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Le secret de William Stanley, VIe Comte de Derby

Extrait du Flambeau, revue des questions politiques et littéraires, fascicules des 31 juillet, 31 août et 31 octobre 1922.

Le Secret de William Stanley vi: Comte de Derby

L'œuvre la plus haute n’a de prix que, par ses rapports avec la vie. Mieux je saisis Ces rapports, plus je m'intéresse à l’œuvre.

Anatole France, Le Jardin d’Epicure.

u cours de deux volumes, publiés dans les premiers mois de 1919 et intitulés: Sous le Masque de William hakespeare: William Stanley, VI comte de Derby (Paris, Payot, in-16), j'ai entrepris de prouver que le ne shakespearien n'était pas l’œuvre de l’acteur de

tratford-sur-Avon, mais celle d’un membre de l’aristo- Mcratie anglaise de l’époque élisabéthaine, et, selon toutes les vraisemblances, de William Stanley, VI° comte de Derby. Depuis lors, cette thèse a été discutée, parfois avec passion, en plusieurs centaines d’articles (1), tant en France qu’à l’étranger. Parmi les critiques, les uns l’ap- « prouvèrent; d’autres la contestèrent ou la nièrent; “d'autres encore, incertains et troublés, réservèrent à leur jugement définitif, tout en admettant le bien-fondé SR. de certaines parties de la démonstration. En par- RTE ticulier, les pages relatives à la charmante comédie le Peines d'Amour perdues retinrent, à peu d’excep- “tions près, l'attention de tous ceux qui S’appliquèrent e avec quelque esprit de suite à l’examen de la question. PCR … Les éléments réels dégagés au cours de cette étude frap- ARE

(1) On peut en évaluer le nombre à près d’un millier.

pèrent quantité de personnes(1). On doit noter, en outr que certains juges, et non des moins qualifiés, se : prononcés pour une solution transactionnelle. Partant d cette idée que Lord Derby, grand amateur des c du théâtre et mêlé de très près au monde des acteu son temps, a composé certainement une série d'ouvrages dramatiques (2), ils considèrent qu'il a pu fort bie

LEON d’après ces haies le grand avantage de concilier tous

les éléments du problème.

Au reste, quelle qu'ait été l'injustice flagrante a certains jugements hostiles portaient l’empreinte, je me suis abstenu résolument de toute controverse, estimant préférable de continuer avec méthode les recherches commencées, plutôt que de poursuivre des polémiques, que, trop souvent, l'ignorance ou la légèreté de mes contradicteurs risquait de rendre assez vaines. De toutes manières, aucune des démonstrations positives, présentées dans les deux volumes de Sous le Masque, n’a été. jusqu’à présent compromise, ni même entamée, par une” argumentation sérieuse. .

Depuis quelques années, les choses ont évolué: il est de plus en plus manifeste que le scepticisme à l'égard du dogme shakespearien tend à se répandre dans le monde

(1) Voyez The Nineteenth Century, juillet 1919, article de M. E, Andrews, etc.

(2) Le fait est prouvé par deux lettres envoyées en juin 1599, de Londres, par un agent secret du parti catholique, George Fenner, à ses correspondants de Venise et d'Anvers: « Le comte de Derby s’occupe uniquement à écrire des comédies pour les comédiens publics. » — « Notre comte de Derby est occupé à écrire des comédies

pour les comédiens publics. » |

Certains journaux considérables, de grandes s d’outre-Manche accueillent fréquemment des qui impliquent une hétérodoxie non dissimulée.

