‹ Le secret de Gertrude.--: Péchés de jeunesseChapitre 5 sur 5 · I 'I ■ . I II I · texte numérisé non relu

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înlentiohs n'ôiit pas éhàngé, je ne veiii pas itriè mairer. ^

^^. Voyons, mon âmî, /écîrîà fe Vieillard, sdîê donc raisonnable!... Qii^aè-tu â redire â mon pï-yjet? Creorgelfeén'est-ëilé pàô )(ylie, àîrhâblë et Hché à souhait? CTest liri parti ènàgMfîqiië. Songe aussi que ton refus va profondément irriter la famille'^ Blatnpain. Songe que tu vas bleéfeèr érttellement cette jeune fille, qui t'armai! penf-ètrfe déj^, et tout cela pour je? né sais quelle fantaisie liiexplicable !

^— J*ai réfléchi â Wutés dès êhôsés.;. Ce ma-» rîage est iràpbs^îblfe.-

— Mais enfin, donne-moi au moins uneraisoii ! B'êcim Ber«aM îrritê.

— Eh bien, murmura Maurice, je ne suis fafè Hbrèj mon coëuf es! âèik ptife ailleurs.;.

M. Destillètils feeccnfe trisieméfit la tête j

— Puis-je savoir, àti^moins, quelle est cette affection qui ruine mes plus eh êtes espérances ?

-^ Ge secret nW pas le mien, je ne puis riefn, dire.

-^ Ah ! Maurice, Mattricê ! -^ et Bernard regardait le jeune homme d'un air désolé ^— - cette passion que vous n'avez pas nomméCj je la de* vifiej et je la déplore du plus profond d^ mon

cœ^v Plaise à Dieu que vous ne pleuriez pas cet éfÉrçment avec des larmes de sangl L'enivreme&t est court, et le repentir est long... Je t'en supplie, mon enfant, sois fort, sois un homme I.., Arrache de ton cœur cette passion criminelle.

— Il n'est plus temps ! dit Maurice avec impatience.

Il y eut un silence. M. Destilleuls poussa un douloureux soupir.

— Eh bien, reprit-il en se levant, du moins je ne serai pas complice de tou péché ; puisque tu ne peui renoncer à cet amour désastreux, moi je sortirai de cette maison... pour n'y plus rentrer.

— Oh I monsieur Bernard, vous ne ferez pas cela !

— Je le ferai, et dès ce soir, bien que cela mé déchire le cœur.. Laissez-moi, jeune homme, laissez-moi, je n'ai plus rien à vous dire !

; Les .yeux du vieillard étincelaient, il montra d'un geste indigné la porte à Maurice, qui s'éloigna troublé et la tête basse.

Dans le courant de la journée, M. Destilleuls alla louer un modeste logement meublé dans une des rues écartées de la ville haute. Vers le soir, il rentra, monta dans sa chambre et fit d'un air

PÉCHÉS DE jsqNESsr. 263

sombre un paquet, de ses hardes, en présence deja vieille servante dont la %ure étgit consternée.

— Est-il vrai Dieu possible que vous pensiez à nous quitter ? s'écriait-elle.

~T Hélas I oui, Geneviève, oui, ma fille, il le faut... Ce sont des raisons de santé, murmura M. Deslilleuls, qui s'évertuait à trouver des prétextes pour épargner un bl.ime à son pupillle... Cette chambre est humide et trop étroite... Puis, voyez-vous, quand on se fait vieux, on cherche la solitude, on devient maniaque et égoïste (il essuya une larme); on aime ses aises... Allons^ est-ce bien tout ? poursuivit-il en empilant dans sa valise son linge et quelques livres de prière. — Il jeta sa houppelande sur ses épaules. — Regardez Geneviève, voilà justement comme je suis arrivé à Yillotte, il y a dix ans... J'y venais pour huit jours ; convenez qu'il est grand temps que je m'en aille ! — Il essaya de sourire et se dirigea vers la porte. -^ Tenez, ma fille, voici pour acheter une robe à la foire prochaine... C'est peu, en reconnaissance de vos bons services, mais je ne suis pas riche...

La vieille servante s'était mise à pleurnicher. M. Bernard, déjà sur le senil, se retourna et

âpefçùl le pastel qù'it avait oublié. -^ Allons ! àlifftiiift-t-il en lô* dêbrôchaht, vîênè auâsr, toi, triste image... souvenir des fautes passées^ vieAs et partons !

Dans le vestibule il se hétirtà confré Maurice. Le jetihê" homme àVaîf là figiife bouleversée.

— Voilé ne partirez pôîn! ! s*écrfa-(-il d'une vôîi êlrangTée; restez, je trous en supplie... au nom dé ihon père t

— Touiéz-vcfiid êpoùsëi* Georgettè? répliqua lé vîeiltarcl à' voix ÉTassé.

* IViaurîce âecdim Isf tête êi té^tk liiùet.

— Adiéii donc, adieu f lui crîà M. Destilleiils. E*{ il s^élançâ dans la tiié.

Là sànfé de M™^ de Sortirh'ièrës, altérée déjà depiiîà longtemps, était devèritie plus mauvaise encore depuis son Séjour à Montmédy. Là Vieille dame s'était alitée et s'alTaiblissàît charfuéjour. tîii soit, on alla en hâte chercher Bernard dans îë Ibgfs où il s'était retiré. Son àmîe venait d*àvoif

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une attaque dé paralysie. ït accourut, et la trouva étendue saris môirvérnènt sûr son Ut. Assise ptê& d'elle, Ahtoîneité i*ëgsirdmt avec anxiété Ie« fraitè immobilisés dé éa irtiérè. M. Destilleuls passa les nuits au chevet de là veuve, veillant sUr eile comnie sur un erifaint. Un matin, au lever du so-^ leil, Mrae (ié Sommiërefs seïàWa faire un violen* effort pour parler; elle essaya de soulever un bfas, pùîs ses yeux s*ériiplirerit de larmes et oon Lfas relômbd inerte. Quelques minutes après, elle s'éteignait. Bernard jeta un i égard navré ruY la moflè et Sur Antoinette, qui sanglotait au pied du lit. Il se pencha sur le cadavre, et essuya avec ^ês lëWéfé îeé' laritiés glâcèéo de la défunte, puis il prit un brin de buis trefnpé d'eau bénite, aspergea le corps, feMà doucement les yeux de son amie et s'agenouilla atiprès de la jeune feframé.

L'enterrement éiit lîeU le lendemain. Peu de pèrsqriries sùivaiffn! lé convoi, car la veuve avait toujours técu fort retirée'; quelques vieilles dame§, des voisins et des fournisseurs, c'était tout. Bernard et Antoinette se trouvèrent presquia seuls au dimetièré.

Au ï*etour, \^ ]eutîe fèmmè, appuyée au bras dr M. Dèétilleul^. fetîafTna lèf hiaison sans des^

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— ^ Raison de plus, àfors! s'écria sévèrement Bernard... Il faut rompre un lien que la religioiî et la loi s'accordent à condamner et à |)tiilir.

