‹ Le secret de Gertrude.--: Péchés de jeunesseChapitre 4 sur 5 · ___^ PÉCHÉS OS JKUNWW. SIS · texte numérisé non relu

___^ PÉCHÉS OS JKUNWW. SIS

— Ma pauvre amie, soupira M. Bernard si vous l'aviez voulu, j'aurais pris tous ces ennuis à mon compte en vous donnant mon nom, et aujourd'hui encore, si vous y consentiez...

— Voulez vous biMi vous taire, Bernard I dit en baissant la voix la vieille dame. ~ En môme temps, un soupçon de rougeur montait à ues joues blêmes. — Nous serions la risée de la ville, et puis cela réveillerait des souvenirs qu'il vaut mieux laisser dormir... A nos âges, il ne faut plus songer qu'à feire pénitence, afin de se préparer à une bonne mort; c'est ce que nous disait hier encore le révérend père qui proche à Saint- Etienne... A propos, vos sermons du mois de Marie sont-ils très-suivis à la ville basse?... Ici, notre rédemptorisle âût florès.

— Je l'ai entendu, reprit M. Bernard, et je lui préfère n^on vieux curé; il n'est pas orateur, mais il connaît le cœur humain, et il sait parler à ses paroissiens un langage à leur portée... Pardon, chère dame, si nous commencions notre partie?... Voulez-vous les noirs ou les blancs ?

— Les noirs, s'il vous plaît, à cause de mes yeux.

La partie d'échecs s'en'gagea.

La pièce qui servait de salon aux dames de

â14 PÉCHÉS DE JEUNESSE.

Sommiëres était vaste, simplement meublée et située de plain pied avec le jardin. Près de la porte d'entrée, non loin de la lampe et des joueurs, Catherine, la vieille servante, était assise, agitant sa quenouille et filant au rouet. A Tautre extrémité, dans l'encadrement de la portefenètre ouverte sur le jardin, on apercevait Maurice Lemonnier et M°*® Antoinette qui causaient sur le perron. Antoinette était vêtue de noir avec un col plat et un velours pensée autour du cou. Elle était grande, svelte, et son corsage uni moulait à merveille ses belles épaules. Ses cheveux noirs, séparés en bandeaux, venaient se rejoindre en lourdes torsades derrière la tète, tandis que de petites boucles rebelles au peigne s'enroulaient délicatement à la naissance du cou: Ses yeux bruns limpides et ses lèvres souriantes formaient un contracte piquant avec le blanc mat de son teint. Son sein sans cesse en mouvement se soulevait comme une vague sous son corsage ; les ailes de son nez finement modelé palpitaient au moindre mot; ses grands yeux jetaient des étincelles. On sentait que dans les Veines de cette belle personnne coulait la pleine sève de la jeunesse, et qu'elle était arrivée à cet âge où la nature répand au dehors avec profusion tous ses charmes et tout son éclat ; en la

voyant, un poète eût songé à ces claires matinées d'été où les blés font onduler I^urs jeunes épis, où les bois ont encore une fraîche verdure, tandis que déjà les fraises dans les taillis et les cerises sur les hauteurs commencent à s'empourprer.

Antoinette avait déposé sa broderie sur une table à ouvrage, et peu à peu les deux jeunes gens, tentés par la tiédeur de la nuit, avaient franchi les degrés du perron et gagné les alléees du jardin, où ils s'entretenaient à mi-voix.

— J'ai cru que vous ne viendriez pas ce soir, disait la jeune femme.

— C'est la fauté de M. Bernard, qui n'en finit pas. J'attendais qu'il me donnât le signal du départ et je bondissais d'impatience.

— Ah! le méchant cousin!... Si vous saviez toutes les palpitations que j'ai pendant la demiheure qui précède huit heures I*A chaque pas qui résonne dans notre rue, je crois que c'est vous : me voilà frissonnante jusqu'à ce que le bruit se soit éloigné, et alors le dépit remplace l'anxiété ; si on s'arrête, les battements de cœur recommencent jusqu'à ce que vous paraissiez... ; et quand à huit heures sonnées vous n'êtes pas venu, toute cette émotion tombe : je sais que je ne vous verrai pas ce soir là, t le bruit, le mouvement

bres. C'étaient de courtes phrases coupées de longs silences ; les deux amoureux, dans le jardinet solitaire, absorbés dans leur extase, semblaient oublier le reste de la terre et vivre dans les étoiles.

— Eh bien, M. Bernard, où en ètes-vous ?.. .

Voilà encore de vos distractions! dit la vieille dame.

Bernard ramena ses yeux sur l'échiquier et rougit.

— Pardon, - murmura- t-il, je combinais an coup...

Et il avança au hasard une pièce sur l'échiquier.

— Ce doit être un coup de Jaruac, car vous y avez mis le temps, fit M"»* de Sommiëres... En attendant, à la reine et au roi parle cavalier! Berhard, mon ami, je ne vous fais pas compliment de votre combinaison.

— Un instant, un instant! s'écria M. Destilleuls, c'est une erreur !

— Non, non : bois touché^ bois joué ; je serai impitoyable. Je vous donne encore deux coups pour être mat, monsieur Destilleuls.

Il s'en souciait bien ! Il recommençait à regarder du côté du jardin. Les deux mains s'étaient

enfin dénouées, mais les jeunes jens s'étaient remis à parler avec animation ; leurs regards brillaient, leurs lèvres souriaient.

— Ne finiront- ils pas? pensait M. Destilleul):<, maudite partie, elle est interminable !

— Échec et mati s'écria M"» de Sommiëres triomphante. Ah! vous êtes battu cette fois, il n'y a pas à le nier.

— C'est vrai, dit M. Bernard, avec un sorpir de soulagement. — Il alla vers la porte-fenèlre et interpella brusquement son pupille : — Maurice, nous partons I

-^ Déjà I II est à peine dix heures, s'écria étourdiment Antoinette, en montrant sa tète dans l'embrasure.

— J'ai la migraine, répondit Bernard.

— Voulez-vous que je vous prépare un verra d'eau de mélisse, mon bon cousin? reprit la jeune femme.

Bernard fit un signe de tète négatif.

— Eh I ne voyez-vous pas qu'il est vexé par.re que je l'ai fait mat?... Fi ! le mauvais joueur \ dit en souriant M^^ de Sommiëres. Allons, bonne nuit, messieurs... Sans rancune, Destilleuls!

Bernard était déjà dans le vestibule. La vieille Catherine marchait en avant avec la lampe vacil-

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lante ; Maurice et Antoinette, restés dans Tombre, purent encore une fois se serrer la main.

Quand on fut dehors, M. Destilleuls se mit i marcher à grands pas, au désespoir de Maurice, qui eût voulu savourer lentement ses souvenirs en cheminant à travers les rues endormies. L'ombre maigre et très longue de Bernard éclairé par la lune se projetait en arrière ; on eût dit qu'elle le pourchassait et qu'il hâtait le pas pour la fuir.

— La belle nuiti s'écria tout à coup Maurice^ qui avait besoin de parler et d'admirer; regardez, monsieur Bernard, quel beau* ciel !

