‹ Le secret de la marquise et Un homme d'honneur [microforme]Chapitre 7 sur 14 · DER · texte numérisé non relu

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ces deux êtres qui lui venaient de lui. En un jour elle avait vu se déchirer le manteau de félicité dans lequel on l’avait tendrement enveloppée : ce manteau, qu-elle avait cru si durable, s'était soudain éparpillé en lambeaux telles que ces étoffes perforées dont on ignore avant de les secouer la destruction complète. Elle était restée seule dans un monde égoïste, avec un très mince revenu, juste assez pour ne pas souffrir de la misère.

Possédant ces qualités essentielles de la femme d'intérieur faisant beaucoup de presque rien, elle était parvenue jusqu’alors à procurer à ses enfants le hjen-être, même l’auparence du luxe auquel ils étaient habitués du vivant de leur père. Avec ses doigts de fée, ses goûts d’artiste,.elle savait toujours les parer de manière à ce qu'ils fussent les plus élégants partout où ils se trouuaient. Il en était de même de sa demeure où “tout était utilisé, placé avec art ; on sentait en ‘entrant que la maîtresse de céans procédant à l’arrangement de cet intérieur, n’avait qu’un but, le bonheur de ceux qu’elle chérissait, Son esprit était sans cesse occupé de ce qui pouvait leur plaire, leur causer le plus de satisfaction. Dieu l’avait bénie dans ses enfants, en lui donnant un fils et une fille au cœur généreux, la comprenant et l’aimant comme elle le méritait.

Ce jour-là ils avaient bien souffert aussi, ces Paupres orphelins ; mais, comme leur mère, ils avaient caché leur douleur, afin de ne pas augmenter la sienne. Le soir, lorsque, contre son habitude, elle s’était éloignée d’eux pour pleurer à l'écart, ils avaient respecté sa solitude, l’attendant avant de se retirer Pour se mettre au lit :

mais n’osant aller la. retrouver, ni même l’appeler. RAR /Les heures s'étaient succédé sans qu'elle revint, les deux enfants, après s'être longtemps entretenus des moyens à prendre afin d’aider le. plus possible leur mère, avaient fini par s'endormir. Gabrielle, la tête appuyée sur les genoux de son frère, le visage à demi caché par les boucles soyeuses de sa chevelure blonde, reposait dans un abandon charmant, gracieux ; on sentait en la regardant ainsi, que l’enfant, dans son sommeil, avait oublié les soucis de la vie; mais sur les traits de Marcel se lisait encore l’anxiété qui l'avait agité tout le jour. Il revoyait en rêve les débats de. la cour, il entendait, de nouveau, l’arrêt fatal les dépouillant ; un pli profond se creusait sur son front, tandis que son bras, entourant la taille de sa jeune sœur, s’agitait d’un tremblement nerveux et sa main l’attirait plus près de lui, comme s’il voulait la protéger.

Au-dessus d’eux, dans un grand cadre, se penchait à la muraille, représenté de grandeur naturelle,un homme dans la trentaine, au visage grave et doux. C’était le père. On eut dit, en les apercevant ainsi tous les trois, que le dormeur du sommeil éternel était le veilleur, tandis que les deux autres reposaient : les pâles rayons de la lune éclairant seuls la chambre où la nuit était entrée, donnaient au mort l'illusion de la vie, cette pièce semblait à cette heure réunir trois 1 êtres bien vivants. Lorsque Madame Daulac, après avoir. longtemps pleuré, y pénétra, que ses regards angoissés tombèrent sur le père et les enfants, sans Pouvoir avancer, elle revécut dans un instant les ans de son bonheur, puis, revenant à

l'heure présente, où seule maintenant pour protéger ses. deux enfants, elle voyait se dresser devant elle le fantôme de la misère, avec cet instinct d’altruisme qu'elle possédait à un si haut degré, elle se sentit faiblir, à la pensée des privations qu'ils auraient à souffrir, et succombant sous le poids de sa douleur, elle vint rouler sans sentiment aux pieds de ceux qu’elle aimait.

Teuf, teuf, teuf, teuf, hiche... hiche ish.. On arrive, Les voyageurs attendent à la gare avec impatience. Le convoi s’arrête. Un seul passager descend. Les touristes montent en foule dans les wagons, puis la locomotive mugit, s’agite de nouveau pour:reprendre sa course vertigineuse, tandis que les voix se perdent dans la distance.

— N'oubliez pas.

— Vous verrez le député.

—Que la bonne fasse attention.

