‹ Le secret de la marquise et Un homme d'honneur [microforme]Chapitre 2 sur 14 · DEF · texte numérisé non relu

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Enregistré conformément à l'Acte du Parlement du Canada, en l’année mil neuf cent six, par ADèLe Bisaup, au bureau du Ministres de l’Agriculture.

L’Angélus sonnait, le timbre bronzé interrompait, d’écho en écho dans la montagne, le calme infini d’une nature mélancoliquement poétique, où la dernière irradiation d’un soleil de feu dorait une végétation abondante, dont les parfums multiples embaumaient l’air attiédi du soir. Dans les nuages mille teintes rosées s’enroulaient pour disparaître à l’horizon en des flocons plus pâles. Chaque brise nouvelle soulevant les feuilles, les fougères, les naissantes marguerites, mêélait sa suave harmonie au tintement de la cloche du village.

A cette heure charmante du jour qui s’endort sous un voile de pourpre et de saphir, l’âme sensible est envahie de rèverie, il semble qu’il est doux de vivre, plus doux d’aimer à cet instant où tout dans l’espace unit sa mélodie au concert de l’univers.

C’était bien en effet ce que pensaient Hector et Louise, car la main dans la main, ils marchaient

lentement pour revenir au château, où depuis longtemps déjà la marquise de Montreuil, assise à sa fenêtre, les attendait avec impatience, pour faire servir le dîner, qui par leur faute se trouvait en retard, mais il importait bien à ces deux beaux jeunes gens que le repas fut manqué. Aux mille vibrations harmonieuses de la nature se mêlait dans leurs cœurs une douce musique qui chantait : ‘‘ je t’aime ‘’, et oublieux de iout le reste, ils vinrent s'asseoir sur un banc d’osier au pied d’un grand chène pour se redire encore ce que de tout âge les poêtes ont chanté.

La marquise de Montreuil en les voyant ainsi perdus dans ce monde de félicité, que les êtres seuls qui se sont compris ont trouvé, cacha sa tête dans ses mains, des larmes brûlantes inondèrent sor visage. ‘“ Mon Dieu, mon Dieu, murmura-t-elle, d.une voix entrecoupée, n’ai-je donc pas assez souffert, ma faute doit-elle être exriée par le malheur de mes enfants ! Oh, non, non, faites-moi mourir; mais ne les frappez pas, car ils sont innocents ! ””’ Se jetant à genoux devant un grand tableau, appendu à la muraille, représentant un bel officier en uniforme, elle continua :

—Charles, Charles ! Qu’avons-nous fait ? c’est horrible, c’est affreux ! je ne puis plus supporter tant d’angoisses.”” Un cri de douleur s’échappa de sa poitrine, elle s’affaissa lourdement sur le sol, privée de connaissance.

Au bruit de sa chûte, le maître de cérémonie, qui attendait les ordres de Madame de Montreuil, dans l’appartement voisin, entra précipitamment dans la salle, où il trouva la marquise ' presque sans vie. D’un vigoureux coup de sonnette il appela la femme de chambre à l’aide de sa maf-

LE SECRET DE LA MARQUISE u

tresse, tous deux la transportèrent sur un divan, où on lui inonda les tempes d'eau froide, en lui faisant respirer des sels.

Depuis quelque temps la marquise était sujette à ces évanouissements, l’on s’en effrayait moins au château que la première fois ; mais en cet instant elle était si changée, son visage était tellement livide que la femme de chambre eut peur.

— Vite, vite, dit-elle, Jérôme, allez chercher Monsieur Hector, Mademoiselle Louise ; je crois que Madame se meurt !

Ces deux enfants que nous avons laissés assis sous le grand chênè, s’enivrant du regard l’un de l'autre, heureux de ce bonheur que l’on n’éprouve qu'une fois, furent brusquement tirés de leur causerie par ces terribles paroles : Mahame se meurt ! |

—Ma mère ! fit Hector en devenant livide. |

—Ma tante ! dit Louise, en s’élançant dans la maison, suivie du jeune homme. En un instant ils furent à côté de la marquise. Hector la saisit dans ses bras. ‘ Ma mère, ma mère chérie, dit-il, ' revenez à la vie, il la baisait au front et portait avec angoisse sa main sur son cœur afin de s’assurer s’il battait. encore. La jeune fille s’était agenouillée, couvrant de larmes les mains de la marquise. Aux tendres appels de son fils, madame de Montreuil sembla reprendre un peu de connaissance, elle rouvrit les veux.