Bernard se. retourna vers son pupille, ouvrit les lèvres comme pour répondre, puis poussa un gros soupir et continua de presser le pas. ^

Ils arrivèrent enfin à l'extrémité de la rue des Acacias, en face de la maison Lemonnier. Bernard gravit rapidement les marches du perron, ' appela la domestique d'une voix impatiente et, lui prenant des mains la lumière, monta immédiatement dans sa chambre. Maurice le suivit, comme de coutume, pour lui souhaiter le bonsoir; au moment d'entrer, Bernard se retourna, regarda Maurice, poussa un nouveau soupir et disparut en fermant la porte au nez de son pupille, stupéfait de tant de bizarrerie.

PÉCHÉS DE IBUNBSSB. 2^1

La lumière que tenait M. Bernard éclaira à demi le portrait au pastel, sur les lèvres duquel sembla errer un pâle sourire : c Tu étais jeune comme eux, songeait le vieillard en le contemplant ; tu aimais comme eux, et maintenant tu reçois ton châtiment. Le scandale que nous avons donné nous est rendu ; il retombe sur nous de tout son poids; une justice impitoyable reporte à nos lèvres la coupe que nous avons nous-mêmes empoisonnée... Ah! ces deux mains serrées!... Si ce n'était pourtant qu^une simple démonstration amicale dans un moment d'expansion ?. .. Impossible ! Us ne se connaissent que depuis quatre mois. L'amitié fraternelle ne se développe pas avec cette rapidité : c'est l'amour coupable, c'est la passion : je la reconnais bien!... Et c'est ma faute, c'est ma faute I... Pourquoi ai -je imprudemment rapproché deux cœurs tout enivrés de jeunesse?... :»

Bernard errait dans sa petite chambre, en ges-

tic* liant et en poussant des soupirs. Âpres une h(uire d'agitation, il s'agenouilla pour faire sa prière accoutumée. « Mon Dieu, dit-il ea finiss:inty c'est moi qui ai péché, c'est moi qui dois être puni. Que votre droite s'appesantisse sur moi, mais sur moi seul I » Il se déshabilla ensuite lentement, d'une façon distraite qui trahissait ses ptéoccupations, puis il essaya de dormir.

Le sommeil vint, mais agité et plein de rêves fiévreux. Dans ces rêves, Bernard voyait sans cosse un grand jardin avec une allée de charmille se prolongeant à perte de vue parmi l'ombre et la fraîcheur. Sur le fin gazon de cette allée il cheminait, souriant et rajeuni, donnant le bras à une belle jeune femme vêtue à la mode de 1825 ; le jeune couple marchait lentement, en riant et en causant à mi-voix ; tout à coup la tète de la jeune firme se trouvait si rapprochée de celle du jeune iiomme qu'il se penchait pour y poser un baiser, n>ais, avant que ses lèvres eussent effleuré la j*>ue, un homme maigre et à l'air austère se dressait comme un spectre devant les amoureux et, Saisissant le bras de Bernard : <c Vous me volez iRon bonheur I :!> s'écriait-il d'une voix perçante.

Bernard, le front moite de sueur, se dressa sur son séant : il lui semblait que le spectre était en-

core là, debout, devant la croisée, et qu'au loin retentissaient des rumeurs menaçantes. Il se frotta les yeux et se sentit allégé en reconnaissant que ce spectre n'était autre chose qu'un rayon de lune tombant d'aplomb sur le parquet ; les rumeurs qu'il avaient entendues étaient tout simplement le bruit de la Choisille, qui roulait à l'extrémité du jardin ses eaux grossies par les pluies printaniëres.

Le jour parut enfin et ramena un peu de calme dans l'esprit de M. Destilleuls. « Il faut trouver un remède, se dit-il en s'habillant en toute hâte, un remède !... Ces jeunes gens ne doivent plus se revoir ; il faut arracher cette folle passion comme une mauvaise herbe ; Dieu veuille qu'il ne soit pas déjà trop tard !... Le mieux serait d'éloigner Antoinette ; mais M°^e de Sommières consentirat-elle à quitter Villotte ?... >

Bernard passa la journée à méditer un plan de conduite. Il résolut d'abord d'empêcher jusqu'à nouvel ordre toute communication entre son pupille et M°i® Antoinette. Le plus sage peut-être eût été de s'ouvrir franchement à Maurice sur ce point délicat, et, après une verte semonce, d'interdire au cher pupille l'accès de la maison de M°^« de Sommières ; mais, outre que M. Destil-

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leuls, timide à l'excès, redoutait d'entamer un pareil chapitre, il pensa qu'une lutte avec Maurice ne ferait qu'irriter la passion du jeune homme ; il songea aux attraits du fruit défendu; il lui sembla plus adroit et plus sftr d'agir secrètement et d'une façon détournée.

Le soir même, il mit ses projets à exécution, et, à l'heure du souper, il entra dans la salle à manger, portant deux brassées de paperasses poussiéreuses.

— Mon cher enfant, dit-il à Maurice étonné, vous voilà majeur depuis plus d'un an. Il est juste que je vous rende compte de vos revenus. Je vous apporte donc l'état, avec pièces à l'appui, des recettes et des dépenses faites depuis la mort de votre pauvre père, mon vieil ami. Je puis moimême mourir d'un jour à l'autre, mon cher garçon, et il est nécessaire que vous soyez dès aujourd'hui au courant de vos affaires pour les gérer le cas échéant.

Maurice, maudissant in petto l'état des recet* tes et dépenses avec pièces à l'appui, essaya quelques objections, mais force lui fut de se soumettre, car le vieillard insista avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle. *- Nous commencerons dès ce soir, ajouta Bernard, dt.avec un peu d'applica-

tion, le dépouillement de tous les dossiers ne nous prendra pas plus de trois jours.

On se mit à la besogne. Bernard fîit impitoyable, et ne fît pas grâce à son pupille du moindre papier timbré. Le soir du troisième jour, il lui avait donné quelques instants de répit et il en profitait lui-même pour fumer solitairement sa pipe dans sa cellule, quand M™« de Sommiëres entra.

— Eh bien, mon bon ami, que devenez-vous?

dit la veuve; on ne vous voit plus... Seriez- vous malade ?

— Malade!... oui, moralement, répondit Bernard d'un air sombre.

— Bon Dieu, qu'est-ce que cela signifie? Vous m'effrayez !

M. Destilleuls posa sa pipe sur un meuble, ouvrit la fenêtre pour chasser la fîimêe qui faisait tousser sa vieille amie, puis, revenant près de la veuve :

— Gabrielle, reprit-il, il me semble qu'il y a longtemps que vous n'avez conduit Antoinette à Montmédy. dans la famille de... de M. de Sommières ?

— Oui, répondit la vieille dame, les tracas

que nous avons eus et ma santé toujours mau-

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vaise m'en ont empêcb'ée... Mais cette visite estelle bien nécessaire ?

-^ Il est toujours nécessaire de maintenir serrés certains liens de famille... Il peut arriver une occasion où Ton est bien aise de trouver l'aide ou le conseil d'un parent, et cette occasion se présente précisément pour vous, Gabrielle. J'ai fait une découverte pénible : Antoinette aime mon pupille Maurice, et pour couper court à cette malheureuse passion, il faut emmener votre fîUe à Montmédy.