-^ ftompre !... C'est impossible, ifrùrmurâ-tëlle les dents serrées et en se levant pour marchei* avec agitation; ce que vous exigez est impossible!... Oiii, Maurice est mon amant; oui, je suis sa maîtresse. J'ai lutté tant que f ai pu contre ma passion, hiâis lèf besoin d'aimer m'a vaiheue. Pourquoi "^ôulez-voué mé condamner k l'isolefrieTit, jeune cbmmé j^ suis el avec toute tine vie devant trioî? Parce? qtie j'ai été mariée à un rustre, est-ce une raison ponr t|ile j'en pâtisse éternelle-' ment? Tant pis pour le m6nde, il pétiserô et djràl ce qu'il* voudra. Je supporterai lés conséquences de ma faute, si c'est toé faute..: Jfr hiè résigne â tout !

— Même à la honte?... dit Bernard.

^^^ A tout! s'exclama-t-ellé passiorin^ment ; que în'iitiporte, s'il rn'aîme?

Après avoir prononcé ces paroles aVec une' violence exaltée, elle éclata brusqueftient en sanglots. Deslilleuls la regardait d'un air désespéré.

-^ Ah ! grommela-t-il, voilà bien le maudit hngaj,'e de là passion... Gélà devait être, cela dëVdif arriver... C'est lexpiî^tioh ?».. Elle brulê totft corn-

me nn fer rouge, tout ce qui me rattachait à la vie^ tout ce qui m'était cher,.. Adieu, madame; adieu, malheureuse enfant!

Il s'enfuit, le cœur déchiré.

A la nuit, Maurice impatient de revoir Antoinette et de la consoler^ escalada la haie et péaétra dans le jardin. Il se glissa jusqu'à la porte-fe|iêtre et frappa légèrement à la* vitre. La jeune femme lui ouvrit et lui tendant une main fiévreuse :

— Ah! Maurice, murmura-t-elle, aimez-moi bien, car je suis perdue et je n'ai plus que vous sur terre!...

Les pressentiments d'Antoinette ne la trompaient pas, et Torage grondait sourdement si;r la tète des deu^ amourei|x. La rupture de Maurice avec la famille Blampain, la brusque retraite de M. Destilleuls, avaient été autant de mystérieux problèajes jetés en pâture à la curiosité d^s l\9i})itants de Villotte, Ghçicun faisait des conjectures et di&ait son mQ|;. M""^ Blampain, ^vec sa iangp^ de vipère, vint vite en aide à ceu? qui cherchaient la rgigoji de ces événements si inattendus; cruelle- |[p.enl froissée dans son amour-propre de mèrp et 4p femme, elle eut bientàt démêlé le véritable motif de l'étrange ^i offensant refus de Maurice. Dès qu'eUe fut ^ peu pr^§ sûre de sçi découverte,

elle la publia partout. — Rien d'étonnant à ce que ce jeune homme mal élevé'se fût conduit de cette façon à l'égard de Georgette : il s'était amouraché de W^^ de Sommières, et cette femme l'avait ensorcelé. — Tout le fiel qu'une ambition déçue avait distillé dans son cœur, M"*^' Blampain le déversa avec rage sur la pauvre Antoinette.

— Les femmes de cette espèce, criait-elle/ sont de mère en fille la honte de leurs proches. On ne comprend pas un oubli de soi-même affiché aussi imprudemment. De pareilles créatures devraient être fouettées en place publique !

Cependant la femme du juge de paix, tout en calomniant à tort et à travers, ne citait à l'appui de ses accusations aucune preuve bien topique. On résolut d'en chercher et on se mit à épier soigneusement les allées et venues de Maurice.

On ne s'imagine pas toute l'ingéniosité, toute l'observation patiente, toutes les combinaisons lânachiavéliques dont sont capables quinze ou vingt bourgeois désœuvrés, quand il s'agit de satisfaire leur curiosité. Des gens allaient chaque soir s'embusquer derrière les haies des jardins voisins; on braquait des lunettes sur les croisées de la maison d'Antoinette ; on receuillait précieusement les faits les plus minimes pour y trouver une conviction :

si les persiennes, ordinairement closes, se trouvaient par basard ouvertes, c'était un signal à Tadresse de Maurice ; si la jeune femme sortait à la brune pour se rendre à l'église, on la suivait dans l'espoir de surprendre un rendez-vous.

Enfin, un soir, on vit Maurice escalader la haie, et deux intrépides curieux, qui avaient eu le courage de passer la nuit en sentinelle, aperçurent l'imprudent jeune homme qui s'esquivait du logis de Sommières à trois heures du matin. Plus de doute : M<°« Blampain ne s'était pas trompée.

Le centre des commérages était la boutique d'un mercier, dont la maison, située à l'angle de deux rues commerçantes, s'ouvrait sur une des places de la ville haute. Là, tous les matins, avant midi, les flâneurs apportaient les nouvelles et les livraient aux commentaires peu charitables du mercier, qui était méthant comme une guêpe. Cette boutique, avec ses groupes d'oisifs accoudés aux embrasures de la porte et des fenêtres, faisait la terreur de M. Destilleuls. Un jour qu'il revenait de l'église et qu'il longeait la place en rasant les maisons, il fut aperçu par les flâneurs, qui faisaient cercle autour du comptoir.

— Ah I ah ! s'écria l'un d'eux, voici le vieux Destilleuls avec sa houppelande noisette et ses

airs distraits... Je serais curieux de savoir s'il se

doute des frasques de son pupille !

— Voulez-vous que j'aille le lui demander ?

s'écria le mercier, à qui la langue 4émaiigeait» et qui gardai^ une lointaine rancune au malheureux "" rnard.

.^1 vous y frottez pas, vous aer^z mal reçu I ;. . . '>ah ! vous allez voir, riposta le mer-r

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pêchAs db jeunesse. 273

casme le mercier regagna sa boutique en ricanant, tandis que le pauvre Destilleuls, la tète penchée et le rouge au front, s'enfuyait aussi vite que le lui permettaient ses jambes chancelantes.

— Oui, murmurait Bernard en suivant la route qpi va de Yillotte à Bussy, il faut la sauver d'ellemême, malgré elle! J'irai trouver M. Parisot. Quoi qu'on en dise, il n'est pas foncièrement mauvais. Il a du bon sens et de l'énergie ; si je puis le décider à agir et à reprendre sa femme chez lui, tout ne sera pas perdu. Antoinette résistera, mais il fera valoir ses droits et elle cédera par crainte du scandale. C'est le dernier moyen de salut : je le tenterai. Allons, allons, du courage! Ce raccommodement est mon dernier espoir...

Mon Dieu, que je puisse seulement avoir assez d'éloquence pour persuader le mari !

Tout en hâtant le pas, il glissait sur le chemin boueux. On était à la fin d'octobre, en pleine vendange. Le ciel s'étendait bas, gris, pluvieux. Une

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brume épaisse courait sur les prés, chassée par le tent d'ouest. Par moments, une ra&le secouait Bur la route les feuilles jaunes des peupliers, et un hélon chargé de raisins i moitié verts passait rapidement en éclaboussant M. Destilleuls ; mais il n'y prenait "fieulement pas garde, tout absorbé par son angoisse. Plus il approchait de Bussy, plus sa confiance dans le succès de sa démarche diminuait, et pourtant, poussé par une fiévreuse impatience, il redoublait de vitesse. Il gravit en quelques minutes la montée qui mène au village, et bientôt il put voir la ferme, avec ses toits de tuile rouge et sa grande porte charretière large ouverte.

