LE S’ 'RET DE LA MARQUISE
la terre a tremblé sous un terrible coup de foudre qui vient s’abattre à peu de distance. ,
Louise affolée s’est évanouie, Hector tremblant la soutient dans ses bras, le ciel s’est ouvert et une pluie diluvienne inonde la campagne. On dirait que tous les éléments se sont compris pour présager à ces deux jeunes gens que leur amour doit être suivi de tempêtes. En un instant tous deux sont trempés jusqu'aux os. Le marquis dévoré d’inquiétude, ne sait plus que faire. Combien de temps va durer cet évanouissement ?
Louise a-t-elle été atteinte de la foudre ? Dieu veut-il la lui enlever au moment où il lui a tout Le jeune homme se fait toutes ces questions en avoué ? Sa mère avait-elle pressenti ce malheur ! s’efforçant de ramener à elle la jeune fille, mais tous ses efforts eussent été inutiles si la pluie qui tombait par torrent ne fut venue à son aide en inondant la tête, les tempes de Louise d’une eau que le changement de température avait rendue três froide, elle ramena bientôt la jeune fille à la vie et Louise rouvrit les yeux.
—Où suis-je, dit-elle.
—Près de moi, mon amie chérie, lui répondit Hector joyeux, ne crains rien, le danger est passé; mais il faut au plus tôt atteindre une habitation, Car tu vas prendre froid. Te sens-tu assez forte pour marcher ?
—Oui, dit Louise, que le souvenir de son bonheur avait déjà toute remise. Je puis courir même, si tu le veux, car nous sommes trempés comme des dieux marins. Retournons chez Marie, ce “est pas loin d'ici : là nous pourrons changer de vêtements et attendre que l’orage soit passé.”
—Tu as raison.
La soutenant de son bras vigoureux, tous deux s’acheminèrent aussi vite que les forces de la jeune fille le permettaient, vers la maisonnette.
La pluie tombait, on entendait encore gronder au loin le tonnerre, les éclairs par instants enrougissaient le ciel ; mais ils étaient si heureux, ces jeune gens marchant ainsi appuyés l’un sur l’autre, qu’ils oublièrent bien vite qu’il ne faisait pas beau, car tout était rayon de soleil au fond de leurs cœurs, et ils furent surpris d’avoir atteint en si peu de temps le lieu de leur destination.
Lorsqu'ils entrèrent chez Marie, celle-ci ne dormait plus, l’orage l’avait éveillé. En voyant entrer chez elle le marquis et Louise ruisselants de pluie, elle s’écria :
—Mais, d’où venez-vous, mes pauvres enfants ? vous avez reçu toute la tempête sur vous ?
—Qui, Marie, répondit Hector en riant ; nous venons vous demander asile, et des vêtements secs. Pour Louise, c’est assez facile ;: mais, moi, comment allez-vous m’affubler ? vous n’avez pas d'homme ici, vous êtes seule avec la bonne.”
‘ C’est vrai, cependant, monsieur le marquis, je puis vous procurer un habillement, J’ai ici les elfets de mon mari que j’ai toujours conservés, Léa va vous les apporter.”
Hector suivit la servante dans un appartement voisin, puis celle-ci revint avec des vêtements pour Louise. En quelques minutes la transformation fut faite. M. de Montreuil revint flottant dans des habits deux fois trop grands pour lui. En l’apercevant, Louise partit d’un éclat de rire
30 LE SECRET DE LA MARQUISE que la nourrice ne put se défendre de
—Comme vous voilà fait, monsirur le marquis !
—Oui, n’est-èe pas vue j'ai bonne mine, fit-il en se regardant dans une glace. Vous pouvez bien rire, moqueuse, ajouta-t-il en se tournat vers sa cousine, vous avez eu la chance de trouver une toilette qui semble avoir été faite exactement pour vous.
En effet, la jeune fille était très mignonne dans une robe ayant appartenu à Marie du temps de Sa jeunesse ; les deux femmes étaient à peu près de même taille, ce Costume de petite villageoise seyait à ravir à Louise, Marie la regardait avec tendresse,
—Chère enfant, lui dit-elle, vous me ramenez à mes vingt ans.-’
—Nous faisons un joli couple ainsi, reprit Hector, en s’asseyant près de la jeune fille.’
