‹ Le secret de Wilhelm StoritzChapitre 6 sur 29 · LE BKGRE^ DE WIL1ILKM ST0HIT · texte numérisé non relu

LE BKGRE^ DE WIL1ILKM ST0HIT

faible vitesse propre. De là toute facilité pour observer en détail les paysages offerts à nos regards. Après que la double ville eut été laissée en arrière, la" Dorothée, arrivant à l'île Czepel qui sépare le Danube en deux bras, s'engagea dans celui de gauche.

Peut-être le lecteur s'étonne-t-il — eii admettant que je doive avoir jamais des lecteiirs ! — de la complète banalité d'un voyage dont j'ai commencé par vanter l'étrangeté ? S'il en est ainsi, qu'il prenne patience. Avant qu'il soit longtemps, on aura de l'étrange autant qu'on en peut désirer.

Précisément, ce fut au moment où la Dorothée contournait l'île Czepel, que se produisit le premier incident dont j'ai gardé la mémoire.. Un incident des plus insignifiants, d'ailleurs. Ai-je même le droit d'appeler <c incident » un fait de si peu d'importance, et, au surplus, totalement imaginaire, ainsi que j'en eus la preuve sxir-le-champ ? Quoi qu'il en soit, voici la chose.

J'étais alors à Panière du bateau, debout, près de ma petite malle, sur le couvercle de laquelle était cloué un papier où qui voulait pouvait lire mes nom, prénom, adresse et qualité. Accoudé au garde-fou, je laissais béatement errer mes yeux sur la puszta qui se développe en aval de Pest, et je ne pensais h rien, je l'avoue.

Tout à coup, j'eus l'obscure sensation qu'il y avait quelqu'un derrière moi .

Chacun connaît, pour l'avoir goûtée, cette gêne sourde que nous ressentons, quand nous sommes regardés à notre insu par quelqu'un dont nous ignorons la présence. C'est un phéno mène mal ou pas expliqué et, au demeurant, assez mystérieux. Eh bien ! à ce moment, j'éprouvai une gène de ce genre.

Je me retournai brusquement. Dans mon voisinage immédiat, il n'y avait personne.

L'impression avait été si nette, que je restai quelques minutes bouche bée, en constatant ma solitude. Mais enfin il fallait bien

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me rendre à l'évidence, et reconnaître que plus de dix toises' me , séparaient des passagers les. plus proches.

En me gourmandant de ma sotte nervosité, je repris donc ma !| posture première, et bien certainement je n'eusse gardé aucun

|| souvenir de ce futile incident; si- des événements, auxquels

j'étais alors bien loin de m'attendre, ne se fussent chargés de me tir le remettre en mémoire. : - - ' " ~ • ■*. • - -

| : | En tous cas, sur..le moment, je. cessai aussitôt d'y penser, et

mes regards se reportèrent vers la pusztst-, qui se déroulait devant

moi, avec ses curieux effets de mirage," ses longues plaines, ses pâturages verdoyants, ses cultures plus serrées, plus riches dans le voisinage de la grande ville. Sûr le fleuve, c'était toujours le chapelet des îles basses, hérisggps de saules, dont la tête émergeait comme de grosses touffes d'un gris pâle, ; Au cours de cette journée du 7 mai, nqp^ fîmes près de vingt lieues, en suivant les multiples replis 4h fleuve, sous un ciel incertain, qui donna plus d'heures humidps que d'heures sèches. Le soir venu, on s'arrêta pour la nuit entre Duna Pentele et I)uria Foldrar. La journée du lendemain fi^t en tous points sem- ;|; blable, et de nouveau on fit halte en rase campagne, une dizaine

de lieues au-dessus de Batta. :

Le 9 mai, le temps rasséréné, on partit avec la certitude d?arriver à Mohacz avant le soir.

