II.- M
— Dix heures moins dix, répondit le lieutenant.
— C'est l'heure, prononça Haralan, qui remonta le boulevard d'un pas rapide. ■
Nous passâmes devant la grille de la maison Storitz. Le capitaine n'eut pas un regard pour elle. Du même train, il contourna la propriété et ne fit halte que parvenu au chemin de ronde dont le jardin était séparé par un mur de deux mètres cinquante environ.
— Aidez-moi, dit-il, en montrant de la main le sommet du mur.
Ce mot valait toutes les explications du monde. Je compris le but du malheureux frère de Myra.
Dix heures, n'était-ce pas l'heure fixée par Storitz lui-même, lors de la conversation que M. Stepark et moi nous avions entendue Pavant-veille? N'en avais-je pas instruit le capitaine Haralan ? Oui, en ce moment, le monstre était là, derrière ce mur, en train de découvrir l'oriiice de la cachette qui recelait la . réserve de ces substances inconnues dont il faisait un si malfaisant visage. Réussirions-nous à le surprendre pendant qu'il s'activerait à ce travail? En vérité, ce n'était guère probable. Mais n'importe, il y avait là une occasion unique qu'il ne fallait à aucun prix laisser échapper.
Nous aidant les uns les autres, nous eûmes franchi le mur en quelques minutes, et nous retombâmes de l'autre côté, dans, une allée étroite bordée de massifs touffus. Ni Storitz, ni personne n'avait pu nous apercevoir.
— Restez là, » commanda le capitaine Haralan, qui, longeant le mur de clôturé dans la direction de la maison , .disparut bientôt à nos regards.
Un instant, nous demeurâmes immobiles, puis, cédant à un irrésistible instinct de curiosité, nous nous mîmes en marche à notre tour. A travers le massif dont le feuillage épais nous dérobait à tous les yeux, passant en nous courbant sous les
,'nnft m— *^.- »
branches inférieures, étouffant le bruit de nos pas, nous commençâmes à nous rapprocher, nous aussi, de la maison.
Elle nous apparut quand nous fûmes parvenus à la lisière du massif. Un espace découvert, large d'une vingtaine de mètres, nous en séparait. Aplatis contre le sol, retenant notre respiration, nous regardâmes avidement.
Il ne restait plus cjue des pans de murailles noircies par les flammes, au pied desquelles gisaient des pierres, des morceaux de charpentes carbonisées, des ferrures tordues, des tas de cendres, des débris de mobilier.
Nous contemplions cet amoncellement de choses détruites. Ah! que n'avait-on brûlé cet Allemand maudit comme on avait brûlé sa maison, et avec lui le secret de l'effroyable invention ! Le lieutenant et moi, nous finies, des yeux, le tour de l'espace découvert, et soudain nous tressaillîmes violemment. A moins de trente pas de nous, nous venions d'apercevoir le capitaine Haralan, aux aguets comme nous-mêmes à la lisière du taillis. A l'endroit où notre compagnon s'était arrêté, le massif se rapprochait par une courbe harmonieuse de l'angle de la maison, dont, seule, une allée large de six mètres environ le séparait. C'est vers cet angle, le plus proche de lui, que le capitaine Haralan tenait les yeiix fixés. Il ne faisait pas un mouvement. Replié sur lui-même, les muscles tendus, prêt à bondir, il ressemblait à un fative à l'affût.
Nous suivîmes la direction de ses regards, et nous comprîmes aussitôt ce qui les attirait. Un singulier phénomène se passait là, en effet. Bien qu'on ne vît personne, les décombres étaient animés de mouvements étranges. Lentement, prudemment, comme si les travailleurs eussent voulu éviter d'attirer; l'attention, les pierres, k les ferrures, les mille débris divers amoncelés en ce point étaient déplacés, repolisses, mis en tas.
Etreints d'une mystérieuse épouvante, nous regardions, les yeux exorbités. La vérité nous éblouissait. Wilhem S.toritz était
ï<:lY
'Vu
L fï
Hi.
là, Si les ouvriers étaient invisibles, leur ouvrage ne Tétait pas... Tout à coup, un cri retentit, poussé par une voix furieuse... De notre place, nous voyons le capitaine Haralan s'élancer et ■ franchir l'allée d'un seul. bond... Il retombe au bord des ruines et semble se heurter à un obstacle invisible... Il avance, il recule, ouvre les bras et les referme, il se courbe et se redresse, comme un lutteur combattant corps à corps...
« A moi! exie le capitaine Haralan. Je le tiens ! Le lieutenant Armgard et moi, nous nous précipitons vers lui. — Je le tiens, le misérable... Je le tiens... répète-t-il, A moi, Vidal !.. A moi, Armgard !
Soudain, je me sens repoussé par un bras que je ne vois pas, tandis qu'une bruyante respiration m'arrive en pleine figure. Oui, c'est bien une lutte corps à corps. Il est là, l'être invisible... Wilhelm Storitz ou tout autre!.. Qui que ce soit, nos mains l'ont saisi, nous ne le lâcherons plus et nous saurons le contraindre à dire où est Myra.
Ainsi donc, comme l'a déjà constaté M. Stepack, s'il a le pouvoir de détruire sa visibilité, du moins sa matérialité subsiste. Ce n'est pas un fantôme, c'est un corps, dont nous essayons — au prix de quels efforts! — de paralyser les mouvements.
Nous y parvenons enfin. Je tiens par un bras notre invisible adversaire. Le lieutenant Armgard le tient par l'autre.
— Où est Myra?.. où est Myra?.. interroge d'une voix fiévreuse le capitaine Haralan.
Aucune réponse. Le misérable lutte et cherche à se dégager. Nous avons affaire à un être très vigoureux qui se débat violemment pour nous échapper. S'il y réussit, il s'élancera à traversle jardin ou les ruines, il gagnera le boulevard, et on devra renoncer à l'espoir de jamais le reprendre.
— Diras-tu où est Myra?.. répète le capitaine Haralan au comble de la fureur.
