‹ Le secret du bonheurChapitre 12 sur 31 · LE DOUAR · texte numérisé non relu

LE DOUAR

La tribu des Beni-Haoua est presque entièrement composée de marabouts, c'estrà-dire de personnages appartenant à la noblesse religieuse. Ils ne s'allient qu'entre eux, et Vinfluence qu'ils exercent sur leurs voisins est très-grande. On vient les consulter sur toute sorte de cas de conscience, on les prend -pour arbitres dans les contestations de tribu à tribu, et, quoique renommés pour leur sainteté, les plus riches d'entre eux mènent une existence fastueuse. En 1860, il y avait déjà plus de quinze ans que le

(1) Fraction de tribu.

caïd Seddik avait été placé à leur têle. C'était un homme de mœurs très-pures, sérieux et bienveillant de caractère. Les six garçons qui étaient nés de ses buatre femmes avaient été élevés dans la crainte de Dieu, et, depuis qu'ils étaient parvenus à Vàge d'bomme, ils secondaient leur père dans raceomplissement de sa tâche politique et l'administration de sa fortune. Seddik ne se contentait pas de distribuer chaque année une part de ses récoltes entre les pauvres et les infirmes; il avait établi dans son douar une école de lettrés (1) où le Koran était enseigné aux enfants, ainsi que les principes du droit musulman, et il veillait lui-même à ce que nul ne causât de dommage à autrui, dans toute l'étendue du territoire confié à sa garde.

Le jour où le kebbir accompagna H. Simon dans

sa visite au village du Montararach, le^ caïd fut averti de leur départ au moment où il allait présider une assemblée des cavaliers de sa tribu, provoquée par lui le matin même. Il était environ cinq heures quand l'assemblée se dispersa. Le caïd fît alors seller son cheval, et, disant à son fils aîné de le suivre avec une douzaine de serviteurs, il alla se poster

(1) Tbolbas.

sur la limite de son territoire, attendant le kebbir au passage, pour lui offrir l'hospitalité.

Le kebbir cheminait depuis une demi-heure en compagnie de M. Simon, un peu préoccupé malgré lui des dispositions dans lesquelles il allait trouver les Beni-Haoua, lorsque, au détour d'un taillis, il aperçut la petite troupe des cavaliers qui stationnait au bord de la route. Ceux-ci, en le voyant, mirent immédiatement pied à terre, le saluèrent dans la forme traditionnelle, ainsi que. son hôte ; puis, remontant à cheval, ils se groupèrent derrière eux. Les chevaux ayant repris le pas, M. Simon eut tout le loisir nécessaire pour observer les deux chefs, qui, sur l'invitation du kebbir, étaient venus se placer à sa droite. Jusqu'alors, le roumi n'avait rencontré que des indigènes de basse classe ; il ne se doutait donc même pas de la suprême distinction qui est comîme la marque indélébile des Arabes de grande tente. Aussi les manières de Seddik et de son fils lui causèrent-elles un profond étonnement. Nulle figure ne pouvait mieux donner l'idée de la noblesse de l'âme que celle du caïd. Avec sa barbe grise et son teint hâlé, enveloppé de laine blanche du sommet de la tète à la pointe des pieds, l ressemblait à

quelque patriarche biblique; et sa gravité, son aisance, ajoutées à cet air de commandement qui brille sur le front des hommes de haute lignée, imposaient le respect à tous ceux sur lesquels il levait ses yeux noirs. Sa tenue était des plus simples, ses amples vêtements immaculés descendaient presque jusqu'à terre, et, de toute sa personne, on n*apercevait,'à l'exception du visage, que le bout de ses bottes rouges et l'extrémité de sa main gauche qui tenait les brides. Le reste disparaissait sous sonhaïk et ses trois burnous. A demi affaissé dans une selle turque à broderies d'or, il se laissait bercer par sa jument à robe vermeille, et ses larges étriers damasquinés sonnaient à chaque pas de l'animal.

