II
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— Ça ne fait rien. Je tiens énormément à Tentendre. Mais... tu sais qu'il est mort,Marcenac?
— Oui, il a élé tué en duel. Je le sais d'autant mieux que j*étais un de ses témoins.
— Toi I... tu t'étais donc lié avec lui?
— Bien malgré moi, je te le jure, car ce gentilhomme ne valait pas cher. Et encore... lié n'est pas le mot. Marcenac m*avait assez bien accueilli, et, tant qu'il a vécu, je n'ai pas connu la grande misère.
— Il te donnait des secours ?
— Non. Il rémunérait assez maigrement certaines démarches dont il me chargeait. Marcenac était un bourreau d*argent comme il n'en existe guère. Il s'est mis à manger la dot de sa femme si rapidement que, six mois après son mariage, il était aussi obéré qu'avant de l'épouser. Il empruntait de toutes mains, aux notaires de la Dordogne, aux banquiers, et surtout aux usuriers... à n'importe quel intérêt... il lui fallait de l'argent à tout prix, et l'argent fondait entre ses mains... il est vrai qu'il avait repris son train d'autrefois, chassant, buvant, jouant, courant les filles, lui qui était tombé sur une femme adorable...
— Je sais cela, mais je ne vois pas à quoi tu pouvais lui servir.
» Il m'employait comme intermédiaire auprès de ses créanciers aussi innombrables que les sables de la mer. Je ne faisais que courir pour obtenir des renouvellements, ou des prêts nouveaux, et lorsque je réussissais, il m'allouait une commission... très mince, car, au fond, il était avare.
— Tu avais accepté une vilaine besogne.
— Je ne le nie pas. Ma seule excuse est que je n'avais pas le choix et que j'étais sans ressources. Ma lâcheté, du reste, ne m'a pas proflté. J'ai commencé par perdre l'es-
time de la comtesse qui s'était aperçue des tripotages doDt j'avais eu la faiblesse de me faire l'agent salarié.
— Arrive auduel, dit brusquement le colonel, un peu dégoûté par cette confession qu'il avait provoquée.
— En ce qui concerne ce combat où Marcenac a trouvé une fin digne de son existence de fou malfaisant, je n'ai rien à me reprocher, répondit Roger de fiussière avec assurance. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'empêcher, mais c'était impossible. Marcenac, à la suite d'une que* relie de jeu, avait giflé devant vingt personnes un monsieur...
— Un Russe, je crois ?
— Oui, un Russe qui ne valait pas mieux que lui, mais qui tirait beaucoup mieux Tépée.
— Le comte était pourtant d'une certaine force. Je me suis battu avec lui, dans le temps, et je Tai touché, mais j'ai eu de la peine.
— A la troisième passe, il a été embroché comme un poulet par le Moscovite. 11 m'avait pris pour témoin parce qu'il n'avait pas pu en trouver un autre. Tout le monde le détestait et sa réputation n'était pas bonne. On l'accusait d'indélicatesses, et peut-être n'avait-on pas tort. Mais dans cette affaire où il est resté sur le carreau, je suis convaincu qu'il a été victime d'un complot infernal.
— Un complot? répéta Sigoulès, stupéfait de cette déclaration.
— Oui, un complot. Parmi les gens tarés qu'il fréquentait, il y en avait un qui avait juré sa ruine et sa mort.
Un soupçon traversa l'esprit du colonel, qui demanda aussitôt :
— Gomment se nommait cet homme?
— Gonfarou de La Gadière, et il se donnait le titre de vicomte.
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A ce nom qu'il atteDdait presque, le colonel s'arrèla brusquement, mit la main sur le bras du déclassé qui marchait à côté de lui et lui dit en le regardant fixement :
— Serait-ce par hasard ce drôle qui t*a envoyé rôder devant le café du Helder pour te jeter dans mes jambes?
L'ex-maréchal des logis fit une mine si ahurie que Sigoulès vit tout de suite qu*il avait tort d*accuser son ancien camarade d*6lre d'accord avec ses ennemis.
A force de patauger dans les intrigues, Sigoulës était devenu soupçonneux, et cette idée lui était venue en entendant son protégé de rencontre défiler un chapelet de souvenirs où figuraient des noms qui l'intéressaient particulièrement lui et son ami Paul.
Ces coïncidences lui avaient paru suspectes.
— Pourquoi me demandes-tu ça, mon colonel ? dit piteusement Roger. Ce gredin de La Cadière ne m'a jamais voulu que du mal et je ne lui ai jamais parlé depuis le duel. Quand il m'arrive par hasard de le rencontrer dans la rue, je prends le trottoir opposé.
— Bon ! je te crois maintenant, et je regrette d'avoir pensé un instant que tu avais des accointances aveclui, répondit le colonel. Il ne faut pas m'en vouloir, je suis payé pour me défier de ce vicomte.
— Tu le connais donc?... mais oui, au fait, tu l'as vu autrefois... dans une circonstance que je vais te rappeler, si tu l'as oubliée.
— Tu feras bien, car je n'en ai pas le moindre souvenir. —C'était à Marseille, il y a une vingtaine d'années.
Nous revenions de congé et nous allions embarquer pour Alger. Nous sommes entrés un soir dans un tripot où on jouait. Ce Gonfaron tenait la banque... Il ne portait pas encore le titre de vicomte, qu'il a pris je ne sais où. Je crus m*apercevoir qu'il trichait et je lui jetai les cartes à la figure. Rendez-vous fut pris pour le lende*
main, derrière la Réserve. Toi et un brigadier de spahis qui avait assisté à la querelle, vous étiez mes témoins. Nous avons attendu toute la matinée et le Gonfaron n'a pas paru. Le duel a été remplacé par un déjeuner oj^ je me suis grisé.
— Oui, je me souviens maintenant... c'est donc ça que l'autre jour quand je l'ai rencontré dans un cercle, il me semblait l'avoir déjà vu quelque part. Ah I le gueux î... je le tiens maintenant. Continue ton histoire, mon vieux. Tu me disais que La Gadière avait attiré Marcenac dans une espèce de guet-apens.
— Ce n'est pas tout à fait cela. Les choses se sont passées régulièrement sur le terrain.iMais le Russe était un ancien maître d'armes qui tranchait du boyard ; La Gadière savait qu'il tuerait Marcenac et il a suscité adroitement une querelle entre eux.
— Pourquoi en voulait-il à Marcenac ?
— C'est assez long à t'expliquer. Marcenac avait connu La Cadière au jeu et chez des usuriers. Ils menaient la même vie, avec cette différence que l'un se ruinait et que l'autre faisait sa pelote... peu à peu, avec des hauts et des bas... mais, en somme, il trouvait le moyen demcnor un certain train et de se faufiler dans des maisons où on ne l'aurait jamais reçu si on avait su ce qu'il valait.
Marcenac qui n'aimait que les gens qui jouent gros jeu, avait eu la sottise de l'amener chez lui, de le présenter à sa femme et de la forcer à le recevoir presque sur le pied de l'intimité. Je dis : la forcer, car dès le début elle l'avait en horreur... pour des motifs que je n'ai pas pu démêler. Peut-être était-elle renseignée sur ses antécédents. Toujours est-il qu'elle ne pouvait pas le souffrir. Et cependant, cet intrigant s'était mis tout de suite à lui faire une cour très vive, à la barbe de son imbécile de mari qui ne voyait rien ou ne voulait rien voir.
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*- Ils se sont pourtant brouillés plus tard, puisque La Gadière a été le témoin de son adversaire?
— Oui, mais ce n'est pas que Marcenac ait fini par ouvrir les yeux. Ils ont eu des difUcultés à propos d*un emprunt usuraire. Je crois qu'ils s'étaient prêté mutuellement leur signature et que Marcenac, un beau jour, a été obligé de payer une forte somme pour La Gadière insolvable.. • ou se prétendant tel, quoiqu'il eût de l'argent, car il était bien homme à tromper son associé. Bref, leurs relations cessèrent tout à coup.
Il y avait déjà du temps que la comtesse avait fermé sa porte au vicomte, qui se vengeait de cet affront, en tenant contre elle des propos outrageants. Peut-ôtre un de ces propos sera-t-il venu aux oreilles du mari«
— Que pouvait dire ce pleutre contre madame de Marcenac?
— A moi, il n'a jamais rien dit, attendu qne nous ne nous parlions pas. Il se rappelait l'affaire de Marseille et il faisait semblant de ne pas me connaître. Mais j'ai appris qu'il se vantait de posséder un secret qui touchait l'honneur de la comtesse. Il allaiC même jusqu'à dire, à co qu'il paraît, que si elle était veuve, il la forcerait à Fépouser.
— Et tu en as conclu que, pour en venir à son but, il a lancé contre Marcenac un spadassin qui l'a tué ?
— J'en suis convaincu.
— Moi, j'admets très bien qu'il ait fait ce calcul ; mais après la mort de Marcenac, ses espérances ne se sont pas réalisées, car je sais que la comtesse ne le voit pas. Je sais même qu'elle le déteste.
— Après le duel, je n'ai plus rien su de ce qui s'est passé, car cette mort m'a mis sur le pavé. Je ne vivais que des gratifications que Marcenac me donnait de temps
à autre et je suis retombé dans la misère noire. J'ai disparu comme un homme qui sombre en pleine mer. Et d'ailleurs le parquet menaçait de poursuivre l'adversaire et les témoins. Le Russe a filé en Russie ; La Cadière est parti aussi pour Tétranger, ou s'est terré quelque part. Je n'ai plus entendu parler d'eux et on m'a laissé tranquille. Je sais seulement que La Cadière a reparu plus brillant que jamais et que personne ne songe à Tinquiéter, car il se montre partout. Je l'ai rencontré à cheval et en voiture. •• aux Champs-Elysées et sur le boulevard.
Du reste, je ne t'apprends rien, puisque tu Tas vu dans un cercle. Est-ce qu'il t'a reconnu ?
— Je ne crois pas. Et je ne l'ai pas reconnu non plus. Je n'ai été môle qu'indirectement à la scène du tripot qui a vingt ans de date, et j'ai beaucoup changé depuis ce temps-là. Mais je la lui rappellerai en temps utile, et c'est un atout de plus dans mon jeu.
— Tu as donc eu à te plaindre de lui? demanda timidement Roger.
— Moi, non. Je ne fraie pas avec de pareils drôles. Mais je défends mes amis, répondit le colonel qui ne tenait pas à s'expliquer davantage avant d'avoir sondéà fond la conscience de son ancien camarade.
Et il reprit après une courte pause :
— As-tu connu Paul de Lizy, toi ?
— Non... jamais...
— C'est juste. J'oubliais que Lizy n'a servi avec moi que pendant la guerre de 70, et qu'à cette époque-là tu n'étais plus soldat.
— J'étais à Paris où j'ai fait mon devoir dans un bataillon de marche.
— Nous, nous étions à l'armée de l'Est, et Lizy a donné sa démission de sous-lieutenant aussitôt après la paix.
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140 LE SEdRET DE BERTHE
Donc, tu n'aurais pu le rencontrer que plus tard... chez madame de Marcenac.
•— Je ne crois pas. Est-ce qu^il était lié avec Marcenac?
— Non... et, au fait, lorsque le mari vivait, lizy ne voyait point la comtesse ; mais tu as pu entendre parler d'une madame Larmor qui était l'amie de madame de Marcenac.
— Ce nom ne m'est pas inconnu. Est-ce que cette dame n'habitait pas la province... pas très loin de Paris?
— Aux environs de Melun.
— C'est bien ça. Je ne l'ai jamais vue, mais je sais que Marcenac la détestait. 11 déblatérait sans cesse contre elle et il défendait à sa femme de la recevoir... Mais je pense que sa femme la voyait en cachette.
— Sais-tu pourquoi elle tenait tant à la voir?
— Non. Je crois qu'elles avaient été élevées dans le même pensionnat.
— Et le mari ?
— Le mari était, si je ne me trompe, ingénieur, et il s'absentait souvent. Marcenac, en dépit de ses mauvaises fréquentations, était aristocrate en diable, et il ne se souciaitpas d'entrer en rapports avec de très braves gens qu'il considérait comme au-dessous de lui parce qu'ils n'étaient pas nobles.
— Et il accueillait La Cadière, vicomte de contrebande 1 Je ne m'étonne pas qu'il ait si mal fini.
Mais, dis-moi... parmi les usuriers chez lesquels Marcenac t'envoyait, n'y en avait-il pas un qui habitait Fontainebleau?
— Parfaitement, et celui-là je le connaissais beaucoup. Il s'appelle Basfroi et il a fait de grosses affaires avec Marcenac. G'estlui qui l'a marié pour rentrer dans ses fonds. Ce bonhomme-là avait été autrefois l'associé du père de la comtesse qui est née Planticr. Marcenac ^
dérogé pour payer ses dettes. Et sa femme ne reniait pas son origine plébéienne, car elle voyait les amis de son père... môme ce Basfroi qui faisait un vilain métier. Elle allaitsouvent à Fontainebleau. Elle allait aussi chez un nommé Clfardin, un ancien marchand de toiles, qui demeurait rue des Lîons-Saint-Paul au Marais, et qui était très lié avec Basfroi. Ce Chardin en sait plus long que moi sur tout ce monde- là, et si tu as besoin de renseignements, c*e8t à lui qu*il faudrait t'adresser.
— C'est bon à savoir, Tu dis : rue des Lîons-Saint- Paul... quel numéro?
— Je ne sais pas, mais je connais la maison. Madame de Marcenac m'y a envoyé une fois, dans les premiers temps que je la connaissais. Je pourrais t'y conduire, si tu désirais t'aboucher avec ce vieux bourgeois. Il n'est pas amusant, je t'en préviens. .. mais c'est un brave homme... la preuve, c'est que Marcenac ne Taimaitpas.
— Et ce Chardin a-t-il connu La Gadière ?
— Il a dû le connaître, attendu que La Cadière était une des meilleures pratiques de son ami Basfroi. J'ai rencontré plus d'une fois le vicomte à Fontainebleau, chez cet usurier; ça l'embêtait même beaucoup, car il se cachait d'emprunter, quoique tout le monde le sût. La Cadière est un malin de première force. Il faut bien qu'il le soit pour être arrivé à faire figure à Paris, après les avanies qu'il a subies à Marseille, sa ville natale.
— C'est un escroc, je n'en doute pas ; mais le crois-tu capable d'assassiner quelqu'un?
— Il n'aurait peut-être pas Ténergie nécessaire pour commettre un crime de cette force, car je le tiens pour un lâche, quoiqu'il prétende avoir eu des duels. Mais s'il reculait devant un meurtre, ce ne serait pas par scrupule
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de conscience. La Gadière est un bandit qui n'a ni foi ni loi.
— Alors, tu penses qu'il a pu assassiner Basfroi? demanda le colonel, en s'arrètant encore pour attendre la réponse.
— La Gadière l'assassinerait très bien s'il était sûr de pouvoir le faire impunément, répondit avec conviction Roger de Bussière, et s'il avait intérêt à se débarrasser de lui. Mais ce serait tuer la poule aux œufs d'or, car le vicomte a souvent recours à la caisse de Basfroi.
— Bon I mais elle doit être bien garnie, dit le colonel, et pour voler tout ce qu'elle contient...
— Oh I La Gadière risquerait le coup, mais le coup serait d'une exécution difficile. Le bonhomme se garde bien. Il vit seul, par économie, pour ne pas avoir de domestiques à payer, mais il n'ouvre sa porte qu'à bon escient... et il se barricade chez lui tous les soirs.
Et puis, La Gadière n'est pas pour les moyens violents, et je crois que le père Basfroi peut dormir tranquille.
— Ah çà, tu ne lis donc pas les journaux? demanda Sigoulès.
— Ma foi 1 non. Ça coûte trop cher... et la politique me dégoûte.
— Si tu les lisais, tu saurais que, l'autre jour, Basfroi a été étranglé, chez lui, dans son cabinet, entre onxe heures et minuit, à deux pas de son coffre-fort que l'assassin a vidé consciencieusement. 11 n'y a rien laissé, ni argent, ni titres, ni billets à ordre.