Enfin, ces mots se font entendre :
ïxffii
<« A. moi, je le tiens!...» (Page 192.)
— Jamais !.. jamais !"
Autant que peut nous permettre de l'affirmer le 'timbre de celte voix haletante, c'est bien Wilhelm Storitz ! . Cette lutte ne peut durer. Nous sommes trois contre un, et si robuste que soit nôtre adversaire, il ne saurait nous résister longtemps. A cet instant, le lieutenant Armgard est repoussé et tombe sur la pelouse. Presque aussitôt je me sens saisi par
'1 it
'■" if
mi
la jambe. Je suis littéralement culbuté et contraint de lâcher le bras que je tenais. Le capitaine Haralan est violemment frappé en plein visage. Il - chancelle- et bat l'air dé ses mains étendues. — Il, m'échappe!.. Il m'échappe!... » rugit-il plutôt qu'il no crie.
A Timprov-iste, Hermann, sans doute, est venu m. secours de son maître.
Je me relève, tandis que le lieutenant, aux trois quarts évanoui, reste étendu sur le sol, et je cours prêter main-forte au capitaine... Tout est inutile. Nous n'étreignons plus que lé vide. Wimem Storitz s'est enfui !/.
Mais alors, voici qu'à la lisière des massifs des hommes apparaissent. D'autres entrent par la grille, d'autres franchissent les murs, d'autres sortent clés ruines de la maison. Il en surgit de tous côtés, de partout. Ils sont des centaines. Ils se tiennent coude à coude, sur trois rangs, le. premier rang portant l'uniforme de la police de Ragz, les deux derniers l'uniforme de l'infanterie des Confins Militaires. En un instant, ils forment un vaste cercle qui se rétrécit par degrés...
Je comprends les paroles optimistes de M. Stepark. Instruit des projets de Storitz par Storitz lui-même, il a pris ses mesures en conséquence, et avec une virtuosité dont je suis émerveille. De ces hommes, au nombre de plusieurs centaines, nous n'avons pas vu un seul en pénétrant clans le jardin.
Le cercle dont nous semblons former le centre se resserre, se resserre... Non, Storitz n'échappera pas ! Il est pris !..
Il le comprend bien, le misérable, car, tout près de nous, une exclamation de rage retentit. Puis, au moment même où le lieutenant Àrmgarcl qui commence à revenir à lui, essaye de se relever, son sabre est brusquement tiré hors du fourreau. Une invisible , main le brandit. Cette main, c'est celle de Wilhelm Storitz, La colère l'emporte. Puisqu'il ne peut fuir, il se vengera du moins ï il tuera le capitaine Haralan.,.
A l'exemple de son ennemi, celui-ci a mis sabre au clair. Tous deux sont face à face comme dans un duel, l'un qu'on voit, l'autre qu'on ne voit pas !.. Les deux sabres sont engagés, l'un tenu par une main visible, l'autre ténu par une main qu'on ne p eut voir ! ...
Trop rapide est cet étrange combat pour que nous puissions intervenir. .
Il est évident que Wilhelm Storitz connaît le maniement du sabre. Quant au capitaine Haralan, il attaque sans essayer de se défendre:. Par un coup de manchette rapidement riposté, il est atteint à l'épaule. Mais son arme a foncé en avant... Un cri de douleur retentit... Les herbes de la pelouse s'inclinent..,
Ce n'est pas le vent qui les courbe. Ainsi que nous allons bientôt en être sûrs, c'est le poids d'un corps humain, le poids du corps de AVilhelm Storitz transpercé d'outre en outre, eh pleine poitrine... Un flot de sang a jailli, et, en même temps que la vie se retire, voici que ce corps invisible reprend peu à peu sa forme matérielle, voici qu'il reparaît dans les suprêmes convulsions de la mort.
Le capitaine Haralan s'est jeté sur Wilhelm Storitz. Il lui crie :
« Myra?.. Où est Myra?.. » ~ -
Mais il n'y a plus là qu'un cadavre, la figure convulsée, les yeux ouverts, le regard encore menaçant, le cadavre visible de l'étrange personnage qui fut Wilhelm Storitz !
iiî ■:• !'■■
-■rj
ma
Ainsi périt tragiquement Wilhelm Storitz.
Hélas ! sa mort survenait trop tard. Bien que la famille Roderich n'eût désormais plus rien à craindre, cette mort aggravait la situation plutôt qu'elle ne l'améliorait, puisqu'elle nous faisait perdre l'espoir de retrouver Myra.
Accablé par la responsabilité qui pesait sur lui, le capitaine Haralan contemplait d'un air morne son ennemi abattu. Enfin, prenant son-parti de ce malheur irréparable, il eut un geste de désespoir et s'éloigna à pas lents dans la direction de l'hôtel Roderiçh, afin cle mettre les siens au courant de ces déplorables événements. -,
Le lieutenant Armgârd et moi restâmes sur place, au contraire, en compagnie de M. Stepark,, venu, comme par miracle, nous ne savions d'où. Le silence était parfait,, malgré ces centaines d'hommes, dont la curiosité était portée au paroxysme, qui se tassaient autour de nous, se serraient les uns contre les autres, s'efforçant de mieux voir. '■■
Tous les regards étaient fixés sur le cadavre. Un peu retourné sur le côté gauche, ses vêtements souillés de sang, : la face décolorée, la main droite tenant encore le sabre du lieutenant, le bras gauche à demi replié, Wilhelm Storitz était bon' pour la tombe, dont son malfaisant pouvoir n'avait pas réussi à l'affranchir.
« C'est bien lui î murmura M. Stepark, après l'avoir longuement regardé.
1 Les agents s'étaient approchés, non sans quelque appréhension. Ils le reconnurent aussi. Pour joindre à la certitude de la
■Si
vue celle du toucher, M. Stepark tâta le cadavre.' de. la tête aux
pieds.
— Mort... bien mort ! dit-il, en se relevant. Le Chef de Police donna un ordre, et aussitôt une dizaine d'hommes attaquèrent les décombres au point même où, avant, la mort de Storitz, ceux-ci avaient paru animés de si étranges mouvements.