Son cœur battit douloureusement quand il pénétra dans la cour, bordée de tas de fumiers et remplie d'instruments de culture. Il regarda d'un air égaré s'il n'apercevrait pas quelque domestique qui pût annoncer sa visite à M. Parisot, mais la cour était déserte. Une vingtaine de poules, qui picoraient autour des fumiers, s'enfuirent au bruit de ses pas en poussant des gloussements aigus, tandis que deux chiens de berger, attirés par leurs cris de détresse, s'élançaient sur Bernard, qu'ils étourdirent de leurs aboiements.

Une femme d'une trentaine d'années, grande,

bien découplée et haute en couleur, accourut sur le seuil à la voix des chiens.

— Ici, Noiraud I Au chenil, Médor ! s'écria-telle d'une voix forte.

Puis, s'adressant à Bernard :

— Que demandez- vous, monsieur ?

Au ton de commandement qu'elle prenait, à son assurance et à sa toilette, moins négligée que celle d'une simple paysanne, M. Destilleuls comprit qu'il avait affaire à une sorte de servantemaîtresse.

— Pourrais-je parler à M. Parisot ? demandat-il d'une voix hésitante.

La servante répondit que M. Parisot était aux vigneSy surveillant ses vendangeurs.

— Mais, ajouta-t-elle, si c'est pour un achat de vin, vous pouvez me dire ce que vous voulez ; je suis au courant de ses affaires.

Bernard fit un signe négatif.

— Ahl dit-elle d'un ton sec... Eh bien, alors prenez le sentier à main droite en sortant de la ferme, et quand vous serez à la croisée des chemins, vous verrez nos gens. Si par hasard M. Parisot était dans le bas, vous n'auriez qu'à hucher pour le faire venir.

Elle rentra, et M. Destilieuls se remit en quête.

Il arriva, non sans peine, au bord de la vigne, et aperçut justement M. Parisot, un échalas à la main, gravissant le coteau entre deux rangées de ceps aux feuilles rougies.

Quand le campagnard fut arrivé en haut, il s'arrêta, tout essoufflé, et poussa une exclamation de surprise à la vue de Bernard.

— Bonjour donc, beau cousin! lui cria-t-il d'une voix rude. Que diable faites-vous, planté sur ce chemin comme un héron au bord d'un étang ? — M. Parisot courait sur ses cinquante ans. Il était petit et trapu et commençait à prendre de l'embonpoint. Il avait le cou dans les épaules, le teint violacé, les yeux gris vifs et intelligents, le front bas, les cheveux épais et encore noirs, et une barbe grisonnante en désordre. Il était vêtu d'une veste de velours râpé, et ses jambes courtes et ramassées étaient enfermées dans des guêtres de cuir.

Bernard contemplait d'un air ahuri sa figure bourgeonnée, ses yeux injectés de sang et ses oreilles cramoisies. Il fallait que M.Destilleuls fût réellement accablé par la fièvre et le désespoir, car à l'aspect de cette face apoplectique, une soudaine pensée lui traversa Tesprit : — S'il mourait d'un coup de sang songea-t-il, tout serait sauvé!...

PÉCHÉS DE JBUNBSBE. 277

— Est-ce que ce serait à moi, par hasard, que vous feriez l'honneur d'une visite? continua M. Parisot, dont l'étonnement élail augmenté par l'air embarrassé el le silence de M. Bernard.

M. Destilleuls inclina la tête afQrmativement.

— Oui da!... Gageons que je devine ce qui ' vous amène ? Vous venez me demander de l'argent pour votre protégée? Eh bien, vous prenez mal votre temps, monsieur ; je ne suis pas d'humeur donnante en ce moaient. Notre vendange est verte comme pré et on ne fera que de la ripopée... Nous boirons de l'eau toute l'année. Ce n'est pas gai, çà I

— Non, dit Bernard, la jeune dame a plus besoin de conseils que d'argent... Mi»* de Sommiëres est morte.

— Ah bah ! s'écria M. Parisot avec un rire brutal, la vieille mère est allée manger l'herbe par les racines t Cette mort-là a d& vous faire fièrement de peine à vous, son ancien galant 1

— M™' de Sommiëres est morte, reprit M. Destilleuls en baissant la télé, et voi1& la jeune dame seule, sans amis, sans conseil et lan tection.

— Sans amis... croyez-vous?... On prél contraire... Sans protections et sans cou

Allons donc; n'ètes-Yous pas là, vous, l'homme aux bons avis?

— Je vous en prie, dit le vieillard d'un air sombre, ne plaisantez pas. Il s'agit de choses sérieuses. Antoinette est seule, elle est jeune et elle est faible. Pour une femme abandonnée à ellemême, le monde est plein de dangers ; il serait à désirer qu'elle eût un soutien plus ferme qu'un pauvre vieillard comme moi. J'ai naturellement pensé à vous, qui êtes son mari, et je viens vous prier d'oublier ses torts. Elle se repent. Faites-la sortir de la fausse position où elle s'est jetée; soyez-bon, rendez-lui sa place dans votre maison !

— Ta^l ta ! ta ! En bon français cela veut dire qu'elle a besoin de moi pour racheter quelque sottise... Quand la chèvre a bien brouté, elle ne demande plus qu'à retourner à la bergerie... Ah ça, vous me croyez donc bien simple pour me conter de pareilles sornettes? Quoi, mordieu, je serais. . . battu et je payerais par-dessus le marché ? Non, non; il a plu à M^^^ de Sommières de jeter son bonnet par dessus les moulins, ce n'est pas moi qui irai le ramasser.

— Songez, dit Bernard, aux conséquences de cet abandon. Elle n'^st pas infaillible, et si elle succombe, s'il y a Jine foute plus tard, croyez-vous

que votre honneur sera sauf parce que cette pauvre femme n'habitera pas sous votre toit?... Le mal, s^il en arrive, retombera sur vous.

— Oh! que nenni, s'écria M. Parisot, j'f mettrai bon ordre!... On prétend que votre pupille (un freluquet !) est en train de chasser sur mes terres... Nous verrons bien!... Sitôt mes semailles terminées et mon vin vendu, j'irai faire un tour à Yillotte, et si ce qu'on dit est vrai, une bonne séparation judiciaire mettra mon nom et . mon argent à l'abri des conséquences fâcheuses dont vous parlez... Ceci est mon dernier mot.

— Ainsi vous êtes sans pitié I dit Bernard d'una voix mouillée de larmes.

— Mon cher, chat échaudé craint Veau froide... Et puis, que voulez- vous que je fasse ici d'une mijaurée en robe de soie, qui ne sait pas seulement distinguer une betterave d'un navet?... N'en parlons plus... Allons, bien! s'exclama-t-il en étendant la main, voilà encore la pluie; il ne manquait plus que cela pour nous achever ! ... Nous boirons de la piquette, beau cousin, de la piquette détestable!... Vojons, Destilleuls, sans rancune, mon vieux; je suis bon homme au fond, et bien que vous m'ayez fait jouer un sot rôle, je ne veux pas vous laisser partir par ce temps là I

Venez souper à la ferme. Je vous ferai goûter d'un petit penaud de 46, du vin à se mettre, à genoux devant!...

— Merci et adieu, dit Destilleuls, les yeux gros de pleurs. S'il arrive malheur à cette pauvre femme, c'est vous qui l'aurez voulu !

Il le quitta brusquement et descendit le coteau en courant.

Quaiid il fut arrivé au bas, il sentit ses jambes fléchir.

— Ah I dit-il, je n'ai plus de forces !

