FIN
Entre Châlons et Nancy, il n'est pas de plus heureuse vallée que celle de la Choisille, pas de ville mieux adossée au coteau que Yillotte. La vallée est bordée de collines modestes, plantées de vignes, ce qui lepr donne au beau temps une couleur verte uniforme, mais agréable à l'œil. Tout à travers, entre deux fîles de peupliers, coule la Choisille, un torrent en hiver, un pré en été. La ville est bâtie moitié sur le coteau, moitié dans la vallée ; quand on y arrive par la route de . Nancy, on aperçoit de loin, sur la colline, la vieille église, hantée par les martinets, le couvent aux longues rangées de vitres étincelantes et la grosse tour de l'horloge avec ses deux cadrans. Les premiè-
204 PiCHÂS DB JEUNESSE.
bée BUT sa vieille redingote, de Tautre il caressait son front à la fois haut et étroit, et ses tempes, où blanchissaient de légères touffes de cheveux élionrifiés. Parfois ses lèvres quittaient la pîpe et iredonnaient un air de menuet (grand signe de contentement!) ; parfois aussi, il parcourait da regard la chambre au papier déchiré, aux meubles clair-semés, et il l'admirait, comme si tout d'un coup elle se fût changée en un palais. Puis il se levait, il étirait ses grands bras et ses longues jambes, passait avec une joie d'en&nt ses doigts dans le rayon de soleil chargé d'atomes rougis, et il répétait doucement, comme un refrain, ces naots mornnurés du bout des lèvres : c Une bonne conscience et une vieillesse calme ! » Et, tout en chuchotant, il regardait un vieux pastel fané, représentant un jeune homme vêtu à la mode de 1825, à la physionomie vive et chevaleresque, à l'œil bleu brillant, aux lèvres rieuses. M. Bernard contemplait le tableau et sa figure s'épanouissait. Or, c« tableau était le thermomètre de ses joies et de ses bhàgrins. Dans les jours sombres, Bernard jetait au pastel un regard de reproche et lui tour- ' naît brusquement le dos ; mais une fois la bonne humeur revenue, s'approchant doucement du cadi 6 terni, il semblait faire des excuses et murmu-
rer des mots de tendresse à ce portrait à demi effacé.
Bernard Destilleuls n'avait guère que cinquantehuit ans, mais à voir sa figure maigre et ridée« s '8 cheveux blancs et son dos un peu voûté, on lui en eût volontiers donné soixante-dix. Il était né à Villotte, et il y avait passé toute sa jeunesse, jeunesse orageuse au dire de gens qui Tavaient connu dans ce temps-là. Pour ceux quile voyaient courbé, timide et gauche, la langue et les gestes embarrasbés, cette histoire d'un M. Bernard jeune, élégant, amoureux, faisait sourire et semblait une légende fabuleuse. Ceux mêmes qui la racontaient, paraissaient en douter ; quant au cousin Bernard (comme on l'appelait familièrement), n Ton voulait rester son ami, il ne fallait jamais lui parler du passé ; au moindre mot, il rougissait, bégayait, tirait son chapeau, et on ne le revoyait plus.
A trente ans, il avait quitté brusquement Villof te et s'était mis à courir le monde. Vingt ans se passèrent, puis un beau jour, des bourgeois qui assistaient en curieux à l'arrivée de la diligence virent descendre de l'impériale un voyageur portant un manteau court par dessus une longue redingote râpée. Ce voyageur maigre, un peu voûté
206 PÉCHÊ8 DB JEUNESSE.
et tout à fait grisonnant, était M. Bernard que personne ne reconnut ainsi accommodé. Bernard Destilleuls venait, disait^il, passer une huitaine avec son vieil ami Claude Lemonnier, juge de paix de Villotte.
Le juge le reçut comme un enfant prodigue et l'installa dans la chambre que nous connaissons déjà. Au lieu d'y rester huit jours, Bernard y resta cinq ans. Il était devenu l'hôte et le secrétaire de son ami, auquel il payait une petite pension. Un jour, le juge mourut subitement, et on trouva dans son testament une clause par laquelle il chargeait M. Destilleuls de la tutelle de son fils: de sorte que Bernard fut dans la nécessité de se fixer à Villotte.