Que de propos n’avons-nous pas entendus personnelleent, depuis l’apparition de Sous le Masque, et qui estent, en des milieux fort différents, l’ébranlement,

ciblement attirés vers une ere nouvelle. Une orientaion toute différente leur semble souhaitable en matière

| 5 inombrables questions que les progrès de la An: aussi bien que ceux de l histoire littéraire, donnent main-

ur un nbtou, ou tout au moins pour un halluciné, ar le simple fait qu’on ose émettre des doutes sur l’identité véritable de l’auteur d’Hamlet. Oserais-je ajouter que l'abondante correspondance qu’il m'a été donné de receoir, depuis le début de l’année 1919, suffirait à révéler vec quelle ferveur quantité de personnes cultivées s’inté- ‘essent, à peu près en tous lieux, à la solution de cette passionnante énigme? Les professeurs d’universités,

ussi bien que ceux de l’enseignement secondaire, com- … mencent à s’émouvoir. J'ai pu recueillir, de ce côté, une

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série de déclarations vraiment encourageantes. Et ces. sympathies ne restent pas platoniques. Des maîtres écoutés de la jeunesse n'hésitent pas à affirmer leurs doutes dans des cours publics. Si nous donnions ici un aperçu de ces adhésions, recueillies, sous des formes diverses, parmi les hommes d’action de notre temps, les savants, les historiens, les professeurs de littérature, on serait sans doute fort étonné de leur variété et de leur portée singulière. 3

L'heure est passée où la curiosité provoquée par le problème shakespearien pouvait être satisfaite avec de belles négations doctrinales. .

Puisque cette évolution récente ne saurait plus être ; niée, qu'il nous soit permis de rendre un hommage ‘À public à l’un des hommes qui ont le plus travaillé à la préparer: Sir George Greenwood, ancien membre du Parlement d'Angleterre, l’infatigable critique, dont les ouvrages, pénétrants et solides, ont tant contribué, au 4 cours des quinze dernières années, à battre en brèche la tradition surannée qui prétend monopoliser les études shakespeariennes. Sir George n’a cessé de révéler les contradictions que suppose le credo stratfordien, l’insignifiance et l’invraisemblable pauvreté des moyens mis en œuvre pour le défendre, mais il n’a pas été au delà. Sa position d’« agnostique » ne l'empêche pas, cependant, de suivre avec un intérêt non dissimulé l’argumentation qui tend à faire de William Stanley, VI° comte de Derby, le plus grand dramaturge des temps modernes, l’auteur mystérieux caché sous le nom de William Shakespeare, acteur de la troupe de son frère.

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-Dépuis la publication de Sous le Masque, nous avons u l'occasion de mettre au jour divers travaux qui en ont iffermi ou précisé les conclusions, du moins sur certains ints, par exemple en ce qui touche le Songe d’une nuit été (1), les Joyeuses Commères de Windsor (2) et Origine d’'Ariel (3). Avant d'aborder le nouvel ordre études que nous voudrions exposer aux lecteurs du Flambeau, il ne sera pas inutile d'indiquer les principaux ésultats acquis sur la genèse et le sens du Songe d’une uit d'été, en raison de leur signification toute particuière. Nous avons pu démontrer, en effet, et de la manière a plus sûre, les points suivants:

n° Cette charmante comédie, l’une des créations les Jus exquises qui soient au théâtre, a été composée, à la inde l'année 1594, d’après les indications mêmes qu’elle contient, et représentée pour la première fois, devant la cour d'Elisabeth, à l’occasion du mariage du VI° comte de Derby avec Elisabeth Vere, fille aînée du comte d’Ox- … ford et petite-fille de Lord Burghley, vers le 24 janvier 1595.

2° Les célèbres allusions de l’acte II (scène 1, vers 60-174) qui ont donné lieu à des volumes de commenfaires, ne visent en aucune façon les fêtes données par

(1) Voir L'Opinion des 16 et 23 octobre 1920: Le Secret du Songe mmmrre nuit d'été: les Mélanges Bernard Bouvier, édit. Sonor, —Genèvé, 1920, p. 301-320: La réalité dans le Songe d’une nuit d’été; a L'llustration et The Illustrated London News, du 30 octobre 1920. …. (2) Voir L'Opinion des 5 et 12 février 1921: À propos des «Joyeuses commères de Windsor ». s (3) L'Oripine d’Ariel, dans le volume du Cinquantenaire de l'Ecole pratique des Hautes Etudes. Paris, Ed. Champion, 1921, et le tirage … à part. Voir aussi la Revue du xVIe siècle, t. VIII, p. 137.

