‹ Le secret de la sagesse françaiseChapitre 1 sur 13 · Le secret de la sagesse française · texte numérisé non relu

Le secret de la sagesse française

Celui qui écrit ces lignes a vécu plus de trente ans en France. Il a la modeste prétention d'avoir, durant ce long laps de temps, appris à comprendre la construction de l'âme française, sinon parfaitement, du moins mieux que ne le font en général les hommes d'une autre race. Cette longue pratique de la vie française l'avait convaincu, bien avant la grande guerre, de l'inanité de divers clichés qui courent au dehors sur le caractère national français. Il n'a pas l'intention d'aborder les brûlants problèmes politiques et économiques de l'heure actuelle dans cette brève étude de la mentalité française, écrite primitivement pour le public étranger. Il voudrait simplement résumer les raisons d'expérience qui, aux jours tragiques où le monde a douté du destin de la France, ont maintenu en lui une con-

fiance inébranlable en sa force de résistance, de même qu'aujourd'hui dans son avenir ressuscité. La ténacité dans la volonté, la constance dans l'épreuve, le courage moral indomptable, l'amour jaloux de l'indépendance personnelle, la capacité stoïque d'endurer et de persévérer pour un but cher, lui étaient toujours apparues comme les qualités maîtresses de ce peuple aux manières affables et gaies, qu'on a si follement taxé à l'extérieur de légèreté et d'inconstance. Ce sont ces vertus des temps d'épreuves, jointes à d'autres plus familières et moins austères, qui rayonnent dans le fier et charmant sourire de la sagesse française.

Je suis né en Suède et élevé, j'ose le dire, dans l'atmosphère la plus francophile qui se puisse trouver kors de France, et qui me prédisposait tout naturellement à considérer la France comme une sorte de seconde patrie spirituelle. C'était alors le temps où les suédois s'appelaient eux-mêmes, avec fierté, « les Français du Nord ». Ils considéraient la Suède comme l'avant-poste de la civilisation française et regardaient cette civilisation comme la première du monde, opinion qui chez eux ne

souffrait pas de discussion. Les milieux militaires où j'étais élevé étaient peut-être les plus imbus de ces sentiments, ce qui s'explique d'autant mieux que nous avions choisi une dynastie française et que le corps des officiers a toujours tendance à se modeler sur son roi. Je me souviens encore des barbiches à la française des officiers qui fréquentaient chez nous, et de leurs interminables histoires sur ceux de leurs camarades qui venaient de combattre sous les drapeaux français. On connaît ce trait, qu'a.pràs Sedan les journaux suédois parurent enca^ drés de noir, et que ce fut pour la Suède entière comme un deuil national.

Imprégné de ces traditions dès ma première éducation, je me trouvais irrésistiblement emporté dans le puissant mouvement intellectuel qui, vers 1880, portait de Paris dans toute l'Europe, avec un éclat inimaginable, les doctrines du réalisme des Flaubert, des Goncourt, des Zola et des Daudet.

Bien qu'aucwne exposition d'art français n'eût encore donné aux suédois une vision directe des œuvres des impressionnistes, une légion de jeunes artistes, accourus à Paris sur leur renom et brûlants d'enthousiasme, rapportaient à Stockholm leur gloire et leurs théories. La France apparaissait ainsi comme

le guide incontestable de la pensée et de l'art européens. La comédie de mœurs parisienne était admirablement interprétée par notre grand acteur Gustaf Fredrikson, qui s'était véritablement incarné dans le type de l'homme du monde selon Alexandre Dumas fils; mais c'est le roman réaliste et psychologique qui, remarquablement servi par les éditeurs et libraires, atteignait à la plus grande diffusion. Un puissant mouvement contemporain comme celui-ci exerçait naturellement une influence attractive sur la jeunesse, toujours ouverte aux souffles nouveaux.

Déjà, sur les bancs du collège et plus tard étudiant d'Upsal, je lisais avec volupté dans leur langue originale ces peintures de la vie parisienne et je suivais pas à pas, sur un plan de Paris étendu devant moi, les promenades et démarches des personnages évoqués, depuis Coupeau et Gueule d'Or de Belleville et de Ménilmontant, jusqu'aux subtiles héroïnes de M. Paul Bourget.

