‹ Le secret de la sagesse françaiseChapitre 10 sur 13 · LES MŒURS · texte numérisé non relu

LES MŒURS

Il serait inutile de dissimuler qu'on a beaucoup calomnié au dehors la femme française et la famille française. La faute en est en premier lieu aux français eux-mêmes, c'est-àdire à leurs romanciers et auteurs dramatiques qui ont fait de l'adultère le thème unique de leurs productions. Ils ont ainsi créé au dehors l'illusion que les erreurs de quelques-unes étaient l'habitude de toutes. C'est que la femme honnête n'a pas d'histoire et qu'il fallait trouver un sujet capable de captiver et d'émouvoir par de tendres ou piquantes peintures d'amour.

Depuis quelques années, du reste, le roman et le théâtre à l'étranger sont devenus bien moins pudibonds qu'au temps de Dickens. On y comprend maintenant qu'il ne faut pas juger les femmes d'un pays à l'aune des héroïnes de théâtre.

Je crois qu'on commence à reconnaître un peu partout la solidité et le sérieux de la famille française. Dans toutes les capitales il existe une société de luxe et de plaisir où les mœurs sont plus relâchées, et la chronique scandaleuse, basée sur des faits de notoriété itestable, prouve que dans certaines de celles-ci la démoralisation des hautes classes est incomparablement plus grande qu'à Paris. ,eut même constater rue cette chronique use est, pour Paris, tout à fait pâle incialement sage. On n'a eu ici ni ourg, ni d'Oscar Wilde, ni de Raspcuet je ne me souviens pas d'avoir vu à puis longtemps de ces procès de di- 2 à grand orchestr; 'lations pal-

), tels qu'il en pleut chaque année dans :sse de Londres et de New-York.

à la grande masse de la bourgeoisie les classes moyennes, la vérité doit être doute qu'elle est, en France comme ail- , composée en majorité de femmes irréprochables. S'il leur arrive de ne plus l'être, j'ai la conviction que les torts ont le plus souvent commencé de l'autre côté.

Je crois aussi qu'au sujet de la vie de plaisir on peut considérer comme périmée la vieille

légende qui représentait Paris comme la Babylone moderne, de mœurs particulièrement dissolues et dépravées. Tout le monde maintenant voyage assez pour avoir constaté de visa que les lieux de perdition sont aussi nombreux, sinon pires, dans les autres capitales.

Aucune de celles-ci ne peut se vanter d'une plus grande sévérité sur ce chapitre, mais certaines étalent leurs folies avec beaucoup plus de grossièreté. On danse dans presque toutes les grandes villes comme à Montmartre, mais nulle part avec autant de décence. L'opinion des étrangers me semble être plutôt un étonnement presque admiratif devant la correction élégante préservée au milieu de ces ébats plutôt funèbres, qui ne rappellent en rien la folle gaieté du Bullier d'autrefois.

Même dans ces relations faciles le goût presque affectueux que le français a pour la femme subsiste encore et les colore d'une nuance moins méprisante qu'ailleurs. Mais pour quitter ce terrain et entrer dans la vie passionnelle, il est incontestable que l'amour joue pour le français un rôle plus prépondérant que pour les hommes de races plus flegmatiques.

Chaque peuple a ses penchants qui peuvent dégénérer en passions tyranniques, chez d'au-

très c'est l'alcoolisme, indice d'un tempérament plus épais. Ces dispositions diverses sont le résultat du climat et de l'alimentation. Les méridionaux sont plus portés à l'amour, ce sont là des truismes qu'on me pardonnera.

Pourtant les nécessités de la vie physiologique sont partout impérieuses, mais parce que les peuples froids sont moins souvent sollicités au péché par la nature et s'acquittent avec plus de hâte des rites qu'elle exige, ils s'imaginent être plus vertueux, et jettent la pierre à ceux qui s'attardent avec plus de fréquence et de délices dans les jardins secrets.