—Qu'il signe, après nous verrons.

—Bonjour, maman.

—Je serai/là demain.

Et le vent emporte avec la poussière le bruit des rails, se répétant dans le lointain, interrompant seul le morne calme de cette nature accablée par une chaleur torride. Toute la végétation a une apparence de fatigue, d’éruisement ; les fleurs, jeunes encore, ont le ride de la vieillesse, tant l’atmosphère est oppressante. Les rares passants qui osent affronter les ardeurs de ce soleil de juillet, simblent avoir des visages de cire, où les gouttes de sueur donnent l'illusion de la matière fondante. On à beau s’essuyer de son mieux avec son mouchoir, on est toujours destiné à res-

sembler à ces poupées dégénérées ayant perdu leur primitive beauté ; l’épiderme, malgré tous les efforts, demeure d’un luisant obstiné. Ce n’est vraiment pas le jour pour les belles, les coquettes, de faire des conquites, tous les cosmétiques, blancs, roses, rouges, noirs, sont impuissants à les rendre jolies, cac ils se mêlent impitoyablement, sans égards aux peines, aux Soins, pris pour donner l'illusion du printemps, lorsque depuis longtemps l'été est passé. Donc ce n’est pas le jour d’être au dehors. Les femmes l'ont bien compris, pas une n’est sur la route.

Seul l'étranger qui a quitté le wagon parcourt d’un pas lent le sentier conduisant de la gare à l'hôtel du village ; en quelques minutes il à franchi la distance, pénètre dans la salle d'entrée où plusieurs buveurs sont attablés.

Un gros homme, au teint d’éponge mouillée, à la tenue négligée, au visage rude, mais à la. physionomie franche, honnête, absorbe en ce moment l’attention des Consommateurs ; debout prês du comptoir, il parle avec animation, les signes de tête approbateurs de ceux qui l’écoutent attestent que tous partagent son opinion.

— Je m’en étais toujours douté, disait-il, c’était un fieffé coquin, qui avait, par ses rouèries, entortillé une infinité de veuves, d’orphelins. Enfin il a été arrêté à New-York. On lui a promis l’indulgence de la cour s'il avouait ses complices.

Figurez-vous que ce Dubois avait des agents dans toutes les villes de la province, Martineau était de ce nombre, il avait déjà reçu une grande partie des bénéfices de la société, aux dépens de ses clients qu’il conduisait à son associé SOUS pré: texte de placer avantageusement leurs biens. A

74 UN HOMME D'HONNEUR un moment donné ce grand capitaliste disparaissait, emportant avec lui tout l’argent versé dans la caisse, l’on divisait ensuite. L'agent criait à tout venant qu’il avait été joué, qu'il était de bonne foi en confiant à Dubois les sommes placées chez lui, qu'on ne pouvait lui faire un crime de s’être trompé. Si les dupes s’avisaient de plaider, c'était pour perdre davantage, le filou ayant filé sans laisser de traces, aucune preuve suffisante ne pouvait être apportée contre le rusé renard qui le premier avait crié au voleur. Dubois s’établissait dans une autre partie du continent, puis, sous un nouveau nom, continuait ses opérations frauduleuses. !

Vous rappelez-vous de la poursuite de Madame Daulac contre Martineau ? Il paraît que le jeune avocat qui plaidait pour ce dernier était un honnête homme, il a eu des remords d’avoir gagné cette cause, et s’était juré que si l’on avait surpris sa bonne foi il ferait remettre à la famille dépouillée ce qui lui appartenait.

— Ah! ah! ah! Iln’yen a pas beaucoup de son espèce. C’est la première fois que nous entendons dire qu’un avocat regrette d’avoir gagné une cause, bonne ou mauvaise.

— Eh bien ! je vous le répète, c’est un honnête homme ce Paul Bienville. Il ne s’est donné aucune paix, aucun repos. avant d’avoir mis le grappin sur les drôles qui s’étaient moqués de lui. Il s’était dit qu’une profession n’est noble, belle, que du moment où elle a pour but le triomphe du bon droit. Pour lui, gagner une cause injuste était une injustice. Aujourd’hui les journaux américains font un éloge mérité de sa conduitr désintéressée, car il n’a pas hésité à mettre tout

UN HOMME N'HONNEUR 75 amour-propre de côté pour réparer son erreur involontaire. De suite, à New-York, on lui a oïfert une place élevée au barreau ; mais il a refusé ; son début l’a complètement dégoûté du métier d'avocat. Il a jeté le code au feu et revient s’établir à Montréal comme journaliste,

