‹ Le secret de la marquise et Un homme d'honneur [microforme]Chapitre 9 sur 14 · SATIRE CONTRE L'AVARICE · texte numérisé non relu

SATIRE CONTRE L'AVARICE

Des habitants de l'air, et le cristal des eaux, Furent cent-et cent fois chantés sur les pipeaux. Ni les soupirs de Pan, ni les pleurs des Pleïades, Ni les nymphes des bois, ni les tendres naïades, Ne seront de mes vers le thêmè et le sujet :

Je les ferai rouler sur un plus grave objet :;

Ma muse ignorera ces noble épithètes,

Ces grands mots:si communs chez tous nos grands poètes : Me bornant à parler et raison et bon sens,

-Je saurai me Passer de ces vains ornements ; Non, je ne serai Point de ces auteurs frivoles, ‘Qui mesurent les sons et pèsent les paroles. Malheur à tout rimeur qui de la sorte écrit,

Au pays canadien, où l'on n’a pas l'esprit ‘Tourné, si je m'en crois, du côté de la grâce ;

‘Où Lafare et Chanlien marchent après Garasse. Est-ce Par de beaux mots qui rendent un doux son, Que l'on peut mettre ici les gens à la raison ? Non, il y faut frapper et d’estoc et de taille,

Etre, non bel esprit, mais sergent de bataille,

‘ Si vous avez dessein de cueillir quelque fruit, ‘* Grondez, criez, tonnez, faites beaucoup de bruit : ‘* Surtout, n'ayez jamais recours à la prière ; ‘* Pour remuer les gens il faut être en colère : ‘* Peut-être vous craindrez de passer pour bavard ? ‘* Non, non, parlez, vous dis-je, un langage poissard ; ‘‘ Prenez l'air, et le son et la voix d’un corsaire ’’ Me disait, l’autre jour, un homme octogénaire : “‘ Armez-vous d’une verge, ou plutôt d’un grand fouet, “Et criez, en frappant, haro sur le baudet. ’’

Oui, oui, je vais m'armer du fouet de la satire : Quand c'est pour corriger, qui défend de médire ? Doit-on laisser en paix le calomniateur,

Le ladre, le brigand, l’envieux, l’imposteur, Quiconque de l'honneur et se joue et se moque ?

: Que n'’ai-je, en ce moment, la verve d’Archiloque ? Mais qu'importe cela puisque je suis en train,

Si je ne suis Boileau, je serai Chapelain :

Pourvu que ferme et fort je bâtonne, je fouette, En dépit d’Apollon, je veux être poëte,

En dépit de Minerve, en dépit des neuf Sœurs : Les Muses ne sont rien, quand il s’agit de mœurs. Si je ne m'assicds point au sommet du Parnasse, A côté de Régnier, et de Pope et d’Horace,

Je grimperai tout seul sur un de nos côteaux ; Là, sans gène, sans Peur, sans maîtres, sans rivaux, Je pourrai hardiment attaquer l'avarice,

La vanité, l'orgueil, la fourbe, l'injustice,

La ruse, le mensonge, ou plutôt le menteur,

Et l’oppresseur barbare, et le vil séducteur.

A tous les vicieux je déclare la guerre,

Dès ce jour, dis cette heure... ‘‘ Ami, qu'allez-vous faire ?’*

Va me dire un ami : ‘ de tous les vicieux ‘* Vous rendre l'ennemi ! Craignez. c'est sérieux ;

‘‘ Ah ! si vous m'en croyez, redoutez leur vengeance :

‘‘ Peut-être vous pourriez... ‘" — Je sais que leur engeance A la peau délicate, est fort sensible aux coups,

Se dresse de dépit et s’enfle de courroux.

Eh bien ! je leur verrai faire force grimaces :

Puis après, je rirai de toutes leurs menaces :

Leur colère ressemble à celle du serpent,

Qui menace de loin et se sauve en rampant.

Allons, point de Auartier, commençons Par l’avare : Cet homme, comme on sait parmi nous n'est pas rare : Du golfe de Gaspé jusqu'au Côteau du Lac :

Du fond de Beauharnois jusque vers Tadousac, Traversez, descendez, ou remontez le fleuve, En vingt et cent façons vous en aurez la preuve.

Voyez cet homme pâle, et maigre et décharné : De tous nos bons bourgeois c'est le plus fortuné. Il a des revenus quatre fois plus qu’un juge ; Mais la triste avarice et le ronge et le gruge : Plus mal que son valet vous le voyez vêtu :

A le voir vous diriez du dernier malotru.

De quels mets croyez-vous que se couvre sa table ? De gros lard, de babeurre et de sucre d'érable.

‘‘ Tous les mets délicats font tort à la santé,’ Dit-il, ‘ et trop longtemps manger c'est volupté. ‘‘; Jamais, surtout, il ne convient de boire

Un homme fut ici d'épargnante mémoire ;

Aux bucheurs de son bois il offrait les copeaux (1) Et par grâce Y joignait les plus petits rameaux. Ils lui rirent au nez, comme on se l'imagine.