En ce ^chapitre, plus encore qu'en tout autre, c'est l'hypocrisie qui règne. Les français dont le trait le plus sympathique est un manque complet d'hypocrisie, sont les seuls à avoir le courage de leurs actes et de leurs passions. Ailleurs, où l'homme se cache soigneusement de ses fréquentations comme d'un acte répréhensible et bas, il avilit par la honte même qu'il en a la pauvre créature à laquelle il ne demande qu'une satisfaction d'un instant. N'y a-t-il pas plus d'humanité vraie, de chevalerie, de justice même dans la façon ouverte dont le français mène ses liaisons fugitives; il se choisit une petite amie, il la sort, la promène, par-

tage ses repas avec elle et lui demande le plaisir d'une compagnie féminine et d'une camaraderie rieuse. Tel est le cas des innombrables couples qui remplissent les cafés en se payant le luxe d'un bock, et rentrent chez eux comme de bons petits bourgeois aussitôt après le cinéma.

On peut discuter si l'hypocrisie pratiquée ailleurs est une sauvegarde utile pour la morale publique, ou si, par la icompression qu'elle impose, elle crée des mœurs cachées plus laides. D'après ce que j'ai pu en observer, la liberté dont on use en France conserve aux relations entre les sexes une délicatesse plus grande et introduit en celles-ci une plus large part de sympathie humaine dont l'absence leur donne ailleurs un caractère de brutalité. En dernier lieu toutes les femmes gagnent plutôt à ce que les hommes n'aient pas été réduits dès leur début dans la vie à se faire une notion trop méprisante des rapports des sexes.

Mais il y a en cette matière une incompatibilité complète entre les conceptions du français et celles de certaines autres races. Le français reste beaucoup plus près des hommes de la Renaissance ou de la merry old England du temps de Shakespeare avant l'avènement du

puritanisme. Il garde un sens plus sain et pour ainsi dire plus innocent, exprimé dans l'ancienne règle : naturalia non sunt turpia. Au fond, l'abandon qu'on a fait de cette bonne vieille règle a peut-être engendré tous les maux dont souffre la société dans ce domaine. Ceià est si vrai que des pédagogues des plus vertueux préconisent un enseignement dans les écoles sur les fonctions naturelles de l'espèce.

Le fait est que dans ces fonctions naturelles le français paraît apercevoir plutôt un léger ridicule et l'élément comique dont s'amuse son sens d'ironie joyeuse. Ceci ressort depuis Rabelais, qui va vraiment un peu fort, et se reflète encore dans la célèbre plaisanterie gauloise. Rien n'est plus scabreux pour un étranger que de se risquer sur ce terrain. Sa plaisanterie jetterait un froid dans l'assistance, alors que la même historiette contée comme sait le faire un français éveillerait une franche gaieté. C'est que le premier n'aura vu que le côté lubrique tandis que le français, d'un trait ironique et léger, aura souligné le côté humoristique. L'exemple le plus typique de cîette mentalité se trouve dans certaines pièces modernes où des scènes de déshabillé et de chambre à coucher sont données avec un humour si fan-

taisiste que le côté scabreux disparaît et que le public est entraîné sans arrière-pensée dans la ronde abracadabrante du fou rire. Ainsi le français, par son naturalisme et par sa gaieté, envisage, sans penser à mal, des choses où l'étranger ne voit que le mal, et il le fait avec une telle verve qu'il désapprend à son censeur même de songer à mal, et lui enseigne, comme dit Nietzche, « la pureté du regard ».

Cependant, si les français prennent avec cette légèreté joyeuse les réalités de l'amour, les faits divers de chaque semaine prouvent qu'ils peuvent aussi prendre l'amour au tragique. Ce qui est très curieux dans ce peuple c'est qu'on ne peut jamais prévoir quelle chose il prendra au sérieux ou non; tout au moins, c'est un mystère pour l'étranger qui, de certaines apparences de légèreté, a pu conclure au manque de fond.

On se trouve actuellement dans une série de drames passionnels, régulièrement suivis par l'acquittement. Ceci semble contredire mes opinions sur la douceur de la française, mais j'ai dit aussi que cette douceur était une douceur sociable, née du besoin de plaire et de l'éducation. Quand ses intérêts suprêmes sont en jeu, l'instinct de propriété dans l'amour éveille

eeitc énergie irritée qui fait craquer le suave verni. L'acte accompli, la criminelle revient à cette suavité qui émeut si sympathiquement le jury. Pour être juste, il faut reconnaître que celui-ci est aussi indulgent pour l'homme qui tue par amour que pour la femme.