A vrai dire, cette existence parisienne me paraissait si colorée, si fantasque, si incroyablement riche en types caractéristiques et variés, que j'en venais presque, à mettre en doute sa réalité vivante.

Ce qui devait m'attirer vers Paris, c'était la

curiosité de contrôler par moi-même jusqu'à quel point ces peintures étaient exactes : dans la fièvre de l'or et des plaisirs, dans les luttes et les intrigues des rivalités politiques comme dans la vie intime des familles. Je ne tardais pas à reconnaître sous cette surface romantisée les véritables traits de la vie française, ceux qui lui donnent son équilibre heureux et son humanité profonde.

Voilà donc notre jeune suédois arrivé an pays de ses rêves.

J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat Et trottais comme un jeune rat Qui cherche à se donner carrière.

Paris, capitale du monde, ville de luxe, de grâce et de raffinements sans égal, aux sites et aux monuments évocateurs de la plus glorieuse histoire, aux rues grouillantes de mouvement et d'aimable gaîté, Paris, foyer brûlant des idées, incarnation des luttes, des convoitises, des fureurs du plaisir, ton emprise est pareille sur tous ceux qui approchent de toi pour la première fois.

Arrivé tard dans la nuit, descendu chez des amis, boulevard Haussmann, presque en face du Printemps, j'étais sur pied de bonne heure le lendemain matin. En sortant de chez moi, je

tombai parmi des foules de midinettes et de petites ouvrières se rendant d'un pas pressé au grand magasin ou autres boutiques et ateliers de ce quartier de commerce de luxe. On se ligure bien que, surtout à cet âge, la femme française, dans ce rayonnement presque fabuleux qui l'entoure à l'étranger, était peut-être le principal objet de mon intérêt. Ma première impression fut d'abord une légère déception, suivie promptement de ravissement et d'un sentiment excessivement sympathique. On s'imagine naïvement à l'étranger que toute parisienne doit nécessairement être jolie et tant soit peu luxueusement parée et on éprouve une désillusion un peu sotte quand on constate qu'à Paris comme partout la beauté est une exception, que la grande majorité est d'une gentillesse moyenne, et qu'il s'en trouve même un certain nombre de laides. Mon ravissement vint de ce que la fameuse grâce parisienne n'était ni un mythe, ni une exagération.

Ces jeunes filles du peuple, à cette heure matinale si peu favorable à la beauté féminine, ^dessinaient dans l'air brumeux des silhouettes charmantes. Je fus frappé par ce fait que foien qu'elles fussent fort pressées dans leur peur d'être en retard, elles gardaient une harmonie de mouvement et de ligne impossible à

trouver ailleurs, car chez d'autres races les foules qui se hâtent prennent aussitôt des gestes incoordonnés, une allure essoufflée et disgracieuse. Je suis loin d'être le seul à avoir cette impression; un de mes confrères suédois, qui a vécu un nombre égal d'années à Londres, à Berlin et à Paris, écrit dans ses observations très judicieuses sur les foules des grandes capitales européennes : « De toutes ces fouies, la foule française est sans comparaison la plus sympathique, étant celle qui a le plus de tenue, de mesure, de possession de soi-même et d'égard pour autrui ». J'eus donc, dès le premier instant, une impression visuelle très nette de toute cette catégorie de qualités éminemment françaises, dont la femme de ce pays est justement l'incarnation. On a tant vanté la démarche de la parisienne, je la trouvais moins sylphide et dansante que je me Tétais figuré, mais d'une séduction bien plus naturelle et pour ainsi dire plus terrestre : ce petit pas rapide et sûr, énergique, allant droit à son but, d'une élasticité si ferme et saine, cette démarche si intelligente et si éloquente! Il avait plu la nuit, et dans ce paysage délicieux en grisaille et légèrement mouillé, les petits pieds, sous les jupes délicatement troussées, trottaient vite, vite, ils me fascinaient, j'oubliais pour eux

les visages, ils me parlaient, j'écoutais leur petite chanson : nous sommes pressés, nous savons ce que nous voulons, nous avons beaucoup à faire, nous pensons à nos affaires. Voilà ce que je vis ce premier matin, autour de huit heures, quand les créatures de plaisir étaient encore dans leur premier sommeil, et cette vision de Paris se hâtant vers le travail m'a toujours été confirmée par mes expériences successives, et toujours la femme française est restée dans mon esprit à travers toutes les complémentaires que la suite des jours a apportées à cette image, telle qu'elle m'est apparue ce premier matin sous les traits de l'ouvrière parisienne, l'être le plus spontanément gracieux, le plus ingénieux, le plus courageux, le plus vaillant qui soit.