. Son fils avait un air de distinction au moins égal, mais plus sévère. Le vaste burnous noir qui, rejeté sur son épaule, découvrait son haïk à bandes de soie, lui donnait je ne sais quelle apparence monacale en parfaite harmonie avec l'austérité de son visage. Il semblait avoir au plus vingt-cinq ans, et de grands plis rayaient son front sous sa haute coiffure entourée de cordelettes. Sa barbe noire était taillée en ppinte, et il y avait dans ses yeux profonds comme un sentiment de hauteur mêlée de tristesse. Il mon-

tait une jument gris de pigeon (1) dont les harnais étaient brodés de soie et décorés de plaques d'argent, . et, ayant accroché la bride à la corne de la haute selle, il roulait entre ses doigts, tout en cheminant, un chapelet de grains d'ambre jaune, et ses lèvres remuaient, comme s'il eût marmotté des prières.

Une particularité qui augmenta l'étonnement de M. Simon, c'est que les chefs portaient tous deux la croix d'honneur. Ce fait auquel le roumi était bien loin de s'attendre lui rendit une partie delà confiance qu'il avait perdue depuis son arrivée chez le kebbir.

La petite troupe s'était dirigée vers le sud, suivant une étroite vaUée que dominaient des cimes rosées de montagnes. Le soir allongeait partout de grandes ombres, et la brise qui, en Afrique, suit docilement le cours du soleil, se mourait alors entre les taillis. -Le peu de mots qu'échangeaient les Arabes et les deux Français ne roulaient que sur des choses insignifiantes, comme si, par suite d'un secret accord, - chacun d'eux voulait éviter de faire allusion au sujet qui préoccupait sa pensée . Au moment où ils dél o iichaient de la vallée sur un plateau découvert, ils en- Ci) Zereug el goumery. C'est le gris foncé pommelé. 1. !8

tendirent de loin les clairons du camp sonner laretraite. En mêîne temps, se tournant sur la selle de son cheval, le kebbir aperçut la haute voile de la balancelle qui s'échappait du port, se découpant sur les flots bleus comme une aile d'oiseau gigantesque. Certain alors que ses conseils avaient été suivis, le kebbir éprouva un vif sentiment de satisfaction, et son visage se rasséréna comme s'il n'eût attaché que peu d'importance à la réserve des deux chefs.

Quant à M. Simon, il paraît qu'il était écrit que, ce jour-là, il marcherait de surprise en surprise. 11 avait à peine eu le temps de se remettre de ceDe que lui avaient causée les grandes manières du caïd et de son fils, qu'un nouveau sujet d'étonnement l'assaillit. A cinquante pas devant lui, sur une immense place dénudée occupant le centre du plateau, près de cent tentes vastes et brunes, rayées de bandes claire, étaient disposées en cercle. Dans l'espace qui s'arrondissait au milieu d'elles, on voyait aller et vemr de nombreux serviteurs, et, devant l'ouverture de chaque tente, des chevaux, couverts de housses brodées, étaient alignés au piquet. De longues fumées bleues montaient dans l'air et s'épanouissaient sur cet ensemble grandiose. Cependant les chiens

avaient signalé les arrivants, et des têtes encapuchonnées se montraient, pour les regarder, sous les pansa demi relevésdes maisons depoil (1). En môme temps, des quatre points de rhorizon, de longues files de bestiaux qui revenaient des pâturages se dirigèrent vers le douar. D'un côté, couraient les moutons, pelotonnés par milliers et fuyant les chiens ; d'un autre, les chèvres noires et bêlantes ; d'un autre encore, les bœufs de la Kabylie, marchant lentement et disséminés ; les chameaux au pas magistral, arrivant du côté du sud, pénétraient déjà dans le cercle. Des nappes de poussière s'élevaient sous les pas de ces troupeaux, éclairées à revers par le soleil abaissé qui les teignait d'or et de pourpre. On entendait chanter les cornemuses, les pâtres s'appeler, les bêtes bramer et mugir, et les chiens dominaient ces bruits de leurs rauques abois, coupés, de temps à autre, par des hennissements de cavales. D fallut que les Arabes et les deux Français s'arrêtassent au moment d'entrer dans le douar. Un es- <iadron de six cents chameaux défilait devant eux, et, du haut de leurs selles, les cavaliers voyaient rouler

