‹ Le Secret de BertheChapitre 4 sur 13 · UBRAIBE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

UBRAIBE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, OALBRIB D'ORLÂANS

Droits de tr«daction et da reprodactioa réservés

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Harvard Ooll^irô Librairy JuJy 1, 1914.

Bequest of

Gheorsina Lioweli Putnaoi

AisifAe^cf

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Le lendemain de la malencontreuse excursion que Paul de Lizy avait faite à Fontainebleau, le colonel Sigoulès déjeunait solitairement dans la grande salle du restaurant de Tbôtel CSontinental.

Il s'était levé tard, car il avait momentanément renoncé à monter à cheval le matin.

Sa dernière promenade au bois de Boulogne ne lui avait lai3sé que de mauvais souvenirs, et il n'était pas tenté de recommencer si t6t à chevaucher dans les allées que fréquentait M. de La Gadière.

Cet homme lui déplaisait de plus en plus, et il tenait tant à réviter qu'il se demandait s'il ne ferait pas bien de changer d'hôtel, afin de ne plus demeurer sous le naôme toit que lui.

Jusqu'à présent, il ne l'avait jamais rencontré ni dans la cour, ni dans les escaliers, ni dans la salle à manger, II. 1

mais la rencontre était à prévoir et il lui répugnait de se trouver face à face avec lui.

' Us s'étaient mal quittés et il ne tenait pas du tout à l'éprendre un entretien qui ne. pouvait guère rouler que sur le passé de madame de Marcenac et sur l'assassinat de l'usurier Basfroi.

En revanche, Sigoulès aspirait à revoir son vieux camarade Lizy, et cela pour beaucoup de raisons.

Il ne doutait pas qu'il ne fût allé la veille à Fontainebleau, et il lui tardait de savoir comment s'était passé ce voyage qui lui semblait gros de dangers, et qu'il aurait certainement déconseillé, si Paul l'avait consulté.

Il voulait aussi lui dire ce qu'il avait appris en écoutant le vicomte provençal et ce qu'il avait vu dans Tile des. Cèdres et dans la boutique du p&tissier de l'avenue de Wagram.

Il s'en faisait un devoir, quoiqu'il s'agît de la réputation d'une femme dont il n'avait pas à se plaindre personnellement.

— L'amitié passe avant tout, se disait-il en achevant d'absorber sa troisième douzaine d'huîtres et de vider sa première bouteille de chablis-moutotme. Ce La Gadière ne m'inspire aucune confiance^ et je trouve que Lisy a grand tort de le ménager, mais j'ai des yeux et j'ai parfaitement reconnu la petite fille que la comtesse de Marcenac attendait derrière les arbres verts* Si je gardais mes découvertes pour mol, Paul aurait le droit de me reprocher ma discrétion.

Le brave colonel oubliait les théories qu'il avait si bien expliquées à son ami, en critiquant la conduite du prin^ dpal personnage d'une pièce de Dumas fils. Mais la situation n'était plus la môme. Il s'était cru obligé de tergiverser alors que Paul le questionnait sur son retour en chemin de fer avec madame de Marcenac;

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LE SaCRKT DE BSRTHE

maiotenapi le secret était éventé et les propos accusatenrs de M. de La Gadiôre loi paraissaient trop graves pour les taire.

— Paul doit être rentré, pensait-il, et je vais me transporter cheslui dès que j'aurai fini de déjeuner.

Sur cette résolution, il attaqua une omelette aux truffes, et sans perdre un coup de fourchette, il se mita examiner les déjeuneurs.

Us n'étaient pas nombreux et il n*y avait guère que des étrangers. Quelques femmes, mais pas une qui fût jolie, et le colonel, qui aimait à reposer sa vue sur un visage agréable, reconnut avec peine qu'il lui faudrait se passer de ce complément d'un bon repas.

II allait s'y résigner et se consoler en mettant les morceaux doubles, lorsqu'il vit entrer un couple qui lui parut mériter attention.

L'homme avait une belle prestance. Il portait à sa boutonnière la rosette d'officier de la Légion d'honneur, et Sigoulès, qui la portait aussi, était toujours bien disposé pour les gens décorés, mémo lorsqu'ils n'avaient pas Tair militaire, et c'était le cas.

La femme ne remplissait pas toutes les conditions qu'il fallait pour lui plaire, car il tenait aux formes arrondies et elle était presque maigre. Hais elle avait des traits fins, l'air distingué et des yeux superbes, des yeux de créole, et il n'en fallait pas davantage pour que le colonel s'occupât d'elle.

Son plus grand travers consistait à rêver la conquête d'une femme du monde,etcelIe-là en était certainement.

Le hasard fit qu'elle vint précisément prendre place avec son mari à une table voisine de la sienne, si voisine qu'il devait entendre leur conversation, et, pour comble de chance, le mari lui tournait le dos pendant que la femme lui faisait vis-à-vis.

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Sigoulès frisa cavalièrement sa moustache et appela le garçon pour lui demander une bouteille de cos*d'eslournel.

11 était sujet à poser un peu, à l'occasion, et il se figurait que le choix de ce grand cru attirerait rattention de la dame.

Elle ne songeait guère à lui, pour le moment, car elle ne levait les yeux que pour regarder son mari, qui paraissait être en très belle humeur et qui commandait un menu digne d*un gourmet pourvu d'un gros appétit.

Quand ce Tut fait, il s*accouda sur la table et dit à sa femme, sans s'inquiéter de savoir si on l'écoutait :

— Quelle charmante femme que madame de Harcenacl Et combien je regrette de ne Tavoir pas connue plus tôt. C'est ta faute... et celle-là, j'ai bien de la peine à te la pardonner.

Le nom de Marcenac fit tressauter le colonel et changea immédiatement le cours de ses idées.

— • Sacrebleu! je n'ai pas de veine, se disait-il. Je me promettais de m*amuser à faire de l'œil à cette petite femme-là, et voilà qu'il se trouve qu'elle connaît la comtesse. Je n'ai plus qu'à me tenir en repos. Diable! Je n'ai pas envie de me faire remarquer.. • mais rien ne m'empêche d'écouter. Je suis curieux de savoir ce qu'ils vont dire de Tex-fiancée de mon ami Paul.

Et il se remit à manger consciencieusement comme un homme qui ne pense qu'à se régaler d'un mets à son goût.

— Berthe est la grâce et la bonté même, répondit la dame avec émotion. Elle l'a bien prouvé hier.

— Quand je pense à la façon dont je l'ai traitée là-bas, je me sens tout honteux, reprit le mari avec conviction. Et je me demande comment je pourrai lui faire oublier cette scène inconvenante.

— Je sais le bon moyen, dit timidement la jeune femme.

— Oh I alors, indique-le moi.

— Tu n'as qu'à m^aimer comme tu m'aimais autrefois.

— Hais je t'aime cent fois plus. Je t'aime pour tout le chagrin que je t'ai fait. Et je te jure que j'ai en toi une confiance aveugle. Mais ce n'est pas assez. J'ai maltraité madame de Marcenac, je veux réparer mes torts. Que faut-il que je fasse pour cela? Je te consulte. Si nous adoptions cette fillette, qu'elle ne peut pas reconnaître sans se déshonorer?...

— L'adopter 1 Tu n'y songes pas I

— Mais si. J'y ai bien réfléchi, au contraire, et je ne vois rien de mieux. Nous n'avons pas d'enfants. Nous sommes donc libres de reporter notre aS'ection sur la fille de ion amie. Elle n'aura pas besoin de notre fortune. Sa mère, qui est plus riche que nous, saura bien assurer son avenir. Mais qui la protégera dans le monde? Madame de Marcenac est encore trop jeune pour se condamner au veuvage à perpétuité. Si elle se remarie, comme c'est très probable, elle ne pourra plus patronner ouvertement cette chère petite. Elle sera contrainte do recourir à des amis comme nous, qui sommes au-dessus du préjugé et du soupçon, parce que nous ne dépendons de personne. Pourquoi ne nous permettrait- elle pas de lui venir en aide? Qui nous empêche de dire que nous nous sommes chargés d'une orpheline? La comtesse n'y perdrait rien, puisque nous resterons étroitement liés avec elle.

Elle passera trois mois de l'été à Bois-le-Roi et nous habiterons Paris tout l'hiver. Sa fille s'accoutumera vite à sa nouvelle situation, car elle te connaît de longue date, et hier elle m'a fait bon visage, à moi, malgré ma barbe grise. Quand elle continuerait à appeler madame

6 LE SECRBT DE BBRTHE

de Marcenac : maman, le monde n'y entendrait pa$ malice. On prendrait cela pour une habitude enfantine, car nous ne cacherions pas que la comtesse 8*est intéressée à elle^vant nous et qu'elle nous l'a présentée. Voyons, Gabrielle, que penses-tu de ce projet?

— Je pense, mon ami, que vous autres hommes, vous .allez toujours trop loin. Hier, tu m'avais condamnée et

tu parlais de me tuer... Tu m'aurais tuée peuVôtre^si Berthe n'était arrivée tout à point pour te calmer. Et maintenant tu me proposes d'élever dans notre maison une enfant que tu voulais exterminer.

Sais-tu seulement si elle consentirait à vivre avec nous?

— J'en suis sûr, car nous emmènerions cette brave paysanne qui l'a élevée et cette demoiselle Morgan qui s'est attachée à elle au point de tout quitter pour la suivre. Crois-tu que toutes les trois ne se trouveraient pas mieux au ch&teau que dans la maison délabrée qu'elles habitent depuis trois jours?

La petite fiertbe s'y ennuie déjà.

La réponse à cette question péremptoire fut faite à demi-voix. La jeune femme s'était sans doute aperçue que leur voisin de table écoutait, et à partir de ce moment le diapason de l'entretien baissa considérablement, car elle fit à son mari un signe qui n'échappa point à l'œil perspicace du colonel.

Sigoulès ne comprenait pas tout, car il ignorait ce qui s'était passé la veille à la villa du chemin des Sorbiers» mais il comprenait fort bien qu'il était question d'une fille naturelle qu'avait eue madame de Marcenac et il ne pouvait plus mettre en doute les assertions du vicomte de La Cadière.

Qu'étaient ces gens-là? 11 n'en savait rien et peu lui importait, mais il se promettait de répéter leur conversa-

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LB SECRBT DB BERTHB

tion à Paul de lizy. Une fois qu'ir était embarqué dans uno^voie^ bonne ou mauvaise, le colonel allait jusqu'au bout, de môme qu*eu campagne il chargeait toujours à fond, quelle que fût la supériorité numérique de Tennemi.

— Si Paul épouse cette mère coupable, ce sera bien malgré moi, se disait-il en expédiant une salade russe qui venait de remplacer sur sa table une tranche de pAté de foie de Strasbourg qu'il n'avait pas avalée sans songer douloureusement à la perte de l'Alsace.

Et, 8*il l'épouse, je n'aurai rien h me reprocher, car je l'aurai averti*. . Il doit connaître ces tendres époux et il croira ce que je lui dirai.

Au moment même où il refoulait ainsi certains scrupules qui auraient dû l'empêcher de parler, il vit appa* rattre au fond de la salle l'homme qu'il fuyait depuis la veille, l'accusateur juré de la comtesse, le douteux gentilhomme qui taillait au Cartonning-Club des banques si productives.

Le triomphant vicomte de La Cadière entrait, le chapeau sur la tête et le stick à la main, de l'air nonchalant et hautain qui sied aux hommes h la mode.

On devinait, à te voir, qu'il était là chez lui et qu'il levait en profond mépris les déjeuneurs de passage que le hasard ayait rassemblés dans la salle.

Mais il ne tarda guère à apercevoir le colonel et il prit aussitôt un visage de circonstance, l'air sérieux et poli, tout à la fois qu'affectent les gens du kigk life quand il s'agit d'aborder un de leurs égaux qui n'est pas précisément de leurs amis.

Il s'avança lentement, et sans regarder personne, vers la table où siégeait Sigoulès, qui n'en revenait pas de tant d'impudence et qui se préparait à le recevoir fraîchement.

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, — . Colonel, dit-il avec un aplomb superlatif, je sois rav i de Vous rencontrer. J'espérais que vous viendriez, hier soir, au cercle, mais je ne vous y ai p^s vu... ni votre ami, le baron de Lizy. J'aurais été heureux de lui offrir une revanche, car j'ai des remords de lui avoir gagné tant d'argent. Je voudrais qu'il se reHt et surtout qu'il ne me gardât point rancune. Et il se serait refait cette nuit, s'il était venu, car je n'ai pas cessé de perdre... Je me sais couché à cinq heures du matin. J'ai manqué ma promenade au Bois. Vous aussi à ce qu'il me parait.

Sigoulès restait muet comme un poisson et raîde comme une barre de fer. Mais le vicomte ne se déconcertait pas pour si peu* Il prit une chaise, et il s'assit, sans cérémonie, en face du colonel, tournant le dos, par conséquent, au couple qui occupait la table la plus rapprochée.

— Vous me permettrez bien, reprit-il, de me faire servir ici une tasse de thé et de la viande froide. C'est mon ordinaire du matin. Que n'ai-je un estomac comme le vôtre !

Sigoulès mourait d'envie de se lever et de s'en aller sans achever de déjeuner, à seule fin de montrer à cet intrus qu'il n'entendait pas souffrir ses familiarités, mais il craignait de lui fournir un prétexte pour élever la voix plus qu'il ne convenait.

Une discussion aurait sans aucun doute attiré l'attention des voisins et l'aurait forcé à quitter une place ù laquelle il tenait beaucoup.

Puis, pour tout dire, il avait comme un pressentiment que M. de La Cadière pourrait le renseigner sur leur compte.

Il se tut et son silence équivalait à un consentement que M. de La Cadière s'empressa de mettre à profit pour commander au garçon un repas à l'anglaise.

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— M'en Toulez-vous toujours ? detnanda-t-il en souriant*

— Je ne sais pas pourquoi je vous en vou<jlraîs, répliqua sèchement le colonel. Je vous connais à peine; donc vous n'avez pas pu m'offenser.

— Si je vous avais blessé en quoi que ce soit, ce serait à mon insu, car vous ne m'inspirez que de la sympathie. Et cependant, hier, au Bois, vous m'avez quitté si brusquement que j'ai passé toute la journée à me demander ce que je vous avais fait.

— Vous m'avez rendu un service en arrêtant mon cheval et je vous en ai remercié. Nous nous sommes promenés botte à boite pendant une demi-heure et nous nous sommes séparés parce que nous n'allions pas du môme côté. C'était tout naturel.

— Oh! j'ai très bien vu que vous teniez à rentrer à Paris sans moi, et vous me . rendrez cette justice que je , n'ai pas insisté pourvous accompagner. Mais j'ai compris que j'avais dû vous être désagréable involontairement, et je me suis dit que j'avais peut-être eu tort de vous parler de madame de Marcenac. La conversation a des entraînements auxquels on ne résiste pas toujours et si je vous ai raconté les propos qui ont couru sur la comtesse, c'est que vous m'y avez provoqué, permettez-moi de vous le rappeler.

Je savais d'ailleurs à qui je parlais, et c'était à vous de décider s'il vous convenait d'avertir M. le baron de Lizy.

Gomme tous ses compatriotes, le vicomte provençal avait la voix sonore et le verbe haut, de sorte que le couple qui déjeunait derrière lui ne perdait pas une de ses paroles.

En entrant dans la salle, il n'avait pu voir que le mari,

puisque la femme tournait le dos h la porte, et il ne lai avait pas fait rhonneur de le regarder.

Il ne se préoccupait donc nullement de ce voisinage, et, d'ailleurs, il n'était pas dans ses habitude» de se gôner*

Mais Sigoulès qui avait Tœil à tout, s'aperçut aussitôt que le nom de madame de Marcenac venait de produire un effet singulier sur les deux personnes qui l'avaient entendu.

La femme avait pâli, Thomme s*était redressé et se renversait en arrière, afin de mieux écouter.

C'était bien le cas d'avertir par un signe M. de La Gadière, et môme de le prier tout bas de changer d*entretien, ou du moins de mettre une sourdine à ses discours retentissants.

Mais Sigoulès, après tout, cherchait à s'éclairer dans rintérôt de son ami Paul, et la lumière jaillit souvent des chocs. Il pressentait que la scène pourrait bien finir par une querelle qui lui apprendrait beaucoup de choses, et il résolut de laisser aller M. de La Gadière, en s'abstenant toutefois de lui donner la réplique, de peur de se compromettre dans une sotte affaire.

La Gadière, du reste, ne demandait qu'à parler. Évidemment, il se rappelait fort bien que le colonel conaissait son aventure en chemin de fer avec le baron de Lisy, et c'était son système d'aller au-devant des soupçons qu'elle pouvait éveiller dans l'esprit de ceux qui la connaissaient.

Déjà, la veille, il avait essayé de l'expliquer et de rejeter l'assassinat de l'usurier sur madame de Marcenac, mais Sigoulès s'était dérobé, et cette fois l'occasion était bonne pour remettre sur le tapis ce sujet brûlant.

— Tout s'arrange mal dans la vie, reprit-il. M. de Lizy me plaît et je lui dois de la reconnaissance, car il m'a tiré d'un très mauvais pas. J'avais à cœur de m'acquitter

LS SBGRBT DS BERTHB 11

envers lui ea rempèchant de faire une sottise. Je sais pertinemjQQent qu'il songe à épouser la veuve du comte de Marcenac^ qui était, ceci entre nous, un triste personnage. J'essaie de le mettre en garde contre les séductions de la dame, qui cherche un mari pour couvrir un passé scandaleux... Ahl j'ai été bien mal récompensé d'une tentative que je faisais à bonne intention. Je me suis brouillé avec votre ami et je crois bien que j'ai failli me brouiller avec vous.

Heureusement, je vous retrouve, colonel, et je vais m'expliquera fond sur le rôle que le hasard m'a fait jouer dans un imbroglio qui a tourné au drame.

Vous savez que la nuit où on a tué ce Basfroi qui a dû tester en faveur de madame de Marcenac, je fuyais la vengeance d'un mari et que j'ai été obligé de prendre d'assaut un coupé où se trouvait M. de Lizy.

— Il m'a dit que vous lui aviez dit cela et je pense qu'il Ta cru.

— S'il en doutait, j'en serais désolé, car je ne pourrais pas le lui prouver sans perdre de réputation une femme du meilleur monde qui a eu autrefois des bontés pour moi.

— Gomment I autrefois ! s'écria Sigoulôs. Vous avez été surpris chez elle.

rr— Elle en a eu autrefois et elle en a encore, reprit vivement M. de La Cadière. Seulement, je crains bien qu'elle n'en ait plus... Après l'incident d' avant-hier, elle va être surveillée de près, et moi-môme je ne me soucie pas de recommencer une expédition nocturne qui a failli me coûter cher... et à elle aussi. Je m'abstiendrai donc et si, par suite d'une indiscrétion de M. de Lizy, un juge me sommait de dire à quoi j'ai employé mon temps l'autre nuit, je refuserais catégoriquement de répondre. . Je tne laisserais plutôt eondamner.

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i'î LE SEGJIET DE BERTHE

— Ce serait héroïque^ dit ironiquement le coloni^.

— Mais M. de Lizy est un galant homme et il se taKr^, poursuivit La Cadière. J*espëre, d'ailleurs, qu'il ne ser pas inquiété. Ce serait trop bête qu'on s'en prit à lui d^ l'assassinat de cet usurier qu'il n'avait jamais vu. Et je parierais qu'on ne trouvera pas le coupable. Les journaux de ce matin ne parlent du crime de Fontainebleau que pour annoncer que la justice informe. Elle informera longtemps et elle finira par laisser là l'instruction.

Le colonel haussa les épaules, afin de bien marquer qu'il ne s'intéressait nullement à cette affaire, et jeta sa serviette sur la table. Il avait fini de déjeuner et il ne tenait pas à trop prolonger la séance.

M. de La Cadière reprit sans tenir compte do ce mouvement :

-— Je suppose que, depuis notre rencontre au Bois, vous avez vu le baron?

— Non, monsieur, répondit Sigoulôs. Je suis allé chez lui et son domestique m'a dit qu'il était parti pour la campagne et qu'il ne rentrerait pas de la journée.

— Pourvu qu'il n'ait pas commis la faute de se transporter à Fontainebleau !

— La faute I... pourquoi la faute ?

— Mais parce qu'il serait tombé au milieu des justiciers et des policiers qui sont en train d'instrumenter là-bas. C'eût été courir au-devant d'un interrogatoire, et les interrogatoires sont toujours dangereux.

On lui aurait posé un tas de questions captieuses. Et je craindrais qu'il ne fût pas de force à s'en tirer. Si on lui disait, par exemple : [Madame de Marcenac hérite du sieur Basfroi. Vous la connaissez beaucoup. Veuillez nous renseigner sur elle, avant que nous ayons pris une décision en ce qui la concerne. M de Lizy aurait-il la fçr-

meté de répondre qu'il ne sait rien de fâcheux sur le compte de cette darne?

Sigoulès n'était pas dupe de TintérAt que M. de La Cadière affectait de porter à la comtesse, et il se demandait où tendait ce bavardage.

— Et si on lui parle do son compagnon de voyage en chemin de fer, tiendra-t-il la promesse qu'il m'a faite avant-hier au cercle... la promesse de ne pas me nommer?

— J'ignorais qu'il vous eût promis cela. Mais rassurezvous. 11 n'a pas l'intention de vous mettre en cause.

— Je lui en saurai gré, quoique je n'aie rien à craindre. Malheureusement, lorsqu'on Ta arrêté à la gare, il a tout raconté au commissaire... tout ce que je lui avais dit... et notamment que je venais de sauter par la fenêtre d'un château, situé non loin de Melun.

Mais qu'avez-vous donc, mon cher colonel?

Le colonel se garda bien de répondre. Il venait de voir le monsieur assis derrière M. de La Cadière pivoter sur sa chaise, comme un homme qui se prépare à intervenir, et il n'était plus temps de signaler à l'imprudent vicomte le. danger qui le menaçait.

— Est-ce que vous plaindriez le sort de cet imbécile de mari qui s'est avisé de revenir à l'improviste et qui n'a pas su me prendre? ricana le Provençal.

Il n'avait pas achevé, que le voisin était debout et lui frappait rudement sur l'épaule, en lui disant :

— Levez-vous, inonsieur. J'ai avons parler.

— Bon ! pensa Sigoulès, la bombe va éclater. Je m'en doutais.

M. de La Cadière tressaillit au contact de la rude main qui lui frappait sur l'épaule, mais au lieu d'obéir à Tinjonction qu'il venait de recevoir, il ne fit que se retourner, et mesurant d'un œil dédaigneux le grand gaillard qui l'interpellait, il lui dit froidement :

14 LE BECl^ET DE BEATSB

;— Je trouve étrange que vous vous permettiez de me toucher.

Le monsieur était très pâle et sa haute stature masquait entièrement sa femme, qui devait faire eu ce moment une triste figure.

Sigoulès n'avait pas broucbé. Il pensait :

— C'est le mari des eqvirons de Melun. Il parait que La Cadiôre ne le connaît pas, car il n'a pas l'air de savoir ce qu'on lui veut. Mais, s'il se fait crosser» il n'aura que ce qu'il mérite.

— Encore une fois, levez-vous, reprit l'homme avec une colère contenue. Vous voyez bien que je suis debout.

— Parfaitement. Mais je ne vois pas pourquoi je me dérangerais. Si vous avez à me parler, moi, je n'ai rien à vous dire car j'ignore qui vous êtes et je ne cause pas avec le premier venu dans un lieu public.

— Je me nomme Jacques L»armor. Comprenez-vous maintenant?

Sans doute, M. de La Cadière comprit, car il changea de visage et il se décida à se lever. Sur quoi, le monsieur fit un pas en arrière, probablement pour se mettre en garde contre une attaque soudaine, et ce mouvement découvrit sa femme qui était restée assise.

Elle aperçut enfin la figure de l'homme dont la voix l'avait frappée comme une réminiscence, et en l'apercevant, elle jeta un cri, presque aussitôt étouffé, un cri que Sigoulès entendit fort bien, mais que M. Larmor n'entendit pas, tant il était en colère.

Peu s'en fallut qu'elle ne s'évanouît, et le colonel, qui tenait beaucoup à éviter un éclat, se décida à intervenir en disant au mari :

— Monsieur, vous oubliez que madame est là, et que la salle est pleine de gens qui vous regardent.

La Cadière avait vu la dame, et, lui aussi, il avait mal

LB fSEGRBT DE BBBTHB 15

dissimulé une exclamatioQ de surprise ; mais il ne se las* sait point de la regarder ; on eût dit qu'il croyait la re-/ connaître, mais qu'il n'en était pas absolument stu. Sans ^doatOi il avait moins de mémoire qu'elle, et quand il s'agit d'une liaison rompue depuis des années, c'est presque toujours rbomme qui oqblie et la femme qui se souvient.

— S'il vous faut une explication, reprit le colonel, mieux vaut que ce soit dans la cour de l'hôtel ou même dans la rue que dans ce restaurant... et en présence de madame.

— C'est juste, dit brusquement H. Larmor. Ma femme est de trop et je vais la ramener cbez elle... Nous sommes logés dans cet hôtel ; donc, ce ne sera pas long et Je vous prie d'aller m'attendre sous les arcades.

Et comme l'invitation semblait être collective, Sigoulès avait bien envie de lui répondre :

— Vous ne m'y trouverez pas. Je n'ai rien à démêlei' avec vous. Débattez votre querelle avec monsieur.

Mais toutes réflexions faites, il s'abstint. Seulement, il se disait.

— Ah çà 1 c'était donc vrai, le récit qu'il a fait à Paul en chemin de fer? Et si ce récit est exact, s'il a passé une partie de la nuit dans un château, ce n'est donc pas lui qui a assassiné Basfroi ?

Le mari, prenant le silence de M. de La Cadière pour un consentement, fit un signe à sa femme qui se leva et sortit avec lui. Elle avait eu le temps de se remettre de sa première émotion et, avant de partir, elle lança un regard méprisant à M. de La Cadière, qui ne baissa pas les yeux et qui dit à Sigoulès :

^ Je ne suis pas aux ordres de cet animal. Si je décampais? Qu'en pensez-vous, colonel?

— Je n'ai pas de conseil à vous donner, mais si j'étais

otre place, j'aimerais mieux en finir tout de suite, utant que ce monsieur n*aura pas de peine à savoir vous êtes et à vous retrouver.

Test lui, n'est-ce pas, qui est rentré chez lui mal à >pos, et qui vous a surpris?

- Eh! oui ; je le sais depuis qu'il s'est nommé, car je l'avais jamais vu, avant de le rencontrer ici.

- Quoi! vous étiez l'amant de sa femme et vous, ne le maissiez pas I

- Non. C'est un cas particulier que je vous ezpli- 3rai un de ces jours. Et je me demande comment ble il a su que c'était moi qui déjeunais derrière lui. -S'il l'a su, c'est bien votre faute. Vous vous êtes usé à me raconter tout haut que, l'autre nuit, vous iz été obligé de sauter par la fenêtre d'un château lé près de Melun. Si ce monsieur en possède un dans

parages et qu'il y ait eu chez lui quelque scandale ^turne, il a compris que c'était de lui que vous par- :... en termes peu flatteurs... Vous l'avez traité d'im- :ile... Depuis quelque temps déjà, il écoutait ce que is disiez et il donnait des signes non équivoques d'im^ ience.

- Sacrebleu ! vous auriez bien dû m'avertir.

- Pardon I monsieur, je vous ferai observer que vos lires ne me regardent pas du tout. 11 vous a plu de is asseoir à ma table. Je ne m'y suis pas opposé, mais le vous y avais pas invité. Il ne me convenait pas de is imposer silence, mais veuillez vous rappeler que le vous ai pas répondu. Ce que vous semblez prendre ir une conversation a été un monologue, car vous z parlé tout le temps.

^t la preuve c'est que ce monsieur ne s'en est pris qu'à is. Il ne m'a adressé la parole que pour me répondre.

t,K SECRBT DE BERTHS 17

quand je Tai prié de parler moins haut. Donc, je ne vois pas pourquoi je me môlerais de votre querelle.

Allez rejoindre ce mari malheureux, ou bien, au contraire, évitez-le, peu m'importe. Moi, je reste ici. J*ai fini de déjeuner, mais je n'ai pas pris mon café.

— Fort bien, monsieur, dit La Gadière d'un air piqué. Je pensais que vous prendriez mon parti contre cet enragé. Je me suis trompé... n'en parlons plus et au plai* sir de ne pas vous revoir.

Il sortit précipitamment de la salle, après avoir jeté sur la table de quoi payer le déjeuner auquel il avait à peine touché, et Sigoulès, charmé d'être délivré de la présence du vicomte provençal, se hâta d'appeler le garçon et de régler sa note*

11 lui tardait plus que jamais de courir chez Paul de Lizy et de lui répéter tout ce qu'il venait d'entendre.

