‹ Le secret de M. LadureauChapitre 1 sur 20 · TERRIBLES ANGOISSES NOCTURNES · texte numérisé non relu

TERRIBLES ANGOISSES NOCTURNES

Une pâle veilleuse projetait une lueur indécise sur les époux Ladureau, reposant dans une vaste alcôve. Leur sommeil était calme comme celui d'honnêtes gens auxquels nul être humain n'a aucun reproche à adresser.

La veille, le notaire Ladureau avait, dans la matinée, assisté à une levée de scellés à la campagne; par la même occasion, un paysan malade lui avait dicté son testa-

nient; l'après-midi, le notaire procédait à une adjudication au dernier feu. Toutes ces opérations avaient été parfaitement conduites par le chef de la communauté. De même pour son épouse à l'intérieur : la coulée d'une lessive dirigée par madame Ladureau avait fonctionné avec la régularité chère aux ménagères. C'est pourquoi, ayant conscience d'avoir accompli leur mission quotidienne, les deux époux avaient posé la tête sur l'oreiller en s'endormant du placide sommeil de province , tranquille et sans agitations.

Cependant un sourd murmure de voix, qui se fit entendre dans la cheminée de l'appartement, produisit une interruption dans la respiration cadencée du notaire, qui s'écria d'un ton de dépit : Maudits peintres !

Depuis huit jours, en effet, les peintres

restauraient le rez-de-chaussée de la maison, et ils venaient au petit jour afin de laisser libre le cabinet du notaire, qui avait à recevoir ses clients. Comme ces ouvriers s'inquiètent médiocrement de troubler , le sommeil des gens, que d'habitude ils chantent, sifflent et causent, M. Ladureau se retourna dans le lit, enfonçant sa tête dans l'oreiller pour échapper aux bruits du rez-dechaussée.

Un craquement de meuble se fit entendre tout à coup.

Le notaire se dressa sur le lit, comme mû par un ressort. Ses yeux, dans la direction de la fenêtre, interrogeaient un filet de lumière qui se glissait net et froid à travers l'ouverture du rideau et n'avait aucuns rapports avec les lueurs du petit jour.

Inquiet, M. Ladureau avança la main dans la direction de la table de nuit, prit sa

montre et regarda le cadran à la lueur de la veilleuse.

L'aiguille marquait deux heures !

Pour s'assurer qu'il ne rêvait pas, le notaire porta la montre à son oreille. Elle marchait ! Si M. Ladureau n'avait pas perdu ses cheveux dans l'exercice du notariat, ils se fussent vraisemblablement dressés sur sa tête.

La sueur sur le visage, le notaire descendit de son lit et, debout au milieu de la chambre, écouta. iVucun bruit à ce moment ne se faisait entendre. Il alla à la fenêtre, tira les rideaux pour s'assurer qu'il n'était pas victime d'une illusion.

La lune impassible regardait ce qui se passait sur la terre.

— J'ai rêvé, pensa M. Ladureau qui reprit le chemin de l'alcôve.

En ce moment, le même craquement sin-

gulier qui s'était fait entendre par la cheminée, recommença. Cette fois le doule n'était plus possible.

Le bruit partait de l'étude située sous la chambre à coucher. Des gens y étaient entrés. Ce ne pouvaient être les peintres qui commençaient leurs travaux à pareille heure.

— Hé ! cria M. Ladureau de toute la voix dont l'anxiété lui permettait de disposer, hé !

— Qu'y a-t-il? demanda la femme du notaire, réveillée en sursaut.

— Au nom du ciel, répondit M. Ladureau ému, ne bouge pas ! . .. Des voleurs !

A son tour la bourgeoise se leva sur son séant.

— Des voleurs ! s'écria-t-elle, tu rêves.

Cependant, sous le coup de cette révélation, elle baissait la tête et tendait l'oreille. Indécis et agissant machinalement, M. Ladureau était allé vers la porle de l'apparte-

ment pour la barricader. D'un coup d'œil il vit le pêne de la serrure fermé à double tour. Le notaire chancelant revint sur ses pas.