— Voilà une nouvelle à laquelle je ne m'attendais guère par exemple. Et... a-t-on pris l'assassin?
— Non; il s'est sauvé avec le magot et on en est encore à le chercher. On est pourtant à peu près sûr qu'il est à Paris*. •
— Mais Paris est grand. Et on n'a pas d'autres indices?
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— On sait queBasfroî connaissait rhomme qui Ta tué, car il l'a reçu la nuit, lui qui était défiant, et il a ouvert volontairement sa caisse.
— Alors, l'assassin est un de ses débiteurs, c'est clair comme le jour... et un débiteur avec lequel il était en relations depuis longtemps. Basfroi n'aurait pas, après le soleil couché, réglé un compte avec un inconnu. J'en sais quelque chose. Une fois, Marcenac m'a envoyé à Fontainebleau pour un renouvellement. J'ai manqué an train et je suis arrivé à la porte de Basfroi à neuf heures du soir. J'ai frappé, carillonné, crié que je venais de la part du comte... il n'a jamais voulu m' ouvrir. Il est descendu cependant et il m'a regardé à travers un guichet, mais il aura sans doute trouvé que je marquais mal, car il m'a crié: Allez au diable! je ne fais pas d'affaires la nuit.
— Mais il aurait ouvert à Marcenac lui-même?
— Oh 1 très bien. C'est même arrivé assez souvent, car, après son mariage, Marcenac prenait plus de précautions pour s'aboucher avec un usurier. Quand il était obligé de voir Basfroi, il lui écrivait pour lui donner un rendezvous, le soir, très tard, afin de ne pas s'exposer à être rencontré dans les rues de Fontainebleau, qui est une ville où on se couche de bonne heure.
Mais Marcenac est mort, et alors même qu'il vivrait encore, on ne l'accuserait pas, car, si bas qu'il fût tombé, Marcenac était incapable d'assassiner et même de voler.
— Il n'est pas question de lui. Penses-tu que si La Gadière s'était présenté chez Basfroi à une heure indue, Basfroi l'aurait reçu?
— Je le croîs... surtout si La Cadière lui avait d'avance annoncé sa visite. Basfroi n'avait aucune confiance dans la moralité du vicomte, mais il faisait avec lui de gros bénéfices, et pour conserver sa pratique, il se serait cer-
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tamemeDt départi des règles de prudence qu'il observaii vis-à-vis de ses autres clients.
D'ailleurs, il devait croire que La Gadiëre n'était pas homme à jouer sa tète en commettant un crime.
— C'est probable, et cette erreur d'appréciation lui a coûté cher.
•^ Alors, tu penses que c'est La Gadière qui Ta tué?
— J'en suis convaincu. Et le juge qui instruit ne s'en doute pas.
— Eh bien! mais... tu n'aurais qu'à signaler le vicomte...
— Mon cher, quand on a l'honneur d'être officier dans l'armée française, on ne dénonce personne. •• surtout lorsqu'il s'agit d'un crime où on n'a rien à voir, et qu'on n'apporte pas une certitude à la justice. Ce n'est pas mon métier de la renseigner et on me demanderait de quoi je me môle.
Mais j'ai des amis qui ont de graves raisons de souhaiter qu'on découvre le coupable et, si ce coupable était La Gadière, je serais charmé de les débarrasser de ce gredin, qui cherche à leur jouer de très mauvais tours.
— Si je pouvais t'aider à le faire pincer, je m'y emploierais bien volontiers, mais je ne suis qu'un pauvre diable et mes moyens d'action sont très limités. Je ne connais plus personne et on ne me recevrait nulle part Dispose de moi, pourtant, et dis-moi comment je puis te servir. Je suis prêt. Seulement, je te prie de ne pas croire que mon dévoûment soit intéressé. Je ne veux pas que tu le rétribues. Tu Tas payé d'avance en m'accueillant comme tu le fais.
— Je l'ai fait sans arrière-pensée, car je ne me doutais guère que tu connaissais La Gadière, Marcenac et Basfroi. Je l'ai fait parce que je n'abandonne jamais un ancien camarade, surtout quand il n'a pas à se reprocher de
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fautes contre rhonneur. Or, les tiennes sont de celles qu'on peut excuser, et tu les as durement expiées. Je Teux te tirer du bourbier où tu patauges, et te remettre en état de gagner ta vie honnôtement. Si tu peux ôtre utile à mes amis persécutés par une canaille, tant mieux I... Si tu ne le peux pas, il n'importe. J'entends t'obliger sans condition. Et tu ne me devras pas de reconnaissance. Si les rôles étaient intervertis, tu m'aurais tendu la perche, j'en suis sûr. Je te la tends, c'est tout naturel.
— Ah! tu n*es pas changé, toil s'écria l'ex-maréchal des logis. Tu es toujours le Sigoulès que j'ai connu... généreux, le cœur sur la main.
— Pas de compliments, mon vieux. Parlons peu, mais parlons bien, et commençons par le commencement.
Où loges-tu?
--*- Où je peux. Et je t'avouerai que, pour le moment, je n'ai pas de domicile.
— Très bien. Tu en auras un ce soir. Et comme tu ne peux pas te montrer décemment avec les habits que tu portes, tu passeras demain chez mon tailleur qui te remontera de pied en cap. Je veux que ton rubau brille à la boutonnière d'une redingote propre... et tu feras bien, par la mCme occasion, d'en acheter un neuf, car celui que tu portes est par trop défraîchi.
Voilà pour le plus pressé. Après, j'aviserai à te procurer un emploi convenable. Tu ne peux plus rentrer dans l'armée; mais tu ferais un excellent régisseur d'une grande propriété, et j'ai un ami qui a le bras long, parce qu'il est riche. A ma recommandation, il te trouvera ça.
— Ce serait le paradis sur la terre, car Paris m'est odieux. J'y ai trop soufiert pour avoir envie d'y rester.
— Et puis Paris ne te vaut rîen.Ilyatrop de tentations pour un viveur corrigé. Mais je ne réussirai pas k Xi» caser du jour au lendemain, et en attendant qu'une oc-
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casion se présente, il faut que ta manges, et je v&ia y pourvoir, conclut le colonel en tirant de sa poche un portefeuille.
^ Non... non, dit Roger en rougissant. Je ne te demande pas Taumône, et je ne veux pas que tu te gdnes pour moi.
— Je ne me gênerai pas du tout. Je n'ai que ma solde, mais j'ai gagné dernièrement au baccarat einq cents louis, comme ils disent au cercle, et je peux bien Vavanoer un billet de mille francs pour t*as8urer la pâtée et la niche. Ne fais pas de façon. C'est un prêt. Tu me le rendras sur tes appointements... quand tu auras des appointements,
Sigoulès, tout en parlaut, avait délaobé d'une liasse un billet bleu qu'il fourra dans la main du déclassé.
— J'aurais préféré qu'il n'y eût pas d'argent entre nous, murmura Roger de Bussière.
-^ Ça vaudrait mieux pour toi, dit gaiement le colonel, mais on ne vit pas sans argent et je veux que tu vives. Or, qui veut la fin veut les moyens. D'ailleurs, je compte que tu serviras mes amis, et on n'est bon à rien quand on n'est pas sûr de son déjeuner et de son dîner.
— Tu crois donc que je pourrai leur être bon à quelque chose?
-^ Je l'espère,., sans savoir encore comment tu pourras leur être utile. Du reste, tu ne les verras que plus tard et je n'ai pas besoin de te les nommer maintenant. Tu as deviné qu'il s'agit de les délivrer des persécutions du sieur La Cadière, et tu connais les antécédents de ce drôle. Tu seras donc à môme de me donner un bon coup d'épaule lorsque la campagne que je vais ouvrir contre lui sera plus avancée.
Tel que tu me vois, mon vieux, je cours après le vicomte qui a disparu de Tbôtel où il demeurait. •• Tbàtel
LE SECRET DB BEKTHB * j^^j
Continental, où je suis descendu noioi-môme... et si je puis remettre la main sur ce personnage, je lui serrerai le bouton, je te le promets.
— Tu ne réussiras pas à te battre avec lui.
— Je commence à le craindre, mais j'essaierai. J'emploierai les grands moyens. J'irai, s'il le faut, jusqu'à le souffleter publiquement.
— Je lui ai jeté un jeu de cartes à travers la figure et tu sais comment Taffaire a fiai.
— Oui, il est dérobé. Mais, du moins, je le forcerai à quitter Paris, et c'est ce que je veux. S'il a l'audace d'y rester, tu te chargeras de raconter sa vie à des gens qui le mettront enlre quatre murs, jusqu'à ce qu'ils l'envoient en cour d'assises.
— Je ne demande pas mieux, mais... c'esttoi qui viens de m' apprendre l'assassinat de ce malheureux Basfroi et je n'en pourrai rien dire.
— D'autres parleront et les renseignements que tu donneras viendront à l'appui de leur déclaration.
Ainsi, tu m'as cité un monsieur Chardin qui était l'ami de Basfroi...
— Ohl celui-là pourra, beaucoup mieux que moi, fournir des indications sur les affaires de l'usurier et sur ses clients. La question est de savoir s'il y sera disposé.
— Nous pouvons toujours essayer, et tu vas me conduire chez lui.
— Très volontiers. Seulement, je serai un médiocre introducteur près de ce bonhomme. Je ne l'ai vu qu'une fois... et il m*a assez mal reçu... et, depuis ce temps-là, madame de M arcenac n'a pas dû lui dire du bien de moi, puisqu'elle m'a fermé sa porte... Chardin pourrait me fermer la sienne.
. — Je saurai bien me la faire ouvrir. U suffira que tu ine la montres.
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— Quand lu voudras.
— Le plus tftt sera le mieux. Tu vois cette maison?... Eh bieu, c'est là qu'est le cercle où M. de La Cadière cartonne à peu près tous les soirs, et avec succès... Je lui ai gagné dix mille francs par hasard; mais il en a gagné cent mille à mon ami Paul de Lizy, qui m*avait amené dans ce tripot. Je Tai prié de m*y présenter régulièrement, et je vais y monter pour savoir si j'ai été reçu. Ce ne sera pas long, car je n*espère pas y rencontrer le vicomte, qui n'opère que la nuit. Tu peux donc m'attendre ici... sur le boulevard.
— Je t'attendrai tant qu'il te plaira.
— Bon ! et quand j'aurai fini là-haut, nous fréterons une voiture pour nous mener au domicile de M. Chardin. S'il demeure au Marais, je ne suis pas d'humeur à y aller à pied, et d'ailleurs je n'ai pas de temps à perdre. Je veux battre le fer pendant qu'il est chaud.
Ayant dit, le colonel gratifia son protégé d'une nouvelle poignée de main et franchit le seuil du Carlonning- Club.
Sigoulès n'avait encore vu le cercle que la nuit, à l'heure où la partie y était en pleine activité, où les salons resplendissaient de lumière, où la livrée s'empressait à servir les joueurs, et quoiqu'il sût fort bien à quoi s'en tenir sur la véritable destination de ce tripot et sur la valeur des gens qui le fréquentaient, il en avait gardé une impression assez favorable.
Les dorures des lambris l'avaient ébloui, Ténormité des enjeux l'avait intimidé; la tenue des habitués et des domestiques l'avait étonné.
Tout cela avait un certain aspect de respectabilité qui faisait illusion.
Mais, au jour, c'était autre chose. Il ne faut pas voir le
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vice en déshabillé, pas plus qu'il no faut entrer à Ja cuisine avant de se mettre à table.
Le colonel et son ancien camarade avaient marché vite et le Carionning-Club n'est pas loin du café du Helder, de sorte qu'il n'était pas cinq heures et demie quand Sigoulès entra dens l'antichambre où la valetaille l'avait reçu avec tant d'empressement, lorsqu'il y était venu pour la première fois, conduit et patronné par Paul de Lizy .
A ce moment de la journée, dans les cercles de bon àloi, tout le monde est sur pied et la réunion des clubmen est souvent au grand complet.
Les gens sérieux lisent leurs journaux ou font leur correspondance dans la pièce à ce destinée; les amateurs de whist ou de piquet se livrent paisiblement à leur passe-temps favori dans un salon silencieux ; la salle de billard est pleine, et devant les cheminées les causeurs se rassemblent.
C'est l'heure où cessent les affaires et où les heureux qui n'en ont pas reviennent du Bois. On échange des nouvelles avant d'aller dîner chez soi ou dans un cabaret à la mode. Quelques-uns, qui se sont fait inscrire à la grande table, montent aux cabinets de toilette où leur valet de chambre a apporté la tenue du soir.
Le club, pour tous ceux-là, n'est qu'un lieu de passage où on est assuré de rencontrer bonne compagnie et d'employer agréablement le temps dont on ne saurait que faire entre les occupations de la journée et les plaisirs mondains de la soirée.
Mais le Cartonning^Club qui ne vivait que par le jeu ne s'animait qu'à l'heure où les honnêtes gens se couchent. Avant, il n'existait que pour la forme, et le personnel de la maison en prenait à son aise.
Le colonel trouva au vestiaire deux valets de pied qui
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jouaient à récarté sur une banquette; un troisième somnotait dans un fauteuil et ne daigna pas se lever pour prendre son pardessus.
Sigoulès ne jugea pas nécessaire de déranger ces messieurs qui n'auraient pas pu lui apprendre ce qu'il voulait savoir.
Il passa dans la galerie sans que personne lui demandât où il allait.
On entrait là comme au moulin.
Le gaz n'était pas encore allumé, quoique la nuit tombât, et la galerie était déserte. Le registre des dîneurs placé sur un pupitre, n'avait pas été ouvert.
— Est-ce que rétablissement aurait fait faillite? se demanda le colonel.
C'était invraisemblable, car les tripots ont la vie dure, et le colonel poussa plus loin.
Il cherchait le gérant, ou quelque habitué qui pût lui indiquer où il trouverait cet important personnage.
Le salon où il entra était celui où Paul l'avait introduit et où s'était engagée une conversation intéressante dont le vicomte de La Gadière avait fait tous les frais.
Mais ce salon avait changé d'aspect. Le jour blafard qui l'éclarait d'une lueur douteuse le montrait tout autre que Sigoulès ne l'avait vu à la brillante clarté des lustres. Les tentures de soie lui semblaient défraîchies et le tapis éraillé. Il sentait une odeur indéfinissable, une odeur rance et fade où dominait le relent des innombrables cigares fumés pendant la nuit.
IMui semblait respirer l'air de la cantine des sons-officiers, à Gabès, le matin, avant que le cantinier eût ouvert les fenêtres, après un punch offert à un nouveau promu, un punch qui avait brûlé jusqu'à l'aurore.
Personne devant la cheminée où le feu n'était même pas préparé ; pas un joueur assis aux tables ouvertes pour
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LE SBGRBT DE BERTHB j[5£.
les jeux dits de commerce ; pas môme un décavé ctivant sa perte sur un divan comme un ivrogne cuve son vin sur un banc du boulevard.
— Cest le château de la Belle au bois dormant que ce cercle-là, se disait Sigoulôs. Il parait que le service ne commence qu* après le dîner. Je sois venu trop tôt. Mais je suis bien bon de m'inquiéter de savoir si je suis reçu. Il ne faut pas tant de formalités pour être admis. C'est un endroit public, à ce que je vois. Pourvu qu'on Joue, on peut s*y présenter. Et comme j'y ai déjà joué, on ne me demandera pas mon passeport, quand j*y reviendrai ce soir. Pour le moment, il n'y a rien à faire et je vais aller rejoindre ce pauvre Roger qui me mènera chez l'ami de Basfroi.
Le colonel allait battre en retraite, lorsqu'une porte s'ouvrit au fond du salon et livra passage à un monsieur qui s'avança le cigare aux lèvres et le chapeau rejeté en arrière, fouettant l'air de sa canne, la tête haute et l'allure insouciante d'un homme blasé par une longue pratique de la vie parisienne.
On n'y voyait pas très clair et Sigoulès ne le reconnut pas tout d'abord. Mais le monsieur vint à lui, en levant les bras comme s'il se proposait de lui donner l'accolade.