Vers neuf hernies, au moment où j'entrais dans le. rouf,, le pas- {] sager allemand en sortait. Nous faillîmes nous heurter, et je

fus surpris du regard singulier qu'il m'adressa. C'était la première fois que le hasard nous rapprochait l'un de l'autre, et ' , pourtant, non seulement il y avait de l'insolence dans ce regard,

U mais — je rêvais sans doute — on eût juré qu'il y avait aussi de

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tjv Que me voulait-il, cet individu? Me haïssait-il simplement

|f? : -,' parce que j'étais Français? La pensée; me vint,- en effet, qu'il

avait pu lire mon nom' sur le couvercle de mai malle, ' ou même

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sur la plaque de mon sac de voyage, déposé sur une des banquettes du rouf. C'était peut-être cela qui me, valait d'être dévisagé de cette façon. -:

Eh bien ! s'il savait mon nom, j'étais décidé à ignorer le sien, car le personnage m'intéressait fort peu. .'

.' La Dorothée fit escale à Mohaoz, mais assez tard pour que, de cette ville assez importante, je n'aie vu que deux flèches aiguës, . au-dessus d'une masse déjà noyée d'ombre. Je descendis cependant, et, après une excursion d'une heure, je rentrai à; bord.

Embarquement de quelques passagers, et démarrage au point du jour, le 10 mai. " . ' -.-

Pendant cette journée, l'individu en question me croisa plusieurs fois sur le pont, en affectant de me regarder d'un air qui décidément me déplaisait. Je n'aime pas à chercher querelle aux gens, mais je n'aime pas non. plus qu'on m'observe avec cette .persistance désobligeante. S'il avait quelque chose à dire, pourquoi cet impertinent ne me le disait-il? Ce n'est pas avec les yeux que l'on parle clans ce cas, et, s'il ne comprenait pas le français, j'aurais bien su lui répondre en sa langue. ' :

Toutefois, si j'en arrivais à interpeller le Teuton, mieux valait que j'eusse obtenu préalablement quelque renseignement à son sujet.

J'interrogeai le patron de la gabarre, et lui demandai s'il connaissait ce passager :

« Je le vois pour la première fois, me répondit-il. . — C'est un Allemand? repris-je . \

-^ A n'en pas douter, monsieur Vidal, et je pense même qu'il l'est deux fois, car il doit être Prussien. " : '

— Eh ! c'est déjà trop d'une ! » m'écriai-je, réponse peu digne, je le concède, d'un esprit , cultivé, mais que parut goûter le capitaine, qui était. d'origine hongroise.

Dans l'après-midi, le bateau évolua à la hauteur de Zombor, trop éloignée de la rive gauche du fleuve pour qu'il soit possible

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-de l'apercevoir. C'est une cité très importante, située, comme ■Szegedin, dans cette vaste presqu'île formée par les deux cours du Danube et de la Theiss, l'un de ses plus considérables affluents.

Le lendemain, en suivant les nombreuses sinuosités du fleuve, la Dorothée se dirigea vers Vukovar, bâtie sur la rive droite. Nous longions alors cette frontière de la Slavonie, où le fleuve -modifie sa direction Nord-Sud pour courir vers l'Est. Là s'étendait aussi le territoire des Confins Militaires. De distance en distance on voyait, un peu en arrière de la berge, de nombreux corps de garde, toujours en communication par le va-et-vient des sentinelles qui occupent des cabanes de bois et des guérites de branchages.

Ce territoire est administré militairement. Tous les habitants, désignés sous le nom de grenz'er, y sont soldats. Les provinces, les districts, les paroisses, s'effacent pour faire place aux régiments, aux compagnies de cette armée spéciale. On comprend sous la dénomination de Confins Militaires, depuis les rivages de l'Adriatique jusqu'aux montagnes de la Transylvanie, une aire de six cent dix milles carrés, dont la population, soit plus de onze cent mille âmes, est soumise à une sévère discipline. Cette institution date d'avant le présent règne de Marie-Thérèse, et elle a sa raison d'être, non seulement contre les Turcs, mais aussi, comme cordon sanitaire, contre la peste: L'une ne vaut "pas mieux 'que les autres.

A partir de Vukovar, je cessai d'apercevoir l'Allemand à bord. Sans doute, il avait clé!) arqué dans cette ville. Je fus ainsi délivré de sa présence, ce qui m'épargna toute explication avec lui .

