par exemple : « Le maître s'abstient de moduler », qu'il reproduisit respectueusement, croyant être très sûrement documenté, puisqu'il l'était par un homme du métier.

Baudelaire était très heureux que Théophile Gautier eût écrit cet article sur Wagner : ce document, disait-il, aiderait à la réhabilitation de Paris. Chauvin, à sa manière, Baudelaire souffrait extrêmement de la honte dont le scandale de l'Opéra éclaboussait la France.

— Qu'est-ce qu'on va penser de nous dans le

monde? Que dira-t-on de Paris en Allemagne?... Une poignée d'imbéciles et d'envieux nous ont déshonorés collectivement.

Il disait cela, et, heureusement, il l'a écrit, en d'admirables pages, lui, fanatisé dès la première heure, et il a ainsi sauvé l'honneur. Sa compréhension de Wagner fut vraiment sublime et elle lui vint de façon fulgurante :

J'avais subi (du moins cela me paraissait ainsi) une opération spirituelle, une révélation. Ma volupté avait été si forte et si terrible que je ne pouvais m'empêcher d'y vouloir retourner sans cesse.

Cela me faisait penser a ces quelques pages de Weber, qui m'avaient si soudainement révélé la musique. Les phrases musicales de Wagner, entendues au piano, m'impressionnaient encore plus vivement. J'éprouvais, en les écoutant, une fascination, mêlée d'une sorte de peur. J'étais comme au bord d'un gouffre, dont il me faudrait, sans nul doute, toucher le fond : c'était un vertige de l'esprit.

Il est bien évident que toujours, en même temps qu'un homme de génie, il naît un petit groupe d'élus, appelés à le comprendre, à former autour de lui ce bataillon dévoué qui doit le défendre, le consoler de la haine universelle et le soutenir, dans sa montée au Golgotha, en lui affirmant sa divinité.

J'avais déjà la prescience que ma destinée était de prendre rang, un jour, parmi cette milice sacrée, qui combattait pour le triomphe de Richard Wagner.

Tous les jeudis, il y avait réception à Neuilly. Il ne s'agissait pas de visites brèves, autour d'une tasse de thé : nos amis arrivaient d'assez bonne heure, surtout dans les saisons clémentes, vers quatre ou cinq heures, dînaient et passaient la soirée. Quelques-uns venaient seulement après le repas.

A chacun de ces dîners hebdomadaires, quelques personnes étaient invitées, spécialement; d'autres étaient de fondation, et venaient quand elles voulaient.

Parmi celles-ci, l'une des plus fidèles était madame Sabatier, Yampliitryone fameuse, qui avait su réunir pendant si longtemps à sa table tous les artistes de son époque, celle que l'on appelait « la Présidente », titre que mon père lui avait donné.

Je l'avais toujours connue et j'avais pour elle beaucoup d'amitié. Quand j'étais toute petite fille, elle avait voulu faire mon portrait, car elle peignait de gentilles miniatures, avec un art très délicat, que lui avait enseigné Meissonier lui-même. Il me fallait donc aller poser, et, pour cela, je passais des

après-midi entiers chez elle. Elle habitait rue Frochot, un appartement, au premier ou au second, je ne sais plus trop. L'escalier n'était pas grand, et il n'y avait qu'une porte par étage, ni a droite ni à gauche, mais au milieu du palier. La porte avait deux battants couleur de palissandre.

L'antichambre, qui n'était qu'une sorte de couloir, apparaissait gaie et riante. Un vitrage donnant sur des jardins l'éclairait vivement à travers des stores légers sur lesquels étaient peintes des branches fleuries. Dans une volière, pleine de perruches, de bouvreuils et de bengalis, criant et chantant à qui mieux mieux, les ailes frissonnaient devant la lumière, et les aboiements mièvres de deux petits griffons, accourus en toute hâte, ajoutaient au joyeux vacarme qui vous accueillait dès le seuil.

La salle à manger s'ouvrait juste en face de la porte d'entrée, et ce lieu célèbre, où l'on prodiguait chaque semaine tant d'esprit et tant de verve, n'était ni très vaste ni très somptueux. La pièce, tendue d'étoffe rouge sombre, montrait des tableaux et des faïences pendus symétriquement. La table de chêne, massive et carrée, devait s'étirer jusqu'aux murailles pour les festins du dimanche.

A droite de la salle à manger, trois pièces en enfilade se bloquaient l'une l'autre : le boudoir, la chambre a coucher, et, tout au fond, le cabinet de toilette. Cela joliment capitonné, ouaté, confortable et frais.

Au lieu de fenêtres, un vitrage, qui formait toute une paroi, éclairait ces chambres : sous les feuillages des stores qui le voilaient, cet intérieur avait l'apparence d'une serre.

Le salon, carré et spacieux, était à gauche de la salle à manger. Ses fenêtres s'ouvraient sur la rue. De larges divans, de bons fauteuils, des poufs, des coussins, et sur les murs d'illustres toiles, — entre autres le Polichinelle, grandeur nature, de Meissonier, et, au milieu d'un panneau, le superbe portrait de la maîtresse du logis, avec son petit griffon sur les genoux, peint par Ricard.

La Présidente arrivait du fond de l'appartement, et s'annonçait par une roulade, qui s'achevait en un rire perlé.

Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect : beauté, bonté et joie.

Elle s'appelait Aglaé et aussi Apollonie, et c'est à elle qu'est adressé le poème iï Emaux et Camées :

J'aime ton nom d'Apollonie, Echo grec du sacré vallon, Qui, dans sa robuste harmonie, Te baptise sœur d'Apollon...

Elle était assez grande et de belles proportions, avec des attaches très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeux, d'un châtain doré, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en riches

oncles semées de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers, avec quelque chose de mutin et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et du bonheur.

Sa toilette était pleine de fantaisie et de goût. Elle ne se conformait guère à la mode, en créait une toute spéciale. De grands artistes, convives du dimanche, donnaient des conseils à leur amie et lui dessinaient des modèles. Ses costumes, presque toujours, étaient d'un bel effet. Quelquefois, pourtant, il y avait des tentatives malheureuses : on parla longtemps d'un étrange chapeau qu'elle portait à la première représentation de Madame de Monlarcy , de Louis Bouilhet; c'était une sorte de dôme ou de melon côtelé, alternativement, en couleur café et en couleur chocolat, orné d'oreilles d'ours chenillées et de flots de rubans. Cela l'avait rendue presque laide et avait causé du scandale. Plus tard, sans rancune, elle riait elle-même de l'aventure et faisait complaisamment la description de cette coiffure extraordinaire, qui lui avait valu une soirée si désagréable.

Pour la pose, nous nous installions dans la salle a manger, très claire à cause du vitrage qui, au tournant de la maison, se bombait extérieurement, agrandissant la pièce comme d'une moitié de tour, et il y avait là des fleurs dans des jardinières.

La Présidente apportait un léger chevalet, des pinceaux, fins comme des aiguilles, prenait sa palette, et je tâchais de me tenir tranquille. Elle causait avec moi, me racontant des anecdotes, et la miniature avançait lentement.

Quelquefois elle me gardait à dîner, et, vers huit heures, Marianne venait me chercher.

Mais il y avait longtemps de tout cela. Un brusque changement de fortune avait bouleversé la vie de la Présidente. Les échos s'étaient tus des fameuses agapes ; la vente avait éparpillé les tableaux précieux et les bibelots rares ; les amis s'étaient dispersés. Elle supporta ce malheur avec une crànerie charmante : dans la défaite elle avait tout de même l'air triomphant. Des épaves de son luxe passé, elle s'arrangea un petit rez-de-chaussée qui était encore un nid coquet. Elle faisait sa cuisine elle-même, en chantant, des turquoises à ses jolies mains, le petit doigt relevé...

Elle me faisait l'effet de Peau d'Ane, pétrissant le gâteau, vêtue de sa robe couleur du temps, et j'admirais beaucoup ce courage et cette force d'âme. Elle était bien toujours, « la très belle, la très bonne, la très chère », celle h qui l'auteur des Fleurs du Mal avait voué un si secret et immatériel amour, celle qui revit dans ses vers immortels et se survivra par cette gloire d'avoir été, quelque temps, l'idéal d'un grand poète.

Gustave Doré était le boute-en-train de nos soirées du jeudi. Cet infatigable travailleur, si richement doué et d'imagination si féconde, était, dans l'intimité, un prodigieux gamin. Sa figure juvénile, au teint blanc et rose, à la fine moustache, aux longs cheveux blonds rejetés en arrière, cachait, sous un aspect impassible, une espièglerie, toujours prête à saisir l'occasion d'exécuter quelque bon tour. Il accomplissait mille folies, très gravement et sans cesser jamais d'être distingué. En général, il faisait son entrée sur les mains, les pieds en l'air, et ne consentait à dire bonjour qu'après avoir exécuté, avec beaucoup de grâce et de souplesse, toutes sortes de « clowneries ».

Quand la Présidente était là, tout de suite il l'entraînait au piano, et ils improvisaient en duo des tyroliennes pleines de fantaisie. Il avait une charmante voix de ténor ; elle, une agréable voix de soprano, et c'étaient des roulades, des fioritures, des lalaïtou, à n'en plus finir.

Un des fervents admirateurs de Gustave Doré, son ami le plus intime, son « paysage », et même son complice, Arthur Kratz, auditeur au Conseil d'Etat, d'origine alsacienne et baron, était parmi les habitués. Mon père prétendait qu'il avait le droit de se faire précéder par quatre hallebardiers;

mais, loin d'user de cette prérogative, il poussait, au contraire, la simplicité de mœurs et de costume aux plus extrêmes limites. Gustave Doré le taquinait toujours, à ce propos, mais Kratz subissait, avec la plus imperturbable patience, toutes les farces que le grand dessinateur ne se lassait pas de lui faire ; il les accueillait par un sourire fin et mystérieux, et était le premier à s'en amuser. A Neuilly, il tenait l'emploi de compère, avec un sérieux parfait et la plus profonde dissimulation, si bien que nous fûmes très longtemps avant de le découvrir.

Gustave Doré poussait le machiavélisme jusqu'à envoyer Kratz dîner à Neuilly, lui-même ne venant que le soir. En arrivant, sans prêter la moindre attention à son ami, sans échanger un mot avec lui, il organisait des expériences à la Robert- Houdin, découvrait des objets les mieux cachés, lisait les lettres fermées, devinait les pensées chuchotées loin de lui, etc.. Il nous confondait et nous stupéfiait, et nous ne nous doutions pas que Kratz, qui semblait si détaché, ou si intéressé par une causerie particulière, avec une malice extraordinaire, à l'aide de mots convenus, lui disait, à haute voix, tout ce qu'il devait savoir.

Ernest Hébert venait souvent, aussi. Nous avions tous pour lui autant d'admiration que d'amitié. Chose remarquable, il était le type même de son idéal d'art, et aurait pu servir de modèle à un de

ses tableaux. Le teint pâle et olivâtre, l'air languissant et délicat, on pouvait le croire touché par cette mal' aria qu'il savait si bien peindre. Les traits réguliers, les yeux très doux sous de longs cils noirs, la lèvre rouge dans l'ombre floconneuse de la barbe noir bleu, il semblait être né à Florence ou dans les Etats romains.

A son retour de la Villa Médicis, il avait été victime d'un accident terrible. Une tempête avait assailli son navire tout près de Marseille, et le jeune peintre, enlevé par une lame, s'était éveillé, d'un long évanouissement, dans un lit d'hôpital, la jambe affreusement brisée. Il lui restait de cette brisure une légère boiterie, qui accentuait son apparence fragile, bien trompeuse, en réalité, car ce noble artiste a fourni une longue et belle carrière, et son talent, toujours en ascension, brille aujourd'hui du plus vif éclat.

Hébert jouait du violon, avec beaucoup de sentiment. Il apportait souvent à Neuilly son instrument.

Mmc Ganneau et son fils, M. et Mme Laffite, Baudry, Puvis, Dumas fils, l'excellent pianiste Delaborde, Olivier de Gourjault, Madarasz, Rodolfo et Toto, naturellement, étaient parmi ceux qui venaient le plus souvent.

Au dîner, le nombre des convives n'était jamais certain et, comme cela arrive presque toujours en pareil cas, il tournait autour du chiffre treize, chiffre fatal et redouté de tous.

Mon père, moins que personne, n'aurait consenti à s'asseoir à une table où l'on eût été treize. Il était convaincu que le plus jeune des assistants devait mourir dans l'année, et, à l'appui de cette certitude, il racontait maintes aventures probantes. Aussi avions-nous en réserve un petit quatorzième, qui paraissait, seulement, au moment où tout espoir de voir venir un nouveau convive était perdu.

Ce quatorzième, fils du père Husson, le jardinier, habitait, avec sa famille, le petit pavillon de la cour. La mère Husson, femme adroite et active, venait chez nous aider à la cuisine, le jeudi. Elle était avertie tout de suite et allait, en un tour de main, revêtir son fils d'un costume que mon père lui avait fait faire tout exprès. Le jeune Edmond, gentil garçonnet de quatorze à quinze ans, intimidé et légèrement ahuri, paraissait avec le potage; il s'asseyait au bout de la table et, très correct, tenait sa place avec une convenance parfaite.

Le dîner était simple et copieux. On y voyait figurer souvent des plats spéciaux, exécutés avec art. Une heureuse alliance de la cuisine italienne et de la cuisine française y donnait une assez grande variété.

Théophile Gautier, comme il le disait lui-même, était gourmet et gourmand, et savait cuisiner admirablement quand il le voulait, avec des raffinements et des complications infinies. Il trouvait l'art de Vatel très dégénéré : on n'y apportait plus

le même soin, le même sérieux qu'autrefois; plus personne ne serait capable de se passer une épée au travers du corps, pour un plat manqué ou une marée en retard. Il parlait toujours d'une certaine soupe à la julienne, que l'on accommodait particulièrement bien sous le règne de Charles X. Notre cuisinière s'efforçait en vain d'atteindre à cette perfection. Elle nous servait pourtant d'exquises mixtures, mais mon père hochait la tête et disait :

— C'est bon, certainement; mais ce n'est pas encore tout à fait la julienne du temps de Charles X !

Et les tantes, renseignées sur le sujet, appuyaient son dire :

— Théo a raison. Il manque on ne sait quoi... Mais ce n'est pas encore la julienne du temps de Charles X !

Le risotto, à la milanaise, était toujours cuisiné par ma mère et lui valait, chaque fois, un triomphe.

Larges mortadelles, saucissons de Bologne, salami, zamponi, olives noires, étaient les plus fréquents hors-d'œuvre. Puis, sur un lit de persil, paraissait le poisson, servi froid; presque toujours une truite saumonée, — pour laquelle mon père avait une prédilection marquée. — J'étais chargée de faire la sauce mayonnaise, et les jeunes gens, qui se trouvaient là, tenaient à honneur de me seconder dans cette tâche délicate. Madarasz, en sa qualité de peintre, avait mission de verser len-

tement l'huile sur les jaunes d'œuf. D'autres tenaient le citron, les fines herbes et les ingrédients divers. On déclarait toujours ma sauce exquise, et on s'en disputait jusqu'à la dernière bribe.

Le dessert était quelquefois assez recherché ; mais, quand il venait de Paris, il n'arrivait pas toujours à temps. Je me souviens d'une certaine glace aux bananes, que mon père avait imaginée, et commandée chez Joséphine, qui s'égara dans les dédales obscurs de Courbevoie et ne nous parvint que très tard dans la soirée. On lui fit tout de même bon accueil.

Au salon, mon père s'installait sur le canapé rouge, placé à droite de la porte, pas loin de la cheminée. Quelques-uns des plus graves, parmi les invités, s'asseyaient auprès de lui, et ils essayaient de causer, au milieu du joyeux vacarme.

Gustave Doré combinait des tableaux vivants. La reproduction de la célèbre toile : la Naissance de Henri IV, eut beaucoup de succès. Dash, présenté dans un torchon, figurait le nouveau-né. — Dash était un affreux et délicieux roquet, boiteux, dont Théophile Gautier a donné la biographie dans sa Ménagerie intime.