— Bonjour, mon cher colonel, s'écria ce singulier personnage. Je ne vous attendais que ce soir, mais je suis ravi de vous rencontrer plus tôt. Auriez-vous l'intention de dîner ici?... Si vous dîniez à la grande table, j* irais immédiatement retenir ma place pour avoir le plaisir de dîner à côté de vous.
— Pardon, monsieur, dit Sigoulès, interloqué par ce flux de paroles, mais si vous vouliez bien m'apprendre à qui j'ai l'honneur de...
— Comment I vous ne me reconnaissez pas I Daulancel... Alfred Dauzancel... moi, je vous ai reconnu
tout de suite... tous êtes Tami de Paul de lizy et les amis de ce cher baron sont mes amis.
— Je me souviens maintenant, monsieur, de vous avoir vu Tautre soir, répondit froidement le colonel, qui ne se sentait pas d*humeur à fraterniser avec cet homme si fa* milier.
— > Et j'espère bien que maintenant nous nous verrons tous les jours, puisque vous ôtes des nôtres, reprit Dauzance sans se formaliser de cet accueil peu encourageant.
— Ah I vraiment?... j'ai été reçu?
— A l'unanimité... vous n'en douiez pas, j'espère... d*abord, vous étiez présenté par l'homme le plus honorable du cercle; et puis, il ferait beau voir qu'un des farceurs qui composent le comité se permit de donner une boule noire à un officier supérieur... nous manquons de colonels... et vous serez le premier dont le nom ait figuré sur la liste des membres titulaires...
— Il m'aurait suffi d'être admis comme membre temporaire, grommela Sigoulès. Je ne suis à Paris qu'en passant.
— Bah I vous y reviendrez, et puisque vous aimez le jeu, vous trouverez toujours ici une partie qui vaut la peine qu'on s'y mette.
— Oh I je n'y tiens pas... je n'ai joué que par occasion.
— Et ça ne vous a pas mal réussi. Vous avez dû gagner dans les cinq cents louis. Autant de pris sur l'ennemi. La Cadière a dévalisé ce pauvre baron. C'est bien le moins que vous ayez prélevé quelques billets de mille sur ses scandaleux bénéfices.
— Ce monsieur gagne donc toujours ?
— Trop souvent. Mais depuis la séance où il a si fort malmené Lizy, le sire de La Cadière a trouvé son maître. Il nous est arrivé un Brésilien qui a Tabalage facile, et
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le susdit Brésilien lui a flanqué une de ces culottes qui comptent dans la vie d'un homme. Vous auriez dû venir hier et ponter la main de ce rastacouère. Il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre.
— Alors, demanda Sigoulès que ces renseignemenls commençaient à intéresser, ce monsieur qui tenait les cartes contre nous, Taulre soir, a beaucoup perdu cette nuit?
— Tout ce qu'il possédait et môme quelque chose avec, car il ne sait pas.s'arrôter en déveine. La partie a fini ce matin à six heures, après un coup de vingt mille joué sur parole, quand il a eu vidé ses poches, et je vous réponds qu'elles étaient bien garnies. II en a extrait des liasses de billets de banque. On se disait qu'il n'y en avait plus et il y en avait toujours. Je crois, le diable m'emporte, qu'il en tirait de ses bottes.
Ah ! c'était un beau spectacle !
— Il est donc bien riche?
— Luil II n'a jamais eu seulement une mille livres de rente. Il vit uniquement du jeu... Et il avait levé Tavanlveille une centaine de mille francs au baron. Mais il en a perdu le triple... et argent sur table, s'il vous plaît. Si j'étais mauvaise langue, je dirais qu'il a dû dévaliser un coche .
Le colonel tressaillit d'aise à ce propos malveillant qui confirmait ses soupçons.
— Maintenant il est à sec, reprit Dauzance, et s'il n'arrête pas une autre diligence, je ne sais pas comment il s'en tirera. Basfroi est mort, Basfroi qui était son unique ressource dans les mauvais jours. Il doit joliment le regretter. Et, à moins d'un miracle, j'ai dans l'idée qu'il va faire le plongeon...
— Quoi ! vous pensez qu'il va disparaître ?
— Ça lui est déjà arrivé. Dans ces occasions-là, il se
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154 h^ SECRET DE BERTÏIE
terre comme un renard. Personne ne sait où il va, mais on ne le rencontre plus à Paris. L'éclipsé est totale et elle dure plus ou moins longtemps, mais généralement La Gadière reparaît... ravitaillé. Il paye ses créanciers, et il recommence à tailler des banques comme devant. Il ne diminue jamais son jeu... au contraire... et jusqu'à présent ce système lui a profité.
— Bon I mais cette fois...
— Cette fois, [il s'en tirera peut-ôtre encore, mais il doit être aux abois, car il essaie de soutirer un eniprunl à Auguste, le garçon de jeu, qui se fait tirer roreille, et pour qu'il s'adresse à lui, il faut qu'il ne sache plus où donner de la tête.
Vous ne connaissez pas Auguste?
Sigoulès fit signe que non.
— C'est un gaillard qui a gagné une jolie fortune à prêter de l'argent aux décavés, mais il connaît son monde et il ne prête qu'aux riches. Je viens de le surprendre discutant avec le vicomte, dans un coin du billard, et Tafiaire n'avait pas l'air de marcher toute seule, car La Cadière faisait piteuse mine.
— Comment! M. de La Cadière est ici! s'écria le colonel.
— Parfaitement, répondit Dauzance : il négocie avec Auguste dans la salle de billard. Est-ce que vous désirez le voir?
Cette question embarrassa un peu Sigoulès. U n'était venu au cercle que dans l'espoir de trouver le vicomte suspect ; mais il ne se souciait pas de mettre dans la confidence de ses projets un homme qu'il connais** sait à peine et dont il se défiait beaucoup.
— Oh I je n'y tiens pas, fit-il en haussant les épaules.
— Et vous avez raison. Il est désagréable à approcher quand il est en panne... la perte lui aigrit le caractère...
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et je ne supposé pas que vons cherchiet une afTaire avec lui.
Le colonel ne put s'empêcher de rougir. On eût dit que ce diable de Dauzance devinait toutes ses intentions.
— Vous perdriez votre temps, répliqua l'aimable Alfred. Je ne le crois pas belliqueux. Mais je plaisante, car je sais que vous n*avez pas de motif de lui en vouloir... Yous lui avez gagné de l'argent... il est vrai que votre ami en a beaucoup perdu* .. Mais il n'y a pas là matière à duel.
— Assurément non, et ce monsieur m'est fort indifférent. Si j'ai été surpris d'apprendre qu'il se trouvait au cercle, c'est que, d'après ce que vous venez de me dire, je pensais qu'il avait déjà quitté Paris.
— Ça ne tardera guère, à moins qu'il ne réussisse à attendrir le garçon de jeu. 11 est très persuasif et il possède un aplomb sans pareil. Si vous commettiez Timprudence de vous aboucher avec lui, je parie qu'il essaierait de vous emprunter une somme, à vous qu'il n'a fait qu'entrevoir à la partie.
— Je serais curieux de savoir sous quel prétexte.
— Il en inventerait un, n'en doutez pas. Il est de première force pour imaginer des histoires propres à délier la bourse de son prochain. Quand on pense que, pendant des années, il a su conserver son crédit chez Basfroi, qui n'était pourtant pas facile à la détente, on ne peut qu'admirer son adresse, car Basfroi ne se gênait pas pour fermer sa porte à des gens plus solvables que
II est vrai que leurs relations dataient de loin. C'était feuMarcenac qui Tavait présenté à Basfroi, si je ne me trompe ; Marcenac était une des meilleures pratiques du légendaire usurier de Fontainebleau.
Ce ne serait pas auprès de moi une recommanda-
tion suffisante, quoique j'aie connu autrefois le comlc de Marcenac, répondit Sigoulès, qui se laissait aller peu à peu à entretenir une conversation dont il espérait yaguement tirer parti.
— Si vous avez connu Marconac, vous avez d& rencontrer La Gadière. Ils se sont brouillés plus tard, mais il fut un temps où ils ne se quittaient pas.
— Je n'ai jamais vu M. de Marcenac à Paris. U était du môme pays que moi. G*est en Périgord que j*ai en affaire avec lui, il y a vingt-cinq ans.
— Mais, du moins, vous voyez la comtesse, sa veuve. Notre ami le baron fréquente beaucoup cbez ello et le bruit court qu'il va très prochainement l'épouser.
Gomment a-t-elle pris la nouvelle de Tassassinat?
— Mais... je ne sais pas, balbutia le colonel, très étonné d'entendre ce Dauzance parler avec cette désinvolture du projet de mariage de son ami.
— Vous ignorez peut-être que le sieur BasCroi avait été Tassocié du père de la comtesse... je l'ai dit devant vous, Tautre soir, et devant ce cher baron, mais vous n'y aurez pas pris garde, tandis que Lizy a fait la grimace, je m'en suis très bien aperçu. Je l'ai peut-être blessé sans le vouloir, mais il faut qu'il s'attende à ces désagréments-là, car tout Paris sait que madame de Marcenac est la fille d'un homme qui vendait du drap, et que la raison sociale delà maison de commerce était Plantier, Basfroi et compagnie.
— La comtesse ne rougit pas de son origine» dit sèchement Sigoulès.
— Pas plus qu'elle ne reniait ses amis d'autrefois, car elle allait souvent voir le vieil usurier... et sa mort a dû l'affliger beaucoup... sans compter que cette mort fait un tapage énorme et que son nom pourrait se trouver mêlé au procès qui va s'en suivre.
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Ici, on ne parle depuis trois jours que de l'assassinat.
— Et... qu'en dit-on?
— Oh I rien que vous ne sachiez, poor peu que vous lisiez les journaux. Mais tous les débiteurs que Basfroi avait au cercle sont sur le qui-vive. Us s'attendent à être appelés un de ces jours devant le juge d'instruction, et cette perspective ne les réjouit pas du tout. On les connaît et on ne se gône pas pour les blaguer. C'est un plaisir que je me donne tous les soirs. Ils font semblant de prendre la chose en plaisanterie, mais, au fond, ils sont fort embêtés.
Il n'y en a qu'un qui fasse bonne contenance, et c'est précisément celui qui pourrait bien avoir maille à partir avec le parquet à cause de sa réputation et de ses antécédents.
— M. deLaCadière?
— Vous l'avez nommé. Je lui ai monté une scie qui consiste à lui demander tous les soirs si son interrogatoire s'est bien passé et si le juge d'instruction a été aimable.
— Et il ne se fâche pas?
— Pas du tout. Hier, pendant qu'il taillait contre le Brésilien qui abattait à tous les coups, je me suis amusé à crier derrière lui : Messieurs les voyageurs pour Mazas, en voiture I 11 n'a pas bronché. En revanche, deux ou trois pratiques de Basfroi, qui se trouvaient parmi les pontes^ ont pris la mouche et se sont insurgés contre moi et mes mauvaises farces... ce que j'ai ri I
— Quels mœurs et quel monde! pensait le colonel. Et dire que j'en suis, gr&ce à cet animal de Lizy l
— Du reste, reprit Dauzance, il parait que La Cadière n'a rien à craindre, car il dit à qui veut l'entendre que, la nuit où on a étranglé Basfroi, il était en bonne fortune et que si, par hasard, la justice venait à le tracasser, il pourrait prouver un alibi.
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158 LE 8BGRET DB BERTHB
— En déshonorant une femme, dit Sigoulès.
— Oh! cette considération ne Tarrèterait pas. Mais sa délicatesse ne sera pas mise à l'épreuve, car personne n'ira le dénoncer, et comme les papiers et les livres de Tusurier ont disparu, les magistrats ne songeront pas à lui. Des potim de cercle ne sont pas des preuves.
Ah! si l'on retrouvait les registres deBasfroi, ou seulement des notes écrites de sa main, des notes ou figureraient les noms des débiteurs, ce serait bien différent. J*en connais plus d'un ici qui ne serait pas à la noce et le vicomte notamment passerait un mauvais quart d'heure. Je parie qu'on lui demanderait où il a pris les monceaux de billets de banque et les rouleaux de louis qu'il a perdus hier au baccarat.
Mais on ne trouvera rien et La Gadière pourra dormir tranquille. Il va probablementdisparaitre pour un temps, comme je vous le disais tout à l'heure. Je ne serais pas étonné qu'il allât essayer de se refaire à Monaco. Ce n'est pas commode, mais ça arrive... à preuve notre ami le baron qui est revenu cousu d'or... et La Gadière est un veinard. S'il ne se remplume pas à Monaco, il se remplumera ailleurs, et quand il rentrera à Paris, l'affaire Basfroi sera oubliée.
Maintenant, mon cher colonel, il me semble que nous avons assez parlé de ce gentilhomme provençal. Vous veniez savoir si vous êtes des nôtres. J'ai eu le plaisir de vous annoncer que c'est fait. Puis-je vous être bon à quelque chose?
— Non ; je vous remercie, monsieur... Gependant, si vous vouliez bien m'indiquer où je trouverai le gérant afin de lui payer le montant de ma cotisation...
— Le gérant n'y est jamais. Il passe son temps à courir Paris pour racoler des joueurs. Mais Auguste le remplace avantageusement.
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LE 8BGRET T>B Bli^THE ^ ^^^
— Auguste?... le garçon de jeu?
— Lui-même. C'est la cheville ouvrière du cercle. Et tout ce qui concerue la caisse est de sou département 11 est, coaime vous savez, eu conférence avec le vicomte dans la salle de billard. Je vous proposerais bien de vous y conduire, mais je m'aperçois qu'il est six heures, et j'ai un rendez-vous devant Tortoni à six heures et quart. Je n'ai que juste le temps dy a//er.
Au revoir donc, mon cher colonel, conclut Taimable Dauzance en serrant la main de Sigoulès, qui n'osa pas la retirer, quoiqu'il en eût bonne envie.
Sigoulès, délivré de cet officieux, resla très perplexe. 11 cherchait La Gadière, et La Cadière était là. Sigoulès n'avait qu'un ou deux salons à traverser pour le rejoindre. Et cependant il hésitait à risquer l'abordage.
Le but qu'il poursuivait, c'était de débarrasser la comtesse et son amie madame Larmor de ce dangereux coquin, en le forçant à s'expatrier, et il comptait atteindre ce résultat en le provoquant.
Or, il ressortait du bavardage de Dauzance que La Cadière était sur le point de disparaître, faute d'argent.
Ne valait-il pas mieux le laisser partir sans compliquer la situation en engageant une affaire qui n'aurait probablement pas de suites et qui pouvait cependant s'ébruiter?
Peu importait à Sigoulès que l'assassin de fiasfroi allât se faire pendre ailleurs, pourvu qu'il laissât en repos les deux femmes qu'il persécutait.
Mais la question était de savoir si, avant de partir, il ne chercherait pas à leur nuire, en lançant contre elles quelque dénonciation anonyme, lien était bien capable et il fallait prévoir cette éventualité redoutable. Le seul moyen de parer le coup qu'il méditait peut-être, c'était de le serrer de près jusqu'à son départ, et de le dé-
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160 LE SBCEET DE BEtlTHE
noncer à la première incartade qu'il se penneitrait.
Sigoulès, maintenant, connaissait le passé de ce misérable, et il ne tenait qu'à lui d'appeler sur certains faits récents l'attention delà justice qui, depuis l'ouverture de l'instruction, semblait avoir un bandeau sur les yeux. Il pouvait lui signaler le faux vicomte comme étant le voyageur qui avait payé le ticket de Paul de Lizy avec un billet de cinquante francs tacbé de sang, et suggérer au juge l'idée de rechercher chez les amis de Basfroi les papiers que l'usurier avait pu leur confier.
Pendant que le colonel, indécis, pesait le pour et le contre^ le cercle commençait à s'animer. Les valets de pied s'étaient réveillés. On allumait les lustres et quelques messieurs avaient déjà traversé le salon où se trouvait Sigoulès.
Les dîneurs de sept heures allaient arriver. Il fallait absolument prendre un parti, sous peine de manquer l'occasion.
A ce moment, Sigoulès vit entrer, par la porte du fond, La Gadière et un homme habillé de noir qui ne pouvait être qu'Auguste, le garçon de jeu. Ils avaient l'air d'être fort bons amis, mais ils se séparèrent aussitôt qu'ils aperçurent le colonel.