En entendant ces mots, M^^ de Sommières se lova effrayée. Ses traits délicats et fatigués eurent une expression de stupéfaction et d'effroi presque enfantine. La mère d'Antoinette avait toujours eu un esprit timide et un caractère sans énergie, que l'âge et la maladie affaiblissaient encore ; la brusque révélation de Bernard l'étourdit et lui mit les larmes aux yeux.

— Êtes-vous fou, Bernard? murmura-t-elle d'une voix mal assurée.

— Nenni, j'ai tout mon bon sens... malheureusement I Je vous répète qu'ils s'aiment, j'en suis sûr. — Il raconta âa découverte de l'autre soir. — Ce n'est qu'un amour qui commence, ajouta-t-il, et nous pourrons encore l'éteindre en

soufflant dessus ; mais vous savez comme moi, Gabrielle, avec quelle rapidité rétincelle jetée au hasard devient un incendie.. La passion innocente hier, sera coupable demain. Sou venez- vous d'une maison où quelqu'un entra comme un ami, et d'où il sortit chassé comme un traître... Âvezvous oublié?....

— Taisez-vous, Bernard I interrompit brusquement Mi°Ao de Sommières en se voilant la figure de ses maigres doigts, je n'ai rien oublié et il est inutile de me rappeler une histoire dont je fais encore pénitence.

— Si je vous la rappelle, ma pauvre amie, c'est pour que vous empêchiez par tous les moyens que votre fille n'ait les mêmes reproches à s'adresser... Dieu fait parfois payer nos fautes à nos enfants... C'est la tache originelle !... Emmenez Antoinette dès demain !

— Nous partirons après demain matin, dit la veuve avec un. soupir ; il me faut le temps de prévenir nos parents et de faire quelques préparatifs... Mais, Bernard, qui eût pu prévoir pareille chose?

Bernard secoua la tête et se leva pour recon* duire M™« de Sommières. — Au revoir! murmura-t-il, quand elle fut sur le seuil. Soyez pru-

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dente ; ne dites à Ant(3nette que ce qu'elle doit savoir... Quand il sera temps de revenir je vous écrirai.*.

M. Destilleuls rentra dans la salle à manger, où il avait laissé son pupille : — Allons ! lui criat-^ily courage, mon garçon, nous sommes à la cote soixante-trois. Encore un coup de collier !

Les comptes ne furent terminés que le lendemain au soir. Vers neuf heures, M. Bernard ren« dit à Maurice sa liberté.

Le jeune cheval emprisonné pendant de Ion* gués journées dans l'écurie, et qu'on lâche un matin sans entraves à travers les pâturages, ne bondit pas avec plus d^impétuosité que Maurice lorsqu'il s'élança enfin dans les rues déjà 8ilen« cieuçes de Villotte. En quelques minutes il gravît la côte des Prêtres et atteignit le jardin de M°>® de Sommière. Franchissant légèrement la haie, il se glissa entre les massifs et fut heureusement surpris de trouver Antoinnette assise près des noisetiers.

-^ Ah 1 c'est vous, Maurice, dit la jeune femme à voix basse; j'avais comme un pressentiment que je vous trouverais ici ce soir : j'y suis venue à tout hasard, ne me sentant pas le courage de partir sans vous faire mes adieux.

PÉCHÉS DB JEUKBSSB. • 299

~ Vos adieux!... Partir 1... s'écria le jeune homme stupéfait.

— Oui, mon ami, nous partons demain matin pour Montmédy. Maman s'est tout à coup décidée à ce voyage dont j'ai peur de deviner le vrai motif. Maurice, je crois qu'elle se doute de quelque chose, et qu'elle veut nous séparer.

•«- Mais, demanda Maurice, cette absence, combien de temps va-t-elle donc durer ?

-— Maman n'a pas fixé le terme du voyage, du reste, quand même nous devrions revenir ici bientôt, il n'en laïut pas moins nous dire adieu, mon ami. Notre amour est impossible... Songez que je ne suis pas libre... Ce qui pour une jeune fille serait déjà une coupable légèreté, est de ma part une faute impardonnable... Je ne dois pas vous aimer..; adieu I

•— Non, s'écria Maurice, non, c'est une séparation que je ne puis supporter. Je n'y consentirai pas; je vous suivrai partout, et s'il le faut, je quitterai Yillotte. Ahl pourquoi ce maudit mariage a-t-il jeté son éternel obstacle entre nous?

— ' Maurice, calmez-vous, je vous en supplie !.. Vous m'effrayez. Je serai toujours votre amie, là-bas comme ici; mais ne faites pas la folie

d'aller à Montmédy... Ce serait me perdre I Da courage^ mon ami; votre main, et merci pour les bonnes heures que vous m*avez données I... Elle lui tendit la main. Maurice, en la saisissant, sentit une larme tomber sur ses doigts.

— Antoinette, vous pleurez... et vous voulez que nous nous disions adieu? Non, mon amie, non ; nous nous aimerons malgré tout 1 Je vous promets d'être raisonnable et de voas respecter comme une sœur ; mais promettez-moi que nous nous reverrons I

Elle ne répondit pas. Elle pleurait doucement et lui avait abandonné ses mains qu'il couvrait de baisers. — Adieu, dit-elle enfin en les retirant lentement... Oui, ne plus nous voir serait audessus de mes forces, et pourtant !...

— Laissez-moi serrer voire main une dernière fois, reprit Maurice en la retenant, et ne pleurez plus I Je ne veux pas emporter comme dernière impression le souvenir de votre visage en pleurs ; je veux vous voir sourire encore.

Il remmena vers un arbre où la lune donnait en plein et vit tout à coup à la clarté d'un rayon un sourire briller au milieu des larmes. — Maintenant je suis rassuré ; au revoir, chérie ; vous m'écrirez, li'est-ce pas ? — Et comme elle remuait

la tète en signe de refas : — Vous vous imaginerez, ajouta-t-ily que vous écrivez à une amie de pension.

— Eh bien, dit-elle en riant, oui, à condition que l'amie de pension jettera mes lettres au feU. Adieu, partez vite ; et prenez garde qu'on ne vous voie!

Elle regagna rapidement l'escalier de la maison. Maurice s'arrêta encore un moment à contempler la lumière qui courait de chambre en chambre ; puis, quand toute clarté fut éteinte^ il arracha une feuille du noisetier, dont les branches avaient effleuré les cheveux d'Antoinette, et il quitta le jardin.

Le lendemain matin, M°^« de Sommières et Antoinette montèrent dans la voiture de Montmédy.'M. Destilleuls les avait accompagnées jusqu'au bureau de la diligence. Quand les chevaux prirent leur élan, et lorsque le lourd véhicule se mit à rouler au milieu d'un bruit de grelots et de claquements de fouet, Bernard salua de la main

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une dernière fois les voyageuses et regarda avec une grimace de satisfaction la voiture s'éloigner dans un nuage de poussière.

— Allons I se dit-il, le plus dur est fait, et j'en aurai été quitte pour la peur...