Le mari et la femme lui inspiraient une certaine compassion, — la femme surtout, parce qu'elle avait une figure sympathique et parce qu'elle devait horriblement souffrir, — mais il ne tenait pas à les revoir, de peur de s'engager dans de nouvelles complications.

11 s'en alla donc, peu d'instants après M. de La Gadière, et, pour éviter de rencontrer son adversaire courant après lui, ou de les trouver aux prises, il crut bien faire en passant par une porte intérieure et en gagnant l'escalier qui conduisait à sa chambre, où il avait laissé son par*

dessus.

Malheureusement, au bout du corridor, il se trouva nez à nez avec le mari qui rentrait en courant et qui lui dit d'un ton peu courtois :

— Oîi est l'individu qui déjeunait avec vous? Je lu* avais donné rendez-vous sous les arcades. Il n'y est pas.

Que voulez-vous que j'y fasse ? répondit le colonel

sans s'émouvoir.

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18 LE S£C»BT DE BBETHB

— ^ Je veux, puisque ce lâche se dérobe, je veux que vous me rendiez raison des propos qu'il a tenus.

Sigoulès, entre autres qualités, possédait un sang-froid à toute épreuve, et plus on s'emportait en Im parlant, plus il devenait glacial.

— Monsieur, dit-il, je suis militaire, j'ai bientôt trente ans de service et je n*ai jamais refusé satisfaction à ceux que j'ai offensés. Mais je ne me suis jamais battu pour un autre et je ne commencerai pas à mon âge. La personne que vous cherchez n'est pas de mes amis. C'est un monsieur que j'ai entrevu dans un cercle et qui ne m'a pas demandé la permission de s'asseoir à ma table. S'il me l'avait demandée, je crois bien que je la lui aurais refusée net. C'est vous dire que je ne me crois pas obligé de le soutenir.

— Mais, du moins, vous savez son nom?

— Oui. Il s'intitule le vicomte de La Cadière et il demeure dans cet hôtel. J'y demeure aussi et je m'appelle le colonel Sigoulès.

Ce langage ferme et franc calma aussitôt M. Larmor.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il avec émotion. Je n'ai plus ma tète à moi. L'outrage que j'ai reçu en votre présence m'a exaspéré

— L'outrage I quel outrage?

— Vous n'avez donc pas entendu que cet homme a dit qu'il avait passé la nuit dans un château, près de Melun I Ce château est le mien.

— Qu'en savez- vous?

— Mon garde a fait feu sur un homme qui fuyait par la fenêtre... etill'a manqué puisque ce misérable déjeunait là, tout à l'heure. Je cherchais qui ce pouvait ôtre... il s'est trahi lui-même.

— Pardon!... il a dit tout simplement qu'il avait sauté

LE BEGEET DB BEETHB 19

ptr la fenêtre... La oonolosion que ¥008 tirez de ses paroles est un peu hasardée.

— Il a ajouté des injures à l'adresse du mari qu*il a trompé.

— Rien ne prouve que ce fût de vous qu'il parlait. Il y a plus d'un château dans les environs de M elnn. N*avez« vous pas vu, lorsque vous Tavez interpellé, que vous ne vous connaissiez pas?

— Ma femme et lui se connaissaient, et cela depuis longtemps. Il n'en a pas fait mystère. Mais c'est à moi seul qu'il appartient de venger mon honneur, et je vous demande de vouloir bien oublier ce que je viens de vous dire.

— Vous pouvez compter, du moins, que je ne Tébruiterai pas, et que votre adversaire ne m'aura pas pour témoin, si vous le forcez à se battre.

— - Voulez-vous être mon témoin, à moi?

— Pas davantage, monsieur. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître et il ne convient pas, pour une foule de raisons, que je figure dans une affaire si intime et si délicate.

— > Vous avez raison, monsieur. Un mot encore avant de vous quitter. Cet homme a prononcé un nom... lia parlé de la comtesse de Marcenac... et d'un crime commis à Fontainebleau...

— Vous lui demanderez l'explication de ces discours, si vous croyez devoir le faire. Moi, je ne saurais vous la fournir, et il ne me reste qu'à prendre congé, de vous.

M. Larmor resta coi, et Sigoulès profita du moment pour lui tirer son coup de chapeau et gagner la rue Castiglione, sans plus s'inquiéter du pardessus qu'il avait laissé dans sa chambre.

Ce qu'il voulait, c'était s'éloigner au plus vite, et il y

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réussit, car le mari, médusé par ses réponses nettes et ca« tégoriques, n'osa point essayer de le retenir.

11 arriva donc sous les arcades et, bien entendu, il n*y trouva point M. de La Cadière, qui avait filé sans attendre son adversaire, mais il vit une voiture passer et il entendit que de cette voiture on rappelait par son nom.

Il n'avait pas reconnu la voix, mais il s'arrêta et il attendit.

La voiture était un coupé de maître, mené par un cocher en livrée de couleur sombre et attelé d'un baibrun de hautes allures qui attira immédiatement Taitention du colonel.

Sigoulès ne pouvait pas voir un cheval sans l'examiner et sans l'apprécier en connaisseur.

— Voilà une béte qui vaut quatre mille francs an bas mot, dit-il en se parlant à lui-même. Et tout l'équipage est à l'avenant. Je ne savais pas que j'eusse de si belles connaissances. Si la voix qui m'a appelé n'était pas une voix d'homme, je croirais que la comtesse de Marcenac est dans ce joli coupé... Diable! elle tomberait mal... depuis une heure, il n'est question que d'elle, et l'hôtel est plein de gens qui la connaissent.

Ahl la voiture s'arrête... je vais savoir à qui elle appartient et ce que me veut le propriétaire.

L^ coupé lancé à fond de train avait dépassé le colonel, qui marchait en sens inverse sous les arcades et dut revenir sur ses pas.

La portière s'ouvrit. Paul de Lizy sauta sur le trottoir et courut à la rencontre de son ami.

— Comment! c'est à toi, ce coupé et ce bai-brun?lui cria Sigoulès. Tu ne m'en as jamais parlé.

— Il s'agit bien de ça, répliqua Paul.

— Au fait, tu dois avoir beaucoup de choses à me dire, depuis que je ne t'ai vu. Moi, j'ai aussi un gros sac à

vider et cen^estpas le moment de cat^ser attelages. G'es^ égal... ta as da goût, toiI..«ettuiie te fais pas enrosser... Voilà ce que c'est que d*aYoir servi dans la cavalerie... et voilà comme je voudrais me monter, si mes moyens me le permettaient. Tu dois être rudement installé chez toi.

— Si ta avais pris la peine d'y passer, tu aurais vu mes faïences et mes tableaux... je t'aurais montré mon écurie. •• mais tu ne t'es pas dérangé.. •

— Pardon, cher ami. Hier matin, je me suis présente chez toi, et tu n*y étais pas. Je ne pouvais guère y aller plus tôt, puisque je t'avais rencontré la veille pour la première fois depuis douze ans, et puisque nous nous étions quittés entre minuit et une heure. Je me proposais, du reste, de recommencer aujourd'hui. Et puisque te voilà, je suis à tes ordres. Tu venais me voir, je suppose?

— Oui, je t'ai attendu tonte la matinée, et comme tu n'es pas venu...

— Tu ne m'en veux donc plus?

— Je ne t'en ai jamais voulu. Hier, je me suis absenté de Paris...

— Parions que tu es allé à Fontainebleau.

— ' Tu as deviné, et quand je t'aurai raconté mon voyage....

Paul de Ljzy n'acheva pas la phrase commencée. Il avait aperçu un monsieur qui sortait de l'hôtel Continental et qui marchait à pas précipités vers la rue Saint- Honoré, sous les arcades qui bordent la me Gastiglione. Il le reconnaissait, ce monsieur, et il se demandait comment il se trouvait là.

Sigoulès aussi avait reconnu son homme, le mari du déjeuner, et il n'était pas sans inquiétude, car ce jaloux pouvait s'être ravisé et courait peut-être après lui pour recommencer la querelle.

Mais Sigoulès se trompait. M. Larmor passa, sans

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22 < LE dBORBT DB BBRTHE

l'aborder, en lai adressant un bruftqae signe de Mte qui pouvait, à la rigueur, passer pour un salut.

Le colonel se dispensa de le lui rendre, mais Paul de JÀzy qui avait vu le mouvement dit à son ami :

-- TU connais cet homme l.«. comment leconnais^u?

— Je vais te raconter ça. Mais tu le connais donc aussi, toi 1

— C'est pour te parler de lui que je te cherchais. Itâis nous ne pouvons pas causer ici. Monte dans mon coupé. Je t'emmène.

— Où?

-^ Tu le verras. Tu peux bien me donner une heu^e.

-~ Toute la journée, si tu as besoin de moi. Jen'ài rieù de mieux à faire que de te servir, si j*en suis capable^ et je suppose que c'est le cas.

— Alors, viens 1 conclut Paul en ouvrant la portière du coupé.

L'intelligent cocher avait suivi son maître et se tenait à portée de recevoir un ordre.

— C'est égal, dit Slgoulès avant de monter, on voit bien que tu as gagné de l'argent à Monaco, car tu as un joli train. Combien de chevaux à l'écurie et de voitures sous la remise?

— Ce coupéi un dog-cart, et trois chevaux, dont un de selle, à ta disposition, cher ami. Si je m'étais trouvé chez moi hier, tu aurais vu tout cela, mais nous avons le temps... tandis que je suis pressé de te faire voir autre chose. Monte, je te prie.

Le colonel s'exécuta, non sans donner auparavant un dernier coup d'œil au bai-brun qu'il admirait.

Paid prit place à c6té do lui, après avoir dit quelques mots au cocher qui fila vers la rue de la Paix.

*- Sais-tu le nom de ce monsieur qui vient de te dire

ht 8BCRBT DE BERTHE 23

bonjour feous les areades? demanda-t-il à Sigoulès aesditOi qu'il foi assis.

— Oui, parle plus grand des hasards, répondit le oolonel. Il a pris la paioe de ma l'apprendre, pendant que je déjeunais, dans la salle à manger de TbôteL

— Alors,^ il t'a parlé?

— Pas précisément. Je ne l'avais yu de me yie, lorsqu'il est venu s'attabler tout près de moi avec sa femme.

— Tu es sûr que c'était sa iQmme ?

— Parfaitement sûr. Us ont parlé tout le temps de leurs affaires de ménage. Et leur conversation m'a intéressé... j'y reviendrai tout à l'heure, et je te dirai pourquoi elle m'a intéressé.

Sur ces entrefaites est arrivé M. de La Gadiëre» Il est logé comme moi à l'hôtel Continental, et il a pris ce prétexte pour s'installer en face de moi, sans me demander la permission... que je lui aurais refusée. Et c'est àn*y pas croire, l'impudent personnage a commencé à me parler très haut du crime de Fontainebleau, de toi, de madame de Marcenac et, qui pis est, de son aventure avec une châtelaine, uon loiti de Melun.

Alors le mari qui avait dressé l'oreille en entendant nommer madame de Marcenac, le mari s'est levé. lia dit à La Gadière : « Je m'appelle Jacques Larmor, et vous me rendrez raison de vos injures. » La femme a fait mine de s'évanouir. J'ai invité le monsieur à l'emmener et C'est ce qu'il a fait, après avoir enjoint à La Cadière d'aller . l'attendre à la porte de l'hôtel. La Gadière a feint d'accepiet le rendez^vous, mais il a trouvé bon de décamper, et un instant après j'ai rencontré le pauvre diable de mari qui m'a tenu des discours ettravagants.

11 a débuté par me proposer la botte, et, comme j'ai décliné la propositioti, il m'a demandé de lui servir de témoin contre l'amant de sa femme. J^ai refusé avec

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éoergie et j'ai réussi à le calmer-, provisoirement. Il a renoncé à m'appelersur le terrain, puisqu'il vient de m'hônorer d'un demi-salut.

Maintenant, tu en sais autant que moi. Que penses-tu de cette bizarre aventure?

— Elle me surprend moins que tu ne crois.

— Il semblerait en résulter que, la nuit où Ton a tué Tusurierde Fontainebleau, le joli vicomte était en bonne fortune.

— J'avais déjà quelques raisons de penser qu'il m'avait dit la vérité, mais j'en doutais encore. Je n'en doute plus maintenant. Ce drôle n'a pas assassiné Basfroi et il est Tamant de madame Larmor.

— Ou, du moins, il l'a été autrefois... car sa dernière tentative n'a pas réussi et il m'a déclaré lui-même qu'il ne recommencerait pas.

A ton tour, cher ami, de m'apprendre ce que c'est que le ménage Larmor, et comment ces gens-là connaissent madame de Marcenac... j'ai oublié de te dire qu*avant l'entrée du vicomte, ils ne parlaient que de la comtesse. J'entendais toute leur conversation et son nom y revenait à chaque instant.

— Que disaient-ils d'elle?

•— Des choses que je n'ai pas très bien comprises. Le mari regrettait de l'avoir malmenée*. • dans quelle circonstance? c'est ce que je n'ai pas pu démêler. Il parait qu'il a voulu tuer sa femme... c'est elle qui l'a dit et il ne l'a pas nié. Peut-être madame de Marcenac aura-t-elle voulu mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce... le mari, qui ne parait pas commode, aura mal pris l'intervention. Du reste, ils sont raccommodés, car il a fait d'elle un éloge bien senti... et il se demandait ce qu'il pourrait bien faire pour lui être agréable.

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— Oui» dit entre ses dents Paul de Lizy; maintenant ils s'entendent tous comme larrons en foire.

— Il a élé aussi question d'une enfant, reprit avec embarras le colonel.

— Quoil dans une salie de restaurant!... ils ont osé...

— Ohl ils ne se gênaient pas. Us sont allés bien plus loin* Le mari proposait à la femme d'adopter cette enfant. •• c'est une fille, à ce qu'il paraît... La femme a répondu que la petite ne consentirait jamais à quitter sa mère.*.

— Et sa mère, c'est madame de Marcenac, n'estce pas?

— Ils l'ont dit... et je me demandais si je devais le le répéter.

— Tu ne m'apprends rien. Je le savais.

— Depuis quand?

— Depuis hier. Et je vais t'apprendre ce que c'est que cette comtesse qui daignait m'accorder sa main.

J'avais jnré devant toi de ne plus la revoir. Je l'accusais d'avoir un amant, et cependant je l'aimais encore... et je doutais... je me disais que ce La Gadière l'avait peut-ôtre calomniée. J'ai voulu en avoir le cœur net, et je suis parti pour Fontainebleau.

— C'est ce que je craignais, murmura Sigoulès.

— Jenemerepens pas d'y être allé, car la lumière s'est faite. Je cherchais des éclaircissements. Ceux que j'ai obtenus passent mon espérance. Madame de Marcenac a une fille... elle l'avait avant d'épouser cette brute de Marcenac... elle la fait élever depuis dix ans dans cette petite maison où La Gadière l'a vue entrer... mais ce n'est pas tout... J'ai rencontré sur la place du Château le commissaire qui m'avait interrogé àla gare... il m'a mené chez le juge d'instruction, et I& j'en ai appris de belles... on m'a montré le testament de l'usurier qui laisse toute sa

26 LE 8Ë0RBT DE BEttTHE

fortune à Berthe Plantier. .« et éventuellement à la bâtarde de Bertbe Plantier*.. de sorte qu'elle bénéficié de Tassas-^ sinat de ce Basfroi. Et il ne m'est pas démontré qu'elle ne l'a pas fait tuer, car l'alibi invoqué par ce La Gadièfe me parait prouvé. La querelle à laquelle tu viens d^assister est une preuve de plus*

Ainsi, cette femme que je voulais épouser a dans son passé une tache honteuse^ et elle a peut-Ôtre trempé dans un crime abominable.

Tu ne la défendras plus, je supposel

— Non... mais cette enfant... est-ce que tu Tas Vue?

— Elle n'est plus à Fontainebleau. Sa mère l'a ramenée à Paris le jour où on a tué Basfroi. Mais j'ai visité de fond en comble la maison qu'elle habitait. J'y ai trouvé ses jouets, ses livres et le portrait de madame de Marcenac, qui d'ailleurs y est venue pendant que j'y étais... et j'ai entendu là une conversation toutft fait édifiante.

Plus édifiante enoore que celle que tu viens d'en^ tendre, reprit Paul de Lizy. Je m'étais introduit dand la maison en escaladantla porte du jardin, etje rôdais, cherchant partout des preuves, lorsque le mari« qui déjeunait tout à l'heure à côté de toi, est entré. Il avait la clef, car cette maison lui appartient, et sa femme l'avait louée» à son insu, à madame de Marcenac, son amie de pension.

Ge mari s'appelle M* Larmor ; il est ingénieur, attaché au chemin de fer, et propriétaire d'un château qu'il habite à Boi8-le-Roi| tout près de Melun*

— Le château où il a surpris La Cadière, dit le colonel. -^ Oui, et ce Larmor a reçu une lettre anonyme où on

l'avertissait que sa femme le trompait, qu'elle avait eu une fille pendant qu'il était en Russie, et qu'elle la cachait dans cette villa du faubourg de Fontainebleau. — Alors l'enfant ne serait pas de madame de Marcenac.

— Laisse-moi achever. Sa femme qui ne croyait pa b

letrôuver là est survenue. Je m'étais caché dans un cabinet d'où je pouvais tout voir et tout entendre. Larmor Vest jeté sur elle, et alors a commencé une scène orageuse. Il lui a reproché en termes furibonds de Tavoir si odieusement trompé. Il parlait de tout tuer. La malheureuse a essayé de se disculper... je prévoyais ce qu'elle allait dire, car en arrivant, elle ne savait pas que son mari était là et elle avait commencé par appeler : Berthe.

— Le nom de la petite fille, probablement.

— Le nom de la fille et le nom de la mère. Madame de Marcenac s*appelle Berthe. Madame Larmor a déclaré queTenfant était à une de ses amies. Le mari l'a sommée de nommer cette amie et la pauvre femme a eu le cou^ rage de refuser. Sur quoi, le mari a tiré de sa poche un revolver et l'en a menacée. Je me préparais à sortir de ma cachette et à tomber sur lui, lorsque deux femmes sont arrivées. L'une était une drôlesse que j'ai vue l'autre nuit, sortir de l'hôtel de la comtesse, entre minuit et une heure, que j'ai suivie et accostée dans la rue... elle portait une lettre de la comtesse... une lettre qu'elle a jetée à la boite pour m'empècher de savoir à qui elle devait la remettre... et comme je ne la lâchais pas, elle a accepté de souper avec moi, au café Américain...

— Et là, il est survenu une querelle et elle t'a échappé. La Gadière m'a raconté cette histoire à laquelle je n'ai

rien compris.

— En effet, il était là.

— 11 a ajouté que cette personne s'était fait conduire en fiacre à la gare de Lyon et qu'elle allait probablement à Fontainebleau.

— Parbleu I c'est l'âme damnée de madame de Marcenac et l'institutrice de la bâtarde. Madame de Marcenac devait l'y rejoindre. Elles s'étaient donné rendez-vous à la villa et elles y sont arrivées ensemble. Alors le

drame s'est corsé. La comtesse a yigonreusement soutenu son amie... et comme le mari répétai ttoujours : A qui est l'enfant? elle a répondu : L'enfant est à moi.

— Diable! si elle ayone, il n'y a plus de doute possible...à moins pourtant qu'elle n'ait menti pour sauver son amie.

— C'est précisément ce que le mari a cru d'abord. Hais pour le convaincre, elle est entrée dans des détails qui m*ont enlevé ma dernière illusion. Berthe Plantier, — c'est elle qui le dit, — a été séduite à sa sortie du pensionnat par un monsieur qu'elle n'a pas nommé, mais qui devait ôtre un goujat, puisqu'elle ne pouvait ni ne voulait l'épouser... Ce sont ses propres expressions. Elle est allée accoucher en Italie, d'une fille que le père Plantier a refusé de voir et qu'on a cachée dans la villa de Fontainebleau, au su et avec la complicité du sieur Basfroi. Madame Larmor, sa camarade d'études, s'est prôtée à cet arrangement.

— Et le mari s'est contenté de ce récit ?

— Non pas. Il a mis madame de Marcenac au pied du mur. Il a demandé à voir l'enfant, et madame de Marcenac s'est engagée à le lui montrer, en présence de sa femme. C'est pour cela qu'ils sont venus à Paris, et c'est fait à l'heure qu'il est.

— Je le crois, car ce matin M. Larmor parlait de la flUedela comtesse et ne soupçonnait plus sa femme, lorsque les indiscrétions de La Cadiëre ont remis en question la vertu de madame Larmor.

— Finalement, ce jaloux enragé a exigé plus encore de madame de Marcenac. Il lui a déféré le serment, comme on dit au Palais.

— Et elle a juré ?

— Oui, mon cher. Elle a juré devant Dieu et sur son salut étemel que la vraie mère c'était elle. Note bien

qu'elle est croyante et qu'elle ne traite pas légèrement les dioses religieuses.

Que dis-tu de tout cela maintenant ? Est-ce assez clair?

Le colonel ne se pressa point de répondre, soit qu'il lui répugnât de condamner la comtesse, soit qu'il ne se trouYftt point suffisamment édifié.

— Ils sont partis {là- dessus, reprit Paul de Lizy, tous réconciliés et satisfaits les uns des autres. Berlhe, qui était venue en voiture avec l'institutrice, a ramené le couple Larmor à la gare, où ils ont pris le train de Paris. Le mari tenait à confronter sa femme avec l'enfant, et cette dernière épreuve a été favorable à l'accusée, puisque ce matin les époux déjeunaient ensemble.

Moi, je suis parti après eux, roulant dans ma tète une foule de projets que je n'ai pas encore mis à exécution. J'ai passé une nuit atroce et je me suis décidé à venir te trouver. Tu es le seul ami que je puisse consulter, non pas sur la résolution que je dois prendre.. • je suis décidé à rompre... mais sur le meilleur moyen à employer pour confondre la comtesse et la forcer à reconnaître son infamie. Je tiens à me donner cette satisfaction.

— Triste satisfaction, cher ami. A ta place, moi, je m'en priverais. Tu n'es pas encore bien guéri et tu souffriras plus que madame de Marcenac. Je chercherais à m'éclairer encore. J'aperçois dans cette affaire des contradictions et des obscurités.

D'abord il ne [m'est pas absolument démontré que la comtesse ne s'est pas sacrifiée pour madame Larmor. Un mensonge pieux n'est pas un crime, dans certains cas.

— C'est la doctrine des Jésuites.

— Elle a du bon. Qui sait si la comtesse, interrogée par loi, ne conviendrait pas qu'elle a menti pour calmer ce furieux qui menaçait de tuer sa femme?

— Il faudrait qu'elle en conviât en présenoe de M. Li^rmor.

— Ce serait la mettre à une cruelle épreuve et exposer son amie à une terrible vengeance.

Il me semble qu'il y aurait mieux à faire. Ce serait de s'en rapporter à la fille.

-« Gomment l'entends-tu 7

-^ J'entends que si tu voyais cette petite entre madame Larmor et madame de Marcenac, tu saurais bien vite laquelle de ces deux dames est la vraie mère. Les enfants ne dissimulent pas leurs sentiments. Ce serait une sorte de contrefaçon du fameux jugement de Salomon.

— J'y ai pensé. Mais l'essai a déjà été fait par le mari, je n'en doute pas. Et, il a tourné contre la comtesse.

— C'est possible. Mais il est possible aussi qu'on ait fait la leçon à la petite. Elle a neuf ans; elle est d'âge à comprendre et même à jouer un peu la comédie pour tromper M. Larmor.

Il faudrait que le mari ne fût pas là. Alors on serait sûr que les démonstrations de renfanVsont sincères.

Seulement les conditions de mon programme sont difficiles à remplir. Nous ne savons pas où on a logé la petite fille depuis qu'on Ta ramenée à Paris.

J'ai bien une indication... mais une indication très vague.

— Ah I dit Paul de Lizy, étonné. Et laquelle?

— Mon cher, répondit le colonel, je ne comptais pas te parler d'une rencontre que j'ai faite, hier. C'eût été jeter de l'huile sur le feu et tu étais déjà bien assez enflammé. Mais au point où nous en sommes tous les deux, mon devoir est de ne rien te cacher.

Apprends donc qu'avant d'aller chez toi, j'ai été faire ma promenade quotidienne au Bois de Boulogne sur un

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cheval que je loue au TttteFsall... un earcan qui m'a emhaUéy moi, Jacques Sigoulës, et que je ne monterai plus, je te prie de le croire.

Le hasard — à Paris, la vie en est pavée de htsards *le hasard a fait que j'ai croisé madame de Marcenac qui roulait dans un simple fiacre, à dix heures du matin, dans une des allées les moins fréquentées du Bois. Je l'ai sui* vie de loin. Elle est descendue de voiture et elle s'est enfoncée dans un taillis. J'ai mis pied à terre, j'ai attaché mon cheval à un arbre, et... j'en rougis un peu, mais c'était dans ton intérêt... je l'ai espionnée.

— Ta as bien fait. Qu*as4u vu?

— Pas grand'chose. J'ai vu une petite fille escortée d'une vieille bonne, sur une pelouse parsemée d'arbres verts. Elles ont disparu derrière un massif et elles y sont restées un bon quart d'heure, après quoi elles se sont éloignées sans que j'aie pu savoir ce qu'elles venaient faire là.

Mais, un instant après, comme je m'en allais, traînant mon cheval par la figure, je me suis trouvé bec à bec avec la comtesse.

— Qui venait d'embrasser sa fille, parbleu I La petite avait quitté Fontainebleau la veille.

— - J'avoue que cette idée m'a passé par la tète. J'ai abordé carrément madame de Marcenac, qui ne m'a pas paru charmée de me voir, et nous avons eu ensemble une longue conversation.

— Quet'a-t-elledit?

— Elle a commencé par me reprocher d'avoir été indiscret. Je me suis excusé comme j'ai pu, maisjeluiai confessé que je ne t'avais pas caché qu'elle avait voyagé avec moi la semaine dernière. Elle a voulu savoir comment tu avais pris cette confidence, et quand elle a su que tu étais furieux, elle a pleuré... et de vraies larmes.

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je tç le jure. Alors, j'ai essayé de lui faire entendre que votre brouille était le résultat d*un malentendu qu'il ne tenait qu'à elle de faire cesser en ^expliquant pourquoi elle fréquentait une villa isolée, au bord de la forôt de Fontainebleau.

, — Et elle fa répondu?...

— Qu'elle ne pouvait pas, qu'il s'agissait d'un secret qu'elle avait promis de garder pour ne pas compromettre une de ses amies.

— C'est exactement ce que la femme Larmor disait hier à son mari.

— Elle a ajouté que si tu l'avais épousée, elle Saurait confié ce secret, plus tard... dans quelques mois ou dans quelques années.

— C'est-à-dire lorsqu'elle croirait me tenir et me dominer assez pour me forcer à accepter la honte de son passé. C'est le comble de l'impudence.

— Attends I dit le colonel. Elle a ajouté : « Je parlerai, après que se sera produit un événement dont je ne puis pas fixer l'échéance. Jusque-là, je dois me taire. C'est, pour une femme que j'aime, une question de vie ou de mort. »

Je te répète littéralement ce qu'elle a dit, parce que maintenant que je connais ton aventure à la villa d^ Fontainebleau, je crois qu'elle disait la vérité.

L'amie dont la vie est en jeu, c'est madame Larmor, qui possède un mari prompt à jouer du revolver. L'événement dont la date est incertaine, c'est la mort de ce mari.

— Allons donc ! s'écria Paul de Lizy ; ce Larmor vivra cent ans. Et ces deux femmes mentent à quimieuxmieux.

— Il est pourtant certain que Tune des deux ne ment pas.

Mais je n'ai pas fini de te raconter mon entretien avec

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la comtesse. Il faut que ta saches qu^elIe ignorait complètement, hier matin, que M. Basfroi eût ét6 assassinée C'est moi qui le lui ai appris et cette nouvelle l'a bouleversée .

— Bah! elle jouait la comédie.

— J'arflrme le contraire. On ne joue pas la pâleur et elle est devenue blanche comme un linge, quand je lui ai annoncé la mort tragique de l'ancien associé de son père. Elle a eu beaucoup de peine à se remettre. Cependant, elle m'a demandé des détails, et je lui ai dit qu'on soupçonnait un des débiteurs de l'usurier de l'avoir tué pour le voler.

Je ne connaissais pas encore l'histoire du testament, que M. de La Cadière a mise en avant, lorsque je l'ai rencontré, après avoir quitté madame de Marcenac.

— Gomment 1 celui-là aussi, tu l'as rencontré !

— Oui, mon cher. Toujours les hasards de Paris. Il m'a même rendu le ser?ice d'arrêter mon cheval qui s'était emporté et je n'ai pu refuser de cheminer quelque temps botte à botte avec lui.