Maintenant, d'ailleurs, d'autres pensées occupaient mon esprit. Dans peu d'heures, le bateau serait arrivé à Ragz. Quelle joie de revoir mon frère dont j'étais séparé depuis plus d'un an, de le presser dans mes bras, de causer tous les deux de choses

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pour nous si intéressantes, de faire connaissance avec sa nouvelle famille !

Vers cinq heures de l'après-midi, sur la rive gauche, entre les saules de la berge et derrière un rideau de peupliers, apparurent quelques églises, les unes couronnées de dômes, les autres dominées par des flèches, qui se découpaient sur un fond de ciel où couraient de rapides nuages.

C'étaient les premiers linéaments d'une grande ville, c'était Ragz. Au dernier tournant du fleuve, elle apparut tout entière, pittoresquement assise au pied de hautes collines dont l'une portait l'ancien château féodal, l'acropole traditionnelle des vieilles cités de la Hongrie.

Poussée par la brise, la gabarre se rapprocha du débarcadère. Elle accosta. C'est à cet instant précis que survint le deuxième incident de mon voyage. Mérite-t-il, cette fois, d'être raconté ? . . Qu'on en juge.

J'étais debout, près du bastingage de bâbord, regardant la ligne des quais, tandis que la plupart des passagers gagnaient la coupée. À la sortie de l'appontement se tenaient de nombreux groupes, et je ne doutais pas que Marc en fit partie.

Or, comme je cherchais à l'apercevoir, j'entendis, près de moi, distinctement prononcés en langue allemande, ces mots inattendus :

« Si Marc Vidal épouse Myra Roderich, malheur à elle, malheur à lui ! »

Je me retournai vivement... J'étais seul à cette place. Pourtant quelqu'un venait de me parler ! Oui, on m'avait parlé, et, j'irai plus loin, la voix ne m'était pas inconnue ! . .

Cependant, personne, je le répète, personne!.. Évidemment, je m'étais trompé en croyant entendre cette phrase menaçante. . . Une espèce d'hallucination, rien de plus... Il fallait que mes nerfs fussent en fâcheux état, pour me jouer de pareils tours à deux jours d'intervalle!,. Stupéfait, je regai'dai de nouveau

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autour de moi... Non, il n'y avait personne... Que pouvais-je, faire, sinon hausser les épaules et débarquer purement et simplement?

Et c'est bien ce que je fis, en effet, en me frayant avec peine un passage au milieu de la foule assourdissante qui encombrait l'appontement.

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Marc m'attendait, comme je Pavais pensé, au débarcadère et

S me tendait les bras. Nous nous serrâmes cœur contre cœur.

| « Henri... mon cher Henri! répéfcait-il, la voix émue, les

I yeux humides > bien que toute sa physionomie exprimât le

I bonheur.

encore! * " Puis, après les premières effusions :

— Allons ! en route ! m'écriais-je. Tu m'emmènes chez toi, je pense ?

— Oui, à l'hôtel, l'hôtel Temesvar, à dix minutes d'ici, rue du Prince Miloch... mais non sans t' avoir présenté auparavant à mon futur beau- frère.

Je n'avais pas remarqué un officier qui se tenait un peu en arrière de Marc. C'était un -capitaine. Il portait Tunifor me de l'infanterie des Confins Militaires. Vingt-huit ans au. plus, d'une taille au-dessus de la moyenne, belle prestance, la moustache et la barbiche châtain, l'air fier et aristocratique du. magyar, mais les yeux accueillants, la bouche souriante, d'abord très sympatique. . . i ■ ' ■ r ,. - - -.. "'

— •. Le capitaine Haralan Roderich, prononça Marc.

Je pris la main, que me tendait le: capitaine Haralan .

— Monsieur Vidal, me dit-il, nous sommes heureux de. vous voir", et vous ne vous imaginez pas quel plaisir votre arrivée si impatiemment attendue va eausei\ à toute ma famille.

— Y compris M Ue Myra? demàndai-je.

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— Mon cher Marc, disais-je de mon côté, que je t'embrasse ] j|^

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