.—Hector, dit-elle, mon cher enfant, vous êtes là. Oh ! combien j'ai souffert, j'ai cru que j'allais mourir ; mais il ne le faut pas, non j’ai encore un devoir à remplir avant de vous quitter.” , —Ne parlez pas ainsi, mère bien aimée, vous ne

nous quitterez pus, nous avons trop besoin de votre .affection.’’

‘Un ‘pâle sourire effleura les lèvres: de la malade, élle referma les yeux et s’évanouit de nouveau. On la transporta dans sa. chambre afin dé la mettre au. lit, Louise s'installa à son chevet.

Le médecin: que l’on avait fait appeler déclara qu’il n’y avait aucun danger immédiat, qu’un repos complet était nécessaire, la marquise avait dû récevoir un choc violent, tout le système nerveux était ébranlé.

—Mademoiselle, dit-il en s’adressant à Louise, je vous confié ma malade, je sais qu’elle ne peut être en de meilleures mntains: Veuillez lui éviter toute émotion, je vais donner un calmant ; il faut à la marquise plusieurs heures de repos.

ordres du médecin furent promptement exécutés ; peu de temps après Madame de Montreuil tombait dans un sommeil réparateur.

Cette femme était belle encore et lorsque sa tête fine reposait sur les blancs oreillers de dentelles, on ne pouvait s'empêcher d'admirer la délicatesse de tous ses traits, la grande douceur répandue sur cette physionomie pâle, un peu triste. 1l y avait quelque chose d’attirant chez elle, un je ne sais quoi murmurait : J’ai souffert, mais la douleur n’a pas aigri mon âme, il y a en moi toute cette tendresse, cette sympathie qui sait consoler celui qui pleure.

Entre elle et Louise existait une ressemblance assez frappante, la jeune fille comme sa tante possédait une masse de beaux cheveux blonds encadrant son front aux lignes aristocratiques, telle qu'une-couronne de reine, les yeux étaient les mêmes, grands, noirs, un peu rêveurs : maïs le

mais on se sentait tout-à-fait dérouté en regardant les yeux, le front, la tête, dont toutes les lignes dénotaient une âme vraiment poétique, susceptible aux moindres émotions. Louise avec tout cela était une femme charmante. C'était bien ce que

pensait aussi Hector, qui, assis sur un petit tabouret à ses pieds, n’oubliait pas, tout en jetant de temps en temps un regard d'inquiétude vers sa mère, qu’il aimait beaucoup sa cousine, qu’il serait bien heureux le jour où il pourrait la nommer sa femme.

En effet, ils semblaient nés l’un pour l’autre, chez Louise c’était un teint de rose avec une gracilité d'enfant, tandis qu’'Hector possédait cette haute stature, cette démarche virile qui font l’admiration de toutes les femmes. Sa chevelure noire tombait en boucles épaisses, un sur son front blanc et regards profonds, un nez a accusant comme chez bilité, des extrémi distinction de sa gance irréprochable, É jeune homme que Louise dans le fond de son âme trouvait incom-

parable et qu’elle avait aussi bien raison de chérir, Car si la nature lui avait donné un physique attrayant, elle ne l’avait pas moins doué en noblesse de sentiments, il possédait ces qualités du cœur faisant la joie de la famille, le charme de la société, l’honneur de la patrie.

Madame de Montreuil avait élevé ces deux enfants sous le même toit, ils avaient grandi ensemble, se partageant leurs joies, leurs chagrins, s’aimant en véritables frère et sœur jusqu’au jour où tous deux comprirent en même temps qu’il y a un sentiment plus tendre.

Alors sans le savoir Hector et Louise devinrent plus timides vis-à-vis l’un de l’autre. Lorsque le jeune homme entrait Louise rougissait, son cœur battait plus vite à son approche, lui aussi se troublait. :

La marquise les examinait avec anxiété. Que se passait-il donc ? elle fut la première à le deviner ; mais elle ne le voulait pas, non, ni Hector ni Louise ne devaient s’aimer. Elle résolut de les éloigner. La jeune fille fut conduite au couvent, la marquise partit pour un long voyage, avec son fils, espérant ainsi étouffer un sentiment encore inavoué, un amour d’enfant, ou plutôt un caprice du jeune âge, qui se changerait avec les impressions du voyage. On quitta la France.

Hector aimait les sciences, les arts, il était passionné pour la musique, c'était en Allemagne, en Italie qu’il fallait aller : elle l’amena à Dresde, à Francfort, à Naples, à Rome, où ils passèrent taute la saison des plaisirs.

