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LA COURTOISIE

Dans tous les pays du monde, les classes supérieures observent les lois de la civilité. A Paris, sinon en province, il faut bien avouer que le niveau de la politesse a un peu baissé par suite de la vie plus fiévreuse et par l'ascension des couches sociales habituées à jouer du coude pour se faire place. Néanmoins, dans le commerce général des citoyens entre eux, les angles sont tellement arrondis que dès qu'on quitte la France on sent une différence dans la façon d'être qui n'est pas toujours manque de bonne volonté, mais manque de souplesse acquise.

Je prends un exemple: si on demande à Paris son chemin à un passant, il donne presque toujours le renseignement avec une sorte d'aimable complaisance; à l'étranger, il arrive assez souvent que tout en donnant l'indication

demandée, le ton abrupt de l'homme vous fait sentir qu'il est pressé et que vous auriez mieux fait de ne pas le déranger. De même dans ses remerciements, le français met plus de grâce aimable, alors que l'étranger se contente d'un mot hâtif.

La traditionnelle politesse française reste vivante et intacte dans presque toute la province, où l'on trouve encore des manières qui, pour un étranger, semblent tout à fait ancien régime et talon rouge.

Mais le fait caractéristique et sur lequel je voudrais insister est que cette politesse et cette douceur des manières ne sont pas en France, comme ailleurs, le seul apanage des classes cultivées et qu'elles semblent comme l'expression spontanée de l'âme du peuple tout entier, jusque dans les classes les plus humbles. J'ose même soutenir qu'on est plus sûr de trouver cette courtoisie chez un ouvrier ou un homme du petit peuple que chez des gens mieux placés. Le premier est plus serviable et plus cordial parce qu'il obéit plus franchement à sa nature spontanée.

Peut-être certaines observations que je suis amené à faire ici pourraient paraître oiseuses aux lecteurs français, mais je rappellerai que

la vérité s'établit par comparaison. Il n'est pas inutile non plus d'attirer leur attention sur certains caractères de leur vie nationale, qui leur paraissent si naturels qu'ils ne les mesurent pas à leur juste valeur. Il est bon qu'Us se tiennent présents à l'esprit que les relations des citoyens sont différentes en d'autres pays. Aussi quand j'entends noter quelques signes d'humeur ou d'envie des classes populaires, vis-à-vis des bourgeois, cela me fait sourire. J'ai vu, autre part, les regards chargés de haine et d'envie menaçante. Il peut arriver, en France, que des dames empanachées dans une auto de luxe traversent une banlieue d'usines et s'effarouchent des regards peu amicaux des femmes en cheveux, mais la faute en est à elles, car l'étalage du luxe est toujours au moins inopportun en face des vies besogneuses. Je sais bien qu'il existe, en France, plusieurs points réduits, marqués d'une tache rouge. Pourtant, pour ma part, quand les circonstances m'ont conduit dans les milieux ouvriers, j'ai toujours été frappé de la politesse de leurs manières. Je mets à côté les bandes d'apaches qui se glissent dans les réunions publiques. Prenons acte d'un petit fait : des syndicats ouvriers avaient renvoyé en bloc au percepteur,

en guise de protestation, les feuilles de contributions personnelles de leurs membres, puis au deuxième avertissement la grande majorité des ouvriers vint, comme de bons citoyens, acquitter l'impôt. Ceci n'a rien à faire avec la politesse, mais c'est un signe d'intelligente soumission aux nécessités sociales.

Ce qui distingue l'ouvrier français, c'est qu'il ne semble pas s'apercevoir des différences de classe, il n'a ni plus ni moins d'égards pour vous que si vous étiez son pareil, et comme i\ est naturellement sociable et cordial, voir serviable, il l'est avec vous aussi. En d'autres pays, l'homme du peuple était autrefois humble et écrasé, maintenant il est révolté et ombrageux. Dans la démocratie française, il s'est toujours senti libre citoyen émancipé. Il faut dire que les classes supérieures en France facilitent cet accord par leur humeur égalitaire. Elles peuvent défendre âprement leur intérêt dans une question de salaires, mais l'idée ne leur viendrait pas de souligner une différence de destin par un ton hautain et distant. Si quelques snobs nourrissent avec complaisance l'infatuation de leur supériorité, ils n'oseraient pas le montrer, tellement cela est contraire aux moeurs.

Quand on parle avec les gens du peuple d'hommes d'une situation supérieure à la leur, on s'aperçoit que ceux-ci se qualifient pour eux comme « ayant reçu plus d'instruction », c'està-dire étant ainsi plus favorisés par la chance pour obtenir une meilleure place, mais non pas comme appartenant pour ainsi dire à une caste d'essence plus noble. Ils font cette constatation sans amertume et avec un certain respect, considérant que les chemins sont ouverts, sinon pour eux-mêmes, du moins pour leurs enfants et leurs pareils.