—QOui, dit la malade d’un air rêveur. Puis elle ajouta à part elle: ‘ Si le ciel le voulait”?
Aux regards furtifs geaient de temps en un observateur de
sage prit une telle expression de bonheur que Louise, la regardant, en fut surprise.
—Comme vous avez l’air bien, chère Marie, lui dit-elle, vous êtes beaucoup mieux, vous ne soufpas à présent !
LE SECRET DE LA MARQUISE 3l
—Qu'est-ce qui cause votre joie ? demanda le marquis.
.—Ce qui cause ma joie, c’est de vous voir tous deux ce soir réunis sous mon toit, je veux en profiter, M. de Montreuil, pour vous demander une promesse, Dans quelques semaines je serai morte, mais je mourrai tranquille si vous me l’accordez.
—Qu'est-ce ? fit-il.
—Dites-moi que vous n’oublierez jamais Louise, que vous serez toujours son protecteur.”
—Vous pouvez en être sûre, Marie, vous savez qu’un Montreuil ne manque jamais à sa parole.”’
La malde éleva ses mains : ‘“ Que Dieu vous bénisse comme je le fais, qu’il vous rende toujours heureux, dit-elle
ls étaient revenus tous deux ce soir-là au chàteau dans leurs Costumes rustiques, tels que Paul
et Virginie, sout le même parapluie.
Au château, non plus qu’à la chaumière, ne put se tenir longtemps secrète leur mutuelle entente, car là aussi une femme avec anxiété cherchait à deviner leurs sentiments ; non pas avec. l'espoir de trouver la réalisation de ses vœux les plus chers : mais avec cette angoisse de Connaître une trop cruelle vérité.
Ah ! maintenant il faudrait tout avouer à ce fils qu’elle adorait, il faudrait, elle sa mère, lui porter le coup le plus terrible, Etait-il au monde une situation plus horrible que celle de la marquise ? Ses nuits se passaient dans les larmes ; chaque jour elle se disait : C’est aujourd’hui que je vais tout lui dire, et chaque jour le courage lui manquait. Elle espérait que son fils viendrait lui-même lui ouvrir son cœur ; mais
Hector, enivré du bonheur d'être aimé, retardait lui aussi l’instant des confidences, Sans s’être rien dit, la mère et le fils évitaient de se trouver seuls. C’est ainsi que le temps s’écoulait, Un jour après avoir fait une longue course ensemble dans la campagne, Hector et Louise, un peu fatigués, vinrent s'asseoir sur une pierre au pied d'un grand chêne, La nature était belle, le soleil dans tou*e sa force brülait de ses rayons les immenses chan,ps dè blé qui se déroulaient devant eux. C’était une vraie journée d’été, dans l’air pas un souffle, Les petits oiseaux, accablés par la chaleur, blottis sous le feuillage, se sentaient même trop paresseux pour faire vibrer aucun son. Le murmure d’un ruisseau, coulant non loin, venait seul rompre la quiétude de cet endroit. Le ciel était d’un bleu parfait, mille parfums de fleurs se répandaient dans l’atmosphère, Louise sur qui les beautés de la nature faisaient une grande impression se sentait charmée ; après quelques minutes d’une muette admiration, elle se retourna vers le marquis et lui dit :
—Que je me sens heureuse, Hector, ici près de toi sous ce beau ciel, je ne désire rien de plus en ce monde,
Le jeune homme pressa la main de la jeune fille, la porta à ses lèvres.
—Louise, nous serons toujours heureux ainsi, car nous nous aimerons toujours.”
—Dis-moi, fit Louise, Pourquoi es-tu resté si longtemps sans m’avouer que tu m’aimais, puisque tu avais deviné mon amour ? qui pouvait retenir tes aveux ?
Cette question fit passer un nuage sur le front du jeune homme.