Ce monsieur prétend que Basfroi lui a montré le testament qui institue la comtesse légataire universelle...

— Le juge aussi me l'a montré, à moi.

— Et La Cadière ne s'est pas gêné pour me faire remarquer que la comtesse avait intérêt à se débarrasser de l'usurier.

Elle, de son côté, n'a pas manqué de me dire que La Cadière devait de l'argent à Basfroi.

— Comment ! elle connaît cet homme !... et elle l'avoue !

— Parfaitement. Et même il lui est échappé une exclamation que je tiens à te rapporter.

Lorsque je lui ai appris que c'était La Cadière qui l'avait dénoncée à toi, elle s'est écriée : « Lui !... encore lui ! » Je me suis permis de la prier de m'expliquer ses paroles et

elle n'a fait aucune difficulté de me répondre qn^elle Ta TU samedi dernier dans le cabinet de Basfroi, elque, de plus, cet homme a connu autrefois le comte de Marcenac.

— Il ne lui manquait plus que d*ayouer que La Cadière a été son amant et qu'il est le père de sa fille!

— Je croirais plus volontiers qu*il a été Tamant de madame Larmor. N'oublions pas qu'il a été surpris par M. Larmor, dans son château.

— C'est-à-dire qu*un garde l'a vu cherchant & s'y introduire et lui a tiré un coup de fusil, sans l'atteindre... malheureusement. Le fait a son importance, en ce sena qu'il établit à peu près que La Cadière n'était pas à Fontainebleau cette nuit-là. Et encore, un bon marcheur peut franchir en moins de deux heures la distance qui sépare Fontainebleau de Bois-le-Roi. Mais, dans tous les cas, le fait ne prouve nullement que la châtelaine soit, ou ait été, la maltresse de La Cadière.

— Mon cher, laissons là, si tu veux bien, les hypothèses. Je viens de t'exposer le pour et le contre, ainsi que doit le faire un rapporteur consciencieux. C'est à toi de décider comment il convient de procéder. Tu voulais me consulter, mais je te renvoie la balle.

Cependant, je m'aperçois que j'ai négligé de compléter mon récit. En rentrant à Paris, après avoir quitté M. de La Cadière, j'ai retrouvé — encore par le plus grand des hasards — la petite fille et sa bonne, dans la boutique d'un pâtissier de l'avenue de Wagram.

— Alors, tu as vu l'enfant?...

— Mieux que cela. Je lui ai parlé. Elle est très gentille et très intelligente. J'ai constaté du reste qu'elle ne ressemblait pas du tout à madame de Marcenac, qui est blonde et fraîche. Cette petite a les cheveux noirs et un teint de créole.

— Les ressemblances ne signifient rien.

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LB BliCHBT DE ÔERTHB

— J*avou6, d'ailleurs, qu'elle n'a pas non plus les trails àe madame Larmor. La bonne qui l'accompagnait est une vieille paysanne que la petite appelle : Jeannette*

— Oui... Jeanne Barbin, une ancienne servante du père Plantier. C'est elle qui a signé le bail de la villa, pour que madame de Marcenac ne parût pas dana cette affaire.

— L'enfant a parlé de sa tante Gabrielle et de sa cousine Marthe*

— Très bien. Marthe Morgan, c'est Tinstitutrioei et le prénom de madame Larmor est Gabrielle. On a dressé la petite à l'appeler ma tante, quoiqu'elles n'aient pas le moindre lien de parenté. Est-ce assez clair?

— Pas si clair que ga. Je m'y perds. L'enfant se nomme Berthe, comme madame de MarcenaCi mais elle peut n'être que sa filleule. D'autre part, elle m'a dit que sa mère était veuve et cela ne prouve rien, car madame Larmor, si la fille est à elle, a dû se faire passer pour veuve. J'ai appris aussi, en écoutant le bavardage delà fillette, qu'elle n'habitait Paris que depuis deux jours et que sa tante et sa cousine n'y étaient pas encore, mais qu'elles y viendraient bientôt ; enfin qu'elle venait d'embrasser sa maman qui n'avait pas voulu passer la journée avec elle.

— Et tu doutes encore, après ce dernier trait !

— Je reconnais que toutes les apparences sont contre la comtesse. Mais je suis comme saint Thomas et je ne me rendrai qu'à Tévidence. Il me faut l'épreuve décisive... quand j'aurai vu la mère et la fille ensemble, je serai fixé. Mais du diable si je sais comment m'y prendre. La petite et sâ bonne, en sortant de chez le pâtissier, sont Aïontées dans un fiacre quia filé vers le boulevard de Courceiles.

— Ooi, reH Montmartre.

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3Ô . L^ SECRET DE BERTHC

— Pourquoi vers Montmartre, plutôt que vers Batignolles ou vers la Yillette? Le boulevard extérieur passe devant tous ces quartiers4à.

— Parce que l'institutrice que j'ai suivie l'autre nuit allait porter la lettre de la comtesse rueNorvins, à Montmartre. Elle l'a nié, mais je l'ai entendue demander son chemin à un sergent de ville. Cette lettre devait être adressée à Jeanne Barbin... probablement pour lui dire d'amener l'enfant au bois de Boulogne. La mère n'osait pas encore aller lavoir dans son nouveau domicile. Elle ose maintenant, puisqu'elle y est allée hier avec les époux Larmor. Nous avons donc quelque chance de l'y trouver aujourd'hui. Elle ignore que je sais tout, et elle croit que je boude, jusqu'au jour prochain où je reviendrai tomber à ses pieds. En attendant, comme elle suppose que je reste enfermé chez moi pour y broyer du noir, elle ne prend plus de précautions contre l'éventualité d'une rencontre, et elle s'en donne à coeur joie de choyer sa fille. Je parierais qu'elle ne la quitte pas.

— Mais nous y sommes à Montmartre. C'est ici la place Pigalle, où les communards ont commencé leurs atrocités. Je la reconnais pour y être venu çn pèlerinage, quand Paris a été délivré. Voici l'endroit où un officier de mes amis est tombé, l&chement assassiné par ces gredins-là.

Alors, nous allons essayer de surprendre madame de Marcenac?

— Oui. C'était un projet arrêté dans mon esprit, et tu me seras très utile, car tu as vu l'enfant, et tu la reconnaîtras.

— Parfaitement; mais je ne me charge pas de trouver , la maison. Sais-tu où elle est, toi?

— Je sais qu'elle est rue Norvins et que la rue Norvins

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est au sommet de la butte. Nous lAcherons de nous renseigner.

— En voiture ?... ce n'est pas commode... et les chemins qui aboutissent là-haut le sont encore moins.

— Aussi, allons-nous descendre. Tu vois bien que mon cocher s*arrôte. Je lui ai donné mes ordres en partant.

En effet, le coupé se rangea contre le trottoir, à la place môme où Paul de Lizy avait causé si longtemps a?ec Marthe Morgan.

Le colonel s'empressa d'en sortir et dit à son ami :

— Je te préviens que je ne suis pas fort sur la topographie de la butte.

— Ni moi non plus, répondit Paul. Mais c'est tout près de l'église. 11 ne s'agit que de grimper tout droit.

— Alors, enfilons cette ruelle. Nous allons voir où elle nous mènera.

Elle les mena au pied d'un escalier qu'ils franchirent et ils débouchèrent devant la mairie de Montmartre.

Là, ils s'informèrent, et on leur indiqua un chemin très raide qui serpentait le long de la colline etsur lequel s'embranchait la rue Norvins.

Us n'en pouvaient pas demander davantage, car les passants auxquels ils se seraient adressés ne connaissaient certainement pas Jeanne Barbin, établie à Montmartre depuis deux jours.

Il était plus sage d'interroger les boutiquiers, et Sigoulès fut d'avis d'exécuter militairement cette première reconnaissance, c'est-à-dire de commencer par explorer les abords de la place.

En conséquence, au lieu de suivre jusqu'au bout de la rue de Ravignan, il prit à droite par la rue Gabrielle, un nom qui lui parut de circonstance.

Là, il avisa un sergent de ville qui lui apprit que les propriétés du c6té gauche de cette rue s'étendaient pres- II. 3

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que toutes jusqu'à la rue Norvins, située beaucoup plus haut.

Dans ces parages, la petite du terrain est telle que le cinquièttie étage d'une maison se trouve quelquefois au diveau du rez-de-chaussée de la rue supérieure.

Et presque toutes ces maisons ont deux entrées et un jardin en plan incliné, quelquefois avec des terrasses étagées les unes au-dessus des autres ; ai bien que c'est à ne pas s*y reconnaître.

— Si je nômetrompe, dit le colotiel, celte rue Gabrielle longe un des côtés du carré où doit se trouver Thabilation que nous cherchons. Parcourons-la, en ouvrant Fœil & notre gauche. Pour un observateur, chaque maison a une physiotioalie particulière et je me fais fort de reconnaître celle où on a caché la petite fille.

Évidemment, madame de Marcenac ne Ta pas logée dans un immeuble occupé par d'autres locataires. Elle a dû tenir à l'isolement et à l'espace. Il ikut de l'air à Cette enfant accouttimée à vivre à la campagne.

Paul approuva du geste ce raisonnement, et quand ils eurent fait une centaine de pas dans la rue, Sigoulès s'arrêta court en s'écriant :

— En voici une qui réunit toutes les conditions voulues pour abriter un mystère.

— Laquelle? demanda Paul de Lizy. Je vois bieh un jardin, mais je ne vois pas de maison.

-« Ni moi non plus, dit le colonel, mais je suis certain qu'il y en a une. Dans l'intérieur de Paris, il n'existe pas de jardin sans maison.

Reculons un peu et nous découvrirons rhabitatioti.

Ils allèrent s'adosser à un mur de l'autre côté de la rue, et de là ils purent examiner l'ensemble de cette singalière propriété.

Un jardin en pente, mais pas en pente douce, descen-

LB SBORBT DB BERTHB 39

dait jasqa*àla me Gabriell6 où se tenaient les deux observateurs.

Il était séparé de la rue par un mur très bas, au milieu duquel il y avait une grille en bois, à moitié pourrie.

On Taurait enfoncée d'un coup d'épaule et un gamin n'aurait pas eu de peine à franchir la clôture en pierres.

Ce jardin, fort mal entretenu, était planté de vieux arbres et hérissé de broussailles ; il ressemblait vaguement à une forêt vierge.

On n'y voyait ni plates-bandes, ni parterres, ni fleurs : à peine quelques allées où l'herbe avait poussé.

Il était dominé par une terrasse en ruines, et à un des bouts de cette terrasse, s'élevait un pavillon aussi bizarre que le reste.

Il avait quatre étages, avec une seule fenêtre à chaque étage, il était surmonté par une espèce de cage en verre qui avait dû servir d'atelier à un photographe.

Bâti en briques rouges qui commençaient à se désagréger, il avait l'air d'une quille placée sur un talus.

On aurait pu y installer un phare qui aurait éclairé tout Paris.

Il avait deux entrées, une au rez-de-chaussée par le jardin, et une au premier par la terrasse.

A l'autre bout de cette terrasse, une porte en bois plein, encastrée dans un mur, et dans le jardin, à mi-hauteur et à droite, une autre porte, à claire-voie, celle-là, comme celle qui s'ouvrait sur la rue Oabrielle, et pas en meilleur

eut.

-^ Tu es fou, dit Paul. Cette masure est inhabitée.

Je crois qu'elle Ta été longtemps, dit Sigoulès, mais

elle ne Test plus. Les fenêtres ont des rideaux, et Je vois du linge étendu sur le gazon.

Dans tous les cas, ce n'est pas madame de Marcenac

qui Ta louée pour y cacher sa fille. On entrerait là

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comme on entre dans un monlio, et les voisins votent tout ce qui s'y passe. Elle a dû choisir une propriété mieux abritée et mieux protégée.

— Bah I on prend ce qu*on trouve quand on est pressé. Et d'ailleurs, que lui importent les voisins? Ce quartier est habité par des gens qui ne la connaissent pas et ceux qui la connaissent n'y vieonent jamais. La maisonnette est bien assez grande pour loger une fillette et sa bonne. Il y a môme de la place pour l'institutrice. Le jardin n'est ni beau ni fleuri, mais on le cultivera et il est assez grand pour qu'un enfant y puisse jouer et courir tout à son aise. Il est très mal clos, j'en conviens, mais la petite qui a neuf ans n'a pas besoin d'être défendue contre les entreprises des voleurs ni des amoureux.

— Mais la rue Norvins, où est-elle ? La messagère de la comtesse allait rue Norvins, et nous n'y sommes pas.

— La rue Norvins doit être au-dessus. Je parierais que la porte de la terrasse y donne. Et c'est à celle-là que sonnent les visiteurs.

Du reste, rien ne nous empêche de nous renseigner. J'aperçois une brave femme à laquelle je vais m'adresser.

Cette femme, une vieille, se tenait sur le seuil d'une petite boutique d'épicerie, une de ces boutiques à devanture vitrée, comme on en voit en province ou dans la banlieue.

Le colonel n'eut que quelques pas à faire pour l'aborder, et comme, à Toccasion, il ne manquait pas de diplomatie, il se garda bien de lui demander tout d'abord ce qu'il voulait savoir.

— Voilà un drôle de jardin, commença-t-il en riant, et on doit avoir une rude vue du haut de cette baraque rouge.

— On voit Paris comme si on était en ballon, dit la

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LE SECRBT DE BERTHB 41

femme. Pendant le si^ge, on y avait mis des officiers pour sarveiller les Prussiens.

— Ça me conTiendrait très bien. Je suis peintre et je cherche un atelier.

— Fallait venir plus tôt. 11 y avait dix ans que personne n*y demeurait, parce que le propriétaire ne veut pas faire de réparations. Mais faut croire qu'elle est louée, car depuis trois jours il y a du monde.

— Un photographe peut-être I

— Je ne crois pas. Je n*ai encore vu que des femmes... Ah I si, pourtant, hier, il est venu un monsieur... môme qu'il s'est promené dans le jardin avec trois dames... et ça m'a l'air de gens cossus. S'ils se fournissaient chez nous, ça ne me ferait pas de peine, vu que les affaires ne vont pas fort ici. Mais ils iront chez l'épicier de la rue Norvins.

— Justement, je la cherche, la rue Norvins.

^ C'est là-baut. Votre plus court pour y aller, c'est de monter l'escalier que vous voyez là, à droite. Il est raide par exemple, mais il aboutit à une petite place qu'on appelle la place du Tertre. Quand vous y serez, vous verrez à votre gauche le commencement de la rue Norvins, qui s*en va très loin du côté du Moulin de la Galette.

— AlorSi la vraie entrée du jardin, c'est par la rue Norvins?

— Non, la porte donne sur la place du Tertre. Mais c'est tout comme. Vous n'êtes donc pas de Montmartre ?

— Ma foi, non. Je demeure à l'autre bout de Paris et je ne connais personne sur la butte; mais le quartier me platt et j'ai envie de m'y établir. C'est dommage que la maison rouge soit occupée. Je m'en serais arrangé et je vous aurais donné ma pratique.

— Ça ne serait pas de refus. Et si vous voulez l'acheter,

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je crois bien qu'elle n'est pas vendue. Elle ne vous coûterait pas cher, car le propriétaire ne demande qu'à s'en défaire. Seulement, il faudrait la prendre telle qu'elle est, parce que c'est un vieux ladre qui n'y dépensera pas un sou, je vous le dis d'avance.

— Ça m'est égal. Où le trouve-t-on ?

— Je ne pourrais pas vous donner son adresse exacte, mais je sais que c'est un gros bijoutier du Palais-Royal. Du reste, les nouveaux locataires doivent le connaître. Us vous renseigneront mieux que moi. Vous n'avez qu'à leur demander,

— Volontiers... s'ils y sont.

— Hier, j'ai vu le bourgeois, sa dame et leur société faire les cent pas dans l'allée qui est au pied de la terrasse. Aujourd'hui, je n'ai vu personne qu'une servante habillée à la mode de la campagne... et une petite fille qui jouait au cerceau sur la terrasse. Mais ça n'y fait rien. Montez rescalier] jusqu'à la place du Tertre, et sonnez à la porte que vous trouverez là... sonnez fort, parce que la maison est loin. La servante viendra vous ouvrir... elle vous dira si ses maîtres y sont et, s'ils n*y sont pas, à quelle heure on peut leur parler.

Ou encore, si ça vous embête de grimper soixante marches, je me chargerai de la commission.

Cette proposition ne souriait point au colonel, on le croira facilement, et il s'empressa de répondre :

— Merci, ma brave dame, je ne veux pas que vous preniez cette peine. Nous flânons, mon ami et moi, et aou« avons 4u temps de reste. L'escalier nous dégourdira les jambes, et ça ne m'empêchera pas de vous acheter du 6ucre et de la bougie, si je deviens votre voisin.

— Gomme vous voudrez, monsieur, et à votre service, dit la vieille.

Sigoulès prit le bras de Paul, qui n'avait pas desserré

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les dents pendant la durée de ce colloque, mais qui Tavait écouté avec un vif intérêt et un étonnement non moins vif,

— Eh bien, s'écria l3 colopel, dès qu'ils furent assez loin pouf* que Tépicière ne pût pas les entendre, que distu maintenant de mon coup d'œil ? J^vais deviné. La petite est installée ici depuis deux ou trois jours avec sa vieille bonne. M. Larmor est venu la voir hier, et ila amené avec lui madame Larmor, madame de Marcenac et Tinstitutrice... la marchande-de poivre a dit qu'il y avait trois dames.

— Oai, répliqua Paul, et comme ils étaient tous en parfait accord, puisqu'ils se promenaient ensemble, il est bien clair que la comtesse est la mère de l'enfant* L'épreuve est faite et je ne sais pas ce q^enpu^ allons chercher là-haut. Tu ne vas pas, je suppose, essayer de bavarder avec la servante ?

— Ce serait tout à fait inutile. Elle se défierait de moi, car elle m'a vu, hier, parler à la petite fille, chez le pâtissier de l'avenue de Wagram. Elle lui a môme défendu de causer avec moi.

— Eh bien! alors?

— Mon cher, dans une expédition comffïe celle-ci, il faut procéder avec méthode et laisser quelque phose au hasard. Commençons par faire le tour de la propriété, afin de nous rendre compte des facilités d'intrQ^uction qu'elle présente de tel ou tel côté. Nous pourrons peut-ôtre sans y entrer, voir si madame de Marcenac y est. El)e peut aussi y arriver pendant notre tournée d'inspection. Nous agirons selon les circonstances. Les plans de bataille ne s'exécutent jamais tel^ qu'on les a conçus.

— Avoue donc que tu ne sais comment t'y prendre I Et je n'en sais pas^^lus que toi. Il ne dépen4 pas de nous que la confrontation ait lieu sous nos yeux. Si madame

de Marcenac vient, ce dont je doute, madame Larmor ne viendra certainement pas. Et quand elles viendraient toutes les deux, elles ne pousseront pas la complaisance jusqu'à nous donner le spectacle de leur première rencontre avec l'enfant. Et il ne faut pas songer à nous cacher pour les épier. Nous ne sommes pas ici dans la villa de Fontainebleau.

— D'accord I mais je compte sur l'imprévu. Que risquons-nous ? D'être surpris par l'une des personnes intéressées au procès que nous allons juger. Eh I bien... madame Larmor ne te connaît pas et tu as déjà à peu près brûlé tes vaisseaux avec la comtesse. Quand tu serais forcé d'en venir à une explication décisive, où serait le mal ?

— Tu as raison, dit Paul après un silence, je veux en finir. Autant vaut donc en finir tout de suite.

— Alors, montons ce calvaire, répliqua le colonel en lui montrant l'escalier au pied duquel ils étaient arrivés.

Ils commencèrent l'ascension, qui fut pénible, et, au deuxième palier, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine.

Ils avaient à leur gauche la porte à claire-voie, et ils se trouvaient beaucoup mieux placés qu'en bas pour voir ce qui se passait dans le jardin, car la forêt vierge cessait justement à cette hauteur, et aucun obstacle ne leur cachait le terrain.

Une allée dont le tracé disparaissait sous les plantes parasites aboutissait à la porte en partant du mur opposé.

Quand les habitants de cette maison délabrée se promenaient, ils ne pouvaient se promener que là, ou bien sur la terrasse.

Tout à coup, Sigoulès poussa le coude à Paul de Lizy, et lui dit tout bas :

— Attention I voici la petite fille.

La fillette descendait évidemment de la maison, enlon-

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LE SBCRET DE BERTHB 45

géant le mur opposé, et les deux amis l'aperçurent an moment où elle mettait le pied dans l'allée transversale qui allait de ce mur à la porte à claire-voie, derrière laquelle ils s'étaient arrêtés pour regarder le jardin.

Elle venait droit à eux, mais elle ne les voyait pas, parce qu'elle tenait à la main un livre qu'elle lisait attentivement.

Elle marchait à pas lents et elle s'arrôlait souvent, mais sa lecture devait l'intéresser beaucoup, car elle ne levait pas les yeux.

— Nous sommes mal tombés, dit tout bas le colonel. La petite me connaît. Si elle m'aperçoit, elle va raconter à sa bonne que le monsieur qui mangeait une brioche chez le pâtissier rôde autour de l'habitation et nous ne surprendrons rien du tout.

Grimpons là-haut et attendons une meilleure occasion.

— Non. J'aime autant rester ici, murmura Paul. Celte place en vaut une autre, et il en arrivera ce qu'il pourra.

— Gomme tu voudras, mon cher. C'est toi qui commandes et je ne suis venu que pour t'aider.

Ils restèrent et ils se turent de peur d'attirer l'attention de l'enfant.

Paul la dévorait des yeux et plus elle s'avançait, mieux il constatait qu'elle ne ressemblait pas du tout à madame de Marcenac.

Les traits n'étaient pas les mêmes, et elle avait un petit air grave qui contrastait avec la physionomie de la comtesse.

On eût dit qu'elle se rendait compte de sa situation fausse.

Le colonel avait eu cette impression dans la boutique du marchand de g&teaux, et Paul de Lizy, qui la partageait, renaissait presque à l'espérance.

Cette frêle créature ne lui inspirait que de la sympa-

ihie ; il s'étonnait de ne pas la maudire et ces sentiioeuts qu'il De s'attendait guère à éprouver lui paraissaient d'un heureux augure.

— Pauvre petite I pensait-il. Elle n'a rien à se reprocher, elle. Ce n'est pas sa faute si elle n'a pas de oom. Elle n'a pas demandé ^nattre. La mère qui l'a reniée est seule coupable. Et si cette mère était madame Larmor^ le mari ferait bien de tuer sa femme.

Mais ce si n'est pas madame liarmor, Berthe Plantter est un monstre. Si elle avait eu du cœur, elle aurait imposé sa fllle au gentilhomme ruiné qui Ta épousée pour sa fortune. Le comte de Marcenac était sans scrupules. Il aurait reconnu l'enfant pour avoir la dot. C'eût été plus courageux et moins criminel que de tromper tout le monde eld'exposer udo amie de pension à la vengeance d'un furieux.

Sigoulès, lui, se disait :

— J'ai bien peur que l'épreuve ne soit pas favorable à la comtesse. Mais le vin est tiré, il faut le boire. L'incertitude est le pire de tous les maux et ce brave Paul n'y peut pas rester. Tant pis pour la dame, si elle a fait ses farces autrefois I Elle n'a pas le droit de se moquer d'un honnête homme. Et, au surplus, si Paul la plante là, elle trouvera bien un épouseur moins difficile.

Cependant, la jeune liseuse se rapprochait toujours. Elle n'était plus qu'à quelques pas de la porte et, pour peu qu'elle continuât à s'absorber dans sa lecture, elle allait se heurter aux barreaux.

Mais chacun sait qu'on n'a pas besoin de ses yeux pour s'apercevoir que quelqu'un vous observe. On est averti par une sorte de courant magnétique qui s'établit entre la personne qu'on regarde et celle qui la regarde.

La petite s'arrêta court, leva la tête et fit un instant mine de se sauver. Mais elle reconnut aussitôt le colo-

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Del, et au Jieu de fuir, elle courut à lui, le sourire aux lèvres.

— Bonjour, monsieur, lui dit-elle de sa vo^ 4oiic^ et flfttée.

£t comme le coloo^l cbiercbaii une réponse :

— Est-ce que vous ne me recomuismi pas ? Moî, je vous reconnais très bien. C'est vous qui m'avez demandé hier si j*étais gourmande.

— J'ai eu bien tort, mademoiselle, répliqua en riant Sigoulès. Vous vous êtes contentée 4'ttne meringue aux confitures. Et je vois maintenant que vous êtes stu* dieuse, car vous lisez an lieu de jouer dans le jardin.

— Oh I ce n'est pas toujours comme ça. Le livre que je tiens m'amuse beaucoup, et je veux le finir. C'est Robinson Crusoë. Maman me Ta donné quand elle-est venue me chercher à Fontainebleau, et depuis que nous sommes ici, je ne le quitte pas. 11 me semble que je suis dans une île déserte et que je vais rencontrer Vendredi.

— Le fait est que vous habitez un Ueu sauvage. Est-ce que vous vous y plaisez ?

— Pas beaucoup. Je regrette la forêt. Mais je m'y habituerai. D'abord, j'ai déjà eu de la distraction. Ma tante Gabrielle et ma cousine Marthe sont venues me voir hier. Marthe va demeurer avec nous et je verrai maman tous les jours. Je Tatteuds aujourd'hui.

— £t... en ce moment, vous êtes seule ?

— Oui. Marthe a couché cette nuit chez mçiman et Jeannette est allée au marché.

— C'est très bien, mademoiselle. Mais ^ites^moi... est-ce que votre maman vous a grondée hier quand elle a su que vous étiez entrée chez un pâtissier ?

— Non, monsieur. D'abord, maman ne me gronde jamais, c'est ma tante Gabrielle qui me gronde, quan^

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j'ai fait de la peine à Jeannette... mais je la vois si rarement I... et ça ne m'empêche pas de l'aimer.

Seulement, maman m'a demandé comment était le monsieur qui m'avait parlé dans la boutique. Je lui ai fait votre portrait et alors elle m'a dit qu'elle aurait bien voulu être là pour vous voir.

Mais, j'y pense.. • voulez-vous entrer?... elle va venir.

Le colonel regarda Paul de lizy, qui écoutait ce dialogue avec une émotion mal déguisée, et Paul lui 6t un signe que Sigoulès prit pour un signe d'encouragement, car il répondit :

— Je serais très heureux de saluer madame votre mère, mais je n'ai pas l'honneur de la connaître. Je ne sais même pas son nom.

— Haman s'appelle Berthe... comme moi.

Paul prévoyait la réponse, et elle le décida à profiter do l'occasion qui se présentait pour en finir avec la comtesso.

— Elle pourrait trouver mauvais que je me permisse de visiter son jardin sans sa permission, reprit le colonel.

— Pas du tout... puisqu'elle désire vous voir. Et, vous savez... elle a confiance en moi. J'ai les clefs de cette porte et de celle d'en bas. Maman les a aussi, et elle en* trera par la rue Gabrielle. Mais je puis vous ouvrir.

Et la fillette le fit comme elle le disait.

— Mon ami peut-il entrer aussi ? demanda Sigoulès, en désignant Paul qui s'était tenu jusque-là sur le second plan.

— Certainement, monsieur, répondit la petite du ton sérieux d'une maîtresse de maison qui fait les honneurs de chez elle.

On devinait sans peine qu'elle était ravie de jouer à I9 dame.

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Us entrèrent et elle oublia de refermer la porlc.

— Gomme on se rencontre I 8*écria hypocritement le colonel. Nous avions fait la partie de monter sur la butte pour admirer la belle vue qu'on a de là-haut, et la première personne que j'y rencontre, c'est une charmante petite demoiselle que j'avais vue hier, bien loin d'ici.

— C'est bien moins extraordinaire que l'histoire de Robinson. Mais vous devez trouver que ce n'est pas très joli ici. Il n'y a pas une fleur dans le jardin. Ah I si vous aviez vu celui que nous avions à Fontainebleau I Mais nous allons prendre un jardinier... maman me Ta promis. Et je l'aiderai. Nous aurons des roses... aimez-vous les roses ?

— Beaucoup, mademoiselle. Et je suis sûr que votre maman les aime aussi. Est-ce qu'elle demeurait avec vous à la campagne?

— Non, malheureusement. Mais elle venait toutes les semaines.

— Et vous avez toujours habité Fontainebleau ?

— Toujours. On m'a dit pourtant que je n'y ét«ais pas née. Mais je ne me souviens pas d'avoir vu un autre pays.

— Oui, pensait avec amertume Paul de Lizy qui se rappelait la scène à laquelle il avait assisté dans la chambre de la villa des Sorbiers ; elle est née en Italie et on l'a mise en nourrice à Vendôme.