Il y a en réalité, en France, une hiérarchie sociale fortement marquée. Les professions libérales dédaignent les hommes d'affaires. Dans cette dernière catégorie, la marge est grande entre le commerce, le haut négoce, l'industrie et la finance. Dans les centres de province, la classification est réglée avec une précision réjouissante. Je me suis laissé dire que dans tel grand port, les cafés regardent de haut en bas les laines qui méprisent à leur tour les cuirs, lesquels se rattrapent sur les farines. Pourtant, si ces nuances existent quand il s'agit de marier sa fille ou simplement d'inviter à dîner, les manières ont soin de n'en rien montrer et ces mêmes gens, qui refuseraient de fréquenter

tels autres., n'en sont pas moins confits en gracieux saluts et compliments quand un terrain neutre les rapproche. Ainsi la politesse s'attache à rendre insensibles ces distances réelles.

L'échelle continue en descendant jusque dans les profondeurs, du chemisier au charcutier, de celui-là au crémier, de l'aristocratique ouvrier électricien jusqu'au terrassier. Mais cette échelle a cela de merveilleux que la qualité d'homme n'en est pas touchée. Où qu'il soit placé, un homme a droit à des égards et il en rend aux autres.

On peut dire que le principe égalitaire de la Révolution française a trouvé sa réalisation morale dans cette politesse nationale, puisque malgré l'inégalité nécessaire des conditions, elle garde dans le commerce social des hommes entre eux cette affabilité extérieure qui enlève tout le côté humiliant des inégalités matérielles et ôte à celles-ci leur pire venin.

On remarquera ici combien cette hiérarchisation constitue un élément de stabilité, chacun dans cette immense échelle graduée pouvant trouver sa satisfaction en s'estimant un peu plus haut placé que l'autre. Qu'on considère les deux antithèses : la Russie presque sans classes moyennes, et la France pour ainsi

dire toute en classes moyennes. La logique veut que par la même loi qui fait que la Russie, une fois décapitée, est vouée à la destruction, la France est lestée pour garder son équilibre en toute circonstance. Je la vois, soit dit sans irrévérence, comme ces petits bonshommes des boîtes de physique qui, de quelque façon qu'on les lance, retombent toujours sur les pieds.

Ainsi la politesse française a réussi, comme on n'a pu le faire nulle part en Europe, à effacer dans l'ordre moral cette distinction des classes qui est pourtant indestructible dans l'économie générale du monde. La question sociale n'est pas seulement une question de ventre, c'est, pour beaucoup, une question d'amour-propre, et le mécontentement des orgueils froissés est peut-être plus âpre encore que celui des intérêts. En diminuant ces causes d'irritation, la courtoisie française constitue un véritable élément de stabilisation d'ordre social. On peut en conclure que si, par chance, quelques convulsions secouaient cet édifice bien ordonné, elles prendraient, dans ce peuple si soucieux de ne pas déranger ses destinées

individuelles, des formes relativement bénignes. Qu'on ne m'oppose pas les violences de la Révolution française, c'est justement durant le siècle qui a suivi que s'est faite l'éducation de la démocratie.

Dans cette politesse, on distingue deux éléments : la bienveillance et le tact, ce dernier résultant d'une compréhension très rapide des réflexes d'autrui. J'ai entendu des étrangers se demander si les français sont réellement bienveillants ou si cette politesse ne serait pas monnaie de singe, destinée à remplacer de bons offices sonnants.

Dans les classes supérieures, on n'a guère à refuser des services d'argent, car il paraît presque inimaginable à un français d'en demander, tant il est habitué à ne compter que sur lui-même ou sur sa plus proche parenté. Il y a là des conceptions de fierté et d'indépendance individuelle qui exclut des habitudes parasitaires. Mais si l'on fait exception de l'aide pécuniaire, le français est extrêmement serviable et prêt à se répandre en recommandations et démarches. Peut-être cette pratique des recommandations n'est-elle même pas sans inconvénients, mais cela nous entraînerait trop loin d'en chercher les causes. Il a aussi un sen-

timenî très vif des obligations qu'impose un service accepté, il sent qu'une dette d'argent le mettrait en état d'infériorité morale vis-à-vis de son prêteur; de même, il n'est pas sans repos, s'il n'a rendu service pour service, ce qui crée ce système d'échanges tacites si caractéristique pour la France et qui joue un si grand rôle dans la politique.