— ' D'après la conversation que nous avons surprise, me dit M. Stepark, répondant à une question que je lui posais, c'est là que doit se trouver la cachette dans laquelle le misérable recelait la substance qui lui permettait de nous braver. Je ne m'en irai pas d'ici avant d'avoir découvert cette cachette et avant d'avoir détruit tout ce qu'elle contient. Storitz est mort. Dût la science me maudire, je veux que. son secret meure avec lui. ».
En moi-même, je donnais pleinement raison à M. Stepark. Bien que la découverte d'Otto Storitz fût de nature à exciter l'intérêt d'un ingénieur, je ne prouvais lui reconnaître aucune utilité pratique, et je comprenais qu'elle favorisait seulement les plus mauvaises passions de l'humanité.
Bientôt une petite plaque de fer fut mise à nu. On la souleva, et les premières marches d'un étroit escalier nous apparurent. A ce moment, une main saisit la mienne, tandis qu'une voix plaintive se faisait entendre.
« Pitié!.. Pitié!./ disait-elle.
Je me retournai, mais je ne vis personne. Pourtant, ma main était toujours prisonnière, et la voix suppliante continuait à se faire entendre.
Les âge + ? avaient interrompu leur travail. Tout le monde s'était tourné de mon côté. Avec une anxiété facile à comprendre, j'étendis celle de mes mains demeurée libre et j'explorai l'espace autour de moL \''-^ïffÊ
. A la hauteur de ma taille, mes doigts rencoiatrèrént une chevelure, et r plus basy frôlèrent un visage inondé de larmes; Évi-
Ki ■"■■
iii f i
tv
LE SECRET DE WILÏÏELM STORITZ.
deniment, il y avait là un homme que je ne pouvais voir, à genoux, et qui pleurait, '■■'-. \ '
— Qui êtes-vous? balbutiai-je avec effort, la gorge étranglée par T émotion.
. — Iiermann, me répondit-on.
— Que voulez-vous ? »
En quelques phrases hachées, l'invisible serviteur de Storitz nous dit qu'il avait entendu M. Stepark formuler ses projets de destruction, et que, si ces projets étaient mis à exécution, il lui fallait renoncer à reprendre jamais l'apparence humaine." Que deviendrait-il, condamné ainsi à rester toujours seul au milieu des autres hommes? Il suppliait que le chef de. police, avant de détruire les flacons qu'il trouverait dans la cachette, lui permît d'abspi ? ber le contenu de l'un d'eux.
.M. Stepark promit d'y consentir, en prenant toutefois les précautions qui s'imposaient, Iiermann ayant des comptes à régler avec la justice. Par son ordre, quatre agents robustes appréhendèrent l'invisible personnage. On pouvait être certain qu'ils ne le lâcheraient pas.
M. Stepark et moi, précédant les quatre agents qui maîtrisaient le prisonnier, nous descendîmes l'escalier. Quelques marches * nous conduisirent dans un caveau que ia lumière venue par la trappe éclairait faiblement* Là, sur une étroite étagère, étaient alignés une série de flacons étiquetés, les uns n° J , les autres n° 2.
Iiermann, d'un ton impatient, réclama un de ces derniers, que lui tendit le chef de police. Alors nous vîmes, avec une indicible stupéfaction — bien que nous dussions nous attendre à ce spectacle, -— le flacon décrire tout seul. une courbe dans l'air, puis . se renverser, comme si quelqu'un, l'ayant porté à sa bouche, en eût avidement absorbé ie contenu.
Ce fut aussitôt ; une étrange* merveille. A. mesure qu'il buvait, Hermann semblait; sortir du. néant. On distingua d'abord une
LE SECRET DE WILEELM STORITZ.
Hermann semblait sortir du néant... (Page 198.)
vapeur légère dans la pénombre du caveau, puis les contours s'affirmèrent, et j'eus enfin devant moi ce même individu qui m'avait suivi le soir de mon arrivée à Ragz. / :; :
fS Sur un signe- de M. Stepark, le reste des flacons fut immédiatement détruit, et les liquides qu'ils contenaient, répandus sur le sol, se volatilisèrent instantanément. Cette exécution terminée, nous remontâmes au jour. ■
■ tl
'--'fi
r.if f * »f ww '
LE SECRET DE WILÏTELM STORITZ.
twî
■il ■I
' 'Si
« Et maintenant, qu'allez-vous faire, M. Stepark? interrogea le lieutenant Àrmgard,
— Je vais faire transporter ce corps à la Maison de Ville, lui fut-il répondu.
— Publiquement? demandai-je.
— Publiquement, dit le chef de police. Il faut que tout Ragz sache que Wilhem Storitz est mort. On ne le croira qu'après avoir vu passer son cadavre.
— Et après qu'il sera enterré, ajouta le lieutenant.
— Si on l'enterre, dit M. Stepa,rk.
— Si on P enterre?., répétai-je.
— Oui, expliqua le chef de police, car il vaudrait mieux, selon moi, brûler ce cadavre et en jeter les cendres au vent, comme on faisait des sorciers du moyen âge. »
M. Stepark envoya chercher une civière, et partit avec lé plus grand nombre des agents, en emmenant son prisonnier redevenu un vieux bonhomme très banal depuis qu'il avait cessé d'être invisible." De notre côté, le lieutenant Àrmgard et moi nous rentrâmes à l'hôtel Roderich.
Le capitaine Haralan était déjà près de son père, auquel il avait tout raconté. Dans l'état ou se trouvait M 1110 Roderich, il avait paru prudent de ne lui rien dire. La mort de Wilhelm Storitz ne lui rendait pas sa fille.
Quant à mon frère, lui non plus ne savait rien encore. Il fal-, lait cependant le mettre au courant, et c'est pourquoi nous le fîmes prévenir que nous l'attendions dans le cabinet du docteur. Ce ne fut pas avec le sentiment de la vengeance satisfaite qu'il accueillit la nouvelle que nous lui apportions. Il éclata en sanglots, tandis que ces paroles désespérées s'échappaient de ses lèvres : ' :.