— Je ne m'ennuyais pas à Fontainebleau, reprit la petite. Mais à Paris, on ne doit pas s'ennuyer non plus. On voit du monde, et là-bas, il ne passait jamais personne dans le petit chemin où était notre maison. Il venait bien chez nous un vieux monsieur qui me donnait chaque fois des pièces blanches pour m'acheter des joujoux, mais il me demandait toujours de lui montrer ce qui me restait d'argent, et il me grondait souvent parce que j'avais trop

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dépensé. Maman disait que c'était un de ses amis, mais je ne l'aimais pas beaucoup.

-p- Très bien, se dit Paul. Ce ladre était Basfroi, l^uaurier qui a légué k madame de Marcenac sa fortuae niai acquise. Les bourgeois d^ T/omnibus ne se trompaient pas. Ce yieuz coquin étail assidu à la yilla qui abritait la bâtarde de Berthe Plantier. £t il a pensé à elle en faisant son testament. Tout cela est ignoble.

Ils causaient ainsi en arpentant l'allée, et le colonel s'éfertuait à entretenir cette conversation enfantine, qu*il voulait prolonger jusqu'à Tarrifée de madame de Marcenac.

Ge qu'il craignait, c'était que la vieille bonne apparût la première. Elle aurait tout fait manquer, car elle n'entendait pas raillerie sur le chapitre de la surveillance et elle ne se serait pas gôoée pour mettre k la porte les deux visiteurs que la petite Berthe avait eu l'étourderie d'introduire dans la place.

Quant à Paul de Lizy, il était dans un état d'irritation sourde qui lui 6tait la faculté de raisonner juste. U voulait se venger de ce qu'il appelait la trahison de madame de Marcenac, et il ne savait plus du tout comment il se vengerait.

Il se laissait conduire par les événements et il s'en ra{»« portait au colonel pour lui ménager réclatante rupture qu'il cherchait.

— C'est peut-être le vieux monsieur qui est venu voua voir hier ? reprit le colonel, à seule fin de ne pas laisser tomber la causerie.

— Je vous ai donc dit qu'il était venu un monsieur? murmura la petite.

Elle n'en avait pas soufflé mot. C'était l'épicière qui ei^

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avait parlé ei Sigoulès faisait un pas de clerc. Mais TenfaDt continua :

— Celui qui est venu ici n'est pas le môme qi^e celui de Fontainebleau. Il est beaucoup plus jeune et il o'apas Tair aimable. Tante Gabrielle n'osait pas le regarder. On aurait cru qu'elle en avait peur.

— C'était son mari, peut-ôtre?

— Non . Elle n*a pas de mari.

Mais comment se trouve-t-elle être votre tante ?

— Je ne sais pas, répondit la fillette tout étoanée. Évidenament, elle n*avait pas 1 a moindre idée des liens

de parenté.

C'est la sœur de votre maman, peut-ôtre?

Ob I pour ça, je suis sûre que non. Et tout ce que

je peux vous dire, c'est que je Tai toujours appelée ma tante.

Lie colonel allait insister, mais la petite tourna vivement la tète et s'écria :

Maman ! voilà maman !

A ce cri, Paul et le colonel se retournèrent en môme temps vers la porte par laquelle ils étaient entrés et ne Tirent absolument personne.

Ils oubliaient que l'on pouvait entrer aussi par la rue Gabrielle, c'est-à-dire par en bas, et ils ne regardaient pas de ce côté-là.

La petite fille, qui connaissait parfaitement les chemins, et qui avait d'excellents yeux, venait d'apercevoir sa mère à travers les arbres, encore dépourvus de feuilles, car à Paris il n'y a guère à verdir, en mar$, que les marronniers des Tuileries.

Cette mère montait par un sentier qui serpentait au milieu des ronces, derrière un fouillis d'arbustes, et on ne voyait d'elle que son chapeau ; encore ne le voyait-on que par intervalles.

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Cela suffisait à l'enfant pour la reconnaître, mais les deux amis qui avaient exécuté simultanément un quart de conversion, comme disent les caporaux en commandant l'exercice, n'étaient pas encore fixés.

Allaient-ils voir déboucher la comtesse, ou bien une autre femme? Us pouvaient à la rigueur se flatter que madame de Marcenac était en ce moment fort loin de la butte Montmartre.

Leurs illusions, si tant est qu'ils en eussent, furent do courte durée.

La petite allait se lancer pour épargner à sa maman la moitié du chemin, lorsqu'une voix, qu'ils reconnurent tous les deux, lui cria :

— Berthel je te défends de courir. Ce chemin est très glissant et tu pourrais tomber. Un peu de patience... me voici.

Sigoulès fit un geste de désappointement et Paul devint très pâle.

Berthe ne s'occupait guère d'eux ; mais docile à l'ordre de sa mère, elle n'avait pas bougé.

Seulement, elle s'était tapie contre un tronc d'arbre, afin de la surprendre, et au moment où madame de Marcenac prenait pied sur le terrain horizontal, elle se jeta sur elle et elle lui sauta au cou, en l'embrassant à grands bras et en la couvrant de baisers.

Ce fut si soudain que la comtesse ne vit pas d'abord les deux hommes qui se tenaient immobiles à quelques pas delà.

— Berthe I murmurait-elle, moitié riant, moitié grondant, veux-tu bien finir, petite folle I Tu vas m'étouffe r. Tu n'oserais pas en faire autant à ta tante Gabrielle.

— Parce qu'elle est plus sévère que toi, répondait la fillette sans lâcher prise. C'est pour ça que je t'aîme mieux, petite mère.

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— Eh bien! je deviendrai aussi sévère qu'elle. Allons, cesse cet enfantillage et laisse-moi respirer.

Berthe obéit à regret, et, en s'écartant, elle démasqua le colonel qui mordait sa moustache et Paul do Lizy qui s'était croisé les bras et qui foudroyait la comtesse du regard.

Elle ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise, mais elle ne perdit pas contenance, et sa figure prit une expression de fierté blessée que ces messieurs n'avaient pas prévue.

— Petite mère, dit Berthe, voici le monsieur que j*ai rencontré, hiermatin, en revenantdu boisde Boulogne... tu sais... Jeannette m'a grondée, parce que je lui ai parlé... je Taivutoutà Theure, à travers la porte, et je Tai prié d'entrer. J'ai bien fait, n'est-ce pas?

— Laisse-nous, ma chère enfant, dit madame de Marcenac. Va m'attendre dans ta chambre et si tu vois Jeannette, prie-la de rester avec toi. J'ai à causer avec ces messieurs.

Berthe fit la moue, mais elle prit le chemin du pavillon, après avoir adressé au colonel un petit signe d'adieu.

La comtesse la suivit des yeux et dès que l'enfant fut rentrée au logis, elle fit face à l'ennemi.

— Vous m'espionnez, à ce que je vois, dit-elle froidement.

— Je vous jure, madame, que vous vous trompez, osa répondre Sigoulôs.

— Épargnez-vous la peine de vous excuser, monsieur. Ce n'est pas à vous que je m'adresse. Vous jouez, depuis deux jours, un r6le que je pourrais qualifier durement, mais je m'abstiens, parce que je ne veux rien avoir à démêler avec vous. Je me contente de vous dire qu'après notre entretien d'hier, j'attendais de vous tout autre chose que de Thostilité.

54 LE SECïlET DE BPBTHB

— A Dieu ne plaise qae je sois votre enaemi, madame. Je...

— Je parle à M. de Lizy. II est dans son droit, lui, en s'occupant de ce que je fais. Je n'ai pas de reproches à lui adresser et je vais aller au-devapt des questions que je lis dans ses yeux.

— Je n'en ai qu'une à vous poser.

— Posez-la, je vous prie ; posez-la nettement. Je m'attends à tout.

— Cette enfant, qui vous appelle ma mère, est-elle à vous?

Une larme vint aux yeux de madame de Marcenac, et elle resta quelques instants sans répondre.

— Si je vous répondais : oui, murmura-t-elle, que diriez-vous ?

— Rien. Je sais, depuis hier, qu'elle est votre fille.

-— Ahl... c'est sans doute votre ami qui vous a si bien renseigné. Il vous aura dit que Berthe est venue me rejoindre au bois de Boulogne, et vous en avez conclu que j'étais sa mère.

— Conclusion bien naturelle, convenez-en. Mais quand il s'agit de vous, que je devais épouser, je ne consulte pas mes amis. Je prends mes iQformations moi-même et je ne crois qu'à ce que j'ai vu ou entendu.

— C'est fort sage. Sur quels faits ou sur quels propos se fonde l'opinion que vous vous êtes formée si vite? Avant-hier, vous me demandiez de m'épouser.

— Je n'ai pas de compte à vous rendre, et je vous prie de remarquer que vous ne m'avez pas répondu catégoriqu.ement.

r- A quoi bon, puisque vous êtes sûr de ce que vous affirmez?

— Je voudrais un aveu... et j'ajoute que cet aveu vous vaudrait presque mon estime. Il y aurait une certaine

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LE SECRBT D£ BESTHE 55

grandeur à confesser que vous avez eu autrefois ce qu'on nomme poliment une faiblesse. Cela vaudrait mieux que de vous défendre avec des mensonges percés à jour* — Il est des vérités qu'on prend pour des mensonges parce qu'elles sont invraisemblables. Supposez qu'une honnête femme, par dévouement pour une amie, endosse la responsabilité d'une faute que cette amie a commise. Supposez qu'elle l'endosse jusqu'à s'exposer à des catastrophes» jusqu'à risquer sa réputation et le bonheur de sa vie. Personne ne voudra le croire, et vous moins que tout autre.

J'aurai beau vous jurer que Berthe estla fille adultérine d'une femme qui a été élevée avec moi, que je l'ai adoptée pour préserver sa mère de la vengeance d'un mari impi^ toyable et que, pour remplir jusqu'au bout la tâche que je m'étais imposée, j'ai laissé croire à cette enfant qu'elle était àmoi, vous ririez de mes protestations, n'est-ce pas? Ou, si vous consentiez à les écouter, vous me mettriez en demeure de vous nommer la coupable... et comme je refuserais de la nommer, vous me condamneriez sans appel. C'est pourtant vrai, et il ne tiendrait qu'à moi de vous prouver que c'est vrai. Mais Je ne peux pas et je ne veux pas.

Demandez à votre ami ce que je lui ai répondu hier quand il m'a questionnée, afin d'avoir l'explication de mes voyages à Fontainebleau.

— C'est inutile. Je sais ce que vous alliez y faire. Et je sais aussi le nom de cette amie pour laquelle vous prétendez vous être dévouée. Elle s'appelle madame Larmor. Son mari était ingénieur du chemin de fer de Lyon. Us habitent un château à Bois-le-Roi.

La comtesse tressaillit. Le coup avait porté.

— J'ignore comment vous avez appris ce secret, ditelle avec une émotion qu'elle n'essayait pas de dissi-

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muler; mais puisque vous le connaissez, je vous prie de rae dire ce que vous feriez si madame Larmor vous disait devant moi que Berlhe est sa fille... si elle vous racontait sa triste histoire...

— Je n'en croirais pas un mot. Hier, à son mari, dans la villa du chemin des Sorbiers, vous etelledisiez exactement le contraire.

— Qu'entendez-vous par là? balbutia madame de Marcenac éperdue.

— J'entends que vous vous êtes mises d'accord pour parer à toutes les éventualités... Votre système est simple et commode. Quand M. Larmor est là, c'est vous qui avez péché. Vous le jurez devant Dieu. Quand il n'y est pas, et que c'est moi qui vous accuse, madame Larmor n'hésitera pas à prêter tous les serments que j'exigerai pour me convaincre que vous êtes innocente.

Vous l'avez sauvée hier, à charge de revanche. Elle vous sauverait au besoin... si j'étais moins bien informé. Hais n'essayez pas. Vous lui imposeriez en pure perte un rôle pénible à jouer.

J'ai vu, vous dis-je. J'ai entendu.

— C'est impossible.

— Gela est, madame. Nierez-vous que vous êtes allée hier à la villa que votre ÛUe avait quittée la veille et que vous y avez trouvé M. Larmor, menaçant sa femme d'un revolver?

Ne niez pas. J'y étais.

— Vous !

— Oui, moi. J'étais entré dans la maison avant lui, et lorsqu'il est arrivé je me suis caché dans le cabinet qui n'est séparé de la chambre de votre fille que par une cloison très mince. Je n'en suis sorti qu'après votre départ. Maintenant, rappelez-vous ce qui s'est dit dans

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cette chambre et jugez si je puis ajouter foi à vos inventions ingénieuses.

Madame de Marcenac, baissait la tôte. Mais, à ce irait final, elle se redressa et elle dit à Paul d*une voix vibrante :

— Ce que vous avez fait là est infâme. Peu m'importe que vous pensiez mal de moi. Mais je plains cette pauvre Gabrielle d'être à votre merci. Un homme capable d'écouter aux portes est capable de calomnier une femme, et de se faire un jeu de ses angoisses. H ne vous reste plus qu*à aller dénoncer madame Larmor à son mari.

— La dénoncer I Vous oubliez que ma conviction est faite, maintenant. Ce malin, je m'efforçais de douter encore. Je voulais une certitude absolue. Votre fille vient de me la fournir, en vous embrassant. Vous n'essaierez pas, j'espère, de me persuader qu'une enfant de neuf ans se trompe de mère ou se prête à d'indignes comédies.

— Croyez ce qu'il vous plaira de croire, monsieur. Je ne veux plus me défendre et je vous prie de vous retirer. Je suis ici chez moi, puisque c'est moi qui ai loué cette maison. Vous y êtes entré par surprise, en mon absence. Je compte que vous n'y reviendrez pas. Inutile d'ajouter, je pense, que la porte de mon hêtel vous sera fermée désormais. Nous ne nous reverrons plus. Ce sera mieux ainsi. Et je remercie M. Sigoulès d'avoir contribué à précipiter un dénouement inévitable.

Ce compliment ironique fit faire la grimace au colonel, qui commençait à revenir sur le compte de madame de Harcenac. L'attitude et le langage de cette intéressante accusée l'avaient vivement frappé et il se sentait presque disposé à racquitter, en dépit des demi-aveux qu'elle dédaignait de retenir.

— Madame, dit-il vivement, vous m'attribuez un mérite que je n'ai pas ambitionné. Paul attesterait, si vous

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58 LE SSORET DE BBRTHE

riDierroglez,que jettie suis toujours abstenu de lui donner des conseils. Ce n'est pas moi qui Tai amené ici. Il y est venu de son propre mouvement et si je n*ai pas essayé de le détourner d'y venir, c'est que je comptais rerme-^ ment que cette visite servirait à vous justiiier.

Vous ti^avez qu'un seul ennemi, veuillez le croire, et cet ennemi, c'est M. de La Gadière, vicomte, ou soidisant tel.

— Vous m'avez déjà dit cela, monsieur, répliqua la comtesse, et je crois que vous vous trompez. Je méprise cet homme; mais je ne vois pas pourquoi il serait moa ennemi. Je ne le connais pas.

— Alors pourquoi le méprisez -vous? demanda ironiquement Paul de Lizy.

— Parce qu'il s'est permis contre moi des insinuations atroces. N'a-t-ilpas osé vous laisser entendre que l'assassinat d'un ancien associé de mon père allait m'enrichir, et que je n'y étais peut-être pas étrangère? C'est votre ami qui m'a répété ce propos indigne.

— Vous ignorez donc encore que H. Basfroi vous a instituée sa légataire universelle? Si vous l'ignorez, je vous l'apprends. J'ai comparu hier devant le juge d'instruction, et il m'a montré le testament. Vous héritez de deux ou trois millions, et le testament exprime le vœu que vous transmettiez cette fortune à votre fiUe, s'il ne vous convenait pas de l'accepter. Rien de plus naturel d'ailleurs. Basfroi vous recevait souvent et il allait voir encore plus souvent l'enfant que vous aviez logée dans la villa du chemin des Sorbiers. Il a dû s'attacher à elle.

— Est-ce mon acte d'accusation que vous dressez? dit avec amertume madame de Marcenac.

— Non; mais je crois devoir vous prévenir que la justice est informée des relations que vous entreteniez avec

cet homme, et que Vous devez vous attendre à être intei"rogée. Le magistrat que j'ai vu s'étonnait déjà que vous ne fussiez pas Venue spontanément déposer.

— Je suis prête; mais j'attendrai qu'on m'appelle.

— Vous avez peut-être tort d'attendre.

— Vous me permettrez de ne prendre conseil que de moi-même. Et je tiens à vous dire que je vous prie de ne plus TOUS occuper de moi. Vos espionnages ont porté leurs fruits. Vous m'avez surprise avec cette enfant qui m'appelle sa mère. Que vous faut-il de plus ? Espérez-vous donc que je vais essayer encore de me justifier, ou que je vais vous demander pardon d'une faute que je n'ai point commise? Non, monsieur, je ne descendrai pas si bas. J'ai bien voulu vous dire la vérité et je m'en repens amèrement, car j'ai misa votre merci la vie d'une femme que j'aime. Vous croyez que je mens. Je ne me charge pas de vous convaincre. Restons-en là. Oubliez-moi, et si vous avez encore un peu de cœur, gardez ce secret que j'ai eu la faiblesse de vous livrer... Gardez-le par pitié pour madame Larmor.

— Pourquoi tant de phrases? Vous savez bien que je ne la dénoncerai pas à son mari. Mais je dois vous prévenir que ma discrétion ne la sauvera pas des fureurs de cet bononae.

Denciandez au colonel de vous raconter la scène à laquelle il vient d'assister.

SigatJklës n'attendit pas que madame de Marcenac l'interroge Ai.

. Ma<lâme, dit-il avec une émotion très sincère, le sort

semble m'avoir condamné à vous nuire et à vous apporter de iiiâ.u^^îses nouvelles, moi qui n'ai pour vous que de la

Tout a l'heure, je déjeunais à l'hôlel Continental, où

je loge, lorsque M. et madame Larmor sont venus s'asseoir à une table voisine de la mienne.

— Vous les connaissiez donc, vous aussi? s'écria la comtesse.

— Non, madame. Je ne les avais jamais vus ; mais j'étais placé si près d'eux que, malgré moi, j'ai entendu toute leur conversation.

— Vous, du moins, vous ne vous étiez pas caché derrière une porte, interrompit madame de Marcenac en lançant à Paul un regard de reproche.

— Je vous jure que j'aurais beaucoup mieux aimé ne pas ôlre là, reprit le colonel, mais que faire? Je ne suis pas sourd et je ne pouvais pas me boucheries oreilles. Us ont prononcé votre nom et ils m'ont appris des choses que je ne tenais pas à savoir. Il était question d'une querelle qu'ils avaient eue la veille. Le mari demandait à sa femme de lui pardonner de l'avoir soupçonnée, et pour rentrer en grâce il lui proposait d'adopter une enfant qui était le sujet de leur brouille.

— L'enfant que vous venez de voir. GontinueZ| monsieur.

— Madame Larmor a fait des objections. Son mari a insisté pour emmener la petite fille au château qu'il habite près de Bois-le-Roi... pour l'y emmener avec sabonne et une demoiselle Morgan qui s'est attachée à elle.

Je ne comprenais rien à tout cela. J'ignorais même â qui j'avais affaire. Mon ami Paul que j'ai rencontré en sortant de Thfttel m'a renseigné.

Mais ce n'est pas tout, malheureusement. M. de La Cadière est entré.

— Quoi! cet homme!...

— * Il demeure aussi à l'hôtel ContinentaL C'est une fatalité. Il est entré et il s'est assis à ma table, sans que je l'en priasse et sans voir mes voisins. Alors, avec sa hâ-

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blerie méridionale, il s'est mis à parier à tort et à travers... du crime de Fontainebleau, de Paul de Lizy, de TOUS, madame.. •

— De moil... qu'a-i-il osé dire de moi ?

— Ohl rien... je ne l'aurais pas souffert. Il a seulement fait allusion à cette histoire de testament. Mais, pour me prouver qu'il n'a pas tué M. Basfroi qui était son créancier, il est revenu sur une autre histoire. Il a raconté que la nuit de l'assassinat, il était chez une femme dont il avait été l'amant autrefois... que le mari l'avait surpris...

— Et M. Larmor écoutaiti

— 11 écoutait si bien qu'il s'est levé et qu'il a violemment apostrophé M. de La Gadière. Il lui a jeté son nom de Larmor à la figure, et il a ajouté : « Comprenez-vous, maintenant?» Tout le monde comprenait, à ce qu'il parait, car M. de La Gadière a pâli et madame Larmor a failli s'évanouir. Son mari l'a emmenée en sommant le vicomte provençal de l'attendre sous les arcades de la rue Gasiiglione.

— Un duel I murmura madame de Marcenac.

— Oh Ile duel n'aura pas lieu. La Gadière s'est prudemment dérobé et ce qu*il y a de plus fort, c'est que le mari m'a rencontré dans la cour de l'hôtel et qu'il s'en est pris à moi de la disparition de ce pleutre. Je l'ai fort mal reçu et il est revenu à des idées plus raisonnables. Il m'a demandé de lui servir de témoin. Je lui ai répondu que je ne voulais pas figurer dans cette affaire. Il a essayé de me parler de vous, mais j'ai coupé court à l'entretien et je l'ai planté là.

— Vous ne savez rien de plus?

— Non, madame.

— Bt vous croyez que ce misérable La Gadière ne se battra pas?

• — J'en suis convaincu... à moins pourtant que II. 4

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LB SECaiffr DE BBRTHB

M. Larmor ne l'y force... et M. Larmor ne le lâchera pas. Il sait son nom. Je le lui ai dit. Il sait qu'il loge au Continental et à moins que La Gadière ne déménage, il le retrouvera. Mais La Gadière doit être un lâche et Je parierais qu'il s'arrangera pour éviter d'aller sur le terrain.

— Puissiez*vous voir juste !

— Moi, madame, je voudrais me tromper, car je souhaite qu'il accepte la rencontre.

— Vous souhaitez donc la mort de ma malheureuse amie?

— Non, certes. Mais je serais charmé que son mari tuât M. de La Gadière que je tiens pour le dernier des drôles. Et si, au contraire, M. Larmor était tué...

— Achevez, monsieur.

— Eh bien, madame Larmor serait veuve... et rien ne l'empêcherait plus de reconnaître sa fille.

— Vous croyez donc qu'elle est la mère de Berthe? demanda madame de Marcenac.

— Oui, madame, répondit Sigoulès en regardant son ami.

Paul fut peut-être tenté de répondre : moi aussi, je le crois. Mais il dit en s'adressant à la comtesse :

— Je voudrais le croire.

— Gardez vos doutes, monsieur, répliqua-i-elle froide* ment. Je ne ferai rien pour les dissiper* Vous me soupçonnez. Gala suffit pour que je rompe avec vous.

— Vous ne m'avez donc jamais aimé?

— Qu'importe? Si je vous ai aimé, je ne veux plus vous aimer... je vous connais maintenant, et je ne ferai pas notre malheur à tous les deux. Si je consentais à vous épouser, vous vous souviendriez toujours du passé et no\re vie serait un enfer. Vous avez repris votre liberté, je reprends la mienne. Adieu I

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LE 8EGBBT DB BBRTHE 63

— Vous me chassez I

*- Je vais rejoindre... ma ûllei répondit la comtesse avec amertume.

£t après avoir salué froidement le colonel Sigoulès, elle s'achemina vers le pavillon où la petite Berthe Tattendait à la fenêtre.

— Viens I dit Paul de Lizy en poussant son vieux camarade vers la porte par laquelle ils étaient entrés.

Sigoulès haussa les épaules pour exprimer qu'il n'y pouvait rien, et se laissa emmener sans mot dire.

Paul descendit l'escalier en courant et ils se retrouvèrent dans cette rue Gabrielle où ils auraient beaucoup mieux fait de rester.

— Eh bien! s'écria le colonel, es-tu content? Te voili définitivement brouillé avec une femme charmante qui t'aimait, et qui t'aime encore, j'en suis sûr. Et tu n'en sais pas plus long que ce matin.

— Dis donc avec un monstre d'hypocrisie et d'orgueil, répliqua Paul. Quand j'aurais la certitude que Tenfant n'est pas d'elle, je ne lui pardonnerais jamais de m'avoir bravé.

-» C'est précisément parce qu'elle ne s'est pas humiliée devant toi que je la crois innocente. Coupable, elle ne serait pas si fière.

— Tu parles là comme parlerait un juge d'instruction. Tu n'es pas amoureux d'elle, toi... tu ne peux pas comprendre que si elle avait eu un bon mouvement, un seul, je serais tombé à ses pieds.

— Je l'ai bien vu, mais je crains que tout soit fini entre vous. Tu as manqué l'occasion. Elle ne se représentera plus. Que vas-tu faire maintenant?

— Rien. Je tâcherai de l'oublier, et si je n'y réussis pas, je retournerai à Monaco et j'essaierai de m'y ruiner.

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— Voilà une façon de le distraire que je ne te reconimande pas. Veux-tu me laisser agir comme je l'entendrai ? Il est peut-être encore temps d'arranger les choses... mais c'est à condition que tu ne t'en mêles pas et que tu me donnes carte blanche.

— Fais ce que tu voudras et ne me parle plus jamais d'elle.

— Très bien. C'est convenu. Peux-tu me présenter à ton cercle?

— Tu veux dire au cercle où nous avons rencontré ce La Gadiëre? Parfaitement, et tu seras reçu dans les vingtquatre heures.

— Eh bien, pose ma candidature dès aujourd'hui. Maintenant dois-tu revoir le juge d'instruction qui t'a interrogé?

— Je n'en sais rien. Pourquoi cette question?

— Je t'expliquerai cela plus tard. Ton coupé nous attend au bas de la butte. Tu vas me faire le plaisir de me reconduire & l'hôtel Continental. Je suis pressé d'y rentrer.

— Tu y seras dans un quart d'heure, répondit Paul de Lizy, en jetant un dernier regard du côté de ce jardin où il venait de briser sa vie.

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LE SECRET D£ BERTHfi 55

De tous les quartiers de Paris, le plus paisible est peut-être le Marais, qui fut jadis un des plus bruyants, alors que la place Royale élait le rendez-vous préféré des jeunes seigneurs et des dames de la cour.

La bourgeoisie en a pris possession quand Tarislocratie Ta abandonné, chassée par la première révolution, et des commerçants ont occupé les grands hôtels des conseillers au Parlement.

Il a fort peu changé depuis ce temps-là. Les percements qui ont transformé le reste de la ville. Font à peine elQeuré. La rue Saint-Antoine qui le traverse est très fréquentée, mais les rues adjacentes ne le sont guère. Les omnibus n'y passent pas, parce qu'elles sont trop étroites, et les fiacres s*y montrent rarement.

Il faut excepter, bien entendu, la région comprise entre la place Royale et la place du Chftteau-d'Eau. Celle-, là est sillonnée de voies populeuses où roulent incessamment les voitures et les camions.

Hais le vrai Marais n'est pas là. Il occupe un carré long formé parla rue Saint-Antoine déjà nommée, le boulevard Bourdon, le quai des Célestins et la rue des Nonnains- d'Hy ères.

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66 Lfi SECRET DB BBRTHB

C'est un coin perdu, uoe province au milieu d*une capitale, un reste du vieux Paris, le seul qui ait échappé aux démolitions et aux innovations de la vie moderne.

Le vénérable faubourg Saint-Germain a été bouleversé de fond en comble. La pioche a mordu les hôtels séculaires, et des routes macadamisées leur ont passé sur le ventre.

On a troué de toutes parts le classique quartier Latin el assaini, en les éventrant, les repaires des chiffonniers du quartier MoufTetard.

Il y a dans ces parages lointains des jardins publics des gares de chemins de fer, des bastringues et des cafés. On y etreule, <m y boit, on y danse» on y rit* Il y a du jour, 4e l'espace et du mouvement.

Du ilarai* au bord de Teau, riem de pareil. Au sud^ la Seine qui roule ses eaux lentes entre des quais tristes ; à Test, le canal endormi, bordé de plantations mélancoliques. En lait de monuments, un arsenal^ une caserne une bibliothèque, «m lycée et une église.

Il y manque un hôpital pour compléter la série des établisseaents ^u récitatifs.

Depuis quelques années, le boulevard HearilV le coupe en biais et le relie par un pont à ïile Saiat-Ix)uis. liais il resseaiUe à une route départementale, ce boulevard iioaveattHié. Oa ne s'étonnerait pas d'y rencontrer des cantonniers et des voitures de roulagd.

fit, dans ce désert hérissé de bAtisses, pas une oasis, pas «n pauvre petit square. Les enfants sont réduits à jotter sur le pas des portes.

Les maisons y sont noires, l'herbe y pousse entre les pavés des mes dont ks noms rappellent le vieux palais des rois de France et les logis seigneuriaux du quator- Eîème siède.