Il huma avec bonheur un petit vent d'est matinal qui promettait une belle journée, puis, après avoir examiné le ciel où couraient des nuages dorés, il résolut de faire une promenade jusqu'à l'heure du déjeûner. Il descendit allègrement la rue et gagna le bord de la rivière. — Le nez en l'air, les mains derrière le dos, il cheminait lentement, tout amusé par le train-train de ses pensées redevenues sersines. Il alla ainsi fort longtemps, oubliaftit les heures, et il était déjà à une certaine distance de Yillotte, quand il aperçut devant lui un singulier personnage, — guêtre jusqu'aux genoux, coiffé d'un .vaste chapeau de paille et vêtu d'une veste de chasse, — qui fouillait laborieusement le talus du chemin avec la pointe de son bâton ferré. — Bernard s'arrêta, se fit un abat-jour de sa main droite et reconnut Un vieil ami de feu M. Lemonnier, qui était lui-même juge de paix à Neuville.

— Hé! s'écria-t-il, c'est M. Aristide Blampaini

A cette exclamation, rhomme au bâton ferré quitta sa besogne, non sans avoir ramassé aupa^ ravant plusieurs tessons de poterie, épars dans les déblais.

— Bonjour, Bernard, dit-il, enchanté de vous voir I... Tenez, mon ami, ajouta -t-il en s'essuyant le front et en montrant le talus, il y a eu là bien certainement un hypocauste gallo-romain, et en voici la preuve... — Il prit un des débris qu'il avait ramassés, le mouilla lentement avec sa langue, le frotta contre sa manche et le porta sous le nez de M. Bernard, qui déclara reconnaître un fragment de tuile.

— De tuile ? Non ! répliqua le juge d'un ton bourru, non c'est une poterie gallo«romaine, un débris d'ustensile ayant servi au halnéatorj car il y avait des bains, ici je le soutiens I

M. Aristide Blampain était un antiquaire et un amatâur d'histoire naturelle, fort connu à Yillotte et aux environs. Quand il partait dès le matin pour faire des recherches, avec son ûlet à papillons et son étui de fer-blanc au dos, il ne manquait pas d'exciter dans les rues un mouvement de curiosité. Son chapeau de paille où il piquait parfois des insectes, ses immenses guêtres, ses grands bras, sa tête pointue et son nez

de perroquet, orné de lunettes bleues, contribuaient encore à faire sourire les passants. Toutefois, malgré cette nuance de ridicule, il n'en était pas moins estimé, et sa collection était célèbre dans tout l'arrondissement.

— Or ça, mon ami, dit-il de sa voix de chantre, à M. Destilleuls, que devenez- vous? il y aura bientôt un an que je ne vous ai aperçu... C'est mal de ne pas venir nous voir I

— Que voulez-vous? répondit Bernard, j'ai été très absorbé par les affaires de mon pupille... Comment va M°^« Blampain?

— Â merveille. Elle se plaint fort de vous... Et ce petit Maurice, que fait-il? Le voilà reçu avocat, m'à^t-on dit... Hé ! ça nous pousse, ça nous enterre !... Si vous voyiez Georgette, à présent, vous ne la reconnaîtriez plus.

— Est-elle toujours en pension ?

— Nenni, nous sommes grande fille, nous avons seize ans passés... Il sera bientôt temps de lui chercher un mari.

M. Destilleuls dressa les oreilles... Une merveilleuse idée venait de s'épanouir dans son cerveau.

— Les amateurs ne manqueront pas, continuait M. Blampain qui, une fois sur le chapitra

de sa fille, ne tarissait plus ; nous n'aurons que l'embarras du choix, car elle est jolie et supérieurement élevée.

— Maurice a vingt-deux ans, reprit à son tour Bernard, il est grand et bien portant, il a un bel avenir, une fortune modeste, mais solide ; je devrais être heureux et tranquille... £h bien, le croiriez-vous ? Je suis plus préoccupé que jamais.

— Déjà vingt-deux ans! s'écria le juge,.comme le temps s^en va I Je crois encore être à l'époque où je lui apprenais à étendre les papillons... Ah ! Bernard, je l'ai toujours aimé, ce garçon-là, et c'est vraiment mal à lui de ne pas être venu nous voir depuis son retour... Et vous dites qu'il vous préoccupe?

— Oui, pour un jeune homme inexpérimenté»

la vie de garçon est plus dangereuse peut-être dans une petite ville que dans un grand centre... A Paris, par exemple, les distractions sont variées ; on les trouve facilement et on s'en détache de même. Dans un petit endroit, on s'ennuie et on reste oisif. Quand l'esprit n'est ni occupé ni amusé, le cœur bat la campagne ; si, alors, la passion s'en mêle, c'est fini, on se jette tête bais-* sée dans les chemins de traverse... Et voilà une vie gâtée à tout jamais I..'. Jusqu'ici, Maurice est

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resté dans la bonne voie. Dieu merci ! loais il ne faut qu'une mauvaise occasion. .. Bref, je voudrais le voir marié.

Iciy ce fut au tour de M.Blampain de dresser l'oreille. Il cligna de l'œil en regardant Bernard qui se mit à sourire. Ils s'étaient entendus à demi-mot. La figure du juge prit une expression majestueuse et épanouie, puis remuant la tète en signe d'acquiescement :

— Oui, fit-il, le mariage est pour la jeunesse un port paisible et sûr... Intus aq'uœ dvHc^i comme dit Virgile... Il faudrait à Maurice une petite femme assez jolie pour être toi^gours aimée et assez ricbe pour lui dorer son intérieur* •• Eh I eb 1 en cherchant bien, on pourrait trouver cda dans le canton... Venez à Neuville, nous en causerons, et surtout, amenez -nous ce grand garçon là 1... Mais nous voilà à Fains, et vous tournez le dos à votre déjeuner. Je crois qu'il faut nous séparer ici... Tenez, César avait un camp là-haut, sur ce plateau et il y avait, élevé un temple à la Fortune; fanum d'où Fains, Il y a, il est vrai, des esprits superficiels qui prétendent que Fains vient de FintSy à cause de Ys ; mais ce sont des ignorantissimes, je le prouverai dans une brochure que je prépare et dont je vous donnerai la primeur.

Ils se séparèrent en se serrant la main d'une façon significative.

A midi, M. Bernard dit à Maurice : — Mesdames de Sommiëres ont été obligées de partir ce matin pourMontmédy...

Le naïf Bernard s^attendait à un vif mouvement de surprise3 mais Maurice baissa le nez bypocritement, poussa un ah ! modéré, et se mit à découper soigneusement une volaille pour se donner une contenance.

— Allons, se dît M. Destilleuls, il prend la chose d*une façon plus philosophique que je ne pensais..* Et il ajouta : — Madame de Sommiëres m'a chargé de ses compliments pour toi.

— - Ces dames resteront-elles longtemps absentes? murmura Maurice dont le cœur bat* tait.

— Penh ! fit Bernard, cela dépendra ; elles n'en savent rien elles-mêmes. — Il conta alors à son pupille sa rencontre avec M. Blampaln. Le jeune homme saisit avidement ce moyen de passer à un sujet de conversation moins embarrassant, et quand M. Destilleuls lui proposa d'aller voir le juge un de ces jours, il accepta avec empressement.