Puis mes pas se portèrent vers la place de la Concorde. La voie triomphale montant vers l'Arc de Triomphe me fut un éblouissement. Jamais nulle part, devant aucun paysage urbain, je n'ai, depuis, reçu une telle vision de beauté. Nulle capitale au monde n'offre un spectacle qui soit de loin comparable. L'esprit même le plus superficiel du plus ordinaire touriste reçoit là, inconsciemment, mieux que par aucun enseignement livresque, une leçon vivante des qualités maîtresses françaises qui

sont la clarté et la mesure. Il sentira, fût-ce malgré lui, que ce peuple est en vérité l'héritier du miracle grec.

Trente ans plus tard, à cette même place, j'assistais au spectacle le plus grandiose qui puisse s'inscrire dans la mémoire d'un siècle, quand, le 14 juillet 1919, les poilus au casque bleu ont passé sous l'Arc de Triomphe, descendant la voie glorieuse, entre la double haie de cette noble foule parisienne, vibrant d'orgueil sacré, grave pourtant en songeant aux fils disparus, acclamant dans un élan de reconnaissance exaltée les sauveurs de la patrie délivrée.

Imaginons-nous un immense domaine rural et industriel en même temps; des grands champs de blé et de betteraves, des scieries, des briqueteries, des filatures, une raffinerie, des moulins, des carrières, enfin un domaine de rendement intense, représentant un bon nombre de millions et formant un ensemble utilitaire d'un aspect grassement prosaïque. Dans ce paysage parsemé de nombreuses cheminées d'usines, assombri par leurs fumées, se trouve cependant une oasis remplie de verdure,

de murmure de sources et de chants d'oiseaux. Plus encore à la beauté de la nature, vient s'ajouter la poésie du passé. C'est le château, la résidence jalousement conservée et entretenue par le gros industriel propriétaire du domaine. Un vieux bâtiment à la fois simple et noble, aux lignes harmonieuses, contenant des collections d'une beauté raffinée, se mirant dans les eaux limpides de l'étang, entouré d'éclatants parterres à la française, de vergers aux fruits merveilleux, et d'un parc aux arbres plusieurs fois séculaires, aux ombrages qui versent le repos à l'âme dans la splendeur des jeux de lumière glissant entre les feuillages. C'est là que le maître se sent heureux, qu'il jouit, non sans fierté, du ravissement de ses hôtes, et tous les bénéfices de sa vaste administration lui sont précieux principalement parce qu'ils lui permettent de garder les délices d'un noble loisir dans ce séjour enchanteur. Il sent qu'il s'affine, s'ennoblit en s'y consacrant dans les intervalles de ses soucis matériels. Mais une catastrophe dévaste ce coin sacré en épargnant les champs et les usines. Le vieux château est rasé, les eaux miroitantes sont taries, les jardins détruits, les vergers arrachés, les hautes futaies abattues. Le chagrin du propriétaire est immense. La fortune lui reste avec ses revenus,

mais tout son bonheur de vivre dans sa propriété est détruit. Il voudrait la vendre ou la gérer de loin. Il eût été facile de rebâtir une usine mais comment remplacer ces trésors à jamais disparus? Reconstruire... mais quelle construction nouvelle lui rendrait la patine de ces vieilles pierres? Et aucune force humaine ne peut lui restituer ces arbres séculaires, jamais il ne retrouvera la douce et majestueuse symphonie du vent bruissant dans leurs cimes. La désolation du monde civilisé serait aussi profonde si, par un cataclysme inconcevable, la France disparaissait, oasis d'art et de nobles traditions dans les plaines plates de l'universel mercantilisme.