(1) Tel est le nom caractéristique que les Arabes donnent à leurs Montes. ...

confusément les innombrables bosses laineuses, entre lesquelles de longues têtes aplaties se balançaient dans la poudre ardente. On eût dit une mer aux yagués brunes conyulsivement secouée sous un reflet d'incendie. Quelques-uns des chameaux, en passant d'un air majestueux, regardaient les Français de leurs yeux expressifs, et des petits garçons, tout nus, poussaient ces énormes bêtes ^i leur lançant des mottes de terre.

Il suffit de quelques minutes pour parquer les troupeaux dans l'espace vide. Tous les animaux se couchèrent, sans* se confondre, mais fortement pressés les uns contre les autres. Les chiens se turent. Déjà l'ombre baignait la base des tentes, et leiu*s faîtes seuls apparaissaient encore, délicatement teintés de carmin et s'enlevant en clair sur l'azur du ciel. Les deux chefs avaient pris les devants et s'étaient arrêtés au seuil d'une grande tente. Quand les Français y arrivèrent, le caïd et son fils venaient de mettre pied à terre et s'avançaient afin de leur tenir l'étrier.

Il serait difficile d'exprimer ce qui se passait dans l'âme de M. Simon depuis qu'il avait pénétré dans le village indigène. Il se tâtait pour se retrouver,

croyant rêver, se demandant si tout cela était bien réel, et s'il ne jouait pas un rôle, à son insu, dans quelque scène tirée de la Bible. Les incidents qui l'attendaient sous la tente de Seddik ne firent qu'augmenter son ébahissement. La tente était énorme et magnifique, entièrement tissue de poil de chèvre, et son sommet était décoré d'ime grosse touffe de plumes d'autruche. Sa hauteur dépassait vingt pieds, sa largeur quarante, et elle comptait soixante pas de longueur. Des mâts entrecroisés la soutenaient vers le milieu, et de longs câbles, dont l'extrémité se rattachait à des piquets fichés en terre, la maintenaient en équilibre. A l'extérieur, elle formait une sorte de dônie irrégulier d'un aspect sévère. L'intérieur était d'une richesse tout orientale. Dès qu'il eut mis le pied sur le seuil, M. Simon remarqua que la tente était partagée en deux, par un rideau de soie verte agrémenté de losanges de drap et de passequilles d'or. Les pans de la tente, entourant le compartiment situé de l'autre côté du rideau, étaient soigneusement abaissés, et des amas de fascines avaient été placés extérieurement, dans tout son pourtour, afin d'eii défendre Taccès. Quant aucompaniment où pénétra le roumi à la suite du kebbir

et de ses botes, il était exposé à Tair libre. La lourde étoffe étant partout relevée à hauteur d*hoinme, on pouvait passer par-dessous, sans se baisser, et ceux qui se trouvaient dans cette partie de la maison de poil apercevaient de là, d'un côté, l'immense douar avec ses feux et ses troupeaux couchés, de l'autre, la campagne faiblement éclairée par le dernier reflet du jour. Cn tapis de Smyrne à fond vert s'étendait dans toute la largeur de ce compartiment, exclusivement affecté aux hommes. Des selles brodées d*or, des harnais, des burnous, des djellil (1) ramages de soie, des armes damasquinées, de longs fusils à capucines d'argent suspendus au milieu des mâts, formaient de splendides trophées, et le coffre renfermant les bijoux et les papiers de la famille était posé à terre sous un tissu de laine blanche.