La marquise tenait peu au monde ; mais pour son fils elle se mit à aimer les fêtes, elle le conduisit à tous les bals du carnaval. Son grand

LE SECRET DE LA MARQUISE Il

nom, le charme de sa personne faisaient certainement du jeune marquis le lion de toutes les réunions. Madame de Montreuil espérait secrètement qu’un jour Hector viendrait lui avouer qu’il aimait une de ces belles italiennes qui font l’admiration des étrangers ; mais elle se trompait, le jeune homme demeurait indifférent. Souvent après ces soirées, où il avait surpris plus d’un regard d’amour à son adresse, il devenait rêveur, rentrait chez lui plus pensif, un souvenir cher revenait à son cœur. Louise lui apparaissait avec sa franchise que le monde n'avait pas changée toute sa naïveté d’enfant, son indépendance de Caractère. Combien pour lui elle était mille fois plus attrayante que ces étoiles de la société. Ce qu’il ignorait à son départ l’absence le lui révéla. Il aimait, aimait de toute son âme sa cousine.

Cependant un instinct secret lui disait que sa mère s’opposerait à son union, s’il lui avouait son amour pour Louise. En fils affectueux et dévoué, il n’osait lui Parler de ses sentiments de peur de la blesser. Pourquoi ? il n’aurait pu le dire : la marquise avait pour sa nièce une tendresse toute maternelle, que lui importait donc alors qu’elle devint véritablement sa fille. C'était un mystère qu’il cherchait vainement à approfondir. Il savait que nul intérêt mesquin ne faisait agir sa mère ; elle était trop noble pour cela et lorsqu'il s'agirait du bonheur de son fils, si de graves raisons ne la guidaient, elle ne s’op- Poserait pas à ses désirs.

Mais pourquoi s’attristait-elle lorsqu'il lui parlait de Louise, Pourquoi ces larmes & d’il ‘avait vu couler lorsqu’avec tendresse il avait Prononcé le nom de la jeune fille ? Hector n’a-

vait que vingt ans, néanmoins il ne possédait pas cette légèreté de caractère appartenant généralement à cet âge.

La marquise, veuve de trés bonne heure, lui avait faif donner une éducation solide et lui avait imbu des principes d’une vertu, d’une sagesse qui lui faisaient honneur. Aussi ce qui pour un autre aurait passé inaperçu faisait chez le jeune homme une grande impression et précisément l'inquiétude où il était de connaître la raison pour laquelle sa mère s’opposerait à son union avec Louise augmentait l’amour qu’il avait pour cette dernière. Il ne voulait pas offenser la marquise, il retardait toujours à lui faire un aveu qui eut pu l’affliger ; pourtant il se fut épargné de” graves angoisses si avant d'ouvrir son cœur à sa cousine il eut tout avoué à sa mère ; alors qu’il était loin de la jeune fille, il eut été beaucoup moins pénible de se séparer d’elle pour toujours, qu’après avoir échangé ses sentiments, s’être senti compris, aimé, puis voir tout à COUP par un mot changé en un abîme affreux cet Eden de:boniheur, où déjà ses pas se posaient.

Deux ans s'étaient écoulés depuis leur départ, c'était le terme de leur voyage. Hector se sentait radieux, il allait retrouver Louise, La marquise, elle, inquiète, nerveuse, se demandait ce que lui réservait l’avenir, malgré tout, elle ramenait son fils libre, sans savoir s’il avait oublié.

: C'était par un beau soir de mai qu'ils revinrent au château. Louise, depuis longtemps, impatiente de leur retour, les attendait sur les marches du large perron, afin de les voir plus tôt. Comme son âme volait à leur rencontre, que de joie, que de bonheur de les revoir ; quel changement s'était

opéré chez son cousin ! Elle tremblait un peu en se faisant cette question. Elle était toujours la même ; mais lui? La jeune fille n’eut pas le temps d’achever sa pensée, le roulement de la voiture se fit entendre, en moins d’une seconde Madame de Montreuil et son fils étaient à ses côtés.

La marquise l’embrassa avec tendresse, puis des bras de sa tante elle passa à ceux de son cousin. Ah ! alors dans ce baiser de retour leur amour se revéla. Hector tressaillit d’un bonheur ineffable en sentant trembler sur son cœur cette petite femme adorée, qu’il retrouvait encor. plus attrayante après deux ans d’absence.

Désormais plus rien ne poupait les séparer, tous les obstacles il pourrait les surmonter : ému, il murmura en oubliant sa mère : Oh ma petite Louise chérie, je te retrouve donc enfin !

Oui, répondit-êlle, sans contrainte,tu ne saurais croire combien j’ai souffert pendant ton absence, Hector, il ne faut plus me quitter.