—Ma petite Chérie, dit-il, comme toutes les femmes, tu es un peu curieuse : mais il y a des curiosités qu'il est mieux de ne Pas satisfaire ; ne pensons plus à un passé qui nous a tous deux fait souffrir, ne te souviens que d’une chose, chère amie, c’est que je t’aime bien tendrement, que s’il fallait te quitter, je préférerais la mort !
—Mais nous ne nous quitterons pas, Hector, qui pourrait nous séparer ? ”’
Elle leva sur lui des regards inquisiteurs.
—Rien, fit-il comme se parlant à lui-même, la mort seule pourrait nous séparer !
C'était en passant ainsi presque toutes les heures du jour ensemble, à échanger leurs sentiments, à s’entretenir des leurs espérances futures, qu’ils en étaient venus à se sentir indispensables l’un à l’autre, Si parfois les inquiétudes que paraissait éprouver la marquise jetaient un peu de froid sur le bonheur d’Hector, il se disait : Avec le temps tout se terminera bien, ma mère s’habituera à la pensée de mon union avec Louise. Les femmes se font souvent des mondes de rien ; qui sait, les oppositions qu'elle a à me faire sont peut-être dictées par des craintes chimériques, la tendresse maternelle s’effraie si vite.”
Voilà comment ils en étaient arrivés tous trois au moment où nous les retrouvons pour la première fois. La marquise avec ses tourments, : les jeunes gens avec leurs espérances.
Un soir oue Louise était partie pour aller passer la nuit chez Marie, Madame de Montreuil fit appeler son fils auprès d’elle. Hector entra, un peu pâle, dans la chambre de sa mé: % il avait Compris que c'était le moment des aveux.
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—Assæyez-vous là près de moi, mon enfant, dit la marquise en lui désignant un petit tabouret à ses pieds, tout près, comme lorsque vous étiez petit garçon, que je vous berçais sur mes genoux.””
Le jeune homme obéit, Alors la marquise lui prenant la tête entre ses deux mains, le baisa au front avec une grande tendresse, ‘ Hector, lui demanda-t-elle, avez-vous du courage ? ”’
‘* Je le crois, ma mère.”
‘* Eh bien ! écoutez-moi ; mon fils, j'ai une histoire bien pénible à vous apprendre, J'aurais dû avant aujourd-hui yous prévenir ; mais les forces m'ont manqué. Avant de commencer le récit de ma vie j’ai besoin de vous entendre dire que vous me pardonnez les torts que j'ai eus envers vous, sans cela je ne pourrais jamais vous avouer le terrible secret qui depuis quelques années m’a causé tant d’angoisses.”’
—Ma mère chérie, qu’avez-vous besoin de mon pardon, vous qui avez toujours été pour moi la mère la plus affectionnée, la plus dévouée ? recevez dônc l’assurance que quelque soit la conïiidence que vous avez à me faire, mon cœur ne Pourra jamais cesser de vous aimer, Et si vous avèz eu des malheurs, je m'’eiforcerai par ma tendresse de vous les faire oublicr.
Bien souvent déjà, sans vous en avoir jamais parlé, j'ai compris que mon amour pour Louise vous affligeait, c'est moi qui doit vous demander pardon de vous en avoir fait un secret. Dites, ma mère, l’histoire que vous avez à me raconter a-t-elle rapport à cette enfant ?
Des larmes brûlantes coulaient le long des joues amaigries de la marquise,
—Oui, dit-elle, Hector, pouvez-vous !’entendre ! ”
— Parlez, je vous écoute.
Madame de Montreuil se recueillit un instant. Le jeune homme l’examinait avec attention, se sentant réellement attristé en constatant le grand changement qui, depuis quelques semaines, s'était opéré sur le beau visage de sa mère, 1] fallait que cette femme eut beaucoup souffert pour changer à ce point, et lui dans son égoïsme d’amoureux, il l’avait presque oubliée,
—Ma pauvre mère, dit-il en baisant les mains patriciennes de la marquise, ne craignez pas de vous épancher avec votre fils, il saura vous comprendre, si vous croyez avoir eu des torts à son endroit, il vous les pardonne de tout cœur en ne Vous uemandant qu’une faveur, c’est de ne plus vous faire de chagrin à ce sujet.”