Auguste passa son chemin et La Gadière vint droit au défenseur de madame de Marcenac.
La question était tranchée. La rencontre devenait inévitable et Sigoulès attendit l'ennemi de pied ferme.
Il n'était pas homme à reculer, et d'ailleurs, toutes réflexions faites, il aimait mieux en venir immédiatement à uçe explication.
— Bonjour, colonel, lui dit levicomte d'un ton dégagé. Est-ce que vous m'en voulez toujours ?
Peu s'en fallut que Sigoulès, indigné de cet aplomb, n'éclatât. Il se contint pourtant, et la colère qui lui mon-
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LE SECRET DE BERTHE iôi
tait à la tète, neFempêcha pas de remarquer que M. de La Cadière avait Tair très satisfait de son colloque avec le garçon de jeu.
Évidemment l'emprunt était conclu et, selon toute apparence, l'emprunteur venait d'empocher son argent. -^ Je n'en veux qu'aux gens qui m'offensent et que j'estime, répliqua sèchement le colonel. Je n'ai donc personnellement rien à démêler avec vous ; mais il y a quelqu'un qui vous cherche.
— Ah! oui, ricana La Cadière, le mari l Eh bien, s'il me cherche, il me trouvera. Je ne me cache pas.
— Pourquoi donc alors avez-vous déménagé précipitamment et sans laisser votre adresse?
— Tiens I vous savez que j'ai quitté l'hôtel Continental ! Je ne me doutais pas que vous me faisiez l'honneur de vous occuper de moi.
— Je ne suis pas le seul. L'homme que vous avez outragé ne vous tient pas quitte. Il a juré de vous faire payer cher les propos insultants que vous avez tenus sur sa femme.
— J'ignorais qu'il était à portée de m'entendre. Je n'avais pas môme aperçu madame Larmor. Vous devez vous rappeler que je leur tournais le dos. Et si vous aviez daigné m'avertîr, je me serais bien gardé de parler comme je l'ai fait. Toute vérité n'est pas bonne à dire.
Mais comment savez-vous que ce monsieur me poursuit?
— Vous vous étiez dérobé. Il est revenu, et ne vous trouvant pas, il voulait à toute force se battre avec moi. J*ai eu beaucoup de peine à lui faire entendre raison, mais il a fini par me laisser en repos, en me déclarant, toutefois, qu'il saurait bien vous rattraper. Et je ne vous dissimulerai pas qu'il se propose de vous tuer.
— En duel, je suppose, dit ironiquement La Cadière.
162 LE SBGRBT DB BBRTHB
— M. Larmor est un honnête homme et les honnêtes gens n'assassinent pas, répliqua Sigoulès en regardant le vicomte entre les denx yeux.
— Est-ce à moi, colonel, que ce discours s'adresse?... et dois-je y voir une allusion à des faits que vous connaissez mieux que moi?
-— Pensez-en ce qu'il vous plaira.
— Il est impossible que vous parliez sérieusement. J'ai élé le premier à déclarer au baron de Lizy, votre ami, qui ne me reconnaissait pas, que c'était moi qui avais voyagé avec lui de Melun à Paris. Je l'ai prié de garder pour lui cette confidence et il a bien voulu n'en rien dire qu'à vous qui ne serez pas moins discret, je l'espère. Mais si je lui ai demandé le secret, c'est uniquement pour ne pas me trouver dans la nécessité de me justifier en compromettaot une femme.
— Dont vous vous êtes vanté, en présence du mari, d'être l'amant.
— Xe ne me doutais pas, je vous le répète, que le mari m'écoutait. Je regrette mon imprudence et je voudrais être à même de la réparer. Mais un duel ne ferait que donner plus d'éclat à cette fâcheuse aventure. Je ne l'accepterai donc qu'à la dernière extrémité, et je conviens très volontiers que j'ai changé de logement pour éviter M. Larmor.
Maintenant je ne crains pas qu'on m'accuse d'avoir étranglé Basfroi, qui m'a souvent rendu des services... à trente pour cent... et qui m'en aurait probablement rendu d'autres s'il avait vécu, car j'ai quelquefois besoin d'argent... à la suite d'une perte de jeu...
— En ce moment, par exemple.
— Gomment! qui vous a dit cela?
— Peu importe. Est-il vrai, oui ou non, que oette nuit,
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LE SEORBT DS BBRTHB 163
VOUS avez laissé trois cent mille francs sur le tapis, et que vous en devez encore vingt mille ?
— Sur ce dernier point, vous ôtes mai informé» colonel. Je viens de régler ma dette à la caisse du cercle, et il me reste de quoi prendre ma revanche ce soir.
— Vous avez donc réussi à obtenir le nouveau crédit que vous demandiez à Auguste» ce valet qui prête aux décavés ?
Le vicomte pâlit de colère et dit avec arrogance :
— Il me semble, colonel, que vous vous mêlez un peu trop de mes affaires. Où tendent, s'il vous plaît, les questions que vous me posez?
— Je vais vous le dire, répondit froidement Slgoulès. 11 y a dans Paris deux femmes auxquelles je m'intéresse. Vous avez trahi Tune et calomnié l'autre.
— Moil
— Oui, vous. Vos inqualifiables propos ont mis madame Larmor d^ns une situation atroce. Son mari la cherche et si elle réussit à lui échapper, je me demande ce qu'elle deviendra.
De ce c6té le mal est fait et je ne puis plus que venger votre victime, mais il est encore temps devons empêcher de nuire à madame de Marcenac.
— Lui nuire! je n'j songe pas. J'ai cru la servir en signalant à M. de Lizy l'existence du testament qui l'institue légataire universelle de Basfroi. Je pensais la mettre en garde contre lesqueslions captieuses qu'un juge d'instruction pourrait lui poser, si on l'interroge, comme on doit le craindre.
— C'est le prétexte que vous avez mis en avant, mais votre but était tout différent. Ce prétendu avertissement n'était qu'une menace. Vous aviez peur que M. de Lizy ne vous dénonçât, et vous vouliez lui faire entendre que s'il s'en avisait, vous dénonceriez madame de Marcenac.
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•^ La dénoncer! mais je n'ai et ne puis avoir aucun grief contre cette dame... je ne la connais pas autrement que de vue.
— Vous manquez de mémoire. Vous avez été autrefois lié avec le comte de Marcenac. Il vous a présenté à sa femme qui, peu de temps après, vous a fermé sa porte. Et vous ne lui avez jamais pardonné l'affront très mérité que vous avez reçu.
— Je ne devine pas où vous avez puisé ces renseignements fantaisistes, mais j'affirme que...
— N'affirmez rien. Mes renseignements sont exacts. Faut-il, pour vous en convaincre, que je vous rappelle le rôle que vous avez joué dans l'affaire oii lecomte de Marcenac a été tué d'un coup d'épée ?
— Le combat a été loyal ! s'écria La Gadière.
— Autant que peut l'être une rencontre entre un homme qui tire médiocrement et un spadassin de profession. L'adversaire que vous aviez suscité à Marcenac n'a pas été poursuivi, ni vous non plus. Vous êtes donc couvert. Mais ce sont vos intentions que j'incrimine. Vous vouliez vous débarrasser du comte parce que vous espériez épouser sa veuve. Vous n'y avez pas réussi et vous avez juré à la comtesse une Iraine féroce.
— Voilà un roman qui fait honneur à votre imagination, colonel !
— Ce n'est pas un roman, c'est de l'histoire. •• et je prétends que cette histoire n'ait pas de suite.
— Je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre. Je veux que vous quittiez la France et que vous vous engagiez par écrit à n'y pas remettre les pieds d'ici à dix ans. C'est le délai fixé par le Code pour que l'action soit prescrite en matière criminelle. Vous voyez que la condition queje vous impose est . à votre avantage.
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LB SECRBT D£ BERTHE
— Ah Qà, est-ce que vous osez m'accaser d'avoir assassiné Basfroi ?
— Parfaitement. Je suis sûr que c'est vous qui l'aves étranglé. 11 ne tiendrait qu'à moi de vous livrer à la justice. Mais il me plaît de vous offrir un moyen de salut. Disparaissez et je consentirai à me taire.
La Gadière faisait en ce moment une singulière figure. Un sourire forcé contractait ses lèvres et il affectait une attitude dédaigneuse, mais on lisait l'inquiétude dans ses yeux.
— En vérité, dit-il après un silence, je crois rêver en Tons entendant me tenir un pareil langage. Je n'ai rien à vous répondre si ce n'est que je suis à vos ordres, au cas oii vous auriez l'intention de me chercher querelle.
— A mes ordres ? vous me permettrez d'en douter. Le courage vous serait venu bien tard, car, il y a une vingtaine d'années, vous aviez la mauvaise habitude de laisser vos adversaires se morfondre sur le terrain et de leur fausser compagnie...
— Que signifie?...
— Yous souvenez-vous d^un sous-officier qui vous jeta les cartes à la figure dans un café de la rue de Paradis, à Marseille ? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, j'étais son témoin, et nous vous avons attendu pendant deux heures au rendez-vous que vous lui aviez donné. Ne vous étonnez pas que je ne me soucie plus de m'exposer à pareille mésaventure. Si j'avais cru qu'on pût compter sur vous, j'aurais préféré courir la chance de vous tuer, mais vous vous déroberiez, et je m'en tiens à Tultimatum que je viens de vous signifier.
Et si je refuse de m'y soumettre? ricana La Cadière.
— J'irai trouver le commissaire de police qui a arrêté M. deLizyàla gare de Lyon. Je lui dirai que le voyageur sans billet s'appelle M. Gonfaron et se fait appeler M. de
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Là Gadiëre, qu'il passe toutes ses nuits dans un cercle situé entre TOpéra et la Madeleine et qu'il vient d'y perdre trois cent mille francs, lesquels se trouvaient dans sa poche, après s'être trouvés dans la caisse de Basfiroi. Nous verrons ce qu'il pensera de cette déclaration*
— Je prouverai que cet argent était à moi et que j'étais & Bois-le-Roi pendant qu'on tuaitBasfroi à Fontainebleau.
— Vous ôtes arrivé à Bois-le-Roi trois heures après le crime, et vous êtes taillé pour la marche. Quant au scandale qui résultera de votre déclaration et de renqaète qui s'ensuivra, madame Larmor est assez compromise pour que sa réputation n'ait plus rien à perdre. Je me moque donc de ce que vous pourrez dire.
Mais ce n'est pas tout. J'avertirai le commissaire que vous étiez un des débiteurs deBasfipoi, un des plus intéressés à supprimer un billet qui allait venir à échéance, et le seul intéressé à laisser subsister le testament fait au profit de madame de Marcenac que vous détestez et sur laquelle vous vouliez détourner les soupçons.
— Je défie qu'on trouve sur les livres de Basfroi la moindre trace d'une dette que je n'aurais pas acquittée.
— Sur les livres, non, par l'excellente raison que tous les avez détruits. Mais cette preuve qui suffirait à elle seule pour vous condamner, on peut la trouver ailleurs.
— Je ne crains pas cela.
— Vous avez tort. Basfroi était un homme d'ordre et un homme de précaution. D'ailleurs, il prévoyait peutêtre ce qui lui est arrivé. Et il a eu soin de garder copie de ses écritures.
— Le juge d'instruction l'aurait trouvée cette copie. — - Non; Basfroi l'avait mise en lieu sûr.
Sigouiès lançait là une affirmation hasardée, carTexistence d'une copie des livres de Basfroi était fort douteuse. Roger de Bussière lui avait suggéré cette idée et il s'y
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racorochaii pour s'en faire une arme contre La Gadière, qai paraiasait décidé à se défendre jusqu'à ce qu'on la mit dans l'impossibilité de nier.
Sigoulës plaidait, comme on dit, le faux pour savoir le vrai, et Teifet produit par ce stratagème dépassa son espérance.
L'impudent vicomte se troubla et son assurance tomba tout à coup.
La botte avait porté. 11 essaya pourtant de faire bonne mine à mauvais jeu.
Si Basf roi tenait ses registres en double, dit-il en affectant un calme que démentait sa pâleur, vous m'obligeriez beaucoup en m'apprenant où il l'a mis, ce double, car on y trouverait la preuve que je ne lui devais plus rien quand il est mort.
— Je ne tiens pas à vous obliger, répliqua le colonel qui devinait les intentions de son adversaire et qui, d'ailleurs, eût été fort empêché de lui désigner le dépositaire.
Roger lui avait indiqué Chardin comme pouvant avoir reçu le dépôt, mais ce n'était qu'une conjecture et Sigoulës n'avait garde de nommer cet ami de Basfroi, car si par hasard la conjecture était fondée, c'eût été fournir à La Cadière une indication dont il ne manquerait pas de proflter pour tenter de soustraire et de détruire une pièce accablante.
— Je ne donnerai de renseignements qu'au commissaire de police... si vous m'y forcez en refusant de vous soumettre, reprit le colonel.
— Me soumettre I répéta ironiquement La Cadière. Vous croyez être encore en Afrique, On dirait que vous parlez à un chef arabe vaincu.
•«La comparaison n'est pas juste. Les chefs arabes se battent bravement avant de se rendre.
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— Tandis que moi, j'ai refusé, il y a vingt ans, de me battre avec un homme taré qui m'avait insulté dans un tripot. J'ai eu raison de refuser et je refuserais encore, si je me trouvais en pareil cas.
— Prenez garde ! cet homme était mon camarade, et j'avais accepté d'être son témoin.
— Parce que vous ne le connaissiez pas comme je le connaissais. Savez-vous ce qu'il est devenu depuis cette sotte querelle qu'il m'a cherchée à Marseille? Il a été chassé de l'armée et il a vécu de toutes sortes d'industries honteuses. Il s'est fait le complaisant et le courtier du comte de Marcenac. Qui se ressemble s'assemble.
Serait-ce lui par hasard qui vous a raconté d'absurdes histoires sur mon compte? Il en est bien capable et je sais qu'il traîne encore sa misère et sa honte sur le pavé de Paris.
Sigoulès commençait à s'apercevoir qu'il avait eu tort de faire allusion à l'ancienne affaire où Roger de Bus* sière avait figuré, et il voyait bien la tactique adoptée par le Provençal.
La Gadière évidemment cherchait à embarquer son adversaire dans des discussions accessoires, afin de le détourner du but qu'il voulait atteindre et d'échapper au terrible ultimatum. Peut-être aussi cherchait-il à savoir où était Roger pour tAcher de s'entendre avec lui ou tout au moins de lui acheter une indication sur .l'homme auquel Basfroi avait pu confier des notes.
Le colonel n'était pas encore très sûr de la fidélité de son nouvel allié et il ne se souciait pas de l'exposer à des tentatives de corruption qui aurait pu réussir, car La Gadière devait avoir en ce moment beaucoup d'argent dans sa poche.
— Il ne s'agit pas du passé, reprit-il. Vous prétendez que vous êtes brave et vous semblez vouloir m'amener à
LE S£CRET DE BERTHS
une rencontre. J'y consentirais peul-ôire si nous pouvions nous battre séance tenante, car je suis sûr que je TOUS tuerais. Mais c'est impossible, et avec vous, partie remise ce serait partie manquée. Je m'en tiendrai donc à ma première proposition.
Voulez-vous, coi ou non, passer à l'étranger et signer rengagement d'y rester dix ans ?
— Engagement qui, du reste, n'aurait aucune valeur, ricana La Gadière. Un homme n'a pas le droit d'enchaîner sa liberté, et alors même qu'il y consentirait, aucune loi ne l'oblige à tenir sa parole.
— 11 est certain que si vous ne la teniez pas, vous ne seriez pas poursuivi, comme vous l'auriez été par Basfroi s'il avait survécu à l'échéance de votre dernier billet. Mais il y aurait tout de même une sanction pénale. A la première infraction à notre traité, je vous dénoncerais et je produirais la preuve.
— Que ne la produisez-vous maintenant, si vous l'avez ! .— Je le ferai si vous n'acceptez pas mes conditions.
