‹ Le secret de Wilhelm StoritzChapitre 17 sur 29 · PAGE · texte numérisé non relu

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Une seule lumière brillait à cinq cents pas sur la gauche, la lumière à peine visible qui s'échappait du belvédère de la maison , Storitz.

Dés que nous fûmes rentrés dans la galerie, nous ne pûmes répondre à ceux des invités qui nous interrogeaient qu'en donnant le signal de la valse.

C'est ce que fit le capitaine Haralan, et les groupes aussitôt se reformèrent.

« Eh bien, me demanda Myra en riant, vous n'avez pas choisi votre valseuse ?

— Ma valseuse, c'est vous, Mademoiselle, mais pour la deuxième valse seulement.

— Ai ors, mon cher Henri, dit Marc, nous n'allons pas te faire attendre !»

Marc se trompait. Je devais attendre plus longtemps qu'il ne croyait la valse que Myra m'avait promise. Je l'attends même toujours, à vrai dire.

L'orchestre venait d'achever le prélude, lorsque, sans qu'on aperçût le chanteur, la voix retentit de nouveau, et cette fois au milieu du salon...

Au trouble des invités se joignit alors un vif sentiment d'indignation. La voix lançait à pleins poumons le G liant de la Haine de Frédéric Margrade, cet hymne allemand qui doit à sa violence une abominable célébrité. Il y avait là une provocation au patriotisme magyar, une insulte directe et voulue !

Et celui dont la voix éclatait au milieu de ce salon... on ne le voyait pas!.. Il était là pourtant, et nul ne pouvait l'apercevoir !..

Les valseurs s'étaient dispersés, refluant dans la salle et dans la galerie. Une sorte de panique gagnait les invités, surtout les dames. , ^ : . ;

Le capitaine Haralan allait à travers le : salon, l'œil en feu, les mains tendues comme pour saisir l'être qui échappait à nos r égalais...

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En ce moment la voix cessa: avec le dernier refrain du C liant de la Haine. -

Et, alors, j'ai vu.,, oui! cent personnes ont vu comme moi ce qu'elles se refusaient à croire...

Voici que le bouquet déposé sur la console, le bouquet de fiançailles, est brusquement arraché, déchiré, et que ses fleurs sont comme piétinées!.. Voici que les morceaux du contrat jonchent le parquet !..

Cette fois, ce fut Tépouyante qui frappa tous les esprits! Chacun voulut fuir le théâtre de si étranges phénomènes. Pour moi, je me demandais si j'avais bien toute ma raison et si je devais ajouter foi à ces incohérences.

Le capitaine Haralan venait de me rejoindre. Il me dit, pâle de colère :

« C'est Wilhelm Storitz !

Wilhelm Storitz?.. Était-il fou?..

S'il ne Pétait pas, j'allais le devenir à coup sûr. J'étais bien éveillé, je ne rêvais pas, et pourtant j'ai vu, oui j'ai vu de mes yeux, à cet instant, la couronne nuptiale s'enlever du coussin sur lequel elle était placée, sans qu'on pût apercevoir la main qui la tenait, traverser le salon, puis la galerie, et disparaître entreles massifs du jardin!.. . '

— C'en est trop!.. » s'écria le capitaine Haralan, qui sortit rapidement du salon, traversa comme une trombe le vestibule, et s'élança sur le boulevard Tékéli.

Je me précipitai a sa suite.

L'un suivant l'autre, nous courûmes vers la maison de Wilhelm Storitz, dont une fenêtre en haut du belvédère brillait toujours faiblement dans la nuit. Le capitaine saisit la poignée de la grille et la secoua rudement. Sans bien savoir ce que' je faisais, je joignis mes efforts aux siens. Mais la porte était solide, et c'est à peine si nous parvenions à l'ébranler.

Depuis quelques minutes, nous nous épuisions ainsi en vain.

Notre rage croissante nous enlevait tout reste de bon sens...

Soudain, la porte tourna sourdement sur ses gonds...

Le capitaine Haralan s'était évidemment trompé en accusant Wilhelm Storitz... Wilhelm Storitz n'avait pas quitté sa maison, puisque c'est lui-même qui nous ouvrait la porte, puisqu'il était en personne devant nous.

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Dès les premières heures du jour, le' bruit des incidents dont l'hôtel Roderich venait d'être le théâtre se répandit par la ville. Tout d'abord, ainsi que je m'y attendais, le public ne voulut pas admettre que ces phénomènes fussent naturels. Cependant, ils l'étaient, ils ne pouvaient pas ne" pas l'être. Quant à en donner une explication acceptable, c'était autre chose.

