SCENE V Cuviziers. (Seul, pensif
Franchement, là, ça me peine de ne pouvoir les obliger, mais en leur rendant ce service, ça pouvait certainement compromettre le succès de mon propre projet, et comme, naturellement, charité bien ordonnée est de commencer par soi-même, paraît-il !. ...alors !.... (Changeant de ton.) Avec tout ça ma Léa n’arrive toujours pas !.... (Regardant au-dessus du parapet gauche.) Je ne vois rien sur la plaine (Regardant du côté opposé.) et pas plus d'ombre du côté de la ville... (Znquiet.) Mille tonnerres ! lui serait-il arrivé malheur, à cette chère petite femme ?....(/l retourne regarder à gauche.) Ah ! Léa... si tu savais toute l'inquiétude que tu me causes en ce moment...
(On entend un léger coup de sifflet au-dehors.) Cuviiciers. (Joyeux : se précipitant vers ie fond.)
Enfin, c’est elle !....(Se penchant au parapet et appelant.) Est-ce toi, mignonne ?....
LEA. (Voix sourde : toujours au-dehors.)
Oui, oui chéri ; accroche vite l’échelle !. .…
CuvILLIERS.
Ça me va !....(Vivement, il sort une échelle de corde des basques de sa lunique, et en agrippe alors, au parapet, l'extrémité où se trouve les crampons ; après quoi, il la lance au-dehors. Sur ce, il dit :) Voilà qui
um re
est fait !....(Se penchant au parapet, et surveillant les crampons de l'échelle.) Maintenant, tu peux monter, toute belle, c’est solide . .:.. (Instant de silence.) Bon !. -Comme Ça....(Joyeux.) Ca va bien !.... . dans une seconde, tu es au port !....(Embrassant Léa qui arrive à ce moment, au sommet du parapet.) Chère petite femme !.... SCÈNE VI “CuviLiers ET LEA.” Lea. (Toujours enlacée par Cuvilliers et saulant prestement en scène, mais visiblement surexcilée.) Ah ! mon Eugène, je suis bien heureuse, moi aussi, de te revoir... (Elle porte le costume des bourgeoises de l'époque.) CuviiLiers.
Tu es bien gentille d’être venue, ma Léa. Sais-tu que je commençais à désespérer ?....(S’apercevant de son trouble.) Mais qu’as-tu
donc, chérie, comme tu trembles, serais-tu indisposée ?. .quelqu’un t’aurait-il poursuivie ?....
CE
Cuviiciers. (Anrieux.)
Hum ?..que dis-tu ?....‘iens vice me raconter cela, mignonne. (Il va s'appuyer au parapet gauche, et Léa, qu’il a entraînée avec lui, reste dans ses bras, dans une pose tendre.)
LEA. (Même jeu.)
Eh bien, Eugène, ce que j'ai à t’apprendre est un terrible secret que j'ai eu la bonne fortune de découvrir, sans doute, par une permission de Dieu !....(Après un temps.) Apprends donc que comme à la tombée de la nuit, je me disposais à venir te rejoindre ici, chéri, j'ai fait la rencontre, dans la côte de la basse-ville, de deux individus enveloppés de larges capotes, et ayant la figure presqu’entièrement
au
cachée sous des feutres à grands rebords !....Leur allure mystérieuse attira à l'instant mon attention. Comme, naturellement, j'avais encore raisonnablement du temps devant moi pour l'heure de notre rendez- Vous, je m’arrêtai près de l’hôtel de France—tu sais ? juste au côté de celle du chien d’or ?—afin de suivre des yeux ces deux mystérieux personnages, et, c’est ainsi que je les vis se diriger à grands pas vers le” ‘alon !. .Je ne sais alors ce qui se passa en moi, mais j'eus comme le pressentiment d’un malheur, et, ins tinctivement—si ce n’est poussé par la divine providence—je m’élançai à la suite de ces deux hommes me dissimulant de mon mieux dans les arbustes qui longent la petite route. Au bout d’un certain temps, ils s’arrêtèrent enfin juste vis-àvis des “buttes à Neveu ÿ’—tu connais ça ?—qui se trouvent perchées sur les plaines de maître Abraham ?
