‹ Le secret de Wilhelm StoritzChapitre 5 sur 29 · UN · texte numérisé non relu

UN

lit'

■ - !l ' P ■'■îf'i-v

- îu

■' '-la'-"' {-"(■

-fit

Bude, la ville turque, est située sur la rive droite,- Pest sur la rive gauche* et le Danube, toujours semé d'îles verdoyantes, forme la corde de la demi-circonférence occupée par la cité hongroise. De son côté, c'est la plaine, où la ville a pu et pourra s'étendre à son aise. Du côté de Bude, c'est une succession de collines bastiônnées, que couronne la citadelle. *. . '

De turque qu'elle était, Bude tend à devenir hongroise, et même, à bien l'observer, autrichienne. Plus militaire que commerçante, l'animation des affaires lui fait défaut. . Qu'on ne s'étonne pas si l'herbe pousse dans ses rues et encadre ses trottoirs.. Pour habitants, surtout des soldats; On dirait qu'ils circulent dans une ville eh état de siège. En maint endroit: flotte le drapeau national dont la soie se déroule à la brise. C'est, à tout prendre, une cité un peu morte à laquelle fait face; la si vivante Pest. Ici, pourrait-on dire, le Danube coule entre l'avenir et le passé.

Cependant, si Bude possède un arsenal, et si les casernes ne lui manquent point, on peut y visiter aussi plusieurs palais qui ont fort grand air. J'ai ressenti quelque impression devant , ses -vieilles "églises, devant sa cathédrale qui fut changée en mosquée sous la domination ottomane. J'ai suivi une large rue dontclés maisons, à terrasses comme en Orient, sont entourées de grilles. J'ai parcouru les salles de la. Maison de. Ville, ceinte de barrières aux bigarrures jaunes et noires. J'ai contemplé ce tombeau de Gûll-Baba que visitent les pèlerins turcs.

Mais il en fut pour moi comme pour le plus grand nombre des étrangers, et Pest me prit le meilleur de mon temps. Ce temps rie fut ipoint perdu, on peut m'en croire , car, en vérité, ; deux jours ne suffisent pas à visiter là capitale hongroise, la noble cité universitaire. ■ : .. . .:. .. . ; ' . . ..

Il convient, .d'abord, .de gravir, la colline située! au- sud \ de ,Bude; à l'extrémité du faubourg de Taban, afin d'avoir la vue complète des deux villes. De ce: point," on aperçoit les quais.de

ïï *■

Pi'ÏL-

km

ïYAâç

■te.

LE SECRET DE WILIÏELM STORtTZ.

Pest et ses places bordées de palais et d'hôtels d'uîre belle disposition architecturale. Çà et là, des dômes aux nervures dorées, des flèches hardiment dressées vers le ciel. L'aspect de Pest est assurément, grandiose*: et ce n'est pas sans raison qu'on Ta quelquefois préféré à celui de Vienne.

Dans la campagne environnante, semée de villas, se développe cette immense plaine de Rakos où, jadis, les cavaliers hongrois tenaient à grand bruit leurs diètes nationales.

On ne peut ensuite négliger de voir avec soin le Musée, les toiles et statues, les salles d'histoire naturelle et d'antiquités préhistoriques, lés inscriptions, les monnaies, les collections ethnographiques de grande valeur qu'il contient. Puis, il faut visiter Pile Marguerite, ses bosquets, ses prairies, ses bains alimentés par une source thermale, et aussi le Jardin public, le Stadtwaldcheh, arrosé par une petite rivière praticable auxlégères embarcations, ses beaux ombrages, ses tentes, ses jeux,' et dans, lequel s'ébat une foule vive, cavalière, où se rencontrent en . grand nombre de remarquables types d'hommes et de femmes;: .: ;'..-..' . . ■ ■■

La veille de mon départ, j'entrai dans une des principales hôtelleries de la ville pour, me reposer un instant. La boisson favorite des Magyars, vin blanc mélangé d'une eau ferrugineuse, m'avait agréablement rafraîchi, et j'allais continuer mes courses à, travers . la ville, lorsque mes regards tombèrent sur une. gazette déployée. Je la pris machinalement, et ce titre engrosses lettres gothiques : « Anniversaire Storitz », attira aussitôt mon attention , . ; , » : . , , - . ' , ..