—Assez! ” fit la marquise, devenue d’une pâleur livide. Attirant Louise pour couper court à cet épanchement, qui était pour elle une torture : mon enfant, je suis extrêmement fatiguée, le voyage m'a brisée, il ne faut pas tant s'occuper de votre cousin et m’aider à monter ces marches.

‘Ah! ma tante, pardonnez-moi, répondit Louise, devenue rouge comme une cerise, je suis une étourdie, la joie me rend folle, m’avoir laissée ainsi deux longues années seule ; VOUS ne pouvez comprendre tout le bonheur que j'éprouve de vous retrouver. Elle entoura de ses bras le cou de Madame de Montreuil, pour l’embrasser de nouveau, ‘* Mais quoi, fit-elle, vous pleurez, ma tante, lors-

que vous revènez chez Vous, au milieu de ceux qui vous attendent avec tant d’impatience, Ah ! vous me faites de la peine.”

“ Non, non, Louise, ne t'afflige pas si vite, je suis nerveuse, voilà tout.’

En voyant la pâleur subite de la marquise, un nuage de tristesse Passa sur lé front d’Hector, Venant assombrir la joie immense qu’il avait ressentie en revoyant sa cousine, il se disait : C’est moi qui lui ai causé ce chagrin involontaire. Comme il adorait sa mère, il en éprouvait presque du remords. Pauvre jeune homme pourtant, il était bien innocent, était-ce sa faute à lui si la

hers. En voyant couler les larmes de la marquise, navré il s’approcha d'elle. “ Lais- * sez, dit-il à sa cousine, c’est moi qui vais aider

ma mère à monter.’ La soulevant dans il la monta ainsi s'arrêta qu'après l’avoi un large fauteuil.

Murmura-t-il bien

rop pour vous La marquise leva une telle reconnais-

être grande l'affection qu'il portait à sa mère pour lui donner le çou-

rage de refouler au fond de son âme cet aveu qui brûlait ses lèvres. Depuis deux ans qu’il rêvait à cette femme, à ce retour qui dans sa pensée devait amener l’échange de leurs sentiments ; la voir près de lui, avoir senti dans ce baiser reçu qu'elle aussi soupirait après cette heure, et se trouver condamné à garder le silence, je le répète, il fallait à Hector une force d’âme tout à fait étrangère d’ordinaire chez un jeune homme de son âge.

Madame de Montreuil, devinant tout ce qui se passait en lui, l’attira sur sa poitrine, prenant la main de Louise en même temps. ‘ Ah ! mes pauvres enfants, leur dit-elle, que je voudrais vous voir parfaitement heureux et pour cela combien avec joie je donnerais ma vie ! ”

—Mais nous sommes parfaitement heureux, répondit la jeune fille, ne comprenant rien au chagrin de sa tante, que pouvons-nous désirer de plus ? nous retrouver tous réunis aujourd’hui, pour moi, depuis longtemps je n’ai eu tant de bonheur. Seulement, ma tante chérie, votre tristesse me fait mal, laissez-moi vous préparer quelque chose afin de réparer vos forces, car vous êtes malade, que voulez-vous prendre ?

—Tout ce que tu voudras, ma petite, répondit : la marquise, s’efforçant de sourirè.

Louise disparut et revint bientôt, portant un verre d’eau de fleur d’oranger. Hector la regardait s’avancer.

La jeune fille avait grandi depuis son départ, à la brusquerie de ses manières un peu enfantines d'autrefois avait succédé cet atticisme séduisant qui attire,cette grâce toute féminine de la femme. Sa démarche était ondulée, dans toute sa per-

sonne On remarquait un abandon, une aisance de

manières charmante, et plus il constatait les avantages de la transformation de la jeune fille, plus il sentait qu’il l’aimait d'un sentiment qui ne pourrait s’éteindre.

Après avoir pris le réconfortant de sa nièce, la marquise se sentit plus calme. Louise, croyant que l’état de sa tante n’était dû qu’aux fatigues du voyage, ordonna de suite que l’on servit le souper. La jeune fille avait fait préparer pour ce soir-là tout ce qu-elle savait flatter le'goût de Madame de Montreuil et de son fils, L'ingénieuse enfant n’avait rien oùblié, Hector, malgré ses préoccupations, se sentait néanmoins heureux de Constater que de loin il avait occupé sa pensée, il le voyait, il n’avait pas été oublié.