En rentrant à Neuville, M. Blampaln avait

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aussi conté à sa femme son entrevue avec M. Destilleuls et les insinuations discrètes de ce dernier. M^9 Blampain, en femme perspicace et pratique, eut bien vite tiré toutes les conséquences de la demi-confidence de fierrard. Désireuse, comme toutes les mères, de b ouver pour sa fille un bon parti, elle avait déjà pensé à Maurice Lemonnier.

— M. Maurice, dit-elle à son mari, est un garçon bien élevé, il a une fortune bien assise, bien administrée par sop tuteur ; puisque ce dernier semble désirer ce mariage, je crois que si nous savons nous y prendre, Georgette s'appellera madame Lemonnier avant Thiver. n faut écrire à M. Destilleuls et l'inviter à passer une soirée ici avec son pupille.

Peu de jours après, en effet, le cousin Bernard reçut une lettre par laquelle M. Blampain, en son nom et au nom de sa femme, le pressait fort de venir à Neuville avec Maurice pour les fêtes de la Pentecôte. — « Georgette, disait le juge en post-scriptum, se réjouit de renouveler connaissance avec son ami d'enfance. Nous comptons sur vous samedi soir ! »

— Eh bien, demanda Bernard à Maurice, que aut-il répondre ?

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— Que nous acceptons, parbleu, et de grand cœur I s'écria Maurice qui, depuis le matin, était d'une humeur charmante.

La figure de Bernard s'épanouit. — Bon I pensa-t-i1, mon remède opère !... Maurice a déjà repris sa joyeuse mine d'autrefois ; ce n'était qu'une passion à fleur de peau... C'est égal, de mon temps, on prenait les choses plus au sérieux, et les jeunes gens d'aujourd'hui sont bien légers I

Tandis que M. Destilleuls se félicitait de cette cure aussi habile que rapide, Maurice se promenait dans le jardin et relisait pour la dixième fois une lettre arrivée de Montmédy, par le courrier du matin.

<r Je ne veux pas tarder plus longtemps à vous donner de mes nouvelles, lui écrivait Antoinette, car vous pourriez m'accuser d'être oublieuse. Oublieuse, moi ! Ah I mon ami, il n'est pas une minute du jour où je ne pense à vous. Ma mère vient de se retirer dans sa chambre. Voici l'heure où, à une époque qui me semble déjà lointaine, j'étais tout heureuse, car je vous attendais... M.^ii cœur bat quand j'y pense I... Ici, quand, le soi: , la porte s'ouvre, je m'imagine encore que je va^s vous voir entrer... Hélas I au lieu de vous, ce sont des figures étrangères et indifférentes qui

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passent le seuil... Le jour vient de tomber, le ciel est sombre ; je n'entends que le vent qui souffle sur le rempart, et le pas régulier de la sentinelle qui monte sa faction devant 11i6tel-deville. Je suis triste et je m'ennuie. Montmédy est maussade ; une vraie prison enfermée dans de doubles remparts!... Âhl mon ami, quelle navrante journée que celle où j'ai quitté Yillotte I J'étouffais et je n'osais pleurer... Aujourd'hui je suis plus calme ; j'en profite pour vous envoyer cette lettre et vous dire combien je pense à vous. Je sais bien que c'est une faute nouvelle ajoutée aux autres, mais quoi ! je vous aime, et je ne me sens pas le courage de vous le cacher... »

Maurice couvrit le papier de baisers et le replia soigneusement. Il alla s'asseoir ensuite sous une charmille, regarda les arbres, le ciel, les fleurs..., puis, reprenant la lettre, il la relut jusqu'à ce qu'il l'eût apprise par cœur.

Le samedi soir, veille de la Pentecôte, Maurice et M. Destilleuls firent pédestrement les trois

petites lieues qui séparent YillottH de Neuville. Le chemin, qui côtoie tantôt la forêt et tantôt la Choisiile, est partout vert, fleuri et abrité. La soirée était délicieuse et Maurice, mis en verve par le beau temps, avait des accès de bonne humeur qui émerveillaient Bernard. Il arrachait aux buissons et aux talus des trochées de plantes épanouies dont il chargeait son tuteur. Tout y passait : frêles graminées aux épillets frissonnants, aubépines des haies, iris des prés, orchidées en panache, c Gela fera, disait-il en riant, un bouquet pour ces dames, et M. Blampain y pourra encore glaner de quoi nourrir ses chenilles pendant huit jours. Tenez, cousin Bernard, à vous ces boutons d'or, et ces campanules, et aussi ces aucoliesl > — Les grands bras de M. Destilleuls s'arrondissaient autour de ces tiges verdoyantes et, au milieu des fleurs, sa tête blanche paraissait rajeunir. Il riait d'un bon rire éclatant.

Ils arrivèrent à la brune chez le juge, dont la maison dressait à l'entrée du village sa façade grise, égayée d'un pied de vigne, et précédée d'une vaste pelouse où blanchissaient des carrés de toile. M. Blampain était sur le seuil. Il accourut au-devant de ses invités et pensa étouffer

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Maurice dans ses embrassements : -— Les voiei ! les voici enfin I s'écria-t-il en les introdaisant dans le salon à demi obscur; mesdames je vous présente M. Bernard et M. Maurice Lemonuier, deux enfants prodigues I Vous ne les auriez pas reconnus, n'est-ce pas ? Voilà ce que c'est que de rester des années sans voir les gens... Ah I messieurs vous aurez fort à faire pour vous exeu* ser près de ces dames I

-^ N'écoutez pas mon mari, messieurs, dit M"** Blampain d'une voix mielleuse, nous vous devons encore de la reconnaissance pour avoir bien voulu venir nous voir sans fiiçon.

U'^ Blampain était une femme entre deux âges, petite, maigre, nerveuse et remuante. Ses cheveux châtains bien conservés et roulés en tirebouchons, dissimulaient les creux de ses joues ; ses yeux avaient le regard oblique et l'expression câline de ceux du chat; ses lèvres minces, grimaçant un sourire forcé, et son nez efûlé n'annonçaient rien de très-charitable. A Villotte, où son esprit caustique était fort redouté, on l'appelait ce la dame au nez pointu^ > et on prétendait qu'avec un peu de bonne volonté elle eût fait battre des montagnes.

Sur l'invitation de M. Blampain, on passa dans

PÉCHÉS IM JEUNKSSB. 243

la salle A manger, Maurice 8e trouvait placé à côté de Georgette. La jeune fille n'était ni belle ni laide, mais elle avait seize ans, de jolis yeux bleus un peu petits, un teint rose, des dents blanches, des cheveux blonds bien plantés ; bref, ce ce qu'on est convenu d'appeler la beauté du diable. Son minois éveillé et fûté, ses manières vives et familières, lui donnaient du piquant et mettaient tout de suite les gens à l'aise.

Le souper fut très gai. M. Aristide parla bien un peu trop gallo-romain, et M°^« Blampain assaisonna la conversation de légères médisances, mais la candeur de Bernard, l'entrain de son pupille, les espiègleries de Georgette étouffaient ces dissonnances. On avait mis le bouquet de Maurice sur la table et Georgette 7 avait ajouté des muguets qui répandaient une odeur exquise. Au dessert, M. Aristide proposa de boire à la santé de l'auteur du bouquet.

— ^ Non dit Maurice, mais aux jolies mains qui l'ont si heureusement transformé.