Madarasz fut un habile organisateur de charades. Ce jeu amusait beaucoup mon père. Le jeune Hongrois avait des ressources infinies : c'est lui qui nous enseigna à reproduire, d'une façon si saisissante, la silhouette d'un chameau. Voici comment

l'on s'y prend : une personne, debout, tient des deux mains, levé devant elle, un balai, en "haut duquel, autour des crins, on a modelé avec des chiffons la tête de l'animal ; une autre personne, courbée en avant, suit la première en la tenant par les hanches; on jette sur le tout une grande couverture grise, qu'on drape plus étroitement autour du manche de balai qui forme le cou. La tète de la personne debout figure la bosse, et une femme peut très bien s'asseoir sur le dos horizontal de la personne penchée.

La première fois que cette fantasmagorie s'avança, balançant le cou, portant une musulmane, cachée, moins les yeux, dans des voiles blancs, l'effet fut prodigieux. On crut vraiment qu'un vrai coursier du désert faisait son entrée dans le salon.

Quelquefois, Delaborde nous improvisait d'effroyables quadrilles, en défigurant les thèmes les plus sacrés des maîtres. Des motifs du Tannhâuser y paraissaient déjà.

Le vieil Erard carré avait été remplacé par un piano neuf, qui était en face du canapé rouge. Une table occupait la place laissée vide, dans l'encoignure, près de la fenêtre de la rue.

Un soir, M. Robelin était entré, et, debout, appuyé au chambranle de la porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous regardait danser, en riant de bon cœur des fantastiques « cavalier seul » exécutés par Gustave Doré.

Vers le milieu de la contredanse, les bonnes apportèrent le thé et posèrent le grand plateau sur la table placée dans le coin. Après le galop final, le piano se tut et on servit le thé ; mais les petites cuillers manquaient. Les bonnes, interpellées, a(ïirmèrent les avoir données, avec le reste du service. On les chercha, mais on ne put les trouver nulle part.

Tout à coup Gustave Doré s'écria.

— Fermez la porte, et ne laissez sortir personne. Celui qui a mis, sans doute par distraction, l'argenterie dans sa poche, est prié de la restituer de bonne grâce ; sinon, on se verra forcé de le fouiller !

— Eh bien ! il en a, du toupet ! dit Robelin ; il nous prend pour des voleurs!...

— Si j'ai du toupet, vous ne manquez pas de cynisme! riposta Doré avec gravité. Car vous ne pouvez nier; je vous ai vu tout en dansant : c'est vous le coupable.

— Elle est forte, celle-là ! Fouillez-moi, criait Robelin, en riant aux larmes.

Mais, ô surprise ! c'était bien lui qui détenait les petites cuillers. Au milieu du fou rire général, on en tira de toutes ses poches !

Pendant les figures du quadrille, avec une dextérité d'escamoteur, Gustave Doré avait accompli ce bon tour, sans éveiller l'attention de personne, de prendre, une à une, les cuillers sur le plateau et de les faire passer où elles étaient maintenant.

M. Robelin, complètement abasourdi, ne riait même plus.

— Comment a-t-il fait, cet animal-là ? répétait-il, comment a-t-il fait pour que je ne me sois aperçu de rien, que pas une seule fois je n'aie senti qu'il fourrait la main dans mes poches?... Mais il serait capable de faire pendre un homme.

Doré triomphait, modestement.

— Tu es prodigieux, disait Théophile Gautier. Ce n'est pas toi qui aurais fait tinter, en le fouillant, le mannequin, cousu de sonnettes, de la cour des Miracles ! Plus heureux que Pierre Gringoire, tu te serais montré digne d'être, d'emblée, reçu voleur.

— Mais il n'aurait pas épousé la Esmeralda ! ajoutait Dumas fils.

Quelquefois, on reprochait à mon père de ne pas se mêler aux jeux, de ne vouloir en être que spectateur bienveillant : pour montrer que s'il préférait au mouvement, l'immobilité, — qui ne dérange pas les lignes, — ce n'était pas faute d'être agile. Il consentait alors à esquisser une danse, très surprenante, qu'il appelait « le Pas du créancier ». Il fallait beaucoup d'adresse, en effet, pour l'exéeuter. On devait s'accroupir sur les talons, et, dans cette posture, allonger une jambe, puis l'autre, avec rapidité. C'était une sorte de gigue, très difficile et même dangereuse, si bien qu'après l'avoir sollicité, on priait le danseur de cesser la danse, tellement l'on craignait de le voir tomber.

Vers minuit, en hiver surtout, deux ou trois des carrosses du père Girault, qui avaient été réquisitionnés, s'alignaient devant la porte. Ceux des invités qui habitaient à peu près dans les mêmes zones, à Paris, essayaient de s'entendre pour former des groupes, — cela n'était pas facile, les sympathies ne s'arrangeant pas toujours de la combinaison. — Après des changements d'itinéraire, des discussions sur la situation des quartiers, on s'entassait enfin dans les voitures, en nous criant encore : « Au revoir ! A jeudi prochain ! » Et les véhicules, traînés par des chevaux somnolents, s'enfonçaient dans l'obscurité.

Nous fermions la porte, nous poussions les verrous; mais la petite maison de la rue de Longchamp ne s'éteignait pas encore : Théophile Gautier, toujours très éveillé à cette heure-là, était plus que jamais en train de causer. Il s'agenouillait de nouveau sur le canapé, allumait un cigare, et, tant que le cigare durait, la petite soirée intime, tranquille et douce, se prolongeait.

Plus que jamais, une haute fantaisie présidait à l'ordre de mes études. Mon père, trop chargé de travail, ne continuait pas à les diriger, et, depuis qu'on avait définitivement renoncé au pensionnat, on nous laissait libres de faire ce que nous voulions et, même, de ne rien faire du tout.

Mais les heures de solitude étaient longues : j'étais curieuse, et j'entreprenais des voyages d'exploration, que je ne menais pas toujours bien loin, à travers n'importe quelle science, au hasard de mon caprice.

L'astronomie m'intéressait toujours vivement et je ne me lassais pas de fouiller le firmament, à l'aide de mon télescope ; je dévorais beaucoup de livres, très arides et, encouragée par tout le monde, j'étudiais le mieux possible. Claudius Popelin, le maître émailleur, le délicat poète, qui échangeait des sonnets avec Théophile Gautier, avait fait, pour moi, un médaillon précieux représentant « la très docte Hypathie », qu'il me donnait pour patronne ; et, très fidèlement, chaque année, mon frère Toto m'apportait, aussitôt qu'il avait paru, l'annuaire

du Bureau des Longitudes, pour me tenir au courant des choses du ciel.

Mais sans les mathématiques, l'étude de l'astronomie était fatalement bornée et stérile.

Les mathématiques !...

Pour faire la moindre addition, je ne connaissais pas d'autre procédé que de compter sur mes doigts ; mon père me donnait l'exemple, d'ailleurs, et il n'avait pas honte du tout, sachant bien que les artistes ne peuvent rien entendre aux chiffres, sans doute, parce qu'ils ont en général peu de chose à compter. La façon dont Beethoven procédait pour multiplier neuf fois deux en est une preuve charmante :

Ne pas savoir l'arithmétique me semblait même une vertu, depuis le jour où, devant le tableau noir, une sous-maîtresse du pensionnat Biré, m'avait dit, pour me stimuler :

— Mais, mademoiselle, le calcul est la science des sots.

Je lui avais effrontément répondu :

— C'est pour cela que ce n'est pas la mienne ! Mais alors, comment aborder jamais les mathématiques ?

Après tout, était-il donc si indispensable de savoir les quatre règles et n'était-il pas possible de les enjamber et de pousser plus loin?

Je décidai que oui ! que j'allais essayer d'apprendre.

Rodolfo, autrefois élève du grand-père Gautier, s'était montré digne de ses leçons, sévères, mais fécondes ; il se chargea d'être mon professeur.

Cela marcha bien tout d'abord ; j'avançais assez vite, très enthousiasmée, dissimulant adroitement, je ne sais plus par quels moyens, mon ignorance des premiers principes. Mais Rodolfo finit, cependant, par la deviner; alors tout se gâta, car il prétendit m'enseigner ces maudites quatre règles; à cela je ne voulus jamais consentir. Les séances se firent orageuses et, après les discussions et même les disputes violentes, j'envoyais livres et cahiers dans les jambes du professeur : il en fut fait des mathématiques...

Privée de cette étude, je sentis un grand vide dans mes journées, et bientôt j'entrepris autre chose. Il y avait au second étage, au-dessus du cabinet de toilette qui séparait la chambre de ma mère de celle de mon père, une petite pièce entièrement remplie de vieux livres : une grande partie de la bibliothèque, léguée à Théophile Gautier par l'abbé de Montesquiou, s'entassait sur les rayons très larges qui s'enfonçaient sous les pentes de la petite chambre mansardée.

J'installai là une table étroite et une chaise, et cette cellule devint ma retraite favorite. Je me mis à fouiller dans le chaos des bouquins disparates, presque tous reliés en veau blanc ou en cuir fauve. On y trouvait de tout : histoire, romans, poésies, philosophie, livres de piété ou d'étude. Après avoir remué beaucoup de poussière, je découvris un traité de géométrie. La géométrie fut, pour le moment, la science élue. Aussitôt je me mis à l'œuvre, m'efïbrçant à comprendre, m'acharnant des heures entières sur un passage embrouillé, la tête dans mes mains, les sourcils froncés, cherchant à percer les obscurités d'un style souvent imparfait.

La fenêtre donnait sur la rue et, quelquefois, pour dissiper la migraine, je m'y penchais ; les bras dans la gouttière, mes regards plongeant sur l'immense parc du docteur Pinel,.je me laissais aller à de longues rêveries.

Mais je revenais au devoir : je traçais des lignes, des carrés, des triangles; j'eus l'ambition de mesurer la hauteur d'une tour...

Le problème de la quadrature du cercle m'arrêta net ; il était bien évident que là où tout le monde avait échoué, j'allais réussir, et que c'était moi qui le résoudrais. Je perdis beaucoup de temps à cette recherche, puis, je l'abandonnai brusquement et, avec elle, la géométrie.

La géologie lui succéda et je lui trouvai beaucoup de charme ; elle me semblait même trop se-

duisantc : les faits qu'elle me révélait me paraissaient quelquefois invraisemblables, à tel point qu'arrivée au chapitre de la formation des cristaux, je ne pus croire à une loi aussi surprenante et refermai le livre, le soupçonnant d'être l'œuvre d'un mystificateur.

Nono, qui étudiait les langues orientales, voulut m'enseigner le persan : je n'apportai pas beaucoup d'ardeur à ce travail, mais dans les quelques vers, cités en exemple par la grammaire persane, je pris le goût de cette poésie et le désir d'en connaître davantage.

Je récitais sans cesse un distique que je n'ai jamais oublié :

Si ce jeune turc de Schiraz voulait accepter mon cœur, Pour la noire éphélide de sa joue je donnerais Samarcande et Boukhara,

« Éphélide » nous taquinait, Nono et moi, mais « grain de beauté » était pire. Nous nous torturions l'esprit pour trouver l'expression juste et harmonieuse, mais il est vraisemblable qu'elle n'existe pas.

L'étude du piano à quatre mains nous absorba, ma sœur et moi, durant des après-midi entières. Nous ne désirions pas cependant devenir des pianistes, nous voulions parvenir à déchiffrer assez bien pour lire et comprendre la grande musique. M. Lafitte, chargé de famille et très occupé, ne

venant que rarement, il nous fallait une maîtresse en second, qui nous guiderait par des conseils plus fréquents. Ma mère la découvrit, sur la foi d'une petite affiche, écrite à la main, et collée chez le charbonnier.

La première fois que la pauvre dame se présenta chez nous, elle nous trouva aux prises avec l'énorme partition de la Vie pour le Czar, de Glinka, qu'un ami de Russie avait envoyée à mon père, et dont plusieurs morceaux étaient arrangés à quatre mains. Toute tremblante et complètement effarée, la nouvelle venue, qui croyait peut-être qu'on allait lui confier des enfants ne jouant encore que le Petit Suisse ou Mon Rocher de Saint-Malo, ne sut pas lire une seule note et sembla voir un piano pour la première fois.

Loin de nous mal disposer, cette émotion et tout ce que l'attitude de cette femme révélaient de tristesses et de déceptions, nous toucha profondément, et nous déclarâmes qu'elle nous convenait. Elle s'engagea, pour une somme minime , à venir presque tous les jours et à nous consacrer deux heures.

Malgré les apparences, elle savait assez bien la musique ; seulement, ses mains gourdes, gercées et rougies par les travaux du ménage, étaient incapables de l'exécuter.

Nous jouions presque exclusivement des symphonies à quatre mains, celles de Beethoven sur-

tout, et beaucoup des œuvres que nous entendions aux Concerts Populaires. Pour ce genre d'études, la nouvelle maîtresse nous fut très utile : elle comptait, battait la mesure, tournait les pages et, quand une difficulté se présentait, se joignait a nous pour essayer de la résoudre. Presque toujours, c'était elle qui finissait par découvrir la solution. Bien des mois elle nous assista ainsi ; puis elle dut quitter Neuilly.

Elle fut remplacée par une jeune femme à la voix délicieusement timbrée, aux mains blanches et agiles. Celle-ci ne faisait aucun mystère d'un fils, qu'elle avait, fruit charmant d'une faute, qu'elle ne regrettait pas. Une de ses parentes habitait avec elle et toutes deux travaillaient, pour élever l'enfant le mieux possible, heureuses et fières d'opposer ainsi la noblesse de leur conduite, à la lâche et habituelle insouciance de l'homme.

Bien souvent, lorsque nous attaquions une ouverture de Weber, Théophile Gautier descendait, sans bruit, et entrait dans le salon, comme attiré par un charme. Il ne se trompait jamais. Ce maître exerçait sur lui une véritable fascination. Il l'a écrit :

Quand on écoute la musique de Weber, on éprouve d'abord une sensation de sommeil magnétique, une sorte d'apaisement qui vous sépare sans secousse delà vie réelle, puis dans le lointain résonne une note étrange qui vous fait dresser l'oreille avec inquiétude. Celte note est comme un son pur du monde surnaturel, comme la voix des esprits

invisibles qui s'appellent. Obéron vient d'emboucher son cor et la forêt magique s'ouvre, allongeant à l'infini des allées bleuâtres, se peuplant de tous les êtres fantastiques décrits par Shakespeare clans le Songe d'une nuit d'été, et Titania elle-même apparaît dans sa transparente robe de gaze d'argent...

Nul autre compositeur ne produisait sur lui une impression aussi profonde, et cette impression datait de loin, des années du romantisme : on représenta en 1835, à l'Opéra-Comique, Robin des Bois, qui avait été déjà donné à l'Odéon, en 1824. Mon père savait jouer sur le piano la célèbre valse de cet opéra : il avait dû beaucoup s'appliquer pour l'apprendre, mais il ne l'oubliait pas et l'exécutait, tout entière, dans un mouvement vif, non pas avec un seul doigt, mais avec le bon doigté et la basse. Nous étions ravies quand il consentait à nous la faire entendre. J'ai toujours la vision de ce rare tableau : Théophile Gautier, assis devant le clavier, un peu penché en avant, l'esprit tendu par une attention anxieuse et les regards sautant continuellement d'une main à l'autre. Il allait jusqu'au bout du morceau, sans jamais faire une seule faute. Quand il se relevait, très glorieux, il était bien embrassé et chaudement félicité.

Nous prenions aussi quelques leçons de dessin et de peinture d'un artiste de talent, Auguste Herst, aquarelliste de premier ordre, que mon père appréciait beaucoup.

Mais l'arrivée du Chinois Ting-Tun-Ling et la

découverte de la Chine m'apportèrent des occupations nouvelles.

Ting était maintenant de la maison : sa mince silhouette, dans sa robe bleue et sa veste noire, sa ligure malicieuse, auxyeiiN demi-clos, sous sa calotte de satin, que, selon le rite, il n'ôtait jamais, nous étaient devenues familières et ne nous présentaient plus rien d'insolite ; l'exilé s'harmonisait avec les êtres et nous manquait lorsqu'il était absent. Il n'habitait pas cependant sous notre toit ; on lui avait trouvé une petite chambre rue des Mauvaises- Paroles, située dans le bout populeux de la rue de Longchamp. Mais il était là au déjeuner, et, tout de suite après, nous nous plongions dans l'étude des grimoires chinois.