Il fallait voir Orgon, marchant dans sa cuisine, Regardant, maniant jusqu'aux moindres débris. Orgon, aimant le vin jusqu’à se mettre gris,

Pour le boire attendait que la liqueur fut sûre ; Jamais il n'eut l'esprit de la savourer pure :

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(1) Pour Payement s'entend.

On l'a vu gourmander les gens de sa maison,

Pour avoir, selon lui, mangé hors de saison :

‘* Il est, leur disait-il, juste qu’un homme dîne :

‘* Mais manger le matin, c'est mauvaise routine :

‘‘ On doit,. pour être bien, ne faire qu'un repas :

‘‘ Et manger plusieurs fois, c'est œuvre de goujats.’”

Au visage enfantin, à la voix féminine, Vous connaissez Ormont, qui si souvent chemine : Ormont est gentilhomme, et même un peu savant, Mais il est dominé Par l'amour de l'argent :

Du matin jusqu'au soir, cet amour-là le ronge : 11 pense à l'or, le jour, et, la nuit, il y songe : Dans ses rêves, souvent, il croit voir des monts d’or, Et, d'aise tressaillant, ramas'er un trésor : S'il lit, par Passe temps, son Boileau, son Horace, Il est, chez ces auteurs, deux chapitres qu'il passe.

Parlant d'un ton dévot, riant d’un air bénin, A le voir, vous diriez qu'Alidor est un saint : Cet homme prête au mois, et même à la journée, Et retire, à coup sûr, cent pour cent Par année : Vous croyez qu'Alidor préte Pour s'enrichir ? Vous êtes dans l'erreur, c'est Pour faire plaisir : Non, ce n'est Pas la soif de l'or qui le tourment : Mais il est d'une humeur tout à fait obligeante.

Un bâton à la main et le corpsen avant, Richegris semble fuir ou voler en marchant :

Quoiqu'il ait cinquante ans, s'il n'éh & pas soixante, Et qu'il possède au moins vingt mille écus de rente, I] n’est ni Vieux, ni riche assez Pour épouser :

I veut encore vieillir, encore thésauriser :

La toilette est coûteuse et la vie est fort chère :

Si Richegris épouse, il mourra de misère.

‘* Eh ! va dire un plaisant, feignant d’être surpris,

‘* Apprenez à connaître un peu mieux Richegris,

‘* Peignez-le sous un jour un peu plus favorable :

‘* N'allez pas dire au moins qu'il n’est pas charitablé :

‘‘ Sachez qu’il a..—Quoi donc ! vêtu..—Non, mais nourri — ‘‘ Ah vraiment j'oubliais..—Quoi ?...-—Le poisson pourri. ’ Une année, en avril, sur la fin du carème,

Parmi les indigents la misère est extrême :

Plein de compassion, Richegris fait prôner Qu'abondamment il a de l’anguillé à donner :

Il en donne, en effet ; mais une marmelade,

Où surnagent les vers rend le mangeur malade,

Qui, pour remerciement, s'adressant au donneur,

Lui prodigue, indigné, le nom d’empoisonneur :

Et non sans quelque droit. Si depuis lors il donne, C'est si secrètement qu'il n’est vu de personne.

Eh ! qui pourrait blâmer Richegris d’avoir soin

Que de ses charités nul ne soit le témoin.

Gourat à ses voisins veut démontrer que riche Peut, parfois, s’accorder et rimer avec chiche. De peur qu'on ne le puisse aisément réfuter, Lui-même, m’a-t-on dit, se plaît à racont:r A quel nombre de tours, de ruses et. de finesses, Il sait avoir recours, pour croître ses richesses.

Aliboron ne voit, ne connaît que l'argent De bon, de précieux, d'estimable, de grand :

Les lettres, les beaux-arts, les talents, le génie,

Ne sont rien, à ses Yeux, que faduise et folie.

Tel, avec de grands biens, ne sait trouver comment ‘ Lire, se promener, s'égayer un moment.

De madame Drabeau racontons l'infortune : Trente mille louis composant sa fortune, A balayer, frotter, trotter en sa maison, Elle passe son temps. Si la peur du démon Lui fait donner, parfois. quelque chose à l'église, Elle refuse tout pour la noble entreprise De son compatriote industrieux, savant.

Ce n'est pas, À l'ouïr, qu'elle tienne à l'argent ; Mais, du matin au soir, attachée à l'ouvrage A peine de dormir a-t-elle le courage.

Malheureuse, inquiète, on conçoit l'embarras Où la mettent des biens dont elle n’use pas.

Si vous en avez trop, qu'une noble dépense Vous délivre à Propos de votre dépendance.

Je pourrais rapporter vingt exemples frappants D'avares citadins ; Mais parcourons les champs : Ce vice, dès longtemps, Peu satisfait des Villes, Est allé dans les Champs chercher d’autres asiles.

