‹ Le secret de M. LadureauChapitre 20 sur 20 · BREVET · texte numérisé non relu

BREVET

Les Présidents et Conseillers de la : Société des F....S-P s, fondée dans le

■ but de conserver aux individus en état '. de civilisation le caractère de bonne hu-

■ meur nécessaire aux rapports sociaux; Rappelons à tous les membres qui ont

été jugés dignes d'entrer dans cette philanthropique association,

Que le sieur Ladureau, notaire, a ob- || tenu le titre d'adhérent pour les motifs qui suivent :

Sujet depuis de longues années à de

fâcheuses incarcérations de gaz dans le jéjunum, lesquels, manquant de force d'impulsion, ne produisent pas les résultats bienfaisants que leur liberté occasionnerait, M. Ladureau est obligé, par suite de ces vapeurs, de quitter d'importantes consultations de sa clientèle pour aller, dans le corridor contigu à son étude, leur donner le congé qu'elles réclament. N'ayant trouvé aucun soulagement dans une compression barbare desdites vapeurs , le demandeur a exposé les faits suivants qui méritent attention :

1° En 'diverses circonstances, le sieur Ladureau a laissé échapper de traîtresses exhalaisons qui ont pu, par leur odeur concentrée, aggraver l'état des malades qui le mandaient, en qualité d'officier ministériel, pour recevoir leurs dernières instructions. En un cas notamment, ledit sieur Ladureau, appelé à faire signer le testament d'un moribond, crut

pouvoir se laisser aller en toute liberté à sa licence ; devenu impératif et violent par cela même qu'il était fortement comprimé, ce gaz fit accourir les héritiers, persuadés qu'un tel bruit était produit par le vol de l'âme du défunt ;

2° En une autre occasion, ledit sieur Ladureau ayant commis l'imprudence de vouloir dissimuler ses jouissances, alors qu'il lisait un projet de mariage en présence de deux futurs et,de leur famille, fut entraîné, malgré lui, à une formidable explosion; alors, pendant que les futurs se regardaient avec anxiété, les grands parents froncèrent le sourcil, se demandant quel était le coupable, et un projet d'union convenablement assortie faillit ne pas aboutir:

Considérant que le sieur Ladureau, que la nature a fait sincère et bruyant par des voies détournées, ne peut se li- g vrer à ses ébats autant qu'il le souhaiterait ;

Voulant favoriser de tout notre pouvoir les hommes doués de semblables dispositions;

Avons permis au sieur Ladureau, eu égard à sa profession, de se livrer, quand il nen pourra être autrement, à quelques dérivations modestes qui seront secrètement englouties dans les profondeurs du rond de cuir de son fauteuil, lui accordant à cet effet le titre de membre adhérent.

Actuellement, le sieur Ladureau sollicite le titre de membre actif, qui enjoint à tous de ne pas se contraindre et de se prononcer partout, hautement, méthodiquement, sans effort.

Pour ce faire, le sieur Ladureau, admis en notre présence, a pris connaissance des articles de notre Charte.

Lui avons demandé comment il procédait habituellement aux enchères notariées, a répondu que la coutume dans le canton ou il exerce ses fonctions est de

procéder à l'adjudication par extinction des feux;

Lui avons posé la question si une détonation vigoureuse et sonore n'attesterait pas plus nettement la clôture des enchères que le mot : adjugé ;

Le sieur Ladureau a répondu qu'en effet l'honnête laboureur, qui, à la sueur de son front, acquiert un lopin de terre, croirait bien plus à la validité de l'adjudication par suite d'une démonstration naturelle qui lui est familière.

Trois épreuves ont eu lieu, la bougie placée sur le bureau du secrétaire qui en a consigné les résultats.

M. Ladureau ayant pins position à dix pas, son artillerie s'est écartée complètement; à cinq pas, la flamme de la bougie a vacillé, indécise ; à trois pas seulement* le coup a porté, et l'obscurité s'est faite immédiatement.

En vertu de quoi, le sieur Ladureau a été reçu, aux* acclamations de tous, mem-

mi

bre actif de la Société des F....S-P s,

et au commandement de : Feu ! une décharge générale de gaz hilariants, produite par les membres du bureau, a clos cette intéressante séance1.

1 En marge du procès-verbal, le Secrétaire avait ajouté qu'un des Conseillers présents eût été mis à l'amende pour n'avoir pas obéi au commandement et avoir fait feu à volonté, si l'allégresse générale, produite par une si brillante réception, n'eût atténué la rigueur des règlements. Le Conseiller, accusé de ce coda malencontreux, était le procureur du roi chargé de porter la parole dans l'affaire Chauffepié.

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