«Il est mort!.. Vous l'avez tué!.. Il est mort sans , avoir parlé!.. Myra!.. Ma pauvre MyraJ.. Je ne la rèverraiplus!.. » A cette explosion de douleur, que pouvait-on répondre?, .
Je le tentai pourtant. Non, il ne fallait pas renoncer à tout espoir. Nous ne savions pas où était Myra, mais un homme, le savait, Hermann, le serviteur de Wilhelm Storitz. Or, , on tenait cet homme sous les verrous. On l'interrogerait, et, comme il n'avait pas le même intérêt que son maître à se taire, il parlerait... On l'y déciderait, fût-ce au prix d'une fortune,.. On l'y forcerait, au besoin, dût-on le mettre à la torture... Myra serait rendue à sa famille, à son mari, et la raison lui reviendrait; à force de soins, de tendresse et d'amour...
Marc n'entendait rien. Il ne voulait rien entendre. Pour lui, le seul qui fût capable de parler était mort. On n'aurait pas dû le tuer avant de lui avoir arraché son secret.
Je ne savais comment calmer nion frère, lorsque notre conversation fut. interrompue par un tumulte du dehors. Nous nous précipitâmes à la fenêtre qui s'ouvrait à l'angle du boulevard et du quai Batthyani.
Qu'y avait-il donc encore?.. Dans la disposition d'esprit où nous étions, je crois que rien n'aurait pu nous surprendre, quand même il se fût agi de la résurrection de Wilhelm Storitz ! Ce n'était que son cortège mortuaire. Le cadavre, étendu sur une civière, était porté par quatre agents accompagnés d'une nombreuse escouade. Ainsi, Ragz allait savoir que Wilhelm Storitz était mort et que cette période de terreur avait pris fin. M. Stepark avait voulu le montrer partout, ce cadavre. Après avoir suivi le quai Batthyani jusqu'à la rue Etienne I er , le cortège devait traverser le marché Coloman, puis les quartiers les plus fréquentés, avant de s'arrêter à la Maison de Ville.
A mon avis, il eût mieux fait de ne point passer devant l'hôtel; Roderich..*
Mon frère nous avait rejoints à la fenêtre. Il poussa un cri de désespoir en apercevant ce corps ensanglanté, auquel il aurait voulu rendre la vie, fût-ce au prix de la sienne.
La foule s'abandonnait aux plus bruyantes démonstrations.
PB
Vivant, Wilhelm Storitz eût été éeartelé par elle. Mort, son cadavre fût épargné. Mais, sans doute, ainsi que Pavait dit M. Stepark, la population ne voudrait pas qu'il fût inhumé comme lé commun des mortels. Elle exigerait qu'il fût brûlé en place publique ou précipité dans le Danube, dont les eaux l'emporteraient jusqu'aux lointaines profondeurs de la Mer Noire.
Pendant un quart d'heure, les cris retentirent devant* l'hôtel, puis le silence se fit.
Lé capitaine Haralan nous dit alors qu'il allait se rendre à la Maison de Ville. Il entendait faire en sorte que l'interrogatoire d'Hermann eût lieu sur-le-champ. Nous l'approuvâmes, et il quitta l'hôtel en compagnie du lieutenant Armgard. "
Moi, je restai près de mon frère; Ce que furent ces douloureuses heurespassées avec lui ! . . Je ne pouvais le calmer, et cette surexcitation toujours croissante m'épouvantait. Il m'échappait, je le sentais bien, et je redoutais une crise à laquelle il ne résis- . terait peut-être pas. Il se refusait à m'entendre. Il ne discutait pas. Il n'avait qu'une idée, une idée fixe : partir à la recherche de Myra. « Et tu m'accompagneras Henri », disait-il.
Tout ce que je pus obtenir, ce fut que nous attendrions le retour, du capitaine Haralan. Celui-ci ne revint avec son camarade que vers quatre heures. Les nouvelles qu'ils rapportaient étaient les plus mauvaises que nous pussions attendre. L'interrogatoire d'Hermann avait eu lieu, en effet, mais il avait eu lieu inutilement. Le capitaine, M. Stepark, le Gouverneur luimême, avaient menacé, prié, supplié en vain. En vain on avait offert une fortune au domestique de Storitz, en vain on lui avait annoncé les pires châtiments s'il se refusait à parler. On n'avait rien obtenu. Hermann n'avait pas varié un seul instant. Il ne savait pas où était Myra. L'enlèvement même était inconnu de ,' lui, son maître n'ayant pas cru devoir le mettre au courant de ses projets. . \ f - . ■' ■-..-.■
Après trois heures d'efforts et de lutte, il avait fallu se rendre
à l'évidence. Hermann était de bonne foi et disait la vérité. Son ignorance était sincère. Dès lors, nous devions 'perdre tout^ espoir de revoir jamais la malheureuse Myra.
Quelle triste fin de journée nous passâmes! Ecroulés dans des fauteuils, accablés de tristesse, nous laissions couler le temps sans prononcer une parole. Qu'aurions-nous pu nous. dire, en effet, qui n'eût été dit et redit cent fois ? . "
Un peu avant huit heures, un domestique apporta les lampes. Il n'y avait alors dans le salon, le docteur Roderich étant encore près de sa femme, que les deux offioi ers, mon frère et moi. Comme le domestique sortait, son service terminé, la pendule commença à égrener ses huit coups.
A ce moment précis, la porte de la galerie s'ouvrit assez vivement. Sans doute, quelque courant d'air venu du jardin l'avait poussée, car je ne vis personne. Par exemple, ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est qu'elle se referma d'elle-même. . .
Et alors — non ! je n'oublierai jamais cette scène ! — une voix se fit entendre... Non pas, comme à la soirée des fiançailles, la voix rude qui nous insultait avec le Chant de la Haine, — ■ mais une voix fraîche et joyeuse, une voix aimée entre toutes, la voix de notre chère Myra !..