La jeune fille, elle, était rayonnante de joie. Il Y avait tant de contentement dans son cœur, son babil était si gai, si animé “ue bientôt Madame de Montreuil et son fils, au contact de cette franche gaieté, oublièrent tous deux leurs secrètes douleurs, pour écouter avec plaisir, telle qu’une joyeuse musique, le bavardage de Louise. Que d'histoires elle avait à leur raconter, que de questions à leur faire ! Elle voulait tout savoir, tout

Connaître ; ils n’avaient Pas assez de temps pour lui répondre.

Tout à coup, la conversation fut interrompue par des détonations au dehors. Une grande clarté illumina le château ; mille jets de lumière aux différentes coul. urs montèrent vers le ciel. C’était un feu d’artifico préparé pour le retour des châte-

lains ; plusieurs villageois, réunis dans la cour, venaient souhaiter la bienvenue à ]

eur seigneur.

Hector, suivi des deux dames, descendit à leur rencontre.

—Vive le marquis ! vive lu marquise ! criaiton de toute part. Nous sommes heureux de vous retrouver au milieu de nous.”

—Nous sommes honorés de votre courtoisie, répondit le jeune homme, merci de votre attention délicate. En nous exprimant votre satisfaction de notre retour, croyez que vous ne faites qu'augmenter nos bons sentiments à votre égardl”’

Et il tendit la main aux Paysans. Parmi la foule :: trouvait une femme délicate, au visage pâle, maladif, à la tournure plus distinguée que le reste de ceux qui l’accompagnaient. En l’aper-

cevant, Madame de Montreuil et son fils poussèrent une exclamation.

—Comment!' Marie, c’est vous qui êtes venue de si loin ; l’on nous a dit que vous étiez malade ! ”

—Oui, madame ; oui, monsieur, mais pas assez Pour ne pouvoir venir une des premières vous souhaiter la bienvenue. Ah ! j'ai tant désiré votre retour, parfois jé craignais de mourir . avant de vous revoir.

—Ah ! ne parlez pas ainsi, Marie, fit la marquise en l’embrassant, tel qu’elle l’eût fait pour une amie son égale : vous me faites de la peine : vous êtes changée, il est vrai, mais avec de bons soins, nous vous ramènerons: à la santé.

Un sourire d’incrédulité effleura les lèvres de la malade.

—Je n’ai pas été négligée, répondit-elle ; tout le temps de votre absence, depuis que j'ai commencé à souffrir, mademoiselle Louise est venue régulièrement deux fois Par semaine me visiter.

La chère enfant dévouée, elle m’

—Peut-être, fi mais ce soir, fait du mal en

a été pour moi telle qu'une fille a fait beaucoup de bien.”

t la jeune fille en s’approchant,

ma pauvre Marie, vous vous êtes

Venant ainsi à pied de si loin

par cette humidité. Venez vite vous reposer à

la maison, N'est-ce pas —Certainemen

Vous ne retournerez pas chez vous.

» Ma tante, qu’elle va coucher ici ? ”’

t, il ne faut pas qu’elle quitte le

château. Je veux que Marie reste avec nous quelques jours, le changement lui fera du bien.” Louise serra la main de sa. tante avec recon-

naissance.

—Merci, dit-ell

€, Vous me faites plaisir, je suis

si chagrine de la voir malade.’ Marie avait été la nourrice de Louise et la sœur

de lait de la ma de cette dernièr un attachement

rquise, Elevée au château du père » elle avait pour toute la famille

bien grand, qu’on lui rendait,

Veuve depuis longtemps, elle demeurait au village, à deux milles du château, dans une petite maisonnette, vivant d’une rente bien modeste

que lui quelques

avait laissé son mari. Atteinte depuis mois de phthisie, elle semblait dépérir à

vue d'œil; depuis sa maladie, l’absence de la marquise et de son fils était une raison conti-

nuelle dé regrets pour elle, Bien souvent elle avait demandé à Louise avec anxiété :

—Croyez-vous

qu'ils reviendront avant ma

mort. Oh! il faut que Je revoie Madame de

Montreuil avant La jeune fille

de quitter ce monde...’ lui disait qu’elle s’effrayait à

tort, elle était bien malade, mais la belle saison la ramènerait à la santé.

Marie alors embrassait Louise, avec une ten-

dresse, une affection qui laissait celle-ci toute r4-

veuse, elle lui disait: ‘

c'est pour toi , en te berçant sur i rêvé à ton bonré.”’

—Je suis heureuse, répondait la jeune fille.”

—Oui, je le sais, mais il me faudrait plus encore ; je voudrais, Louise, avant de quitter ce monde, te savoir la femme bien aimée d’un homme qui te serait dévoué toute sa vie,

La jeune fille rougissait, mais n’osait avouer son secret le plus cher.