Je n'ai pas besoin de dire que la soirée avait pris fin après la scène que j'ai racontée. Marc et Myra en avaient paru désolés. Ce bouquet de fiançailles piétiné, Ge contrat déchiré, cette couronne nuptiale volée sous leurs yeux!., À la veille du mariage, quel mauvais augure !

Pendant la journée, des groupes nombreux stationnèrent devant l'hôtel Roderich, sous les fenêtres du rez-de-chaussée qui n'avaient pas été rouvertes. Les gens du peuple, en majorité des femmes, affluaient sur le quai Batthyani.

Dans ces groupes, on causait avec une extrême animation. Les uns s'abandonnaient aux idées les plus extravagantes; les autres se contentaient de jeter des regards peu rassurés sur l'hôtel.

Ni M me Roderich ni sa fille n'étaient sorties ce matin-là suivant leur habitude. Myra était restée près de sa mère, -dangereusement impressionnée par les scènes de la veille, et qui avait besoin du plus grand repos. '■'..*.

A huit heures, Marc ouvrit la porte de ma chambre. Il amenait avec lui le. docteur et le capitaine Haralan. Nous avions à causer, peut-être à convenir de quelques mesures urgentes, et mieux

valait que cet entretien n'eût pas lieu à l'hôtel Roclerich. Mon frère et moi, nous étions rentrés ensemble clans la nuit, et, de très bonne heure, il était allé prendre des nouvelles de M me Roderich et de sa fiancée. Puis, sur sa proposition, le docteur et le capitaine Haralan s'était empressés xle le suivre.

La conversation s'engagea aussitôt :

« Henri, nie dit Marc, j'ai donné l'ordre de ne laisser monter personne. Ici, on ne peut nous entendre, e.t nous sommes seuls... bien seuls... dans cette chambre.

En quel état se trouvait mon frère! Sa figure, rayonnante de bonheur la veille, était défaite, affreusement pâle. En somme, il me sembla plus accablé que ne le comportaient les circonstances.

Le docteur Roclerich faisait des efforts pour se contenir, très différent de son fils, qui, les lèvres serrées, le regard troublé, laissait voir à quelle obsession il était en proie.

Je me promis de conserver tout mon sang-froid.

Mon premier soin fut de m 1 informer cle M me Roclerich et de sa fille :

— Toutes deux ont été fort éprouvées par les incidents d'hier, me répondit le docteur, eb quelques jours seront nécessaires pour qu'elles puissent se remettre. Cependant Myra, très affectée d'abord, a fait appel h son énergie et s'efforce cle rassurer sa mère, plus frappée qu'elle. J'espère que le souvenir de cette soirée s'effacera bientôt cle son esprit, et, à moins que ces déplorables scènes ne se renouvellent...

— Sq renouveler? clis-je. Il nîy a. pas lieu cle le craindre, docteur. Les circonstances dans lesquelles se sont produits ces phénomènes — puis-je appeler autrement ce qui s'est passé? — ne se représenteront pas.

— Qui sait? répliqua Te docteur Roclerich, qui sait? Aussi ai-je grande hâte que le mariage soit accompli, car je commence à croire que les menaces qui m'ont été faites...

Le: docteur n'acheva pas cette phrase dont le sens n'était que

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trop compréhensible pour le capitaine Haralan et. pour moi. Quant à Marc, qui ne savait rien encore des ; dernières démarches de Wilhelm Storitz, il parut ne pas. avoir entendu. '

Le capitaine Haralan, lui, avait son opinion. Toutefois, il garda un silence absolu, attendant sans cloute que j'eusse c|pnné " mon avis sur les événements de la veille. S

— ■ Monsieur Vidal, reprit le docteur Roderich,, que pensezvous de tout cela?

J'estimai que j'avais plutôt à jouer le rôle d'un sceptique, qui n'entend point prendre au sérieux les étrangetés dont nous avions été témoins. Mieux valait affecter de n'y rien voir d'extraordinaire j en raison même de leur inexplioabilité, si Ton veut me permettre d'inventer ce mot. D'ailleurs, à vrai dire, la demande du ckxcteur ne laissait pas de m'embarrasser.

— Monsieur Roderich, dis-je, je vous l'avoiie, « tout cela », \§

p our employer vo tr e expr e ssion , ne me semble pas mériter qu' on s'y arrête longtemps. Que penser, si ce n'est que nous avons été victimes d'un mauvais plaisant ? Un mystificateur s'est glissé parmi vos invités et s'est permis d'ajouter aux distractions de la f f. soirée une scène de ventriloquie d'un effet déplorable... Vous

savez combien ces exercices s'exécutent maintenant avec/un art merveilleux...