« Marc, disait-elle, et vous monsieur Henri, et toi, Haralan, que faites-vous ici? C'est l'heure du dîner, et je meurs de faim. C'était Myra, Myra elle-même, Myra qui avait recouvré la raison, Myra guérie!.. On eût dit qu'elle descendait de sa chambre comme d'habitude. C'était Myra qui nous voyait et que nous ne voyions pas !.. C'était Myra invisible !..
Jamais mots aussi simples ne produisirent un tel effet.: Stupéfaits, cloués' à nos sièges, nous n'osions ni bouger, ni parler, ni aller du. côté- d'où venait cette voix. Pourtant, -Myra était là, vivante, et, nous le savions, tangible dans son invisibilité... .
D'où arrivait-elle ?. . De la maison où son ravisseur l'avait conduite?.. Elle avait donc pu s'enfuir, traverser la ville, rentrer
Tt
LE SECRET DE WILIIELM STORITZ.
tït
dans l'hôtel?... Pourtant, les portes en étaient fermées, et personne ne les lui avait ouvertes...
Non, — et l'explication de sa présence ne tarda pas à nous être donnée .--'.-Myra descendait de sa chambre où Wilhelm Storitz l'avait rendue et laissée invisible. Alors que nous la, croyions hors de l'hôtel, elle n'avait pas quitté son lit. Elle y était restée étendue, immobile, toujours muette et inconsciente, pendant ces vingt-quatrei -heures. A personne n'était venue cette pensée qu'elle pouvait être là, et, en vérité, pourquoi cette pensée nous serait-elle venue?
Sans -doute, .Wilhelm Storitz n'avait pu l'enlever aussitôt, mais il aurait parachevé son crime-,; si, ce matin même, le coup de sabre. du capitaine Haralan ne l'en eût pour jamais empêché.
Et voici que Myra ayant recouvré la raison, — peut-être sous l'influence de celte liqueur que Storitz lui avait fait boire t— Myra* ignorante de ce qui s'était passé, depuis la scène de la cathédrale, Myra était au milieu de nous, nous parlant, nous voyant, n'ayant pu, dans l'obscurité, se rendre compte encore qu'elle ne se voyait-pas. elle-même.
: Marc s'était levé, les bras ouverts comme pour la saisir.,. Elle reprit :
— Mais qu'&vez-vous donc? Je vous parle, et vous ne me répondez: pas. Vous paraissez surpris de me voir. Qu'est-il donc arrivé?.. Pourquoi maman n'est-elle pas là? Serait-elle souffrante?
La porte. s'ouvrit de nouveau, et le docteur Roderich entra. Aussitôt, Myra de s'élancer vers lui — nous le supposions du moins — car elle s'écria :
— Ah! mon père !.. Qu'y a-t-il donc?.. Pourquoi mon frère, mon mari ont-ils cet air étrange ?
Le docteur s'était arrêté, pétrifié, sur le seuil; IL avait compris. = GependantMyra était près de lui.. Elle l'embrassait et répétait : - — Qu'y a-t-il?.: Maman?. . Ouest maman?
LE SECRET DE WÏJJIELM STORITZ.
C'était Myra qui nous voyait... {Page 203. )
— Ta mère se porte bien, mon enfant, balbutia le docteur. Elle va descendre.. Reste, mon enfant, reste!
En ce moment, Marc, qui avait trouvé la main de sa femme, entraîna doucement celle-ci, comme s'il eût conduit une aveugle. Elle ne Pétait pourtant pas, et ceux-là seuls Tétaient qui ne pouvaient la voir. Mon frère la fit asseoir près de lui. . . -
Elle ne parlait plus, effrayée de l'effet que produisait sa pré-
sence, et Marc, d'une voix tremblante, murmura ces paroles auxquelles elle ne devait rien comprendre :
« Myra... ma chère Myra!.. Oui!.. C'est bien toi... Je te sens là... près de moi!.. Oh! je t'en supplie, ma bien aimée, ne me quitte plus !. .
— Mon cher Marc... Cet air bouleversé... Tous... vous m'effrayez... Mon père... réponds-moi !.. Ii y a donc un malheur ici?..
Marc sentit; qu'elle se levait. Il la retint doucement. ; • — Non, dit-il, rassure-toi. Aucun malheur n'est arrivé, mais parle, Myra, parle encore !.. Que j'entende ta voix... toi... toi... ma femme... mabien-aimée Myra!.. »
Oui, cette scène, nous l'avons vue, ces paroles, nous les avons entendues. Et nous restions là, les yeux fixes, immobiles, retenant le souffle, -terrifiés par cette pensée que celui-là seul qui aurait pu nous rendre Myra sous sa forme visible était mort en emportant son secret !
Cette situation, dont nous n'étions plus les maîtres, se terminerait-elle par un dénouement heureux ? Qui aurait pu le croire ? Comment ne pas se dire que Myra était à jamais rayée du monde visible? Aussi, à cet immense bonheur de l'avoir retrouvée, se mêlait cette immense douleur qu'elle ne fût pas rendue à nos regards dans toute sa grâce et sa beauté.
- On. imagine ce qu'allait être dans ces conditions l'existence de la famille Roderich.
Myra ne tarda pas à se rendre compte de son état. En passant devant la glace de la cheminée, elle n'avait pas aperçu son image... Elle se retourna vers nous, en jetant un cri d'angoisse, et ne vit pas son ombre à ses côtés...
Il fallut alors tout lui dire, tandis que des sanglots s'échappaient de sa poitrine, tandis que Marc, agenouillé près du fau- j teuil où elle venait de s'asseoir*, essayait en vain de calmer sa douleur. Il l'aimait visible, il l'aimerait invisible. Cette scène nous déchirait le cœur.
Vers la fin de la soirée, le docteur voulut que Myra montât clans la chambre de sa mère. Mieux valait que M mc Roderich la sût près d'elle, l'entendit lui parler.