Cependant Marie avait deviné ce que l’on prenait beaucoup de peine à lui cacher. Souvent en regardant Hector et Louise ensemble, elle avait soupiré, murmurant bien bas : ‘“ Oh ! mon Dieu, si cela était, je mourrais sans regrets,

Ce soir-là, en les voyant réunis de nouveau, un éclair de joie illumina son regard abattu, un pèu d’incarnat monta à ses joues. ‘* Monsieur Hector, dit-elle, vous êtes revenu pour tout de bon, n’estce pas ! vous ne quitterez plus le château pour voyager ? ”

‘ Oh, non, Pas de sitôt du moins. Marie, on n’est nulle part aussi heureux que chez soi, surtout lorsque l’on se sent entouré d’affections aussi sincères. Venez, mes amis, dit-il, en s’adres- Sant aux paysans, vous rafraîchir un peu : il faut boire à la santé de ma mêré, de ma cousine, c’est moi qui vous y invite.

Des hourrahs lui répondirent. Bientôt, dans la grande salle armoriée du château, fut réunie cette troupe de villageois aux vêtements rustiques,

mais aux cœurs dévoués à la maison de Montreuil.

Louise était heureuse, fière, de vuir son cousin entouré de cette foule professant pour lui une si haute estime. Jamais elle n’en avait été aussi orgueilleuse,

‘* N'est-ce pas qu'il est beau, Marie, dit-elle en se penchant vers sa nourrice, assise à ses côtés.

‘* Oui, M. le marquis est un bel homme, de plus un excellent citoyen ; ce qui vaut mieux encore, comme monsieur son père, il sera aimé de tout le monde.”

—Je crois bien qu’il l’est,— répondit naïvement : la jeune fille,

La soirée, commencée un peu tristement, se termina des plus agréablement pour chacun.

Le lendemain, avec le chant des oiseaux Louise s'éveilla. A cette heure matinale tout reposait encore au château ; mais ne pouvant pli:s dormir, elle se leva, se dirigea au dehors pour respirer l'air frais du matin. Il lui semblait que tout était changé dans la nature. Hector était là près d'elle ; elle allait désormais le voir à toute heure du jour, l’entendre, s’enivrer du son de sa voix, respirer le même air que lui ; ils allaient échanger toutes les impressions qu'ils avaient éprouvées dans ces deux longues années d’absence ; leur impatience de se revoir, les tristesses de la séparation, le bonheur du retour. Et tous les rêves de son imagination montaient aussi roses dans le ciel que les nuages irradiés des premiers feux de l’aurore,

Comme elle était heureuse à cet instant, comme elle souhaitait la venue du jeune homme pour murmurer à son oreille les joies sublimes qui

chantaient au fond de son cœur, lui dire :

Ecoute, c'est toi qui fais vibrer toutes ces harmoniëb, cette nature si belle ; c’est toi qui la fais telle ; ce sentier fleuri qu aujourd’ hui je parcours avait en ton absence l’aride sécheresse du désert. Tout est changé, tu es là, j'attends, j'aime, j’espère.

La jeune fille, ensevelie dans le charme de ses rêveries, oublie que les instants s’écoulent jusqu’à ce que la cloche du déjeuner la rappelle au château en lui appren::nt qu’il est déjà tard.

Soudain, son bonheur a pâli; elle avait cru qu’il viendrait lui aussi ; il est si doux de se redire à deux ce qu’un troisième ne saurait comprendre. Emue, elle rentre, quelque chose lui a étreint le cœur et les fleurs dans le jardin semblent avoir penché la tête.

ne la gaieté de Louise avait succédé une triste mélancolie. Pourquoi ? C’est que depuis l’arrivée de son cousin, elle s’était aperçue qu’il n-était plus avec elle ce qu’il était autrefois. Le jeune homme semblait la fuir ; on le voyait de grand matin, le fusil sous le bras, s’enfoncer dans la forêt pour n’en revenir que le soir. Si parfois à la veillée il demeurait au salon, ce n’était que pour quelques instants, durant lesquels il n’adressait la parole à sa cousine que sur des sujets indifférents, puis ïil la quittait brusquement, comme si une main invisible l’eut entraîné loin d’elle, la laissant toute chagrine de cette manière d.agir.

Que d’angoisses s’élevaient alors dans son âme. Il aimait peut-être ailleurs ! Cette pensée la rendait folle. Si le jeune homme l’avait trompée, si

une à une elle avait constaté chez lui l’absence des belles qualités qu’elle avait cru premier abord, son amo

avoir près d’elle l’idéal

reprocher aucun tort, a

ce baiser de retour

nait.