—Oh ! merci, Hector, dit la marquise en le tenant pressé sur son cœur, puis-je me plaindre lorsque Dieu m’a donné un fils tel que toi.
Puis elle commença en ces termes. :
‘ Mon premier cri creusa le tombeau de ma mère. Mon père, le duc de Castelnoy, était un homme froid, sévère, qui m'élevait dans la crainte. Les premières années de mon enfance s’écoulèrent tristement : j'avais une nature vive, impressionnable, avide d’affection, je n’étais entourée que de cœurs secs. Je ne me souviens pas avoir jamais reçu un baiser de mon père. Il faisait de longues absences à la cour, me laissant à la charge de ma gouvernante, femme revêche, pour laquelle j’éprouvais beaucoup d’éloignement ; elle me grondait sans cesse, me rendant la
vie insupportable. Je n’avais pour confidente que Marie, ma sœur de lait : souvent je lui disais :
—Marie, je voudrais être à ta plare ! Toi, tu es
eureuse, entourée d'affection, tu as une mère qui t'adore. Moi, je me sens isolée, ici, seule dans ce château ; mon père n’a pour moi què de l’indifférence, ah ! si comme toi j'avais encore celle à qui je dois le jour !
‘ Au fond de mon âme s’agitait comme un souffle puissant qui cherchait à tout remplir, un besoin d’aimer, d’être aimée, d’être quelque chose pour quelqu-un. J'aurais voulu n’être plus poursuivie par cette pensée amère que nul ne s’occupait de moi, que j'étais un petit être parfaitement indifférent à tous, mon imagination, un peu rêveuse, me jetait souvent dans de profondes mélancolies, aqu’augmentait encore la solitude presque complète de notre demeure.
“ Le château de mon père était situé sur une petite colline, au pied de laquelle s’étendait une vaste forêt. Nous étions à plusieurs milles de la ville, nuls voisins n’habitaient près de nous. Seul le château de Montreuil n'était pas très éloigné, j'aurais pu faire société avec ses habitants, si une grande inimitié n’eut régné entre cette famille et la mienne depuis des générations entières. J'avais souvent entendu dire À mon père :
‘Si un Montreuil faisait la cour à ma fille, je le tuerais.
—Ainsi j'étais réduite à n’avoir pour toute compagnie que la bonne Marie que je voyais deux ou trois fois par semaine.
Un jour que je m’étais enfoncée bien avant dans la forêt, j’aperçus soudain un chien furieux qui
s'élançait de mon côté; ses yeux étaient flamboyants, sa bouche écumante, l'animal était atteint de la rage. J'’allais devenir sa victime. Eperdue, je poussai des cris de terreur, la bête affolée saisissait déjà le bord de ma robe lorsqu’une détonation retentit, le chien tomba frappé d’un coup mortel. La balle avait touché le cœur.
Je tombai sur le sol presque privée de sentiment. Au même instant, un jeune homme déboucha de l’épaisseur du bois, son fusil encore fumant à la main. Il s’élanca vers moi :
—J’espêre, mademoiselle, me dit-il, que vous n'êtes pas blessée. Suis-je arrivé trop tard, l’animal vous a-t-il mordue ?
—Non, monsieur, mais comment pourrai-je assez vous remercier; sans vous une mort affreuse m’attendait.””
Je levai sur lui mes regards remplis de reconnaissance, Oh ! combien je fus charmée de toute sa. personne. Il était beau, Hector, beau comme tu l’es aujourd’hui, dans son regard il y avait tant de bonté que je me sentis de suite attirée vers lui. Il me parla avec un intérêt inconnu pour moi jusqu'alors dês ce moment, je compris que je lui avais donné toute mon âme,
‘* Nous nous revimes souvent, mais jamais au Château. Il était un de Montreuil ! Ce n’était qu’en tremblant d’être surprise que je le rejoignais dans la campagne : cependant le charme de ces entrevues me faisait vite oublier mes craintes. J'étais si heureuse près de lui, à mes propres yeux ; étais devenue quelqne chose, jaimais, j’étais aimée, la vie avait désormais un but. Mes jours étaient remplis, un être cher comptait tous les battanents de mon cœur. Chaque matin, il
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m'attendait avec impatience, nous passions ensemble de longues heures. Le marquis de Mon:treuil avait alors vingt-cinq ans, j'en avais seize. ll m'aurait épousée de suite, si l’inimitié qui régnait entre les deux familles n’eût mis un obstacle à cette union, il fallait attendre ma majorité. Le temps s’écoulait, de plus en plus nous devenions inséparables.