Quelques jours s'écoulèrent. Ce que n'avaient pu faire nos encouragements, le temps le fît; Myra s'était résignée. Grâce à sa force d'âme, il , sembla bientôt que l'existence normale eût repris son cours. Myra nous prévenait de sa présence en parlant à l'un ou à l'autre. Je l'entends encore disant : " :
« Mes amis, je suis là... Avez- vous besoin de quelque chose?.. Je vais vous l'apporter... Mon cher Henri, que cherchez-vous?..- Ce livre que vous avez posé sur la table?.. Le voici!.. Votre
lm'
gazette?.. Elle est tombée près de vous... Mon père, c'est l'heure où, d'habitude/ je vous embrasse... Poui?quoi, Haralan, me regarder avec des yeux si tristes?.. Je t'assure que je suis -toute souriante. Pourquoi te faille -de la peine?.. Et vous, mon cher Marc, voici mes deux mains... Prenez-les !.. Voulez-vous venir au jardin?.. Donnez^moi votre bras, Henri, et nous causerons de mille et mille choses. ».
L'adorable et bonne créature n'avait pas voulu qu'il fût apporté aucun changement à la vie de famille. Elle et Marc passaient de longues heures ensemble. Elle ne cessait de lui murmurer d'encourageantes paroles. Elle essayait de; le consoler, affirmant qu'elle avait confiance dans l'avenir, que cette invisibilité cesserait un jour... Cet espoir, l'avait-elle réellement?
Une. modification, cependant, une seule, fut faite à notre vie familiale. Myra, comprenant combien sa présence dans ces conditions eût été pénible, ne vint plus prendre sa place à table au milieu de nous. Mais, le repas achevé, elle redescendait au salon. Op. l'entendait ouvrir et refermer la porte, disant : a Me voici, mes amis, je suis là! » et elle ne nous quittait plus qu'à l'heure de remonter dans sa chambre, après nous avoir souhaité le bonsoir. ' . . . . . . .
Il n'est pas besoin de le dire, si la disparition dé Myra Ptoderich avait produit tant d'effet clans la ville, sa réapparition — je n'ai pas d'autre mot dans mon vocabulaire — en produisit plus encore. De toutes parts arrivèrent des témoignages de la plus vive sympathie, et les visites affinèrent à l'hôtel.
Myra avait renoncé à toute promenade à pied dans les rues cle Ragz. Elle ne sortait qu'en voiture fermée, accompagnée de quelqu'un clés siens. Mais elle préférait à tout s'asseoir dans le jardin, au milieu de. ceux qu'elle aimait, et auxquels, morale-. nient du moins, elle était rendue tout entière. . Pendant ce temps, M Stepark, le Gouverneur et moi-même, nous nous obstinions à , faire subir ait vieil Hermann des inter-
iïf-l ;
« Mon cher Henri, que cherchez-vous? ce livre?... >i (Page 2Ô7.) ' •
rogâtoires aussi nombreux que stériles. On ne pouvait rien. en tirer d'utile clans les tristes circonstances que nous traversions. Les événements ayant prouvé sa bonne foi en ce qui concernait l'enlèvement présumé de Myra, on ne l'inquiétait plus de ce chef, mais ne pouvait-il se faire qu'il fût au courant des secrets de son maître défunt? ou même qu'il fût détenteur delà formule
■d'Otto Storitz?
ÎK I
Quel remords pour M. Stepark et pour moi-même d'avoir agi avec tant de précipitation lors de la découverte du caveau! Sans cette précipitation déplorable, ce que nous avions fait pour Hermann, nous aurions pu le faire pour Myra. Un seul flacon de la mystérieuse liqueur, et toutes nos angoisses passées n'auraient plus été qu'un cauchemar effacé dans la joie du réveil.
Le crime involontaire que M. Stepark avait commis, et que j'avais, moi, laissé commettre, nous ne nous en vantions ni l'un ni l'autre. Il demeurerait à jamais enseveli entre nous, et, d'un tacite accord, nous n'avions même pas échangé le moindre mot à ce sujet*
Chacun de notre côté, nous nous acharnions l'un et l'autre à torturer de mille façons Je malheureux Hermann, dans le chimérique espoir de lui arracher un-secret qu'il ne possédait sans doute pas. Quelle chance y avait-il, en effet, qu'on eût révélé à un domestique dépourvu de la plus vulgaire culture les arcanes de la chimie transcendante, et, si on l'avait fait, quelle probabilité que celui-ci y eût compris quelque chose?
Le jour vint enfin où nous prîmes conscience de l'inanité de nos efforts, et, comme il ne subsistait, en somme, contre Hei*mann aucune chargé qui fût justiciable des Tribunaux, il fallut bien se résoudre en haut lieu à le remettre en liberté.
Mais le sort avait décidé que le pauvre diable ne profiterait pas de cette tardive mansuétude. Le matin où son gardien vint le chercher pour lui rendre la clef des champs, on le trouva mort dans sa cellule, foudroyé par une embolie, comme l'autopsie le démontra ultérieurement.
Ainsi s'évanouit notre dernier espoir. Ainsi nous fut démontré que le secret de Wilhelm Storitz demeurerait à jamais inconnu. -Dans les papiers saisis lors de la perquisition du boulevard Tékéli et déposés à la Maison de Ville, on ne trouva, après un minutieux examen, que de vagues formules, des notations à la fois physiques et chimiques, absolument incompréhensibles.
Gela ne nous avançait à rien. Impossible de rien déduire de ce fatras, quant à la reconstitution de la diabolique substance dont Wilhelm Storitz, avait fait un si criminel usage.
De même que son bourreau avait surgi du néant, en tombant frappé au cœur par le sabre d'Haralan, de même la malheureuse Myra ne reparaîtrait donc à nos yeux qu'étendue sur son lit de mort."
Dans la matinée du 24 juin, mon frère vint me trouver. Il me p arut relativement plus calme.
« Mon cher Henri, me dit-il, j'ai voulu te faire part de la résolution que j'ai prise. Je pense que tu l'approuveras.
