PRÉPARATION A LA CONNAISSANCE DU SECRET
Au moment de faire connaître aux lecteurs le secret de M. Ladureau, Fauteur n'est pas sans éprouver quelques appréhensions de diverses natures, au nombre desquelles se dresse la question du respect de la femme.
Chercher le moyen d'empêcher les dames de lire un ouvrage, c'est le leur présenter tout ouvert. Toute barrière sur laquelle est écrit : Ne passez pas par ici.
n'est-elle pas regardée par les femmes comme une invitation spéciale à leur adresse de suivre ce chemin?
Aussi, pour s'épargner toute récrimination de la part de celles qui voudraient quand même avoir leur part du Secret de M. Ladureau, l'auteur à cherché longuement un moyen ingénieux et ses efforts ont été couronnés de succès, comme on en jugera quelques pages plus loin par l'adaptation d'une sorte de ceinture de chasteté, appliquée au dénouement dudit volume.
Il eût trop coûté à une nature d'engendrer dans les esprits féminins le ssss révolté que fait entendre l'eau versée sur un fer rouge. L'auteur a déjà suffisamment à se précautionner contre certaines détractations inévitables des hommes.
A quels dangers expose le comique, les châtiments qu'il peut amonceler au-
dessus de la tête d'an être assez naïf pour chercher à égayer ses concitoyens, le conteur ne l'ignore pas. Cependant, après avoir étudié la vie et l'œuvre de quelques membres de l'Institut, il a recouvré une certaine tranquillité en constatant qu'une pointe de gaieté avait, à diverses époques, fait sourire la muse grave dont la statue se dresse dans une niche , au-dessus du bureau du président de l'Académie française.
Grâce à ce rayon de bonne humeur, introduit sous la coupole du palais Mazarin, certains esprits de deuxième ordre ont pu se glisser dans les rangs des immortels célèbres par leur génie : ces esprits inférieurs avaient su dérider leurs contemporains au moment voulu.
Le philologue La Monnoye fut-il nommé de l'Académie pour sa brochure De Amazonibus dissertatio , ou pour les a mu-
sants Noei Borguignon de Gui Barozai?
Grosley enlra-t-il à l'Académie des Inscriptions pour son mémoire de Y Influence des lois sur les mœurs ou sa Dissertation sur un ancien usage?
Le comte de Caylus fut-il reçu à la même Académie des Inscriptions pour sa Dissertation sur les papyrus ou sa facétie des Écossensés, pour le savant ouvrage Numismata aurea Imperatorum romanorum ou pour la fameuse Histoire de Guillaume, cocher?
On peut encore se demander si les portes de l'Institut s'ouvrirent pour Denon, l'auteur du joli conte Point de lendemain, ou pour le metteur en œuvre des deux in-fo-
lios du Voyage en Egypte.
Étant constaté que les ouvrages facétieux de ces écrivains ont plus conlribué à leur gloire que leurs livres philologiques ou philosophiques, au premier rang des bi-
bliothèques de lettres délicats on trouve ÏHistoire du roi de BoJiême et de ses sept châteaux, de Charles Nodier, et non ses Prolégomènes d'un système universel et raisonné des langues.
Un des plus grands esprits de ce siècle, Balzac, qui avait, à lui seul, autant de génie que l'Académie tout entière, et qui, peut-être, n'y fut pas admis pour ce molif, ne dut la puissance nécessaire à l'exécution du monument de la Comédie humaine qu'en se trempant à la source des vieux conteurs et en rompant sa plume aux exercices des Contes drolatiques.
Sterne, qui fut ministre protestant, a publié ses sermons. On les a traduits en français... Qui les a lus? Mais chacun connaît les gaillardises semées à profusion dans The life and opinions of Tristram Shandy, gentleman.
Sans étendre plus loin la liste, il semble résulter de ces divers exemples que les études ardues provoquent par réaction chez l'homme qui y est voué, des bouffées de gaieté d'autant plus considérables qu'elles ont été longuement comprimées. Le cerveau a besoin d'alternances, et on pourrait, en vertu de cette loi, affirmer que le savant M. Littré a un tiroir de son bureau rempli de contes d'une extrême jovialité.
Une peste éclate à Florence, décimant la population. L'effroi produit par l'épidémie entre dans toutes les habitations. C'est alors que, pour ranimer le moral de ses concitoyens, Boccace écrit le Decaméron.
L'auteur a été poussé impérieusement à écrire le livre acluei par des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la peste de Florence. Invasion de la France par l'étranger, revers et défaites sans éclair-
cies, insurreclion parisienne, guerre civile^ toutes ces blessures de la nation, si vives et si cruelles qu'elles semblaient appartenir à la classe des mauvais rêves, devaient à la longue prédisposer le conteur à un état d'esprit particulier à certaines natures aux époques de troubles.
Bien d'autres raisons, toutes de poids, pourraient être exposées pour la justification de l'auteur, s'il avait à se justifier de ne pas respecter l'art et le public.
11 préfère ne pas retarder plus longtemps l'ouverture du portefeuille de M. Ladureau, et alors quelques-uns se réjouiront-ils de connaître le secret qui doua d'une santé florissante un être chétif et maigre, secret qui n'a été publié que dans l'intérêt de la santé des lecteurs.