Eh quoi! me répondra-t-on, les autres nations civilisées ne peuvent-elles donc, elles aussi, offrir ces oasis de beauté et de rêve dont vous parlez? Oui, sans doute, dans une certaine mesure, encore cette mesure est-elle faible, par les raisons que je vais dire :

1° Les autres nations continueront de mal en pis à être absorbées par la lutte industrielle et par les problèmes économiques et sociaux arides et desséchants, tandis que les français resteront toujours beaucoup plus tournés vers les

arts et les travaux qui sont l'ornement de la vie. d'autant plus que leur heureux état social solidement stabilisé le leur permet;

2° Les autres peuples sont loin de posséder à l'égal des français ce culte de la tradition qui donne à la civilisation française comme sa forte épine dorsale. La France disparue, il resterait évidemment l'Espagne et l'Italie pour la délectation des touristes, mais je parle, bien entendu, non seulement des sites évocateurs mais de l'atmosphère spirituelle et morale d'une civilisation. Comment remplaceriez-vous la langue française, miroir de cette âme élégante, incomparable instrument de précision et d'analyse, si précieusement travaillé par les siècles que les idées et les mois y sont clarifiés, dotés de contours précis, d'une marche rapide et d'une aisance divine?

Ce rôle de la France dans le domaine spirituel a été, certes, prépondérant avant la grande guerre, il est tout à fait indispensable maintenant comme guide et gardien de l'ordre social, dans le chaos actuel, où toutes les traditions sont momentanément rompues.

La France est visiblement appelée à devenir le grand reconstructeur de l'ordre dans les civilisations, autour duquel devront se grouper tous les ennemis de la barbarie montante.

Qu'on ne me taxe pas de réaction antidémocrate. La République française seule a réalisé la démocratie véritable, tandis que les autres nations la cherchent en tâtonnant et parfois en titubant comme des hommes ivres; la France l'a réalisée en sa vérité par la tolérance, le respect passionné de la personnalité humaine et de l'indépendance de l'individu, par la politesse générale entre les classes, par la diffusion extrême de la petite propriété, enfin par la piété envers le passé et les traditions. Elle a donc ainsi édifié un état social enviable qui l'autorise à se proposer en exemple aux jeunes démocraties en croissance. Elle peut montrer comme preuve la paix sociale dont elle a continué à jouir après l'épouvantable catastrophe, alors que les autres peuples semblaient ébranlés jusque dans leur fondement; elle peut rappeler que la récente crise économique ne vit chez elle guère plus de cent mille chômeurs, quand l'Angleterre et l'Amérique les ont comptés par millions.

Je me souviens avoir entendu devant M. Branting, le chef du socialisme suédois, quelqu'un s'écrier : « Il nous faut reconstruire une nouvelle Suède. » « Non pas, riposta M. Branting avec vivacité, il faut améliorer le bâtiment mais en construisant sur les bases

solides de notre benne vieille Suède. » C'est en s'inspirant de ia même conception que la République française est devenue ce qu'elle est : solide, durable et victorieuse.

Un exemple peut montrer à quel point la Troisième République a conservé ce respect du passé et des traditions vénérables. L'Académie française est une compagnie trois fois séculaire dont le plus qu'on puisse dire est que dans son ensemble on peut la considérer comme ralliée à la République. Avec le célèbre parti des ducs et des prélats elle réunit les éléments les plus conservateurs de l'élite française, et son éclectisme va tout au plus jusqu'au rose pâle. Les écrivains d'avant-garde peuvent faire montre de leur dédain pour elle, son prestige purement littéraire peut être discuté, mais son prestige mondain et social est immense, et reconnu comme tel même par les « fauves » qui la dénigrent et qui tous tressailliraient d'une joie délicieuse à la pensée de pouvoir en être. Ce prestige est tel que les plus bautes sommités politiques de la République recherchent comme le couronnement de leur carrière l'honneur d'appartenir aux quarante immortels. C'est la suprême distinction honorifique où peut atteindre un citoyen français. Freycinet, Ribot, Paul Deschanel, Poincaré, Barthou, enfin Clemen-

ceau y arrivèrent lorsque déjà ils étaient chargés de toutes les illustrations et de tous les honneurs que peut donner une carrière publique. Focli et JofYre y entrèrent comme de droit, tant il est convenu que cette illustre compagnie doit compter dans son sein les plus hautes gloires de la France. Rappelons que Zola, le démolisseur attitré de toute grandeur conventionnelle, se portait comme candidat à chaque élection académique et faisait ponctuellement les trente-neuf visites réglementaires; il revendiquait hautement, dans les interviews consenties, son droit d'en être, comme chef de l'école naturaliste; il déployait en ce but autant d'énergie qu'il en mit pour obtenir sa rosette d'officier de la Légion d'honneur. J'ai entendu des adeptes de Jaurès discuter les chances du « patron » et je suis convaincu que le leader socialiste aurait été infiniment touché d'un pareil hommage à son génie oratoire. Quand il aura réalisé la république syndicaliste, M. Jouhaux voudra être de l'Académie française, «ar jamais aucun régime français n'osera porter une main sacrilège sur l'habit vert.