Hector, lorsqu’elle ne le voyait pas, la suivait

chantait, il l’écoutait Parfois sa voix avait d qu’elle

le faisait tress aller se jeter à ses pi sa vie; mais la l’idée qu’il la fer s'enfermer dans besoin d’épancher bler le repos de la

Un soir que la était attardée au dehors, que le ciel se couvrait d’épais nuages, Hector, craignant qu’elle ne fut prise par l’orage, sortit pour aller à sa rencontre. Il savait combien Louise s’effrayait du tonnerre et, ne voulant pas qu’elle fut seule en route, si la pluie venait à tomber, il marchait très vite, afin de la rencontrer plus tôt. L’attraction qui l’entraînait toujours vers elle semblait avoir plus d’empire sur lui que jamais : Pourquoi, se disait-il, ne lui avouerais-je pas tout ce qu'elle est pour moi !

Louise est malheureuse, je le sens. Ai-je le droit, de la faire souffrir ? Si des obstacles invincibles doivent nous séparer, aurons-nous moins de courage après nous être compris qu'avant ? Non, la vie que nous avons menée depuis un mois est trop cruelle. Après lui avoir avoué toute ma tendresse, j’oserai parler à ma mère, je veux tout savoir ; cette incertitude me tue. Quel est donc ce mystère ?

Tandis qu’il se parlait ainsi, Louise, assise sur une grosse pierre, dans un sentier retiré, la tête dans ses deux mains, pleurait amèrement. La pauvre enfant avait tout oublié, jusqu’à l’orage qui grondait au loin, pour donner un libre cours à sa douleur. Elle avait trouvé Marie plus faibl:. plus malade. La malheureuse femme en la voyant l’avait longtemps tenue pressée sur son sein, en lui répétant à travers ses larmes : ‘“ Ah ! Louise, mon enfant chérie, dans quelques jours je ne te verrai plus, tu ne sais pas combien je t’ai aimée, combien il a fallu que mon amour fut grand pour me séparer de toi.’ Louise émue l’avait embrassée tenürement, sans comprendre le sens des paroles de sa nourrice, attribuant à la maladie un peu de divagation dans l’esprit de Marie, elle avait repris : :

— Il ne faut pas vous désespérer ainsi. Non, vous ne mourrez pas ; hier, vous étiez mieux, cela va revenir, vous êtes demeurée debout trop longtemps ; venez, je vais vous aider à vous mettre au lit, le repos vous fera du bien. Puis, avec une attention toute filiale, elle l'avait, doucement, couchée dans son lit.

—Ï1 faut me promettre de dormir, ne pas vous effrayer ainsi. Tenez, j'ai apporté la

médecine que le docteur a prescrite aujourd'hui, elle vous fera du bien en vous donnant un repos bien paisible. Marie, je vais veiller près de vous jusqu’à ce que le médicament ait fait son effet.

La jeune fille s'était assise au chevet de le malade, lui avait longtemps tenu les mains dans les siennes, Ces attentions touchantes avaient semblé calmer la moribonde, qui était tombée bientôt dans un sommeil réparateur.

Louise avait porté à ses lèvres les mains de sa nourrice. Après les avoir baisées pieusement, elle s'était dirigée dans la pièce voisine pour prévenir la bonne de venir Frendre sa place, car elle allait retourner au château.

Une fois au dehors, la jeune fille ne dissimula plus toute l'angoisse qui s'était emparée d'elle, en apercevant si malade sa nourrice, pour laquelle elle avait une véritable affection de fille.

Marie l’avait gardée avec elle jusqu’à l’âge de quatre ans. Louise se rappelait encore parfaitement cette séparation, alors que Marie, la tenant SUT SON cœur, lui avait dit à travers ses sanglots : “ Va, mon enfant, je te quitte ; Mais souviens-toi toujours que nul au monde ne t'aime autant que moi ! pour ton. bonheur je ferai tout ici-bas ! ”

Puis la marquise l'avait amenée au château, Où une vie nouvelle avait commencée pour l’enfant. On l’avait entourée d splendeur d’u obéi par une dait partout