— Eh bien, à la jeunesse alors ! s'écria tout à coup Bernard dont les yeux brillaient ; à la jeunesse, et ainsi nous porterons la santé de tous deux!

La salle à manger résonna du choc des verres.

Le lendemain, toute la famille avec ses hôtes assista à la grand'messe, et l'après-midi fut employée à une excursion dans les bois environnants. M°^« Blampain, qui détestait les courses en plein air, était restée au logis. M. Destilleuls et le juge accompagnaient seuls les jeunes gens, qui couraient le long des lisières. A chaque instant on entendait tinter leurs éclats de rire ; Bernard fredonnait son air de menuet ; les taillis étaient égayés par la musique tapageuse des loriots et des merles, et tout au fond des bois, le coucou jetait par moment ses deux notes mélancoliques, comme pour tempérer cette explosion de joie printaniére.

— N'est-ce pas qu'elle est jolie ? murmura M. Blampain en montrant à M. Destilleuls la jeune fille dont la robe rose faisait merveille dans la verdure.

— Ah ! s'exclama Bernard, je la trouve charmante I

— Et Maurice, comment la trouve-t-il?

— Ne voyez-vous pas qu'il lui fait déjà un doigt de cour? dit le vieillard, qui prenait l'entrain de son pupille pour la griserie d'une passion commençante... Ah! cher M. Aristide, si nous pouvions les marier, je serais le plus heureux des hommes !

— C'est notre désir le plus vif, à M^e Blampain et à moi ; ainsi comptez sur ma parole.

Bernard saisit la main du juge et la lui serra énergiquement, tandis que des larmes de joie lui montaient aux yeux.

Lé lendemain, on se sépara, mais non sans que Maurice promît de revenir le plus tôt possible. Il revint le dimanche suivant, et bientôt cette visitf» dominicale, fut une habitude si bien prise qu'on n'eut plus besoin d'invitation. Le samedi soir de chaque semaine, Bernard et son pupille étaient attendus, et la domestique avait ordre de préparer leurs chambres. A chaque visite, le cousin Bernard arrivait plus allègre et plus gaillard : il rajeunissait à vue d'œil. — Bravo! se disait-il, il l'aime... Comment pourrait-il ne pas l'aimer? Elle est si fraîche et si mignonne! Il a maintenant oublié Antoinette... Allons, Dieu a eu pitié de nous !

Pauvre Bernard, comme il se leurrait ! Pour dire vrai, dans l'ensemble des motifs qui poussaient Maurice chez le juge, il n'entrait pas le plus mince élément de fantaisie amoureuse. En Tabsence d'Antoinette, le séjour de Villotte eemb!uit insupportable à Maurice : il s'y trouvait trop seul et y errait comme une âme en peine. Aussi

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saisis8ait*il avec empressement Toccasion qui lui était offerte de changer d'air et de milieu ; les Yi« sites chez le juge étaient une difersion pour son esprit, et un amusement ; il avait retrouvé dans Georgette une camarade espiègle et bonmifant; il se plaisait doublement dans sa compagnie, d'abiurd parce qu'elle lui semblait une petite ûlle sans conséquence, puis parce qu'elle était justement la seule personne à laquelle il osât parler d'Antoinette. Mu« de Sommières avait été au couvent \9k petite mère de M^^ Biampain, qui se trouvait alors dans la classe des mioches^ et Georgette, fort innocement, contait à Maurice charmé toutes sortes de souvenirs enfantins auxquels Antoinette se trouvait mêlée: sans s'en douter, la pauvre fille contribuait à attiser la flamme d'un amour étranger, dans le cœur de celui qu'on nommait déjà tout bas son fiancé ; enfin, — et ce dernier motif n'était pas précisément à la louange de Maurice, — il allait à Neuville pour dépister M. Bernard, dont il avait vaguemment deviné les soupçons ; tandis que son candide tuteur le croyait tout occupé de Mu« Btampain, il passait son temps à rêver d'Antoinette, et à l'insu du vieux cousin, une correspondance fréquente atténuait pour les deux amoureux la distance qui séparait Mont-

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médy de Villotte. Quand une lettre bien remplie arrivait à Maurice, l'espoir lui remontait au cœur, sa verve lui revenait, et il accourait à Neuville, où il se sentait plus libre et où le babil de Georgette Vamusait sans le distraire de sa passion.

Ces visites assidues commençaient cependant à s'ébruiter.

Le percepteur de Villotte ayant rencontré dans une des ses tournées Georgette au bras de Maurice, s'était hâté de faire part à sa femme de cette rencontre, et la nouvelle, distribuée aux quatre coins de la ville pour la langue féminine, qui est plus prompte qu'un télégraphe électrique, avait été bien vite commentée dans chaque maison.

— Voilà un mariage pour l'hiver prochain, disait -on ; ce sera un joli couple !... — Eh f eh ! les Blampain ont du flair, et ils n'ont pas mal choisi ! — Quand on en parla à mots couverts à M™® Blampain, elle nia tout d'abord, mais avec de telles réticences et un air si satisfait qu'on interprétait immédiatemment ses dénégations comme une affirmation. Quant à M. Destilleuls, il ne se sentait pas d'aise et n'avait pas la force de cacher ses désirs et ses espérances.

Maurice seul, uniquement occupé de sa pas-

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sioiiy semblait tout ignorer. Il laissait étourdiment les événements suivre leur cours, et les langues tourner ; il se contentait de hausser les épaules quand on faisait, par hasard, devant lui une allusion trop transparente à ses assiduités chez le juge.

Vers la fin de juillet, Bernard écrivit à M"^® de Sommières : « Dieu merci, la crise est passée ; vous pouvez revenir à Yillotte. » Peu de jours après, Maurice reçut quelques mots grififonnés à la hâte par Antoinette :

c Enfin, nous quittons Montmédy, disait-elle, l'exil est finil J'en suis bien heureuse : d'abord, pour ma pauvre mère, que le rude climat de ce pays a rendue très-souffrante ; puis aussi pour moi, car je dépérissais ici, loin de vous, mon seul ami. Ah I il me semble que le ciel longtemps couvert s'éclaîrcit tout à coup I Lundi prochain, c'est-à-dire dans trois jours, nous serons à Yillotte. Trois jours, mon ami, dans trois jours I Ah I quelles longues causeries ! quelles bonnes soirées I... >

Cette heureuse nouvelle arriva à Maurice le samedi matin, et il bondit de joie. Mais il fallait attendre encore trois jours. Il ne pouvait rester en place, il lui semblait que ces trois journées,

passées à Villotte, seraient trois siècles. Il résolut de les consacrer à un voyage à Neuville. Justement c'était la veille de la fête patronale, et Greorgette se préparait pour le bal du lendemain. Le jeune Lemonnier fut accueilli avec des battements de mains ; Georgette lui montra sa robe neuve, et lui apprit qu'elle lui réservait les deux premiers quadrilles. M. Blampain ayant déclaré qu'il garderait la maison, Maurice fut chargé d'être le cavalier de la jeune fille et de sa mère. On dansa jusqu'à trois heures du matin, et le jour pointait quand on regagna le logis. Maurice excité par cette nuit de bal, et tout frissonnant à la seule pensée de revoir Antoinette le soir même, ne put se décider à se coucher et sortit vers six heures pour prendre l'air. Il rencontra sur le seuil M. Blampain qui avait dormi toute une pleine nuitée.