— C’est dommage qu’il n’ait pas accepté la situation offerte. Avec un tel homme l’intérêt du Pauvre, du faible eut été intègrement défendu, le nombre des malheureux diminué. :

— Que voulez-vous. Il faut qu’en ce monde le mal existe, que les honnêtes gens paient pour les coupables. Dickens, par ses écrits, a fait opérer de grandes réformes dans les lois en Angleterre ç espérons que chez nous aussi les écrivains, les journalistes, en s’élevant contre les abus que l’on tolère encore de nos jours, parviendront à les faire disparaître, et que la raison du plus fort ne triomphera pas toujours. En attendant, messisurs, emphissons nos verres, buvons à ia santé de notre jeune compatriote, qui nous a fait honneur là-bas.

Des hourrahs retentirent, le vin ,coula à flots, le nom de Paul Bienville se répéta de bouche en bouche avec éloge, enthousiasme, Un éclair joyeux avait illuminé le regard de l’étranger, assis à l’écart, suivant silencieusement cette scène ; et lorsque les buveurs se furent retirés l’un après l’autre, qu-il ne resta plus dans la salle que le gros homme obèse et le médecin du village, Paul Bienville, car c'était lui, s’approcha de celui qui venait de faire son éloge et lui dit :

— Monsieur, vous venez de parler de la famille Daulec, pourriez-vous m'enseigner ,où cette fa-

mille demeure ? On m’a désigné ce village, mais

je ne sais, en vérité, de quel côté me diriger. Je suis porteur de nouvelles importantes pour Madame Daulac, vous êtes déjà, vous, monsieur, au Courant de ce qui s’est passé, mais elle, la plus intéressée, ignore encore qu’un nouveau procès a été plaidé et gagné en sa faveur. Je veux être le premier à lui apprendre que ses biens vont lui être restitués.

— Je regrette, monsieur, de ne pouvoir vous obliger ; mais peut-être que le docteur Beaulieu, que voici, pourra vous renseigner mieux que moi.

Le médecin salua.

— Si vous êtes mes ager de bonnes nouvelles, je serai heureux de vous conduire près de ma patiente, madame Daulac, j'v vais présentement, vous monterez dans mon coupé. Ah ! monsieur, il est bien temps (que l’on vienne à l’aide de cette famille. II y a à peine un mois, tous les objets de valeur appartenant à Madame Daulac ont été vendus par autorité de justice. J usqu’alors ayant eu son piano, elle recevait chez elle quelques élèves et parvenait ainsi à gagner, plus ou moins bien, l’existence de ses enfants, le jeune homme aidant du peu qu’il recevait chez le notaire. La petite fille, âgée de quatorze ans seulement, avait aussi voulu prendre une situation comme copiste, ce qui lui donnait, je crois, une couple de dollars par semaine. Au bout de quelque temps, l’enfant, peu habituée à un travail aussi assidu, tomba gravement malade. Ce fut un surcroît de dépenses, on n’épargna rien pour la sauver, mais les dettes montèrent, il s’en suivit ce qui. arrive inévitablement dans un pays comme le nôtre. Les personnés honnêtes que la fatalité a fait tomber

dans le malheur, qui ne peuvent gagner leur vie à frotter les planchers, se voient, pour un retard de quelques jours dans le payement d’une somme banale, enlevé par la justice le seul moyen de subsister qui leur reste, On crie à l’honnêteté,. on se Pose en noble chevalier défenseur de la vertu, et si une honnête femme nous supplie de ne pas la mettre sur le pavé, on rit, on la regarde avec mépris, parce qu’elle est Pauvre ; pas de merci pour elle, la loi est là >; Mais, si par hasard c’est une drôlesse qui implore, c’est bien différent, celle-là a droit à des égards : c’est toujours la même comédie, le Tartuffe de Molière vivra éternellement. Moi qui vous parle, j’ai-vu si souvent se dérouler de ces drames navrants. (C’est au chevet d’une mourante que je l’apprends d’ordinaire, alors que la mort la réclame, la moribonde ose faire des confidences, elle raconte ses luttes, ses douleurs, ses angoisses, que dis-je, c’est toujours la même fin : si elle reste honnète, elle meurt de misère, et si, par notre barbarie, le dé. sespoir la fait tomber, elle meurt de honte, Mais partons. Cependant, monsieur, vous m'’assurez que vous n’avez rien de fâcheux à apprendre à la famille Daulac à laquelle je m'intéresse, Un nouveau malheur tuerait ma patiente, tandis que, si l’on parvenait à rendre l'espérance à ce cœur brisé, on pourrait encore prolonger la vie de quelques années. Vous voyez que j'ai le droit d’exiger de la prudence.