II y a la rue des Jardins Saint-Paul, la roe des lions*

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Saint-Paul et la rue Charles V, que plusieurs de ses ba- JUtantSy aussi peu ferrés sur l'histoire que sur les chiffres romains, appellent naïvement, ffaprès l'inscription municipale, la rue Charles Yé.

La plus solitaire, la plus morne, la plus silencieuse» c'est assurément la rue des Lions qui va de la rue Saint- Paul à la rue Beautreillis.

Elle ne sert i rien, elle ne mène à rien. On se demande pourquoi elle existe. On a dû la tracer au hasard quand on aliéna les terrains abandonnés par nos rois qui transportèrent leur résidence au Louvre.

On y voit moins de trottoirs que de bornes et moins de boutiques que de murs de jardins. On y passe si peu qu'on s*7 entend marcher.

On y demeure pourtant et on y paye comme ailleurs des contributions mobilières. Quelques petits rentiers s'y sont cantonnés et y restent tapis comme des escargots dans leur coquille. 11 y a même des gens qui y sont nés et qui tiennent à y vivre et à y mourir.

Jules Chardin, ancien négociant, n'était pas de cette dernière catégorie, en ce sens qu'il avait vu le jour dans le quartier des Halles.

Il n'y avait guère plus de quinze ans que, se trouvant assez riche après avoir péniblement amassé cent mille écus dans le commerce des toiles, il était venu se fixer rue des Lions.

Il avait acheté la maison qu'il habitait — le tiers de ses économies y avait passé — et il comptait bien n'en plus sortir*

Elle convenait à ses goûts, à ses habitudes et à sa situation. Le père Chardin, comme on l'appelait familièrement, n'avait jamais été marié; il était seul au monde, n'ayant point de parents, au degré successible, et son existence avait toujours été d'une régularité exemplaire.

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Il avait gagné honnêtement sa petite fortune et il passait pour entendre fort bien les affaires, mais Tétat de commerçant lui avait toujours médiocrement plu. Il y trouvait trop de risques à courir et il ne se sentait point assez d'énergie pour s'enrichir vite par des coups d'audace. Deux ou trois faillites qu'il avait subies, en dépit de sa prudence proverbiale, l'avaient dégoûté du négoce ; il n'aspirait qu'au repos et, à peine arrivé à Taisance, il s'était retiré.

Au physique, c'était un sexagénaire encore vert, petit, maigre, mais solide comme un pont, exempt de toute infirmité et porteur d'une physionomie assez avenante.

Au moral, c'était un échantillon très réussi do l'espèce des petits bourgeois de Paris, avec tous les défauts et aussi toutes les qualités de cette race. Il en avait l'étroitesse d'esprit, les vues courtes, les préjugés ridicules, l'instruction superficielle.

Ses idées religieuses se bornaient à croire au Dieu des bonnes gens de Béranger et à redouter le pouvoir occulte des jésuites. En politique, il avait toujours voté pour les candidats de l'opposition, .afin de donner une leçon au pouvoir, et il admirait M.Thiers. En littératurei il en était resté à Paul de Kock.

Mais il était laborieux, persévérant, économe. En certaines matières, il raisonnait juste. Il était même doué de sagacité. Il y voyait clair dans ses propres affaires et dans les affaires des autres. Il était resté probe et droit au milieu du tohu-bohu démoralisant de la spéculation qui, déjà deson temps, envahissait le commerce. Il n'avait point do vices et il avait du cœur. Il était même capable de générosité, en de certaines circonstances.

En somme, et malgré ses travers, Jules Chardin était un sage, un philosophe pratique. Il avait su arranger sa vie et se faire un bonheur à sa guîse,

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LE SBGRET DE BERTHB

Ser?i par une femme de ménage qui arrivait chez lui le matin et s'en allait le soir, délivré de tout souci, satisfait du présent et assuré deTavenir, il goûtait pleinement les joies d'une indépendance absolue, dont il n*abusait pas d'ailleurs.

Levé dès l'aurore, il descendait dans son jardin — car sa maison avait un jardin —comme il descendait autrefois à son magasin. Il arrosait ses fleurs, il émondait ses arbres, et cette occupation le menait jusqu'à l'heure du déjeuner.

A midi précis, il entrait dans un modeste café de la rae du Petit-Musc pour lire les journaux et faire une partie de jacquet avec un rentier domicilié rue de la Cerisaie. Après quoi, il allait se chauffer au soleil sur le quai des Gélestins, quand il y avait du soleil.

A six heures, il rentrait pour dtner, il se couchait à neuf heures, et à neuf heures et demie, il dormait du sommeil du juste.

La seule modification qu'il apportât quelquefois à ce programme invariable consistait à se rendre à pied, son parapluie sous le bras, chez la comtesse de Marcenac.

Il avait pour elle une affection respectueuse qui ressemblait à un culte. C'était la seule personne à laquelle il s'intéressât sérieusement.

Il l'avait vue tout enfant et il l'avait prise en amitié dès ce temps-là. Puis, le père Plantier, dans un moment de crise, lui avait rendu un de ces services d'argent qui sauvent du naufrage un négociant près de sombrer.

Chardin avait la bosse de la reconnaissance. Il n'avait jamais oublié que Plantier lui avait tendu la perche et il s'était acquitté envers lui en le soutenant de ses conseils en mainte circonstance, en prônant ses mérites et en contribuant beaucoup à le faire élire juge au tribunal de commerce.

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70 LE 6BGRBT DE BBRTHB

11 était deT0Du de la maison, sans s'y associer par an acte régulier. Il était au courant de toutes les opérations qui s'y faisaient et Tassocié en nom, Basfroi, qui s'j connaissait, avait en ses lumières une confiance absolue.

La retraite du susdit Basfroi et la mort de Plantier avaient rompu cette étroite union, mais Chardin avait reporté sur la fille toute Tamitié qu'il avait pour le père, prenant part aux joies et aux chagrins de sa chère BerthOi aspirant à la servir, et prêt à lui sacrifier jusqu'à son repos, auquel pourfant il tenait par-dessus tout*

11 n'avait point encore trouvé l'occasion de se dévouer et il était peu probable qu'elle le mtt jamais à l'épreuve. Mais il n'avait point eu affaire à une ingrate. Malgré la différence d'âge, d'éducation et d'habitudes qui les séparait, la comtesse deMarcenac s'était très sincèrement attachée è ce vieillard, étranger aux façons du monde élégant, incrusté au fond du Marais comme une huître sur un rocher, et plus souvent ennuyeux qu'amusanU Elle l'accueillait toijy ours gracieusement, elle écoutait avec une patience inaltérable les longues histoires commerciales qu'il lui racontait, elle le choyait comme 8*il eût été un oncle à succession. Elle s'inquiétait de sa santé; au moindre rhume du bonhomme, elle lui envoyait son mé* decin et il ne se passait pas de semaine sans qu'elle fît confectionner par son cuisinier certains plats qu'il savait apprécieri car la gourmandise était son péché mignon.

Leurs rapports en étaient là, lorsqu'un samedi, le père Chardin, en sortant de l'hôtel de Marcenac, rencontra U baron de Lizy et apprit de sa bouche la fin tragique de l'infortuné Basfroi.

11 connaissait Lizy, pour l'avoir vu souvent ches la com* tesse, et il n'était pas sans avoir deviné qu*il y ayait un projet de mariage sous jeu, projet qu'il approuvait «a p^/^o, car il sentait bien que Berlhe ne pouvait paa restar

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éternellement veuve et le baron lui convenait par plasieurs raisons*

lyabord, parce qu'il était baron. A Tinstar de feu Plantier, Chardin appréciait fort la noblesse, tout en déclamant contre Tancien régime, et il lui plaisait que la fille de son bienfaiteur portât un titre.

Ce n'était pas qu'il eût eu à se louer du premier gentilhomme qu'elle avait épousé. Le comte de Marcenae avait rendu sa femme très malheureuse et le tenait à distance, luit Chardin, le plus fidèle ami delà maison.

Mais, comme il le disait volontiers, tous les nobles ne se ressemblent pas. M. de Lizy le traitait avec égards; M. de Lizy n'était pas homme à empêcher Berthe de le recevoir. Ce mariage ne dérangerait pas sa vie de vieux garçon.

Madame de Marcenae ne lui en avait pas encore parlé, mais il espérait qu'elle le consulterait, ne fût-ce que pour la forme, et il se promettait d'appuyer vigoureusement la candidature du baron.

L»a nouvelle de l'assassinat venait d'éclater comme la foudre au milieu de ces agréables arrangements.

Certes, l'honnête Chardin tenait Basfroi en médiocre estime, depuis que ce négociant déraillé avait abandonné le commerce pour pratiquer l'usure sur une grande échelle, et il ne s'était pas privé de lui adresser de fortes remontrances.

11 avait même cessé de le voir pendant un certain temps. Le père Plantier avait dû s'entremettre pour les réconcilier.

Mais après tout, Basfroi éUit maître d'agir comme il l'entendait, et Basfroi, lorsqu'il était encore l'associé de Plantier, avait pris part au service rendu par la maison de la rue des Bourdonnais au marchand de toiles du qnnriier des Halles, menacé d'une faillite.

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D'ailleurs, môme après la mort de son père, et à plos forte raison après la mort de son mari, madame de Marcenac était restée en bons termes avec BasCroi et entretenait avec lui des relations suivies.

Chardin ne pouvait guère se montrer plus rigoriste que la comtesse. Du reste, l'escompteur lui était sympathique par certains côtés. Us avaient, à peu de chose près, les mêmes goûts, aimant tous les deux la solitude, et ayant les mêmes idées sur bien des points.

Chardin s'était donc remis à le fréquenter comme par le passé ; seulement, à l'inverse de Berthe, il n'allait pas le visiter à Fontainebleau, car il avait les voyages en horreur.

C'était Basfroi qui se déplaçait quelquefois — pas très souvent — pour venir passer une matinée avec Chardin, dans son logis de la rue des Lions-Saint-Paul.

Basfroi ne s'absentait jamais le soir, à cause de sa caisse, et même en plein jour, ce n'était pas pour le plaisir de déjeuner chez Chardin qu'il s'éloignait de ses écus.

11 ne se dérangeait que pour le consulter sur des cas embarrassants. Il avait, comme autrefois, confiance en son jugement et en sa discrétion. Aussi ne lui cachait-il pas ses opérations les plus délicates, pour ne pas dire les plus véreuses. Chardin commençait par protester contre ce genre d'affaires, et finissait par donner un avis excellent à l'usurier, qui cherchait le moyen de ne pas tomber sous l'application de la loi édictée contre les prêteurs au-dessus du taux légal, loi qu'il qualifiait d'absurde, et qu'il ne songeait qu'à éluder.

Chardin connaissait comme pas un son code de commerce, et mettait, par amour de l'art, sa science au ser* vice du peu scrupuleux Basfroi.

La nouvelle de sa mort l'avait donc sincèrement affligé,

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et de plus, il Tavait apprise si brusquement, q Tavait bouleversé.

Basfroi était venu chez lui, la semaine précédent l'avait entretenu assez longuement de madame de cenac.

Chardin devait s'attendre à être interrogé, eomme a été lié avec le défunt, et il envisageait avec effroi les séquences qu'allait avoir, pour lui et pour d'autre tragique événement.

Mais, pour rien au monde, il n'aurait voulu Tapprei à la comtesse. Il avait repassé cette corvée à Pau Lizy, et persuadé que le baron s'en était acquitté im diatement, il se tenait coi.

De sa vie, le bonhomme n'avait eu de démêlés ave justice, et la seule pensée de comparaître devant un gistrat lui donnait la chair de poule; aussi s'ét^ enfermé chez lui en revenant de l'avenue Gabriel et il i était plus sorti, même pour aller au café de la rue d Cerisaie.

En se cachant, il espérait se faire oublier et il ava naïveté de croire au succès de cette manœuvre, famil à l'autruche, qui se fourre, dit-on, la tète dans le sab qui s'imagine qu'on ne la voit pas.

Il ne voulait même plus lire les journaux, de peui trouver des détails sur le crime de Fontainebleau.

Sa maison était devenue par son ordre une geôl personne n'entrait plus qu'en montrant patte blai

Elle ne manquait pas d'agrément, cette maison coulait des jours paisibles. Elle datait du règn Louis XII et elle menaçait ruine quand il l'avait ach mais il l'avait fait réparer de fond en comble et arr; pour sa commodité personnelle.

Il y avait apporté son mobilier de marchand de en gros, et il en résultait des disparates comiques.

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Son lit en aeajoa, et ses fauteuils en damas de Iai;.j juraient avec les poutrelles du plafond, et les rideaux de mousseline brodée qui ornaient les fenêtres en ogive faisaient le désespoir des archéologues qui passaient par la rue des Lions-Saint-Paul.

Il avait planté sur la cheminée de pierre une pendule en bronze doré, une pendule à sujet représentant le soldat laboureur.

Le portrait de Béranger, chansonnier populaire, faisait vis-à-vis à un vieil écusson taillé dans la muraille, et chargé d*armoiries que le père Chardin n'avait jamais essayé de déchiinrer, et pour cause.

Mais enfin, tel qu*il était, ce logis lui convenait, et il était presque fier de posséder une habitation féodale, lai, bourgeois enrichi par le commerce.

Le jardin, surtout, faisait ses délices, et il le soignait avec amour.

Il était entouré de murs très élevés, ce jardin, et les voisins n'y pouvaient rien voir, car il confinait à d'autres clos appartenant à des maraîchers.

Chardin y avait élevé de ses propres mains une tonnelle en treillis et un rocher artificiel surmonté d'un buste de M. Thiers, libérateur du territoire.

Il y tolérait quelques fleurs, mais il y cultivait surtout des légumes et particulièrement des melons qui ne mûrissaient jamais.

Il y passait tout son temps, depuis qu'il vivait dans les transes, et pour remplacer la promenade sur le quai des Célestins, il l'arpentait du matin au soir, en fumant sa vieille pipe, fidèle compagne de son &ge mùr et .consolatrice de sa vieillesse.

Le troisième jour de cette réclusion volontaire, sur le coup de midi, il y était descendu après son déjeuner,

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LB SBGEIBT DS B^RTfiK 75

^ il Tenait de lire on papier qae sa femme de ménage avait acheté dans la rue pour un sou.

Ce papier était ce qae l'on nomme un canard^ et les Tendeurs qui le colportaient l'annonçaient en criant i toe-tète : « les horribles détails du crime commis à Fontainebleaa sur la personne du sieur Basfroi, usurier bien connu dans Paris. »

Il fallait que l'affaire eût un retentissement exceptionnel pour qu'on en fût revenu à une coutume tombée en désuétude depuis la Restauration. Encore, à cette époque lointaine, n'annonçait^n ainsi que les exécutions en place de Grève.

Chardin était consterné. Il avait en beau sa claquemurer, le récit du meurtre arrivait jusqu'à lui, assaisonné de commentaires inquiétants.

Le rédacteur de ce placard affirmait que le vol des valeurs contenues dans la caisse n'avait pas été le seul mobile de l'assassinat, et qu'il fallait ebercber le coupable parmi les personnes qui entretenaient avec Basfiroi des relations habituelles.

Avait-il inventé cela pour intéresser davantage ses lecteurs, ou était-il autorisé à publier l'opinion du parquet sur cette affaire embrouillée? Le bon Chardin se le demandait et se TOjait déjà traîné devant un juge» sommé de rendre compte de ses faits et gestes, avant, pendant et après le crime, accusé peut-être d'avoir été associé aux opérations usuraires de Basfroi et de s*ôtre débarrassé de lui pour régler un compte litigieux, ou pour s'acquitter d'une dette.

Cette pensée l'affolait et c'éUit bien la première fois que son imagination lui jouait un pareil tour, car elle n'était pas vive.

C'eût été bien pis s'il avait su que son vieil anii lui laissait un legs important, mais n'ayant vu personne

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îè LE SECRET DE BEKTHE

depuis la catastrophe, il n* avait aucune connaissance du testament.

Il faut lui rendre cette justice, que ce n*était pas seulement pour lui-môme qu'il se tourmentait,

11 songeait aussi à madame de Marcenac, qui était encore plus liée que lui avec le défunt et qui devait être connue à Fontainebleau, où elle allait souvent, tandis que Chardin ne s*y était jamais montré.

Elle pouvait être appelée en témoignage et, pour une femme dans sa situation, c'est presque un déshonneur que de se trouver mêlée à un procès criminel.

Qu'allait-elle dire quand on lui demanderait d'expliquer ses fréquents rapports avec un escompteur mal famé ? Et que penseraient les gens de son monde en apprenant cette quasi-intimité qu'ils ne soupçonnaient pas, car la comtesse s'était toujours cachée de voir Basf^oi? Qu'en penserait le baron Paul de Lizy, qui voulait l'épouser? Allait-il se retirer, effarouché par le bruit que ferait la mésaventure judiciaire de madame de Marcenac ?

Était-elle du moins préparée à parer ce coup imprévu? Elle ne pouvait pas ignorer la mort funeste de l'ancien associé de son père, mais elle n'en avait peut-être pas envisagé toutes les conséquences. Elle était très capable de n'écouter que la voix de son cœur et de courir à Fontainebleau où sa présence achèverait de la compromettre. Et si elle n'y était pas allée, on l'accuserait peut-être de s'être tenue à l'écart parce qu'elle n'avait pas la conscience nette.

Chardin se reprochait maintenant de s'être sauvé lorsque M. de Lizy, dans le jardin de l'hôtel, lui avait appris la fatale nouvelle. Dans une circonstance aussi grave, il aurait dû avertir lui-même madame de Marcenac, la réconforter, la conseiller et surtout s'entendre avec elle sur la conduite à tenir au cas où on les interrogerait

hR SECRET DE BERTHB 77

tous les deux séparément. Il aurait dû aussi la renseigner, car il connaissait beaucoup mieux qu'elle les alTaires de Basfroi.

C'était presque une lâcheté qu'il avait commise en l'abandonnant au moment où elle avait besoin de ses avis et en la laissant, depuis trois jours, se débattre seule au milieu de terribles embarras*

Il s'étonnait aussi qu'elle ne lui eût pas donné signe de vie.

Elle ne venait jamais chez lui, mais elle aurait pu lui écrire, et il n'avait pas reçu de lettre, pas même un simple billet l'invitant à passer chez elle.

Était-ce qu'elle le boudait pour avoir pris la fuite au moment de la crise, ou bien se trouvait-elle engrenée dans les rouages de l'instruction criminelle et empêchée de communiquer avec son vieil ami ?

Chardin se forgeait cent chimères et ne savait quel parti prendre. 11 était partage entre la crainte de se compromettre et le désir de venir en aide à sa chère

Berthe.

\prfes avoir longuement délibéré, il eut honte de sa pusillanimité, et il se décida, un peu à contre-cœur, à sortir de sa retraite et à se transporter à l'hôtel du faubourg Saint-Honoré.

C'était l'affaire de quarante minutes pour lui qui était bon marcheur et il était à peu près sûr de trouver madame de Marcenac chez elle, car elle ne sortait qu'assez tard dans l'après-midi, et do la trouver seule, car elle ne recevait personne le matin, personne que lui qui avait ses entrées à toute heure de la journée.

Il éteignit sa pipe, plia soigneusement le malencontreux canard qu'il se proposait de lui montrer, et il allait rentrer pour passer une redingote, lorsqu'il entendit le roulement d'une voiture.

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Dans la rue des Lions-SaiiTt-Panl, c^est un ivénement, et Chardin, tout surpris, s'arrêta pour écouter.

A sa plus grande stupéfaction, la voiture s'arrêta devant la porte de sa maison.

Depuis qu'il y demeurait, c'était la première fois qne pareille chose arrivait.

Chardin resta pétrifié*

Ce fait, si simple partout ailleurs, l'avait bouleversé & ce point qu'il se disait :

— On vient m'arrêter.

C'était de la folie ; le brave homme n'était plus en état de raisonner.

S'il avait pu fuir, il n*jr aurait pas manqué, mais la maison n'avait pas de sortie par-derrière et les murs du jardin étaient trop élevés pour qu'il songeât à les fi^anchir.

Il lui restait bien la ressource de ne pas ouvrir, mais justement sa femme de ménage était là, occupée à desservir la table où il venait de déjeuner, et il n'avait plus le temps de l'empêcher de courir à la porte si on avait sonné, caria salle à manger se trouvait au rez-dechaussée.

Et, d'ailleurs, si la voiture amenait un commissaire de police, ce magistrat trouverait bien le moyen d*entrer quand même.

Chardin se résigna à l'attendre, faute de pouvoir faire autrement.

Il fourra dans la poche de son veston le placard qu'il tenait à dissimuler, parce qu'il lui faisait l'effet d'une pièce à'conviction, et il tâcha de prendre l'attitude grave et digne d'un citoyen qui se prépare à reprocher à un agent de l'autorité une violation de domicile.

11 supposait d'ailleurs qu'on n'allait pas envahir sa

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maison ex abrupto, car sa bonne ayait ordre de ne pas

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.i«r^5*'î **'**"' •*"-»! en se rengorgeant; priet cette dame d entrer et conduise^-la ici.

La servante s'en retourna d'où elle venait et reparut «'L™- ^^'f'' amenant madame de Marcenac. qui

ll^tltTrt i* '■^"""y*'' ^'»» «««to et s'avança vivement vers Chardin.

rAfliïl'-' ?^" '^**"''' '"^ *'^« le bonhomme pour arrêter une explosion de reproches qu'il prévoyait, parce qu'il les avait mérités. / » »-

t«Zltr°* *"*°'^ '*^P'**» *'°« j««»'*. répondit la comtesse avec une certaine froideur. Comment n'.vea-vous pas deviné que j'avais h vous parler? Vous ne pouvez ILwiné ^*' '»°**''«^ <ï"® notre malheureux ami a été

—Je le sais hélas I c'est le baron de Li»y qui m'a âppns ce fatal événement.

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— Le baron de Li«y I

— Je Tai rencontré, Tautre jour, à votre porte. Il entrait juste comme je sortais et en causant avec moi» il m*adit par hasard et sans y attacher d'importance qu'un vieillard fort riche avait été tué la veille à Fontainebleau. Je Tai questionné et il m'a nommé ce pauvre Basfroi. J'aurais dû remonter chez vous, mais je n'ai pas eu le courage de me faire le messager d'une si triste nouvelle. J'ai pensé que M. de Lizy s'acquitterait mieux que moi de ce devoir pénible.

— Vous vous ôtes trompé. Il ne m'a pas dit un mot de la mort de Basfroi. Je ne l'ai su que le lendemain et pas par M. de lizy, car il n'est pas revenu et il ne reviendra jamais chez moi.

— Pas possible... je croyais.. .

— Vous croyiez que j'allais l'épouser. Notre mariage était en effet décidé, mais il ne se fera pas. Nous sommes irrévocablement brouillés.

— Et pourquoi ?

— Pour des raisons qui se rapportent à l'assassinat ; vous les connaîtrez plus tard, mais laissons cela. J'ai à vous demander un conseil... et un service.

— Tout ce que vous voudrez, ma chère Berthe. Que faut-il que je fasse?

— Je vous le dirai tout à l'heure. Donnez- moi d'abord votre avis sur la situation où je me trouve. Je commence par vous l'expliquer.

Ce matin, j'ai passé une heure au Palais de Justice, dans le cabinet d'un juge d'instruction.

— Ah I mon Dieu I est-ce qu'on oserait vous accuser?

— Pas ouvertement. Mais à la façon dont j'ai été interrogée, j'ai compris qu'on me soupçonnait. Et je ne m'en étonne pas trop, car on m'a montré la copie du testament de notre ami.

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JLfi SECRET DE BfiHTHB

Si

— Eh bien?

^-^ Basfroi m'a iastituéesa légatataire universelle.

— Oui... je savais qoe c'était son intention. •• Mais il ne s*ensuitpa8 que...

— Ce testament est le seul papier que l'assassin ait laissé dans la caisse. On peut en conclure qu'il a pris souci de mes intérêts et que, par conséquent Je le connais. J'ai nié, bien entendu, et je doute que le juge ait cru à mes dénégations. Il m'a laissé entrevoir qu'on allait ouvrir une enquête sur les relations que j'avais avec Basfroi.

— Ces relations n'avaient rien que de très naturel. Basfroi était l'associé de votre père, il vous avait vue naître... et il pouvait bien vous léguer sa fortune, puisqu'il n'avait pas d'héritier naturel.

— • Il ne vous a pas oublié dans son testament.

— Comment cela? s'écria Chardin tout interloqué.

— Je suis légataire universelle, à charge de vous servir une rente viagère de douze mille francs par an.

— Mais, alors, je puis ôlre inquiété, moi aussi 1 La justice sait monnom...elle saura bientôt où je demeure...

— Elle le sait. Je le lui ai dit.

— Quoil vous avez!... c'était bien inutile...

— J'ai ajouté que vous étiez le plus honnête homme que je connusse.

— C'est encore pis. Us s'imagineront que nous sommes d^accord. Je n'en ai nul besoin, de celte rente viagère. Je n'en veux pas.

— Eh 1 bien, vous renoncerez à bénéficier du testament.

— Et vous... y renoncerez-vous ?

— C'est sur ce point que je viens vous consulter, mon ami.

— Refuser, diable ! c'est grave... Le compte de Basfroi

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si LE SECRET DE BBRTHS

à la banque doit être créditeur de plus de deux millions... je sais bien que tous êtes riche, ma chère BerUie, très riche même... mais un héritage de cette importance vaut qu'on y regarde à deux fois avant de le refoser.

— La somme n'y fait rien. Seulement, je me demande si une renonciation ne serait pas prise en mautaise part.

On pourrait penser que je sacrifie cette fortune pour faire croire à mon innocence.

— C'est juste... je n*ayais pas pensé à cela... et je me trouve dans le même cas que vous... car moi aussi on pourrait m'accuser.

— D*autre part, il serait peut-ôtre dangereux d'accepter. Nous y réfléchirons. Rien ne presse, puisque c'est seulement aujourd'hui que j'ai eu connaissance des dernières dispositions de Basfroi.

Mais nous pouvons dès à présent préparer nos moyens de défense, pour le cas où cette accusation absurde prendrait un corps. Et dans ce but, j'ai une idée que je veux vous soumettre.

— Vous êtes bien heureuse d'avoir une idée. Moi, je ne sais plus où j'en suis... je perds la tète.

— Par bonheur, j'ai gardé la mienne, dit madame de Marcenac en souriant tristement. L'interrogatoire que je viens de subir m'a appris des choses que j'ignorais, et je sais maintenant où il faut trouver le coupable. J'espère que vous m'aiderez à le trouver.

— Je ne demande pas mieux... Mais comment?

— Basfroi prêtait de l'argent, n'est-ce pas?

-— Hélas I oui... et à des conditions... blâmables. Je le lui ai bien souvent reproché, mais rien n'y faisait... il se moquait de moi lorsque je lui rappelais les dispositions du code. Autrefois, quand il travaillait avec votre père, il n'aurait pas fait tort d'un centime à qui que ce

L8 SBCRBT qB BëRTRE

fût..» mai» U avait sur la liberté du commerce de l'arireat de» vues particulières. ^

— En d'autres termes, il prôtait à usure... au Palais on a eu le soin de me le dire... et ce serait un motif pour renoncer à sa succession. Les gens auxquels il prêtait n'étaient pas tous honnêtes, je suppose.

— Oh! non. Il y avait parmi eux des commerçants tarés, des débauchés en train de se ruiner, des joueurs de profession.

— Et des gentilshommes obérés... le comte de Marcenac, par exemple.

— C'est vrai. Votre mari a dû à Basfroi plusieurs centaines de mille francs...

— Qu'il a remboursés avec ma dot, je le sais. Mais après sa mort, d'autres ont emprunté à notre ami de grosses sommes. Eh bien! j'ai la conviction que Basfroi a été assassiné par un de ses débiteurs.

— Qui n'a trouvé que ce moyen pour se libérer. C'ast très possible. Mais quel débiteur ? Basfroi en avait tant I

— Ma conviction se fonde sur ce fait que tous les effets souscrits par eux ont été enlevés du coffre-fort. On n'y a laissé que son testament et on Ta laissé avec intention, car on en a pris connaissance. L'enveloppe qui le contenait a été décachetée.

— Le misérable voulait donc qu'on vous accusât l

— C'est l'évidence même. Le meurtrier est mon ennemi.

— Vous avez donc des ennemis, vous si bonne, si généreuse?...

— Il sufQt que j'en aie un. Et je crois le connaître. Mais je voudrais savoir s'il devait de l'argent i Basfroi. J'ai pensé que notre ami vous entretenait quelquefois de ses affaires.

— Il ne faisait que ça quand il venait ici. Et il y ^^

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84 LE SECREt I^E BEÏITHE

.Ml ■ I I I ■ ' I „. : .

venu n n'y a pas huit Jours. Cette fois-là pourtant, il m'a parlé de vous, de l'affection qu4I vous portait, da désir qu'il avait dô vous voir remariée... avec un homme qui vous rendrait heureuse...