La vie qu'il y menait était d'une régularité et d'une austérité monastiques. Levé avant l'aube, il traversait la rue des Acacias et allait entendre la première messe à l'église Saint-Antoine ; la messe dite, il faisait une longue promenade en lisant quelque livre de piété ; puis il rentrait i midi pour le dîner, s'enfermait dans sa cellule et s'occupait d'affaires jusqu'au soir.
Il ne voyait presque personne ; ses relations intimes au dehors se bornaient à la compagnie d'une veuve déjà âgée, nommée M*»» de Sommières,
riCHtS DB JBUNEtSE. 207
qui habitait la ville haute avec sa fille. Celte dame de Sommiëres, veuve d'un gentilhomme verrier des environs de Clermont, s'était installée à Villotte peu de temps après l'arrivée de Bernard chez M. Lemonnier.
La veuve et M. Destilleuls se connaissaient de longue date et avaient tout naturellement renoué des liens d'amitié en se retrouvant dans la même ville. Bernard s'occupait activement des affaires d'intérêt de. }&"' de Sommières et montrait pour sa allé, Antoinette, une tendresse presque paternelle. Quand M"* de Sommières fut en âge de 8'établir, M. Destilleuls remua ciel et terre pour lui trouver un mari, et, bien que la jeune ûlle n'apport&t en dot que sa beauté, il finit par lui faire épouser un riche propriétaire campagnard, encore vert, et veuf en premières noces. M. Pari- Bot (c'était le nom de ce dernier) cherchait à se remarier, parce que l'exploitation de ses terres réclamait impérieusement la présence d'une ménagère. M. Bernard avait cru mettre la main sur le mari qui convenait i Antoinette i et M.
vojant cette jeune fille enjouée, bien en bien portante, s'était persuadé qu'elle femme de ses rêves.
Le mariage fut vite b&dé, au grand c
ment des deux parties, qui avaient hâte d'en finir, et de M. Destilleuls, qui s'imaginait avoir bâti sur le roc le bonheur de la jeune mariée.
Ses illusions ne furent pas de longue durée. Un soir, qu'après souper, M<°« de Sommières et M. Bernard entamaient leur partie d'échecs quotidienne, on sonna violemment à la porte de la maison, et, quand la servante eut ouvert, Antoinette, toute en larmes, vint se jeter dans les bras de sa mère, en la suppliant de la reprendre avec elle. Après une violente discussion avec son mari, celui-ci l'avait mise brutalement â la porte, et elle venait de faire â pied les trois lieues qui séparaient de Villotte le village où était situé le domicile conjugal. — M. Bernard s'était lourdement abusé sur le compte de M. Parisot. Dès les premiers jours, celui-ci avait traité Antoinette comme la première de ses domestiques ; dans sa ferme de Bussy, où il régnait en maître sur bètes et gens, il avait pu tyranniser à son aise cette jeune femme tombée dans un milieu antipathique à ses goûts et à son caractère. L'incompatibilité d'humeur s'était rapidement développée: il y avait eu même des voies de fait. Bref, les choses en étaient venues à cet éclat, qui rendait la vie commune impossible.