Cuvizuiers. (Avidement.) Oui, oui, je sais, continue !.. 2 Lea.
La nuit était venue, mais je distinguais parfaitement le plus petit de mes individus, allant chercher furtivement un canot qui était enfoui dans le creux d’un arbre, puis, l'ayant placé dans le fleuve, il y sauta à l’aide de ses rames. La lune parut à cet instant, comme pour favoriser mon observation, et je reconnus facilement mon rameur,
qui se dirigeait vivement —oh ! horreur !....—vers la flotte de Wolfe.
LEA
Hélas, ce qui n’est que trop vrai !....(Reprenant le ton du récit.) Très certaine maintenant sur la valeur de ce premier personnage, je
cherchai, des yeux, le second, en inspectant soigneusement le bord de la berge. Je le distinguai enfin, assis sur un amas de rochers, faisant le guet, sans doute. Rampante alors, suivant la mode indienne, je me glissai jusqu'àune trentaine de pas de lui sans pouvoir parvenir à apercevoir son visage. Au bout d’à peu près une demi-heure—qui me parut bien un siècle— j’entendis de nouveau Îe bruit cadencé que font les rames en battant les flots, et je vis, avec plaisir, le premier
individu, revenant, pour ensuite aborder près de son camarade. A ce moment, je compris que l'importance capitale pour moi était de surprendre la conversation qui allait évidemment s'engager. Je m’avançai davantage, ne sachant trop à quoi je m’exposais ; qu’importe ! chéri, je voulais connaître à fond ce mystère !...... “Eh bien ? ” dit le second Personnage au premier, qui venait de prendre place près de lui, “ que t’a répondu le général Wolfe ?” “Il a répondu,” dit l'individu ainsi interpellé, “qu’il donnerait une forte somme pour connaître un endroit solitaire qui Pourrait le conduire. lui et son armée, sans aucune attaque, sur les plaines d'Abraham. C’est là son seul désir !... Enfin, mon cher, hésiterez-vous encore ?.. continua-t-il. “Oui,” répondit le second après un long silence, “car je t’avouerai que ça me répugne beaucoup ” !...... ‘ Allons, allons,” interrompit le premier, qui prenait un ton de plus en plus persuasif...... “connaissez-vous, mon bon, un autre moyen de nous tirer d’embarras, que de faire passer la Nouvelle-France sous la domination anglaise !. -Moi, je n’en vois d’autres”. .ajouta-t-il : “Le crédit publie est ruiné, le coffre-fort de l'Etat est vide, et nous n'avons plus rien de bon à attendre de Louis XV”..‘“Ce serait bien, en effet,” dit alors le second, “le plus sûr moyen pour éviter la potence, de passer ainsi à l'Anglais... . Mais encore, ami, quel est ton plan ?” questionna-t-il. “Voilà,” répondit le premier individu, d’une voix qui me fit trembler,” je connais, au Cap Rouge, pour l'avoir visité déjà, un ruisseau ombragé, possédant, à sa droite, un sentier tortueux, appelé le chemin des trappeurs ; ” (Mouvement de la part de Cuvilliers.) “c’est un sentier bien tracé, descendant de la plaine de maitre Abraham jusqu’à Sillery. Ce secret n’est connu que des colons qui, sans doute, ne le dévoileront jamais ; alors, nous pourrions ne le vendre que plus cher au général Wolfe qui, lui, ne se doute nullement de son existence. Ce grand moyen comblerait son désir, car, dès la nuit prochaine tout au plus, étant rendu à cet endroit avec son armée, il pourra gravir le sentier sans aucun risque, pour ensuite se déployer sur les plaines d'Abraham, avant même que personne au poste du “Foulon,” en ait eu encore connaissance !.… .Ce qui signifiera alors pour nous, mon cher, une fortune nouvelle et, sans contre-
dit, la liberté avec l””.. .acheva cet odieux personnage. ‘‘J’en ai même touché un mot au général Wolfe, qni m’a paru fort anxieux en faveur de notre décision” ajouta-t-il.