La marquise s’arrêta un peu émue ; au bout de quelques secondes de silence, elle reprit lentement comme si la parole lui devenait difficile :
—Hector, que te dirai-je, un jour, jour fatal, que le marquis, tout triste, était venu me prévenir que le roi lui ordonnait de partir sous peu pour l’armée, j’oubliai tout dans un moment de désespoir et d’amour.
Hector étouffa un cri, une sueur froide perla sur son front. Quoi, sa mère qu’i ndoruit, sa mère qu’il croyait incomparable, sa mère avait failli. Le jeune homme était devenu d’une pâleur mortelle, son beau front penché vers la terre ; il semblait ainsi, dans cette humble posture, vouloir cacher la honte qu’il éprouvait.
Cet homme au noble caractère, pour qui l’honneur des siens était le bien le plus cher, recevait en ce moment un coup terrible, il demeurait comme atterré devant ces révélations.
La marquise avait caché sa tête dans ses mains. Hector demeura longtemps sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, s’approchant de Madame de Montreuil, il lui dit avec douceur :
—Ma mère, pourquoi me faites-vous le récit de votre passé ? Si vous avez fait une faute, ce n’est pas à moi à vous juger. N’eût-il pas mieux valu me laisser ignorer cette triste circonstance ? ””
— Hector, la femme qui oublie son devoir doit tôt'ou tard expier ses torts ; Dieu l’a voulu ainsi.
Mon expiation est dans la confession entière qu’il
faut que je te fasse aujourd’hui ! Ah ! Hector, que la punition est terrible, que les angoisses que j'ai éprouvées depuis quelque temps sont grandes ! Comprends-tu, mon enfant chéri, le désespoir de mon âme ? Cette faute que j'ai commise, cette faute, c’est vous qu'elle atteint, mes enfants bien-aimés, c’est Louise, c’est toi qui devez en souffrir les conséquences.
La marquise était dans un état de surexcitation pénible à voir, elle parcourait la chambre à grands pas, elle n’avait pas une larme dans le regard, mais il y a de ces douleurs aiguës qui n'ont même pas le soulagement des pleurs, ses yeux étaient égarés, elle répétait d’une voix entrecoupée :
—Oh ! mes pauvres enfants, c’est moi qui aurai fait le malheur de votre vie, vous me détesterez, vous me maudirez lorsque vous saurez tout.
—Calmez-vous, ma môr«. lui dit Hector, en la forçant à s'asseoir. Qu’avez-vous à redouter de nous, si là destinée nous frappe de ses coups, nous saurons souffrir avec vous, vous aimer, vous bénir toujours.”
La marquise leva sur son fils ses yeux remplis de reconnaissance.
—Mais, dit-elle, mon pauvre Hector, tu ne sais Pas ce que j’ai encore à t’apprendre, auras-tu le courage de l’entendre ?
—Oui, ma mère, dit-il un peu effrayé de l’état de la marquise, mais ne me dites plus rien au.
jourd’hui, vous vous faites trop de mal, remettez à un autre jour.”
—— Hélas, je n’ai que trop retardé. Ecoute encore la fin de mon histoire.’
“ Le marquis, comme il me l’avait dit, partit quelques jours plus tard, après m’avoir juré de revenir aussitôt que possible pour m'épouser. Nous avions décidé qu’à son retour il m’enlèverait pou : aller nous marier en Italie. Combien notre séparation fut cruelle, combien l’absence fut longue, elle dura toute une année durant laquelle je devins mère. Je n’avais personne au monde à qui confier mon malheur. Marie fut encore la seule qui connut mon secret. Elle était mariée alors, elle me'promit de garder mon enfant chez elle, de la faire passer pour la sienne, Chose étrange, nous mîmes au monde, le même jour, chacune une petite fille.