— Déjà debout? s'écria le juge. Eh! bien, je i^mprends celai... Quand j'étais jeune, le bal me produisait le même effet. On essaie de s'endormir^ mais on a beau fermer les yeux et les oreilles, on entend toujours les violons, et les jambes se trémoussent encore. Si vous voulez, nous ferons ensemble une course jusqu'à l'heure du déjeuner. Rien ne vaut l'air du matin pour calmer les nerfs I

2S0 pAghés DB JXtJinSMB.

— • Très volontiers, dit Maurice, j'allais vous le proposer.

-— Prenons par les bois, continua M. Aristide, nous aurons plus de fraîcheur... Tenez, je vais vous conduire au mont de Fains ; on y a une belle vue sur la vallée, et je vous démontrerai sur les lieux l'exactitude de mon étymologie de Fanum*,,

Us partirent, et, chemin faisant, le juge en* fourcha de nouveau son dada gallo-romain. *— « Voyez-vous, disait-il, j'ai pour moi trois grandes autorités. Premièrement la configuration des lieux, secondement un passage des Commentaires de César, et enfin , la tradition ; tandis que mes adversaires n'ont en leur faveur qu'un misérable s qui a pu être ajouté aux chartes locales par quelque ignare copiste du moyen âge.

— Vous avez cent fois raison, ajoutait Maurice ; Fains vient évidemment de Fanum et Ys des chartes n'est qu'un jambage dénaturé...

La conversation finit par languir, Maurice dis-^ trait aspirait avec délices Tair frais des bois. Il écoutait les pépiements des oiseaux qui s'envolaient au bruit des pas. Le soleil filtrant à travers la feuillée dessinait sur la mousse des arabesques

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lumineuses dont il suivait les caprices avec une joie enfantine.

— Ce soir, pensait-il, quand ces mêmes rayons se seront évanouis, quand tous les oiseaux des bois seront endormis, mon bonheur se réveillera et rayonnera à son tour. Ce soir je reverrai Antoinette ; ce soir et puis demain, et puis toujours ! Je suis sûr que je vais la trouver encore embellie. Chaque fois que je la revois, je trouve en elle un charme nouveau. Dès que le cousin Bernard sera monté dans sa chambre, dès que la nuit commencera, je courrai à la ville haute, je prendrai la rue qui donne sur les jardins. On a raccommodé la la haie pendant son absence, mais bast I j'aurai bien vite raison des épines f En deux sauts je serai près des noisetiers...

— Quel charmant garçon I se disait de son côté le juge en regardant à la dérobée son compagnon, quelle bonne mine et quelle bonne humeur ! Ce sera un heureux couple. Ils habiteront Villotte Thiver, et Tété ils viendront s'installer à Neuville. Je leur ferai arranger un petit appartement sur le jardin, et je décorerai le cabinet de Maurice avec mes cadres de papillons... Et puis les enfants viendront, je ferai sauter des petits Lemonnier sur mes genoux; la maison sera

toute bourdonaante de leurs jeux... Ce sera délicieux I

On était arrivé au somiDet de réminence qui domine le petit village de Fains dont on voit les toits fumer dans le bas. Devant les deux promeneurs s'étendait la sinueuse vallée de la Choisille, fermée de tontes parts par He rondes collines couvertes de vîgneSy et dans le fond bleuâtre, on distinguait les maisons de Yillotte. Le soleil, déjà chaud, faisait étinceler la rivière entre les saules, on entendait les appels des moissonneurs et les grelots des voitures sur la route.

Le juge prit le bras de Maurice et lui montrant un vignoble exposé au soleil levant :

— Voyez-vous toute cette contrée de vignes, dit-il, de sa voix de chantre, eh I bien mon ami, elle sera pour vous.

— Pardon, fit Maurice stupéfait, pardon : je n'ai pas bien compris.

— C'est pourtant bien clair, poursuivit M. Blampain, puisque je donnerai ces vignes à ma fille ; elles vous appartiendront, à vous, qui serez son mari.

— Moi ! le mari de W^^ Georgette ? s'écria Maurice. Pardon, encore une fois, M. Blampain, mais je n'ai jamais songé au mariage, et votre hono-

rable proposition me prend tout à fait à l'improviste.

— Comment, jamais songé au mariage?...

Vous plaisantez, Maurice I Destilleuls m'a positivement affirmé, au contraire, que vous aimiez Georgette, et j'ai dû considérer vos assiduités à la maison comme une confirmation de ses paroles... Me suis-je trompé?

— Ah î c'est M. Bernard, fît Maurice...

Il resta un moment pensif, puis rompant brusquement ce silence embarrassant :

— M. Blampain, dit-il d'une voix émue, vous me voyez désolé de ce qui arrive. Vous avez été victime d'un déplorable malentendu. Malgré tout mon affectueux respect pour vous et pour M"« Georgette, il m'est impossible de tenir les engagements pris à la légère par M. Bernard.

M. Blampain se recula lentement et, contemplant Maurice d'un air indigné :

— Ah I jeune homme, jeune homme î s'exclama-t-il, ce n'est pas bien !... Vous vous êtes joué de moi. Que dirait votre père ?

Il lui tourna brusquement le dos et reprit le chemin de Neuville.

254 PAGHÉ« de JEUNIS8B.

M. Bernard fumait sa pipe dans la petite chambre que nous connaissons. L'Ângelus de midi venait de sonner aux trois églises de Yillotte ; le soleily perçant un épais rideau de vigne, dorait le parquet de larges raies lumineuses ; au dehors, on entendait un joyeux bourdonnement d'insectes ; au dedans tout riait, le pastel dans son cadre, et la figure de M. Destilleuls à travers les nuages bleus de la fumée. Bernard avait la physionomie satisfaite d'un homme qui voit ses projets les plus chers prendre corps et devenir une réalité. — À cette heure, songeait-il, Maurice est avec Georgette ; ils fixent déjà peut-être tout i>as le jour qui les unira l'un à l'autre. Heureuse jeunesse! — L'enfant qui, après de longs essais, pose enfin d'une main triomphante la carte qui doit couronner le frêle château tant de fois rebâti, n'a pals dans les yeux une joie plus vive que celle qui éclairait en ce inoment le visage de Bernard.

PÉCHÉS DE JEUNKSSB. 366

La p<irte s'ouvrit violemment et livra passage à Maurice, poudreux, rouge et essoufflé.

— M. Bernard, dit-il, en essayant de paraître calme, M. Blampain, vient de me proposer à brûle*pourpoint la main de sa fille, et il s'est autorisé de vous pour me sommer, en quelque sorte d'accepter cette proposition. Àuriez-vous donc déjà engagé ma parole ?

— £hl mon cher enfant, répondit Bernard d'un air enjoué, je n'ai £ait, je suppose, que devancer vos intentions. Croyez-vous que vos assiduités près de Georgette n'aient pas parlé aussi clairement que moi ? J'ai vu que vous l'aimiez, et j'ai voulu vous éviter la peine d'une démarche toujours embarrassante.