Il se laissa tomber sur un tas de pierres qui bordait la roiite, et s'enfonça les poings sur les yeux. Les éclats de rire et les grossières plaisanteries du campagnard l'avaient accablé.

— Non, se disait-il, il n'y a plus d'espoir... J'ai eu tort aussi! Pourquoi ai -je été parler d'honneur à cet homme ? Il fallait le menacer d'un procès, lui dire que si la séparation était prononcée, les juges le condamneraient à payer une pensicm à sa femme. Il aurait craint pour sa bourse çt il aurait cédé. Comment n'ai -je pas pensé à cela ? Ah ! je n'ai plus ma raison... Mon Dieu, que je suis donc las de la vie !

Il restait assis et immobile, malgré la pluie fine et drue qui perçait S€S habits et ruisselait sur

PÉCHÉS DE JEUNESSE. 28i

sa pâle et maigre figure. Il entendit dans Féloignement la cloche de Neuville tinter lentement, et il se souvint du soir où il avait suivi ce même chemin avec Maurice pour aller chez M. Blampain. Quels beaux rêves de paix et de bonheur il avait faits ce soir là; comme le couchant était alors radieux et plein de promesses ! Tout cela était mort maintenant I Chaque tintement de la cloche lui causait une souffrance aiguë, à la fois physique et morale. Il avait la fièvre et il grelottait. Tout à coup, il se leva et secoua ses vêtements imprégnés de pluie :

— Non, pensa-t-il, je ne veux pas mourir ici, Il n'est pas encore temps de mourir. Marchons ! marchons I L'heure est proche où cette malheureuse va payer cruellement le salaire de ses courtes joies. Il faut que je me conserve fort et valide pour la relever, si elle tombe !...

La province est impitoyable pour certaines fautes. Elle met à les découvrir, à les poursuivre et

à les punir, un acharnement qui contraste avec ses mœurs paisibles et sa somnolence apparente. Dès qu'à Villotte on fut certain de* Tintimité de Maurice et d'Antoinette, on ne leur laissa plus de repos.

On décréta tacitement une sorte d'ostracisme contre la jeuûe femme. Les portes des rares maisons où on la recevait lui furent fermées. Dans la rue, elle ne rencontra plus sur son passage que des figures aux regards ironiques, malveillants ou glacés. A l'église ses voisines s'arrangèrent de façon à laisser un espace vide entre leurs chaises et la sienne. Bientôt ces manifestations injurieuses devinrent si fréquentes (ju'elle n'osa plus se montrer en public.

Maurice, de son côté, était en butte à de sourdes et hypocrites attaques qui mettaient à une rude épreuve son caractère loyal et son impétueuse franchise. Dans les réunions où il se trouvait, on ne se gênait pas pour accuser devant lui M™o Antoinette. On la dépeignait comme une femme de mœurs légères, menant de front trois ou quatre intrigues et trompant trois ou quatre amants à la fois. On comptait sur quelque imprudente sortie du jeune homme, mais il rongeait son frein silencieusement ou bien s'esquivait pour ne

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pas éciater. Il enrageait de ne pouvoir soufÇieter tous ces pleutres qui se mettaient à vingt pour calomnier une femme ; il se tenait à quatre pour ne pas dire leur fait à ces dévotes qui mordaient à belles dents la réputation d'autrui; mais il com? prenait que prendre la défense de son amie^ c'eût été tout avouer, et il se taisait. — Le soir, il accourait chez Antoinette ; il exhalait son indignation en imprécations amères contre la société de Villotte, sans songer que chacune de ses paroles élargissait encore la blessure faite à la fierté de sa maîtresse.

Tout en souffrant cruellement, Antoinette s*efforçait de paraître calme et de sourire. Pour apaiser Maurice, elle affectait de braver les in-^ jures et les mépris dont on l'accablait. — Le jour où je me suis donnée à toi, lui disait-elle, j'ai tout prévu, et dès ce jour là j'ai amassé assez de courage pour tout supporter. Peu m'importent les comn^érages stupides des gens de Yillotte ; ^eu m'importe leur haine, pourvu que je trouve toujours dans ton amour assez de force pour les mépriser. Rassure-toi : les blessures qu'on peut me faire sont bien vite guéries par tes caresses !

Mais cette apparente résignation de la jeune^ femme ne servait qu'à irriter ses nombjreux

ennemis. Bientôt les lettres anonymes tombèrent chez elle comme une grêle. On la menaçait de tout révéler à M. Parisot; on lui disait qu'elle était surveillée, que pas une de ses actions n'était ignorée ; ou bien on lui écrivait que Maurice la trompait et qu'il avait des maîtresses. En. dernier lieu, une nouvelle source d'humiliation vint se mêler à ces insultes et à ces menaces ; les quatre ou cinq jeunes désœuvrés qui composaient la jeunesse dorée de Villotle, se mirent de la partie : oc Du moment où Maurice avait eu Antoinette, pourquoi leur tour ne viendrait-il pas? » pensaient-ils. Et les lettres d'amour, insolentes ou ridicules, se succédèrent sans interruption. Il n'y eut pas jusqu'aux petits employés et aux commis de magasins qui ne se crurent le droit de lui envoyer des déclarations. La jeune femme dévora eh silence ces nouveaux affronts et jeta au feu les billets doux, sans jamais en parler à Maurice.

Le bruit de cette tempête injurieuse parvenait jusqu'à M. Destilleuls et le remplissait d'épouvante. Lé pauvre vieillard, désespérant de retenir Antoinette sur la pente où elle se laissait glisser, commençait à redouter un dénouement désastreux Chaque soir, craignant quelque esclandre, il faisait le guet autour de la maison ; parfois même il

passait des nuits dehors, occupé à veiller sur le repos de l'imprudente, et souvent, pendant les froides soirées d'iïiver, Maurice, en se rendant chez son amie, apercevait le vieillard errant dans la neige, ainsi qu'une âme en peine. Le cœur du jeune homme se serrait à la vue de son tuteur; il été tenté de courir vers lui et de se jeter dans ses bras en implorant son pardon ; mais du plus loin que Destilleuls distinguait son pupille, il rasait les murs et s'évanouissait.

Un soir, Maurice, en arrivant, trouva Antoinette assise auprès de la cheminée et fondant ^n larmes.

— Tenez, s'écria-t-elle en lui mettant une ^lettre dans les mains, tenez, voilà les menaces

qu'on me fait !

C'était encore une lettre anonyme où, après lui avoir prodigué de grossières injures, on l'avertissait que si elle continuait à recevoir son amant, la populace du faubourg viendrait donner un charivari sous ses fenêtres.

— Les lâches ! s'exclama Maurice en froissant le papier dans ses doigts, et dire que je ne puis pas en prendre un à la gorge et lui faire payer en bloc toutes les avanies dont tu es abreuvée I Un charivari I... Non, ils n'oseraient pas, et d'ailleurs,

8*il8 avaient eu une pareille intention, ils se se- «I raient bien gardés de t'en prévenir... Âh ! ma pauvre amie, reprit-il en s^genouillant devant Antoinette et en écartant ses mains, dont-elle avait couvert son visage humide, ma bien*aimée, c'est moi qui te vaut tous ces ennuis, et j'enrage .de ne pouvoir rien pour réduire au silence ceux qui te causent tant de mal I... Combien de larmes je t'ai déjà fait verser I . . .