— Vous a-t-il parlé aussi de ses débiteurs?

— Oui... il m'a nommé ceux dont la solvabilité lui semblait douteuse et, comme s'il avait eu le pressentiment de ce qui devait lui arriver, il m'a remis la liste des plus importants et de ceux qui l'inquiétaient, la liste écrite de sa main, avec l'indication des sommes et des échéances.

— Et vous l'avez conservée, cette liste? demanda vive» ment la comtesse.

— Sans doute. Je puis vous la montrer, si vous voulez entrer dans ma chambre. Les noms y sont et les adresses aussi.

— Je tiens beaucoup à la voir. Si l'homme que je soupçonne y figure, cette liste me servira.

— Elle est très longue, et il y a des notes à la suite de quelques noms. Basfroi s'imaginait que je pourrais le renseigner sur certains personnages très répandus, à ce qu'il paraît, dans le grand monde que je ne connais pas et dans les cercles où je n'ai jamais mis les pieds. Je lui ai répondu qu'il s'adressait mal et que je ne pouvais lui être d'aucune utilité. Je voulais môme qu'il remportât sa liste...

— Vous souvenez-vous, mon ami, interrompit madame de M arcenac, qu'il ait cité le nom d'un M. de La Cadière ?

— Le vicomte de La Cadière? répéta le père Chardin. Basfroi m'a parlé deluibiendesfois.il le connaissait depuis des années et c'était un de ses meilleurs clients... meilleur en ce sens qu'il lui prenait plus cher qu'aux autres... mais il se défiait beaucoup de lui.

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— Vous voulez dire de sa solvabilité? demanda madame de Marcenac*

— Oui, ce monsieur a toujours payé à l'échéance, mai$ Basfroi craignait qu'il ne disparût uo beau matin, parce qu'il savait que c'était un joueur effréné et que ses aniécédents étaient détestables.

Si je n'avais pas peur de vous affliger, j'ajouterais que ce La Gadière a été lié dans le temps avec le comte de Marcenac.

— Vous ne m'apprenez rien. Mon mari me l'a présenté et j'ai dû, au bout d'un mois, lui fermer ma porte. Je ne l'ai plus revu depuis, qu'une seule fois, à Fontainebleau, dans le cabinet de Basfroi, et il n'a pas osé m*adresser la parole. Je le méprise et il me déteste.

— Basfroi le méprisait aussi... et l'autre jour encore» il me disait qu'il avait résolu de ne plus faire d'affaires avec lui. Le vicomte devait encore une très grossesomme et BasCroi n'était pas sans inquiétude sur le remboursement.

A quelle date était fixé ce remboursement?

— Pour vous répondre, il faut que je consulte la liste.

— Eh bien, entrons chez vous.

Je vais vous y conduire, ma chère Berthe; mais

est-ce que vous soupçonneriez que M. de La Cadière a assassiné notre ami? C'est un mauvais sujet, mais assassiner 1... diable!

Quand on a fait ce qu'il a fait, on est capable de

tout.

Et d'ailleurs, il a des motifs de me haïr. Lui seul a pu avoir l'idée de laisser le testament dans la caisse et de le mettre en évidence, afin qu'on m'accusât. ^

— Vous me rappelez que Basfroi, la dernière fois qu il est venu me voir, m'a dit que ce monsieur lui avait parlé de vous... Basfroi craignait qu'il n'eût formé le dessein

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LB 6BGRBT DB BBRTHB

de VOUS compromettre a&a de ?oiis obliger àTépouser... Il se proposait même de vous avertir.

— Vous voyei bien que le misérable m'en voulait. J'aurais dédaigné ses menées sourdes, mais il a comblé la mesure et je suis décidée à Tattaquer en face«

Si, comme je le crois, Bastroi a été tué par un û% sas débiteurs, ce ne peut être que par M. de La Cadière.

Toute la question est de savoir si M. de La Cadière avait une échéance le jour du crime.

— Alorsi vous pensez que» pour ne pas payer» il aurait...

— Le juge d'instruction qui vient de m'interroger m'a dit ce qui a dû se passer dans le cabinet de Basfroi.

Un homme est venu, un homme qu*il attendait, car il était dix heures du soir et Basfroi n'aurait pas ouvert à un inconnu.

— Ohl non ; il était horriblement défiant.

— Donc, il avait une affaire à régler avec cet homme, une affaire d'argent, car il a ouvert sa caisse.. . elle ne portait aucune trace d'effraction... les lettres du mot qu'il faut former pour Touvrir étaient en place... il parait môme que ce mot, c'était mon nom, Berthe... le juge a eu soin de me l'apprendre.

— Je le savais, murmura Chardin. Basfroi me l'avait dit et je lui avais fait observer que c'était peu conve* nable.

— > L'assassin ne le connaissait pas, ce mot. Ce n'est donc pas lui qui a ouvert le coffre-fort, c'est Basfroi qui voulait y prendre ou y mettre de l'argent. Et c'est alors, probablement pendant qu'il avait le dos tourné, que l'homme s'est jeté sur lui. Il y a eu une lutte épouvan» table... notre pauvre ami s'est défendu avec acharnement, mais il était seul dans cette maison...

— Ah ! je lui avais dit souvent qu'avec sa manie de se

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LB EUKJRBT DB BBRTHB

passer de domestiques pas économie» il finirait pas se faire égorger.

— U a opié... personne n'est venu à son secours.*» il était yieux..» il n'a pas pu résister à un homme Jeune et robuste... il est tombé elle scélérat l'a étranglé.

— - C'est horrible I balbutia le père Chardin. Quand je pense que ça pourrait m'arriver, à moi aussi I...

— C'est alors, continua la comtesse» sans prendre garde à cette réflexion nalTement égoïste, c'est alors que L'assassin a fouillé la caisse. Il avait pris ses précautions pour n'être pas dérangé et il a fait avec soin l'inventaire de tout ce qu'elle contenait.

Il a retiré du portefeuille tous les billets à ordre, et il les a emportés pour les détruire.

Il a ouvert le testament et, après l'avoir lu, il l'a mis dans le portefeuille à la place des effets.

Ensuite, il a fait main basse sur l'or et sur les billets de ^ banque et il a pris la fuite.

— E5t personne ne l'a vu?

— Si I on l'a vu au moment où il sautait par la fenêtre. On l'a même poursuivi, mais il a échappé à ceux qui le poursuivaient.

La suite importe peu... ou, du moins, ce n'est pas le moment d'en parler.

Maintenant que vous savez tout, mon ami, ne pensezvous pas comme moi qu'il n'est pas possible de douter que l'assassin soit un débiteur qui devait payer ce jour-là?

— Ou, au contraire, un emprunteur?...

— Non, un emprunteur ne serait pas venu la nuit.

— C'est juste. Bâsfroi fermait sa caisse à cinq heures..* mais il la fermait aussi bien pour les recettes que pour les payements.

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88 LE SEGRfiT DE BERTHE

— OaL Mais supposez qa*un de ses clients fût en retard de quelques heures pour une grosse somme et que ce client lui ait écrit : Accordez-moi jusqu'à ce soir... ne l'aurait-il pas reçu, par exception, après la fermeture de son bureau ?

-«Je le crois... d'autant plus que Basfroi n'avait pas l'habitude de faire présentera domicile, le jour de l'échéance, les effets que lui souscrivaient ses emprunteurs.

Les affaires qu'il faisait n'étant pas régulières... malheureusement... il préférait ne pas employer d'intermédiaires pour les recouvrements. Il ne mettait jamais les billets en circulation; il les gardait en caisse.

Et c'était môme cette façon de procéder qui lui assurait une clientèle si nombreuse. Les gens qui emprun* tent à usure n'aiment pas qu'on le sache, et avec Basfroi, ils étaient assurés que leur signature ne courrait pas les rues.

La veille de l'échéance, il les avertissait par une lettre d'avoir à passer chez lui pour payer ou pour renouveler.

Et le lendemain, à midi, si on ne s'était pas présenté, il remettait le billet à l'huissier.

— Eh bien, supposez que M. de La Gadière ait répondu à l'avertissement: Je ne serai pas en mesure demain matin, mais je vous apporterai votre argent demain soir... que serait-il arrivé?

— Basfroi l'aurait attendu, je n'en doute pas. Il avait résolu de ne plus lui prêter et il n'aurait eu garde de manquer l'occasion de rentrer dans ses fonds, sans être obligé de recourir à des poursuites qui, très probablement, n'auraient pas abouti.

Et comme il voulait rompre ensuite toutes relations avec M. de La Gadière, il tenait à profiter du moment où M. de la Gadière pouvait payer. La solvabilité de ce monsieur était intermittente... un jour, il roulait sur Tor, et

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le lendemain, il n'avait plus le soa. C'est le cas de tous les joueurs*.. Et M. de La Gadière avait le plus grand intérêt à ne pas tuer son crédit chez Basfroi en laissant protester nn billet.

Donc, s'il a écrit à notre ami pour lui donner rendez-vous le soir, à dix henres, notre ami a dû croire que M. de La Gadière avait sérieusement Tintention de se libérer.

Oui, certes. Et il l'aura attendu, j'en réponds.

Eb bien, la question est jugée. 11 ne me reste plus

qu'à vérifier si ce misérable avait nn remboursement à faire le 7 mars.

Le 7 n'est pas un jour d'écbéance commerciale. Mais

les clients de Basfroi choisissaient des dates à leur convenance.

Raison de plus pour que Basfroi n'attendît pas deux

débiteurs le môme jour. Si, sur votre liste, un nom agure à cette date, ce nom est celui de l'assassin.

G'est aller un peu vite, mais...

Quoi qu'il en soit, il faut que le juge d'instruction en

prenne connaissance, de cette liste... et je compte que vous la lui remettrez.

Moi! Vous voulez que j'aille me jeter volontairement dans les griffes de la justice... moi qui, jusqu'à présent, ai eu la chance de ne pas être appelé!... mais songez donc que je suis légataire, moi aussi, et qu'on pourrait me soupçonner.

— Qu'importe, puisque vous êtes innocent. On m'a bien soupçonnée, moi, et on me soupçonne encore, dit madame de Marcenac. Si vous hésitiez, je vous rappellerais que d'un moment à l'autre, vous allez être cité a comparaître. Je m'étonne même que ce ne soit pas déjà fait. Et je vous conseille, dans votre intérêt, de devancer la citation. C'est le plus sûr moyen de ne pas être accusô.

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00 LB SBGRBT DB BBRTHE

<— Je ferai ce que vous voudrez, dit piteusement le bonhomme.

— Et ce faisant, vous ferez votre devoir. Mais nous perdons du temps ici et j'ai encore un service k vous demander. Venez me montrer la liste... quand je saurai à quoi m*en tenir, je vous dirai ce que j'attends de vous.

Chardin s'exécuta, en regrettant amèrement d'avoir parlé de cette pièce compromettante. Mais il n*osait pas résister à madame de Marcenac et il sentait d'ailleurs la justesse de ses raisonnements.

Il l'introduisit dans sa maison et il eut la satisfaction de constater que la femme de ménage était partie.

Il avait peur qu'elle n'écoutât aux portes.

Ses papiers étaient dans un secrétaire en acajon qui ornait sa chambre à coucher, etla comtesse ne put s'empêcher de sourire en jetant un coup d'œil sur le mobilier bourgeois du négociant retiré.

Chardin la fit asseoir, ouvrit le secrétaire et n'eut pas de peine à trouver ce qu'il y cherchait, car c'était un homme ordonné et ses papiers étaient toujours classés avec un soin méticuleux.

Il rapporta la fameuse liste, écrite de la main de Basfroi sur une longue et large feuille de ce papier réglé qu'on emploie dans le commerce.

Madame de Marcenac la prit, la parcourut rapidement et la tendit à son vieil ami, en mettant le doigt sur une des lignes,

— Voyez ! lui dit-elle.

— C'est vrai! s'écria Chardin, en lisant tout haut :

« 7 mars. M. le vicomte de La Gadière, hôtel Continental, à Paris. 30,000 f^. , représentés par trois lettres de change de 10,000 fr. chacune. »

— Et notre ami, dit la comtesse, a ajouté cette men-

isB sncRifr DB BrarTHx gj

lion : a A remettre à Thuissier, le 8 mars, en cas de non-payement. »

— Ça ne me surprend pas. Il ne tenait plus à conserver la pratique de M. de La Gadière^ et il était décidé à user de rigueur. Je croîs môme me rappeler qu'en me parlant de ce monsieur, il m'a dit qu'il lui ayait écrit de ne pas compter cette fois sur un renouvellement.

— Alorsy je n'ai plus l'ombre d'un doute. La Gadiôre était hors d'état de payer. Cette menace de le poursuivre lui a suggéré Tabominable projet qu*il a exécuté. Et comme il a détruit les lettres de change qu'il avait sous* critesy il se croit assuré de l'impunité. Il ne se doute pas que Basfroi a eu l'idée providentielle de vous remettre une copie du livre où il enregistrait les noms de ses débileurs. Mais quand le juge verra cette liste, il n'hésitera pas à le faire arrêter.

Le père Chardin baissait le nez et ne soufflait pas mot. Il manquait d'enthousiasme et la proposition de madame de Marcenac le gênait cruellement.

— Mais vous, ma chère Berthe, dit-il après un assez long silence, vous avez sans doute fait part de vos soupçons au magistrat que vous avez vu?

— Non, répondit la comtesse. Je tenais à m'entendre avec vous avant de lui dénoncer ce misérable. J'ai bien d'autres preuves contre lui, mais je ne voulais frapper qu'à coup sûr.

— Si vous avez d'autres preuves, il est inutile que je produise cet écrit.

— C'est indispensable, au contraire, car ces preuves, je n'en veux user qu'à la dernière extrémité, de peur de compromettre... d'autres personnes.

Le bonhomme fit signe qu'il ne comprenait pas.

— En vous annonçant la mort de notre ami> reprit madame de Marcenac, M. de Lîxy a sans doutcnégligé

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de vous raconter raventare qui lui est arrivée en chemio de fer ?

— n m*a dit seulement qu'il a failli ôtre arrdté en arrivant à Paris, parce que Tassassin était dans le même train que lui.

— Eh bien, sachez que cette nuit-là, quelques heures après le meurtre de Basfroi, un homme est entré du côté de l'entre-voie, dans le compartiment où voyageait M. de Lizy. Cet homme n'avait pas de billet et H. de lizy a eu la faiblesse de lui céder le sien. Il en est résulté que l'assassin, qu'on guettait à la gare, a pu sortir sans être inquiété et que H. de Lizy a été retenu et interrogé par un commissaire.

Je tiens ces détails du juge d'instruction. M. de Lizy avait jugé à propos de ne rien dire de cette affaire.

Or, il est impossible qu'il ne sache pas le nom de l'individu qui lui a valu ce désagrément, car M. deLaCadière n'a pas pu se déguiser au point de se rendre méconnaissable, et M. de La Gadière fait partie du môme cercle que lui, je le sais de source certaine.

Son devoir était de le nommer et il ne l'a pas fait.

— Il est donc son ami?

— Je ne crois pas qu'il soit descendu jusqu'à se lier avec cet homme. Il a eu, pour se taire, des motifs que je ne connais pas et que je n'ai pas besoin de connaître. Peut-être se décidera-t-il à parler. J'attendrai ; mais, s'il persiste à ne rien dire, je parierai, moi.

Commencez par aller trouver le juge d'instruction... celui de Fontainebleau... et remettez-lui cette pièce. 11 ne manquera pas de regarder le nom du débiteur qui devait payer le 7 mars et il vous demandera des renseignements sur lui. Dites tout ce que vous savez. Dites que Basfroi avait mauvaise opinion de M. de La Gadière, qu'il s'attendait à ne pas ôtre payé à l'échéance

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LE SBGEËT DE BBRTH5

et qu'il s'apprêtait à le poursuivre impitoyablement.

Lorsque le magistrat sera édifié sur le compte de ce prétendu gentilhomme, il s'empressera de lancer contre lai un mandat d'amener. Nous verrons alors quelle conduite tiendra M. de lizy.

Vous ferez ce que je vous demande, n'est-ce pas, mon ami?

— Oui, si vous l'exigez, soupira le père Chardin. Mais... ne m'apprendrez-vous pas quels griefs vous avez contre M. de lizy? Au début de notre entretien, vous avez promis de me dire la cause de votre brouille.

— Vous vous intéressez donc bien à lui? demanda dédaigneusement la comtesse.

— J'avoue qu'il me plaisait. Il m'a toujours témoigné beaucoup de bienveillance. Et puis, il me semblait que vous ne trouveriez jamais un mari qui vous convînt mieux. Il est très bien de sa personne, il est suffisamment riche, il a un titre... et un excellent caractère, autant que j'en ai pu juger. Enfin... il vous aime.

— Je n'en sais rien, mais ce que je sais fort bien, c'est que je ne l'aime plus et que je ne l'épouserai jamais.

— Je pensais que vous y étiez décidée?

— C'est possible. Mais j'ai changé d'avis.

— Oseraî-je vous demander pourquoi ?

— Quand il n'y aurait que sa façon d'agir après la rencontre qu'il a faite dans le train de Lyon, ce serait assez. Je n'admets pas qu'on transige avec sa conscience. Il a manqué à son devoir en ne disant pas toute la vérité au juge qui l'a interrogé.

Mais ce n'est pas tout. Je le croyais homme d'hon* neur.

— Aurait-il démérité de l'opinion que vous aviez de lui? ^

— Il a perdu jusqu'à mon estime.

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M LB 8BCRBT D8 BERTHB

— Ahl mon Dieul ... qnVt-il donc fait?

— Il 8*681 abai88é jusqu'à m'espionner, après a^oir espionné ma meilleare amie.

— Espionner I Inil le baron de Lizy! Il faut que ce soit TOUS qui me le disiez poor qne je le croie.

— Je vous Taffirme, mon ami, et cette mauTaise action a eu les conséquences les plus funestes.

— Pour vous?

— Non. Moi, je suis indépendante. M. de Lizy parviendra peut-être à me nuire par ses indiscrétions» mais je n*ai de comptes à rendre à personne. Mon amie, au contraire, est mariée... Son mari est jaloux et violent, au delà de tout ce que vous pouvez imaginer.

Bh bien, M. de Lizy s'y est pris de telle sorte, que ce mari, qui vivait en bonne intelligence avec sa femme, croit maintenant qu'elle l'a trompé et qu'elle est la mère d'un enfant dont elle lui a caché la naissance.

— Le baron Taurait-il dénoncée 7 Ce serait indigne I

— Dénoncée, non. G*e8t un autre qui l'a dénoncée, et je soupçonne que ce vil dénonciateur, c'est M. de La Cadière.

Mais, par un enchaînement de circonstances que je n'ai ni le temps, ni la volonté de vous expliquer, la pauvre femme que j'avais pu sauver une fois de la colère de son mari, est en danger de mort. Et la faute en est à M. de lizy.

— En danger de mort! s'écria Chardin. Mais elle a donc affaire à une hôte féroce I Un galant homme trompé ne se venge pas de l'infldèle en la massacrant*

— Celui-ci a commencé par enfermer sa femme en proférant contre elle des menaces terribles* Il Iuî ^ annoncé qu'il allait d'abord tuer son amant et qu'il loi réservait le môme châtiment.

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LB 8B0RBT DB BBRTHB 95

— On dit ces choses-là» mais on ne les fait pas.

Il les ferait, J'en suis certaine. Et je ne tiens pas du

tout à Tempècher de tuer le drôle qu'il accuse d'être ou d'avoir été l'amant de sa femme. Mais je ne souiTrirai pas qu'il touche à mon amie.

Ma chère Berthe, je vous approuve de tout mon

cœur. Et il ne sera pas difficile d'empêcher ce furieux de commettre un crime. Il y a des lois qui protègent les maris, mais il y en a aussi qui leur interdisent de se faire justice à eux-mêmes... si ce n'est dans le cas de flagrant déUt... et ce cas ne se présentera pas, puisqu'il Ta séquestrée.

A votre place, je préviendrais tout bonnement le commissaire de police...

C'est inutile. Le commissaire de police n'arrêterait

pas un homme parce qu'on lui prête l'intention de commettre un crime... et un crime presque excusable.

D'ailleurs, mon amie a réussi h s'échapper.

Ah 1 tant mieux I... tant mieux I... s'écria le bonhomme.

Elle s'est réfugiée chez moi, reprit madame de Mar-

cenac.

Chez vousl diable I c'est bien imprudent. Si ce

croquemitaine venait à le savoir et qu'U vînt chercher sa femme jusque dans votre hôtel, songez donc au bruit que ferait cet esclandre I

— Ohl je n'en suis plus à redouter le scandale, dit amèrement la comtesse ; mais je crains d'être impuissante à protéger mon amie et je m veux ni ne pms la garder chei moi,

— Voilà qui est sagement raisonné. Et si vous me de^ mandes mon avis, je vous conseiUerai de la faire parur pour l'étranger.

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90 LK SBCaST DB BBRTiUB

» Il faudra probablement en venir là* Mais, en ce moment, c'est impossible... pour diverses raisons. -. Le mari surveille votre hôtel... peut-être?

— Que ce soit pour cela ou pour autre chose, peu importe. Hais ce n'est point un conseil que je vous demande, c'est un service que je réclame de votre vieille amitié.

— Un service ! parlez, ma chère Berthe. Je suis prêt à faire tout ce que vous me commanderez... Yous savez bien que pour vous je me jetterais au feu...

» Ce serait trop, répondit en souriant madame de Marcenac. Je vous prie seulement de donner asile à mon amie.

» Commentl... ici!... s'écria le père Chardin.

— Oui, dans cette maison, où on ne s'avisera pas de venir la chercher. Vous êtes le seulhomme à qui jepuisse la confier.

— Mais, ma chère Berthe, vous vous trompez. Cette dame ne serait pas en sûreté chez moi. Tout le quartier saurait bientôt qu'elle y est. Tous ne vous figurez pas à quel point les habitants du Marais sont bavards et curieux. Ça ferait tant de tapage que l'autorité en serait informée... et préviendrait le mari... S'il se présentait pour la réclamer, que ferais-je? Hélas I... je ne suis qu'un vieillard... je ne pourrais même pas me battre avec lui.

^ Gela n'arrivera pas. J'ai pris mes précautions. Nul ne devinera que mon amie est ici ; et d'ailleurs, elle n'y restera pas longtemps.

— N'y passât-elle qu'une nuit, ce serait trop. Tout le monde le saurait demain. Et puis, comment l'y amèneriez-vous? Le seul bruit de la voiture dans laquelle vous êtes venue a mis en émoi, je le parierais, tous les habitants de la rue.

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LB SEGRBT DE BEETHE

— J'en doute. Mais, quoi qu'il en soit, cet inconvénient ne se renouyellera pas. Mon amie est venue avec moi.

— Que voulei^vous dire ? s'écria le père Chardin qui avait changé de visage en entendant cette déclaration.

— Je veux dire que mon amie est dans le fiacre qui m'a amenée, répondit froidement madame de Marcenac. Personne, quoi que vous en disiez, ne s'est mis aux fenêtres pour voir passer notre voiture, et j'ai eu soin de la faire arrêter on peu avant qu'elle arrivât à votre porte.

— Mais... ma femme de ménage qui vous a introduite...

— Elle a cru que j'étais seule. Les stores du flacre étaient baissés. C'est précisément parce que je pensais être reçue par une servante que j'ai laissé mon amie dans la rue, au lieu de la faire entrer avec moi. Maintenant votre femme de ménage n'est plus là et mon amie a déjà trop attendu.

Le bonhomme, cette fois, perdit tout à fait contenance. C'est à peine s'il put balbutier une phrase où il était question des inconvénients que présenterait pour la dame et pour lui, cette occupation forcée de son domicile.

— Vous ne parlez pas sérieusement, je suppose, répliqua la comtesse d'un ton sec. Mon amie s'accommodera delà chambre que vous lui offrirez, et vous en avez plus d'une disponible dans cette maison qui a deux étages. Quant à vous, mon ami, vous vous générez un peu pour m'ôtre agréable. Et, à votre âge, vous ne vous compromettrez pas en recevant une femme sous votre toit. Mon amie, d'ailleurs, fera en sorte de ne pas vous gêner, et j'espère que son séjour ici sera très court. Je vais m'occuper activement de lui faciliter les moyens de quitter Paris et même la France.

— Maïs, ma chère Berthe, répondit Chardin, je vous répèle qu'il me sera impossible de cacher cette dame à II. 6

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LE 8BGRBT DB BECRTHB

tous les yeux. La femme qui me sert reviendra dans quelques heures pour apprêter mon diner.

— Bb bien I quand elle verrait mon amie?

— C'est que... vous ne la connaisses pas... elle est bavarde, et j'aurais beau lui recommander de se taire...

— Alors, renvoyez-la, aujourd'hui mftme.

— Ce serait encore pis. Elle devinerait pourquoi je la renvoie et elle se vengerait en colportant la nouvelle dans tout le quartier. Elle serait capable d'aller me dénoncer comme conspirateur au commissaire de police... elle dirait que je m'enferme pour fabriquer de la dynamite.

— Vous êtes fou !

— Mais non. Par le temps qui court, un citoyen ne saurait être trop prudent, car ces accusations-là courent les rues.

Et puis, si je renvois ma bonne, qui donc servirait votre amie?

— Elle se servira elle-même. Yous ire* prendre vos repas au dehors et vous lui rapporterez de quoi manger. Ce sont là des misères qui ne devraient pas vous préoccuper. Allez-vous me dire aussi qu'il n'y a dans votre maison qu'un lit !

— C'est vrai. Il n'y en a qu'un. Vous comprenez... je vis seul et...

"^ Yous le céderez à mon amie. Elle habitera votre chambre et vous vous établirez au second. Yous pouvez bien coucher sur un matelas et même dormir deux ou trois nuits dans un fauteuil.

Chardin, à bout d'objections, baissait la tôte et faisait piteuse mine. Son silence et son attitude irritèrent madame de Marcenac.

— Yous hésitez encore? lui dit-elle dédaigneusement. J^avais meilleure opinion de vous. M'obligerez-vous donc

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LR SBC^BT DB BJBRTHB 99

à yaoB rappeler que mon père vous a rendu service autrefois?

— Je ne Tai pas oublié, je yons le jure, murmura le ▼îeillard.

— C'est possible^ mais vous agisses comme si yous ne yous en souyenies plus, car la première fois que je yous demande de me pronyer yotre reconnaissance et yotre déyouement, yous yous excusez en mettant en ayant des raisons ridicules. Je croyais que yous seriez heureux de saisir l'occasion de m*ètre utile. Je m'aperçois que je yous ayais mal jugé.

— Ma chère Berthe, je yous en supplie, ne m'accablez pas. Songez que je suis yieux et accoutumé au repos. Le moindre éyénement me trouble et la seule pensée d'ayoir affaire à la justice me fait frissonner.

— - Reyiendrez-yous aussi sur la promesse que je yous ai arrachée de remettre au juge d'instruction la liste des débiteurs de Basflroi?

— Non.. . non.. .jela remettrai, quoique cette démarche me coûte... mais quand je l'aurai faite, on aura les yeux sur moi et yotre amie ne sera pas en sûreté ici, car je se' rai exposé à receyoir la yisite d'un agent.

— Encore 1 s'écria la comtesse en se leyant. Yous deyriez rougir d'hésiter ainsi. Mais puisque yous manquez de courage, j'en aurai pour yous. Je yeux... yous entendez bien I... je yeux que yous logiez ici mon amie, et je yais la chercher.

— Berthe I

— Je yais la chercher, yous dis-je^ et quand elle sera ici, nous yerrons bien si yous oserez la chasser.

— Non... oh l non, j'aimerais mieux abandonner ma maison.

-^ Abandonnez-la, yenez demeurer chez moi, si yous yonlez. Mais receyez mon amie. Je me chargerai de yeil-

100 LE SECRET DK BERTHB

1er sur elle, puisque vous êtes trop lâche pour la protéger.

-^ Trop lâche I répéta douloureusement le père Chardin.

— Oui, c'est une lâcheté de refuser votre appui à une malheureuse femme qu'un furieux cherche pour la tuer. Lui fermer votre porte, c'est la condamner à mort. Si j'avais pu trouver un autre refuge, je n'aurais pas recours à vous, mais je n'en connais pas où elle serait en sûreté. Donc, il faut que vous la receviez. Faites-le de bonne grâce... ne fftt-ce que pour ne pas me forcer à croire que vous n'avez pas de cœur.

Le bonhomme avait les larmes aux yeux. Madame de Marcenac l'avait pris par son faible en lui reprochant son ingratitude, car il avait la mémoire des bienfaits, et s'il aimait quelqu'un, c'était assurément la fille de l'homme qui l'avait sauvé de la faillite.