« Bœuf en Chambre » me fit cadeau d'un dictionnaire chinois-français, un grand in-folio que j'ai toujours. Il avait été publié en 1813, sur l'ordre de Napoléon, par le Père de Guignes. Très imparfait au point de vue pratique, il est remarquable comme typographie ; les caractères chinois, de deux centimètres carrés, sont très élégamment «ravés ; l'édition est devenu rare. Il était d'un maniement laborieux et nous l'appelions, pour rire : « Le dictionnaire de poche. »

Tout de suite je voulus lire les poètes et essayer de les traduire. Je commençai à réunir les matériaux de la première version du Livre de Jade, que « Judith Walter » publia bientôt. Pour réaliser ce

travail, je dus faire connaissance avec la bibliothèque de la rue de Richelieu. Là seulement on pouvait trouver des livres chinois. Presque chaque jour, accompagnée de Ting, qui me tenait lieu de duègne, j'allais m'installer dans la salle des manuscrits et nous fouillions les recueils de poésies, pour y découvrir des poèmes à notre goût, les copier, afin de les emporter et de les étudier à loisir. J'aimais beaucoup ce milieu solennel et austère, si calme et si studieux; il m'en imposait un peu et je n'osais parler que tout bas.

La première fois que je vins à la Bibliothèque, cependant, il se produisit un incident qui faillit bien m'empêcher d'y revenir jamais. A quatre heures, les garçons de salle firent retentir leur impératif : « Messieurs, on ferme ! » Ayant jeté un rapide coup d'œil sur les travailleurs, je vis que personne ne bougeait. Je crus avoir le droit de ne pas me presser plus que les autres. Alors un des garçons cria tout près de nous :

— ■ On ferme !

Nous nous dépêchions, Ting et moi, de terminer la copie de quelques vers ; mais le garçon, s'adressant directement à nous, cria encore une fois :

— On ferme !

Aussitôt, à une table assez distante, un monsieur se leva, furieux, et interpella violemment l'employé :

— Vous n'êtes qu'un malappris ! voilà deux fois

que vous vous adressez, spécialement, a cette dame. On n'a pas idée d'une pareille insolence!...

Le garçon riposta brutalement et le monsieur s'élança sur lui, dans le brouhaha de toute la salle en émoi. Je m'enfuis, entraînant le chinois très ahuri, au moment où, par-dessus des têtes, était brandi un fauteuil !...

Plus tard, on nous autorisa a emporter de la Bibliothèque les livres dont nous avions besoin. Nous nous installions alors, pour travailler, dans un coin du salon, près de la fenêtre de la rue ; mais j'avais à lutter contre la paresse, tout orientale, de Ting-Tun-Ling, qui accaparait le grand fauteuil et s'y endormait volontiers.

Mon père s'intéressait extrêmement à la traduction de ces poèmes chinois ; il les arrangeait quelquefois en vers. Malheureusement, il n'en écrivit que des brouillons et je crains bien qu'aucun n'ait été conservé. Je n'ai pu retrouver dans ma mémoire que les deux vers qui terminaient la pièce intitulée : V Epouse vertueuse :

Avant d'être ainsi liée, Que ne vous ai-je connu !

Le rhylhme était de sept pieds, comme dans l'original chinois.

Il aima beaucoup mon premier livre et me fit l'exquise surprise d'écrire quelques lignes sur lui,

a propos du poème en prose de Baudelaire, les Bienfaits de la lune :

Nous ne connaissons d'analogue à ce morceau délicieux que la poésie de Li-Taï-Pé, si bien traduite par Judith \\ aller, où l'impératrice de la Chine traîne parmi les rayons, sur son escalier de jade, diamanté par la lune, les plis de sa robe de satin blanc...

Une nuit, tout le monde dormait dans la maison, toutes lumières éteintes, quand un violent coup de sonnette retentit.

J'avais le sommeil très léger : je fus éveillée la première et je me levai, très effrayée. J'allai dans la chambre de ma mère, qui s'éveillait aussi, mais croyait avoir rêvé ce coup de sonnette.

■ — ■ C'est quelque farceur, dit-elle.

Cependant elle se leva, ouvrit la fenêtre, poussa les persiennes et se pencha au dehors en criant d'une voix terrible :

— Qui est là ?

Un grand éclat de rire lui répondit et, en même temps, une voix bien connue disait gaiement :

— C'est le père Dumas !... le grand Dumas !... que son fils vous amène.

Tout le monde était sur pied, maintenant ; de sa chambre mon père se penchait à son tour vers la rue, aussi surpris que charmé par cette visite imprévue.

Alexandre Dumas s'excusait de venir le surprendre à pareille heure.

— C'est que j'ai absolument besoin d'un numéro du Moniteur d'il y a quinze jours, disait-il ; peut-être le retrouverons-nous ici... Et puis j'avais grande envie de vous revoir ; je n'ai pas trouvé d'autre moment : j'arrive de voyage et je repars demain.

— Le temps de passer un pantalon, et je descends vous ouvrir, dit mon père.

Dumas ! le grand Dumas ! que nous n'avions jamais vu encore !... l'auteur des Trois Mousquetaires*.... Avec une hâte fiévreuse, on s'habillait, à peu près, et nous fûmes bientôt tous réunis au salon.

Dumas nous apparut, colossal : mon père, auprès de lui, devenait svelte et petit. 11 avait le teint bronzé, d'abondants cheveux crépus, qui lui faisaient une tête énorme, des yeux gais et des dents éblouissantes, entre les lèvres charnues.

Tout de suite il nous tendit les bras et nous embrassa paternellement... On alluma des lampes et on jeta au milieu du salon des paquets de journaux qui avaient été apportés. Nous nous mîmes à chercher, ma sœur et moi, cet article dont Dumas ne savait pas bien la date et, pendant ce temps, avec lie grands restes et des rires sonores, il causait : rappelant des souvenirs, exposant des projets, donnant des détails sur le voyage qu'il venait de faire.

L'attitude d'Alexandre Dumas fils devant son père

nous frappa. Il semblait très petit garçon, l'écoutait sans rien dire, dans une sorte de recueillement, et le regardait avec une expression de respectueuse tendresse, vraiment charmante.

Nous ne trouvions pas le numéro du Moniteur qui contenait le document cherché. Mais bientôt le grand Dumas, agacé par ce bruit de papier froissé, nous avoua, qu'au fond, il n'avait pas du tout besoin de cet article.

On déboucha du pale aie, et j'en versai au bon géant, qui, debout devant la cheminée, me regardait en souriant. Alors, levant son verre contre la flamme de la lampe, il me dit :

— C'est drôle ! tes yeux ont tout à fait la couleur de cette bière.

11 faisait jour quand il nous quitta, pour aller, disait-il, dormir quelques heures, avant de boucler de nouveau sa valise.

Un mois plus tard, je le rencontrai boulevard de la Madeleine. Je courus à lui et, sans hésiter, il me serra avec effusion sur les vastes pentes de son gilet de nankin. Mais, aussitôt après, il me demanda :

— Qui es-tu, toi?...

Je le revis une autre fois, chez M. Robelin, qui l'avait invité à déjeuner. Ce jour-là, je lui présentai Ting-Tun-Ling, et nous lui demandâmes, très solennellement, l'autorisation de traduire en chinois les Trois Mousquetaires.

LE SECOND ItAXG DU COLLIER 209

Épris (les arts plastiques et de la beauté de la forme comme il l'était, Théophile Gautier ne pouvait manquer de s'inquiéter de lui-même et de son aspect physique : l'idée qu'il vieillissait, l'attristait infiniment.

— Personne, cependant, n'a été plus jeune que moi ! s'écriait-il quelquefois.

Il allait alors se regarder, de tout près, dans les miroirs, « pour étudier les progrès, lents mais sûrs, de la décrépitude... »

Le résultat de ces observations s'exprimait par l'improvisation, paroles et musique, d'un récitatif comme celui-ci :

J'ai, plus je me regarde et plus je m'examine,

Le fond du teint très jaune et fort mauvaise mine...

Il réagissait, néanmoins, de son mieux. Sa toilette lui prenait toujours beaucoup de temps : il aimait les soins délicats, les bains odorants, les parfumeries fines, et regrettait toujours que les hommes fussent condamnés aux affreux habits modernes, qu'il voulait du moins sortant de chez le plus habile tailleur. Il nous confiait le soin d'arranger sa chevelure, de la bien lustrer et de lui donner un joli tour. Il se risquait parfois h me lais-

ser peigner sa barbe ; mais il était très douillet, et, si je tirais le moins du monde, il me faisait des Grimaces bouffonnes, roulant des yeux terribles et grinçant des dents. Sa cravate, qu'il ne savait pas nouer lui-même, exigeait aussi une attention méticuleuse.

— Comment me trouves-tu ? disait-il, lorsqu'il était prêt.

— - Tu as l'air d'un beau lion, très fort et très doux.

— Oui, tu dis cela pour me faire plaisir. Mais, au fond, tu me considères comme un père noble, un Géronte, un vieux birbe.

Il me conduisait alors devant le grand portrait que Chatillon, poète, peintre et sculpteur, a fait de lui.

— Voilà comment j'étais à vingt-huit ans, disait-il ; c'est là l'image que je voudrais laisser de moi, et elle était d'une ressemblance absolue. Si je le pouvais, je détruirais tous les autres portraits, plus ou moins hideux, que l'on m'a fait subir. Physiquement, l'homme est vraiment lui-même à trente ans ; à partir de là, il ne progresse plus, et bientôt, hélas ! il commence à descendre, plus ou moins vite, l'autre versant de la montagne. La réputation vient tard, en général, et on ne laisse de soi qu'un masque flétri et déformé, par les fatigues et les peines de la vie. Cela est absurde. Passé trente ans, on ne devrait jamais laisser faire son portrait. Mais

les peintres demandent à vous « pourtraire », non pas parce que l'on est beau, mais parce cpue l'on est célèbre...

Célèbre, il l'était, en effet, et personnellement connu, à ce qu'il semblait, par tous les passants. Quand il sortait, il était aussi fréquemment salué qu'un chef d'État. Il répondait, par de grands coups de chapeau, à des inconnus, la plupart du temps. Ce manège avait pour résultat l'usure rapide de ses couvre-chefs : le bord s'amollissait, se cassait et bientôt lui pendait sur le front. C'était là un dommage irréparable et il fallait remplacer la coiffure.

Il était accablé d'invitations, à des dîners, à des soirées, qui l'ennuyaient mortellement. Le monde officiel le sollicitait aussi et l'intéressa quelque temps. Il reçut, un jour d'été, une invitation de l'empereur et de l'impératrice, à venir passer une semaine au palais de Compiègne.

Cela nous causa un certain émoi. Il existait, sans aucun doute, un cérémonial, une tenue de rigueur. Mon père s'informa : l'après-midi, redingote noire, pantalon et gilet de fantaisie ; le soir , culotte courte et bas de soie, gilet, habit, épée et bicorne. Il n'y avait que le temps bien juste de se munir : le tailleur ne put promettre la culotte que pour le jour même du départ. Ce jour venu, on n'attendait plus qu'elle pour fermer la malle, mais la culotte n'arrivait pas. Rodolfo, qui était là, prit la voiture

devant la porte, pour aller jusqu'à un fiacre, et courir à toute bride chez le tailleur.

Nous essayions de patienter.

— Toujours quelque anicroche à ma toilette me taquine, quand j'ai affaire à des souverains ! disait Théophile Gautier. En Espagne, le jour où l'on me présenta à la reine, j'avais un gilet de nankin, fraîchement empesé et rétréci au blanchissage, si bien qu'il fut impossible d'attacher la boucle. Au mouvement que je fis pour saluer, je sentis un claquement dans le dos : la toile, brûlée par l'empois, cédait!... A mesure que je m'inclinais, la déchirure augmentait, avec un bruit qui me paraissait formidable, tandis que le devant du gilet bouffait, d'une façon grotesque. J'aurais voulu être à six pieds sous terre... et je fus parfaitement stupide.

Rodolfo revint.

— Eh bien ! dit-il, le paquet est arrivé ?

— Pas du tout !

— Comment ? Il y a plus de deux heures que celui qui le porte est parti, et il avait l'ordre de prendre une voiture !

— Il a peut-être perdu l'adresse et est retourné là-bas pour la redemander.

On attendit jusqu'à la dernière minute, mais mon père, très anxieux, dut se mettre en route sans emporter la culotte courte. Il était entendu que Rodolfo la porterait à Compiègne,

aussitôt que possible, le jour même, probablement.

Mais la journée se passa en attentes et en courses vaines : l'émissaire ne reparut pas chez le tailleur, qui ignorait son adresse. On ne le revit au magasin que le lendemain assez tard, et comment il fut reçu, on le devine. Où avait-il déposé le paquet? Qu'en avait-il fait, puisqu'il ne l'avait pas remis et qu'il ne le rapportait pas ?... Après quelques hésitations, le misérable se confessa. Pour bénéficier de la différence de prix, au lieu de prendre un fiacre, comme on le lui avait ordonné, il avait pris l'omnibus et était même monté sur l'impériale. Il tenait le paquet bien soigneusement sur ses genoux ; mais, vers la moitié de l'avenue, un voyageur pressé avait, en passant, si brutalement accroché le paquet qu'il fut projeté, du haut de l'omnibus, en pleine boue. N'osant pas livrer le vêtement dans l'état où il le ramassa, l'employé revint a Paris et courut chez un teinturier, pour le faire nettoyer. Celui-ci ne voulut pas interrompre ses occupations pour s'occuper, tout de suite, de ce travail nouveau, qui demandait du temps et des soins, et il avait gardé la culotte.

Avec quel plaisir, on eût roué de coups ce malheureux! Mais cela n'eût rien réparé. En l'accablant d'injures, on le suivit chez le dégraisseur inconnu, et Rodolfo ne put partir que le soir pour Compiègne, sans espoir d'arriver avant l'heure du dîner

impérial. Ce ne fut que le troisième jour après son arrivée que Théophile Gautier put se présenter devant ses hôtes. Il avait été obligé de se dire souffrant et de rester confiné dans sa chambre où il se morfondait. L'empereur ne manqua jamais, quand mon père venait le saluer, de lui demander s'il était bien remis de cette indisposition.

Ce séjour à Compiègne plut à mon père : le château luxueux, les beaux horizons, la vie raffinée et sans heurts, si bien abritée des ennuis et qui roulait comme sur un tapis de velours, lui semblait l'existence normale, qui seule pouvait permettre à la flamme de l'esprit de donner l'éclat complet de sa lumière, tandis qu'elle vacille sans cesse, aux cahots de la route et à tous les vents des soucis.

Il nous raconta l'ordre des journées, qui laissait aux invités beaucoup d'heures de liberté : la matinée était à eux ; les souverains paraissaient au déjeuner, puis ils se retiraient et chacun faisait ce qu'il voulait. Le plus souvent, par groupes sympathiques, on s'en allait en excursion dans les environs : des voitures étaient toujours prêtes et à la disposition des invités. Au dîner, il fallait être en tenue ; la soirée se prolongeait et s'achevait en bal. Ce qui, par exemple, n'était pas très babylonien ni sardanapalesque, disait mon père, c'est qu'on dansait aux sons d'un orgue de Barbarie ; même il n'y avait pas une personne spéciale pour

tourner la manivelle : — on ne voulait pas d'un intrus dans l'intimité ; — les hôtes de bonne volonté faisaient la manœuvre.

— J'ai dû, moi aussi, moudre des valses, des quadrilles et des polkas, tandis que se trémoussait la noble assistance.

Une grande dame russe, nouvellement installée à Paris, la princesse *** manifesta le plus vif désir de faire la connaissance de Théophile Gautier. L'espoir de le rencontrer, par hasard, ne se réalisant pas, elle se décida à écrire au poète son admiration pour lui et la joie qu'elle aurait de le voir.

La petite lettre parfumée, timbrée d'un chiffre d'or, fut apportée par Charles Yriarte, qui connaissait la princesse et était en relation avec mon père. L'aimable messager donna quelques détails biographiques sur la noble dame, dont Paris, disait-il, allait s'engouer : orpheline, presque en naissant, elle avait hérité, à l'âge de six mois, de huit cent mille livres de rente. Sous l'œil indulgent d'une grand'mère, elle avait grandi, pareille à une plante rare, entourée de soins et cependant libre, comme si l'on eût combiné pour elle la serre et la forêt vierge. Jeune fille, elle ne fit rien qu'à sa tête et soumit tout à ses caprices. D'assez bonne heure, elle s'était mariée ; elle avait deux fils. Maintenant veuve, belle, jeune, indépendante et frondeuse, elle courait le monde sans entraves et sans soucis,

un peu folle peut-être, mais d'une folie russe et délicieuse.