-»• Aime-moi, mon ami, répondit Antoinette, et • ne t'inquiète pas de me voir pleurer... C'est nerveux, voilà tout 1 ... En lisant cettre affreuse lettre, j'ai été prise d'une peur d'enfant, mais te voici, et je suis rassurée... Tiens, je ris maintenant I... Les méchantes gensl continua-t-elle, en s'essuyant lejs yeux, pourquoi ne npus laissent-ils pas nous aimer en paix? Quel mal leur faisons-nous?... Ah ! je voudrais m'enfnir très loin avec toi, dans un pays où nous serions seuls, ignorés, oubliés, et bien heureux !... Quel dommage que ce soit impossible!...

— Mais non, s'écria Maurice, en se passionnant brusquement pour cette idée, c'est très possible, au contraire... Rien ne nous retient dans cette odieuse ville... Pourquoi ne la quitterions-nous pas, sitôt le printemps revenu ?••• Si tu veux,

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nous irons en Bretagne ; je connais là-bas un village enfoui sous des hêtres dont les branches trempent dans la mer... Nous y louerons une maison de paysan avec un clos plein de fleurs, et nous y passerons des mois, des années dans une sécurité complète !

Antoinette accueillit cette proposition avec un sourire. La conversation ramenée sur le chemin de ridéal ne roula plus que sur des projets de voyage chimériques. Ils passèrent le reste de la soirée à bâtir des châteaux en Espagne, et, oubliant Villotte, ses bourgeois, ses fabriques, ils partirent pour le pays bleu du rêve, tandis que le pétillement des bûches et le grésillement de la, bouilloire les berçaient doucement. .• '

Deux soirées après, quand Maurice voulut, comme de coutume, enjamber la haie, M. Destilleuls se dressa brusquement devant lui et lui barra le passage.

— M. Bernard I s'écria-t-il, stupéfait.

- — Partez 1 dit le vieillard avec un geste impératif.

"— Qu'y a-t-il ? répliqua le jeune homme sans obéir, est-ce qu'Antoinette ?...

— Cela ne vous regarde pas, allez«voufl-en ! riposta M. Destilleuls d'une voix ferme.

— Non, pas avant que vous vous soyez expliqué! reprit Maurice... Qu'est-ce que cela signifie?... Si elle est en danger, c'est à moi de la défendre, et non à vous !..,

— Misérable fou 1... Elle n'a pas besoin de toi; elle n'est plus ici... Ya-t-en I

U repoussa violemment Maurice qui recula, effrayé par la tragique expression de la figure du vieillard ; celui-ci lui tourna rapidement le dos et s'élança vers le perron dont il referma vivement la porte- fenêtre derrière lui.

Antoinette était accourue dans l'obscurité en entendant un bruit de pas : — Venes vite, Maurice I murmura-t-ellè ; — puis, sentant la main glacée de Bernard : — Ah I s'écria-t-elle, — et elle s'enfuit vers la chambre contiguê^ où il y avait de la lumière.

— N'ayez pas peur, chuchota tristement Destilleuls en la suivant dans la seconde pièce, c'est moil

Elle le regardait d'un air effaré. — Ce que j'avais prévu est arrivé, continua-t-ll d'une voix sourde et précipitée... Savez-vous ce qu'on organise en ce moment contre vouç ?... Un charivari, qu'on va venir faire sous vos fenêtres I... Dans le faubourg, tout-à-l'heure, j'ai entendu murmurer

PÉCHÉS Dfi JEUNESSE. 289

votre nom. Si vous voulez éviter ce dernier affront, il faut fuir, et bien vite !... Venez I

Tandis qu'il parlait, une animation insolite mettait le quartier en rumeur. — C'étaient des éclats de voix tumultueuses, des ricanements, les .piétinements d'une foule attroupée.

— Âh! s'écria Bernard, il n'est plus temps !

Au même moment, un horrible vacarme fît explosion devant les fenêtres. C'était une infernale musique : raclements de violon, tintements de clochettes, bruits de ferraille, vibrations sonores de casseroles de cuivre battues à coups de marteau, bramement de cornets à bouquins; le tout accompagné par la mélodie nasillarde d'une orgue de Barbarie et les vociférations d'une vingtaine de voix avinées. — L'orgue jouait l'air d'une chanson alors très en vogue, et. les voix répétaient en chœur : c Drinn 1 drinn ! drinn I »

On entendait, dans le voisinage, des fenêtres s'ouvrir, des gens réveillés dans leur premier sommeil s'interroger, et parfois de perçants éclats de rire ponctuaient de leurs notes stridentes le tapage des instruments.

— Mon Dieu 1 mon Dieu ! faites-moi mourir !

sanglotait Antoinette terrifiée.

Bernard s'élança dans le corridor, repoussa la

servante qui accourait ahurie, et' déverrouilla précipitamment la porte de la rue.

Au bruit des verroux tirés, le vacarme s'apaisa une minute.

— Le voici 1 voici le galant ! s'exclama l'un des meneurs : attention, vous autres ; jouons-lui le grand air !

La porte s'ouvrit, et Bernard, nu-fète, pâle, terrible d'indignation et de douleur, parut devant les tapageurs qui reculèrent à l'aspect de ce vieillard.

— Misérables I leur dit-il, on vous a payés pour faire ce métier... Parlez, combien voulez- vous pour vous taire ?

Les gamins de quatorze à dix-huit ans, qui composaient la bande, — ouvriers filateurs ou apprentis tisserands du faubourg, — s'arrêtèrent un peu décontenancés; le joueur d'orgue lui-même cessa de tourner sa manivelle. La pluie fine qui tombait commençait à refroidir leur effervescence.* Ils jugeaient probablement qu'ils avaient assez travaillé pour l'argent qu'ils avaient reçu, et ils semblaient se consulter du regard.

— Cent sous, et on s'en ira 1 cria le plus âgé.

Bernard leur jeta de l'argent. Dans le même

instant, on entendit des pas qui se rapprochaient.

— !- V'ià la police I murmura Pun d'eux, sauve qui peut I

Il y eut une débandade générale, et, au bout de quelques mimites, la rue redevint déserte...

Le bruit des pas s'accentuait davantage sur le pavé de ce quartier solitaire. Tout à coup Bernard, qui était resté immobile sur le seuil, vit Maurice déboucher d'une ruelle voisine et se précipiter vers la maison d'Antoinette. — Au moment où il redescendait vers la ville basse, il avait entendu le tapage du charivari, et il accourait, haletant, prêt à se jeter sur les insulteurs et à lutter seul contre toute la bande.

— Vous m'avez trompé, dit-il à M. Destilleuls, Antoinette est encore ici !

Le vieillard avait retrouvé un peu de sang-froid. Il songea que s'il n'éloignait pas son pupille, tout était perdu.

— Je vous répète, répondit-il en haussant les épaules, je vous répète qu'elle est partie. Dieu soit loué!

— Partie ? balbutia le jeune homme, où l'avezvous emmenée ?... Je veux le savoir ! ... Où estelle?

— Chez son mari ! répliqua durement Deslilleuls... Puis sans pilié pour Tahurissement de son pupille, il rentra et ku ferma brutalement la porte au nez.