Mais c'est là, rugira le farouche démocrate, le tort de la Troisième République, d'avoir gardé tout ce qu'elle a pu des anciens régimes! Pardon, répondrai-je, elle en a gardé ce qu'elle

a pu sauver d'utile et de respectable, et c'est là sa force. La France ne date pas de 1789, les siècles précédents ont fait sa grandeur, elle en a préservé, sinon les institutions, au moins l'esprit et les traditions profondes qui restent enfermées dans le trésor de sa littérature et c'est là l'arche saint que l'Académie française est chargée de porter au-dessus des eaux. Ainsi s'explique et se justifie le prestige qu'elle garde même auprès des foules de demi-culture, qui voient dans la création de Richelieu une institution destinée à conserver ce que les français de toute classe considèrent comme leur plus beau joyau national, la pureté de leur langue incomparable.

Maints autres exemples pourraient être apportés en témoignage du culte instinctif et inné du français pour les lettres, l'élégance, la politesse et tout ce qui fait l'ornement de la vie. Le constater est presque une vérité inutile à dire, tant elle est connue. Des nouvelles démocraties hâtivement construites en balayant le passé peuvent mépriser ces raffinements; elles s'efforceront cependant d'y revenir un joar, car les peuples ne vivent pas seulement de pain; les soviets de Moscou l'ont reconnu en nommant des « prolétaires d'honneur héréditaires » et en organisant des ballets

et des spectacles d'un luxe et d'un raffinement inouïs; offrez au public des cinémas des visions d'une démocratie Spartiate, il bâillera d'ennui, il réclamera d'Artagnan et ses mousquetaires ou des fêtes dans des palais luxueux, tant il est vrai que dans la grisaille de sa vie ordinaire, il a besoin de rêve et d'illusion. Elles s'efforceront d'y revenir, elles s'apercevront peut-être trop tard qu'elles ont coupé les beaux arbres. Les beaux arbres séculaires qu'aura seul gardés le jardin enchanteur de la civilisation française.

« Vous nous la baillez belle, me répondront les tenants de l'industrialisme, nous nous refusons à envisager la France comme un jardin d'agrément, si beau soit-il, nous regardons la France de l'avenir comme devant être une des trois ou quatre grandes puissances productrices du monde, la première peut-être dans le domaine métallurgique, par la richesse de ses gisements et de ses forces hydrauliques; si vous y ajoutez ses immenses possessions coloniales, elle dispose de possibilités de développement illimitées, qui lui permettent de ne céder la place à personne dans la concurrence économique. »

Parfait. Et le jour où la France sera entraînée, à l'égard des autres, dans la danse autour du Veau d'Or, le jour où elle sera hyper-industrialisée aux dépens de son industrie naturelle et foncière qui est l'agriculture, ce jour-là son équilibre sera rompu, on connaîtra alors une crise française; elle comptera des chômeurs par millions, comme les pajrs dont certains français envient peut-être la fausse prospérité, et elle passera par des secousses d'autant plus redoutables qu'on aura fait violence à son tempérament. L'industrialisme à outrance est une insanité dans un pays à faible natalité, où autant de forces que possible doivent être réservées à l'agriculture intensifiée, qui, selon des autorités compétentes, pourrait tripler le rendement actuel (1).

Ceci est du reste amplement reconnu par les promoteurs du vaste mouvement de retour à la terre qui se dessine actuellement et groupe les plus sains efforts pour le renouveau de la patrie française. Le programme en a été admirablement formulé par M. Chéron, ministre de

(1) En effet, sur vingt pays européens, la France n'arrivait, avant la guerre, qu'au neuvième rang pour les rendements en blé, avec 13 quintaux 6 à l'hectar*, très loin derrière le Danemark (30 quintaux), la Belgique et les Pays-Bas (24 quintaux), ^'Allemagne (20 quintaux 6).

l'agriculture, dans la séance de la Chambre des députés du S mars dernier.