Mais le sacrifice qu'elle exigeait de lui était énorme. Il s'agissait de renoncer à ses chères habitudes. La vie qu'il menait était réglée comme une horloge et il allait être obligé d'en changer. Et puis, il avait peur de tout : de la police, d'abord; du mari, que madame de Marcenac lui dépeignait comme capable de se porter à de terribles extrémités ; du baron de Lizy, qui allait peut-être s'en prendre à lui de la rupture de son mariage.

Il n'était pas jusqu'au vicomte de La Gadière qui ne lui inspirât des craintes, peu raisonnées , car ils étaient tout à fait étrangers l'un à l'autre, et ce personnage ignorait certainement que Basfroi avait pour confident un certain M. Chardin, domicilié rue des Lions-Saint-PauL

Mais s'il comparaissait devant un juge, il apprendrait sans doute le nom du détenteur de cette liste qu'on lui présenterait pour appuyer l'accusation, et si on ne l'envoyait pas en prison séance tenante, il ne manquerait pas de se venger.

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LB SECRET DE BERTHE lOi

Un crime de plus ne devait pas gêner on homme de cette trempe et le malhenreaz Chardin se voyait déjà assailli un beau soir et étranglé comme son ami Basfroi, dont le triste sort était toujours présent à son esprit.

— Vous pleurez, lui dit la comtesse; c'est signe que vous sentez qu'il est odieux à vous de refuser. Je vous sais gré de ce mouvement et, .si je vous ai malmené tout à l'heure, je puis maintenant vous parler d'une autre façon. Vous ôtes bon, je le sais; vous êtes compatissant ; vous n'avez jamais pu voir une infortune sans que votre cœur en soit ému. Oubliez que je me suis emportée et envisagez froidement la situation. Je comprends qu'il vous soit pénible de déranger votre existence. A votre âge, on tient à sa liberté, et je vous demande d'aliéner la vôtre, pour un peu de temps.

Mais c'est à votre pitié que je m'adresse. Mon amie sait qu'aile est perdue, si vous ne lui accordez pas l'hospitalité que j'ai pris sur moi de lui promettre en votre nom. Elle passe en ce moment par de cruelles angoisses, car elle attend son arrêt, et elle doit se douter que, s'il lui était favorable, je serais déjà sortie pour le lui annoncer.

La laisserez-vous souffrir ainsi ?

— Nonl s'écria Chardin dans un élan d'attendrissement provoqué par l'éloquence de la comtesse; non, il ne sera pas dit que j'aurai fermé ma porte à une femme malheureuse. Mon domicile, ma fortune, ma personne, je mets tout à ses ordres. Et si son mari s'avisait de la relancer ici, je le recevrais de telle sorte qu'il n'y reviendrait pas.

Maintenant, ma chère Berthe, que faut-il que je fasse? Ctommandez I j'obéirai.

Madame de Marcenac ne put s'empêcher de sourire de cette proclamation belliqueuse succédant tout à coup à un accès de timidité aîguO.

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10? LE 8EGRST DB BBRTHE

Le paisible mouton s'était transformé en lion conrageuZ) et Berthe avait le droit de se vanter d'avoir fait on mirade.

Elle sentit qu'il fallait profiter de ce preimer monve* ment, de peur que l'enthousiasme du bonhomme ne se refiroidtt.

-* Descendez avec moi, mon ami, dit^lle en Ini tendant une main qu'il serra chaleureusement. Vous m'ouvrirei la porte de la rue et vous la laisserez entr'ouverte. Une minute après, je vous amènerai votre protégée...

— Dans le jardin, interrompit le vieillard, qui se raccrochait peut-être à une dernière espérance d'éviter la cohabitation dont il était menacé. Ce sera plus convenable et nous 7 serons mieux pour causer.

— Dans le jardin, si vous voulez, murmura la comtesse qui s*était levée après avoir remis dans le secrétaire la liste des débiteurs annotée de la main de feu Basfroi.

Chardin referma le meuble et montra le chemin à Berthe.

Au bas de l'escalier, ils se séparèrent. Elle se glissa hors de la maison et il s'en alla, très ému, l'attendre au pied du rocher artificiel que surmontait le buste de M. Thiers.

Il était partagé entre deux sentiments qui ne s'accordaient guère : l'orgueil de faire acte d'énergie et la crainte que sa générosité ne lui coûtât cher par la suite.

Mais, pour le moment, il refoulait la crainte, et c'était l'orgueil qui le dominait.

Il se demandait aussi qui était cette amie dont la comtesse ne lui avait jamais parlé jusqu'à ce jour et qu'elle avait, peut-être avec intention, oublié de lui nommer.

Quoiqu'il allât voir souvent madame de Marcenac, il n'était pas très au courant de ses relations mondaines,

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VB 8BCRBT DB BERTHB £qq

ajraiii toujours en soin de ne pas se présenter i son bùiel aux heures où elle recevait.

Il lui semblait bien que Basflroi lai evait parlé quelquefois d*une dame à laquelle s'intéressait la comtesse et qui avait eu de gros chagrins de ménage; mais ee n'était qu^un souvenir très conftis, qui ne pouvait fpas l'éclairer sur l'aventure conjugale à laquelle il allait être mêlé» A son corps défendant Du reste, on ne le laissa pas longtemps à ses réflexions. Madame de Marcenac reparut^ conduisant par la main une femme dont le visage était caché par une voilette très épaisse.

Le père Chardin, adossé à son rocher, ne bougea point lorsqu'il vit paraître la comtesse et son amie*

Cette femme voilée qui s'avançait à pas lents lui faisait l'efTet d'une ombre sortie du tombeau.

Elle était vêtue de noir et ce n'est pas le costume habituel des spectres qui se produisent toujours habillés de blanc; mais elle avait l'allure traînante qu'ils ont adoptée depuis les temps les plus reculés, et le bonhomme avait beau se dire que les fantômes ne sortent jamais en plein jour, il se sentait troublé.

Instinctivement, il ne s'écartait point du buste de M. Thiers, comme si l'image de ce vieux sceptique avait dû dissiper la crainte superstitieuse qui le gagnait, quoi qu'il en eût.

n avait honte de sa faiblesse, mais il ne pouvait pas s'empêcher d'être ému, loi, l'homme positif qui croyait que deux et deux font quatre, le voltairien qui niait les miracles, le négociant qui se vantait d'être inaccessible à l'idéal.

Il faut dire que les discours de madame de Marcenac lui avaient mis la tôte & l'envers et qu'il n'était plus en état de maîtriser ses impressions.

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Cependant ces dames se rapprochaient et il se décida à les saluer gauchement, sans pouvoir articuler quelques mots de bienvenue qui auraientété tout à fait en situation.

L'amie releva son voile et lui montra des traits altérés par la douleur, une physionomie sympathique et les restes d'une beauté qui avait dû être remarquable. Ses joues amaigries étaient pâles et ses yeux rougis par les larmes regardaient timidement le vieillard qui avait promis de lui donner Thospitalité.

Elle redoutait sans doute qu'il se ravisât et elle ne se sentait pas le courage de l'implorer.

Chardin était remué, mais il continuait à se taire, par Tunique raison qu'il ne savait que dire.

Ce fut donc la comtesse qui rompit ce silence embar* rassant.

— Mon ami, commença-t-elle de sa voix la plus douce» voici l'amie que je mets sous votre protection, et qui vous devra la vie.

Hier encore, si le hasard nous avait rassemblés, je vous l'aurais présentée... comme je devrais le faire si nous n'étions pas dans une de ces situations exceptionnelles qui commandent de passer par-dessus les usages et les convenances mondaines.

Je ne vous la nommerai donc pas autrement que par son prénom, qui est Gabrielle, et vous me pardonnerez de ne pas vous apprendre le nom de son mari, car si je vous le disais, vous encourriez une responsabilité de plus, tandis que vous avez bien le droit d'assister une femme en danger de mort, sans lui demander qui elle est. Nul n'y saurait trouver à redire, car vous n'empiétez sur l'autorité de personne, et le malheur est chose sacrée. Vous ouvrez votre maison à une fugitive, à une persécutée, et vous êtes censé ignorer pourquoi elle en est réduite à vous demander asile.

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— Je suis heureux et fier de le lui accorder, répondit le bonhomme en se rengorgeant. Mon domicile est in- Yiolable et tant que madame habitera sous mon toit, elle sera en sûreté. Je réponds d'elle et je vous remercie, ma dière Berthe, de m'avoir choisi pour la protéger.

Chardin, comme tous les timorés, ne s'arrêtait plus, une fois qu'il était lancé. Le petit discours d'introduction que Tenait de lui adresser madame de Marcenac l'avait piqué au vif. Il s'enorgueillissait de la servir et il se sentait grandi de cent coudées depuis qu'il était constitué protecteur d'une femme intéressante.

Peu s'en fallait qu'oubliant ses premières tergiversations, il ne s'imaginât qu'il s'était dévoué spontanément et qu'il avait accueilli avec enthousiasme les ouvertures de la comtesse.

— Monsieur, dit la suppliante, si j'échappe aux périls de toute sorte qui me menacent, le reste de ma vie sera consacré à vous prouver ma reconnaissance. Et quoi que je fasse, je ne m'acquitterai jamais de la dette que je contracte en acceptant l'abri que vous m'offrez, car vous ne me connaissez pas et vous me sacrifiez votre tranquillité. Berthe n'en avait pas trop dit en m'assurant que vous étiez le meilleur et le plus généreux des hommes.

— Je ne fais que mon devoir, madame, dit Chardin avec une gravité comique.

— Votre devoir! s'écria Gabrielle. Dites donc plutôt que vous poussez l'abnégation jusqu'à ses dernières limites. Je sais qui vous êtes, monsieur, et comment vous vivez. Je sais qu'après trente ans d'une existence probe et laborieuse, vous avez quitté les affaires pour jouir enfin d'un repos bien gagné. Et vous consentez à me recevoir!... Vous ne reculez pas devant les soucis que vous amènera ma présence chez vous 1 II n'existe pas de dévouement qui soit au-dessus de celui-là et je vous

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106 LB SBCSET DB BEETHB

jure que je ne Taocepterais pas, si jenVspérais que je ne serai pas forcée de prolonger mon séjour dans cette maison.

Mais, tant que j'y serai, je ne veux vous caaeer aucune gône. Vous vivres comme si je n'étais pas là» sans rien changer à vos habitudes.

Chardin allait protester qu'il était prdt à tout supporter pour mener à bien cette œuvre de sauvetage, mais la comtesse lui coupa la parole, afin de l'empêcher de tomber dans les exagérations de générosité.

— Ma chère Gabrielle, dit-elle, il n'est malheureusement pas possible que ta présence ici ne dérwge pas quelque peu la vie de notre ami. D'abord, il va être obligé de renvoyer la femme qui le sert... il ne faut pas qu'elle te voie, car elle est bavarde.

— Je la remplacerai, s'écria madame Larmor.

-— 0ht madame 1 murmura le bonhomme d'un air offensé.

-* La tâche serait au-dessus de tes forces, reprit nudame de Marcenac. Et ce n'est pas tout encore. Notre ami devra te céder sa chambre...

-^ Je n'y consentirai jamais, interrompit Gabrielle.

— Il le faudra bien. C'est la seule, paratt-il, qui soit habitable.

— Je me contenterai d'un grenier ou d'une cave.

— Vous voulez donc, madame, me priver du plaisir de vous sacrifier quelque chose de mon bien*être? Quel mérite aurais-je à vous loger, si je ne me gênais pas du tout? Ne vous inquiétez de rien... je...

-^ Voyons, mon cher Chardin, dit la comtesse qui se défiait de la sincérité des premières déclarations du iton** homme, n'y aurait-il pas quelque moyen de tout concilier?... N'avez-vous vraiment meublé dans cette maison à deux étages» que l'appartement du premier?

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LB 8BCSRBT DJB BBBTHB

Chardin, tout honteux d'aToir menti d*abord pour énier une oorfée redoutable, roagit et se gratta l'oreille comme un homme qui eherche à se tirer cooTenal^le* ment d'oo maavais pas.

— J'avais oublié, mormura-t-il, qu'en prévision do cas où ce pauvre Basfroi serait retenu vingt-quatre heures à Paris par ses affaires, j'ai acheté quelques chaises, une eommode, une tableet... un lit, ou plutôtune couchette... et que j'ai fait placer le tout dans une pièce... au second... précisément au-dessus de ma chambre. Cette pièce a une fenêtre qui donne sur le jardio où nous sommes... vous la voyes d'ici... mais...

— C'est tout ce qu*U me faut, dit Oabrielle.

— Yous n'y pensez pas, madame I Vous, accoutumée au luxe ou tout au moins au confortable, occuper un pareil taudis 1... c'est impossible, et je ne le souffrirai pas. Sî vous voyiez cet ameublement ! Basfi*oi n'était pas difficile et il s'en serait contenté... moi aussi, je m'en con«* tenterais, mais vousl... non, non... vous habiterez ma chambre...

— Je refuse absolument, et..

— Eh bien, moi, interrompit madame de Marcenac, je trouve que Gabrielle a raison et que l'arrangement qu'elle propose est le meilleur.

— Oh ! ma chère Berthe, comment pouvez-vous parler ainsi!

— Mon cher ami, si vous vous étiez mieux expliqué, tout à l'heure, quand nous causions entôtei-à-ièteïievon» aurais indiqué aussitôt ce qu'il faut faire pour que vous n'ayez pas à souffrir de la présence de Gabrielle et pour qu'elle soit chez vous en parfaite sûreté.

La combinaison que je vous proposais était mauvaise ù tous les points de vue. Renvoyer votre bonne et vous en aller prendre vos repas au dehors, ces remèdes seraient

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pires que le mal. Cette femme soupçonnerait ce cfui se passe, et comme elle serait furieuse d*avoir été chassée . sans motif, elle chercherait à percer le mystère.

— C'est ce que je me suis permis de vous faire observer...

— Oui, mais vous ne m*aviez pas dit que le second étage était habitable. Cela change tout. Votre bonne n*entre pas tous les jours dans cet appartement, je suppose ?

— Elle n'y entre jamais. Je Tai fermé à la clef et la clef est dans mon secrétaire.

— Avec la liste écrite par Basfroi, dit en souriant la comtesse. Alors, Gabrielle peut demeurer là-haut, sans que personne se doute qu'elle y est. Gardez votre femme de ménage. Elle viendra, comme à Tordinaire, préparer et servir vos repas... Vous les commanderez un peu plus copieux... Il vous est bien permis d'avoir subitement une recrudescence d'appétit... Gabrielle vivra de la desserte de votre table... vous la lui porterez vous-même dès que la servante sera partie... Voilà pour la partie matérielle... j'enverrai ici aujourd'hui, par une personne sûre, le linge dont mon amie a besoin, et les objets de toilette indis* pensables... il ne lui manquera donc rien. Par exemple, elle sera obligée de faire son lit, conclut gaiement madame de Marcenac.

— Chacune de nous faisait le sien au pensionnat, tu t'en souviens, dit madame Larmor ; et je n'ai pas oublié comment on s'y prend.

Chardin était radieux. Berthe avait habilement ménagé son amour-propre en feignant de prendre pour un malentendu le bel et bon mensonge à l'aide duquel il avait d'abord décliné une proposition qu'il acceptait maintenant avec enthousiasme.

— Si madame ne craint pas d'y mettre la main, dit-il,

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IiE 8BCRBT DE BEHTHE

Je crois comme vons, ma chère Berthe, que cet arrangement est le plus sûr. Il faudra aussi, ajouta-t-il pour se délivrer d*une préoccupation qui le tourmentait depuis un instant, il faudra que madame ait soin de ne pas marcher dans sa chambre. Les planchers ne sont pas très épais, et ma femme de ménage a Toreille fine. II y a encore la lumière qu'on pourrait remarquer du dehors. Les voisins n*en ont jamais vu au second, et ils savent que je n'habite que le premier. Madame devra donc permettre que les volets des fenêtres restent constamment fermés, comme ils Font toujours été depuis que je demeure ici.

— Je vous jure que je ne serai pas tentée de les ouvrir, répondit Gabrielle. J'ai bien trop peur d'être vue par celui qui me cherche...

— Et qui ne te trouvera pas, je l'espère bien, dit la comtesse.

Maintenant, mon ami, nous sommes d'accord. Conduisez-nous, je vous prie, dans le logement que vous destinez à mon amie. Il me tarde de l'y installer, et vous savez que nous n'avons pas de temps à perdre pour faire justice d'un scélérat.

Souvenez-vous de votre promesse, continua madame de Marcenac. Il faut que vous alliez le plus tôt possible remettre cette liste au juge.

Ce rappel de l'engagement qu'il avait contracté refroidit l'enthousiasme du père Chardin.

Son visage se rembrunit et il prit la mine soucieuse d'un homme qu'on remet tout à coup en présence d'une obligation volontairement oubliée et désagréable à remplir.

Il cherchait un moyen de l'éluder, et la comtesse qui devinait ses pensées, reprit d'un air sérieux :

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-^ J*espère, mon ami, que vous ne songez pas à vous dédire et que je puis compter sur vous.

— Certainement, ma chère Berthe, murmura le bonhomme, je n'ai qu'une parole, et je ferai ce que tous voudrez, mais je suis très embarrassé, maintenant qn'il est convenu que madame accepte le pauvre logement que je mets à sa disposition.

Si je vais à Fontainebleau, je serai obligé de la laisser ici... et qui sait pour combien de temps?... le voyage méprendra plusieurs heures... sans compter qu'on me retiendra peut-être là -bas... Que deviendrait madame pendant cette absence dont je ne puis pas prévoir la durée ?

Elle serait exposée à l'indiscrétion de ma femme de ménage, qui a la manie de rôder partout. Ne sommesnous pas convenus, d'ailleurs, que je lui porterai ses repas dans sa chambre?... Et puis quand vous reviendrex, je ne serais pas là pour vous recevoir. ..

Ces raisons méritaient qu'on les prtt en considération et madame de Marcenac en sentit la valeur, car, au lieu de se récrier, elle se mit à réfléchir en hochant la tôte«

Madame Larmor assistait, muette et résignée, à cette délibération. Elle avait abdiqué toute volonté.

— C'est vrai, dit la comtesse après un silence. Gabrielle ne peut pas se passer de vous, et nous pouvons, nous, sans trop d'inconvénients, différer de frapper ce misérable. Peut-être môme vaut-il mieux que vous n'ayez pas d*affaires avec la justice tant que mon amie sera chez vous. Et elle n'y restera pas longtemps. J'emploierai la journée à préparer son départ... et j'espère que, demain, elle pourra quitter Paris... cela dépendra d'une entrevue que je vais avoir.

•^Dans tous les cas, murmura Chardin, il faudrait que madame quittât la maison pendant la nuit.

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LE SECRET DE BERTHE f^

— C'est bien ainsi que je l'entends. Je Taî amenée en plein jour parce que je ne pouvais pas faire autrement. Il y avait urgence, car je m'attendais à une visite de son mari, et nous avons eu de la chance de lui échapper. Hais il est très capable de faire surveiller mon hôtel. Je viendrai chercher Gabrielle à deux ou trois heures du matin.

— A pied, je vous en prie ; les voitures font du bruit.

— Aussi ai-je renvoyé celle qui nous avait amenées. Je viendrai donc à pied. Mon cocher nous attendra sur la place de la Bastille et nous conduira à quelques lieues de Paris... à une station où mon amie prendra un train qui l'emmènera très loin d'ici. Je vais prendre mes mesures pour lui assurer une retraite où elle pourra passer des années sans avoir rien à craindre.

— Tandis que chez moi, elle aurait tout à redouter, dit vivement Chardin, moins rassuré que jamais sur les conséquences de la bonne action qu'on lui imposait.

— L'hospitalité que vous lui donnez ne peut être que provisoire, je le sais bien, mon ami. Je veillerai à ce qu'il n'en résulte pour vous aucun désagrément. Votre femme de ménage est partie. A quelle heure reviendra-t-elle?

— A cinq heures, pour préparer mon dîner.

— Alors, nous avons le temps d'installer Gabrielle dans sa chambre. Maintenant, à quelle heure votre fidèle servante s'en va-t-elle pour ne revenir que le lendemain matin ?

— A huit heures, au plus tard.

— J'enverrai donc, à neuf heures, ce soir, la personne qui doit apporter le linge et les objets de toilette.

— Pas plus tôt... ce serait imprudent. J'irai lui ouvrir moî-mème... et nous pourrions convenir d'un signe de reconnaissance, car, pendant le séjour de madame dans cette maison, je me propose de fermer ma porte h tout le monde, excepté à vous, ma chère Berthe...

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— Eh bien î convenons que mon envoyée sonnera trois fois, coup sur coup.

— Boni comme ça, je saurai qui est là, et je ne la ferai pas attendre. Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons monter au second. Il serait dangereux de rester ici davantage. J'ai oublié de vous dire que ma femme de ménage a une clef de la maison et si elle s'avisait de revenir, elle pourrait nous surprendre.

— C'est juste; montrez-nous le chemin, mon ami. Gabrielle est toute prête à occuper son appartement et moi, je ne puis pas m' attarder, car on m'attend chez moi.

Chardin ne se le fit pas dire deux fois. Il prit les devants, s'assura en passant que madame de Marcenac n'avait pas négligé de refermer la porte de la rue, et conduisit ces dames dans la chambre où il avait reçu la comtesse, et qu'il fallait traverser pour monter au second étage.

Ce logis du quinzième siècle n'était pas aménagé i rintérieur comme le sont les maisons de construction moderne.

L'architecte qui l'avait bâti, avait pris peu de souci des commodités auxquelles on tient tant de nos jours. Ainsi on arrivait au premier étage, par un large escalier en pierres, où six personnes pouvaient passer de front, mais cet escalier s'arrêtait là.

Un autre, creusé dans l'épaisseur de la muraille, prenait naissance au fond de la chambre où couchait Chardin : un escalier tournant, étroit à ce point qu'on ne pouvait y passer qu'un à la fois, un escalier comme on en trouve dans les tourelles d'un vieux château du moyen âge.

Il aboutissait à deux chambres mansardées, au-dessus desquelles il n'y avait plus que le toit.

Chardin avait masqué l'entrée de cet escalier en coli-

I,B SECRET DB BBRTHB ^^3

maçon par une vieille tapisserie qu'il avait achetée d'occasion et qui jurait moins que le reste de Tameublemeût avec l'antiquité de l'édifice.

Et derrière cette tapisserie, il avait fait poser une porte dont il gardait la clef et qui ne s'ouvrait presque jamais car il n'entrait pas trois fois par an dans l'appartement qu'il appelait volontiers son grenier.

S'il l'avait meublé, c'est qu'il ne savait où caser le mobilier qu'il y avait mis, mobilier sommaire qui datait de l'époque où il avait débuté dans le commerce en qualité de simple commis et qu'il tenait à conserver, par une espèce de superstition, comme certain millionnaire conservait, dit-on, la paire de sabots qu'il avait aux pieds lorsqu'il était arrivé à Paris.

Il se figurait que soii premier lit et ses premières chaises lui avaient porté bonheur.

Dans la chambre du premier, madame de Marcenac lui montra le secrétaire où il avait serré les notes de Basfrol et lui dit en levant le doigt :

— N'oubliez pas que vous avez là de quoi venger la mort de notre ami. Que vous agissiez maintenant ou que vous agissiez dans deux ou trois jours, peu importe, pourvu que vous agissiez... et vous avez juré...

— Je lésais, dit tristement Chardin, et je tiendrai mon serment. Seulement, je voudrais vous revoir avant de risquer une démarche, car il pourrait survenir des événements qui modiûeraient la situation. Tant que madame me fera l'honneur d'habiter ma maison, je vais vivre comme un reclus et les nouvelles du dehors n'arriveront pas jusqu'à moi... je ne reçois pas de journaux, et si ma bonne ne m'avait pas remis un papier qu'on criait par les rues, j'ignorerais qu'on soupçonne un des débiteurs de Basfroi de l'avoir assassiné.

— Vous avez raison, il faut que nous nous concertions

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encore une fois avant votre visite au juge, et rien ne sera plus facile, car aussitôt que Gabrielle sera tout à fait en sûreté, nous serons, vous et moi, libres de nos mouvements. Vous pourrez venir me voir tant que vous voudrez, sans que personne s*en inquiète. Il n*y a que M. de Lizy qui sache que vous ôtes mon ami, et M. de Lizy n'entrera plus chez moi.

Mais... ne nous arrêtons pas ici. Pareil va-t-on là-haut?

Le bonhomme leva la tapisserie, tira une clef de sa poche, ouvrit la porte et montra les escaliers taillés en forme de vis.

— Quoi! s'écria madame deMarcenac, votre maison est distribuée comme un château de mélodrame l... il y a des escaliers dans les murs I Et vous ne le disiez pas!... mais on croirait qu'elle a été construite tout exprès pour y cacher un proscrit I... et en ce moment, ma pauvre Gabrielle est une proscrite... hâtons-nous de Tintroduire dans la cachette où le furieux qui en veut à sa vie ne viendra certes pas la chercher.

— S'il entrait ici, il n'aurait pas de peine à trouver le chemin qui conduit là-haut, dit entre ses dents Chardin.

— Mais il n'y entrera pas, dit la comtesse. Montez le premier, nous vous suivrons.

Le vieillard s'exécuta ; il n'y avait plus moyen de reculer.

Les deux femmes s'engagèrent après lui dans ce chemin mal aisé, et après avoir grimpé, en s'appuyant à la muraille, une vingtaine de marches usées par le temps, elles entrèrent dans une pièce où une odeur de renfermé les saisit à la gorge.

— Vousvoyez que le logement n'est pas beau, murmura Chardin.

— Il manque surtout d'air, dit madame de Marcenac. Mais quand vous aurez ouvert les fenêtres...

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LE SSGRfiT DE BBRTHE

— C'est malheureusement ce quMl ne faut pas faire à cause des voisins.

— Tel qu'il est, je m'en accommoderai très bien se hâta d'ajouter madame Larmor, et je vous suis profon* dément reconnaissante de m'y recevoir.

Il y avait un lit en fer, un vrai lit de pensionnaire quatre chaises de paille en mauvais état, une armoire en bois hianc et une table pareille, une table sur laquelle était posée une cuvette en faïence un peu fôlée et uu pot à eau ébréché.

La chAtelaine de Bois-le-Roi était accoutumée à plus de confortable, mais elle avait perdu le droit de se montrer difficile.

Madame de Marcenac l'entraîna dans un coin et l'entretint un instant à voix basse, après quoi elle revint à Chardin et elle lui dit d'un ton grave et affectueux :

— Gahrielle sera très bien ici. Je vous la confie et je m'en vais sans inquiétude, parce que je sais que je la laisse en bonnes mains. Maintenant, mon ami, vous avez charge d'âmes, etvous saurez bien empêcher un malheur.

Il est inutile que vous me reconduisiez. Gabrielle a besoin devons.

Elle lui serra la main, sans attendre sa réponse, embrassa tendrement madame Larmor, et partit laissant le bonhomne en tôte-à-tète avec elle.

Le pauvre Chardin n'était pas accoutumé à ces situations délicates, et peu s'en fallut qu'il ne courût après madame de Marcenac pour la supplier de ne pas s*en aller si vite»

Il aurait voulu qu'on le soufflât comme un écolier qui va passer un examen et qui ne sait pas sa leçon.

Les femmes n'avaient tenu aucune place dans sa vie laborieuse» Étant jeune, il était trop surchargé de besogne pour avoir le loisir de s'occuper d'elles, et plus

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il6 LE SBCRBT DB BERTHE

tard, arrivé à la fortune à force de travail et d'économie, il n'avait pas rattrapé le temps perdu.

Sa timidité naturelle était passée à Tétai chronique. Les femmes lui faisaient peur, parce qu'il ne les connaissait pas. Elles lui apparaissaient comme des êtres malfaisants, créés pour tendre des pièges à un honnête homme et pour le détourner de ses devoirs.

L'histoire des sirènes, qu'il avait lue par hasard dans le dictionnaire de la mythologie de Chompré, s'était gravée dans son esprit, et s'il ne se bouchait pas les oreilles afin de ne pas entendre le doux langage des personnes d'un autre sexe que le sien, il les fuyait tant qu'il pouvait, et quand il était forcé de les laisser approcher, il aurait volontiers fermé les yeux pour ne pas les voir.

Madame de Marcenac était la seule avec laquelle il entretint des rapports habituels; mais il l'avait connue tout enfant, elle avait grandi tout près de lui, et leur amitié, vieille de vingt-cinq ans, était devenue de la bonne camaraderie.

La comtesse était restée pour Chardin la petite Berthe Plantier qu'il faisait sauter sur ses genoux et qui lui demandait des poupées qu'elle obtenait toujours. La comtesse ne l'effarouchait pas. Il avait son franc parler avec elle ; avant qu'elle épousât un gentilhomme ruiné, il ne lui ménageait pas ses avis, et après, il ne s'était pas gêné davantage.