Ce nom était celui qu'avait: prononcé; le lieutenant de police,

celui du fameux alchimiste allemand et aussi de ce prétendant

évincé à la ; main de Myra Roderich.; Il né "pouvait 'y avoir doute

à cet égard. : : ...,./.. ;

Voici ce que je lus :;

« Dans une vingtaine de jours,; le 25 mai, l'anniversaire d'Otto

[.'..:'.. » Storitz sera célébré à Spremberg. On peut affirmer que la -"

|; ; ■; . » population se portera en foule au cimetière de la ville natale J

i ». du célèbre savant. -

i ~ - » On le sait, cet homme extraordinaire a illustré T Allemagne. I?

| ' .» par ses travaux merveilleux, par ses découvertes étonnantes, ?-

1 . ■ » par ses inventions qui ont tant contribué. aux progrès des f

]:■'"■ » sciences physiques. » |

L'auteur de l'article n'exagérait pas, en vérité. Otto Storitz était justement célèbre dans le monde scientifique. Mais, ce qui me. donna le plus à penser, ce furent les lignes suivantes :

« Personne n'ignore que, de son vivant, près de certains

» esprits enclins au surnaturel, Otto Storitz a passé pour être

j » quelque peu sorcier. Un ou deux siècles plus tôt, il n'est pas

» bien sûr qu'il n'eût pas été arrêté, condamné, brûlé en place » publique. Nous ajouterons que, depuis sa mort, nombre de » gens, évidemment disposés à la crédulité, le tiennent plus que » jamais pour un faiseur de Sortilèges et d'incantations, ayant » possédé un pouvoir surhumain. Ce qui les rassure, c'est qu'il » a emporté ses secrets dans la tombe. Il ne faut pas compter ] ». que. ces braves gens ouvriront jamais les yeux, et pour eux

» Otto Storitz. restera bel et bien un kabaliste, un magicien, » voire un démoniaque. »

Qu'il soit ce que l'on voudra, pensai-je, l'important est que son fils ait été définitivement éconcluit par le docteur Roclenoh. Quant au reste, peu me chaud !

La : gazette concluait en ces termes :

« Il y a donc lieu de croire que la foule sera considérable,

» comme tous les ans. à la cérémonie de l'anniversaire, sans » parler des amis sérieux restés fidèles au souvenir d'Otto » Storitz. Il n'est pas téméraire dé penser que la population on » né peut ^lus superstitieuse de Spremberg s'attend à quelque » prodige et désire en être témoin. D'après ce qu ? on répète » couramment en, ville, le cimetière doit être le: théâtre des plus

CE TITRE "ATTIRA AUSSlTÔfcdTON ATTENTION... (PAGE 19.)

>ft

» invraisemblables et des plus extraordinaires phénomènes. ». Personne ne s'étonnerait si, au milieu de -l'épouvante- géné- » raie, la pierre du tombeau se soulevait et si le fantastique » savant ressuscitait dans toute sa gloire. \ -.*

» Selon l'opinion de quelques-uns, Otto Storitz „ ne ... serait. »:même pas mort, et on aurait procédé à de fausses funérailles » le jour de ses obsèques. '

: » Nous ne nous attarderons pas à discuter de pareilles sor- » nettes. Mâisy comme chacun sait, les superstitions n'ont que » faire de la logique, et bien des années s'écouleront avant que » ,1e. bon sens ait détruit ces ridicules légendes. » ."'■'-■

