‹ Le secret de Wilhelm StoritzChapitre 11 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

îi. i ■

pv

^ Nous vous pardonnons en sa faveur, .monsieur Vidal, concéda M" lc Rodêrich, puisque enfin vous êtes là et que rien ne retardera plus mainte nant le bonheur de ces deux enfants. »

Tout en parlant, M mc Rodêrich couvait d'un regard attendri sa fille et Marc déjà unis dans son cœur. M. Rodêrich faisait de même. Quant aux « deux enfants », ils se mangeaient réciproquement des yeux, comme on dit familièrement. Et moi, j'étais tout ému de l'innocent bonheur de cette heureuse famille. J . -Ifli

Il ne fut pas question de sortir pendant cette après-midi. Si le. docteur dut retourner à ses occupations habituelles, .M me Rodêrich et sa fille n'avaient aucune affaire qui les attirât au dehors. En leur compagnie, je parcourus l'hôtel et admirai les belles choses qu'il renferme, tableaux et bibelots de choix, dressoirs chargés de vaisselle d'argent de la salle à manger, vieux coffres et vieux bahuts de la galerie.

« Et la tour? s'écria Myra. M. Vidal s'imagine-t-il que sa première visite s'achèvera sans qu'il soit monté 1 à notre tour?

— Mais non, mademoiselle Myra, mais non! répondis-je, il n'y a pas une des lettres de Marc* qui ne me parle de cette tour en termes élogieux, et, à vrai dire, je ne suis venu à IJagz que pour y monter.

— Vous le ferez donc sans moi, dit M m0 Rodêrich, car c'est un peu haut.

— Oh ! mère, cent-soixante marches seulement !, .

— À ton âge, ça ne fait même pas quatre marches par année, dit le capitaine Haralan. Mais reste, chère mère, nous te retrouverons dans le jardin.

— En route pour le ciel ! ■» s'écria, Myra.

Elle s'élança, et nous avions peine à la suivre dans sa légère envolée. En deux minutes, nous eûmes atteint le belvédère, puis T

la terrassé, d'où un panorama superbe s'offrit à nos regards.

Vers l'Ouest, toute la ville et ses faubourgs, que domine la colline de Wolkang, couronnée par le vieux château : cloht le

■jj.f.'."

if";"".'.

ï t ïf

ri

/^fKiseœs sçssysç

si

donjon- s'abrite -sous les plis du pavillon hongrois. Vers le Sud, j

le cours sinueuxduDaimbe, large de cent soixante-quinze toises, |

sans cesse sillonné par le va-et-vient des embarcations qui .le Remontent ou le descendent et, au delà, les lointaines montagnes de la province serbienne. Au Nord, la puszta, avec ses bois resserrés comme les massifs d'un parc, ses plaines, ses cultures, ses pâturages, précédée de toute une banlieue de maisons de ■ campagne et de fermes reconnaissables à leurs pigeonniers pointus.

J'étais ravi par cette vue admirable, si variée d'aspects, et qui, par ce beau temps, aux rayons d'un clair soleil, s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'horizon.

; jypie My ra cr . u j; devoir me donner quelques explications : . « Ceci, dit-elle, c'est le quartier aristocratique, avec ses palais, ses hôtels, ses places, ses statues,.. De ce côté, en descendant, monsieur Vidal, vous apercevez le quartier commer- -çantj ses rues pleines de monde, ses marchés... Et le Danube, car il faut toujours en 'revenir à notre Danube, est- il assez animé en ce moment !.. Et l'ile Svenelor, toute verte, avec ses bosquets et ses prairies en fleurs!.. Mon frère n'oubliera pas de vous y conduire.

— Sois tranquille, répondit le capitaine Iiaralan, je ne ferai pas grâce à M, Vidal d'un seul coin de Ragz.

— Et nos églises, reprit M llc Myra, voyez-vous nos églises, et leurs clochers pleins de sonneries et de carillons ? Vous entendrez cela le dimanche ! Et notre Maison de Ville, avec sa cour d'honneur entre les deux pavillons, sa haute toiture, ses grandes fenêtres et son beffroi dont la grosse voix sonne les heures! ' . .