Le français est très reconnaissant de nature, et ceci aussi exerce une forte influence sur les luttes publiques où l'on voit tant de fois certains hommes en défendre un autre per fus et nefas, parce qu'ils se sentent liés à lui par de bons offices acceptés. Le français est relativement fort peu envieux et jaloux, c'est-à-dire qu'il ne l'est que lorsque l'avancement d'autrui lui fait un tort positif, ce qui est sans doute tout ce qu'on peut demander à l'humaine nature. Au contraire, il est plutôt flatté de voir monter ceux de son entourage, par un sentiment assez juste que cela lui donne plus d'importance à lui-même. Il faut reconnaître aussi que les français savent porter leur élévation avec la plus parfaite simplicité et ne renient jamais les vieux amis; on connaît des exemples innombrables de relations qui subsistent entre d'anciens camarades d'études que le cours de la vie

a placés dans des situations sociales très différentes. « Camarade de collège de tel ministre », dire cela d'un homme signifie qu'il peut presque tout obtenir.

J'ai dit que les français étaient naturellement bienveillants, je donnerai ici un exemple qui prouve que s'ils sont, comme la fourmi, peu prêteurs à l'ordinaire, ce n'est pas par sécheresse de cœur, mais par un certain mépris pour l'homme qui ne se suffit pas à lui-même. Mais ils ont, au moins dans le peuple, le cœur à la bonne place quand ils se trouvent en face d'un effort qu'ils comprennent. Il y a à Paris vingt mille artistes qui ne vendent rien et vivent néanmoins par la générosité des marchands de vins et petits commerçants qui leur font crédit avec une mansuétude incroyable. Je connais le cas de nombreux peintres, même étrangers, qui ont vécu des mois et des années en ne donnant que de rares acomptes à des intervalles fantastiques. On sait des petits restaurateurs qui se sont ruinés par cette générosité. Ce crédit, ils l'auraient refusé à un employé de commerce, qui touche chaque mois ses appointements, et doit mesurer ses dépenses à son budget. Mais l'artiste ici garde pour le peuple quelque chose de prestigieux, on sait qu'il a un métier où le

succès est long à obtenir, on trouve juste de l'aider; il y a là aussi, pour ces petites gens, un sentiment obscur de la tâche supérieure que remplit l'artiste dans une société.

Chez les français, comme chez les anglais et chez les suédois, on met le plus grand soin à éviter toute allusion indiscrète à la vie privée de son interlocuteur. Je note ceci par contraste avec l'indiscrète bonhomie de l'allemand qui, vous connaissant à peine, vous demande des détails sur votre famille et sur vos revenus. On apporte également la plus grande attention à ne toucher dans la conversation, de près ni de loin, à un sujet qui puisse blesser. Qu'on observe ceci dans les milieux cultivés qui ont une éducation mondaine, cela n'a rien de surprenant, mais on rencontre partout le même tact délicat dans les classes les plus humbles, d'une façon prodigieuse. Cela me paraît tenir à la rapidité des réflexes du français.

Ailleurs on a, sans doute, aussi bonne volonté, mais on a l'esprit trop lourd pour chercher si loin, et on croit aussi naïvement qu'une vérité est toujours bonne à dire. On a là également « l'esprit de l'escalier » et l'on se reproche quelquefois une minute trop tard la sottise commise. (J'ai toujours remarqué que

les mêmes gens qui trouvent nécessaire de « dire des vérités » s'offensent encore plus quand on leur en fait entendre à eux-mêmes. Le français est moins hypocrite et plus humain en épargnant à son voisin ce qu'il ne supporterait pas lui-même).

Le français a la compréhension si instantanée qu'il lit sur vos lèvres les paroles que vous allez prononcer et qu'il a sa réponse prête avant que vous n'aviez fini de parler. Je n'ai pas la place ici d'analyser les caractères spécifiques de l'intelligence française, sujet infiniment vaste et complexe, mais je crois qu'on peut noter comme un trait général, universellement reconnu, cette excessive rapidité de perception qui marque le peuple entier. On sait que pour choisir les aviateurs on emploie des instruments qui mesurent mathématiquement le plus ou moins de rapidité des réflexes, puisqu'un soixantième de seconde peut décider de la vie ou de la mort (Fonck abattit, une fois, trois avions allemands en six secondes). Si on pouvait appliquer cet appareil à la mentalité des différentes nations, il est certain que les français arriveraient de beaucoup avant les autres. Ceci explique leur faculté d'improvisation et tant de traits éminemment français.

Qu'est-ce donc ce qu'on appelle l'esprit français? Le don de repartie instantanée; d'autres auraient trouvé cette réponse spirituelle seulement après quelques minutes de réflexion.

Les français ont donc créé cet état de sociabilité qui donne une illusion d'abolition des classes, puisque les grands parlent aux petits comme s'ils étaient égaux. Et c'est une des choses qui composent cette atmosphère unique qui fait l'attirance de la France.

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