Hector était devenu tremblant, la vérité se faisait jour à travers son cerveau en délire. La marquise continua :
—Ton père revint sur ces entrefaites. J'étais à peine remise d’une longue maladie que nous partions tous deux en cachette pour Rome. C’est là que nous reçûmes la bénédiction nuptiale, c’est là Hector, que tu es né, dix-huit mois après la naissance de ta sœur. Louise est ton aînée, ‘Louise est ma fille !
Hector l'avait dit, il avait du courage. En voyant les souffrances de sa mère, il eut la force de lui cacher les siennes, mais il devint d’une pâleur livide. La marquise s'était jetée à genoux.
—Mon fils, me pardonnes-tu, lui dit-elle à travers ses larmes.
— Vous êtes toute pardonnée, ma mère, vous avez eu de grands chagrins, ce n’est pas moi qui voudrais jamais en ajouter aucun. Certainement
la douleur qui me frappe est bien grande; mais
Pour vous je saurai la supporter.’
En ce moment on frappa à la porte, la marquise se releva précipitamment, baisa la main de son fils et alla ouvrir. C’était un domestique qui lui apportait une lettre. Elle venait de Louise et
contenait ces mots :
‘* Ma chère tante,
‘* Venez vite ici, Marie n’a plus que quelques “heures à’ vivre, elle veut vous voir de suite, ‘Elle dit qu’elie a une confidence à vous faire, ‘qu’il faut que vous l'entendiez, qu’elle ne ‘pourra mourir en paix si vous ne venez. Hélas! ‘‘ je crois qu’elle a raison, de minute en minute la ‘* vie s’affaiblit chez elle. Pauvre Marie, combien ‘mon cœur saigne à la pensée de la perdre.
LOUISE.”” —J.'y vais, dit Madame de Montreuil ; Hector, veux-tu m’accompagner ?
—Où ? demanda-t-il.
—Chez Marie, elle se meurt et me fait appeler.” —Louise est là, repris le marquis; non, ma mère, je ne puis la revoir à présent ; allez chez la Pauvre femme et permettez que je me retire, je sens que j'ai besoin d’être seul afin de pouvoir remettre le calme dans mon esprit.
—$e dirigeant lentement vers la porte, il sortit.
Alors un changement complet s'opéra sur tous ses traits. Le courage déployé pour paraître salme devant sa mère l’abandonna pour faire place à un désespoir terrible ; un chaos immense s’ouvrait devant lui, la vie où il allait désormais poser ss pas ne serait qu’un aride désert, Louise qu’il adorait, qui l’aimait, il n’avait plus le droit d’y songer : cette enfant, dont il connais-
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sait les riches qualités de l’âme, cette nature si fine, si bien douée, auprès de laquelle il avait toujours vécu, il faudrait la quitter ! il faudrait arracher de son cœur ce sentiment qu'il lui portait depuis si longtemps. Cette femme qu’il avait rêvé avec tant de bonheur être la sienne, un autre viendrait un jour la réclamer ; un autre recevrait sa tendresse, ses baisers, son amour. Il sentait son cerveau en délire. Ah!
non, non, mille fois la mortplutôt qu'un pareil supplice,un ser! mot résonnait à ses oreilles: Ma sœur ! elle est ma,sœur ! ! Pourquoi ses pas chancelants le conduisirent-ils à l’appartement de la jeune fille, il n’aurait pu le dire : mais il entra machinalement dans cette petite chambrette à rideaux roses, que Louise avait ornée avec un goût exquis. Dans ce réduit charmant, il lui sembla que son âme allait le quitter. 1l s’était laissé souliers de satin de la jeune fille, oublié sur le tomber sur une chaise, lorsque soudain un des bureau de toilette, frappa ses regards. Cette vue sembla raviver sa douleur. En effet, quel objet peut d’une manière plus touchante rappeler au souvenir l’être qu’on a perdu ! Avez-vous vu quelquefois une mère éplorée presser sur son cœur avec amour la petite chaussure de son enfant qui n’est plus ? Il lui semble que’c’est encore une part de lui-même.