La princesse priait Théophile Gautier de vouloir bien venir dîner le lendemain, chez elle, dans l'intimité. Assez curieux de voir cette étrange et séduisante personne, mon père accepta l'invitation.

Nous étions couchées depuis longtemps quand il revint de chez la princesse ***. Mais nous ne dormions jamais que d'un sommeil léger et inquiet, tant que le père n'était pas rentré. Pour moi, quand il mettait la clef clans la serrure, ce faible choc m'éveillait aussitôt et j'écoutais tous les bruits familiers et rassurants qui se succédaient alors : — la porte refermée, le verrou poussé, la clef jetée sur le guéridon, dans l'angle du vestibule où la lumière attendait ; puis la montée tranquille de l'escalier et les pas sonnant sur le parquet de la chambre. — Ce n'était pas tout encore : Théophile Gautier ne manquait jamais devenir dire bonsoir à ma mère et, assis près du lit, de lui raconter, en détail, tout ce qu'il avait fait et vu. Notre chambre communiquait avec celle de ma mère et la porte restait ouverte. J'entendais donc toujours, sans en rien perdre, les narrations. Mais, ce soir-là, il fut très bref: la princesse*** était extrêmement aimable et assez originale ; il avait trouvé l'installation somptueuse et le diner excellent ; un sterlet du Volga y figurait, ce succulent poisson dont il n'avait pas goûté depuis son voyage en Russie et

dont il était très friand... Puis il bâilla longuement et s'alla coucher.

Le lendemain cependant, durant une absence de ma mère, il nous en dit un peu plus. La princesse l'avait à la fois charmé et presque scandalisé.

— Elle est grande, un peu trop grande même pour une femme : cela lui donne beaucoup de majesté, malgré le galbe assez enfantin de la tête. Son corps a des souplesses et des grâces de chatte, ou des mouvements brusques et saccadés de jeune cabri. Après dîner, elle a chanté « HBacio » en mon honneur, car elle ne regardait que moi, et en accentuant les paroles passionnées de la valse, par des tortillements, des pâmoisons, des œillades, tellement provocantes que j'en étais tout interloqué. Si nous avions été seuls, ces manières m'eussent paru assez claires, mais elles l'étaient moins en la présence de vagues comparses, graves comme des augures et qui semblaient les trouver toutes naturelles. Je m'en suis tiré par quelques madrigaux, assez vifs, et la dame a l'air enchantée de moi. Huit cent mille livres de rente, dès l'âge de six mois, cela vous donne dans la vie un imperturbable aplomb et un beau dédain du qu'en-dira-t-on... Après tout, la belle Russe est peut-être tout simplement une sorte de Célimène instinctive et innocente, qui a la fantaisie d'atteler un poète à son char !

Dans la journée, la princesse envoya des fleurs, accompagnées d'une lettre : elle remerciait de la bonne soirée de la veille et indiquait les jours privilégiés où elle recevait seulement ses amis.

Paris commençait à s'occuper d'elle ; dans toutes les fêtes officielles elle faisait sensation, par son allure, sa beauté et ses toilettes, très magnifiques. On racontait qu'elle avait une fois sauté au cou de sa couturière, qui lui livrait une robe particulièrement admirable, et s'était écriée :

— Mais tu n'es pas ma couturière, tu es mon amie !...

Théophile Gautier retourna chez la princesse et prit plaisir à la fréquenter ; il s'établit entre elle et lui ce que nous appellerions aujourd'hui « un flirt », mais le mot n'était pas encore à la mode. Elle recherchait son avis et ses conseils en maintes circonstances et ses envoyés parcouraient sans cesse la route de Neuilly. Quand le père était absent, nous dissimulions autant que possible, pour les lui donner en particulier, les lettres, bien faciles à reconnaître, qui venaient de la princesse. Nous avions remarqué qu'il évitait de parler d'elle, excepté avec nous : non qu'il eût rien à cacher, mais il lui eût été pénible d'entendre formuler sur elle quelque appréciation désobligeante.

Un soir, vers dix heures, un équipage s'arrêta devant notre porte. La voiture était vide et le valet de pied remit un billet très pressant : la princesse

suppliait Théophile Gautier de venir chez elle, tout de suite. Il partit assez effrayé, mais il trouva la belle Russe debout devant sa psyché, essayant le costume de Salammbô qu'elle devait porter à un bal travesti chez la comtesse Walewska. Il s'aaissait de savoir si le costume seyait, si rien ne manquait, si les détails étaient exacts : avec l'approbation de son grand ami elle serait tranquille.

Les deux fils de la princesse, deux gamins de dix ou douze ans, soulevaient le plus haut qu'ils pouvaient, chacun un candélabre, pour bien éclairer leur superbe maman, dont ils paraissaient très fiers.

Le costume eut beaucoup de succès, le soir de la fête ; il causa même un peu de scandale : les journaux de l'opposition clabaudèrent sur la chaînette d'or que les vierges carthaginoises portaient entre les chevilles et que la princesse n'avait pas voulu supprimer. Mais les clameurs lui importaient peu et n'altérèrent pas sa sérénité.

L'amour des lettres et la fréquentation des poètes avaient fait naître dans son esprit une haute ambition, qu'elle avoua bientôt : elle voulait écrire un livre !...

Chez une personne d'un caractère aussi résolu, du désir à l'accomplissement, l'espace fut court. Le livre avança vite, mais pour le mener à bien, les conseils et l'assistance de Théophile Gautier furent, plus que jamais, indispensables : il refit, anonyme-

ment la courte préface, et, comme l'héroïne de cette sorte d'autobiographie, éprouvait une gêne à peindre elle-même son portrait, elle le pria de vouloir bien le tracer, à sa place, mais en exprimant très sincèrement tout ce qu'il pensait d elle. L'auteur disait dans la préiace :

Je n'ai pas la prétention d'être un écrivain; je suis étrangère, j'ai peu d'expérience, mais je regarde et je vois. Je viens de passer quelques mois dans cette grande ville qui s'intitule la lumière du monde ; je ne puis me vanter de la bien connaître, je tiens à prouver du moins que je l'ai observée, et à conserver les impressions que j'ai reçues.

Je demande r indulgence du lecteur pour ces pages futiles : j'ai dit ce que j'ai vu, simplement, comme je l'ai pensé. Tout est vrai dans ce livre, même le petit roman de cœur qui en est le fond.

On y chercherait vainement des portraits. Je n'ai peint que des tableaux; s'il s'y trouve quelques ressemblances, c'est que j'aurai eu des souvenirs involontaires.

En réunissant mes notes sur cette société où j'ai vécu une saison, j'ai cherché plutôt un amusement qu'un succès, je ne serai donc ni surprise ni blessée des critiques que l'on m'adressera sans doute. Je les accepte d'avance, en déclarant néanmoins qu'elles ne changeront rien à mes opinions ; tout au plus, m'apprendront-elles à en modifier la forme. J'ai mes convictions et mes idées : bonnes ou mauvaises, je les garde ; elles m'appartiennent en propre, et j'ai pour principe que dans ce monde il faut être soi, c'est la seule manière d'être réellement quelque chose.

Et voici le portrait, où l'on retrouve aisément la couleur et le style de celui qui l'a exécuté :

C'est une de ces femmes qui ne sauraient passer inaperçues et qu'on ne peut oublier lorsqu'on les a rencontrées une fois. Grande, svelte, sa taille est d'une élégance et d'une

222 LE SECOND TîANG DU COLLIER

désinvolture sans pareilles. Son visage n'a point de régularité, cependant il est adorable ; ses yeux ont une expression de douceur et de mutinerie qui attire les femmes et qui captive les hommes ; elle a des dents de perle, un sourire où la bonté tempère la malice, une peau de satin ; des cheveux blonds, qu'elle a la coquetterie de porter bouclés, sans s'inquiéter de la mode, donnent de l'éclat à son teint de rose du Bengale ; elle éblouit d'abord, elle plaît ensuite, et quand elle a plu on l'aime bientôt, car chaque jour on découvre en elle de nouvelles qualités ; son âme est pleine de poésie, elle est d'une honnêteté et d'une franchise rares ; incapable de tromper, elle ne croit à la perfidie que contrainte par l'expérience, encore elle s'efforce d'en douter souvent.

Son immense fortune ne lui sert qu'à faire des heureux ; elle ne peut voir souffrir personne et elle devine bientôt les douleurs qu'elle peut soulager, avec l'instinct des grandes natures ; la sienne est pleine de contrastes.

Elle est gaie, elle est triste ; elle est emportée et docile ; elle est généreuse et défiante ; elle a mille idées dans la tète et mille sentiments dans le cœur, qui se croisent et se contrarient ; un entraînement la pousse dans une voie, elle y court, elle s'y jette avec passion; une réflexion, un pressentiment, un caprice l'arrêtent, elle retourne subitement en arrière et rien ne peut la ramener.

Versatile et constante, elle changera vingt fois par jour d'opinions, de projets et de désirs ; pourtant ses affections ne varient pas, son cœur ressemble à un de ces lacs dont on voit le fond, où les plantes marines, les cailloux brillants, semblent à la portée de la main, et dont la profondeur est immense. C'est une enfant par la grâce, c'est un philosophe par la pensée.

Elle a la câlinerie de la torjnlle, elle endort les soupçons, elle s'empare de ceux qui sont les plus en garde contre elle, et cela sans aucun plan d'envahissement arrêté, uniquement par le charme qu'exhale toute sa personne, comme les fleurs exhalent leurs parfums. Elle est créée pour séduire, ainsi que les violettes pour embaumer.

Avec une telle personnalité, la coquetterie ne peut faire défaut. Elle est involontaire, mais c'est dans son essence même, il ne faut pas le lui reprocher. Cette coquetterie n'est pas cruelle, elle ne blesse que sans y toucher. Anna veut être aimée : il y a chez elle un foyer ardent qu'elle croit

inépuisable et dont elle ne calcule pas les effets, encore moins les ravages.

La princesse a toujours été heureuse ; la fortune, la naissance, la position, la beauté, l'esprit, elle a tout reçu du ciel ; un seul malheur l'a frappée en sa vie, la perte d'un mari qu'elle aimait tendrement, bien qu'il ne fût pas pour elle tout à fait ce qu'elle méritait et ce qu'elle avait le droit d'attendre.

Rien que pour ce portrait, — tracé on dirait presque avec émotion, — qui fixe une si séduisante fio-ure, ce livre vaudrait d'être sauvé de l'oubli. Dans la suite du volume, l'auteur cite ce mot de Théophile Gautier : « On est discret en amour, par volupté. » Et ailleurs il raconte un épisode du bal travesti donné par la comtesse Walewska :

Je fus aussi attaquée par un masque en manteau vénitien que je nommerai sur-le-champ: ce nom est célèbre parmi les plus illustres ; c'est T. G. ; il me fit des compliments sur mon costume de Salammbô que j'avais taché de rendre le plus exactement possible et il causa longtemps avec moi. C'est un plaisir qu'il me donne souvent et dont je sens tout le prix.

Le livre intitulé : Une Saison à Pai'is, fut édité par Dentu; mais, au dernier moment la princesse ne voulut pas se décider à le mettre en vente et prit toute l'édition, qu'elle distribua, comme elle le voulut.

Puis cette étoile vagabonde s'envola de Paris, alla rayonner en d'autres cieux ; mais elle revint, toujours fantasque, toujours fidèle à ses amis. Paris de nouveau s'occupa d'elle, de son luxe, de ses bi-

224 EE SECOND RANG DU COLEIEn

zarreries. On parla quelque temps d'un tabouret assez original qu'elle avait inventé pour ne pas chiffonner en voiture, lorsqu'elle se rendait aux fêtes des Tuileries, les jupes immenses, enguirlandées et fanfreluchées, que la mode d'alors imposait aux femmes. Ce tabouret était une espèce de champignon planté au milieu du coupé : elle s'y asseyait, après qu'on avait soulevé ses jupes et ses jupons pour les laisser retomber, ensuite, tout à l'entour, en les disposant le mieux possible. Le valet de pied était exercé à cette fonction, et la princesse acceptait son aide avec une dédaigneuse impudeur.

Dans ses voyages, elle avait visité la Tunisie : à l'occasion d'une matinée que l'on préparait chez la comtesse de Castellane, le bey de Tunis lui fit présent d'un magnifique costume d'odalisque, qu'elle voulait revêtir pour figurer à cette fête, en des tableaux vivants. Comme lors du premier voyage, Théophile Gautier fut convoqué pour donner son avis et ses conseils. On lui demanda quelque chose encore. Le tableau dans lequel la belle orientale devait se montrer, nonchalamment étendue sur un divan, représenterait le Harem de Tunis; mais l'odalisque devait reparaître dans un autre tableau et, cette fois, réciter quelques vers : elle n'en voulait point d'autres que ceux de son poète préféré. Il s'agissait de les composer, et, travail plus difficile sans doute, il fallait lui apprendre à les dire, avec

grâce et sans trop d'accent. Comment ne pas obéir aux caprices de l'exquise princesse ? Théophile Gautier improvisa les vers qu'elle désirait et les lui fit répéter. Voici cet impromptu :

l'odalisque a paris

« Est-ce un rêve? Le harem s'ouvre, Bagdad se transporte à Paris, Un monde nouveau se découvre Et brille à mes regards surpris.

« Pardonnez mon luxe barbare, Bariolé d'argent et d'or; J'ignorais tout, un maître avare M'enfouissait comme un trésor.

« A l'Orient mon élégance Laissant son antique oripeau Saura bientôt faire une ganse Et mettre un semblant de chapeau.

« A tout retour je suis rebelle :

Qu'Osman cherche une autre houri !

Il est ennuyeux d'être belle Incognito, pour son mari ! »

La princesse débita les vers d'une façon charmante et obtint un très vif succès.

Bientôt elle disparut encore, et je ne sais plus rien d'elle.

L'arrangement de l'atelier, qu'il avait fait construire au second étage de la maison, occupait tou-

jours mon père ; il y pratiquait, autant qu'il le pouvait, des améliorations et des embellissements. Les murs étaient revêtus maintenant d'armoires de chêne : la partie haute formait une bibliothèque ; la partie basse, une sorte de buffet à nombreux tiroirs, larges et plats, destinés à enfermer les gravures.

Il était malheureusement un peu tard pour prendre soin de tant de publications précieuses, que le grand critique d'art avait reçues des éditeurs. La place manquait pour les conserver, les cartons ne suffisaient pas, et, avec une insouciance, traversée de quelques regrets, il avait laissé de superbes gravures s'entasser au hasard, se ternir à la poussière, se jaunir à la fumée, se maculer d'encre, et les chats en faire leur litière. Ces tardifs tiroirs en sauvèrent quelques-unes, encore intactes, et assurèrent le sort des nouvelles venues.

La question du chauffage, en hiver, prenait une grande importance : Théophile Gautier était extrêmement frileux, surtout — ce qui peut au premier abord sembler paradoxal — depuis qu'il avait séjourné en Russie. En ce pays, le froid est un danger avec lequel on ne plaisante pas : mon père en avait fait lui-même l'épreuve un jour qu'il aventurait un peu trop son visage hors du haut collet de peau d'ours. Tout à coup un passant, armé d'une poignée de neige, s'était jeté sur lui et, l'aveuglant de poussière glacée, lui avait vigoureusement frotté

la figure, indifférent aux cris, injures et coups de poing par lesquels la victime stupéfaite se défendait de cette inexplicable agression. Il fallut en remercier cet inconnu, pourtant, car, sans son intervention secourable, Théophile Gautier laissait en Russie son nez, qui était en train de geler.

Contre le froid du dehors, en ce pays, on se défendait par des fourrures, graduées d'après les fluctuations du thermomètre ; aussitôt franchi le seuil des maisons et les pelisses retirées, on jouissait d'une température délicieuse et partout égale : c'était l'été. Les femmes, toujours décolletées, ne portaient que des robes légères en mousseline ou en gaze.