Et par le mot infraction, j'entends toute attaque de votre part contre madame de Marcenac ou contre madame Larmor... par exemple, une lettre anonyme que vous vous permettriez d'écrire à M. Larmor ou au juge d'instruction... Ce ne serait pas la première fois qu'il vous arriverait d'user de cet odieux moyen de calomnier une femme. ••
*~ Je ne sais pas ce que vous voulez dire, et je vous prie de vous expliquer plus clairement.
C'est inutile, répondit le colonel, résolu à éviter
toute discussion oiseuse. Je suis sûr de ce que j'afBrme, et si pareil fait se renouvelait, je saurais que la lettre est de vous et j'agirais en conséquence. Vous voilà averti.
— Vous êtes vraiment trop bon de m' adresser une sommation préalable; à voire place, j'irais immédiate- II. 10
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ment chez la personne qui détient ce document dont vous me menacez, et je la prierais de me le prêter poar confondre Tassassin de Basfroi. Si vous pouviez me l'exhiber, ce document, vous auriez barre sur moi et vous seriez en droit de me parler comme vous le faites. Apportezle-moi donc, je vous en prie. Tenez ! voulez-vous que je vous dise où il faut aller le chercher ? •
— Je le sais.
— Moi, je devine. Basfroi n'a pu le confier qu'à un ami intime, et les usuriers n'en ont guère. Moi qui l'ai pratiqué longtemps, je ne lui en ai jamais connu qu'un seul. C'était un vieux négociant retiré qui avait été autrefois en relations d'affaires avec lui. U se nommait Chardin, et Basfroi le consultait souvent.
— Vous ôtes mieux informé que moi, dit le colonel qui ne voulait pas convenir que son adversaire avait dû toucher juste en indiquant Chardin.
La Cadière cherchait évidemment à savoir s'il avait deviné le nom du dépositaire, afin de prendre ses précautions pour empêcher la production de la pièce compro* mettante. La ruse était grossière et Sigoulès ne s'y laissa pas prendre. Maintenant, il était fixé. C'est bien Chardin qui avait reçu les confidences de l'usurier.
— Vous voyez que je ne crains rien, puisque je vous renseigne, reprit audacieusement La Cadière. Allez trouver le bonhomme et confessez-le. Je voudrais pouvoir vous donner son adresse. Malheureusement je ne la connais pas. Mais madame de Marcenac la connaît, car elle est en relations avec ce Chardin, comme elle était en relations avec Basfroi. Cette comtesse n'est pas fière. BUe vous dira où demeure le vieil ami qui lui reste. Au besoin, elle vous conduirait chez lui.
. J'attendrai que vous l'ayez vu.
— Il ne s'agit pas de cet homme. U s'agit de me ré-
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pondre catégoriquement. Voulez-vous la paix ou Ja guerre?
— Je veux la paix. Et vous serez le premier à me proposer de la conclure, lorsque vous aurez reconnu que vos accusations ne reposent sur aucun fondement. Voyons, colonel, faites-moi la grâce de raisonner froidement. Vous ne comptez pas que je vais demander immédiatement une plume et de Tencre pour signer l'engagement que vous me demandez. Autant vaudrait me déclarer coupable de l'assassinat de Basfroi.
Vous ne comptez pas non plus qu'en sortant du cercle, je vais prendre le chemin de fer et passer la frontière.
Croyez-moi, rompons cet entretien qui ne peut aboutir àrien desérieux, et prenons rendez-vous ici après-demain, à la môme heure. Alors nous pourrons causer sérieusement. Vous apporterez vos preuves ; moi, j'apportera i les miennes, et je suis certain que nous parviendrons à nous entendre.
Vous ne risquez rien en acceptant cet arrangement , car je reste à votre disposition.
Allez-vous me dire que je puis vous échapper en quittant Paris ce soir? Mais c'est justement ce à quoi vous voulez me contraindre et ce que je n'ai aucun intérêt à faire, car avec voire caractère emporté, vous pourriez lancer une dénonciation contre moi; ma fuite équivaudrait à un aveu, et le télégraphe aidant, on aurait tôt fait de me rattraper.
Quant à la signature que vous exigez, c'est une puérilité, permettez-moi de vous le dire, et je crois que vous seriez fort embarrassé pour rédiger ce billet à La Châtre.
Accordez-moi quarante-huit heures, c'est tout ce que je vous demande.
Ce plaidoyer était habile et le colonel hésitait. Il se disait que, faute de preuves positives, il ne pouvait rien
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Taire d'utile, et ces preuves, il espérait se les procurer. La Gadière venait de commettre la maladresse de lui dire où il fallait les chercher.
Et vraisemblablement, La Gadière n'allait pas partir sans tenter de les anéantir, si elles existaient.
11 s'agissait de le gagner de vitesse en courant chez Ghardin.
La Gadière était-il de bonne foi lorsqu'il prétendait ignorer l'adresse du confident de Basfroi? On pouvait en douter ; mais, quoi qu'il en fût, il ne devait pas être dans les bonnes grâces de Chardin et il aurait de la peine à le séduire, tandis qu'en s'appuyant sur son intimité avec Lizy et sur son dévouement à la comtesse de Marcenac, Sigoulès était fondé à croire que Ghardin ne refuserait pas de lui communiquer la copie des livres, si tant était qu'il la possédât.
Mais il importait d'arriver le premier, et le colonel avait sous la main Roger de Bussière qui savait l'adresse.
Gette considération le décida.
— Soit I dit-il, j'accepte la trêve. Je vous attendrai ici, après-demain, à six heures. Mais je vous donne ma parole d'honneur que, si je ne vous y trouve pas, je serai à la préfecture de police vingt minutes après.
— Vous n'aurez pas le désagrément d'entreprendre ce voyage, dit en souriant La Gadière qui avait retrouvé tout son aplomb.
Et après avoir salué Sigoulès, il sortit rapidement.
Le colonel ne tenait pas à sortir avec lui, mais il tenait à ne pas lui laisser le temps de s'aboucher avec Roger, qui ne devait pas être loin, à moins qu'il n'eût déserté son poste.
Aussi suivit-il de près le vicomte qu'il se repentait déjà d'avoir laissé prendre les devants.
Il descendit quatre à quatre les marches de l'escalier
du cercle; mais quand il déboucha sur le boulevard, il n^aperçut point le ci-devant maréchal des logis.
— Où diable est-il passé? grommela Sigoulès, très contrarié et même très inquiet. Pourvu que ce gredin de La Gadière ne me l'ait pas débauchél... parbleu! je ne l'aurais pas volé et ça m^apprendrait à me fler aux mauvais sujets soi-disant convertis.
Le colonel allait souvent d'un extrême à l'autre et il était rare qu'il prit la peine de réfléchir avant de se former une opinion.
G*était l'heure où le boulevard est le plus animé; la nuit était venue, et au milieu des passants qui se croisaient sur l'asphalte, un homme pouvait bien rester inaperçu pendant quelques instants.
Sigoulès aurait môme dû se féliciter que Roger ne se fût pas planté en faction sous la porte cochère du cercle où La Gadière en sortant se serait forcément trouvé nez à nez avec lui.
Le vicomte, du reste, avait disparu aussi, quoique le colonel n'eût pas perdu de temps pour descendre.
— Aurait-il emmené Roger? se demandait le défenseur de la comtesse tout penaud de sa déconvenue.
Il se mit à la recherche de l'ex-sous-officier, en rasant les boutiques, pour voir s'il ne le trouverait pas arrêté devant un étalage, et après plusieurs allées et venues, il eut la surprise de le découvrir, au moment où il se glissait avec précaution hors de l'enceinte, blindée comme la [tourelle d'un vaisseau cuirassé, qui protégeait un de ces réduits utiles dont lamunicipalitéparisienne a, depuis quelques années, enlaidi les grands boulevards.
Cette surprise devint de la stupéfaction lorsqu'il vit que Roger, au lieu de venir à lui, se tenait tapi contre la clôture en tôle et lui faisait signe d'avancer.
174 LE SËGRET DE BERTHB
— A*t-il perdu la tête ou se moque-t-il de moi ? disait entre ses dents Sigoulès.
Il obéit pourtant à cette invitation muette, et dès qu*il arriva à portée de se faire entendre sans crier:
— Qu'est-ce que celte manœuvre? demanda-t-il. Pourquoi te caches-tu? Aurais-tu rencontré un de tes créanciers?
— Il y a beau temps que je n'en ai plus, répondit Roger. On ne prête qu'aux riches et personne ne me fait crédit.
C'est La Gadière qui vient de passer. Il sortait de ton cercle,
— Je le quitte à l'instant. Il ne t'a pas abordé ?
— Non, mais je ne suis pas sûr qu'il ne m'ait pas vu et, par précaution, je me suis réfugié dans ce petit monument. La Cadière s'est dirigé vers un fiacre... là-bas, au bout de la file qui stationne près du trottoir. J'espère qu'il est parti en voiture, mais tu feras bien de t'assurer qu'il n'est plus dans les environs.
— Je ne l'aperçois pas. Pourquoi tant de mystère ?
— Mais... je croyais que ton intention était d'aller chez le père Chardin?
— Parfaitement. Nous allons prendre un fiacre, nous aussi, et tu vas m'accompagner jusqu'à la porte du bonhomme.
— Eh bien, il faut éviter que La Cadière nous voie ensemble. Il sait que je connais Chardin ; il devinerait peut-être que je t'y conduis... et il pourrait avoir Tidée de nous suivre.
— Tu as raison. Je n'avais pas pensé à cela... et je te fais mon compliment. Tu es plus avisé que moi. Justement, je viens de menacer ce coquin de remettre au juge d'instruction une pièce qui doit être entre les mains de Chardin. Je n'en sais rien du tout, mais je lui aj affirmé qu'elle y était, et cette affirmation l'a troublé.
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— Alors, il faut nous hâter et il est heureux qu'il ne soit pas resté pour nous épier, car je ne pense pas qu'il connaisse l'adresse du vieil ami de Basfroi.
Tu ne la lui as pas donnée, j'espère ?
— Pas si bète. 11 serait capable de traiter Chardin comme il a traité l'usurier de Fontainebleau. Il la trouvera peut-être, mais nous arriverons avant lui et Chardin sera prévenu d'avoir à se tenir sur ses gardes. Assez causé! ouvre la portière de ce sapin qui est derrière toi, et saute dedans, après avoir dit au cocher où il doit nous mener. Je monterai ensuite.
Ainsi fit Roger. Sigoulès donna un dernier coup d'œil à droite et à gauche sur le boulevard. Le cocher grimpa sur son siège avec cette lenteur qui est le moindre défaut des cochers de Paris et le véhicule s'achemina lourdement vers la Bastille.
— Tu as donc eu une explication avec le faux vicomte? demanda Roger dès que les chevaux furent en marche.
— Et une soignée I Je lui ai serré le bouton, je te prie de le croire. £t maintenant, je n'ai plus l'ombre d'un doute. C'est lui qui a étranglé Basfroi. Ça ne lui a pas profité, car il a perdu cette nuit au baccarat tout l'argent qu'il avait volé dans la caisse de l'usurier. Je l'ai surpris en train d'emprunter une somme au garçon de jeu. Et je n'ai pas pris de gants pour lui dire que je l'accusais d'être l'assassin.
— Et comment a-t-il reçu cette déclaration ?
— Il a d'abord essayé de faire le rodomont. Il parlait d'aller sur le terrain. Alors je lui aijeté au nez sa/buinaA de Marseille.
— Tu as peut-être eu tort. Il a dû deviner que tu m'avais vu.
— Parbleu! il m'a même, à ce propos, dit des horreurs de toi. Je n'ai pas pris la peine de les relever et je l'ai mis
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176 LB SBGRET DE BERTHË
au pied du mur. Jeluiai déclaré que je luiaccordais quarante-huit heures pour déguerpir, et que, s'il n'obéissait pas à cette injonction, je le dénoncerais après-demain. Il n'a pas trop mal pris la chose, et si je n'étais pas sûr que c'est lui qui a fait le coup, j'aurais pu me laisser éblouir par son aplomb infernal. Il a accepté le rendez-vous que je lui ai assigné au cercle, à six heures, mercredi.
— Je serais bien étonné qu'il y vînt. 11 va profiter de ce répit pour faire ses malles et décamper.
— Tant mieux! c'est ce que je souhaite.
— As-tu pensé du moins à lui demander sa nouvelle adresse?
— Ma foi! non... Mais à quoi bon la lui demander?... il m'en aurait donné une fausse et je n'ai pas la police à mes ordres pour le filer. J'ai mieux à faire, d'ailleurs, et le plus pressé c'est de m'entendre avec ce Chardin, qui connaissait à fond toutes les affaires de Basfroi.
— Je ne répondrais pas qu'il consente à te renseigner. C'est, autant que j'ai pu en juger la seule fois que je l'aie VU; un homme très renfermé et très timoré.
— Bah! quand il saura qu'il s'agit de défendre madame de Marcenac contre les attaques d'un misérable et de venger la mort de son ami, il se déboutonnera.
— Mieux vaudra, je crois, que je ne me montre pas. Il doit savoir que la comtesse n'a pas bonne opinion de moi.
— Je t'avouerai que j'ai cessé aussi d'être bien avec elle, mais je pense qu'elle n'aura pas raconté à Chardin les incidents qui l'ont refroidie à mon endroit. Il est possible même qu'elle ne lui ait jamais parlé de moi. Mais je me ferai reconnaître par le vieux. Le nom de mon ami Paul de Lizy me servira d'introduction et je lui citerai des faits qui lui prouveront que j'agis uniquement dans l'intérêt de madame de Marcenac.
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Pendant la yisite que je vais lui faire, tu m'attendras au bout de la rue. J'aurai probablement besoin de toi après l'entrevue.
— Je suis à tes ordres... et en attendant, je ferai le guet, car je crains toujours que La Cadière ne nous ait suivis.
— A pied? Nous l'aurions distancé depuis longtemps. —Rien ne prouve qu'il n'a pas pris une voiture. Il est
assez malin pour ça. Mais ne t'inquiète pas. J'y aurai l'œil.
La conversation tomba. Sigouiès se préparait à aborder ce vieillard qu'il n'avait jamais vu et ruminait le discours qu'il allait lui adresser pour entrer en matière, car il ne se dissimulait pas que la démarche qu'il allait risquer était hardie.
On ne tombe pas à l'improviste chez un monsieur qu'on ne connaît pas sans s'exposer à être froidement accueilli, surtout quand on vient lui demander un renseignement qu'il est en droit de refuser.
L'affaire que le colonel venait traiter était si délicate qu'il fallait y aller avec prudence et avec finesse.
Or, le colonel, homme de premier mouvement, n'était pas diplomate. Il avait une tendance fâcheuse à brusquer les choses, et il aurait volontiers conduit une négociation comme il menait son régiment à l'ennemi.
Il se connaissait ce défaut et ilse sermonnait lui-même à seule fin de ne pas s'y laisser aller au cours de l'entrevue avec Chardin.
Roger, lui, se taisait par déférence. Il comprenait qu'il n'avait pas voix au chapitre et que la reconnaissance lui imposait le devoir d'obéir passivement à la volonté de Tancien camarade qui lui avait si généreusement tendu la main.
Mais il entrevoyait bien des points faibles dans le plan
de Sigoulès et il se réservait d'intervenir avec discrétion, le cas échéant, pour empêcher son protecteur de faire une sottise.
Le fiacre après avoir roulé longtemps sur les boulevards, avait pris la rue Turenne, traversé la ru6 Saint- Antoine et enfilé la rue Saint-Paul.
Il entra dans la rue des Lions avant que le colonel, absorbé dans ses réflexions, eût pris garde au chemin qu'il suivait.
— Nous sommes arrivés, dit Roger en tournant le bouton qui fait tinter le timbre d'avertissement.
Le cocher s'arrêta.
— Ton Chardin habite une rue qui a l'air d'un vrai coupe-gorge, grommela le colonel, après avoir regardé par la portière.
— Oui, murmura l'ancien sous-officier, le quartier est assez désert, une fois le soleil couché, mais à l'heure qu'il est, il n'y a pas de danger.
Ils mirent pied à terre et Roger commanda au cocher de les attendre sur place.