Pour Hector, le petit soulier de satin était une image trop vivante de Louise, il le rendait fou de douleur, le portant soudain à ses lèvres, il le saisit avec angoisse et s’enfuit avec lui s’enfermer dans sa chambre. Sur sa table reposait son grand fusil de chasse ; d’une main tremblante il le prit, une pensée horrible traversa son cerveau,
d'un seul coup il pouvait mettre un terme à ses souffrances ! Pourquoi hésiter ? Qui 'e retenait ? Une minute encore et tout serait fini ! Oui, mais une voix lui cria en même temps : Ta mère, tu la tuerais aussi. Il remit l’arme sur la table : alors une autre voix lui cria: Mais Louise, tu l’as perdue ! Hector sentit sa tête tourner, le sol fléchir, il s’accrocha au tapis de la table, les forces l’abandonnèrent complètement. Roulant sur le sol privé de connaissance, il entraîna dans sa chute le tapis avec tout ce qui reposait sur la table. L’arme en tombant fit feu et vint le frapper à l’épaule. Le bruit de la détonation attira les domestiques qui accoururent et trouvèrent le jeune homme baignant dans son sang. ae Elle était partie l’âme déchirée, la marquise, pour aller au chevet de la mourante. Combien de pénibles pensées l’envahissaient, elle avait laissé derrière elle un fils au désespoir, pour se rendre près d’une femme jqui toute sa vie lui avait été dévouée, et que la mort allait bientôt glacer. Le passé de la marquise se déroulait devant ses yeux ; elle revoyait ses heures écoulées près de celui qu’elle avait tant aimé ; puis les heures de la séparation, les heures de l'épreuve, le moment si cruel où Marie avait reçu son enfant premier né. Oh ! que d’horribles souffrances lui faisaient aujourd’hui éprouver cette maternité. Cette femme aimante, à l’âme si impressionnable, ressentait doublement le chagrin de ses enfants, elle aurait voulu mourir pour pouvoir leur rendre le bonheur. Hélas ! elle était impuissante ; tout son amour ne pouvait rien, sans cesse elle au-
rait devant les yeux le malheur qu’elle avait fait !
Ainsi, le cœur déchiré, elle entra dans l’humble maisonnette de Marie et vint tomber en pleurant aux pieds de celle-ci qui reposait dans un fauteuil.
En voyant entrer sa tante, Louise se retira discrètement dans la pièce voisine. Elle savait que la malade avait une confidence à faire æt ne voulait pas géner par sa présence. Marie prit les mains de sa sœur de lait, les porta à ses lèvres.
—Ne pleurez pas, dit-elle, la mort ne me fait ‘pas peur.”
—Oh ! Marie, c'est moi qui voudrais mourir à ta place, répondit là marquise, à travers'ses sanglots, car la vie est pour moi un horrible fardeau, que je ne me sens plus la force de supporter ; toi qui de tout temps a reçu mes confidences, écoute le terrible malheur qui me frappe : mes deux enfants, ignorant qu'ils sont frère et sœur, s’aiment d'amour !
Marie tressaillit, un soupir de soulagement souleva sa poitrine, et, tout-à-coup serrant la marquise dans ses bras : ‘“ Ah ! ne pleurez plus, ditelle; mais pardonnez-moi ma:faute, puisqu’aujourd’hui elle rämènera le calme dans votre âme. Louise n’est pas votre enfant, Louise est ma fille, rappelez-vous la ressemblance de ces deux petits êtres lorsqu'elles naquirent, mon enfant et le vôtre semblaient être jumelles, votre malheur m'avait tellement affectée que durant ma gressesse je n’avais qu’une pensée, la vôtre : mon enfant en venant au monde fut votre image vivante, cette ressemblance qui me flattait m’aida plus tard à la faire passer pour votre fille. Je vous écrivis un jour que mon enfant n’était plus, c'était votre pauvre petite que le croup avait su-