le comte de Leicester, en 1575, en l’honneur de la re Elisabeth, à Kenilworth: elles s'appliquent, de toute év dence, aux fêtes offertes à cette souveraine par le com de Hertford, au château d’Elvetham (Hampshire), en septembre 1591. C’est là que parurent ou furent évoqués, au cours de magnifiques spectacles, la reine des Fées, Aureola (véritable Titania), Auberon, le roi de féerie, É: Coridon et Phyllida, la sirène ou la néréide montée sur un dauphin, les étoiles amoureuses, etc., qui se retrouvent … dans la scène citée plus haut du Songe d’une nuit d’été. Les concordances sont indéniables. | - Toutes les explications antérieures, tant de fois répétées, et qui figurent encore dans la toute récente édition de la Vie de Shakespeare de Sir Sidney Lee (avril 1922), s’évanouissent définitivement. On doit, du reste, remarquer qu'elles étaient contraires aux vraisemblances les plus élémentaires. I1 ne saurait s’agir, un seul moment, = dans tout cela, du comte de Leicester et encore moins de ses relations passionnelles avec la reine. La belle Vestale” est bien la reine Elisabeth, qui trône réellement à l’ouest sur la gravure où sont représentés les spectacles nautiques et autres d’Elvetham. Quant à « la petite fleur de l’ouest», c’est tout simplement Elisabeth Vere, filleule de la reine, qui avait accompagné cette dernière à Elvetham, en raison de ses fonctions de fille d'honneur. L’hommage rendu à Elisabeth est tout naturel, et en harmonie, si j’ose dire, = avec le rôle rempli par la mariée auprès d’elle et le sou- « venir de leur présence simultanée chez le comte de Hert- « ford. Il est hors de doute que William Stanley assista -

pareïllement aux fêtes. Les deux jeunes gens se rencontrèrent et se plurent au cours de ces belles journées. Le trait de Cupidon vint frapper la jeune fille « auparavant blanche comme le lait, mais maintenant pourpre grâce à la blessure de l’amour : c’est la fleur que les jeunes filles appellent l’amour oisif », comme il est dit dans le Songe . d’une nuit d’été. Mais, hélas! William Stanley n'était

tre e nu Éd, c'est-à-dire un peu plus de quatre our sus celle qu'il aimait. Ce sont ces souve-

le que nous possédons, en d’autres parties de la pièce, llusions non moins significatives à ce roman. Qui

e, sinon le comte de Derby lui-même? Rien de mun entre ces éléments si caractéristiques et l’acteur hakespeare.

Les diverses scènes relatives à « la pièce dans la pièce »-évoquent les représenfations données à la Mid- “summer (2) par les acteurs populaires de Chester, ville “chère au cœur de William Stanley, Sous les auspices des tes de Derby. Bottom et ses compagnons, d’inoubliable mémoire, personnifient les artisans de la vieille té, qui, transformés en comédiens occasionnels, organiient, le 24 juin et à la Pentecôte, alternativement, des pectacles réputés dans toute l’Angleterre. Il n’est pas squ'à cette particularité si saillante d’un personnage, “tel que Bottom, transformé en âne et parlant comme un omme, qui ne se retrouve dans une pièce propre à ester: Balaam and his Ass, une des plus populaires t des plus recherchées du cycle dramatique de cette ville. 4 Les bruyantes nuits de la Saint-Jean donnaient lieu à des excès notoires: nulle soirée plus redoutable, dans

(1) Entre 1590 et 1595, le grand ministre Burghley, aïeul maternel é lasjeune fille, songea successivement à trois autres grands partis: au comte de Bedford, au comte de Northumberland, au jeune comte de Southampton. Ce dernier fut donc, pendant un certain temps, le ival de William Stanley. La rencontre n’est-elle pas curieuse, pour peu que l’on songe à tout ce qui a été dit depuis un siècle sur les rapports de l’auteur du théâtre shakespearien avec Southampton? (2) Les seules allusions au théâtre populaire que renferme le héâtre de Shakespeare s’appliquent aux spectacles de la Midsummer et de la Pentecôte. Or, ces dates de représentations sont alors propres à Ja vieille cité de Chester, ville des Derby.

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