— En un mot, vous avez demandé pour moi la main de Georgette ?

— Oui bien, mon cher ami, n'ai-je pas eu raison ?

— Vous avez eu cent fois tort, monsieur I cria-t-ii, car je n'aime pas Georgette et je ne l'épouserai jamais!... Ma foi, en fait de mariage, vous n'avez pas la main heureuse I

Et, sur cette cruelle parole, le jeune homme sortit en faisant claquer la porte derrière lui. M. Destilleuls, stupéfait, était resté sans voix

et sans mouvement. Sa pipe lui glissa des mains et se brisa sur le parquet ; il en contempla machinalement les débris :

— Voilà, disait-il, voilà le poids de l'irrémissible faute qui retombe lourdement sur nos têtes I... Ce n'était pas assez des remords; il fallait encore cette expiation.

Il resta enfermé dans sa chambre tout le reste du jour et refusa de descendre pour souper.

A la nuit close, Maurice courut à la ville haute. Il était en proie à une agitation fiévreuse. La pensée de sa conduite, au moins légère, avec la famille Blampain, et le souvenir des dures paroles qu'il avait dites à son tuteur, ne laissaient pas de lui peser sur la conscience ; il avait hâte d'aller les oublier auprès d'Antoinette; il voulait tout lui conter et, absous par elle, ensevelir à tout jamais la mémoire de ce qui venait de se passer ; mais en vain, pour s'étourdir, se répétait-il à chaque instant: — Je vais la revoir! la revoir! — les figures cousternéës du juge et de Bernard, et l'image de cette jeune fille qui allait lui devoir sa première déception, lui apparaissaient comme des trouble-fêtes. Son cœur battait violemment quand il franchit la haie ; il s'élança vers le massif de noisetiers et vit Antoinette debout, près

d'un arbre. Il voulut lui prendre la main, mais la jeune femme, grave et silencieuse, repoussa spn étreinte.

~ Non I dit-elle enfin d'une vbix brève. A quoi bon ajouter un mensonge à d'autres?... \

Elle s'arrêta, puis reprit, sans lever les yeux sur Maurice.

— Je ne suijs venue ici que pour vous prier de me rapporter les lettres que j'ai eu l'étourderje de vous écrire; propiettez-moi de me les rendre et quittez-moi. Ma mère est souffrante et peut s'éveiller d'un moment à l'autre.

— Antoinette I Antoinette ! s'écria Maurice . atterré, quel crime ai-je donc coralmis ? ^

— Un crime F Je n'ai pas dit cela ; une Idaèreté ^ { ?r\ pîns, répliqua-t-elle amèrement. Vous

/, ^'j.;t :\i" 1 i' m\ -^ non là que de naturel, S ,;■'. à,*. .' 'K' s vott.-i ^pj^iii'ju ; mais pourquoi'

- ;:i ' ^'. "T'^ cf, -raïu^ie! ... o*ccrid le jeure

- C\'^-i ^''yu.^■ v;r\ j'en -^V'-^s '\\r Jouter, nia!- .. ■^^ ufi!>^''' .'{-^ M < .!o M. îjcrnai'i et les bruits

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258 PÉCffÉS DE JEUNESSE. *

nardy et j*ai déclaré aujourd'hui à M. Blampain qu'il ne se ferait jamais... Que les sottes commères de Yillotte aient cru à cette absurdité, je le comprends ; mais vous, Antoinette, comment avez-yous pu concevoir un seul instant cette mauvaise pensée ? Je vous jure que tout cela n'est que mensonges I

Il lui tendit de nouveau la main, et cette fois elle la serra dans les siennes.

— Merci, mon ami, il m'en coûtait trop de vous accuser d'une fausseté, mais puisque M. Bernard le désire, il faut que ce mariage se fasse. Je ne veux pas être un obstacle à votre avenir... Tôt ou tard ne faudra-t-il pas en venir là?

. — Et vous aussi? dit Maurice.... Vous devriez pourtant savoir qu'épouser Georgette, ce serait faire le malheur de cette jeune fille et le mien. Votre pensée seule m'occupe; tandis que vous I... Âh ! vous ne m'aimez pas !...

— Vous savez bien le contraire. Si je vous disais que depuis ce matin, depuis qu'on m'a appris cette nouvelle, je n'ai plus ni présence d'esprit, ni volonté. Tout le jour j'ai souffert le martyre... j'étouffais... Tenez, croyez-vous que ces larmes soient sans cause?...

Par un mouvement rapide, elle attira la main

PÉGHéS DE JEUNESSE. 259

du jeune homme jusqu'à son visiage, et au même moment il la sentit mouillée.

— Oh! bien-aimée, pardon! vos larmes me font mal et me mettent au cœur je ne sais quelle angoisse...

— Celles-ci sont de joie, reprit la jeuue femme à voix basse.

Ils s'étaient assis sous les noisetiers. Le silence s'étendait tout à Ventour. Tout était si calme dans là nuit chaude qu'ils entendaient battre leurs cœurs. Leurs mains se serraient et leurs cheveux se touchaient. Tout à coup, une nouvelle explosion de pleurs souleva la poitrine d'Antoinette et inonda son visage. Maurice l'étreignit dans ses bras et but toutes ses larmes avec des baisers. En vain la jeune femme essaya de se dégager ; les émotions de la journée avaient paralysé ses forces ; les baisers résonnaient, les soupirs succédaient aux baisers, et sur cette passion soudainement épanchée la nuit répandait ses parfums de fleurs et sa griserie voluptueuse, tandis que les grillons du jardin semblaient chanter en chœur une invitation à la tendresse et à l'oubli du monde...

Le lendemain matin, Maurice entendit de -«a chambre, dans un demi-rêve, le son des cloches

260 PÉCHÉS DE ^EUltESSff.

de Villotle; son esprit encore ensommeillé nageait dans les souvenirs confus et délicieux de la soirée précédente, et craignant que tout )e bonheur qu'il avait éprouvé ne fût qu'un tonge, il n'osait s'éveiller tout à fait.

Il fut rappelé à la réalité par lei)ruit des pas de M. Destilleuls, qui allait et venait à l'étage supérieur, -r- Le pauvre cousin ! pensa Maurice, Je l'ai affligé hier, il fauj que ,i\ille lui demander pardon. — Il se leva, m^^i chez Bernard et frappa doucement.

— Entrez I fît le vieiTî r : : ne voix morne.

— M.Bernard, dit .( jcu^xe homme, hier j'ai prononcé des paroles que je regrette ; je viens les rétracter et vous prier de me pardonner.

La figure de M. Destilleuls s'éclaircit, il prit affectueusement la main de son pupille :

— Mon ami, réppndil-il, je me suis dépêché de les oublier ; j'ai r^u ce malin une lettre ^e M. Blampain pleine de reproches ; il nous rend notre parole ; mais il sera facile de toi^t raccommoder, et je m'en charge...

Maurice se mordit les lèvres.

— Mon bon monsieur Bernard, rep^pit-il, n^.

vous méprenez pas suf le sens de mon repentir ; je regrette mon emportement d'hier, mji^ n^^

. PÉCHÉS Dï; JÊlfNÈSSÊ. ^ Slèi

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