M. Destiileuls, après avoir soigneusement verrouillé la porte d'entrée, était retourné près d'Antoinette. Il la trouva quasi aifolée, affaissée au pied du lit et prise d'un tremblement nerveux. Après l'avoir forcée doucement à se relever, il la serra un moment dans ses bras :

— Du courage, mon enfant! murmura-t-il, remettez-vous; ils ne sont plus làl

Elle le regarda en tordant ses mains :

— Je n'ai plus ma tète, dit-elle faiblement, conseillez-moi... Que faire? que devenir?

— Il faut partir... sans tarder 1 reprit DestiU leuls d'une voix pins ferme; le jour de demain ne doit plus vous voir ici.

— Oui, oui^ partons, s'écria-t-elle frissonnante; quittons cette affreuse ville I... Mais, ajouta-t-elle

plus bas, avec un accent suppliant, laissez-moi le revoir une dernière fois... pour lui dire adieu.

— Non, protesta énergiquement Bernard, point d'adieux!... Tout est fini entre vous, à jamais fini!... Le train de Paris passe à onze heures, il faut que dans une demi-heure nous soyons à la station ; prenez vite ce qui vous est nécessaire pour la route. Je me charge de vous faire expédier le reste. A Paris, vous descendrez à Thôiel dont voici l'adresse, et vous m'y attendrez... Je vous y rejoindrai dans deux jours... Mais point d'adieux, plus rien entre vous !... Vous allez me jurer sur la mémoire de votre mère que vous ne lui écrirez pas, et que vous ne ferez aucune tentative pour le renseigner sur le lieu où vous serez réfugiée !

Elle courba la tète sans répondre... Elle était si épuisée qu'elle n'avait pas la force de résister.

— Jurez! insista sévèrement Bernard.

Elle finit par obéir. Destilleuls lui aida à remplir d'effets une petite valise, puis l'enveloppant dans un châle et la faisant sortir par la porte du jardin, il l'entraîna vers la station.

Pendant le trajet, ils gardaient le silence. Antoinette, la tète basse, tremblait de froid et de

retour à la ferme de Bussy était-il vraisemblable? Destilleuls n'avait-il pas jeté en avant le nom de M. Parisoi pour effrayer son pupille et lui ôter toute velléité de se mettre à la poursuite d'Antoinette?...

Au bout de huit jours, Maurice n'y tint plus, et, préférant tout à une pareille incertitude^ il partit un malin dès l'aube pour Bussy.

Arrivé à l'auberge du village, il s'y arrêta aous prétexte de déjeuner, et, tandis qu'on lui préparait une omelette au lard, il lit jaser l'aubergiste. Après avoir parlé des récoltes et de la pluie con-* tinue qui avaient nui aux semailles de mars :

— Et à Bussy, dit- il négligemment, n'y a-t-il rien de nouveau ?

— Ma foi non, répondit la cabaretière, il n*y a rien, sauf l'afTaire qui est arrivée il y a quelques jours à la ferme Parisot.

Maurice se sentit rougir, puis pâlir.

— Ah 1 oui, murmura-t-il en baissant les yeux» ne dit-on pas que la jeune M^e Parisot est revenue à la ferme?

— Je ne sais pas si elle est revenue, répliqua l'aubergiste ^ mais ce qu'il y a de sûr c'est que M. Parisot ne reviendra pas, lui 1... On l'a enterré hier.

— Il est in<Nrt I s'écria Maurice,

— D'un coup de sang, oui, monsieur... Il avait bien déjeûné et bu peut-être un doigt de vin de plus qu'il ne fallait, de sorte qu'il s'est querellé avec un de ses ouvriers ; on s'est dit des gros mots; le journalier, qui n'est pas endurant, a levé la main sur son maiire, et M. Parisot a été pris d'une si violente colère qu'il a eu une attaque et qu'il est tombé raide sur le carreau... Il ne s'en est pas relevé, et on l'a mis en terre hier matin...

Maurice n'acheva pas son déjeûner; il paya l'hôtesse ébahie et redescendit précipitamment vers la route de Yillotte. Tout en.macchant, il es* sayait de mettre un peu d'ordre dans les pensées qui se heurtaient dans sa tôle.

— Mort! se disait- il en hâtant le pas, mort! Antoinette libre I Plus d'obstacles!... Voyons, ce n'est pas un rêve... l'aubergiste m'a bien conté tous ces détails... J'aurais dû pousser jusqu'à la ferme pour m'en assurer... Mortl il est mort, et elle va être à moi.... — Son agitation redoublait.

— Mais où est-elle? poursuivait-il. Il est certain que Bernard m'a leurré: si elle élait venue à Bussy, tout le village l'aurait su... Maintenant, où aller? où m*informer? — Il se frappa le fronU

— Il est évident, songea- t-il tout à coup» que

M* Destilleuls a dû être prévenu de l'événement ; à présent il ne peut plus se refuser ^ me donner l'adresse d'Antoinette... Je vais le trouver, c'est bien simple et je suis un sot de n'y avoir pas pensé tout d'abord.

Il monta à la ville haute, courut au logement de M. Destilleuls, et là seulement, il apprit que le vieillard était parti sans dire où il allait. Désespéré, il se rabattit vers la maison d'Antoinette et accabla de questions la vieille Catherine, qui se borna à lui conter le départ précipité de la jeune femme, emmenée on ne savait où par M. Bernard. Mauiûce, dépité, ne voulait pas croire à l'ignorance de la servante et continuait de l'interroger avec la persistance et la minutie d'un juge d'instruction. A la fin, impatientée de l'obstination du jeune homme, Catherine retourna à sa cuisine et le laissa planté au milieu du corridor.

Abandonné à lui-même, Maurice entra dans la chambre qu'avait occupée Antoinette. Elle était restée presque dans le même état qu'au moment de la fuite précipitée de la jeune femme. Catherine, devenue paresseuse depuis qu'elle était la maltresse du logis, avait jugé inutile de donner un coup de balai à cette pièce à demi démeublée, et elle se bornait de temps à autre à ouvrir les

croisées pour renouveler l'air. Dans cette chambre, autrefois si coquettement tenue et si souriante, tout disait encore la hâte du départ : les fauteuils avaient été négligemment repoussas contre le mur; la pendule s'était arrôtéerf les placards bâillaient entr'ouverts et vides. Dans Pâtre voltigeaient encore quelques cendres dé papiers brûlés. Un gai soleil, déjà prinlanier, jetait des flots de lumière sur cet intérieur abandonné, et des fenêtres, on apercevait le jardin verdoyant où des merles sifflaient.

Ce contraste serra le cœur de Maurice. Il contemplait mélancoliquement ces meubles en désordre et ces murailles dégarnies, qui avaient été témoins de son bonheur. Ses regards erraient du grand fauteuil rouge aux rideaux poudreux, aux tiroirs béants, et ses yeux se mouillaient. Il songeait au temps où la porte doucement poussée laissait paraître Antoinette, souriante, avec un bouquet de violettes au corsage, et il se demandait avec une secrète angoisse si ces joies d'autrefois renaîtraient encore. Puis ses yeux revenaient aux meubles épars, aux débris jonchant le parquet ; ils furent arrêtés tout à coup par la tache blanche d'un carré de papier gisant dans l'âtre noirci. Il se leva, le ramassa lentement, et,

brusquement, sa figure s'épanouit. — Ah!

8'écria-t*il, enfin !...

C'était une adresse oubliée par Bernard et écrite de sa main; on y lisait: c M. Bernard DestiUeuls^ à Lyon, bureau restant. »

— A Lyonl murmura Maurice, elle est à LyonI

Il s'élança dans le corridor el faillit renverser Catherine, qui venait à sa rencontre.