LE SECRET DE LA MARQUISE . 3i

mais tout cela ne détacha pas Louise de Marie, elle la voyait souvent, toujours avec un nouveau plaisir ; les grandeurs ne purent jamais changer son noble cœur. On conçoit ce qui se passait en elle aujourd-hui en voyant Marie condamnée, l’espoir qu’elle avait conservé jusqu'alors s'était envolé à la vue de sa nourrice, il était évident que la mort la réclamait. Cette pensée amère, unie à celle de l'indifférence de son cousin, lui causait un tel désespoir qu’au bout de quelques minutes de marche elle se laissa tomber avec découragement sur une grosse pierre, Là, inconsciente de tout ce qui l’entourait, elle s’abandonna à une douleur immense, Tout ce qu’elle avait souffert depuis un mois,itout ce qu’elle souffrait en cet instant avaient tellement endolori son âme que les sanglots qui agitaient son Corps étaient un soulagement. Combien de temps pleura-t-elle ainsi ! elle n’auraïit pu le dire ; mais à mesure que les nerfs se détendaient, le calme revenait dans son esprit ; cependant elle ne pensait pas au retour, le regard dans le vide, elle poussait de ces profonds soupirs qui généralement suivent les pleurs, lorsque soudain elle sentit une main se poser sur son épaule, et une voix lui dire doucement :

—Quoi, Louise, c’est vous ! que faites-vous ici seule, l’orage va bientôt venir ; ma pauvre enfant, vous pleurez ! confiez-moi le sujet de vos pleurs, qui a pu vous attrister ?

C'était Hector. A sa vue, Louise se reprit à sangloter. Il lui prit les mains :

—Louise, dit-il, n’avez-vous pas assez ‘ie confiance en moi pour me dire ce qui vous afflige ainsi ? Croyez-vous que je ne saurai: y sympathiser, avons-nous donc vécu si longtemps sous

le même toit Pour nous traiter en véritables étrangers ? Non, il ne doit pas en être ainsi : je . suis celui à qui vous devez parler le plus franchement au monde, je suis votre protecteur.

Il allait ajouter plus, mais il se tut. Louise aurait voulu répondre, mais ses lèvres refusaient de prononcer aucune parole. Cependant malgré elle sa tête s’appuya sur l’épaule de son cousin et elle continua de pleurer.

Oh ! combien était douce pour lui la pression de cette tête charmante. il n’osait plus lui demander de parler de peur qu’elle ne la releva. Il sentait bien d’ailleurs que cette femme l’aimait, que, malgré les événements, ils devaient être un jour unis. Il n’avait pas besoin de le lui entendre dire pour savoir qu’il avait son amour. Mais elle, elle ne le savait pas. Là, à ses côtés, les meins dans ses mains, sous l’empire de cette attraction que l’on éprouve près de l’être aimé, l’âme déchirée par la pensée. qu’il n’éprouvait Pour elle qu’une affection de frère, elle aurait

voulu mourir à cet instant.

Re: dit-elle, Hector, vous me demandez pourquoi je pleure ? Je pleure parce que Marie est bien malade, parce qu’elle va bientôt mourir ; je voudrais pouvoir lui donner ma vie pour sauver la sienne.

—Louise, si la pauvre Marie vous entendait, <lle n’arcepterait pas votre sacrifice, vous êtes trop jee pour parler comme vous le faites de la mort ,vous avez encore devant vous toute une longue existence de bonheur. La vie vous est ‘donc bien à charge ? Qui'peut vous en dégoûter à ce point, dites, est-ce que l’on ne vous rend pas ‘heureuse au château ? Ma mère. a pour vous une

tendresse toute particulière, tout le monde vous aime ; chacun s'empresse de satisfaire vos moindres désirs, dites, que faut-il de plus pour vous rendre heureuse ? |

La jeune fille était muette, plus son cousin parlait, plus elle se sentait accablée,

— Louise, reprit-il, que vous faut-il de plus à

—-Rien, répondit-elle en relevant la tête.

Son visage était d’une Pâleur livide ; dans ses grands yeux noirs il Y avait tant d’angoisses

qu'Hector en fut mu et, l’attirant soudain, dans

un élan de tendresse, sur son cœur :—Ah! ma petite Louise chérie, vous n’avez pas en moi la Confiance que vous devez avoir. Ce qu’il vous faut, mais je le sais, je l’ai deviné : il vous faut

sée ; maïs si ce n’est qu’un rêve, si le réveil doit

en délire.

—Hector, Hector ! dit-elle, suis-je bien éveillée Où sous l'empire d’une illusion mensongère ? disle moi, l'incertitude me tue.-”

—Mon ange, murmure-t-il bien bas, non, ce n’esi pas un songe, et ses lèvres s’appuient sur les lèvres tremblantes de la jeune fille.

Mais à cet instant un grondement de tonnerre vient rompre le charme, l'éclair sillonne la nue,

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