— Monsieur, je suis Paul Bienville. Je veux annoncer moi-même à madame Daulac que ses biens vont lui être rendus et être le premier à lui apprendre qu’elle ne doit plus s’inquiéter.

Puisque j’ai eu le malheur de gagner contre elle

une Cause injuste, il me tarde de lui demander pardon de mes torts, involontaires, il est vrai, mais dont elle aieu tant à souffrir.

— Alors, mon jeune ami, partons de suite, dit le médecin en lui serrant la main, le rétablissement de Madame laulac dépend de la promptitude que l'on apportera à la rassurer, En voiture, nous avons deux heures de distance avant d'atteindre la maison.

Paul monta dans le coupé du docteur. Ils roulèrent rapidement sur la grande route. Bienville était ému, les dernières paroies du docteur l’inquiétaient. Allait-il arriver trop tard, toutes les peines qu’il s'était données allaient-elles être infructueuses ?, En proié à ces impressions pénibles il demeurait silencieux.

soir venait, sur le perron des maisons se groupaient des gens, heureux de pouvoir enfin respirèr une brise tardive, après avoir été enfermés tout le jour. C’était l'heure des confidences, des commérages, des potins du village, où les robustes commères saluaient leurs voisines, joyeuses de se rapporter entre elles toutes les nouvelles, de rire, de médire de leur prochain, de manquer un peu à la charité, tandis que les en. fants, à demi vêtus, barbouillés jusqu'aux oreilles, &æ roulaient sur l’herbe grise de poussière, Pour se rafraîchir, eux, à leur manière, Au loin défilaient sans nombre les peupliers, les vastes champs fleuris débordant des moissons, les allées ombragées. où l’on voyait parfois disparaître dans l’ombre deux amoureux fuyant la grande route encore ensoleillée. Des bouffées odorantes, des parfums de fleurs, de fougère montaient du sol s’engouffrant dans les poumons, faisant

éprouver une douce sensatiori de soulagement après l’accablement intense causé par la chaleur du jour qui s’éteignait : tout semblait respirer la joie, le bonheur de vivre. Paul se disait tristement :

— Mais, eux, sont-ils heureux ? Est-ce au chevet d’une mourante que me conduit ce docteur ?

Enfin, on fit halte devant une maisonnette basse dont les deux fenêtres et la por: d’entrée demeuraient grandes ouvertes. Il faisait si beau au dehors et en plongeant les regards dans cet extérieur, on eut dit qu'il pleuvait, tant le dénûment de la pièce avait quelque chose d’angoissant, le soleil semblait s'arrêter au seuil de la demeure : le charme de cette belle saison finissait aux dernières marches du perron.

Dans cette chambre sans tapis dont le mobilier se composait d’une simple table, d’un lit, de deux chaises, se trouvaient réunies trois personnes. Sur cette couche, une.femme d’une maigreur diaphane, au teint cadavérique, reposait d’un sommeil nerveux, agité ; près d’elle une fillette de quatorze ans et un jeune homme de, dix-sept causaient à voix basse en jetant de temps en temps des regards d’angoisse sur leur mère.

— Oh ! disait la petite fille en se serrant plus étroitement sur son f » elle ne va pas mieux, J'ai peur, j’ai peur, Marcel, qu’elle ne meure.

Cachant sa tête sur l’épaule de l’adolescent elle étouffe ses sanglots ; lui, la soutenant, lui murmure bien bas :

— Ne pleure pas, je t’en prie, elle sera mieux demain. Le docteur nous l’a dit, ne pas tant s’inquiéter elle revi la santé. Je lui dirai, lorsqu

le notaire a augmenté mon salaire aujourd’hui, cette nouvelle lui‘fera du bien.

— Tu crois ?

Les grands yeux de la jeune fille l’interrosent.