Mon père aurait bien voulu enfermer chez lui une tiédeur pareille et il s'y efforçait, mais nos demeures sont mal closes et mal construites pour conserver la chaleur. Ce qu'il importait d'établir tout d'abord, c'était la double fenêtre usitée en Russie ; l'une des deux fenêtres, même, est cimentée au commencement de l'hiver et ne s'ouvre jamais. La grande baie vitrée de l'atelier fut donc fortifiée d'une autre. Un calorifère Joly, du nom d'un fabricant qui, bien avant le système des poêles mobiles, avait inventé la double enveloppe et la combustion lente, fut installé dans la pièce. Il y en avait un autre au rez-de-chaussée, dans le vestibule, qui tiédissait la maison. Celui-là était presque haut comme un homme et muni de bouches qui chauffaient plus spécialement la salle à manger

et la chambre de mon père. Quand on fermait les unes, les autres donnaient avec plus de force, et bien souvent on entendait le maître crier du seuil de sa chambre :

— Envoyez-moi de la chaleur !...

Mais c'était dans l'atelier qu'il obtenait, le plus facilement, la température de serre chaude qui lui plaisait. Il interrogeait à chaque instant son thermomètre et ne le laissait pas descendre au-dessous de 22 ou 21 degrés. Aussi on étouffait un peu et personne ne voulait rester auprès de lui.

D'ailleurs, malgré ce titre d'atelier, ce n'était pas toujours là l'endroit que Théophile Gautier choisissait pour écrire : chose extraordinaire, rien de fixe n'était installé, dans la maison, en vue de son travail ; ce lieu que tout homme, même qui ne fait rien, appelle « mon cabinet » ou « mon bureau » n'existait pas pour lui. Au moment de se mettre à l'œuvre, il cherchait le dictionnaire de Bouillet, qui, appuyé sur un autre livre, formait pupitre ; il le plaçait sur n'importe quel coin de table, puis essayait de rassembler « tout ce qu'il faut pour écrire... » L'encrier et les plumes vagabondaient; souvent il ne trouvait pas de papier, et la bonne devait courir acheter, chez l'épicier, un cahier de papier à lettres. Il ne réclamait ni le silence, ni la solitude, aimant, au contraire, à être un peu dérangé. On allait le voir un instant, l'embrasser, le plaindre d'être forcé de travailler. Alors

il montrait les pages déjà remplies de cette jolie écriture si nette et si fine.

— Tu vois, disait-il, comme c'est bien écrit!... Remarque que je boucle les é, malgré la petitesse des lettres !... Et pas de ratures; au bout de ma plume la phrase arrive retouchée déjà, choisie et définitive : c'est dans ma cervelle que les ratures sont faites.

Lorsqu'il composait des vers, Théophile Gautier rôdait du haut en bas de la maison, lentement d'un air désœuvré ; mais on l'entendait marmonner par instants : l'on savait à quoi s'en tenir et l'on n'avait pas l'air de savoir, car, par une sorte de pudeur, il voulait garder le secret de son effort, tant que le poème n'était pas fini. Quand il était las de se promener, il s'asseyait sur le tapis, au coin de la cheminée de sa chambre, s'étayait de coussins et oubliait son cigare, toujours éteint, toujouis rallumé. Sur des bouts de papier, des dos de lettres, des coins d'enveloppes, il écrivait ses premiers brouillons, mais rarement le jour s'achevait, sans qu'il nous appelât pour nous montrer, soigneusement recopié, le poème terminé.

J'ai vu naître ainsi le Souper des Armures, la Montre, la Source, Ce que disent les Hirondelles, le Château du Souvenir, beaucoup d'autres poésies, pas assez, hélas ! Car la vie harcelait toujours, le loisir manquait, et, au lieu de rêver dans le parterre des roses, il fallait cultiver le potager.

Quelle surprise, un matin d'hiver, d'entendre le père, toujours levé le premier, pousser des exclamations et nous appeler à grands cris :

— Venez ! Venez vite ! Venez voir si j'ai la berlue : il n'y a plus de jardin, il est remplacé par un lac!

— Un lac?...

C'était exact : notre jardin et celui du propriétaire étaient complètement submergés ; l'eau venait baigner la première marche des escaliers de la terrasse et engloutissait les buissons ; les squelettes d'arbres émergeaient plus ou moins, selon la distance et la pente du terrain ; on ne voyait que le toit treillage de la tonnelle, et, plus loin, derrière elle, la potence où l'on suspendait la balançoire avait disparu.

La Seine, grossie par des pluies continuelles, avait débordé sur ses berges, en même temps que par des infiltrations elle envahissait sournoisement tous les jardins du voisinage.

Nous restions ébahis de voir le ciel se refléter là où, la veille, s'étendait des pelouses. Après tout, c'était plutôt amusant et nous ne risquions rien, vu la hauteur de la terrasse qui portait notre maison. Nous parlions de nous procurer un bateau pour naviguer sur ce lac.

Au moment du déjeuner, nous nous aperçûmes que nous étions séparés de la cave. J'en étais spécialement chargée : je devais surveiller la mise en bouteilles, du vin, le bouchage et le cachetage; j'avais même voulu, de mes propres mains, imprimer sur la cire le cachet de mon père. C'était une bague cpu'il portait toujours, un chaton de cornaline, sur laquelle était gravée cette devise : Vivere mémento (1). Je prétendais que, le V et le B se confondant presque dans certaines langues, on pouvait lire : Bibere mémento (2), devise parfaite. Me jugeant responsable du vin, j'estimai qu'il était de mon devoir d'aller le conquérir. Je fis porter un baquet et une perche au bas de l'escalier, décidée à risquer la traversée. Mon père voulut s'y opposer, mais je n'obéissais pas toujours et j'étais déjà... au large. Le tunnel sous la terrasse n'était pas envahi par l'eau, les caves étaient à sec et mon expédition héroïque fut des plus faciles ; seulement, au retour, je n'osai pas surcharger l'embarcation : je criai que l'on descendit un panier au bout d'une corde, du haut du mur, devant le tunnel, ce qui fut fait, et l'on monta le vin très facilement.

Le baquet nous amusa quelques jours; très enhardies, ma sœur et moi, nous entreprenions, à tour de rôle, de plus lointaines navigations. Puis l'eau commença de baisser. Mais, la nuit suivante,

(1) « Souviens -toi de vivre. »

(2) « Souviens-toi de boire. »

le thermomètre étant descendu très bas, elle gela.

Je ne pourrais pas expliquer comment cela se fit, mais il est certain qu'elle gela en pente. Devant l'escalier du propriétaire au-dessus de la vaste pelouse, sur tout le jardin, la glace formait une sorte de montagne russe très unie et très douce. Elle était solide : des glissades furent organisées tout de suite. Le baquet changea de rôle : on s'asseyait dedans, on lui donnait un élan, et il se mettait à descendre en tournoyant et s'en allait très loin.

Le père, un peu inquiet, nous surveillait et cherchait à mettre un frein à nos imprudences, en nous chantant ce fragment de chanson :

Il est moins dangereux a" glisser Sur le gazon que sur la glace...

Mais tout à coup le baquet le tenta : il entra dedans et se laissa emporter.

Le jeu lui plut tellement qu'il ne le cessa plus et accapara le baquet. Nous étions très contentes de le voir partager notre plaisir, et nous remontions pour lui le véhicule, ce qui était assez pénible ; on y attachait des cordes et on s'y attelait : on tirait de son mieux, en s'égayant de quelques chutes.

Toto, prévenu, prit part au divertissement, puis il avertit Rodolfo, « Bœuf en Chambre» et quelques autres ; Dumas fils, -Robelin, vinrent en voisins ; de nombreux baquets furent apportés; on fit des traîneaux avec des chaises renversées, on glissa sur des

planchettes... Un temps clair et ensoleillé nous favorisait, on s'amusait follement ; mais rien ne valait le spectacle de Théophile Gautier, assis clans ce baquet, semblant faire corps avec lui, grave, imperturbable, pareil à une idole hindoue et qui glissait sur la pente en tournoyant lentement.

Tant qu'il faisait jour, nous ne pouvions pas nous arracher de là, et cette frénésie dura presque une quinzaine. Mais un soir la glace craqua, se fêla d'un bout à l'autre, le dégel disloqua tout ; puisla terre but cette eau, et le jardin réapparut, noir, vaseux, raviné, abominable!...

Alors le dos voûté du père Husson s'arrondit, entre les bras de sa brouette, et le brave jardinier, armé de la pelle et du râteau, commença à réparer, méthodiquement, le désastre.

La rue de Longchamp, comme son nom le proclame, aboutit au fameux champ de courses.

Mon père recevait des cartes, donnant accès dans les tribunes et nous allions, quelquefois, voir courir, sans prendre un bien vif intérêt à ce genre de sport. Le grouillement de la foule élégante sur les pelouses, la cohue des équipages, scintillant au soleil, nous amusaient plutôt, et cela rompait le calme et le silence de notre retraite.

Nous avions trouvé une façon très agréable de

nous rendre à Longchamp, c'était par la rivière. Une barque venait nous attendre tout près du jardin, et, sans fatigue, sans poussière, nous remontions doucement le fil de l'eau. Nous débarquions derrière les tribunes, qui sont édifiées à une centaine de pas de la berge.

D'habitude, nous ne restions guère sur les gradins encombrés; nous n'avions aucun pari engagé, la victoire de tel ou tel cheval nous était indifférente, et cette agitation frénétique dont nous ne partagions pas l'émoi nous lassait bientôt. Nous retournions vite à notre barque, et nous prolongions, le plus possible, la promenade sur l'eau, dont mon père était toujours charmé.

Un soir, après une journée chaude, à l'heure exquise où le soleil tombe et où l'air se rafraîchit, nous nous attardions, pour ne rien perdre des jeux de la lumière, pour attendre « l'effet », comme disent les peintres.

Le batelier avait l'ordre de ne pas ramer ; le courant seul nous ramenait, tout doucement, vers Neuilly.

J'étais, moi, debout à l'avant du bateau, pour signaler les obstacles : car les autres passagers voguaient à reculons, assis dans le même sens que les rameurs. Une barque venait à notre rencontre. Ceux qui la montaient riaient et chantaient; elle approchait assez vite. Un monsieur, vêtu avec recherche, se tenait à la pointe de l'embarcation,

debout, comme moi, et tournant aussi le clos à ses compagnons. 11 avait le teint uni et bronzé, les yeux et les cheveux très noirs : je pensai qu'il devait être marseillais. Quand il fut plus près, je vis qu'il portait la rosette d'ofEcier de la Légion d'honneur.

Au moment où les deux embarcations se croisèrent, cet inconnu, du bout des doigts, m'envoya un baiser. Je me détournai avec indignation ; mais aussitôt j'entendis des cris de surprise, des exclamations joyeuses, et la barque, virant de bord, vint accoster la nôtre. Un de ces promeneurs connaissait mon père, et, tout heureux de le rencontrer, ne voulait pas manquer l'occasion de le saluer et de renouer des relations interrompues. C'était un journaliste fameux, le roi des reporters : Dardenne de la Grangerie, personnage d'une belle et aimable figure, mais d'une grosseur presque invraisemblable. Mon père avait fait, grâce à lui, la connaissance de Claudius Popelin et lui en gardait de la gratitude, car il sympathisait entièrement avec le maître émailleur, érudit et lettré.

Sur un ton solennel et d'une emphase volontairement exagérée, Dardenne de la Grangerie présenta le monsieur décoré :

— Son Excellence le général Mohsin-Khan, chargé, par sa Majesté le Shah de Perse, d'une mission extraordinaire.

Puis il présenta un autre Persan, grand, mince,

élégant : un attaché a la légation de Perse à Paris. Il

nomma ensuite Edmond et Lucien Dardenne, ses deux frères, plus jeunes que lui.

Le général, dont personne ne soupçonnait le méfait, avait un air penaud et contrit qui m'eût fait rire si je n'avais pas été si fâchée, mais je gardais, de mon mieux, sur mon visage l'expression du plus profond mépris.

Cependant la barque des nouveaux venus, bord à bord avec la nôtre, faisait le même chemin que nous. Mon père avait invité Dardenne de la Grangerie et ses compagnons à visiter sa petite maison.

— Qu'est-ce que vous chantiez donc tout à l'heure ? lui demanda-t-il. La voix porte sur l'eau, cela m'a paru joli.

— C'est le général qui chantait, avec son ami, une chanson persane. Ils vont vous la redire.

L'attaché, un peu intimidé, hésitait; le général, très empressé d'être aimable, le décida. Ils chantèrent à l'unisson une mélodie très douce. Ils donnèrent la traduction des paroles :

Au coucher du soleil, j'irai sur les remparts de la ville, où le frère de ma bien-aimée se promène quelquefois.

Je ne verrai pas la sœur, hélas ! Mais je verrai au moins le frère de la sœur...

Nous longions les bords de l'île, qui appartenait alors à quelqu'un des Rothschild. Le soleil se couchait derrière elle et la traversait de rayons; les

pelouses resplendissaient : l'on avait un désir intense de fouler ce velours lumineux, de courir vers ces lointains féeriques. L'eau clapoteuse jouait avec les teintes exquises, que le ciel lui jette à cette heure-là.

Dardenne de la Grangerie était enthousiasmé :

— Ah! qu'il ferait bon, s'écriait-il, se baigner dans cette eau, et dîner, ensuite, sur l'herbe dans cette île déserte et charmante!... Eh bien! pourquoi ne le ferions-nous pas?... Si Théophile Gautier voulait la lui demander, Rothschild ne refuserait certainement pas la permission de le laisser aborder quelquefois dans son île avec des amis... Le voulez-vous, maître?... Je me chargerai, moi, de toutes les démarches. J'irai porter la parole en votre nom et vous n'aurez qu'un mot de remerciement à écrire, quand l'affaire sera faite.

Ce projet nous séduisait tous. Théophile Gautier se laissa convaincre, et donna mission, à Dardenne de la Grangerie, d'aller de sa part solliciter M. de Rothschild.

On débarqua, en attendant, à la hauteur du jardin. Les rameurs, chargés de ramener les bateaux au pont de Neuilly, où on les avait loués, devaient dire au cocher du général, qu'ils trouveraient là, de conduire la voiture au 32 de la rue de Longchamp.

Le général me poursuivait de ses regards suppliants, et, maintenant que nous n'étions plus se-

parés par l'eau, il allait vouloir me parler, s'excuser. Je l'évitai de mon mieux, mais il ne se découragea pas et, dans les petits chemins, qui menaient «à notre jardin, entre les enclos, à moins de m'enfuir, je ne pouvais l'empêcher de marcher à côté de moi. Il voulut parler alors; mais, tout à coup, très intimidé, il ne parvint qu'à balbutier une phrase confuse que je n'entendis pas. Je ne pus me retenir de lui jeter cette formule du Coran, que Nono m'avait apprise :

— Naouzou, billahmin ech cheitdn er redjim '....

Ce qui est la façon musulmane de dire : Vacle rétro, Satanas!

La surprise du noble persan fut extrême; tout déconcerté, il s'arrêta sous l'anathème... Ayant atteint la porte du jardin, je coupai au plus court pour gagner ma chambre. Tant que dura la longue visite, je ne parus pas au salon; mais, quand j'entendis le mouvement du départ, je courus dans la chambre de ma mère, et, à travers les persienncs fermées, je vis la compagnie s'éloigner dans la voiture du général, une très élégante calèche à deux chevaux.

Théophile Gautier, si épris de l'Orient, avait été tout à fait séduit par ces deux persans. Tout d'abord, il n'avait pas cru à leur exotisme, soupçonnant une mystification du joyeux Dardenne. Mais, quand ils avaient chanté à demi- voix la chanson persane, il avait été convaincu. Il leur

trouvait, en dépit de leur costume européen, une allure gracieuse et particulière, d'oiseaux rares parmi des moineaux.

Pendant plusieurs jours, il ne fut question que de ces étrangers, sur lesquels Dardenne avait donné quelques détails. Mohsin-Khan descendait du Prophète, par les femmes; il occupait une situation importante en Perse, où sa rare intelligence était fort appréciée. La mission qu'il accomplissait en ce moment témoignait de la confiance et de l'estime qu'il inspirait au shah Nassar-eddine. Il parlait et écrivait parfaitement le français, était poète, jouait de la guzla et même du piano, et cet homme timide, doux, si correct dans sa redingote parisienne, officier de la Légion d'honneur et décoré de quatorze autres ordres, possédait un harem, des esclaves et des eunuques !...