Cette rupture fut un coup de foudre pour le pauvre Bernard ; il tomba dans un accès de noire mélancolie et devint invisible pendant des moiâ. Durant ces jours de tristesse, le pastel de la petite chambre fut souvent apostrophé d^une façon amëre; le vieillard déversait sur lui toute son irritation : il l'accusait de ses déboires et de ses chagrins, et il avait fiai par lui tourner le nez contre la muraille, a X conscience bourrelée, murmurait-il en procédant à cette exécution, vieillesse pénible et tourmentée... ^
Or, le jour où commence ce récit, M. Bernard venait d'apprendre une bonne nouvelle : après bien des démarches, M. Parisot, renonçant au scandale d'une séparation judiciaire, avait consenti par écrit à une séparation amiable, et s'était engagé à restituer les cinq mille francs formant la dot d'Antoinette. On comprend maintenant la joie qui dilatait le cœur de M. Bernard. Si mince qu'il fût, tout bonheur arrivé à la famille de Sommières allégeait d'autant la conscience de ce vieillard, qui se reprochait comme un crime d'avoir causé par son étourderie le malheur de la jeune fille. Cet arrangement amiable devait donner aux deux femmes, sinon le calme qu'elles avaient perdu, du moins Tespoir d'un avenir à l'abri de
toute tr.'C.jss»rie. Aussi M. Destilleuls était-il radieux, rien qu'à la pensée de pouvoir dès le soir même annoncer cette bonne nouvelle à sa vieille amie.
Le dernier rayon du soleil couchant se balançait encore au-dessus du portrait, et Bernard le contemplait avec un sentiment de béatitude, quand son pupille entra.
Maurice Lemonnier venait de terminer son droit et il était rentré à Villotte depuis l'hiver. C'était un beau garçon de vingt-deux ans. Des masses de cheveux blonds encadraient son front large et intelligent; ses yeux noisette brillaient d'un feu clair^ ses lèvres vermeilles et un peu charnues souriaient au milieu d'une barbe blonde soigneusement peignée. Ce blond cendré des cheveux et de la Ijarbe, cette couleur claire des yeux, s'harmonisaient à merveille avec un teint rosé, et toute la figure avait un éclat de vivacité et de franchise qui faisait plaisir à voir.
M. Bernard tira de son gousset une petite montre d'or épaisse et ventrue : — Sept heures et demie! s'écria-t-il en regardant le rayon près de s'évanouir; les soirées ont grandi d'une demiheure depuis le 4®' mai... Maurice, mon enfant, voi'*i (](^^ années que je vois ici, à la même époque,
le soleil dorer le cadre de ce portrait, des années!... Mais jamais il ne m'avait paru aussi éblouissant qu'aujourd'hui... Le bonheura joute de l'éclat même aux rayons de soleil... Va t'habilier, mon garçon, nous ferons ce soir une visite aux dames de Sommiëres.
Une heure après, le cousin Bernard, enveloppé dans sa houppelande marron, gravissait avec son pupille la montée qui mène à la ville haute.
La nuit de mai avait encore tous ses parfums.
— Claire jpurnée, nuit paisible, murmura le laconique Bernard en humant les bouffées printanières des vergers voisins. — Maurice s'arrêta et prit le bras de M. Destilleuls :
— Écoutez, cousin Bernard, on entend encore le rossignol, tout là-bas, dans les vignes I
Bernard prêta l'oreille et secoua la tête : — Il faut des oreilles de vingt ans pour entendre de si loin ; à mon âge et à cette distance, mon camarade, on ne distingue plus le chant du rossignol du cri de la chouette...
MS PtCHtS DK JKnHK88K<
— > Oui, ma chftre dame, tout est arrangé :
M. Parisot m*a renda la dot d'Antoinette, et il renonce à fiiire da scandale... C'est une famease épine hors da pied. Cela ne raccommodera pas, malhenrettsementy les choses ; mais «tous aurez du moins la sécurité et la paix.
Tout en parlant, Destilleuls frottait Tune contre l'autre ses longues mains, et s'approchait doucement du guéridon où la veuve avait disposé les pièces de l'échiquier.
— Ah I dit celle-ci d'une voix plaintive, la paix, c'est tout ce que je demande ; avec ma santé délabrée, je n'aurais plus la force de repasser par tous les ennuis de ces dernières années.
En même temps elle secouait sa tète coiffée d'un bonnet de tulle, dont les ruches noires avançaient jusque sur le front, tandis que de chaque côté des joues une grosse papillotte blanche encadrait sa figure pâlie-, amaigrie et délicate, où brillaient encore de beaux yeux noirs.