— Dès demain, clis-je, elle aura reçu ma visite. i|i^; -^Eh bien, Monsieur, demanda M Ue Myra en se retournant

vers Marc, tandis que je montre la Maison de Ville à votre frère, que regardez-vous donc?

— La cathédrale, mademoiselle Myra... sa masse imposante, les tours de sa façade, sa flèche centrale qui monte vers le ciel comme pour y conduire la prière et, par-dessus tout, son escalier monumental.

— Et pourquoi, dit Myra, tant d'enthousiasme pour cet escalier?

— Parce qu'il conduit* juste sous lafièche, à un certain endroit du chœur,, répondit Marc en. regardant sa fiancée dont la jolie ligure se colora d'une légère rougeur, où...

— Où?., interrogea Myra.

— Où j'entendrai de votre bouche le plus grand de. tous les mots, bien qu'il n'ait qu'une syllabe, elle plus beau ! »

Après une assez longue station sur la terrasse du belvédère, nous redescendîmes au iardin où nous attendait M ,,,c Roderioh. Ce jour-là,. je dînai à la table de famille, et nous passâmes. la ' soirée entre nous. À plusieurs reprises M Ue Myra se mit au clavecin et s'accompagna en chantant d'une voix pénétrante ces originales mélodies . hongroises^ odes, élégies, épopées, baL lades, qu'on ne pexit entendre sans émotion. Ce --fut un ravissement, qui se serait prolongé jusqu'à une heure avancée de ]a nuit si le capitaine Haralan n'eût donné le. signal du départ.

Lorsque nous fûmes rentrés à l'hôtel Temesvaiv clans ma chambre où me suivit Marc :

« Avais-je exagéré, me dit-il, et crois-tu qu'il y ait au monde une autre jeune fille... .

. — Une autre ! réponclis-je. Mais j'en suis à me demander- si même il y en a une, et si M lle Myra Roderich existe réellement !

— Ah ! mon cher Henri, que je l'aime! ...

— Parbleu! voilà, qui .ne. -m'étonne pas-, mon cher Marc ! Je. te renierais pour mon frère, s'il en était autrement!»

La-dessus, nous gagnâmes nos lits, sans qu'auevm nuage eût assombri cette heureuse et paisible journée.

.lif

«ta m

. ' .Je commençai, dès le lendemain, à visiter Ragz en compagnie

du capitaine Haralan, Pendant ce temps, Marc s'occupait de diverses démarches relatives à son mariage dont la date venait d'être fixée au 1 er juin, soit dans une vingtaine de jours. Le capitaine Haralan tenait à me faire les honneurs de sa ville natale, à me la montrer dans tous ses détails. Je n'aurais pu trouver un guide plus consciencieux, plus érudit et d'une plus complète obligeance.

Bien que le souvenir m'en revînt parfois avec une obstination qui ne laissait pas de m' étonner, je ne lui parlai point de ce Wilhelm Storitz dont j'avais dit un mot à mon frère. De son côté, il resta muet à cet égard. Il était donc probable qu'il n'en serait plus jamais question.

Ainsi que la plupart des villes de la Hongrie, Ragz a successivement porté plusieurs noms. Ces cités peuvent exhiber un acte de baptême en quatre ou cinq langues, latine, allemande, slave, magyare, presque aussi compliqué que ceux de leurs princes, grands-ducs et archiducs. '

« Notre cité n'a pas l'importance de Bucla-Pest, me dit le capitaine Haralan. Toutefois sa population dépasse quarante mille âmes et, grâce à son industrie, à son commerce, elle tient un bon rang dans le royaume de Hongrie.

— C'est une ville bien magyare, fis-jë observer. — - Assurément, autant par ses mœurs et ses coutumes que par le costume de ses habitants. Si l'on peut dire avec quelque

vérité qu'en Hongrie ce sont les Magyars qui ont fondé l'Etat, et les Allemands qui ont fondé les villes, cette affirmation n'est

CTsr

rien moins qu'exacte en ce qui concerne Ragz. Sans doute, vous

rencontrerez clans la classe marchande des individus de race ■■

germanique, mais ils y sont en infime minorité. . ^ ;

— Je le savais, comme je savais aussi que les Ragziens sont très fiers de leur cité pure de tout mélange.