Lui baisse, son regard. Il veut lui donner un es. poir qu-il n’a pas ; mais, il le sent bien, cette vie de privations, d'angoisse, de misère, tue sa mère: c'est pour eux qu'elle s’effraie et elle mourra avant qu'il puisse parvenir à lui rendre le biennécessaire pour ranimer les forces chez cet être brisé, | Au fond de son âme s'élève un sourd (grondement de haine, de colère. Jusqu’alors il n’a pas compris la joie de la venkeance ; mais à cet instant d’amère souffrance un désir immense le saisit de punir ses OPpresseurs. Il voudrait le voir là, cet avocat cruel. Il voudrait le frapper, le terrasser sous lui, lui crier : Rends-moi ma mère, ou je te tue sans merci. Il comprend à cette heure que les malheureux, exaspérés par la . tyrannie des puissants, se Fortent à des excès de violence terrible, inévitable conséquence du martyr enduré par les faibles, que les sommités du Pouvoir ont trop souvent regardé d’un œil indifférent. Quel avantage la société a-t-elle retiré de la vente de leur mobilier ? l’avocat seul en a bénéficié, celui qui avait droit de réclamer quelque chose n’a rien reçu, les frais montant bien audelà de ce qu’a rapporté la criée de ces meubles, que l’on aimait tant, dont:la présence adoucissait l’amertume de leur vie. Oui, c’est l’avocat, plus cruel, plus méchant que l’être sauvage, non civilisé, qui n’a eu égard à rien et avec un cynysme barbare a traîné sa mère aux portes du

UN HOMME D'HONNEUR Ë 81 tombeau en disant : Que m'importe, pourvu que je sois payé, moi.

O humanité ! pauvre humanité, tu te vantes d'être civilisée et chaque jour, comme. Caïn, tu tues ton frère ! Le jeune homme serre les poings de rage, en jetant sur sa mère un regard de dou leur, en tenant plus étroitement sur sa poitrine sa petite sœur en larmes,, qu’il sent trembler «1 son sein. Pourquoi est-il impuissant à rendre à celles qui lui sont si chères la vie, le sourire ” li n’a rien. Il regarde avec égarement cette chambre: nue, où leurs vêtements, faute de meubles pour les contenir, demeurent appendus sur les portes.

Le portrait de leur père, dont le riche encadrement contraste avec la pauvreté du lieu, orne seul la muraille, Celui-là on n’a pu l’enlever, c’était un des membres de la famille, il devait rester lui aussi, pour être témoin du désastre et rappeler par son luxe les jours meilleurs. Un cous-

sin de satin peint a été aussi respecté, ouvrage de Madame Daulac, on ne pouvait le prendre,

Sans quoi ces deux objets, seuls vestiges de l’ai-

sance d'autrefois, auraient aussi disparu.

Comme il était beau, cet adolescent, dans sa rage impuissante ; son regard sombre illuminant ses traits pâles, délicats, et les formes bien prises de sa noble stature formant un contraste charmant avec la gracilité de sa sœur, dont la blonde chevelure inondait son épaule. Ce fut à cet instant que le docteur et Paul pénétrèrent dans la

pièce. Marcel en apercevant Bienville poussa un cri :

— Arrière ! ‘s’écria-t-il en s’élançant vers lui, ne pénétrez pas plus avant. Il n’y a rien à prendre ici. |

Son bras se leva pour s’abattre sur l’avocat. Le docteur retint son élan.

— Non, mon pauvre ami, ce n’est pas le malheur que j’amène avec moi. Calmez-vous. Ce jeune homme vous apporte la nouvelle de la fin de vos maux.

— Que dites-vous ? fit madame Daulac, que l'entrée des deux. visiteurs avait éveillée.

— Madame, répondit le docteur, voici le médecin capable de vous guérir complètement. Monsieur Bienville, apprenez à ma patiente ce que vous avez fait pour elle. “x

— Peu de chose, madame, Comme vous j'avais été trompé. J’ai voulu réparer mon erreur en venant vous demander pardon, aujourd’hui, de tous les chagrins que je vous ai causés involon- . tairement, vous dire que ceux qui vous avaient volés ont été confondus, les sommes que vous aviez versées chez Martineau vont vous être rendues avec intérêt.

La malade s’était soulevée sur son séant, l’émotion, la joie transfiguraient ses traite ; on eut dit qu’elle ne souffrait plus.

Gabrielle qui la contemplait saisit, dans un élan de reconnaissance, la main de Paul, la pressant dans la sienne.

— Oh ! monsieur, vous l’avez sauvée,

Tombant à genoux :

— Mon Dieu, je vous remercie, murmura-t-elle.

La chambre s’ensoleilla du dernier rayon de

l’astre qui disparaissait dans un nuage d’or. Soudain Paul Bienville, ce grand incroyant, sentit une force irrésistible l’entraîner à s’agenouiller à côté de cette jeune fille qui tenait sa main et il

répéta avec elle :

— Mon Dieu, moi aussi je vous remercie.

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