— N'en doute pas, répondis-je, et parle en pleine confiance. Je sais que tu n'auras écouté que la voix de la raison.
— De la raison et de l'amour, Henri. Myra n'est qu'à demi ma femme. Il manque à notre mariage la consécration religieuse, puisque la cérémonie a été interrompue avant que les paroles sacramentelles n'eussent été prononcées. Gela crée une situation fausse que je veux faire cesser, pour Myra, pour sa famille, pour tout le monde.
J'attirai mon frère dans mes bras, et lui dis :
— Je te .comprends, Marc, et. je n'imagine pas ce qui pourrait faire obstacle à tes désirs...
— Ce serait monstrueux, répondit Marc. Si le prêtre ne voit pas Myra, il l'entendra du moins déclarer qu'elle me prend pour mari comme je la prends pour femme. Je ne pense pas que* l'autorité ecclésiastique fasse aucune difficulté.
— Non, mon cher Marc, non, et je me charge de toutes les démarches. »
Ge fut d'abord au curé de la cathédrale que je m'adressai, à l'archiprêtre qui avait officié à cette messe de mariage interrompue par une profanation sans exemple. Le vénérable vieillard me répondit que le cas avait été préalablement examiné, et que l'archevêque de Ragz lui avait donné une solution favorable.
■ti; .. - .
Bien qu'elle fut invisible, il n'était pas douteux que la fiancée fût vivante, et, dès lors, apte à recevoir le sacrement du mariage.
Les bans ayant été publiés depuis longtemps, rien ne s'opposa à ce que la date de la cérémonie fût fixée au2 juillet.
La veille, Myra me dit, ainsi qu'elle me l'avait dit une fois déjà :
« C'est pour démain, Henri. .. N'oubliez pas !» Ce second mariage fut, comme le premier, célébré à la cathédrale Saint-Michel, et. dans les mêmes conditions. Mêmes témoins, mêmes amis et invités de la famille Roderich, même affiuence de la population.
Qu'il s'y soit mêlé une dose de curiosité plus grande, je l'accorde, et cette curiosité,, on la comprendra, on l'excusera. Sans doute, il restait encore dans cette assistance des appréhensions dont le temps seul triompherait. Oui, Wilhelm Storitz était mort; oui, son serviteur Hermann était mort également... Et pourtant, plus d'un se demandait si cette seconde messe de mariage n'allait pas être interrompue comme la première, si des prodiges ne troubleraient pas de nouveau la cérémonie nuptiale. Voici les deux époux dans le chœur de la cathédrale. Le fauteuil de Myra paraît inoccupé. Elle est là, cependant.
Marc est debout, tourné vers elle. Il ne peut la voir, mais il. la sent près de lui. Il la tient par la main, comme pour attester sa présence devant l'autel.
Derrière, sont placés les témoins, le juge Neumann, le capitaine Haralan, le lieutenant Àrmgard et moi ; puis M. et M me Roderich, la pauvre mère agenouillée, implorant du Tout-Puissant un miracle pour sa fille !.. Autour se pressent les amis, les notabilités de la ville, emplissant la grande nef, -et les bas-côtés fourmillent de monde.
Les cloches sonnent à toute volée, les orgues résonnent à pleins jeux.
■-■■ L'archiprêtre et ses acolytes sont arrivés. L'office commence,
■■■ : ïi
Vj," !
ses cérémonies se déroulent au chant de la maîtrise. A Pof- S
fraude, on voit Marc conduire Myra jusqu'à la première marche de l'autel et la ramener, après que son aumône est tombée dans l'aumô ni ère du diacre,
La messe terminée, le vieux prêtre s'est retourné vers Pas- ;i
sistanee.
« Myra Roderich, êtes-vous là?., interroge-t-il. .v
— Je suis là, répond Myra.
Puis, s 3 adressant à Marc :
— Marc Vidal, consentez-vous à prendre Myra Roderich ici présente pour épouse?
— Oui, répond mon frère.
— Myra Roderich, consentez-vous à prendre Marc Vidal ici présent pour époux?
— Oui, répond Myra d'une voix qui est entendue de tous.
— Marc Vidal et Myra Roderich, prononce l'archiprêtre, je vous déclare unis par le sacrement du mariage. »
Après la cérémonie,, la foule s'empresse sur la route qtie. doivent suivre les nouveaux époux. On n'entend pas le brouhaha confus de rigueur en de telles circonstances. On se tait, en tendant le cou, dans le fol espoir de voir quelque chose. Nul ne voudrait céder sa place et personne cependant ne désire être au premier rang. Tous sont à la fois poussés par la curiosité et /
retenus par une peur mystérieuse...
Entre la double haie de cette foule quelque peu craintive, les ' époux, leurs témoins, leurs amis se .rendent à la sacristie. Là, sur les registres de la fabrique, à la signature de Marc Vidal vient se joindre un nom, celui de Myra Roderich, un nom tracé - par une main qu'on ne peut voir, par. une main qu'on ne- verra jamais,! - - . ■ . .
. ; - il
Tel fut, ce jouivlà, 2 juillel, le dénouement de l'histoire étrange qu'il m'a pris fantaisie de raconter. Je conçois qu'elle paraisse incroyable* Il ne faudrait, dans ce cas, en accuser que l'insuffisance de Fauteur. L'histoire n'est malheureusement que trop vraie, bien qu'elle sôit unique dans les annales du passé, bien qu'elle doive, je l'espère fermement, rester unique dans les annales de l'avenir.
Il va sans dire que mon frère et Myra avaient abandonné
leurs projets d'autrefois. Il ne pouvait plus être question d'un
I voyage en France. Je prévoyais même que Marc ne ferait plus
à Paris que de rares apparitions, et qu'il se fixerait, définitivement à ïtagz. Gros chagrin pour moi, auquel je devais me résigner.