— Il faut que je reconnaisse la maison, dit-il à l'oreille de Sigoulès. Il y a longtemps que je n'y suis venu et je pourrais me tromper. Avançons... ah I ce doit être celle qui a un pignon pointu... oui, ce mur que nous longeons est le mur du jardin... et voici la porte.
— Une vraie porte de prison, agrémentée de ferrures et semée de clous. Le bonhomme se garde bien. Pas une lumière aux fenêtres. Pourvu qu'il ne soit pas couché!
— Oh I non. Si on ne voit pas de lumière, c'est que les volets sont fermés. Il doit y avoir une sonnette...
— Je la tiens.
— Bon I je file. Je vais me mettre en embuscade derrière notre fiacre, au coin de la rue Saint-Paul.
— Parfait I je t'y rejoindrai bientôt, car j'espère que la
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séance ne sera pas trèslongue. Jevais employerles grands moyens.
Roger s'éloigna en rasant le mur, et le colonel tira figoureasement Tanneau attaché au bout d'un fil de fer.
Le colonel avait tiré si fort qu'il en résulta un tintement retentissant et prolongé.
— Ce n'est pas une sonnette, c'est une cloche, dit-il tout bas, et une cloche de couvent. Peste I quelles vibrations l C'est comme un tocsin. Le bonhomme tient à être averti quand on vient le voir. 11 faudrait qu'il eût le sommeil dur pour ne pas entendre ce bourdon qui réveillerait un mort, et il ne dort pas à sept heures du soir.
Cependant, rien ne bougeait dans la maison. Sigoulès eut beau prêter l'oreille, il ne perçut pas le plus léger bruit.
Il recula un peu, et, en levant la tète, il vit que les fenêtres du premier étage ne s'éclairaient pas du tout, et s'ouvraient encore moins.
Il regarda avec plus d'attention, et il lui sembla qu'un mince filet de lumière filtrait entre les volets de l'une d'elles, la plus rapprochée du jardin, mais il n'en était pas très sûr.
— La sœur tourière ne se presse pas, reprit le colonel, pour continuer sa comparaison du logis de Chardin avec un couvent. Recommençons !
11 sonna encore plus fort que la première fois et sans plus de succès. La maison resta silencieuse.
— Je commence à croire qu'il n'y a personne, grommela-t-il. Chardin est peut-être allé dîner en ville. Non, c'est un vieil escargot qui ne sort jamais de sa coquille. S'il dtnait quelque part, ce serait chez la comtesse, et aujourd'hui, elle a antre chose à faire que de l'inviter. Il est possible aussi qu'il ne veuille pas ouvrir. La mort tragique de son ami de Fontainebleau l'aura rendu dé-
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âant. Mais il faudra bien qu*il vienne. Je n'en aurai pas le démenti, quand je devrais pour Tatlirer bombarder les volets à coups de pierres.
Avant d'en arriver à cette extrémité, il Ht encore une tentative. Il se pendit à l'anneau de la sonnette, et il commença un carillon à mettre sur pied tous les bourgeois du quartier.
Au bout d'une minute de ce bruyant exercice, il s'arrêta pour écouter, et il crut entendre un pas qui s*approchait de la porte.
Alors il se mit à cogner avec son poing, et ce martelage fit de l'effet sur l'habitant de cette maison si bien close.
Une voix demanda :
— Qui est là?
— Amil répondit le colonel, comme il aurait répondu au qui- vive d'une sentinelle, en campagne.
Peu s'en fallut qu'il n'ajoutât : 1" régiment de chasseurs d'Afrique.
— Je ne vous connais pas. Qui ôles-vous? que demandez-vous? reprit la voix — une voix chevrotante et mal assurée.
—Je viens de la part de madame de Marcenac. Ouvrez I... c'est pour une communication très pressée...
— Une communication... à qui?
— A M. Chardin, parbleu! C'est bien vous. Et si tous refusez de m'ouvrir, je vous rends responsable de ce qui arrivera.
Cette fois, les verrous furent tirés, une grosse clef grinça dans la serrure, la porte s'entre-bàilla et une tète de vieillard apparut, une tète effarée dont l'aspect, en tout autre moment, eût fait éclater de rire le colonel Sigoulès.
Il n'avait jamais vu Chardin, mais» d'après les rensei-
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gnemenU fournis par Roger de Bussière, c'était bien ainsi qu'il se le figurait.
Le bonhomme tenait un bougeoir et relevait pour éclairer le visiteur, mais il ne faisait pas mine de lâcher le battant.
— Mais, monsieur, balbutia-t-il, je ne vous connais pas.
— Moi non plus, je ne vous connais pas et pourtant il faut que j'aie un entretien avec vous... dans l'intérêt de la comtesse. Laissez-moi passer, morbleu I Est-ce que j'aiTair d'un voleur?
-^Non, mais...
— Je suis le colonel Sigoulès... Maintenant que vous savez mon nom, ouvrez-moi tout à fait. Je vous dirai le reste là-haut.
Chardin se décida enfin à s'effacer pour faire place à ce colonel dont il n* avait jamais entendu parler.
Chardin, qui avait été jadis capitaine dans la garde nationale, respectait les officiers supérieurs.
Sigoulès entra vivement. Le vieillard referma la porte, la barricada en dedans et montra l'escalier au colonel, qui monta le premier, sans faire de cérémonies.
Il avait compris que Chardin avait peur d'être assailli par derrière.
Et à peine entré dans la chambre où couchait le bonhomme, il se campa à cheval sur une chaise en s'écriant:
-^ Sapristi I mon cher monsieur, vous vous gardez mieux qu'on ne le faisait dans l'armée française pendant la guerre contre la Prusse.
Est-ce que vous craignez d'être enlevé comme un poste avancé?
-^ Non, murmura Chardin, mais ce quartier est peu fréquenté, la nuit... et je vis seul dans cette maison. .. absolument seul... et puis, je m'attendais [si peu à re- Il 11
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oevoir quelqu'un entoyé par madame de Marcenac»*» vous la connaissez depuis longtemps?
— Pas depuis trèd longtemps» mais il y a treize ans que Je connais M. de lity. En 70 nous âtoûs servi dans le même régiment.
«-* Pardon, monsieur». .je...
— Bon I vous allez me dire que Lizy est en froid avec madame de Marcenac. Ge n'est qu'une brouille passagère» et la visite que je vous fais a précisément poar bot de les raccommoder»
— Je... je ne saisis pas très bien.
— Voici la chose en quelques mots. Il y a de par le monde un certain vicomte de La Gedière, dont votre pauvre ami Basfroi vous a souvent parlé. Eh bien! c'est La Gadière qui Ta assassiné.
•^ On me Ta déjà dit... mais on n*a pas de preuves*..
— Pas encore I S'il n'atait fait qu'étrangler un usarier^.. pardon I j'oubliais que vous éliec lié avec Basfroi... s'il n'avait fait que cela» je ne m'occuperais pas de ce misérable... Mais il va partout calomniant la comtesse et cherchant à la compromettre dans cet horrible assassinat... De plus, il s'est indignement conduit avec une amie de madame de Marcenac... avec madame Larmor... Il prétend avoir été son amant, ce qui est bien possible ; mais il l'a dit devant le mari, ce qui est une infamie... Ge mari menace de la tuer.%. c'est peut-être déjà fait.
'^ Je n'en sais rien» s'écria Ghafdin» je vous jure que Je ne l'ai jamais vue.
— Je vous crois. Elle en est réduite à se cacher.
J'ai donc résolu d'en flnir avec ce La Gadière. C'est une bête féroce et venimeuse dont je veux débarraseer deux femmes qui m'inspirent, à des degrés différents, une profonde sympathie. Je me suis mis à sa recherche et je l'ai trouvé. Je viens de le voir.
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— OÙ donc, mon Dieu!... Est-ce que?...
— Rassurez-vous, je ne l'ai pas amené avec moi. Je l'ai vu dans un cercle dont nous faisons partie tous les deux. Je lui ai déclaré nettement que si, d'ici à quarantehuit heures, il n'a pas quitté la Franoe, je le livrerai à la justice.
— Vous avez donc le moyen de démontrer qu'il est coupable?
— Non, mais vous avez, vous, entre les mains, tout ce qu'il faut pour le faire condamner.
— - Mai I je ne sais qui a pu vous dire cela, mais...
— On ne me Ta pas dit. Je l'ai deviné et voici comme : je sais, de source certaine, que vous étiez le conseil et le confident deBasfroi. J'en ai conclu qu'il a dû vous laisser un double de ses livres de comptes../
— Vous vous trompez I s'écria Chardin, qui ne voulait pas livrer à un homme dont il n'était pas sûr un secret connu seulement de madame de Marcenac.
— Il est possible que je me trompe. Mais La Gadière croit comme moi que vous possédez un document qui peut le perdre. J'ai lu cela sur sa figure quand je lui ai parlé de vous.
— Vous lui avez parié de moi ! vous voulez donc qu'il vienne m'égorger ici! Ah! monsieur, que vous ai-je fait pour que vous m'ayez désigné aux coups de ce scélérat!
^^ Vous voyez bien que vous avez les pièces, puisque vous craignez qu'il ne vous tue pour vous les prendre. Mais calmez-vous, mon cher monsieur. Il ne sait pas où vous demeurez et je me suis bien gardé de le lui dire.
Mais s'il sait que j'existe il ne lui sera pas difficile
de se procurer mon adresse... je suis un homme perdu.
-^ Allons donc I ne suis-je pas là pour vous défendre? Et d'ailleurs, il ne tient qu'à vous d'être délivré de lui à
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tout jamais. Remettez-moi les notes que vous avez et je me charge du reste.
Chardin, éperdu, fut au moment d'ouvrir son secrétaire et de donner la liste accusatrice au brave militaire qui s'offrait à le protéger contre les tentatives homicides du vicomte de La Gadière.
Malheureusement, une idée qui lui traversa la cervelle arrêta net cet élan salutaire.
Ce colonel, ou soi-disant tel, pouvait n'ôtre qu^an émissaire de l'assassin. Chardin ne Tavait jamais vu chez madame de Marcenac, ni avec le baron de Lizy, qu'il rencontrait assez souvent. Rien ne prouvait qu'il fût ce qu'il prétendait être. Il avait menti en annonçant qu'il venait de la part de la comtesse. Il pouvait bien mentir encore en affirmant qu'il voulait le débarrasser d'un dangereux ennemi. Le loup s'était peut-être déguisé en agneau pour s'introduire dans la bergerie, c'est-à-dire dans le domicile de Chardin, dépositaire d'une pièce compromettante.
— Et qui sait si ce n'est pas La Cadière lui-même? se demandait le bonhomme avec effroi. Je n'ai jamais vu La Cadière, mais Basfroi me l'a dépeint souvent et le signalement qu'il m'a donné se rapporte assez à celai de l'étrange visiteur que j'ai eu l'imprudence de recevoir. Comment faire pour me tirer de là? Si je continue à nier, il va se jeter sur moi, me tordre le cou et forcer mon secrétaire, où il trouvera la liste... si je la lui livre, nous n'aurons plus de preuves et je trahirais la confiance de madame de Marcenac.
Et madaihe Larmor qui est là-haut et qui nous entend peut-être I Elle descendrait en m'entendant crier et il la tuerait aussi I
— Eh bien! cher monsieur, reprit doucement Sigoulôs, êtes-vous enfin convaincu que j'ai raison et que vous
ferez bien de me remettre une arme dont tous répugnez peut-être à vous servir et dont je ferais bon usage, je vous en réponds?
Chardin, accolé, eut une inspiration.
— Je ne demanderais pas mieux, répondit-il. Malheureusement, c'esl impossible, ce soir.
— Et pourquoi?
— Parce que je n*ai pas osé conserver les papiers que m'a confiés Basfroi. J'ai pensé qu'ils ne seraient pas en sûreté chez moi et je les ai déposés dans la caisse d'un banquier de mes amis... un homme dont La Cadière ne soupçonne pas l'existence.
— Eh bien, dit le colonel, vous pouvez retirer ces papiers quand il vous plaira, comme vous retireriez une somme d'argent?
— Oui, sans doute, balbutia Chardin.. • mais...
— 11 suffit que vous les retiriez demain, puisque je ne verrai LaCadière qu'après-demain. Les maisons de banque sont ouvertes tous les jours, excepté le dimanche. Passez chez votre ami demain matin, et convenons, si vous voulez, que je viendrai vous voir demain soir.
Chardin baissait le nez. Il avait inventé ce mensonge pour se débarrasser du visiteur suspect et il se trouvait pris à son propre piège. Le visiteur insistait et ne manquerait pas de revenir.
Le bonhomme se disait cependant que le grand point c'était de parer au danger immédiat en l'obligeant à s'en aller; qu'il s'agissait surtout de gagner du temps; que d'ici à vingt-quatre heures il pourrait raconter à madame de Marcenac cette étrange invasion de son domicile et\a consulter sur ce cas extraordinaire, lui demander si, véritablement, elle connaissait ce colonel et si elle était d'avis de lui livrer la liste annotée par Basfroi.
11 n'aurait pas mieux demandé que delà lui remettre,
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186 LE 8ECRBT DE BERi:^
s'il eût été sûr de ne pas avoir affaire à Taffreux vicomte ou à un de ses complices, car il ne tenait pas du tout à se présenter en personne devant le juge d'instruction, comme il l'avait promis à madame de Marcenac.
Elle n'était pas revenue, depuis qu'elle lui avait confié madame Larmor, et il l'attendait d'un iastaul à Taqtre.
C'était même en prévision de son très prochain retour qu'il avait renvoyé, aussitôt après son dîner, sa femme de ménage.
— Cher monsieur, dit Sigoulès, pour mettre un terme aux hésitations du bonhomme, je n'ai pas besoin aujourd'hui de cette copie des registres de Basfroi, puisque je ne pourrais pas m'en servir pour mater notre ennemi, et l'arrangement que je vous propose présente un avantage que vous apprécierez, je n'en doute pas.
Je suis pour vous un inconnu et vous n'êtes pas obligé de me croire sur parole. Avant d'aller chez votre banquier, voyez la comtesse. Parlez-lui de moi et interrogezla sur ce que vous avez à faire. Priez-la même, si vous voulez, de se trouver ici demain à l'heure que vous m'indiquerez. Je serai très heureux de m'entendre avec elle et je m'engage à me conformer à son avis. Si elle juge qu'il convient de ne rien faire, je m'abstiendrai, car c'est uniquement dans son intérêt que j'agis.
Après ce discours prononcé d'un ton ferme et franc, Chardin n'avait plus qu'à se rendre.
— C'est entendu, dit-il vivement. Vous levez un scrupule que vous comprendrez, j'espère. J'hésitais à vous confier ces notes parce qu'il me semblait que je n'avais pas le droit d'en disposer sans l'autorisation de madame de Marcenac, mais je suis tout prêt à vous lés donner en sa présence et avec sa permission.
— A la bonne heure! s'écria le colonel. Il ne me reste plus qu'à vous remercier et à prendre congé de voua. Je
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l^ 8B0RET DS^ BBRTHE 187
suis charmé d'avoir fait votre connaissance et j'espère vous prouver que je suis votre ami, à dater de ce moment... comme je suis l*ami de la comtesse et l'ami de Paul de Uzy. Ils sont brouillés. Nous, maintenant, nous somnaes d'accord, et l'union fait la force. Vous vcirres que nous les marierons.
Cette prédiction ne pouvait pas déplaire à Chardin, qui était resté du parti de Paul, et qui souhaitait au fond de son cœur qu'il épousât madame de Marceinac.
-p- J'en accepte l'augure, dit-il gravement.
Sigoulès s'était levé. Le bonhomme prit un flambeau pour l'éclairer.
— Vous êtes au largo, ici, dit le colonel en regardant autour de lui. On pourrait y installer un musée comme le musée de Cluny. Mais vous avez meublé votre appar«teaient àla modaroa, et je vous en félicite. Je n'apprécie pas beaucoup les vieux bahuts, et j'aime les fauteuils oii ouest assis commodément.
La maison a deux étages, je crois?
•^Deux étages? repéta Chardin en rougissant ; non, il n'y en a qu'un... en plus du reac^de-cbaussée.