CuviLiers. (Altéré.)
Les traîtres !....vendre ce secret !. .. .Le secret des Plaines d’Abraham !....
LEA. (D'un geste.)
Attends !....ce n’est pas tout !... .(Reprenant son ton de récit.) “Bien,” approuva le second individu, “j'accepte ; mais laisse-moi savoir comment pourrons-nous transiger l'affaire?” “C’est très simple,’ fut la réponse du premier, “le général Wolfe qui prévoyait, sans doute, notre détermination favorable à sa cause, m’a fait l'honneur d’une invitation spéciale, avec vous, pour dîner demain à bord du vaisseau amiral: le “Royal William.” À cet effet, il doit effectuer une des. cente d’une dizaine de mille, afin de nous permettre de nous rendre au navire en toute sécurité, simulant, en même temps, pour son propre compte, un départ définitif vers l’Angleterre !: *. “Soit”, répondit brusquement le second personnage, “nous nous rendrons à ce dîner en notre honneur !..” Ils se levèrent et se dirigèrent ensuite, naturellement, pour rentrer en ville. C’est alors, qu’enfin, je pus distinguer ces faces patibulaires, que je reconnus à l'instant, et c'était.
Cuvizuiers. (De plus en plus anxieux.)
C'était ?....
Lea.
Mr. Varin et le lieutenant Bigot !.
Cuvizziers. (Avec excitation.)
(I a passé à droite.)
LEA. (Le suivant.)
Allons, je t’en prie, calme-toi, Eugène, songe que ces gens sont puissants, et qu’une seule imprudence de ta part pourrait te perdre, toi, tout officier que tu es !....Moi, une femme, c’est différent, j'ai moins à craindre...
jusqu’à ce que nous nfin, qui nous dis que tu n’as PART R Pourtant, cela n’est pas sont bien eux, ce: misérables
et volé le bien public, pour payer leurs orgies, veulent maintenant se refaire le gousset, en ven-
dant, en quelque sorte, ce cher Pays, par leur trahison du sentier des trappeurs !...... Oui, mais que leur importe, à eux !. cœur” ct “sans honneur” ne connaissant pas ce que c'est que l'amour de la patrie, et, d’ailleurs, après tout ce qu’ils ont fait dans le passé, ils peuvent bien, sans vergogne, fouler aux pieds, encore aujourd’hui, ces nobles sentiments, sacrés à tout cœur loyal et bon!....(Enlacant la taille de Léa.) A, ! heureusement, mignonne, tu vcillais ?
...ces ‘‘sans
PEER Mais, tu sais, nous ne pouvons pas, comme cela, dénoncer l’intendant ct son député;....
la charge n’est pas encore assez forte! Si, au moins, je les avais vus, moi aussi, ces personnages suspects,....nous pourrions peutêtre ainsi, là, à deux témoins, tenter un coup hardi; -ais, autrement, c’est presqu’impossible !. .....
LEA. (Joyeuse.)
Mais tu peux les voir, toi aussi, futur capitaine, car j'ai oublié de te dire que j'ai cessé de suivre ces individus, juste à la porte du château St-Louis, où ilssont entrés !. Si tu veux t'y rendre à l’instant, je ne crois pas qu’ilsen soient déjà sortis.
Cuviciers. (Marchant avec excitation.)
Eux! chez le gouverneur-général, à cette heure : ils méditent encore d’autres projets funestes ; j'en suis sûr !... En effet, il faut, à tout prix, que j'aille m’assurer de leur personne,
Lea.
C’est ça, chéri, va vite demander un permis au général de Montcalm.
CuviLiers. (S’arrétant.) d’abord, je ne pourrai maintenant le rejoindre qu’à sa villa de Candillac..... .ensuite, il faudra tout lui dire et....tu comprends ?....ceci me ferait perdre un temps précieux LrA.