Tout cela était bien fabuleux et bien intéressant. Je sentais s'évaporer ma fâcherie, pas très sérieuse, contre un personnage aussi singulier et qui m'était, au fond, très sympathique. Cela m'amusait, maintenant, qu'il y eût un secret entre lui et moi.

Dardenne de la Grangerie, rapporta bientôt la permission, très gracieusement accordée par M. de Rothschild : Théophile Gautier pouvait aborder l'île charmante, aussi souvent qu'il le voudrait et avec ses amis. Les gardiens du domaine étaient avertis. On allait donc prendre jour pour une délicieuse baignade, suivie d'un dîner sur l'herbe, en

240 LE SECOND nANG DU COLLIER

pique-nique. Mais, avant de convenir des dernières dispositions, Dardenne avoua qu'il avait laissé à la porte de la maison, dans le fiacre où elle devait bien s'ennuyer, « une jeune personne » ; — sa fille peut-être? — En nous récriant de ne pas l'avoir su plus tôt, nous courûmes, ma sœur et, moi, chercher l'abandonnée :

— Venez, mademoiselle... C'est très mal d'être restée si longtemps en pénitence.

Elle entra dans le salon.

— Madame Dardenne de la Grangerie, dit Dardenne en la présentant; elle est si jeune, si frêle, à côté de moi surtout, que j'hésite souvent à avouer qu'elle est ma femme.

On eût dit, en effet, un gamin déguisé en fille. Le visage, fin et joli, montrait pourtant une certaine gravité pensive ; les cheveux noirs et la robe sombre, toute simple, sans le moindre bout de col ou de dentelle, formaient un cadre sévère au teint uni et légèrement doré.

Avec une assurance tranquille, elle salua mon père et lui serra la main, regarda toutes choses autour d'elle de l'œil curieux d'un oiseau.

Tin-Tun-Ling était debout, près du gros dictionnaire, dans notre coin habituel du salon; il s'inclina devant la visiteuse, qui, l'ayant pris peut-être pour une potiche, eut un sursaut de surprise :

— Monsieur est Chinois?...

Je lui expliquai, sans penser l'étonner le moins

du monde, tant cela me semblait naturel, que je travaillais, lors de son arrivée, avec mon professeur Tin-Tun-Ling.

— C'est ici une maison peu banale, dit-elle en souriant.

Nous étions en juillet, il faisait un temps superbe, et le thermomètre montait à des hauteurs inusitées : il fallait profiter de ces circonstances favorables, prendre rendez-vous pour le lendemain, fixer le menu du pique-nique et la part de chacun. Le général et son ami étaient de la fête, bien entendu; ils apporteraient du Champagne, une guzla, et beaucoup de tapis persans pour étendre sur le gazon. Dardenne demandait la permission d'inviter quelques-uns de ses secrétaires : il n'en avait pas moins de dix-huit, étant correspondant d'innombrables journaux de province et de l'étranger.

— Ma femme est le dix-neuvième ou plutôt le premier de mes secrétaires, ajouta-t-il, car elle est très bien douée pour la littérature et elle aura même du talent.

Cette prédiction s'est réalisée : Mme de la Grangerie publia plus tard, sous le nom de Philippe Gerfaut, plusieurs volumes très remarquables, entre autres deux petits livres : Pensées d'Automne et Pensées d'un Sceptique, qui firent sensation.

Le lendemain, la matinée se passa en prépara -

tifs de cuisine, puis on alla retenir plusieurs barques munies d'échelles.

Théophile Gautier fut saisi tout à coup d'une vive inquiétude. Est-ce que vraiment nous savions assez nager pour risquer une pleine eau? Il n'était jamais entré dans l'école de natation du pont de Neuilly, où nous avions fait nos études. J'avais beau lui conter mes prouesses, l'estime du maître nageur pour l'énergie de mon coup de pied, l'intérêt que le professeur avait pris à mon éducation, désireux qu'il était de m'opposer aux anglaises, dont la supériorité natatoire l'exaspérait, il n'était pas convaincu. Lui, le beau nageur d'autrefois, si fier du rouge caleçon d'honneur conquis aux bains Petit, il n'aimait plus l'eau froide. Cependant il décida qu'il se mettrait en costume de bains et resterait ainsi dans le bateau, prêt à piquer une tète, pour nous repêcher, à la première alerte.

Il fut vite rassuré, quand il nous vit dans l'eau, et reconnut que nous savions nager. Marguerite de la Grangerie était aussi de première force : il n'y avait donc pas lieu de s'inquiéter, on pouvait être tout au plaisir. Les jeunes frères de Dardenne et les secrétaires inconnus, se poursuivaient, en poussant des cris joyeux; nous joutions de vitesse avec Marguerite, que déjà nous appelions « Meg », tandis que, dans le bateau, Théophile Gautier riait des histoires, que lui contait le jovial et spirituel journaliste.

Seul le général faisait une mine élégiaque et navrée, dont j'avais envie de rire et qui par moments me touchait. Tandis que je me reposais sur l'échelle, il s'accrocha de la main au bateau, et me dit très sérieusement :

— Si vous ne me permettez pas de demander mon pardon, je me laisse couler et je disparais.

— Pas pour longtemps : mon père se jette à l'eau et vous sauve... Epargnons-lui le rhume que cela pourrait lui causer !

— Croyez-vous à la fatalité ? Nous autres, musulmans, nous sommes fatalistes. Si vous me connaissiez mieux, vous comprendriez qu'une impulsion irrésistible seule a pu me faire commettre un acte aussi opposé à mon caractère. Avant ma raison, mon cœur a deviné, que cette minute allait bouleverser ma vie et que jamais je ne l'oublierais.

— Le mieux est pourtant de l'oublier. C'est à cette condition que je vous pardonne, au nom de l'hospitalité et de l'Orient que j'aime !

Là-dessus, je piquai une tête dans l'eau verte, et j'allai rejoindre les nageurs.

Derrière les buissons épais et des tentes improvisées, on se rhabilla dans l'île ombreuse ; et, tandis que les bonnes disposaient le couvert, on se promena, lentement, par les allées, autour des pelouses, nouvellement fauchées et bosselées de petites meules. Des corbeilles de roses embaumaient ; nous nous arrêtions pour en admirer les superbes va-

244 LE SECOND I5ANG DU COLLIEli

riétés. Mohsin-Khan raconta, qu'en Perse, le parfum des roses était beaucoup plus violent et que, clans toutes les maisons, on recueillait les pétales pour en extraire la précieuse essence. Un jour, de jeunes folles, par jeu, l'avaient entièrement enseveli sous une jonchée odorante, si bien qu'il avait failli mourir : il s'était complètement évanoui et on eut grand'peine à le ranimer.

Théophile Gautier marchait auprès de Marguerite, qui l'avait tout à fait conquis ; à un moment, il resta en arrière et s'adossa à un arbre, puis reprit sa promenade plus lentement. Je devinais à son sourcil froncé, à ses pas distraits, que le loisir de cette belle journée lui inspirait quelque poème.

Bientôt on annonça le dîner. Dardenne de la Grangerie avait surveillé la disposition du couvert : n'aimant pas beaucoup, à cause de sa corpulence, à s'asseoir par terre pour manger, il était parvenu à découvrir l'habitation des gardiens de l'île, dissimulée je ne sais où, et à obtenir d'eux une petite table et quelques chaises. Mon père, ma mère et Marguerite y prirent place avec lui, tandis que les autres s'allongeaient sur les tapis de Perse étendus alentour.

Le soleil couchant nous criblait de rayons, qui faisaient étinceler les vaisselles, posées de travers, et alluma du même coup la gaieté des convives. Des mets variés circulaient, un peu au hasard, sans qu'il fût possible de leur conserver l'ordre prescrit.

Dardenne s'ébahissait « d'une bête k jus » dont il ne pouvait définir l'espèce. C'était un foie de veau, entier, confectionné par notre cuisinière et qui avait;, l'apparence (l'une grosse tortue. La salade russe se renversa à moitié sur les beaux tapis ; et l'on eut beaucoup de peine à démouler la glace.

Avec le Champagne, on porta des toasts, à Théophile Gautier, au shah de Perse, à la Seine, qui prêtait ses ondes, à Rothschild, qui prêtait son île ; puis Dardenne récita, de mémoire, des vers d'Emaux et Camées. Mais Théophile Gautier l'interrompit :

— Ceci est trop connu, dit-il, permettez-moi de vous offrir quelque chose d'inédit.

Et, se tournant vers Mrae de la Grangerie, il modula ce sonnet, aujourd'hui si célèbre :

Les poètes chinois, épris des anciens rites, Ainsi que Li-Tai-Pé quand il faisait des vers, Mettent sur leur pupitre un pot de marguerites, Dans leur disque montrant l'or de leurs cœurs ouverts.

La vue et le parfum de ces fleurs favorites, Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts, Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites, Sur un même sujet des chants toujours divers.

Une autre Marguerite, une fleur féminine,

Que dans le céladon voudrait planter la Chine,

Sourit à notre table aux regards éblouis.

Et pour la Marguerite un mandarin morose, Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose, Trouve encore un bouquet de vers épanouis.

La joie et la surprise de Marguerite furent extrêmes et elle les exprima avec beaucoup de grâce, au milieu des acclamations et des applaudissements.

Le soleil était couché ; une pénombre grise nous enveloppait, sous le couvert des arbres, et rendait la compagnie moins bruyante et plus rêveuse. Dans le silence, on entendit l'eau, qu'on ne voyait plus, clapoter contre les rives ; mais la lune qui montait commençait à éclairer. Alors un arpège léger résonna, exauçant, tout à coup, le désir confus de tous, d'entendre de la musique.

C'était Mohsin-Khan qui avait pris sa guzla et préludait.

Il chanta une mélodie, mélancolique et passionnée, à laquelle les mots inconnus ajoutaient du mystère ; sans le comprendre, on devinait un chant d'amour, douloureux et ardent, et l'on écoutait, avec recueillement, la voix émue qui le disait.

Aux dernières notes, la lumière de la lune tomba sur le chanteur, jusque-là dans l'ombre, et l'on crut voir, en ses yeux, briller des larmes.

Qui donc avait eu l'idée, funeste, de donner à ma mère des graines de vers à soie ?... Je crois bien que c'était sa sœur Carlotta, qui, depuis longtemps retirée à Genève dans un beau domaine, s'était sans doute amusée à jouer à la magnanarelle. Mais ma mère prenait la chose très au sérieux, et fondait sur la culture des vers à soie, l'espérance de gains importants.

Sur un papier blanc, qui recouvrait un plateau de moyenne taille, on avait éparpillé les graines noires ; elles se muèrent, un jour en quantité, de tout petits bouts de fils, qui grouillaient. Il y avait deux jeunes mûriers dans le jardin : ils fournirent les quelques pousses tendres, nécessaires aux nouveaux éclos, qui, tout d'abord, ne mangèrent que la pulpe, ajourant les feuilles comme de la dentelle. Bientôt ils grossirent à vue d'œil, débordèrent le plateau ; on leur fit place sur toutes les tables, et il fallut courir, à travers Neuilly, pour découvrir des mûriers : ceux du jardin, complètement dépouillés, n'étaient déjà plus que des squelettes d'arbres. On finit par trouver un enclos, planté de mûriers, et, comme on ne pouvait pas laisser mourir de

faim toute cette vermine, on le loua, très cher.

Les élèves profitèrent admirablement; ils engraissaient de jour en jour, on ne savait plus où les mettre. Mon père fut dépossédé de l'atelier, où on les installa ; mais ils augmentaient toujours ; encore une fois la place manqua. Un menuisier dut, toutes affaires cessantes et au prix qu'il voudrait, confectionner de grands châssis en bois dans lesquels se superposeraient des étagères. Les vers à soie furent enfin convenablement logés. Ils étaient maintenant gros comme le doigt et dévoraient des monceaux de verdure, autant que plusieurs vaches. Du seuil de l'atelier on les entendait brouter : on pouvait se croire dans une étable.

Tout était en désarroi à la maison ; les bonnes devaient, plusieurs fois par jour, gagner l'enclos des mûriers, grimper sur des échelles et emplir de feuilles des paniers.

On déjeunait et on dînait sommairement, quand on pouvait : il fallait nettoyer les étagères, enlever les déchets ; c'était interminable ; souvent ma mère ne se couchait pas.

Si, par malheur, il pleuvait, c'était alors un affolement général : car, avant de livrer les feuilles à la consommation, il fallait les essuyer soigneusement, la moindre humidité étant capable de donner le choléra aux intéressantes bestioles. Chacun devait s'y mettre : assis sur les marches de l'escalier, du matin au soir, on essuyait des feuilles.

Mon père quitta la place. Il s'en alla inaugurer une ligne directe de chemin de fer, de Paris à Madrid.

Les vers ressemblaient maintenant à de petites saucisses, d'un blanc verdâtre. Ma mère les trouvait jolis, elle les prenait entre ses doigts et les baisait.

Quelques-uns commencèrent à se dresser à demi, en oscillant, et cela signifiait qu'ils désiraient accrocher des fils, pour suspendre leurs cocons ; il fallut se procurer bien vite des fascines, de menues branches, et les disposer le mieux possible. Bavant des floches, couleur d'or ou d'argent, ils se mirent à filer, s'entortillèrent en un tissu, de plus en plus compact, et tous, bientôt, s'endormirent dans la soie, nous rendant la paix, enfin !

Madarasz faisait le portrait de Myrza, une petite chienne havanaise, que Giulia Grisi avait donnée à ma mère et dont Théophile Gautier a tracé un léger croquis, dans sa Ménagerie intime :

Elle est blanche comme la neige, surtout quand elle sort de son bain et n'a pas encore eu le temps de se rouler dans la poussière, manie que certains chiens partagent avec les oiseaux pulvérisateurs. C'est une bête d'une extrême douceur et qui n'a pas plus de fiel qu'une colombe. Rien de plus drôle que sa mine ébouriffée et son masque composé de deux yeux pareils à des petits clous de fauteuil et d'un

petit nez qu'on prendrait pour une truffe du Piémont. Des mèches, frisées comme des peaux d'Astrakan, voltigent sur ce museau avec des hasards pittoresques, lui bouchant tantôt un œil, tantôt l'autre, ce qui lui donne la physionomie la plus hétéroclite du monde en la faisant loucher comme un caméléon.

Chez Myrza, la nature imite l'artificiel avec une telle perfection que la petite bête semble sortir de la devanture d'un marchand de joujoux. A la voir, avec son ruban bleu et son grelot d'argent, son poil régulièrement frisé, on dirait un chien de carton et, quand elle aboie, on cherche si elle n'a pas un soufflet sous les pattes.

Il faut avouer, d'ailleurs, que Myrza était assez stupide, et nous lui préférions Dasli, l'affreux roquet, aussi spirituel que laid. Nous l'avions trouvé un matin dans la voiturette d'un vieux ramasseur de verre cassé, qui avait la triste mission de l'aller noyer, parce qu'il s'était brisé une patte de devant. L'indignation et l'attendrissement furent unanimes à la maison, et on n'hésita pas à sauver la vie au jeune chien, en l'adoptant. On ne parvint pas à raccommoder sa patte : elle resta flottante et trop courte, ce qui ne l'empêchait pas d'être gai et leste, excepté quand on prétendait lui enseigner quelques tours. Il faisait alors le pauvre chien boiteux, incapable de se traîner, et lançait des regards de reproches qui semblaient dire : « Vous n'êtes vraiment pas raisonnables!... » Seulement, quand on s'était rendu à ses raisons, il se remettait à sauter et à courir sur ses trois pattes.

Dash avait l'intelligence très vive. Mon père lui trouvait « une physionomie grimacière étincelante

d'esprit », et nous étions persuadés qu'il comprenait tous les mots de la langue. On s'amusait à lui dire des choses flatteuses, qu'il écoutait avec complaisance, puis, sans quitter l'intonation caressante, des injures et des gronderies : aussitôt son nez se fronçait, il montrait les dents en faisant les plus drôles de mines. 11 n'y avait pas moyen de le tromper : au moindre mot désagréable, les protestations commençaient. Il s'essayait aussi à parler et faisait même de longs discours, dans une langue inconnue, mais étonnamment expressive.