Le capitaine Haralan s'était retourné vers moi, il me regardait les yeux dans les- yeux, comme, pour lire plus avant dans ma pensée. Son regard signifiait clairement :

« Nous ne sommes-pas ici pour nous payer d'explications de ce genre !»

Le- docteur répondit :

— Vous me permettrez, monsieur Vidal, de ne pas croire à quelque tour de passe-passe...

— Do cteur , r é p 11 quai- j e , j e ne, s aur ai s imagine r autre eh ose... à moins d'une intervention; que j e repousse pour ma part... une intervention, sur naturelle... -

— Naturelle, interrompit te capitaine Haralan, niais due à des procédés dont nous n'avons pas le secret.

— Cependant, insistai-je, en ce qui concerne la voix entendue hier, cette voix qui était bien une voix humaine, pourquoi ne serait-ce pas un effet de ventriloquie?

Le docteur Roderich secouait la tête en homme absolument réfractaire à cette explication.

— Je le répète, dis-je, il n'est pas impossible qu'un intrus ait pénétré dans le salon, avec l'intention de braver le sentiment national des Magyars, de blesser leur patriotisme avec ce Chant de la Haine, venu d'Allemagne.

Après tout, cette hypothèse était plausible, du moment que Ton voulait se tenir dans la limite des faits purement humains. Mais, même en l'admettant, le docteur Roderich avait une réponse très simple à faire, et il la fit en ces termes :

— Si je vous accolade, monsieur Vidal, qu'un mystificateur, ou plutôt un insulteur, a pu s'introduire dans l'hôtel, et que nous ayons été dupes d'une scène de ventriloquie, — ce que je me refuse à croire — que direz-vous du bouquet et du contrat déchirés, de la couronne emportée par une main invisible ?

En effet, attribuer ces deux incidents à quelque escamoteur, si adroit qu'il fût, la raison s'y refusait. Et pourtant, il est de si habiles magiciens !

Le capitaine Haralan d'ajouter :

— : Parlez, mon cher Vidal. Est-ce votre ventriloque qui a détruit ce bouquet fleur à fleur, qui a déchiré ce contrat en mille morceaux, qui a enlevé cette .couronne, l'a promenée à travers les salons, et l'a emportée comme un voleur ?

Je ne répondis pas.

— Prétendr t iez-vous, par hasard, reprit-il en s'animant, que nous ayons été victimes d'une illusion?

Non, assurément, l'illusion n'était pas admissible, le fait s'ëtant passé devant plus de^^per^-Qnnes !

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Après quelques instants d'un silence que je ne cherchai point à rompre, le docteur conclut :

— Acceptons les choses comme elles sont, et n'essayons pas de nous abuser. Nous sommes en présence de faits qui semblent échapper à toute explication naturelle, et qui ne sont pas niables. Cependant, en restant dans le domaine du réel, voyons si quelqu'un, non pas un mauvais plaisant, mais un ennemi, aurait voulu, par vengeance, troubler cette soirée de fiançailles .

En somme, c'était placer la question sur son véritable terrain.

— Un ennemi?., s'écria Marc. Un ennemi de votre famille ou de la mienne, monsieur Roderich ? En connaîtriez-vous ?

— . Oui, affirma le capitaine Haralan. Celui qui avant vous, Marc, avait demandé. la main de ma sœur.

. — Wilhelm. Storitz?..

— Wilhelm Storitz.

Marc fut alors mis- au courant de ce qu'il ignorait encore. Le

docteur lui raconta la nouvelle tentative qu'avait faite Wilhelm Storitz quelques jours auparavant. Mon frère connut la réponse • si catégorique du docteur, puis, les menaces proférées par son rival contre Ja: famille. Roderich, menaces de nature à justifier clans une certaine mesure le soupçon que celui-ci avait participé d'une manière quelconque aux scènes de la veille. ;

— Et vous ne m'avez rien dit de tout cela!,, s'écria Marc. C'est aujourd'hui seulement,: lorsque Myra est menacée, que vous . m 1 avertissez ! . . Eh bien ! ce Wilhelm Storitz, je vais aller le. trouver, et je saurai...

,— r...L.aîsséz-nott.s ce soin, Marc, dit le capitaine Haralan. C'est la maison de mon père qu'il a. souillée de sa présence...

-7 C'est ma fiancée qu'il a insultée! répondit Marc, qui ne se contenait plus..

Évidemment, la colère les égarait tous deiix. Que Wilhelm K | Storitz eût l'intention de se venger de la famille Roderich et de

|ll | mettre ses menaces à exécution, soit! Mais qu'il fût intervenu

DES GROUPES NOMBREUX STATIONNÈRENT. (Page 94.)

LE SECRlïT DE WIWIELM SToKlTZ.

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