Cuviziers. (Résolument.) Je vais aller au château St-Louis quand même ! (Désignant vers le fond) au moyen de notre échelle d'amour... .voilà ! Lea. (Surprise.) Mais tu n’y penses pas, chéri, laisser ainsi ton poste de sen-
CuviLLiers.
je le sais bien ; mais que veux-tu, ce n’est pas toi, je suppose, o1i peux me remplacer ?.. LEA.
c’est une idée ça pourquoi pas ? ...
CuviziEers. (Riant.) Ah !.. décidément, mignonne, tu veux badiner !
LEA
Non, mon cher, il n’y a que toi qui plaisantesen ce moment, et tu vas voir, à l’instant même, que mon projet est meilleur que tu ne penses Allons, passe-moi ta capote. ...oust !
Cuviliers. Voyons, douce, pas de folie LEA. (Lui enlevant, de force, sa capote.) Mais....pas du tout vite!....vite!....
Cuviziers.
Enfin, puisque tu le veux absolument ! (Il passe sa capote
à Léa, ce qui la Couvre complètement jusqu'aux pieds, sans cependant la gêner dans son mouvement.) LEA. (Revêtue de la capote.)
A présent... .donne-moi ton épée !....(S'en passant la ceinlure autour de la taille.) Sais-tu, Eugène, que voilà un singulier ‘rendez-vous’ d'amour, qui a une fin originale ?..
Cuviiers. (Lui aidant à boucler la ceinture de l'épée.)
Certes!...... C’est bien le fait de dire, qu’en temps de guerre, Roussommes toujours sur le “qui-vive.”
Lea.
Passe-moi maintenant mon chapeau...
Cuvizciers. (S exécutant.)
Lea. (Otant sa coiffure et sé laissant tomber les cheveux en boucles sur les épaules.)
Comment le met-on, ce chapeau ?....
Covirers. (Le lui posant crânement.)
Tiens !....comme ça !....(Emerveillé.) Ah! Léa, de charmantes petites femmes comme toi, crois-le, ce sont des perles indispensables.
LEA. (Prenant le mousquet.)
À vos ordres, lieutenant Cuvilliers!....
CuviLLiers. (Ravi.)
Bravo!... mignonne !... -Sais-tu que tu as tout à fait l'air militaire à présent ?... Eh! mordiou 1. je crois même que tu me ressembles un peu... .c’est réussi 1...
Lea. (Se lançant, baionnette en avant.)
Et je pourrais bien vous embrocher, futur capitaine !
CuviLiers. (Applaudissant.)
Bien !....très bien! Mais, dis-moi, où as-tu donc appris ce mouvement ?....
LEA, Tu doisbien le présumer, Eugène, c’est à la salle d'armes que tenait mon pauvre père, sur la rue
Buade. T'en souviens-tu ?
nous nous vimes là pour la première fois, lorsque par ordre de Mr. de Vaudreuil, tu fus obligé de enir fermer cette école d'escrime. CuviLuiers.
Si fait ....tu as raison.
Lea. (Tirant son épée.)
Et de ça, tu sais, j'en tire passablement (Se metiant en garde.) Ah! si jetenais en face de moi ces félons de Bigot et Varin, je crois que je me sentirais capable d’en faire, d’une seule passe, de mignons petits anges! pour Messire Satan, entendu !
Cuvizuters. (Eclatant de rire.)
Ah! Ah!....le tout est complet ; te voilà maintenant parlant l’argot du troupier! Ainsi, au poste pseudo lieutenant Cuvilliers !
LrA. (Rengaïnant et se plaçant en sentinelle, tout . en saluant militairement.)
Voilà... .mon capitaine !
Cuviicters. (Même jeu.)
Encore bien exécuté ! (Changeanti de ton.) Allons, je file Au revoir, ‘toute belle” !..
LEA
Oui, oui chéri, va vite et reviens de même !....
(Ils s'embrassent, puis Cuvilliers, se dégageant enjambe le parapet du fond, et disparaît au moyen de l'échelle, pendant que Léa lui envoie des baisers.)