C'était surtout quand mon frère venait à Neuilly que l'éloquence de Dash atteignait son apogée. A n'en pas douter, il racontait, au nouveau venu, ce qui s'était passé à la maison, depuis sa dernière visite : Toto s'intéressait, posait des questions, mettait en doute la vérité des narrations. Dash affirmait, se récriait, nous donnant le spectacle d'une scène impayable.

Mais, malgré tout son esprit, Dash n'était pas beau et ne tentait pas le pinceau des artistes ; ils lui préféraient la mine fanfreluchée de la niaise Myrza.

Donc Madarasz faisait le portrait du bichon de la Havane, qui posait très bien, étant de nature peu remuante et ne différant guère d'un chien empaillé.

Nos après-midi, assez maussades, quand le père était absent, s'égayaient de la présence du jeune

hongrois, dont le caractère était extrêmement agréable. Malgré l'élégance originale de son costume et sa figure charmante, on ne pouvait surprendre en lui aucune trace de fatuité. Il se plaisait, au contraire, à se déprécier lui-même, nous disant qu'il avait eu le nez cassé, l'œil crevé, les dents ébréchées, et c'était vrai : son nez déviait légèrement, un point rouge trouait la cornée d'un de ses yeux, et il avait une dent plus courte que les autres ; mais il fallait être prévenu pour apercevoir ces légères tares, qui n'altéraient en rien l'harmonie du visage. Madarasz rappelait aussi les mésaventures, causées par son extrême timidité, une entrée fâcheuse dans un salon, devant un aréopage de jeunes filles, où il s'étalait par terre, le pied pris dans un rideau, entraînant un guéridon chargé de tasses. Il s'efïorçait de triompher de cette honte de soi, qui rend si gauche, mais n'y parvenait guère. J'avais imaginé, moi, un moyen de vaincre la timidité, ou du moins de la dissimuler, dont je révélai la malice au jeune peintre : c'était d'embarrasser les autres... Pour cela il suffisait de paraître, par un jeu de physionomie discret, remarquer dans la toilette d'une des personnes affrontées, quelque incorrection grave : regarder avec insistance les chaussures, par exemple, rien ne déconcertait plus sûrement la victime. Cette méchante ruse avait aussi l'avantage de vous distraire de votre propre gêne, et par cela même de la supprimer.

Madarasz nous avait promis, aussitôt le portrait de Myrza terminé, d'illustrer les vitres de notre chambre par un procédé qui produisait de très jolis effets. Un fort beau vitrail, ayant servi de modèle à celui commandé par le Sultan pour un de ses kiosques d'été, offert ensuite à mon père par les artistes qui l'avaient peint, ornait notre salon depuis quelque temps : il était placé au-dessus de la cheminée, couvrant la glace sans tain qui donnait sur la cour. Le dessin figurait un léger portique ; deux colonnettes, rouges et jaunes, portaient l'arceau découpé et, au centre, dans un disque pourpre, transparaissait, couleur d'or, le nom de Théophile Gautier, écrit en caractères turcs.

Les métamorphoses de la lumière à travers ces teintes de pierreries communiquaient au salon un aspect mystérieux, un recueillement, une somptuosité, qui nous charmaient ; nous aurions voulu quelque chose d'analogue, et voilà que Madarasz, précisément, pouvait réaliser une adroite imitation de vitraux !

La fenêtre de notre chambrette était juste audessus de la glace sans tain du salon, tout près de l'angle formé par la maison et le grand mur tapissé de lierre ; des branches s'étaient allongées, tapissaient le coin de la maison et encadraient notre fenêtre : c'était pittoresque et romantique, mais cela nous prenait du jour. Quand les nuances du prisme eurent lleuri les vitres, on n'y voyait plus

clair du tout. Cela importait peu, puisque c'était beau, et qu'en passant le seuil on croyait entrer clans une chapelle. J'avais appris, en regardant faire le jeune peintre, en l'aidant un peu, la façon d'exécuter cette ornementation et j'ai gardé longtemps la manie — je l'ai même encore — d'enjoliver ainsi mes croisées.

Madarasz n'était pas le seul hongrois qui fréquentait à Neuilly. Théophile Gautier avait fait en Russie la connaissance du peintre Zichy. Souvent, de passage à Paris, Zichy nous rendait visite. Il avait même prié mon père de donner l'hospitalité à quelques-unes de ses aquarelles, au sortir d'une exposition; elles décorèrent notre salle à manger où nos tableaux s'étaient serrés pour leur faire place : trois grandes natures mortes — des bêtes saignant sur la neige — et deux tableaux de genre. Mon père avait présenté ces œuvres au public avant de les accueillir chez lui, où il les eut pendant plusieurs années sous les yeux :

Tout récemment, l'exposition du boulevard Italien s'est enrichie de plusieurs aquarelles de Zichy, un peintre hongrois, dont la réputation s'est faite à Saint-Pétersbourg, et qui ne se trouve nullement dépaysé à Paris entre tous ces purs échantillons de l'art français. Zichy possède un talent souple et varié qui ne s'enferme pas dans une spécialité étroite. A voir son Renard, son Loup et son Lynx, on pourrail le prendre pour un animalier de profession, tant sa

connaissance des bêtes est approfondie. Il est diificile de mettre plus de finesse dans une tète de renard. Tout mort qu'il est et couché sur la neige, le spirituel animal semble encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau stoïque exprime l'endurcissement des vieux scélérats, il a perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures mortes sont traitées avec une science, une largeur et une liberté des plus remarquables.

La Fin du souper est une composition pleine d'esprit et de mouvement. Des fats surannés lutiuent des courtisanes, inter pocula, sous des costumes du xvic siècle, et se font railler par elles. Cette aquarelle, d'un coloris un peu anglais et d'un fini précieux, forme le contraste le plus frappant avec les Profanateurs de tombes, une sépia sinistre où des voleurs arrachent l'anneau nuptial du doigt d'une jeune morte dont ils viennent d'ouvrir le cercueil. Ce groupe monstrueux, accroupi parmi la terre remuée autour de la fosse béante, éclairé par une lueur de lanterne sourde, au milieu de ce cimetière hérissé de monuments fantasmatiques, ne serait pas indigne de Delacroix, et pourtant Zichy n'a jamais vu un tableau de ce grand maître.

A Pétersbourg, Zichy était un des fondateurs de la curieuse société des Vendrediens, dont mon père avait fait partie durant son séjour en Russie. Cette société se réunissait tous les vendredis : chaque sociétaire recevait à son tour ses autres collègues. Du papier, des couleurs, des crayons et des pinceaux étaient préparés, et, tout le monde se mettant au travail, on improvisait, chacun selon sa fantaisie, un dessin, une sépia ou une aquarelle. Tout en crayonnant et en peignant, on mangeait et l'on buvait ce que l'amphitryon était en mesure â'offrir : des truiï'es et du Champagne, si l'on était chez un prince ; des pommes de terre et de la « pi-

quette de Saint-Pétersbourg », — comme disait mon père, — si l'on se trouvait chez quelque jeune artiste. A la fin de la soirée, toutes les œuvres étaient réunies, et vendues, le lendemain même, à quelque marchand, qui les payait fort bien. On formait ainsi, en l'accroissant chaque vendredi, un capital dont l'emploi était réservé à aider les Vendrediens, dans les quelques moments difficiles auxquels chaque artiste est exposé par profession. A part le comité de la société, à qui tous pouvoirs étaient donnés, personne ne savait le chiffre de la somme remise, et moins encore le nom de la personne qui la recevait.

Théophile Gautier s'efforça de fonder à Paris une société analogue à celle-là. Sa proposition avait été accueillie par les artistes avec enthousiasme, et cependant le projet n'aboutit pas.

Un autre hongrois, un virtuosedu violon, Remenyi, qui faisait une tournée triomphale, fut aussi, pendant quelque temps, un assidu des jeudis. Mon père l'appréciait beaucoup, et Remenyi se prodiguait pour lui, nous donnait de superbes concerts, auxquels tous nos amis étaient heureux d'assister. Une fois même, Berlioz, curieux d'entendre l'ar* tiste hongrois, fut des nôtres ; Remenyi se surpassa et Théophile Gautier a fixé le souvenir de cette intéressante soirée :

L'autre soir, dans la libre intimité d'une réunion amicale, nous avons entendu le violoniste hongrois Remenyi. C'est

un homme d'aspect tranquille et débonnaire, au grand front luisant, aux yeux bleus pleins de douceur, vêtu de la redingote à soutaches, et chaussé, par-dessus le pantalon, de bottes nationales. Comme Liszt il a son Hermann, son Puzzi, l'élève de prédilection qui l'accompagne, une sorte de page aux cheveux blonds, dont le type rappelle les dessins de Valerio. Dans le repos de la causerie à laquelle il participait avec une originalité spirituelle, Kemenyi a joué une Polonaise de Chopin, et les Rhapsodies hongroises de Liszt d'une façon vraiment merveilleuse. Sous son archet, ces mélodies bizarres et charmantes prenaient un accent profond, intime, pénétrant, exotique pour nous, national pour lui, d'un effet irrésistible. En les écoutant, on songe aux bohémiens, sur la bruyère de Lenau, si libres, si insouciants, si fantasques, qui rendent, de leur violon, ces airs vagues comme des chants d'oiseaux qui donnent la nostalgie de la vie errante. Rien de plus étrange, de plus capricieux, de plus romantique, et de plus délicieusement fou. Il y a des motifs d'une suavité, d'une fraîcheur et d'une tendresse adorables, qui semblent les chants de nourrice du monde enfant, et qui se bercent comme dans un hamac ; d'autres qui fuient brusquement comme des chevreuils à travers la forêt des trilles, des arpèges et des appoggiatures, et qu'on voit reparaître par places dans les interstices des broderies musicales.

Remenyi possède une irréprochable justesse de son; les notes les plus hasardées dans les mouvements les plus rapides, lorsque l'archet échevelé bondit sur les cordes comme en délire, sortent toujours nettes et pures, et cette musique si difficile est jouée par lui avec une aisance magistrale.

Certes, la Polonaise de Chopin, les Rhapsodies hongroises de Liszt auraient dû nous contenter ; mais nous nourrissions un secret désir, celui d'entendre la Marche de Rakoczy, que Remenyi nous avait jouée déjà, et, au risque d'être indiscret, nous lui demandâmes de nous la dire encore.

Remenyi, après s'être excusé d'exécuter sur quatre maigres cordes cet air si magnifiquement orchestré par Berlioz, — présent à la soirée, — prit son violon et commença par une espèce de prélude plein de rumeurs sourdes, de frémissements indistincts, de lamentations vagues, de bruits d'orage, de résonnances d armures, de galops de cavaliers, de

froissements de sabres, de tintements d'éperons, de roulements de chariots, et de tous ces grondements lointains précurseurs de la révolte. A travers ce tumulte menaçant, quelques notes persistantes font pressentir le thème de la marche, et semblent chercher à prendre la tête de cette tempétueuse harmonie ; puis la marche elle-même éclate avec sa mélodie entraînante, son rhythme irrésistible, son ardeur héroïquement rebelle. Le motif galope, brandit le sabre, talonne les flancs de sa monture, se précipite sur l'ennemi en poussant des cris sauvages ; ensuite il tourne bride, comme pour reprendre du champ, il s'éloigne, l'on entend les fers de son cheval résonner plus faiblement sur le sol de la plaine ; et quand il revient, c'est avec une impétuosité, une furie, une ivresse, un délire de bravoure à exalter les natures les plus froides. Qui pourrait écouter sans être ému ce chant terrible, d'une farouche indépendance et d'un patriotisme indompté, dont la mémoire populaire a conservé le thème ? Quand il le joue, Remenyi, si placide pourtant, si ennemi de toutes singeries artistiques, entre dans un état d'exaltation étrange; son front fume, ses yeux rayonnent, il agite l'archet avec fnreur, et entraîné par son propre jeu, il suit à travers la chambre, déplaçant avec lui son auditoire, la Marche de Rakoczy le rebelle.

Ce jeune «page aux cheveux blonds », qui accompagnait Remenyi et semblait une fille déguisée, était vite devenu notre camarade. Il avait à peine dix-huit ans, et, malgré son talent déjà mûr, qui dénonçait de longues et sérieuses études, il était resté très gamin. Dès qu'il le pouvait, il nous attirait, ma sœur et moi, hors du salon, pour nous divertir un peu et gambader sans contrainte. 11 savait des jeux très drôles, qu'il nous enseignait. Il y en avait un assez sauvage pour lequel il était besoin d'un kilo de farine. On la versait par terre, sur une serviette, et on en formait un

petit tas, une sorte de petite montagne, au sommet de laquelle on enfonçait à demi une bague : il fallait alors s'agenouiller, et les mains attachées derrière le dos, s'efforcer de saisir la bague avec les dents. Cela n'était pas facile ; le plus souvent on piquait du nez dans la poudre molle et, au milieu des rires, on se relevait, très comique, la figure tout enfarinée : là résidait, naturellement, le principal charme du jeu.

A cette époque étaient souvent réunis, aux dîners du jeudi, ces personnages de pays si divers, dont Edmond de Goncourt a parlé, et à propos de qui Théophile Gautier disait : « En compagnie de mes convives, on pourrait faire le tour du monde sans interprète. » Il y avait un chinois, des persans, des hongrois, le prince lithuanien Léon Raclziwill, le colonel russe Froloff, des italiens, des allemands, et tous parlant plusieurs langues.

Quelquefois mon père amenait de Paris, un hôte, inconnu de nous, et cela troublait un peu l'intimité établie entre les habitués, assez hostiles, en général, aux nouveaux venus.

Un jour, il nous prévint qu'il avait invité à dîner M. B..., que nous avions rencontré au Moniteur Universel, où il était employé ; l'incident qui marqua cette unique visite la rendit inoubliable.

Ce M. B..., homme fort aimable d'ailleurs, avait une haute idée de lui-même et se complaisait dans l'admiration de ses faits et gestes. Tout ce qui entrait dans son rayonnement, était mieux, plus beau, meilleur, que le commun des choses. Il avait une façon de dire : « J'ai mis mon vin dans mes bouteilles », qui annonçait l'énorme différence qui séparait cette boisson incomparable des liquides quelconques dont s'abreuvaient les autres mortels. « Son » café, surtout, l'exaltait: de toute évidence, il était unique, et M. B... seul avait eu l'heur de boire du café véritable. Il en parlait toujours à Théophile Gautier, quand ils se trouvaient ensemble au journal, lui en rebattait les oreilles. Pas plus que le roi Candaule, qui ne pouvait garder pour lui seul la connaissance de son trésor, il voulait être envié, entendre proclamer par un autre la supériorité de son bien, et il témoignait sans cesse le désir de faire goûter à son illustre collègue l'incomparable nectar. Il eût été simple, pour cela, de lui offrir un petit paquet des grains précieux. Mais M. B... affirmait que, s'il n'était pas préparé par lui-même, dans sa propre cafetière, le café n'aurait pas tout son arôme. Mon père se décida donc à l'inviter a un dîner du jeudi, lui, son café et sa cafetière.

Les convives, avertis de l'événement qui devait illustrer la fin du repas, étaient curieux de la voir arriver, et alléchés par le régal promis. Au moment

du dessert, on apporta avec solennité, la cafetière, le moulin, — car il fallait moudre au dernier moment, — l'eau bouillante, que l'on replaça sur un réchaud, et l'opération commença : lentement, goutte a goutte, se fit la mixture.

Enfin, M. B... versa son café dans les tasses. Mon père but le premier, sous l'œil attentif de son hôte, qui guettait la première manifestation d'enthousiasme. 11 n'avala qu'une petite gorgée, et reposa sa tasse, d'un air singulièrement méditatif. Mais Mmc Ganneau, qui venait de goûter au breuvage, le rejeta brusquement avec un cri :

— Qu'est-ce que c'est que ça?...

— Ce café a, en effet, une saveur bizarre ! dit mon père; mais, moi, j'ai été stoïque, j'ai avalé sans broncher.

Chacun trempait ses lèvres, prudemment, dans sa tasse, et l'éloignait aussitôt, avec des grimaces variées.

— Messeigneurs ! nous sommes tous empoisonnés ! s'écria Toto.