Le mieux, en effet, serait de vivre, sa femme et lui, près de M. et M ,ne Roderich. Le temps arrange tout, et Marc s'accoutumerait à cette existence. Myra s'ingéniait, d'ailleurs, à donner l'illusion de sa présence; On savait toujours où elle était, ce |j: qu'elle faisait. Elle était l'âme de la maison, invisible comme une
âme.
Au surplus, sa forme matérielle n'était pas entièrement disparue. N'avait-on pas l'admirable portrait d'elle fait par Marc ? Myra, aimait à s'asseoir près de cette toile, et, de sa voix réconfortante, elle disait :
« Je suis là, je suis redevenue visible, et vous me voyez ; comme je me vois. »
lj'
Je restai encore quelques semaines à Ragz, après le mariage, vivant à l'hôtel RoderiGh dans la plus complète intimité de cette famille si éprouvée, et je ne voyais pas s'approcher sans regret le jour où il faudrait partir. Cependant, il n'est pas de vacances si longues qu'elles ne s'achèvent, et il me fallut enfin regagner Paris.
J'y fus repris par mon métier, plus absorbant qu'un vain peuple ne pense. Toutefois, trop singuliers étaient les événements auxquels j'avais été mêlé, pour que mes préoccupations pussent me les faire oublier. J'y pensais donc sans cesse, et pas un jour ne s'écoula sans que mon souvenir ne s'envolât vers Ragz, près de mon frère et de sa femme, ensemble, présente et lointaine.
Dans le début du mois de janvier suivant, j'évoquais pour la centième fois la scène terrible dont la mort de Wilhelm Storitz avait été le dénouement, quand une idée me vint tout à coup, si simple, si évidente, en vérité, que je m'étonnais de ne pas l'avoir eue plus tôt. Dût mon aveuglement faire tenir en piètre estime mes facultés de logicien, je n'avais jamais songé à rapprocher l'une de l'autre les circonstances de ce drame» Ce jour-là, cette conclusion s'imposa à mon esprit que, si le corps de notre ennemi vaincu avait perdu le pouvoir d'invisibilité qu'il possédait vivant, l'abondante hémorragie consécutive au coup de sabre d'Haralan devait en être Tunique cause. Ce fut un éblouissement. Il m'apparut aussitôt avec certitude que la mystérieuse substance était tenue en suspension dans le sang et qu'elle s'était répandue avec lui.
Cette hypothèse admise, la. conséquence s'en déduisait d'ellemême. Ce que le coup du sabre d'Haralan avait fait, le bistouri du chirurgien pouvait le faire. Ce n'était là, en somme, qu'une opération des plus bénignes, qu'il était aisé d'exécuter graduellement, et qu'on pourrait répéter autant qu'il serait nécessaire. Le sang que Myra aurait perdu, elle le remplacerait par du sang
il:
tout neuf,. et un jour viendrait où ses veines ne contiendraient plus aucune trace de la substance maudite qui privait Marc du bonheur de la voir.
J'écrivis aussitôt. à mon frère dans ce sens. Mais, au moment où ma lettre allait partir, j'en reçus une de lui, et je jugeai préférable de retarder l'envoi de la mienne. Daus sa lettre, mon frère m'annonçait, en effet, une nouvelle qui rendait, au moins pour l'instant, mes spéculations inutiles. Myra allait, me clisait- .U, le rendre père. Ce n'était pas le moment, on en conviendra, de
la priver de la moindre goutte de son sang. Elle n'avait pas trop de toutes ses forces pour supporter la redoutable épreuve de la maternité. .
La naissance de mon neveu — ou de ma nièce — m'était annoncée pour les derniers jours du mois de mai. L'affection que j'ai pour: mon frère étant connue du lecteur, il est inutile de dire que je fus exact avL rendez-vous. Dès le 15 mai, j'étais à Ragz, où j'attendis l'événement avec une impatience qui ne le cédait pas à celle du père.
, Ce fut le 27 mai qu'il se produisit, et cette date ne sortira jamais de ma mémoire. On dit qu'il n'y a plus de miracle ; : il y en eut un cependant ce jour-là, un miracle dont je puis garantir personnellement 'l'authenticité. Ce que fut ce miracle, on le devine. La nature nous apporta le secours que je -voulais demander a l'ar/fc, et'Myra,;comme Lazare, sortit vivante du tombeau. Marc, ébloui, affolé, enivré, la vit lentement surgir de l'ombre, et, doublement: père, il vit naître en même temps son enfant et sa femme, qui lui .parut plus belle encore d'avoir été si longtemps cachée à ses yeux. .
: Depuis, mon frère et Myra n'.ontpas plus d'histoire que moimême. Pendant que je m'épuise la cervelle à chercher la perfection, .mathématique; idéale —.et. inaccessible, puisque les, mathématiques sontj -comme l'univers, infinies! — Marc poursuit sa carrière glorieuse de peintre eélèbre. Il habite Paris, à deux
MARC; ET MÏRA. SONT #EUR EUS..; (PAGE 21% )i
^,Jf:i {
-^yît :'
'.*"'£ -'Ij'-V :
""■'""-Ur'-i ''=
'^■'VÙ ~\ ■ !
iW': * '
AH
'fi 1
■■'■çiri !
■-:-- :.'--'uy.
.-:,.-;àS«a&&'"
'. jT J*i*~ » ■
Hp^;-^ ;j
;.;- vi
Wk'
pas de chez moi, dans un hôtel superbe, où, chaque année, M. et M me Roderioh viennent passer deux mois avec le capitaine devenu le colonel Haralan. Chaque année, cette visite est rendue à Ragz par les deux époux. C'est le seul moment où je sois privé du babil de mon neveu ^- c'était un neveu, décidément! — que je chéris avec une tendresse qui tient à la fois de l'oncle et du grand-père. Marc et Myra sont heureux.
Fasse le ciel que ce bonheur dure de longues années ! Fasse le ciel que personne ne connaisse les maux qu'ils ont soufferts !
%iM£î !■
Fasse le ciel, et ce sera mon-demier mot, que Jamais ne soit retrouvé l'exécrable secret 4e WiThôm Storitz !