Cette lecture ne laissa pas de me suggérer quelques réflexions pessimistes. Que Otto Storitz fût mort et enterré, rien de plus certain. Que son tombeau, dût se rouvrir le 25 mai, et qu'il dût apparaître comme un nouveau Lazare aux regards de la foule, cela ne valait pas la peine qu'on s'y arrêtât un instant. Mais, si le décès .du père n'était pas contestable, il ne l'était pas davantage qu'il eût un fils vivant et bien vivant, ce Wilhelm Storitz repoussé par la famille Roclerich. N'y avait-il lieu de craindre qu'il ne causât des ennuis à Marc, qu'il ne créât des difficultés à son mariage?.. ...-,..-<*

: ce Bon ! mè dis-je à moi-même en rejetant la gazette, voici que je déraisonne. Wilhelm Storitz a demandé la main de Myra.,. on la lui a refusée... Et après ? On ne l'a plus revu, ce Storitz, et, puisque Marc ne m'a jamais dit un mot de cette affaire, je ne vois pas pourquoi j'y attacherais quelque importance. '» -"i

: Je me fis apporter papier, plume, encre, et j'écrivis. à mon frère pour lui annoncer que je quitterais Pest le lendemain et que j'arriverais dans l'après-midi du 11 mai, car je n'étais plus qu'à: soixante-quinze lieues de Ragz, tout au plus. Je. lui. marquais que jusqu'ici ■mon voyagé s'était effectué; sans, incidents ni' retards, et que je ne voyais aucune raison , à . ce ' qu'il ne s'achevât pas de même. Je n'oubliais pas deTprésente.r nies hom :

U LE SEGRET DE WILHBLM STORITZ.

mages à M. et à M 11Mî Roderich, et j'y joignais, pour M lic Myra, l'assurance de mon affectueuse sympathie, que Marc voudrait bien lui transmettre.

Le lendemain, à huit heures, la Dorothée démarra de Fappontemënt installé le long du quai et prit le courant

Il va de soi que, depuis Vienne, il s'était fait à chaque escale un renouvellement dans le personnel des passagers. Les uns avaient débarqué à Presbourg, à Raab, à Gran, à Buda-Pest; les autres s'étaient embarqués au départ des susdites villes. Il n ? e:n était que cinq ou six, ayant pris le bateau dans la capitale autrichienne, entre autres des Anglais, qui devaient descendre jusqu'à la mer Noire. ..* - A Pest comme aux escales de l'amont, la Dorothée avait donc reçu dé nouveaux passagers. L'un de ceux-ci attira plus particulièrement mon attention, tant son allure me sembla bizarre. ■ C'était -.un homme de trente-cinq ans environ, grand, d'un blond ardent, de figure dure, le regard impérieux, au total, des moins sympathiques. Son attitude indiquait l'homme hautain et dédaigneux. A plusieurs reprises, il s'adressa au personnel du bord, ce qui me permit d'entendre sa voix sèche, désagréable et le ton cassant dont ses questions étaient faites.

Ce passager" paraissait ne vouloir frayer avec personne. Peu m'importait; puisque, jusqu'alors, je m'étais tenu moi-même dans une extrême réserve vis-à-vis de mes compagnons de voyage. Le patron de la Dorothée était le seul à qui j'eusse demandé quelques renseignements de route.

A bien considérer ce personnage, j'avais lieu de penser que . c'était un Allemand, très probablement originaire de la Prusse.

' Cela se sentait, comme on dit, et tout en lui portait la marque

; teutonne. Impossible de le confondre avec ces braves Hongrois, h : '.- : . . ces sympathiques Magyars, vrais amis de la France.

La gabarre, en quittant Buda-Pest, ne marchait guère plus vite que le courant. La brise, très légëre,-ne lui imprimait qu'une

JE ME BETOURÏsAI BRUSQUEMENT. (Page 25.)

■-■>sï.i

Page 1