Mais peut-on conclure par quelques cas chaque année que la française soit plus disposée qu'une autre femme à faire elle-même justice des crimes d'amour ou de malheurs conjugaux? La faute en est à l'indulgence du jury. Les autres femmes savent qu'elles risquent une punition sévère, mais si elles devaient escompter l'acquittement, qui prouve qu'elles n'abuseraient pas du revolver plus encore que la française?

Cette indulgence du jury sans laquelle la France n'aurait certainement pas plus de crimes passionnels que la plupart des autres peuples, procède évidemment de l'idée que l'amour est une passion tellement dominatrice qu'elle rend irresponsables ses victimes. C'est la force fatale à laquelle ils ne peuvent pas résister. Par un raisonnement analogue, d'autres nations admettent l'ivresse ou l'alcoolisme habituel comme circonstance atténuante, on y va jusqu'à rechercher l'alcoolisme des parents

comme atténuant la responsabilité.

Ainsi chaque peuple a besoin de chercher une sorte d'ivresse, un moment d'oubli de la vie réelle. Les français la demandent au jeu des tendres passions, où, bien plus qu'autre part, l'élément sociable et pour ainsi dire spirituel, joue un rôle prépondérant. Je pourrais confirmer toutes les opinions que j'avance dans ce livre par des expériences personnelles. Je me souviens d'un voyage de plusieurs semaines avec un groupe de français; ils n'étaient reçus que dans des réunions d'hommes et commençaient à languir, ils me répétaient : « Mais où sont donc les femmes, c'est trop ennuyeux d'être toujours réduits à la société masculine. » Quand, enfin, vint un grand dîner où les femmes de leurs hôtes étaient présentes, ils furent comme illuminés par la plus aimable gaieté. C'était dans la meilleure société où pas une ombre d'aventure ou de conquête ne pouvait effleurer la pensée de ces pèlerins, qui rayonnaient de joie de se retrouver très respectueusement dans la société de femmes charmantes.

J'indiquerai un autre fait significatif : en France, le fumoir tient une place infime. A l'étranger, c'est le lieu sacro-saint, la vaste pièce meublée avec le plus grand confort, les

fauteuils les plus moelleux, et le salon ne prend que la seconde place. C'est là où les hommes se réfugient aussitôt le dîner, qui atteint son point culminant dans la chaleur des liqueurs et des histoires grasses. En France, le bureau de monsieur, qui pourrait servir de fumoir, est souvent un petit réduit, et tout le luxe et le confort sont concentrés dans le double salon et la galerie, où les hommes restent avec les femmes, qui font le simulacre de griller une cigarette, et la conversation continue de la façon la plus animée sans que les hommes éprouvent le moindre désir de se retrouver entre eux.

Il n'est pas douteux que l'attrait qu'éprouve le français pour la société des femmes soit une caractéristique de sa nature, et qu'il n'est qu'une essence très subtilisée de l'éternel instinct qui meut les mondes. C'est cette délicatesse nerveuse du français qui a donné à la femme le rôle qu'elle tient dans la société européenne, car toute son ascension chez les autres peuples, au-dessus des emplois utilitaires, est venue de l'exemple donné par la galanterie française, polissant les mœurs en Allemagne et dans les autres pays, pendant l'époque où l'influence civilisatrice de la France

s'exerçait avec un rayonnement sans pareil.

Contre l'objection que l'adoration des français pour la femme est un signe et un facteur de décadence, je répondrai qu'elle était la même aux jours les plus brillants de leur histoire, quand la France était la plus puissante et la plus nombreuse des nations. Leur soidisant démoralisation ne les a pas empêchés de tenir admirablement pendant la dernière guerre et de passer victorieusement par l'épreuve suprême, en déployant des qualités inouïes de résistance et de stoïcisme. Le seul signe de décadence qu'on puisse relever, et pour lequel il reste parfaitement des moyens de guérison, se trouve dans la baisse de la natalité. Les raisons en sont dans des conceptions d'ordre économique et social, qui n'existaient pas dans l'ancienne France, plus prolifique sans être moins invulnérable aux flèches du cruel oetit dieu.

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