— Ah I... du dehors, il m'avait semblé...
— Les fenêtres que vous avez vues sont celles d'un galetas tout à fait inhabitable... personne n'y est jamais entré... mais j'ai un jardin...
— Séparé de la rue par un mur... J'ai reconnu ça en arrivant. Et si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous bien garder. Cette canaille de La Gadière est averti que vous pouvez le faire condamner, et s'il venait à découvrir votre domicile...
— Ahl monsieur I... combien je regrette que vous lui ayez parlé de moi ! Mais mon mur est hérisaé de pointes de fer et je n'ouvrirai ma porte qu'à bon escient.
188 LB 8ECRBT DE BERTHB
— Vous me reconnaîtrez à ma manière de sonner. Je m'annoncerai comme ce soir en carilloanant d'importance.
Chardin ne tenait guère à ce qu'on fit du tapage à sa porte, surtout depuis que madame Larmor était sous son toit, mais il ne dit mot. Il lui tardait d'être seul et il avait devant lui vingt-quatre heures pour se préparer à l'entrevue du lendemain.
Il reconduisit Sigoulès jusqu'à la porte, se laissa serrer la main, et se barricada de plus belle aussitôt que le visiteur eut mis le pied sur le pavé de la rue.
Le colonel ne se se sentait pas d'aise. Il était fier d'avoir eu assez de perspicacité pour deviner que Chardin possédait un double des livres de Basfroi et assez d'adresse pour l'amener à en convenir.
Il avait hâte de retrouver Roger pour lui narrer l'heureux résultat de cette campagne si habilement et si lestement menée.
Les lanternes du fiacre brillaient k vingt pas de là. Il se dirigea vers ce phare, et après avoir reconnu que le cocher dormait sur son siège, il passa derrière la voiture et il y trouva Roger de Bussière blotti contre la muraille.
— Que diable fais-tu là? lui demanda-t-il.
— Pas si haut! chuchota Roger.
— Pourquoi ? Crains-tu pas que Chardin nous entende? Il est peut-être déjà couché. Et à propos, tu sais... il a les papiers de Basfiroi.
— Tant pis !
-* Gomment, tant pis? Es-tu fou ? Il les a, te dis-je, et il me les remettra demain soir, c'est une affaire conclue.
— Il te les remettra... s'il les a encore. Tu aurais bien fait de les prendre, puisqu'il te les offrait. LaCadière sait maintenant où demeure le bonhomme.
LE SBGRET DE BEBTHE ^gg
— Pas possible I comment aurait-il décourert la maison?
— Il nous a suivis, parbleu I
— En voiture, alors?
— Naturellement... et j'avais bien raison de me défier quand nous étions à la porte de ton cercle. Tu as cru que legredin avait décampé... pas du tout... il a dû grimper dans un des derniers fiacres de la file... il aura dit au cocher de nous guetter; il s'est caché dans l'intérieur du sapin, et après avoir attendu 'que nous soyons montés dans un autre, il a donné l'ordre de marcher à quinze pas derrière nous.
— Tu arranges cela à ta façon...
— Ça ne peut pas s'être passé autrement. Et il est très probablement descendu au coin de la rue Saint-Antoine. Il ne voulait pas s'engager en voiture dans la rue Saint-Paul, de peur d'attirer notre attention.
— C'est possible, mais enfin tu ne l'as pas vu ?
— Là-bas, non, mais à peine étais-tu entré chez Chardin, que j'ai aperçu un homme qui se glissait le longdes maisons, de l'autre côté de la rue. 11 faisait noir, mais j'y vois la nuit comme lesjchats. Et je me suisaccroupi entre notre fiacre et le mur... si bien qu'il ne s'est pas douté que j'étais là.
— Bon ! mais il est parti.
— Pour revenir très prochainement, j'en suis convaincu. Voici ce qu'il a fait. Il a cheminé à petits pas jusqu'à ce qu'il fût arrivé vis-à-vis de la porte de Chardin. Il est resté là en contemplation pendant quelques minutes, puis il s'est approché de ce mur et il a levé la tête en l'air, pour en mesurer de l'œil la hauteur.
Le cocher dormait déjà. Le malin vicomte est venu passer tout près de la voiture. Les glaces étaient baissées ; il a pu constater qu'elle était vide et il en a conclu que
nous étions entrés tous les deux chez l'ami de Basfrol.
— Très bien. Et après?
— Après, il s*est tenu un quart d'heure immobile comme un homme qui réfléchit. Enfin, il a pris un parti et il a filé au pas accéléré par la rue Saint-Paul.
— Diable I il doit ruminer quelque mauvais dessein. J'ai bien envie de rentrer chez Chardin etderavertir que ce coquin rôde autour de son immeuble. Je ne veux pas que La Cadière me le tue, ce brave Chardin,
— Chardin, cette fois, ne t'ouvrirait pas.
— Le fait est que la première fois il y a mis le temps.
— Je crois que nous pouvons mieux employer le nôtre. Je vais lever les glaces et baisser les stores du fiacre ; après quoi tu paieras le cocher et tu le renverras. Si La Cadière le rencontre près d'ici, il croira qu'il nous emmène. S*il ne le rencontre pas, il reviendra voir s'il est encore ici, et il s'apercevra qu'il est parti. Nous autres, nous irons nous embusquer à l'autre bout do la rue et nous verrons un peu ce qu'il fera.
— Tiens I tiens I tiens ! ça n'est pas bête, ce petit plan de campagne. 11 paraît que tu te souviens de l'expédide Kabylie, où notre peloton faisait le service d*éclaireur pendant les marches de nuit. Tu en avais de ces inven* tions pour pincer les Kabyles.
Alors tu crois que le vicomte tentera un coup ce soir?
— J'en suis à peu près sûr... si nous manœuvrons bien. Il s'agit de ne pas l'effaroucher. Il faut qui! se figure que la place est libre.
— Eh bien, va clore la boîte roulante, pendant que je fouillerai dans mon porte-monnaie pour graisser la patte au cocher.
Roger opéra avec une dextérité sans égale. Sigoulès réveilla le cocher, lui mit une pièce de cent sous dans la main et lui dit de rouler.
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LH SBORET DB BBRTHB 191
Aussitôt que le fiacre eut tourné le coia de la rue des Liops pour gagner la rue Saint-Autoine, les deux amis s'enfoncèrent dans les obscures profondeurs dele^vQiQ mal éclairée où ils se trouvaient.
Ils dépassèrent la maison de Cbardin plus close et plua silencieuse que jamais, et ils avisèrent un peu plus loin, dans le mur d'en face, une espèce de renfoncement oii ils prirent position.
Là, ils étaient fort bien placés pour voir sans dire vus, car il n'y avait pas le moindre bec de gaz h proximité de leur cachette, tandis qu'au coin de la rue Saint-Paul, il y en avait un dont la lumière devait éclairer en pleii^ tous ceux qui se présenteraient de ce côté,
— Je crois que nous aurons le temps de fumer un cigare avant que Tennemi paraisse, dit le colonel.
— Y penses-tu! répliqua vivement Roger. Garde-toi bien d'en allumer un. Le feu nous trahirait.
— Tu as raison, dit Sigoulès, on ne fume pas sous les armes... et, de nous deux, c'est toi qui es le meilleur soldat,
— Nous ne pouvons pas prendre trop de précautions, reprit Tex-maréchal des logis. LaQadière est un malin qui a l'œil à tout, et il ne ferii rien avant dç s'être assuré qu'on ne le surveille pas.
— Que crois-tu donc qu'il va faire ?
— Ma conviction est qu*il va essayer de s'introduire chez Chardin.
— Par quel procédé? Il aurait beau sonner à la porte, le vieux ne lui ouvrirait pas plus qu'il ne m'ouvrirait à moi.
— Il y a le mur du jardin.
— Qui a douze pieds de haut et dont le faite est garni de broussailles de fer. Il faudrait que le vicomte apport ât une échelle... et encore I
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— Je De devine pas comment il s'y prendra, mais je parierais qu*il tentera l'escalade et qu'il ne s'est éloigné que pour se procurer les engins nécessaires.
— Mais, mon cher, tu oublies qu'il n'est pas huit heures et que nous sommes à Paris.
— Les habitants du Marais se couchent aussi t6t que les poules ; et la preuve, c'est que personne n'est entré dans la rue depuis que j'y monte la garde.
— Mais il y a les passants... les sergents de ville en tournée... il faudrait que La Gadiere fût bien audacieux pour risquer de se faire arrêter comme voleur.
— Ce n'est pas Taudace qui lui manque... et il aimerait encore mieux être arrêté comme voleur que comme assassin.
Or, il ne doute plus maintenant que Chardin ne possède la copie des livres de Basfroi.
— Bon ! mais il m'a vu entrer dans la maison et il doit supposerque la copie est passée des mains du bonhomme dans les miennes.
— Il espère que vous n'aurez pas pu vous entendre. Et, d'ailleurs, il n'a pas le choix des moyens.
Dans tous les cas, nous ne risquons rien de l'attendre.
— Rien que de nous enrhumer. Il commence à pleuvoir.
— Raison de plus pour qu'il ne passe personne.
— Enfin, nous ne pouvons pas rester en faction toute la nuit?
— Toi, non. Ce n'est pas la place d'un colonel. Mais je puis te remplacer jusqu'à demain matin.
— Allons I tu es toujours le Bussière que j'ai connu au régiment... un troupier fini... Ahl si tu avais eu de la conduite I tu serais peut-être général aujourd'hui.
— Je préfère être sous tes ordres.
— Eh bien, c'est dit... attendons.
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Ils attendirent, et plus qu'ils ne le prévoyaient.
La rue était déserte.
Des gens se montraient parfois dans la rue Beautreillis où elle finit; mais ils continuaient leur chemin sans entrer dans la rue des Lions, qui n'est qu'un tronçon, presque une impasse.
Le logis de Chardin était toujours silencieux. On n'entendait que le roulement des voitures dans la rue Saint- Antoine et ce murmure confus qui est comme la respiration de Paris, quelque chose comme le souffle puissant d'un géant assoupi.
Il tombait une pluie fine; le ciel était couvert et le vent d'ouest faisait vaciller la flamme du gaz dans la lanterne municipale placée au coin de la rue Saint-Paul.
Neuf heures sonnèrent, et Sigoulès, qui commençait à trouver le temps long, se mit à dire entre ses dents :
— Décidément, il ne viendra pas. Pendant que nous battons la semelle ici, le gredin se chauffe les pieds devant un bon feu. Nous faisons un métier de dupes.
— . Je ne crois pas, dit Roger. Il aura attendu pour se donner plus de chances d'opérer sans être dérangé. Et c'est juste le moment où nous allons être récompensés de notre patience. Si nous abandonnions notre poste, nous manquerions peut-être notre homme d'une minute.
— Tu ne doutes de rien.
—J'ai peut-être tort... mais que veux- tu, mon colonel I... je croîs aux pressentiments, et quelque chose me dit que cette nuit nous sauverons le père Chardin.
— Tu crois donc que La Cadière veut l'assassiner?
— C'est le seul moyen que ce coquin puisse employer pour se tirer d'affaire. Chardin ne lui livrera pas de bonne volonté le dépôt que Basfroi lui a confié. Il faudra donc que La Cadière le lui prenne de force, et comme le bonhomme ne manquerait pas d'aller raconter cette bis-
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104 LE SEGRKT DB BEHTHB
toire à la police, La Cadière le tuera, pour T empêcher de parler.
Un meurtre de plqs ou de moins, que lui importe?
— C'est vrai. Je resterai, s'il le faut, jusqu'au jour.
— Tu n*auras pas cette peine, dit vivement Roger en serrant le bras de Sigoulès. Regarde là-bas.
Une ombre se dessinait à l'entrée de la rue.
— Eh bien, quoi? dit le colonel. C'est un citoyen qui rentre cbess lui. Pourvu qu'il ne nous aperçoive pas en passant!
— Tu ne vois donc pas son allure? Il rase le mur comme un chat qui guette les souris, etil s'arrête à cloaque pas pour écouter.
— Oui... on dirait qu'il a plus peur que nous.., etiln*a pas Tair de vouloir avancer.,, le voilà maintenant planté au milieu de la rue...
— Devant le jardin du bonhomme. C'est La Cadière... j*en suis sûr, je le reconnais... Silence dans le rang et ouvrons l'œil I
Sigoulès se tut. Les rôles étaient intervertis. C'était l'ancien sous-officier qui commandait et le colonel qui obéissait.
L'homme qu'ils observaient ne bougeait plus. Il prêtait l'oreille et ses yeux cherchaient à percer les ténèbres qui emplissaient le fond de la me.
Après quelques instants d'hésitation, il se rapprocha de la muraille et prit la posture d'un pêcheur qui se prépare à lancer l'épervier :1e corps placé de trois quarts, Tépaule droite retirée, et le bras droit à demi replié.
Au bout de dix secondes, employées par Thomme à mesurer la distance, le bras se tendit brusquement pour lancer un objet qu'il tenait à la main, un objet assez volumineux.
— Comment! il jette des pierres ! murmura Sigoulès.
us SECRET DB PEHTEE 195
' — Dis donc une échelle de cordes, lui souffla Roger. Qu'est-ce que je te disais!
— Ah I c'est trop fort, et je vais.,,
— Non, pas encore; il faut voir la fin.,, bon I il a réussi à l'accrocher du premier coup,..
— L'accrocher à quoi ?
— Aux pointes de fer qui hérissent le mur, parbleu ! Et elle doit être double son échelle. S'il a tant tardé, c'est qu'il est allé l'acheter... ou la chercher chez lui... il doit être approvisionné de tous les ustensiles nécessaires au métier qu'il fait... et il a du coup d'œil et de l'invention, legredin!... pour se servir d'une échelle double, il lui aurait fallu un complice qui Taurait tenue d'un côté pendant qu'il aurait grimpé de l'autre... mais il a avisé les pointes de fer et il s'est dit: Voilà mon affaire... Maintenant, l'échelle est flxée... le pauvre Chardin ne se doutait guère qu'en garnissant son mur de piques, il facilitait Tescalade au gredin qui va donner l'assaut à sa forteresse.
— La Cadière va monter... il monte...
En effet, après avoir tiré sur l'échelle, afin de s'assurer qu'elle tenait solidement, l'homme commençait délibérément son ascension. Il avait déjà franchi quelques échelons.
— Sautons dessus! dit le colonel en faisant un mouvement pour sortir de la cachette et s'élancer sur le brigand qui montait.
Mais Roger le retint par le bras et lui dit à roreille:
— Gardons-nous-en bien. Nous ferions tout manquer. Il nous échapperait.
— Comment! tu veux le laisser entrer et assassiner Chardin?
— Il ne commencera pas parle tuer... et cela pour une bonne raison, c'est qu'il ne sait pas où sont les papiers
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196 LE SECRET DE BERTHfî
qu'il veut s'approprier. Il va d'abord parlementer... lâcher d'amadouer le vieux et de le décider à s'exécuter... il a peut-être dans son sac quelque tour pour lui persuader de se rendre de bonne grâce... et il ne l'étranglera qu'après... Chardin n*est pas un héros... il aura peur et il cédera croyant sauver sa vie, mais il ne cédera pas sans discuter... et cela prendra du temps... nous n'avons pas besoin de nous presser.
— Le voilà en haut du mur... il enjambe les brous* sailles pointues... il va descendre...
— Et il a sa retraite assurée, le gueux. Quand le coup sera fait, il s'en ira par le mftme chemin... c'est-à-dire, il s'en irait si nous n'intervenions pas.
— Intervenir I c'est le moment où jamais, sacrebleul
— Ce sera le moment dans cinq minutes... quand il sera entré dans la maison... il ne perdra rien pour attendre.
— Que comptes-tu donc faire ?
— Le prendre en flagrant délit de conversation menaçante avec le bonhomme. Je me servirai de son échelle pour le rattraper.
— Nous nous en servirons.
— Mon colonel, tu as cinq pieds six pouces, et tu n'es pas mince, tu dois peser en proportion de ta taille et de ta corpulence. L'échelle pourrait casser sous toi.