— Jésus I dit la servante en le voyant s'enfuir à travers le jardin, il est devenu fou I

Le soir même, il montait dans le train-poste et rejoignait dans la nuit la ligne de Lyon.

Le lendemain, à la brune, Maurice arriva à Lyon, fatigué par le voyage et surtout énervé par l'inquiétude. A peine installé dans un hôtel, il mangea à la hâte et se mit au lit pour essayer de se retremper dans un bain de sommeil. Mais il dormit mal et se réveilla quand le jeur commen« çait à poindre. Ne pouvant rester en place, il

s'habilla et desceDdit sur le quai de Saône, dont son hôtel était voisin. La matinée n'était pas assez avancée pour qu'il pût commencer ses recherches; il résolut de montera Fourviëres, dont le soleil levant faisait étinceler sur la hauteur le clocher surmonté d'une Viei^e dorée.

— De là- haut, pensait-il, je verrai Lyon tout entier et je pourrai m'orienter de façon à ne pas perdre trop de temps dans les courses que je serai obligé de faire à travers cette ville inconnue.

Il gravit lentement la montée tortueuse qui conduit à l'église. Les marchandes de médailles et à' ex-voto y dont les échoppes bordent la rue dans toute sa longueur, commençaient à disposer leur étalage et à interpeller les passants en leur faisant des offres de service. Â chaque détour, des mendiants marmottaient des patenôtres et tendaient leur chapeau graisseux. Les cloches des couvents voisins sonnaient l'Angei us. Quand Maurice atteignit la plate-forme, de nombreux pèlerins se précipitaient déjà sous le portail.

Le jeune homme s'accouda au parapet qui domine la Saône, et dont la vue embrasse toute la ville. Au bas serpentaient les quais et se dressaient les tours massives de Saint-Jean ; à gauche, de l'autre côté de la rivière, se répandait des

soudain il se recula vivement et s'adossa contre un pilier... Près de lui venait de passer un vieillard maigre, voûté, à la démarche pesante, et il avait reconnu M. Destilleuls.

Bernard s'était approché de la sacristine et lui avait glissé dans la main une pièce de monnaie. Celle-ci alluma un cierge, mais les pointes du triangle étaient toutes garnies ; alors le bonhomme, impatienté, saisit le cierge avec ses maigres doigts et le posa debout sur le pavé, en Ty maintenant au moyen d*un peu de cire fondue et figée ; puis il s'agenouilla et pria avec ardeur.

Quand il se releva et repassa devant le pilier, Maurice lui toucha le bras et Tappela^à voix b^nse. Il se retourna, et sa figure altérée eut une expression de douloureuse surprise.

— Sortons! murmura-t-il, sortons!

Dès qu*ils furent dehors :

— Antoinette? demanda Maurice d^une voix anxieuse.

Destilleuls lui lança un regard navrant.

<— Elle se meurt, répondit-il d*unevoixfourde; elle ne peut plus être sauvée que par \m miracle, et je viens chaque jour le demander ici à la Vierge.

Le jeune homme était devenu pftle eemme un

linge; sa gorge étranglée ne laissa même point passer un cri. Ils étaient dans le jardin du passage Fourvières ; ils allèrent s'asseoir silencieusement sur un banc.

— Elle est arrivée ici, reprit Bernard» brisée et meurtrie par toutes les secousses du mois dernier., • Le séjour de Lyon est malsain, surtout au printemps... Et je ne m'en étais pas douté !... J'avais voulu avant tout l'emmener bien loin, la saQver de vous et d'elle-même I... A peine installée ici, la fièvre l'a prise ; une fièvre cérébrale, disent les médecins... Et ils ne peuvent rien, ils secouent les épaules en prétendant que la nature seule est toute-puissante, et qu'il faut attendre une crise qui peut tout sauver ou tout perdre... La perdre I... Non, la Yierge^aura pitié de moi I

— Puis- je la voir? balbutia Maurice.

— Oui, vous la verrez... Venez I

Et comme le jeune homme anéanti ne bougeait pas:

— Allons vitel s'écria-t-il rudement. N'avezvous plus de forces, maintenant qu'il s'agit de la sauver ?

IL l'entraîna brusquement. Maurice se laissait

faire et suivait machinalement le vieillard. Comme

ils longeaient la cathédrale, il Tui dit :

— M. Parisot est mort.

M. Destilleuls hocha la tète.

— Il aurait dû mourir plus tôt, grommela-t-il avec un accent de haine sauvage.

Les épreuves par lesquelles il passait l'avaient rendu féroce, et on ne retrouvait plus rien en lui du Bernard timide et résigné des anciens jours. ' Ils passèrent la Saône et s'arrêtèrent devant une maison voisine de l'église Saint-Nizier. — C'est au troisième, murmura Destilleuls en montant; vous m'attendrez sur le palier. Il faut d'abord que je voie si elle est assoupie comme tous les matins.

Il revint quelques minutes après. — Toujours dans le même état, soupira-t-il ; vous pouvez entrer... Elle n'a pas conscience de ce qui se passe autour d'elle.

Dès qu'ils furent entrés, la sœur qui gardait la malade se retira dans une pièce voisine. Maurice demeurait atterré en voyant ce que la maladie avait fisiit de sa bien-aimée, et comme ce beau corps où la vie coulait à pleine sève avait été rapi* dément exténué par la violence du mal. Antoinette, accablée par pn sommeil comateux, gisait sans connaissance, la tète renversée sur l'oreiller. Son front était couvert de sueur, ses joues creusées

étaicat vivement colorées ; des mèches de cheveux noirs, s'échappant des compresses posées sur sa tète nue, encadraient un visage brûlant où ses yeux brillaient d'un éclat étrange. Elle était belle encore» mais de cette terrible beauté de la fièvre, qui est à la beauté saine et harmonieuse ce que sont les lueurs d'une nuit d'orage à la splendeur sereine d'une journée de soleil.

Le jeune homme s'assit au pied du lit, tandis que Bernai'd renouvelait les compresses d'eau .glacée sur le front de là malade. — Le médecin, dit à voix basse M. Destilleuls, a recommandé de chasser ce maudit sommeil par tous les moyens... Âidez«moi à lui poser des sinapisnes aux pieds. — Il souleva délicatement l'extrémité des couvertures et découvrit les petits pieds d'Antoinette, rougis par les brûlures de la moutarde; puis, voyant que Maurice, dans son agitation, laissait tomber maladroitement les compresses sinapisées, il les lui arracha des mains.

— Ah I grognait-il avec humeur, vous ne savez rien faire I — Il les posa avec précaution sur la chair déjà meurtrie. — Ses pauvres pieds, murmurait-il, comme les voilà martyrisés t.. . Et ses cheveux, ses beaux cheveux si longs, on les lufa coupés sans pitié I

308 PÉCHâs D£ JEUNESSE.

Il s^assit ensuite en face de Maurice, et un silence profond régna dans la chambre de la malade. Us restèrent amsi tout le jour, presque sans bouger et sans se parler. Le soir venu, la jeune femme parut enfin secouer son engourdissement. Elle souleva la tète et remua les lèvres. Bernard se pencha vers elle, et lui fit avaler quelques puillerées d'une potion. — Âh! dit-^il en frissonnant, voici ma torture qui va recommencer !