Mais cette familiarité consacrée par le temps ne lui avait point appris à se tirer convenablement d'un têteà-tête, et il se trouvait dans un mortel embarras.

Que dire à cette femme, encore jeune et jolie, dont il ne savait que le petit nom et que la comtesse lui donnait à garder? Gomment se comporter vis-à-vis d'elle ! Étaitil obligé de lui tenir compagnie, ou la bienséance exi-

LB SJiCRET DE BSRTHE ^^j

geait-elle qu'il là laissât seule, en se bornant à lui rendre les 'soins matériels dentelle avait besoin? En un mol devait-il se poser en châtelain qui reçoit dans son manoir une voyageuse de distinction, ou se borner à la servir comme un domestique dévoué?

Bien d'autres, plus expérimentés, auraient été aussi empêchés que lui de prendre un parti, car il s'agissait d'un cas extraordinaire, un cas que n'a pas prévu le code des usages mondains.

Berthe l'avait constitué protecteur en titre de madame Larmor, maître, par conséquent, de régler comme il lui plairait ses relations avec sa protégée, et, d'un autre côté, Berthe lui avait donoé à entendre qu'il ferait bien d'y mettre de la discrétion et de troubler le plus rarement possible la réclusionvolontairedela fugitive qu'elle lui confiait.

Il n'aurait pas hésité à suivre ce conseil, s'il n'eût été retenu par la sympathie que Gabrielle inspirait à tous ceux qui l'approchaient. Il la trouvait charmante et il se sentait attiré vers elle par un sentiment tout nouveau pour lui.

Si le bonhomme craignait tant les femmes, c'est qu'il les aimait instinctivement et qu'il se défiait des entraînements de son cœur. Une de ses maximes favorites, c'était que pour bien diriger son commerce, un négociant doit se priver d'être amoureux. 11 admettait encore qu'on épousât une personne riche, afin d'être à même d'étendre ses affaires, mais il n'allait pas au delà de cette concession. Sa sagesse au début n'avait été qu'un calcul. Elle était devenue une habitude, et, l'âge aidant, toutes ses habitudes lui étaient devenues aussi chères que l'existence.

Mais le feu qui couve sous la cendre n'est pas éteint et il faut peu de chose pour le rallumer.

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as LE SECRET DE BERTHE

11 semblait que Chardin eût rajeuni, depuis qu'il avait charge d'âmes, comme disait madame de Marcenac L'amour-propre s'en mêlait, car il pouvait se flatter de rendre à madame Larmor un service signalé, mais ce rôle de défenseur qui lui était départi ne le rendait pas plus hardi.

Il allait et venait par la chambre, feignant de chercher ce qu'il y manquait pour que l'amie de madame de Marcenac s'y trouvât à peu près bien, ne sachant s'il devait partir ou rester, et, au fond, attendant qu'elle voulût bien lui adresser la parole.

Après le départ deBerthe, elle s'était assise sur une des quatre chaises qui contribuaient à meubler ce réduit et elle y était restée immobile, affaissée, anéantie.

Ses yeux gonflés par les larmes regardaient vaguement la fenêtre; sa pensée était ailleurs et elle avait oublié que Chardin était là.

II finit par tousser pour le lui rappeler. Alors elle se réveilla brusquement du rêve qu'elle poursuivait et elle lui dit :

— Pardonnez-moi, monsieur; je suis sous le coup de préoccupations si tristes et si graves que je ne pensais plus à vous remercier. Mais je vous prie de croire que je sens tout le prix du service que vous me rendez. Sans vous. Dieu sait ce que je deviendrais.

— Ce que j'ai fait est peu de chose en comparaison de ce que je voudrais faire, s'écria le bonhomme. Madame de Marcenac aurait pu me demander davantage. J'étais prêt non seulement à vous cacher, mais à vous défendre.

— Je n'en doute pas, monsieur, répondit madame Larmor, en examinant du coin de l'œil ce défenseur septuagénaire.

— Si votre mari osait se présenter ici, il trouverait à qui parler.

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LE SECRBT DE BERTHB Ifg

— Que Dieu nous garde de sa visite I Je me résignerais à subir les effets de sa colère, mais je ne me consolerais pas de les attirer sur vous.

Agissez, je vous prie, comme si je n'étais pas chez vous. Je ne puis pas me passer de manger, mais un morceau de pain me suffira pour vivre jusqu'à ce que Berthe vienne me chercher.

— Ce serait vraiment trop peu et vous n'en serez pas réduite ici au régime des prisons. Je veillerai à ce que vous ne manquiez de rien. Et si ma présence ne vous déplaît pas, je m'estimerai trop heureux de venir quelquefois essayer de vous distraire de vos chagrins.

— Mes chagrins ne sont pas de ceux qu'on apaise, murmura Gabrielle. Grâce à vous et grâce à madame de Marcenac, j'échapperai peut-être à la vengeance de l'homme que j'ai ofTensé, mais ma vie est brisée. Mieux vaudrait la mort que l'avenir qui m'attend...

— Oh I madame, ne parlez pas ainsi. A votre âge il ne faut jamais désespérer. Votre mari est impitoyable, à ce qu'il parait, mais vous pouvez devenir veuve, et alors...

— Je ne souhaite pas qu'il meure et je ne souhaite pas de vivre. Je suis de trop sur la terre, et si j'ai essayé de me sauver, c'est que Berthe Ta exigé. J'aurais préféré me livrer.

— Vous n'avez donc personne au monde qui vous intéresse I

— Si; mais je mourrais tranquille, car je sais que mon amie n'abandonnerait pas ceux que j'aime. Elle me l'a promis.

Dans les grandes crises, le métier de consolateur est un métier difficile à exercer utilement, et Chardin, qui n'en avait pas la pratique, fut bientôt à bout de phrases réconfortantes et banales.

Il comprit d'ailleurs qu'il faisait fausse route et que le

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i20 LE SÈCRBT D^ BERTHE

meilleur moyen de rendre un peu de courage aux désespérés, c'est de les entretenir d'autre chose que de leurs malheurs.

— Vous pouvez compter sur sa promesse, reprit-il. Bertheest si bonne!... Hélas I elle a aussi ses peines. Elle vient de rompre un mariage qui lui convenait parfaitement, et cela pour des motifs que j'ignore, mais qui doivent être sérieux, car M. le baron de lizy est un charmant homme.

— Berthe m'a parlé quelquefois de lui, mais je no Tai jamais vu, répondit évasivement madame Larmor.

— Vous n-t-elle parlé aussi de la terrible fin do ce pauvre Basfroi, l'ancien associé de son père?

— Celui-là, je le connaissais, et la nouvelle de sa mort tragique m'a désolée. Elle était si imprévue I...

— Ahl vraiment, vous le connaissiez? demanda curieusement Chardin.

— Depuis très longtemps... depuis le temps où j'étais au pensionnat avec Berthe... et à cette époque, j'entendais aussi mon amie prononcer souvent votre nom... je m'en souviens fort bien .

— C'est singulier... je ne lui ai jamais entendu prononcer le vôtre. Et môme aujourd'hui, elle n'a pas jugé à propos de me l'apprendre.

Et comme madame Larmor baissait la lôte, le bonhoqpime s'empressa d'ajouter :

— Croyez bien, madame, que je ne vous le demande pas. Mais puisque vous avez connu Basfroi, je vois que c'est à vous qu'il faisait allusion lorsqu'il lui arrivait de s'apitoyer sur le sort d'une femme mariée à laquelle il portait intérêt et qui habitait Fontainebleau, autant que j'ai pu comprendre ses discours pleins de réticences.

— Oui... je sais qu'il me plaignait, dit tout l?as m^dame Larmor.

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— Mais ^ Dieu ne plaise, madame^ que je cbercho à pénétrer vos secrets. Ce qui nous importe à tous, c'est que Tassassin de Basfroi reçoive le châtiment qu'il a si bien mérité. Et cela ne tardera guère.

— Quoi I on a découvert le coupable I

— Je le crois. Madame de Marcenac m'a mis sur la voie et moi je me charge de le signaler à la justice, en appuyant ma dénonciation d'une pièce qui le condamne.

— Bertbe ne m'a rien dit de pareil.

— Elle vous le dira, sans doute. 11 s'agit d'un trisle personnage qui s'intitule le vicomte de La Cadière et qui n'est qu'un intrigant.

— Le vicomte de La Cadière !... Vous allez le dénoncer !

— Je n'y tenais pas beaucoup. C'est madame de Marcenac qui le veut, et je n'ai rien à lui refuser.

— Vous ne ferez pas cela, monsieur, s'écria Gabrielle, en se levant toute droite.

— Comment! vous vous intéressez à ce misérable !

— Non... mais je vous supplie de ne pas l'envoyer au bagne ou àl'écbafaud... et quand je verrai Bertbe.,.

— Pardon I interrompit Chardin en courant à l'escalier pour écouter. 11 me semble que l'on ouvre la porte de la rue... oui, je ne me trompe pas... on la referme... ce ne peut être que ma femme de ménage et je no comprends pas pourquoi elle revient sitôt... soupçonnerait-elle que vous ôtes ici?... quoi qu'il en soit, il faut qu'elle me trouve dans ma chambre... permettez que je vous quitte... je remonterai dès que je l'aurai congédiée, et cène sera pas long...

Ayant dit, le vieillard ne fit qu'un saut du second étage au premier, et il arriva à temps. La servante n'y était pas encore. Elle avait tout simplement oublié de lui demander de l'argent pour aller aux provisions et ou peut croire que Chardin ne se fit pas prier pour lui en

122 * LB SECRET DE BERTHfi

donner. Il ne songeait qu*à se tlébarrasser de sa présence et il y réussit très vite, mais il retomba dans ses perplexités. Il se disait :

— C'est étrange. Berthe veut que La Gadière soit condamné et son amie veut le sauver. Laquelle entendre? J'ai bien envie de me conformer à la sage prescription du proverbe : « Dans le doute, abstiens-toi. »

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LS SBCRBT DK BfiRTHB

Gabrielle Larmor avait trouvé un refuge provisoire dans le vieux logis du père Chardin.

Le lendemain du jour où madame de Marcenac Ty avait conduite, vers cinq heures, le colonel était assis devant le café du Helder, sur le boulevard des Italiens.

C'est l'heure de Tabsinthe, et en sa qualité de vieil Africain, Sigoulès ne manquait jamais de vider, avant son dîner, un ou deux verres, — plutôt deux qu'un, — de cette mixture verte qui, depuis la conquête de TAlgérie, a détruit dans l'armée française plus d'hommes que les balles des Arabes n'en ont tué.

Dès son arrivée à Paris, il avait pris la douce habitude de venir faire une longue séance à la porte de rétablissement qui a la spécialité de servir de lieu de rendez-vous aux officiers de terre et de mer.

Us se retrouvent là, après des années d'absence ; l'un arrive de Tunisie, l'autre revient de Cochinchine : on fraternise, on cause, on va dîner ensemble et on se sépare — souvent, pour ne jamais se revoir.

C'est une halte entre deux campagnes; on se donne réciproquement des nouvelles des camarades absents et on consulte l'annuaire militaire.

Il y avait là autrefois un garçon, ou plutôt un maître

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(fhfttel, qui gouverne maintenant un grand cififé dans une grande ville de province et qui connaissait, avant qu'elles parussent au Moniteur de FArmée^ toutes les promotions signées par le ministre de la guerre.

Il les annonçait à l'avance aux intéressés. C'était le Nostradamus du tableau d'avancement et ses prédictions étaient plus sûres que celles du célèbre astrologue.

On n'a jamais pu savoir d'où il les tirait, mais il a fait fortune à ce métier de prophète et on le regrette, car il n'a jamais eu de successeur.

Sigoulès ne venait pas seulement au Helder, pour y rencontrer des camarades, quoiqu'il en eût beaucoup, car il avait laissé d'excellents souvenirs dans tous les régiments où il avait servi; encore moins y venait-il pour causer avancement : sa promotion au grade de lieutenant-colonel était toute récente, et il n'avait rien à pré tendre avant deux ou trois ans.

Ce qui l'y attirait surtout, c'était le plaisir de contempler ce tableau mouvant et changeant du boulevard avan l*beure du dtner, ce spectacle qui se renouvelle sans cesse et dont il n'avait joui qu'à de rares intervalles, pendant sa longue carrière de soldat.

U aimait à voir passer cette foule 'affairée qui roule comme un torrent sur l'asphalte du boulevard; il s'amusait à deviner la profession des gens qui défilaient devant lui et à les classer dans la hiérarchie sociale, d'après leur figure et leur costume; il regardait les femmes, assez clairsemées à cette heure-là, et il ne se privait pas de sourire à celles qu'il trouvait jolies.

C'était, à vrai dire, le meilleur moment de sa journée, car il était blasé sur les agréments de l'équitation matinale, et les pièces qu'il allait voir au théâtre, plutôt pour l'acquit de sa conscience que par goût, le divertissaient médiocrement.

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Ses essais de conquêtes galantes lui avaient d'ailleurs si mal réussi, qu'il n'était pas tenté de recommencer et qu'il se contentait très bien du bonheur innocent de flâner dans Paris sans arrière-pensée.

Mais, ce jour-là, ce bonheur était gâté par des préoccupations de toute sorte et il ne s'occupait guère des passants.

De son expédition à Montmartre, il avait rapporté la conviction que la comtesse de Marcenac était innocente et que son ami Paul de Lizy faisait fausse roule en rompant avec elle, sur des apparences trompeuses ; et il rêvait de réconcilier ces deux amoureux brouillés par un maL entendu.

Il rêvait aussi de protéger cette madame Larmor à laquelle il avait valu, sans le vouloir, une terrible scène conjugale, dont il ignorait les suites, car depuis le funeste déjeuner à Thôtel Continental, il n'avait revu ni elle ni son mari.

Il rêvait enfin de tirer au clair cette mystérieuse affaire de l'assassinat de l'usurier de Fontainebleau, qui était le point de départ des malheurs de madame de Marcenac.

Non qu'il eût le goût de résoudre les problèmes judiciaires, mais parce qu'il sentait que là était le dénoûmenl des drames intimes auxquels le hasard l'avait mêlé.

Et, pour le moment, le personnage qui occupait surtout sa pensée^ c'était le vicomte de La Gàdière.

Ce soi-disant gentilhomme était la cheville ouvrière de toutes ces intrigues. Il avait tout fait : dénoncé la comtesse, compromis madame Larmor, et très probablement étranglé Basfroi.

C'était donc à lui qu'il fallait s'en prendre, lui qu'il fallait serrer de près et mettre au pied du mur, aûn de le contraindre à réparer le mal qu'il avait causé.

Mais ce n'était pas facile. On peut, à la rigueur, forcer

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126 LB 8SGRBT DR BERTHB

un mauvais drôle à faire amende honorable devant des femmes et à confesser qu*il les a calomniées ; mais [le forcer à se déclarer coupable d'un assassinat suivi de vol, c'est impossible.

Sigoulès songeait vaguement à trancher ce nœud gordien en provoquant La Gadi^re, en se battant aveo lui, malgré la répugnance que lui inspirait ce triste individu, et en le tuant proprement.

Morte la bète, mort le venin. La Gadière supprimé, tout s'arrangerait. Plus de procès criminel ; réconciliation des époux Larmor et délivrance de madame de Marcenac, qui paraissait redouter par-dessus tout pour son amie, et pour elle-même, les manœuvres de cet odieux Provençal.

En espérant qu*un coup d'épée bien donné produirait tous ces résultats, le colonel se flattait assurément, car la situation élait trop complexe pour qu'il pûi la dénouer par un procédé si simple; mais le colonel n*y voyait pas très loin, et par tempérament il préférait employer les moyens violents.

— Mieux vaut, disait-il, un doigt coupé qu'un doigt qui pend.

Malheureusement, dans le cas présent, Tapplication de ce principe présentait quelques difficultés.

D'abord, comment mettre la main sur M. de La Gadière ? Sigoulès s'était informé, avant de sortir, et il avait appris que le vicomte n'avait plus reparu à Thôtel Continental, depuis le déjeuner, et qu'il n'y remettrait sans doute jamais les pieds, car il avait envoyé, le soir même, régler le compte de sa dépense par un homme qui devait être un domestique, et qui avait fait charger les malles sur un fiacre dans lequel il était monté.

Si M. de La Gadière déménageait sans laisser son adresse, c'était évidemment parce qu'il ne voulait pas

rendre raison à M. Larmor, et on pouvait supposer qu'il serait encore moins disposé à accepter une rencontre avec le colonel qu'il n'avait pas personnellement offensé*

Sigoulès se promettait cependant de l'y amener, dût-il pour cela lui administrer une paire de soufflets, et il espérait le retrouver au cercle; car le vicomte, qui vivait du jeu, n'avait pas dû renoncer au baccarat où il se faisait des rentes.

M. Larmor n'en était pas, de ce cercle, et La Gadière ne craignait pas de Ty rencontrer.

Il est vrai que le colonel n'en était pas non plus, mais il avait prié Paul de l'y présenter, et Paul le lui avait promis; il avait même ajouté que ce serait l'affaire de vingtquatre heures, attendu que le comité qui administrait ce tripot n'était pas difficile sur les admissions.

Les vingt-quatre heures étaient passées et Sigoulès, n'ayant pas revu son ami, se proposait d'aller, de sa personne, s'enquérir au cercle du résultat du scrutin, et si Paul avait oublié de poser la candidature du colonel Sigoulès, de la poser lui-môme, en s'adressant au gérant.

11 avait bonne euvie aussi de risquer une visite à la comtesse de Marcenac, mais il craignait très fort de ne pas être reçu, car depuis qu'il avait accompagné son ami à Montmartre, la dame devait le prendre pour un allié passé à l'ennemi, c'est-à-dire pour un traître.

11 était plus prudent d'attendre et le meilleur moyen de rentrer dans les bonnes grâces de cette femme charmante, c'était de la débarrasser du vicomte de La Gadière.

Sigoulès achevait son troisième cigare en ruminant ses projets, lorsqu'il avisa sur le boulevard un homme qui allait et venait devant le café et qui le regardait à la dérobée, comme s'il eût été tenté de l'aborder pour lui parler.

Get homme était un grand diable, d'une maigreur m-

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128 LE SECRET i)E BERTHE

vraisemblable, porteur d'une figure basanée que coupait en deux une grosse paire de moustaches rousses, cavalièrement retroussées.

II était vêtu d'une redingote râpée et coiffe d'un chapeau haut de forme qui comptait de longs états de service.

Il avait Tair timide, presque honteux, d*un déclassé qui ne mange pas à sa faim et qui rougit de sa misère.

Plus le colonel le regardait, plus il lui semblait l'avoir déjà vu quelque part, mais il avait beau se creuser la tète, il ne parvenait pas à se rappeler où et dans quelles circonstances il l'avait rencontré.

— A sa manière de marcher et de porter la tôte, pensait-il, on dirait qu'il a servi. C'est un ancien troupier qui a eu ses malheurs et qui n'ose pas me demander l'aumône. Il a tort de ne pas oser, car je lui donnerais volontiers de quoi dtner.

L'homme ne se décidait pas, mais il ne s'éloignait pas non plus. Il s'arrêtait aux kiosques à journaux et il faisait semblant de regarder les journaux à images, mais il ne perdait pas de vue le colonel.

— Il attend que je me lève pour m'accoster, se disait Sigoulès. Et quand j'aurai fini mon verre d'absinthe. Je me laisserai suivre. Aussi bien, il est temps que j'aille au cercle savoir si j'en suis.

A force de l'examiner de la tète aux pieds, le colone^ finit par apercevoir à la boutonnière de la redingote boutonnée jusqu'au cou, probablement pour cacher le linge douteux ou absent, un bout presque imperceptible de ruban qui avait dû être rouge, mais que les intempéries des saisons avaient décoloré jusqu'à faire douter que ce fût le ruban de la Légion d'honneur.

— Ohl oh! dit entre ses dents le colonel, voilà qui change la thèse. Un légionnaire a droit à des égards, sur-

tout quand il est dans le malheur. Gelui-Ià me parait fort déchu ; mais c'est égal, il faut que je lui demande de me raconter son histoire. On ne me met pas dedans, moi ; le verrai bien sMl mérite que je m'intéresse h lui.

Et quand l'homme repassa, après une longue station deyanile Monde illustré pendu à la vitrine d'une marchande de journaux, Sigoulès se mit à le regarder d'un air si encourageant qu'il s'arrêta et qu'il ôta son chapeau en disant à demi-voix :

— Pardon, monsieur, est-ce que vous n'avez pas servi aux chasseurs d'Afrique?

— J'y sers encore, répliqua le colonel, et j'y ai débuté comme cavalier de deuxième classe.

— En même temps que moi. Vous rappelez-vous Roger de Bussière, votre compatriote et votre camarade au !•' chasseurs ?

— Roger de Bussière I s'écria le colonel. Comment, c'est toi I

A ce tutoiement inattendu, l'homme rougit et parut plus embarrassé que jamais. On eût dit qu'il ne se trouvait pas digne d'être traité si familièrement parson ancien camarade.

Sigoulès comprit et ajouta avec une brusquerie aiFectueuse :

— Eh bien, oui, je te tutoie comme autrefois. Je n'ai pas oublié les bêtises que tu as faites au régiment, mais je n'ai pas oublié non plus que si tu ne m'avais pas pris en croupe, un jour que mon cheval venait d'être tué, les Kabyles m'auraient coupé le cou, et je ne prendrais pas l'absinthe, ce soir, au café du Helder.

Assieds-toi là, mon vieux, et consomme. Je vais te faire servir.

— Non, murmura le pauvre diable, je suis trop niai

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habillé... et si des officiers de ton grade te voyaient boire avec moi...

— Mon grade I Tu le connais donc mon grade?

— * Ohl je n'ai jamais cessé de penser à toi depuis que je snis sorti de l'armée... par la mauvaise porte... et je sais par cœur les dates de loutes tes promotions... je lisais le Journal officiel exprès pour les y chercher. Tu es passé sous-lieutenant un mois après que je suis parti du régiment, et tu viens d'être nommé lieutenant-colonel.

— A la force du poignet... et je me flatte que je n'ai pas volé mes cinq galons... dont un d'argent... tu les aurais aussi sans tes mauvaises histoires d'autrefois.

— Je les ai payées cher.

— Je m'en doute bien. Tu vas me conter ça. Et puisque décidément tu ne veux pas que je t'offre l'absinthe, accompagne-moi. Je vais du côté de la Madeleine. Nous causerons en chemin.

«— Sur les boulevards !... fait comme je suis I -^ Tu y étais bien quand tu m'as aperçu I

— Oui, mais j'étais seul. Enfin I si tu n'as pas honte de moi...

— Mon cher, quand on a la croix et qu'on l'a bien gagnée, on ne fait honte à personne... Tu n'as pas été rayé des cadres de la Légion, j'espère?

— Non, Dieu merci! Seulement, il y a des jours oîi je n'ose pas mettre mon ruban... les jours où j'en suis réduit à prendre ma pitance dans des gargotes oii ne mangent pas les honnêtes gens.

— Tu en es donc là, mon pauvre Roger! J'arrive à point, à ce qu'il parait.

Le colonel s'était levé. Il vida son verre d'un trait, jeta une pièce blanche sur la table et emmena son ancien camarade qui faisait déjà meilleure contenance.

— Voyons, dit Sigoulès, confesse-toi, mon vieux... et

pas de blagues 1... j'aime mieux savoir la *?érllé vraie... quand même lu aurais à m' avouer de vilaines choses. Dismoi franchement ce que tu fais à Paris.

— J*y crèye de faim le plus souvent.

— A ton âgel... avec ton éducation et ta décoration I

— On voit bien que tu n'as jamais cherché ton pain, heureusementpour toi. D'abord, j*ai quarante-quatre ans.

— Un an de plus que moi.

— Eh bien, à quarante-quatre ans, un homme qui n'a pas de position faite n*en trouve pas. J*en ai cherché, je t*en réponds, et je n'étais pas difficile. J'ai été veilleur de nuit dans les maisons en construction. J'ai balayé les rues. J'ai ouvert les portières devant les théâtres.

— Gomment 1 tu n'as pas pu obtenir un poste d'employé I

— Si tu crois que c^est facile I... Il y a des centaines d'individus qui font queue à la porte des bureaux de placement. J'y ai passé comme tant d'autres. J'ai travaillé chez un fabricant de chaussures qui me donnait quinze francs par semaine pour tenir des comptes douze heures par jour. Il m'a renvoyé au bout de la première quinzaine, parce que je n'avais pas une assez belle écriture. J'ai eu d'autres emplois aussi mal rétribués. Je n'ai pas pu les conserver. Partout on me demandait d'où je sortais et je ne pouvais pas dire que j'avais été forcé de quitter l'armée, après avoir été cassé de mon grade de maréchal des logis... pour dettes, inconduite notoire et absences illégales trop souvent répétées. J'ai brisé ma vie pour le stupide plaisir de bambocher... et maintenant,c'est fini... je ne me relèverai plus, à moins d'un miracle...

Tiens I tu parles de ma croix... je Tai eue après deux actions d'éclat... eh! bien, loin de me servir, elle m*a nm... Quand je faisais des métiers trop bas, je ne voulais pas la porter... et quand je la portais, on me demandait

des expUcatioûs... j'avais beau montrer mon brevet^ on se défiait de moi. Une fois pourtant elle aurait pu me tirer d*affaire... on m'a offert un poste de planton à la porte d*un magasin de confections... on me l'a offert parce que j'étais décoré... j'aurais eu cent cinquante francs par mois et une livrée superbe... c'était tentant, n'est-ce pas, pour un pauvre diable?... eh bien, j'ai refusé par respect pour Tordre que tu as sur ta poitrine.

— C'est bien, Roger, ce que tu as fait là, dit chaleureusement Sigoulès.

— Oh! je ne m'en vante pas, car depuis... il y a eu des moments où j'ai regretté de ne pas avoir accepté. Que veux-tu I quand on n'a rien dans le ventre...

— Sacrebleu 1 je ne croyais pas que tu en fusses arrivé là... tu avais un père, dans le temps, et si je ne me trompe, au régiment, il a deux ou trois fois payé tes dettes.

— C'est précisément parce qu'il les a payées trop souvent qu'à la fin il s'est trouvé sans le sou. Il était déjà aux trois quarts ruiné. Je l'ai achevé. Le brave homme est mort de chagrin... il n'a pas pu supporter la misère... nous avions été riches autrefois... je suis né dans un château qui était depuis trois cents ans aux Bussière, et qu'il a fallu vendre.

— Je le sais bien, puisque je suis comme toi du Périgord... pas du môme canton que toi... mais, dansnotre pays, on se connaît d'un bout à l'autre du département... c'est môme ça qui nous avait liés aux chasseurs d' Afrique*

Et à propos du Périgord, as-tu connu Marcenac, toi?

— Le comte de Marcenac? Ah! je crois bien.! Ce que j'ai fait de parties avec lui avant de m'engager I... et ce qu'il m'a gagné d'argent au cercle de la Philologie de Périgueux... on y menait, dans ce temps-là, une vie de polichinelle, à Périgueux... il en a cuit à bien des gens.

LB SECBET DE BERTH£

— A loi, tout le premier. Moi» je n'étais^ pas de ce monde-là... mais l'as-tu revu à Paris, Marcenac?

— Oui. Quand je me suis trouvé sur le pavé, j'ai naturellement pensé à lui. Je savais qu'après avoir tout mangé, il s'était relevé par un très riche mariage. Je suis allé le demander dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré... un h6tel princier. ..

— Et il a refusé de te recevoir.

— Non pas. Il faut dire qu'alors je n'étais pas encore tombé aussi bas qu'à présent. J'arrivais de Marseille où j'avais fait quelques petites affaires.

— Quelles affaires ? demanda vivement Sigoulès qui ne croyait guère aux aptitudes commerciales de Tex-maréchal des logis.

— Un garçon que j'avais rencontré la-bas m'avait donné un petit intérêt dans des spéculations qu'il faisait sur les huiles. Elles ont mal tourné depuis, et le métier de courtier ne m'allait guère. Je l'ai quitté et j'ai eu tort. Mais enfin je rapportais de cette campagne à peu près 3,000 francs avec lesquels j'ai vécu un an, et en débarquant à Paris, j'étais encore vêtu. Non seulement Marcenac m'a reçu, mais il m'a présenté à sa femme qui était et qui est encore charmante.

— Comment! tu connais aussi la comtesse?

— C'est-à-dire que je l'ai connue... maintenant, je l'aperçois de loin dans sa voiture aux Champs-Elysées, mais je ne me permets pas de la saluer. Il s'est passé entre son mari et moi des choses qui font que je me sauve, quand je la vois... car elle doit m'en vouloir.

— Dis- moi pourquoi. Tu ne peux pas te figurer à quel point ça m'intéresse.

— Je ne demande pas mieux... mais c-est une assez longue histoire..,

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