Tel est riche on biens-fonds, et n'a qu'un seul enfant : Pour un écu par mois, ou six piastres Par an, Assez, pour son état, ii peut le faire instruire : Mais son curé n'a Pu, jusqu'à présent, l’induire, Ni par sages discours, ni par graves raisons, Ni par avis Privés, ni par communs sermons, À faire Pour son sang ce léger sacrifice :

Dominé, maîtrisé Par sa rustre avarice,

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‘ On se passe, dit-il, de grec et de latin

‘* Bien plus facilement que de viande et de pain.'’ Ces mots semblent jurer avec son ignorance :

(Où les a-t-il appris ?) ‘‘ une telle dépense,

‘" Un tel déboursement mettrait ma bourse à sec.’’ Insensé, s'agit-il de latin et de grec ?

N'est-ce pas le français que ton fils doit apprendre ? Réponds, et ne feins pas de ne me point entendre : Si jusqu’à la sci:-ace il ne peut pas monter,

Qu'il sache donc, au moins, lire, écrire et compter. Il rit da bout des dents, et garde le silence : L'avarice l'emporte, il n’est plus d'espérance.

Il neige, il grêle, il à fendre un diamant ; On arrive en janvier : un avare manant, Voyant qu’au temps qu’il fait le marché sera mince, Prend un frèle canot, et se met à la pince.

De la Pointe Levi traverser à Québec En ce temps, c'est passer la Mer Rouge à pied sec. Qu’arrive-t-il ? pour vendre une poularde, une oie, Au milieu des glaçons, il perd tout et se noie.

Combien de gèns sont morts à l'âge de trente ans, Pour n'avoir pas voulu débourser trente francs !; L'avarice souvent ressemble à la folie :

De même elle extravague et de même s’oublie.

‘ Ami, comment vas-tu, comment vont tes parents ? ” Dit Blaise à Nicolas, qu’il n’a vu de trois ans :

‘* D'où te viens cet ulcère aussi noir que de l’encre ?

LA —‘‘ Je ne sais. — Tu ne sais ! malheureux, c’est un chancre.

—‘" Un chancre ! non. — C’est donc un ulcère, malin. —“" Peut-être. — Eh ! que n’as-tu recours au médecin

‘Plutôt qu'être rongé ? — Je le fcrais sans doute ; ”

‘‘ Mais, Blaise, tu le sais, la médecine coûte ! ‘’ !

L'insensé voulut vivre en dévorant son mal, ù | Non parce qu'il était réduit à la misère :

Mais de peur d'appauvrir son unique héritière. :

Là, le riche fermier laisse pourrir son grain ;

Il se vend quinze francs, il en demande vingt ; ;

La récolte venue, il n’en aura Pas douze ;

Car l’avare, souvent et s’aveugle et se blouse.

Ici, le tavernier, peu content de son gain, Au moyen de l’eau, doublè et son rhum et son vin.

Ce fermier veut semer, et n’a point de semence ;

Il va chez son voisin, où règne l’abondance,

Lui demande un minot ou de seigle ou de pois :

‘Oui, dit l’autre, ‘ pourvu que tu m'en rendes trois. ‘* Que dis-je, trois ! c'est peu ; tu m'en remettras quatre.

—‘" Quatre pour un ! bon Dieu ! — Je n’en puis rabattre : ‘‘ Il est, je crois, permis de gagner sur un prêt.

—‘" Oui, mais quatre pour un, c’est un fort intérêt .”’

Que fera l’homme pauvre ? Il n’a pas une obole : Î ï Il prend le grain du riche et lui rand sa parole. En proie à la misère, à la perplexité,

I1 sème, en maudissant l’avide. dureté De l’homme qui lui tient le. couteau sur la gorge, Pour un ou deux boisseaux' de blé, de seigle ou d'orge.

Se laisser follement mourir contre son bien : Manger le bien d'autrui, pour conserver le sien Sont deux cas différents : l’un n’est que ridicule, Mais l’autre est, criminel, et veut de la férule.

L'un fait tort à soi.même et l'autre à son prochain. On n'est point Scélérat quand on n'est que vilain : 11 faut garder en tout une juste mesure,

Et surtout distinguer l'intérêt de l'usure.

Le vilain est un fou qui fait rire de soi ;

L'usirier, un méchant qui viole la loi.

C'est donc sur ce dernier qu'il faut faire main basse : Jamais cet homme-là ne mérita de grâce.

L'usurier, des humains trouble l'ordre et la paix ;

Par Jui le Pauvre est pauvre et doit l'être à jamais.

Il fut, à mon avis, ménagéparMolière :

Boileau n’en parle pas d’un ton assez sévère :

Est-ce par des bons mots qu'on corrige ces gens ?

T1 leur faut du bâton ou du fouet sur les flancs. Mais je vois, à sonair, q

ue ma muse se fâche ; Je lui ferme la bouche, et jefinisma tâche.

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