Antoinette s'était ranimée et elle commençait

à s'agiter. Elle ne sortait de l'assoupissement que pour tomber dans le délire, et c'était à l'heure où le tumulte des rues s'apaisait, que la fièvre l'arrachait à l'insensibilité pour l'emporter dans la région des rêves pénibles et des hallucinations terrifiantes.

Elle se leva tout à coup sur son séant, et, fixant sur M. Destilleuls ses noires paupières dilatées :

— Vous êtes là, Bernard, dit-elle d'une voix brève, merci 1... Et vous aussi, Maurice! Pourquoi êtes- vous venu, mon ami?... Ils vous ont vu et me voilà perdue t.. . Entendez-vous leurs cris et le son des trompelttes?... C'est le charivari I Et ces cloches, c'est le carillon qui sonne ma honte... Demain je serai la risée de la ville... Oui, vous avez raison : partons ! Sauvons-nous!... mais

pas de ce côlé. Où me conduis-tu malheureux ? C'est le chemin de la ferme... M. Parisot est là; le vois-tu sur sa porte ?... Entends-tu le hurlement de ses chiens?... Il les excite... Ah ! Au secours, Maurice, Bernard ! ... Ils se sont jetés sur mol, ils me déchirent... Au secours !

En même temps, elle repoussait M. Destilleuls et Maurice ; malgré leurs efforts, elle voulait s'élancer hors du lit. Bernard la suppliait, il lui prodiguait des caresses et de doux noms enfantins. Enfin, vers le milieu de la nuit, quand ses nerfs eurent été brisés par l'excitation, elle retomba sur le lit et s'assoupit de nouveau.

-^ Voilà, murmura Bernard d'une voix éteinte, voilà mon supplice de toutes les nuits... C'est toujours cet homme qu'elle voit dans son délire... Mon Dieu, vous qui êtes juste, pourquoi ne l'avoir pas tué plus tôt ? Si ce Parisot était mort il y a un an, ou si elle avait pu divorcer, tout le mal ne serait pas arrivé... Ah! ceux qui ont inventé le mariage indissoluble n'avaient pas de filles t.. .

Maurice sentait sa raison tournoyer comme s'il

eût eu le vertige. Il avait gardé une des mains

d'Antoinette dans les siennes, et il lui semblait

qu'il ne tenait plus à la vie que par cette étreinte.

Au matin, le médecin arriva, examina la ma-

310 PÉGHâS DE JEUNESSE.

lade, écrivit une ordonnance et constata que la fièvre était moins intense. Quand il se retira, Maurice le^suivit sur le palier :

— Puisque la fièvre décroît, c'est qu'elle est sauvée. N'est-ce-pas, docteur?

Le médecin haussa les épaules.

— La fiève a diminué parce qu'elle ne trouve plus d'aliments dans ce corps épuisé, voilà tout. Pour la sauver, il faudrait un miracle, et la médecine n'en fait pas. La nature peut encore triom* pher, mais moi je ne puis rien.

La journée fut semblable à celle de la veille ; mais le soir, à l'heure où le délire reparaissait d'ordinaire, l'engourdissement ne cessa pas et Antoinette dormit jusqu'au jour. Au soleil levant, elle. ouvrit les yeux et sembla sortir d'un rêve. Elle regarda autour d'elle, aperçut Maurice et et poussa un faible cri :

— Maurice 1... c'est vous?... Je n'ai donc pas rèvél... Vous voici près de moi. Comment avezvous su que j'étais ici ? Donnez-moi la main.

— Miséricorde du ciel 1 s'écria Bernard, elle le reconnaît... Elle est sauvée I

— Mon bon Bernard, reprit-elle, et vous aussi, vous voilà I... Ah I que j'ai souffert ! Ma tète est comme un plomb, et je suis brisée !...

M. Destilleuls en fécoutant s'épanouissait. Il ne perdait pas une syllabe de ces paroles prononcées à voix basse et il pleurait de joie. Maurice baisait les mains d'Antoinette : — Oui s'écria-t-il, vous allez mieux, la santé reviendra vite, nous retrouverons le bonheur ; vous êtes libre^ Antoi«nette! M. Parisot est mort.

Elle tressaillit et ses yeux s'ouvrirent tout grands.

~ Libre ! balbutia-t-elle, libre !... Et une larme coula sur sa joue.

— .Oui, mes enfants, s'écria Bernard, vous pourrez vous aimer sans crainte, et nous vivrons bien heureux, à nous trois, loin de nos ennemis I

— Ah ! reprit-elle, le ciel me doit bien ce bonheur-là, et à vous aussi, Bernard I... Le beau so<* leil, continua-t-elle en tournant ses regards vers la fênéire ; qu'il doit faire bon dehors ; comme il doit y avoir de belles fleurs dans les jardina!... Ohl je voudrais bien une chose...

— Parle, mon enfant, que désires-tu? demanda Bernard avec une explosion de joie.

— Je voudrais un gros bouquet de violettes, beaucoup de fleurs!... Les fleurs de la maisonnette, tu sais, Maurice, là-bas, en Bretagne!...

Maurice se précipita dans l'escalier et courut à

travers les rues jusqu'à un marché qui se tient près du quai. Il y a là des marchandes de fruits et de fleurs. Il parcourut rapidement les étalages pour y découvrir les violettes désirées par Antoinette.

— Achetez-moi des giroflées, mon jeune monsieur, s'écria une marchande, et de la violette qui embaume, pour fleurir la chambre de voire dame !

Il emporta des bottes de fleurs et regagna vivement la maison.

Comme il rentrait dans la chambre, il vit Bernard agenouillé près d'Antoinette, dont la tête s'était renversée, pâle, sur l'oreilller.

— Elle est morte I... ma fille est morte I murmura M. Destilleuls en sanglotant.

— Morte ?.r.

Ce n'était que trop vrai. Maurice laissa tomber les violettes et les giroflées qui s'éparpillèrent sur les draps, et, saisissant une petite glace, l'approcha des lèvres de la jeune femme... Mais aucun souffle ne ternit la glace... La mort avait foudroyé Antoinette.

La sœur arriva, puis le médecin, et le décès fut constaté. Quand revint la nuit, Maurice et Bernard insistèrent pour qu'on les laissât auprès de la morb...

M. Bernard souleva le voile qui la couvrait et la baisa au front. — Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant!... murmurait-il. — Et c'était tout ce qu'il pouvait dire. Maurice était comme paralysé et ne pouvait desserrer les lèvres. Le lendemain matin, quand les menuisiers apportèrent 4e xercueil :

— Enfermez les fleurs avec elle! cria-t-il enfin.

lis- accompagnèrent seuls le corps à l'église et au cimetière. Quand la fosse fut remplie, ils restèrent immobiles près de l'étroit monticule de terre grise, Enfin, Maurice voulut s'arracber à cette contemplation navrante de la tombe muette, et il prit Bernard par le bras.

— Ne m'abandonne pas! soupira le vieillard d'une voix suppliante, maintenant qu'elle n'est plus là, j'ai peur de tout... Demeurons ensemble jusqu'au jour où j'irai la rejoindre... C'était ma fille, je puis bien te le dire, à toi ; ma fille, le remords et l'unique préocupation de ma vie!...

Reste, nous viendrons tous les jours ici et nous parlerons d'elle.

Tours, janvier-mars 1861.

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