Une autre porte donne sur un petit cabinet de toilette dont les fenêtres regardent la rue. Cette porte était également fermée.

Il ne restait comme ouvertures que deux fenêtres donnant sur le jardin. M. Ladureau en ouvrit une.

— Aux voleurs ! cria-t-il de toute la force de ses poumons, aux voleurs !

Ce jardin est contigu à d'autres jardins, La seule façade latérale de la cathédrale entendit les cris de M. Ladureau, sans en paraître troublée.

Et cependant le notaire songeait qu'en ce moment son bureau pouvait être forcé, sa caisse découverte ! Une caisse qui contenait en valeurs plus de soixante mille francs !

Un bruit de pas précipités se fit entendre dans, le corridor du rez-de-chaussée conduisant à l'escalier du premier étage. M. Ladureau cessa de craindre pour son argent : il tremblait pour sa vie.

— Ils montent, dit-il à sa femme, nous sommes perdus !

— Tais-toi, fit madame Ladureau, taistoi !

A partir de ce moment un silence profond régna dans l'appartement. Au milieu, appuyé contre une table, le notaire, blanc comme un linge, épiait de quel côté viendrait l'attaque, de la porte faisant face à l'escalier ou de celle donnant sur le cabinet de toilette. On n'eût entendu dans cette chambre que d'effrénées pulsations de pouls, des battements de cœur à rompre la poitrine. Il ne s'agissait plus de la bourse ou de la vie ; c'étaient vraisemblablement

l'un et l'autre qu'il fallait donner comptant à d'audacieux voleurs, à des assassins sans pitié.

D'abord pelotonnée dans son lit, la figure couverte d'un drap pour ne pas voir la mort en face, madame Ladureau avait tout à fait disparu.

Par un de ces mouvements nerveux dont le danger décuple la force, la femme du notaire, s'arc-boutant contre le mur, avait fait glisser le lit sur ses rainures ; insinuée dans la ruelle, où elle s'était blottie entre les matelas, elle se faisait mince et fluette par un suprême effort.

Ce qu'était devenue sa moitié, M . Ladureau s'en préoccupait médiocrement à cette heure. Le peu de facultés qu'il n'avait pas engourdies à la suite de cet événement était tourné vers ses oreilles; seules elles pouvaient répondre aux questions qu'avec anxiété le

notaire se posait. Les yeux tournés vers les oreilles leur demandaient à la fois conseils, aide et protection. Quant à la voix, elle se taisait , confuse d'avoir trahi son maître en haussant le ton, sans autre résultat que de se faire entendre des agresseurs nocturnes !

Un nouveau bruit retentit à l'étage inférieur. M. Ladureau n'hésita plus devant les dangers de la situation. Une housse entourait le piano et retombait droit, laissant un certain intervalle produit par le clavier qui forme angle avec la face principale de l'instrument.

Le notaire s'introduisit sous la housse et attendit.

Il était à peu près certain que les voleurs ne se mettraient pas au piano, même pour jouer l'ouverture de Fra Diavolo. Par son envergure et sa lourdeur, ce meuble serait

. le dernier qu'ils songeraient à emporter.

Dans son trouble, cherchant une arme quelconque pour se défendre, M. Ladureau porta instinctivement la main à sa robe de chambre et y trouva un canif. Robinson, dans l'île déserte, ne fut pas plus heureux en découvrant une hache dans les débris du navire naufragé.

Le notaire profita du canif pour faire une légère ouverture à l'un des coins de la housse. De là il pourrait observer les voleurs à leur entrée, se rendre compte de leurs intentions et au besoin modifier les siennes, car un plan se forma aussitôt dans son esprit. Si un des assaillants s'approchait du piano, ne serait-il pas utile de renverser l'instrument sur lui et d'écraser un ou deux de ces criminels qui, non contents de troubler le repos d'honnêtes gens, prétendaient s'approprier par la

violence des fonds appartenant à des clients respectables?

Une demi-heure se passa de la sorte, pleine d'anxiétés diverses pour les deux époux.