De tout temps, a dit le ministre, le rôle de l'agriculture a été considérable dans notre pays. Aujourd'hui il est décisif. C'est l'agriculture seule qui peut nous permettre de panser les plaies de la guerre. Au moment où tant de problèmes nous assaillent à la fois, problème financier, problème économique, problème de la vie chère, c'est vers le sol, vers notre généreux sol de France que tous les regards et toutes les volontés doivent se tourner. S'il produit davantage, s'il nous permet de satisfaire la plupart de nos besoins sans recourir à des importations ruineuses, s'il nous donne les excédents nécessaires pour l'exportation, s'il multiplie les produits, s'il accroît le bien-être et diminue le taux de l'existence, il nous permettra de sortir des difficultés en face desquelles nous sommes.

C'est donc dans la protection, dans la sauvegarde de l'agriculture qu'est le salut. Nous convierons tous ceux qui comptent dans la nation à une véritable croisade en faveur du retour à la terre. Il faut apprendre à tous les jeunes Français non seulement la noblesse du métier d'agriculteur, mais les profits qu'ils peuvent retirer d'une profession où il leur sera plus facile peutêtre que dans toute astre de conquérir le bien-être et l'indépendance.

Par bonheur les temps d'hyper-industrialisation sont encore loin, car j'ai pleine confiance dans le génie conservateur de la race. Suis-je donc un réactionnaire , puisque les mots et les idées ont tellement perdu leur sens qu'il est devenu un crime de lèse-démocratie d'approuver le désir de conserver, de préserver, de défendre ce qu'on possède de bon et éprouvé

comme tel. Pour moi, beaucoup de ce qu'on observe en France d'attachement aux habitudes anciennes, de méfiance envers les nouveautés, voire de routine, n'est que l'instinct très sain qui retient la France de s'engager dans la course aux abîmes qui emporte les autres peuples. 'La France, qui a trouvé son bonheur et son équilibre dans la démocratie véritable, basée sur les aspirations naturelles de l'individu, répugne à l'esclavage des usines dans une démocratie de camouflage, destinée à masquer la ploutocratie.

Voyez comme la démocratie française a su se développer jusqu'ici dans son petit bonheur bourgeois, et dans le libre jeu des capacités individuelles. Tout le monde sait que la stabilité sociale en France réside dans le fait que la grande industrie y est moins prépondérante que dans les autres grandes nations, et qu'elle est restée principalement agricole- Quant à la population urbaine, elle contient encore dans une plus large proportion que nul autre part des éléments exerçant des industries qu'on est convenu d'appeler de luxe, et qui permettent, et en certains cas exigent, Ife travail sur une échelle réduite, partant plus indépendant et plus personnel, mettant en jeu les qualités de fantaisie, d'ingéniosité et d'initiative.

D'après tout ce qu'on peut juger, l'avenir économique de la France devait être dans son agriculture et dans son industrie de luxe. C'est là quelle a gagné sa clientèle et la bonne règle commerciale conseille de travailler dans les voies ouvertes. Je prends le mot d'industrie de luxe dans le sens le plus large, comme l'industrie automobile, enfin tout ce qui exige la précision, le fini, l'élégance, le bon goût. Qu'on pousse à toute force l'activité française dans cette direction. Et mes industrialistes à outrance doivent reconnaître que ce n'est pas déchoir que de rester orfèvre ou ébéniste, plutôt que fabricant de clous ou raboteur de planches.

D'autant qu'il est loin d'être certain que la France puisse improviser les organisations et les méthodes déjà réalisées dans les pays à grosse industrie intense. Dans le domaine dont je parle, elle reste dans son champ d'expériences éprouvées- Mais avant tout elle sauvera ainsi, dans un temps de mécanisation universelle, ce capital social inestimable que représente l'ouvrier français, le premier du monde quand il n'est pas asservi à la machine et qu'on lui laisse le droit de libre création.

Ce jugement n'a rien d'exagéré, depuis trois siècles l'industrie d'art française est la pre-

mière du monde, il faut bien que l'ouvrier qui l'a créée soit un ouvrier d'élite exceptionnel. La raison en est, d'une part, que la Providence a doté ce peuple d'une qualité qui s'appelle le goût; d'autre part, que le français met dans son travail un amour et un soin émanant d'un tempérament ardent de créateur.

Page 1