Et d'ailleurs, La Cadière est peut-être armé. Ma peau ne vaut pas grand'chose et la tienne est précieuse. S'il y a une balle ou un coup de couteau à recevoir,- il vaut mieux que ce soit moi qui...
— Assez I je suis ton supérieur et c'est à moi de charger en tête. Du reste, nous ne serons pas trop de deux pour venir à bout de ce bandit.
Quant à mon poids, je le connais. Ne t'en inquiète pas^ L'échelle qui a porté La Gadière me portera bien.
— Au moins, tu me laisseras passer le premier?
— C'est contre le règlement, mais si tu y tiens, j'y consens.
— J*y tiens absolument; marchons maintenant.
Ils sortirent de leur embuscade et ils vinrent au bas de l'échelle.
Elle devait avoir été confectionnée pour une école de gymnastique, et elle était à peu près pareille à celles qui servent aux pompiers dans les incendies.
— Les échelons sont fait d'une corde très solide, dit Roger après les avoir maniés. lis pourront te porter. Je vais les essayer. Quand j'aurai disparu de l'autre côté du mur, tu me laisseras le temps de toucher terre. Si, par impossible, je me trouvais aux prises avec La Cadière en prenant pied dans le jardin, je t'appellerais.
Ayant dit, Roger commença à grimper.
Sigoulès qui n'aimait pas à rester Jes bras croisés, saisit le bas de l'échelle et la raidit pour faciliter l'ascension de son hardi camarade.
Roger était resté mince comme à vingt-cinq ans et presque aussi alerte. Ne pas engraisser, c'est un des privilèges de la misère et quand on est, depuis des années, forcé de courir après son pain quotidien, les membres ne se rouillent pas.
En un clin d'œil, l'ex-maréchal des logis eut atteint le faîte de la muraille. Avant de le franchir, et dès que ses yeux purent plonger dans le jardin, il s'arrêta un instant pour regarder au-dessous de lui, fit signe au colonel que La Cadière n'était pas là, enjamba les pointes de fer sans trop de peine et disparut.
Sigoulès était décidé à se conformer aux recommandations de Roger de Bussière. 11 attendit donc, en mordant sa moustache et en piétinant d'impatience.
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i08 h$ fifiCRKT DB BEHTHS
— C'est égal, grommelait-il» me voilà embarqué dans une étrange expédition, et si les officiers du l*'cbassears d'Afrique me voyaient me balancer au bout d'une échelle de corde, Dieu sait ce qu'ils penseraient de leur lieutenant-colonel. Je n'ai plus l'âge de Roméo, le logis de Chardin n'a pas de balcon et ce n'est pas Juliette qui m'attend. On n'en saura rien au régiment, mais si une ronde venait à passer, ce serait bien pis. On me cueillerait sans cérémonie et on me collerait au poste... Tentative de vol avec escalade, la nuit, dans une maison habitée... rien que çal
Et pendant que je cours cette agréable chance pour servir la comtesse, elle me maudit sans doute... et Paul de Lizy, que je voudrais raccommoder avec elle, ce triple fou de Paul se prépare à reprendre le train de Monaco, à seule fin de s'y ruiner. Il est peut-êlre déjà parti.
Ah I il faut que je les aime bien tous les deux pour me livrer à leur intention à cette chasse au coquin !
Mais je n'entends rien et Roger aurait eu dix fois lo temps de m'appeler, s'il s'était trouvé nés à nei avec La Cadière.
Voici l'instant de prouver que je suis encore capable de monter à l'assaut, et il s'agit de me rappeler ma gymnastique.
Après avoir regardé à droite et à gauche pour s* assurer que personne ne se montrait ni du côlé de la rue Saint- Paul, ni du côté de la'rue Beautreillis, le colonel s'enleva à la force du poignet, posa ses pieds sur le premier échelon, qui se tendit d'une façon inquiétante, et grimpa beaucoup plus péniblement que Roger,
Il atteignit cependant sans accident la crête du mur, mais 1^ commençaient les difficultés sérieuses.
Il fallait exécuter une manœuvre compliquée et pénible, qui consistait h pa93er par-deisus les brous*
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LE SECRET DE BBRTHE i90
sailles de fer, en s'y accrochant avec les mains et en les effleurant de son corps.
Sigoulès aurait préféré enfourcher le cheval le plus rétif de la cavalerie française.
Il s'en lira cependant, non sans accrocs à son pantalon, et môme à sa peau, et ses pieds, d*abord suspendus dans le vide, finirent par rencontrer les échelons.
Le reste n'était rien, d'autant que quelqu'un placé dans le jardin tirait sur l'échelle avec force pour l'empêcher d'osciller.
Mais, tout en descendant avec précaution, le colonel se disait :
— Si c'est La Cadière qui la tient, mon affaire serait claire. Il pourrait me planter un couteau dans le dos avant que j'aie le temps de me retourner. Mais il aurait fallu qu'il se débarrassât d'abord de Roger et Roger aurait crié... à moins pourtant que Taffreux vicomte n'eût employé avec lui le môme procédé... J'ai eu tort de me lancer sans avoir appelé mon camarade pour m'assurer qu'il est là.
Il était trop tard et le colonel ne s'arrôta point. Il fut d'ailleurs bientôt rassuré, car il tomba dans les bras de Roger qui lui dit à Tpreille, au moment où il touchait terre :
— Ne crains rien. C'est moi. Parlons bas. La Cadière n'est plus dans le jardin, mais il est dans la maison, et la maison n'est pas loin. Je vois une porte ouverte, làbas, à notre gauche. C'est par cette porte qu'il a passé,
— Et que nous allons passer aussi, répondit Sigoulès, en mettant une sourdine à sa voix do commandement.
— . Maintenant, c'est à toi à marcher le premier. Je ne connais pas les dispositions intérieures du logis do Chardin.
— Ni naoi non plus... du moins de ce côté, puisque
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l'escalier que j'ai pris donne directement sur la rue. Mais il doit y en avoir un autre qui part du jardin et qui aboutit au premier étage où le bonbooime m'a conduit. Il m'a dit qu'il se tenait constamment dans la chambre où il m'a reçu. C'est donc dans cette chambre que La Gadière l'a surpris.
— Et que nous allons à notre tour surprendre La Gadière. Avançons.
Sigoulès ne demandait pas mieux. Il fit tête de colonne à gauche et Roger emboîta le pas.
Quoique la nuit fût sombre, ils y voyaient encore assez pour se diriger et ils arrivèrent aisément au bas de l'escalier.
Le colonel saisit la rampe et monta avec précaution, suivi de près par Roger, qui marchait comme lui sur la pointe du pied.
Ils arrivèrent bientôt à un palier où débouchait aussi Tautre escalier et où Sigoulès commença à se reconnaître, car il avait déjà passé par là.
Par une porte entre- baillée brillait un faible rayon de lumière et on entendait distinctement deux voix qui alternaient : la voix de Chardin basse et tremblante répondant à la voix impérieuse et ronflante du vicomte de La Cadière.
Le colonel s'arrêta court et posa sa main sur le bras de Roger qui comprit et qui ne bougea plus.
— Mais, cher monsieur, disait La Cadière, ce que je vous demande est tout simple, et il dépend de vous de me rendre un service sans vous compromettre le moins du monde. Je sais, de source certaine, que ce pauvre Basf^oi a déposé chez vous tout récemment la liste de ses débiteurs, et que cette liste, écrite et annotée de sa main, porte mention des payements effectués.
C'est lui-môme qui me l'a dit la dernière fois
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LE SEORBT DE BjERTHE 201
que je Tai vu à Fontainebleau, où j'étais allé pour régler définitivement mon compte.
— Basfroi s*est trompé, balbutia le vieillard. Il a sans doute eu rintention de me confier cette liste... quoique je ne devine pas dans quel but..., mais il ne me Ta pas remise.
— Dans quel but? Ehl parbleu I en prévision du malheur qui lui est arrivé. 11 m'a répété cent fois que, parmi ses clients, il s*en trouvait qui le tueraient, un jour ou Tautre, pour retirer leur signature sans bourse délier. Il a pris ses précautions, afin qu*OQ pût pincer son assassin, si cet assassin brûlait ses livres.
Or, il arrive que des gens mal intentionnés à mon endroit répandent de méchants bruits sur mes relations avec Basfroi. Ils n'osent pas encore m'accuser ouvertement, mais ils y viendraient si je les laissais faire, et je tiens à leur fermer la bouche en leur exhibant cette liste, sur laquelle on trouvera, après mon nom, Tindication du jour où j'ai remboursé mon dernier billet.
Donc, il me la faut.
— Je vous jure que je ne l'ai pas.
— Prenez garde, cher monsieur. Je me suis donné la peine d'entrer chez vous par-dessus les murs, parce que je savais que vous ne m'ouvririez pas si je, sonnais à votre porte. Je ne m'en irai pas les mains vides.
La voix se faisait menaçante et il n'était pas douteux qu'après avoir essayé de la persuasion, le vicomte allait recourir à la violence.
Croyez-vous donc que je me ferais prier pour vous
donner ce papier, s'il était ici? dit Chardin d'un ton lamentable.
Cherchez-le. Je suis sûr que vous le trouverez, répliqua ironiquement le vicomte. Désirez-vous que je vous aide? Tenez I vous avez là un secrétaire qui me paraît
fait exprès pour y serref des documents intéressants. Ouvrez-le donc, et quand il sera ouvert, nous procéderons ensemble à l'inventaire.
— Ce secrétaire! s'écria Chardin avec un indicible accent de terreur.
— Ab ! il m'a menti, Tanimal, pensa le colonel, qui ne perdait pas un mot de ce dialogue. La liste est chez lui et La Cadière a deviné dans quel meuble il Va cachée. Ça va mal tourner... mais nous sommes là.
— Eh bien ! cher monsieur, reprit le Provençal sans dissimuler son accent, ce qui était chez lui un signe do colère ou d*émotion, décidez-vous, je n'ai pas de temps à perdre. La clef du secrétaire est dans votre poche. Passez-la moi, je vous prie.
Le vieillard ne répondit que par un gémissement.
— Ahl vous lassez ma patience, à la fin, et il va vous en cuire; voulez-vous, oui ou non, me donner cette clef?
— Monsieur... je vous en supplie...
— Assez de jérémiades, vieux coquin. Puisque tu me la refuses, je vais te la prendre... et je te tordrai le cou après.
Un cri de terreur répondit à cette menace qu'avait probablement appuyée un commencement d'exécution.
Sigoulès et Roger n'eurent pas besoin de se concerter pour agir. D'un même élan, ils sautèrent sur la porte et la poussèrent à coups de genou et à coups de poing.
Il était temps. La Cadière tenait déjà à la gorge le malheureux Chardin qui ne pouvait plus crier.
Mais La Cadière tournait le dos à la porte et avant qu'il pût leur faire face, les deux amis se ruèrent sur lui, tous les deux à la fois.
Sigoulès le prit à bras-le-corps et Roger Tempoigoa parle cou, en serrant si fort que le misérable, perdant la
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respiration, lâcha le vieillard qui alla tomber à demi suffoqué sur un fauteuil.
— CbardinI cria le colonel, à nousl aidez-nous I Prenez une serviette, un torchon..., le premier morceau de linge ou de toile qui vous tombera sous la main.
Le bonhomme ne savait plus où il en était, mais la peur lui donna la force de se lever et de venir en aide à ses défenseurs.
11 avisa sur une chaise un énorme cache-nez en laine qu'il mettait pour sortir en hiver et il l'apporta au colonel qui lui dit :
-« Opérez vous-même, mon cher ! vous voyez bien que nous n'avons pas les mains libres. Bâillonnez-moi ce gredin-là. Et quand ce sera fait, tâchez de trouver des cordes pour le garrotter.
— A moi ! à la garde ! à l'assassin I râlait La Gadière qui avait reconnu la voix de Sigoulès.
Bn même temps, il se démenait, il trépignait, et ces messieurs avaient beaucoup de peine à le maintenir.
S'ils avaient eu l'esprit plus libre, ils auraient pris garde à un bruit de pas précipités qui partait de l'escalier communiquant avec l'étage supérieur, l'étage oti Chardin avait logé madame Larmor.
Le colonel et son auxiliaire étaient si acharnés à lutter contre La Gadière qu'ils n'entendirent point ce bruit de talons de bottines martelant les marches de l'escalier intérieur.
Le vicomte se débattait avec furie et s'efforçait de crier, mais les mains dejRogerJle tenaient si bien à la gorge qu'il ne parvenait qu'à émettre des sons qui ressemblaient aux rauquements d'une hyène.
Il essayait de leur lancer des ruades et il n'y réussissait pas, parce que Sigoulès avait commencé par enchevêtrer SOS jambes avec les siennes ; et il ne réussissait pas
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davantage à mordre Roger qui se tenait sur ses gacdes.
Mais les deux alliés commençaient à se fatiguer et ils auraient Uni par le lâcher si Chardin, qui avait repris courage, ne les eût aidés avec prestesse et même avec intelligence.
Il jeta le cache-nez sur la tète du vicomte, de façon à Ini couvrir les yeux et à lui fermer la bouche, le noua audessous du menton, ouvrit un placard, en tira un paquet de cordes neuves et revint au prisonnier pour achever de le mettre hors d'état de nuire.
— Liez-lui les pieds d'abord, dit Sigoulès, et serrez dur, Chardin exécuta l'ordre, après quoi il passa aux bras,
qu'il garrotta solidement à plusieurs tours, rattacha le bout de sa corde à la ligature des pieds et employa le reste à ûceler La Cadière depuis la nuque jusqu*aux chevilles.
Les condamnés qu'on mène à la guillotine sont moins étroitement ligottés que ne Tétait le Provençal, qui avait du reste bien mérité d'y être conduit.
On eût dit que le bonhomme n'avait de sa vie fait antre chose que de boucler les gens.
11 est vrai qu'en sa jeunesse il avait confectionné beaucoup de ballots, alors qu'il débutait dans le commerce, en qualité de commis subalterne chargé de rouler les paquets et de balayer le magasin.
— Maintenant, messieurs, vous pouvez le lâcher, dit-il, quand ce fut fini. Je garantis qu'il ne bougera plus.
Ces messieurs n'en doutaient pas. Us couchèrent La Cadière sur le parquet et Roger eut la délicate attention de lui glisser sous la tête un rond de cuir qui matelassait le fauteuil de bureau où le père Chardin avait l'habitude de s'asseoir.
Le vicomte ne remuait plus, mais il^oussait des gnn gnements sourds.
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— Il va étooITer, dit le bonhomme.
— Je n'y verrais pas d'inconvénient, répliqua Sigoulès.
— Un mort chez moi I miséricorde I
— Allez-vous pas prendre sa défense I Une minute de plus et il vous étranglait. Vous feriez mieux de nous remercier.
— Excusez- moi... l'émotion... l'étreinte quej'aisubie... c'est à peine si je commence à reprendre haleine.
— Oh I je ne vous en veux pas... vous nous avez donné un fameux coup de main... Sans vous, nous ne serions jamais venus à bout de ce brigand. Hein I quand je vous disais tout à l'heure qu'il tenterait quelque chose contre vous! Où en seriez-vous, cher monsieur, si nous n'avions pas eu, mon camarade et moi, l'heureuse idée de rester en faction devant votre domicile?... La Cadiôre vous aurait fait passer le goût du pain et il aurait emporté la fameuse liste... car elle est ici... j'ai vu ça à la figure que vous avez faite quand il vous a menacé de forcer votre secrétaire... Avouez que vous vous être joliment moqué de moi en me racontant que vous l'aviez déposée chez un banquier.
— Je... oui, j'ai eu tort... je ne savais pas... mais comment donc cet homme a-t-il fait pour s'introduire chez moi?
— Il s*est servi d'une échelle de corde pour franchir le mur de votre jardin, et nous avons suivi le môme chemin après lui.
— Quoi I l'échelle y est encore I
— Ma foi I nous n'avons pas pris le temps de la retirer et bien nous en a pris. Si nous nousétions amusés à l'en, lever, nous serions arrivés comme les carabiniers d'Offenbach... trop tard.
— Mais si un sergent de ville l'aperçoit, il croira que des voleurs sont en train de piller la maison et il ira