La femme du notaire fut la plus courageuse. N'entendant aucun bruit, elle réussit à se dégager des matelas :

— Monsieur Ladureau ! souffla-t-elle à demi-voix.

Gomme personne ne répondait à son appel, elle revint à la charge.

— Monsieur Ladureau !

Étonnée de ne pas recevoir de réponse, la bourgeoise fut reprise d'un npuvel accès de terreur qui la rejeta derrière les rideaux du lit. La femme du notaire se demandait si , pendant son séjour entre les matelas, les voleurs n'étaient pas entrés dans l'appartement : qui sait s'ils n'avaient pas

emmené son mari, s'ils ne l'avaient pas assassiné !

Cependant les rayons d'un soleil naissant s'étendaient à travers l'appartement; les oiseaux chantaient au dehors. Il était impossible que cette allégresse de la nature qui s'éveille fût de complicité avec les voleurs et ne les eût pas écartés du théâtre de leurs crimes.

Avec précaution madame Ladureau risqua un œil à travers le rideau du lit et d'un regard embrassa l'appartement dans lequel elle craignait de trouver son mari sans vie.

Pas de traces de sang! Il n'y avait de rouge que les carreaux cirés la veille encore par Thérèse.

Mais comment se faisait-il que la servante, qui couchait au rez-de-chaussée, n'eût pas

donné signe d'alarme? Cela tenait du mystère.

S'étant habillée à la hâte, la femme du notaire fit le tour de l'appartement et encore une fois appela : — Monsieur Ladureau !

— Pschttt ! lit un souffle de voix partant d'un endroit invisible.

Ayant cherché de quel trou de souris pouvait provenir cet appel au silence, madame Ladureau aperçut alors le gonflement produit sous la housse du piano par son t mari pelotonné.

— Te voilà, dit-elle, en soulevant la toile, c'est bien heureux !

Le notaire se tira de dessous la housse du piano avec la couleur d'une écrevisse qui sort du pot. La position agenouillée, l'émoi avaient communiqué à son crâne, qui ressemblait d'habitudè à une boule de billard immaculée, des tons de langouste ; les œufs

rouges de la Noël n'étaient pas plus violacés que ses oreilles.

Le pauvre homme, encore tremblant, rougissait surtout d'être surpris en simple robe de chambre dans une pareille tanière, quand sa femme avait eu assez de courage pour revêtir ses habits et passer l'inspection de l'appartement,

— Que fais-tu là? demanda-t-elle à son mari.

— J'attends les voleurs, fît M, Ladureau en brandissant son canif.

La femme du notaire haussa les épaules.

— Des voleurs ! Allons donc !

— Qui a fermé la porte au dehors ?

— Thérèse, sans s'en apercevoir.

— ■ Et la porte du cabinet?

— Nous allons bien voir, dit madame Ladureau, qui tira le cordon de la sonnette.

La sonnette fit entendre un carillon clair

sans harmonie avec les transes de la nuit.

— Ne sonne-t-elle pas comme d'habitude? reprit la femme du notaire.

M. Ladureau était profondément humilié, se croyant le jouet d'un mauvais rêve. Cependant Thérèse ne répondait pas à l'appel.

— La paresseuse! s'écria madame Ladureau en agitant le cordon de la sonnette.

— Quand je te dis qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire ! reprenait le notaire.

Une troisième fois madame Ladureau secoua le cordon de la sonnette, mais avec une telle frénésie que le gland à tresse bleue de ciel, ornement principal du manteau de cheminée, lui resta dans la main. Furieuse de ce dommage, la femme du notaire alla à la fenêtre et remplaça la sonnerie par des accents aigus qui troublèrent le silence de la rue.

— Thérèse! Thérèse! Thérèse! criaitelle.

Seule lui répondit une nuée de corbeaux qui s'échappèrent de la tour de la cathédrale, aussi effrayés que s'ils avaient entendu armer un fusil.

— La malheureuse! s'écria madame La« dureau. Pourvu qu'elle n'ait pas été assassinée !

Page 1