— Ça, pas café... Monsieur Gautier boire : bien sûr, malade ! disait Tin-Tun-Ling, inquiet.

M. B... souriait d'un air entendu.

— Vous vous êtes tous concertés pour me faire une farce ! dit-il. Mais je ne suis pas votre dupe.

Et il but à son tour. Mais alors il changea de couleur, et la tasse trembla dans sa main.

— C'est abominable ! C'est monstrueux ! cria-

t-il ; la farce est vraiment poussée trop loin.

— Ce n'est pas une farce, personne ne se fût permis de vous la faire, dit Théophile Gautier, mais, selon toute apparence, un accident. Moi, qui ai le goût très fin et suis seul à avoir eu l'héroïsme d'avaler la drogue, je distingue, à travers ces saveurs amères, sucrées, salées, qui forment le plus horrifique mélange, celle si spéciale des asperges... On nous en a servi tout à l'heure et je devine ce qui s'est passé : par suite d'une distraction coupable, mais que peut excuser le coup de feu du service, la bonne s'est trompée et vous a apporté l'eau, dans laquelle avaient cuit les asperges, et vous l'avez versée sur votre précieux moka...

C'était bien cela, On ne put s'empêcher de rire de cette malice du hasard ; M. B. . . s'efforça de prendre aussi gaiement la mésaventure ; mais il voulut sa revanche. On recommença l'opération et, cette fois, le café fut, à juste titre, proclamé exquis.

On n'oublia jamais cette soirée ; on s'amusa longtemps au souvenir du café à l'eau d'asperges.

Ma mère dut partir brusquement pour Genève, appelée par une dépêche de sa sœur : la grand'mère Grisi, qui vivait auprès de Carlotta, était gravement malade.

Pendant cette absence, c'est moi qui fus chargée

du gouvernement de la maison. Je sentais tout

le poids d'une telle responsabilité, et je m'appliquai à remplir de mon mieux cette mission de confiance.

A notre grand chagrin, Marianne, la gentille alsacienne, depuis si longtemps a notre service, s'était mariée. Un peintre en bâtiments, beau brun, aux moustaches provocantes, qui, tout en badigeonnant les persiennes, chantait d'une voix traînarde et sentimentale des romances de Gounod, avait enflammé le cœur romanesque de la brave fille. Ce bellâtre, qui la guettait, depuis des mois, comme une proie, ne nous revenait pas du tout ; mais il est inutile d'essayer de convaincre les gens épris... Théophile Gautier fut témoin à la mairie et conduisit à l'autel, dans sa jolie robe blanche, celle qui, pendant plus de dix années, l'avait servi avec dévouement ; Marianne rayonnait de bonheur, et un peu d'orgueil se mêlait à sa joie, car elle croyait épouser un artiste.

Hélas ! le beau peintre, comme nous l'avions pressenti, n'était qu'un affreux chenapan, amoureux seulement de la petite dot, si patiemment amassée. Un mois après la noce, il traînait la malheureuse par les cheveux, la dépouillait de tout, et l'abandonnait, en lui déclarant qu'il était bigame !... Marianne, désolée et honteuse, s'enfuit en Alsace, pour accoucher.

Plusieurs cuisinières s'étaient succédé à la mai-

son, depuis son départ. Une Suissesse colossale, nommée Philomène, régnait sur les casseroles, quand je pris la direction du ménage. Elle était experte en son art, savait faire de la pâtisserie et des bombes glacées, tellement glacées même qu'elles ressemblaient à de petits icebergs et qu'il fallait les casser à coups de marteau.

Je pris mes nouvelles fonctions très au sérieux, m'y appliquant avec beaucoup d'attention, surveillant de près la cuisinière, et je réalisai, tout de suite, de sérieuses économies. J'avais la constance d'aller aux Halles avec Philomène, les jeudis matin, pour acheter, à meilleur compte et plus frais, le poisson, truite saumonée ou turbot. Je composais des menus variés, et mon père s'étonnait que l'on dépensât moins en mangeant mieux ; il me reprochait seulement de donner un peu trop d'importance aux desserts, sans doute parce que j'aimais beaucoup les sucreries.

Après plusieurs semaines d'alternatives de mieux et de pire, dans l'état de la grand'mère, un télégramme nous apporta la nouvelle de sa mort. Il fallut prendre le deuil.

Pour la première fois, nous étions complètement libres dans le choix de nos toilettes, et nous en profitâmes pour les commander à notre goût et fort élégantes.

Nous nous trouvâmes si bien, de ce régime nouveau, qu'on ne put réussir, plus tard, à nous y

faire renoncer. Nous n'acceptions aucun conseil, nous ne subissions aucune influence, n'écoutant que notre fantaisie, ou les décrets de la mode, pour la façon de nos costumes. Mon père, qui nous voyait transformées à notre avantage, nous donnait raison, et, comme il était souvent sur la route de Paris, nous le chargions de commissions délicates, qu'il acceptait volontiers pour nous faire plaisir. Il avait dû pourtant, tout d'abord, se violenter pour vaincre la timidité qui lui faisait appréhender d'entrer dans les magasins. Il y entrait maintenant, comparait, discutait et s'acquittait toujours le mieux du monde de la mission. Une certaine guirlande de volubilis roses, que nous voulions avoir pour garnir un chapeau, l'obligea à beaucoup de marches et de contremarches : il ne la trouvait nulle part à son goût et fut obligé de la faire faire exprès. Une fois, ce fut à propos d'une ceinture qu'il tomba dans des perplexités : nous la désirions assortie à une robe de soie couleur peau de biche ; les deux pans devaient être terminés par une frange pareille à l'étoffe. Le fabricant demanda si la frange devait être « rapportée » ou tissée avec le ruban ; mon père, pris au dépourvu, ne sut que répondre : nous n'avions rien spécifié à ce sujet... Il hésita, réfléchit longtemps et crut apercevoir le moyen de se décider à coup sûr :

— De quelle façon est-ce le plus cher ? demanda-t-il.

— Tissées avec l'étoffe.

— Alors c'est cela qu'il faut !

Et il se montrait tout fier d'avoir imaginé cette solution ingénieuse.

Il ne semblait pas se douter combien il était délicieux et touchant dans ce rôle maternel.

C'était une fête pour nous quand le grand Flaubert dînait à Neuilly. Il venait rarement le jeudi, car nous préférions l'avoir à nous seuls. Quelquefois Louis Bouilhet, son ami, son frère d'élection, l'accompagnait, et l'on invitait aussi Maxime du Camp et Ernest Feydeau. Cela formait, avec Théophile Gautier, comme un groupe à part, d'une camaraderie plus intime et trouvant le même attrait dans la conversation, « le grand, l'unique plaisir, d'un être spirituel », comme disait Baudelaire. Les entendre remuer des idées était une joie de choix. Ils semblaient jeter à pleines mains à travers le champ de la pensée des graines folles qui, ainsi que dans les magies indiennes germaient et fleurissaient sur l'heure. Rien de morose ni de pédantesque en ces causeries, étincelantes de verve et de gaieté, qui cinglaient parfois d'épigrammes aiguës la bêtise et la méchanceté humaine, mais avec plus de pitié que d'amertume.

Flaubert préparait déjà Bouvard et Pécuchet ;

il amassait des documents. Mais le titre de l'œuvre élait autre, alors ; il voulait l'appeler : Mémoires de Deux Cloportes.

Le désir de faire représenter une féerie satirique et philosophique le hantait et il nous en parlait souvent. En collaboration avec Bouilhet, il avait écrit le Château des Cœurs, grande féerie moderne qu'il ne parvint jamais à faire jouer sur un théâtre1. C'est là que l'on aurait vu, à travers les maisons transparentes d'une place de Paris, dans des logements identiques, des bourgeois, tous pareils, dînant en famille, à la même heure, et disant les mêmes lieux communs, avec les mêmes gestes, tous à la fois, et comme d'une seule voix. Flaubert croyait à un effet de comique sinistre.

Une autre pièce, dont il nous contait le scénario, n'a jamais, à ce qu'il semble, été écrite. Elle était intitulée : Le Phoque par Amour.

Dans une petite ville de Normandie, un jeune homme, pauvre, s'éprend follement de la fille d'un châtelain voisin, aussi belle que riche. Il tente de vains efforts pour s'approcher d'elle et lui faire, au moins, l'aveu de son amour, avant de se débarrasser d'une vie inutile, puisqu'elle est sans espoir.

Arrive l'époque de la foire de l'endroit. L'amoureux, toujours aux aguets, remarque que sa bienaimée prend plaisir à visiter les baraques et vient

(1) Cette féerie a été publiée depuis, par Emile Bergerat, dans la Vie moderne.

souvent se promener à la fête ; un éclair de génie traverse son cerveau : il séduit le propriétaire d'un phoque, et obtient de se mettre dans le baquet, à la place de l'animal. Ainsi caché, il attend, avec une persévérance et une patience admirables, le passage de la jeune châtelaine.

Elle s'avance enfin, sous l'auréole rose de son ombrelle, et s'arrête pour regard-er le phoque. Alors, le jeune homme, au lieu du classique : « Papa ! Maman ! » d'une voix passionnée et tremblante, murmure :

■ — Mademoiselle, je vous aime !... Je n'ai pas d'espoir et je vais mourir... Mais je voulais avoir le bonheur de vous dire pourquoi je meurs...

Très surprise d'abord, la belle héritière s'attendrit. Ce jeune homme, déguisé en phoque, a de beaux yeux et une voix touchante ; il ne faut pas mourir, mais sortir du baquet, aller demander au châtelain la main de sa fille, l'obtenir, et être le plus heureux des hommes.

Le faux phoque bondit hors de l'eau, et, tout ruisselant, tombe aux pieds de la jeune fille. Huit jours après, les bans sont publiés.

A la nouvelle de cette rare fortune, pris d'un beau zèle, tous les jeunes gens de la ville se mettent dans des baquets et font le phoque, attendant l'occasion de s'écrier :

— Mademoiselle, je vous aime !

Mais il ne passe plus d'héritières...

Cette conclusion surtout amusait Flaubert. Avec quel bon rire, qui secouait drôlement sa vaste poitrine et faisait se voiler dans leurs longs cils ses beaux yeux bleus, il achevait son récit !

Louis Bouilhet, que l'on appelait toujours « monseigneur », était un homme doux et charmant, qui admirait passionnément son grand Flaubert, le conseillait, et le soutenait pendant la terrible gestation des œuvres. Il m'était très sympathique et causait beaucoup avec moi, parce qu'il s'intéressait spécialement a l'écriture chinoise. Il voulait savoir comment les caractères étaient composés, afin de les décomposer pour en donner le sens mystique. Par exemple : femme et fils, en se réunissant, forment un troisième signe signifiant — amour ; Bouilhet disait : « l'amour fils de la femme ». Cœur et porte ensemble veulent dire — tristesse ; il traduisait : « le cœur captif». — Trois, — homme, — soleil, combinés ensemble, signifient — printemps : — c'était « trois hommes en marche vers la lumière ». Je pense qu'il avait le désir de réunir en un petit recueil un certain nombre d'exemples pareils à ceux-ci.

Maxime du Camp, mon très affectueux parrain, contrastait avec ces deux beaux Normands, blonds, robustes, exubérants et sans façon : il était brun comme un Arabe, mince, sec, réservé et d'une correction élégante.

Ernest Feydeau semblait l'homme le plus heu-

reux du monde. Ses succès littéraires lui donnaient une assurance et un joyeux orgueil, qui rayonnaient de sa personne, continuellement. Il avait coutume de dire, en parlant de lui-même : « l'auteur de Fanny », et il n'avait rien imaginé de plus beau à offrir à sa fiancée, lorsqu'il s'était remarié, qu'un émail, très finement peint sur le chaton d'une bague, qu'il montrait à tous ses amis, et représentant : « l'œil de Feydeau ».

Il gardait cependant beaucoup de candeur et de naïveté, une tendance à tout croire, et à mal comprendre l'ironie et les paradoxes : c'est pourquoi le pince-sans-rire féroce, qu'était Baudelaire, l'horripilait si fort et le mettait hors de lui.

Oubliant l'œuvre de Balzac, il s'imaginait avoir inventé la psychologie, et il observait toujours, autour de lui, étudiait les âmes, à travers les corps.

Une fois, je m'étais jetée sur le canapé, le poing à la tempe, comme absorbée par une rêverie ténébreuse. Feydeau causait avec mon père, en face de moi. Il se mit à m'examiner et fit, à demi-voix, des réflexions que j'entendais très bien : « le naturel de l'attitude, si savante cependant... la grâce qui s'ignore... l'intensité de l'expression, produite sans doute par quelque pensée frivole, etc.. » Lorsqu'à la fin je me relevai brusquement, comme éveillée par l'attention dont j'étais l'objet, il me dit:

— Jeune fille, souviens-toi que, sans le savoir, tu as légèrement posé devant Feydeau.

Je retins un sourire, et mon père échangea avec moi un imperceptible clignement d'yeux : nous pensions tous deux que c'était plutôt le contraire...

Quand approchait le printemps, l'époque des expositions, les peintres affluaient à la maison. Théophile Gautier était du jury de peinture, et les articles du grand critique faisaient, mieux que tous autres, les réputations : on connaissait sa bienveillance, pas si débonnaire cependant qu'on voulait le croire, et bien souvent aiguisée d'ironie, pour qui savait lire entre les lignes. Mais la brutalité lui répugnait, et tout effort sincère lui semblait digne d'égards.

Dans la conversation il apportait la même urbanité, et, si quelque hâbleur croyait pouvoir lui conter de folles histoires, il le laissait aller jusqu'au bout, se gardant bien de lui couper son effet; puis, d'un coup de griffe, léger mais sûr, il faisait crouler le château de cartes.

Un peintre, de grand talent, lui narrait, une fois, d'étonnantes aventures de voyages. — José-Maria de Heredia, un jeune et charmant poète que nous voyions pour la première fois, était à Neuilly, ce jour-là. — L'artiste racontait, entre autres, une excursion en Egypte, au cours de laquelle il avait

dû soutenir un combat singulier avec un boa, qui avait failli le dévorer.

Théophile Gautier suivit le récit jusqu'à la fin, puis il dit à son ami, de sa voix la plus tranquille :

— Mon cher X..., écoute ceci pour ta gouverne ! Quand tu raconteras ta petite histoire, dans les sociétés, remplace le boa par un crocodile : il n'y a pas de constrictors en Egypte...

Épris des arts plastiques comme il l'était, Théophile Gautier rédigeait ses Salons avec moins de répugnance que ses chroniques dramatiques. Parmi les tableaux et les marbres il pouvait encore choisir ses thèmes, et il s'ingéniait à transposer l'art des formes, en son style coloré et pittoresque. Il travaillait à la maison, ou quelquefois, pour aller plus vite, il écrivait ses articles, sur son carnet de notes, à l'Exposition même.

Moi aussi, j'écrivis un Salon: mon père m'avait beaucoup engagée à le faire, pour m'exercer, disait-il, à la critique, et il paraissait dans le journal l'Entracte. Ce compte rendu était extrêmement gauche et succinct, car je n'avais pas — et je n'eus jamais — l'esprit d'analyse, sachant très mal expliquer, le pourquoi de mes enthousiasmes et de mes haines, néanmoins très violentes et intransigeantes. Un passage de ces articles, si maladroits, eut cependant une gloire imprévue. Il se rapportait à un tableau d'Ernest Hébert :

LE SECOND l(AX<; DU COLLIER 273

A côté de la Perle noire est un tout petit cadre admire de tous : c'est simplement un banc de pierre au fond d'une allée, dans un coin de parc solitaire (personne n'est assis sur ce banc). Mais des souvenirs doux et tristes semblent l'envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs s'y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien, peut-être, silencieux et émus ; alors les arbres complices ont caché, de leur verdure impénétrable, de frais baisers rapides et tremblants. Puis le vent d'hiver a soufflé ; la ruine et la mort ont passé par là, et le parc est resté désert ; le banc s'est recouvert d'un linceul de mousse, et les arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à terre leurs branches dépouillées.

Pour m'encourager et me persuader que c'était très l)ieu, Théophile Gautier reprit cet embryon d'idée ; il en fit un chef-d'œuvre, le fameux poème, qu'il dédia au peintre lui-même :

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