— D'ailleurs, les Magyars, — ne pas les confondre avec les Huns, ainsi qu'on Ta fait parfois — ajouta le capitaine Haralan, forment la plus forte cohésion politique, et, à ce point de vue, la Hongrie est supérieure à l'Autriche.

— Et les Slaves ? demandai-je.

— Les Slaves, moins nombreux que les Magyars, mon cher Vidal, le. sont encore-plus que les Allemands.

— Enfin, ceux-ci, dans le royaume hongrois, comment sont-ils considérés?

— Assez mal, je l'avoxie, surtout de la population magyare, .{ car il est manifeste que les gens d'origine teutonne vivent parmi nous comme exilés de leur véritable patrie. » * ">\ : V

Le capitaine H aralan me parut ne pas éprouver une plus grande affection pour les Autrichiens. Quant aux Allemands,

c'est de longue date qu'il y a antipathie de race entre eux et les s

Magyars, Cette antipathie se traduit sous mille formes, et il. : f h

■'..■ii •

n'est pas jusqu'aux dictons qui ne l'expriment d'une façon parfois fort brutale :

« Eb a német Kutya nélkill », dit l'un de ces dictons.

Ce qui signifie en bon français :

« Partout où il y a un Allemand, il y a un chien ». .

La part faite de l'exagération que contiennent certains proverbes, celui-ci témoigne tout.au moins du peu d'entente entre les deux races.

La ville de Ràgz est assez régulièrement construite, saiifen sa partie basse, au bord du fleuve. Les hauts quartiers affectent - ;

même une rectitude presque géométrale.

Par le quai, et- la rue Etienne I er , le capitaine Hàralan me

Bii

'■ILT^-*'-*'' 1 '.--.iT-'-'x 7 .

iKi

il; h

Ei - -

■iirV

aii.--:- ■■■- !;-.'-:■■.'.

LE? SUCKET D^Wl^HllîLMSTe^TZ;

conduisit au marché Colonian, à l'heure où il est le plus fré-

En ce marché Goloman, où; abondaient les diverses ^productions vdu; pays, j'observai à loisir le paysan dans son costume traditionnel. Il a gardé- 1© caractère très: pur de sa race, la tête forte, le- nez légèrement camard, les yeux ronds, la moustache tombante. IL est généralement coiffé d'un chapeau à. larges bords d'où s'échappent deux nattes^ de cheveux. Sa; veste- et son/gilet à boutons d'os sont en peau de mouton ; sa culotte est faite de; cette grosse toile qui rivaliserait avec le velours à côte: de nos campagnes du Nord, et une ceinture de. couleur variée la maintient solidement à la taille;, ses pieds sont chaussés de lourdes bottes qui, au besoin, portent l'éperon.

Il me parut que les femmes, d'un joli type, vêtues d'une jupe courte, aux couleurs éclatantes, le corsage agrémenté de broderies, -le chapeau orné d'une aigrette de, plumes et à bords relevés sur une opulente chevelure, étaient, de plus vive allure que les- hommes.

Là passaient également de- nombreux Tziganes.. C'étaient de pauvres hères, très. misérables, très dignes de pitié, hommess femmes, vieillards,, enfants, conservant encore quelque originalité sous leurs lamentables guenilles, qui montrent plus de trous que d'étoffe.

En quittant le. marché, le capitaine Haralan me fit traverser un dédale de rues étroites, bordées de. boutiques- aux: enseignes pendantes. Puis le quartier s'élargit pour aboutir à la place Kurtz, l'une des. plus 1 grandes de la ville.

Au milieu de cette place s'élève une joliefontaine,- bronze et marbre, dont la vasque est alimentée par de fantaisistes gai> gouill es. , Au- dessus- se; détache . la: statue de' Mathias Gorvin,, héros.: du- xv e siè;cle, roi à quinze ans, qui sut résister aux; attaques des Autrichiens, des Bohémiens, des Polonais et sauvai la chrétienté européenne dé la barbarie ottomane..

Page 1