A peine les deux Français eurent-ils pénétré sous la tente, que Seddik les pria de s'asseoir, et une table ronde et très-basse — elle avait au plH^ six pouces de hauteur — fut posée devant eux. Le caïd s'était placé d'un côté, le kebbir et M. Simon se trouvaient de l'autre, et tout le reste de l'assistance se teniat debout, par respect. Pendant que les

(i) Couvertures de cheval.

serviteurs couvraient la table, le roumi ne pouvait se lasser de promener les yeux autour de lui. Une dizaine d'hommes, vêtus de manteaux blancs qui leur descendaient sur les pieds et tenant à la main des flambeaux allumés, demeuraient immobiles, rangés en demi-cercle, dans un angle. En dehors de la tente, plus de cent autres étaient assis sur les talons, et les flambeaux projetaient une forte lueur sur leur poitrine. Maumenèsche, allongé contre le rideau, s'appuyait sur le coude auprès de l'intendant, reconnaissable à l'énorme clef du coffre qu'il portait suspendue au cou. Enfin les secrétaires du caïd (1), groupés à l'extrémité du tapis, complétaient ce tableau d'intérieur dont le caractère avait une gravité toute patriarcale.

Le roumi fut tiré de sa contemplation par l'arrivée de la diffa(2), et ce fut avec une satisfaction mêlée d'un certain effroi qu'il vit défiler devant lui les échantillons les plus variés de la cuisine arabe. Les serviteurs de Seddik, marchant lentement sur deux lignes, apportaient les plats. Tour à tour les hachis de mouton assaisonnés de poivre rouge, les poulets

(1) Khroàjas,

(2) Repas donné h des bôtC3.

accommodés avec du sucre et des amandes douces, les pâles feuilletées, les piments verts confits dans Fhuile, les terrines de couscoussou arrosé de lait de chamelle, vinrent solliciter l'appétit de M. Simon. Le plat de résistance consistait en un mouton rôU entier, que deux hommes convoyaient en cérémonie, couvert d'un voile de soie et embroché à une longue perche. Ils le posèrent dans une large sébile de bois. Le roumi, qui jusqu'alors n'avait mangé que du bout des dents, redoutant vaguement pour son estomac les résultats du mélange de sucre et de poivre, se jeta sur ce mouton, et revint quatre fois à la charge. Il est bon d'ajouter que, depuis le commencement du repas, M. Simon éprouvait une grande gêne à maintenir ses jambes croisées sur le sol, dans la position des tailleurs. Il se serait dix fois levé, s'il l'avait osé, pour aller s'asseoir sur le coffre qui lui semblait le seul objet pouvant remplir l'office de siège. Il n'avait cependant pas sujet de se plaindre d'un manque de prévenance de la part du caïd ; car, avec une attention des plus- hospitalières, Seddik avait fait poser devant lui un couvert d'argent, un couteau, un verre, une bouteille de vin, toutes choses qui ne se trouvent pas d'habitude sous

les tentes et qu'il s'était procurées en prévision de la visite de quelques chrétiens, et entre chaque plat, une longue main brune passant au-dessus de son épaule, changeait son assiette. Le kebbir et Seddik mangeaient selon la mode arabe, se servant de leurs doigts en guise de fourchette, et partageant leur ration avec le poulain favori de; la famille, qui, s'étant introduit sous la tente, venait leur pousser Fépaule de la tête pour réclamer sa part de lait et de couscoussou. Cela faisait sourire M. Simon, qui trouvait ces privautés singulières ; mais, quand, * ayant montré quelque impatience par suite de la piqûre des moustiques, il vit, sur un signe du caïd^ un serviteur s'approcher de lui et l'éventer tout doucement à l'aide d'un chasse -mouches, le roumi ne put s'empêcher de reconnaître, à part lui, qu'il y avait du bon dans les coutumes des barbares.

Les convives étaient demeurés silencieux pendant la première partie du repas, et les cent cinquante hommes qui les regardaient manger, les uns debout sous la tente et tenant des flambeaux, les autres accroupis en dehors, observaient également le silence. Selon l'expression proverbiale, on aurait entendu voler une mouche, si de petits cris d'enfant.

quelques bêlements d*agneaù et le bruit d*un pilen martelant le café dans un mortier, qui passaient à travers le rideau de soie« n'avaient appris aux étran-. gers que la partie de la tente cachée aux regards était habitée. M. Simon en savait assez long déjà sur les mœurs arabes pour soupçonner que les femmes ducald occupaient le second compartiment, et certains tremblements qu'il avait observés dans les plis du rideau lui avaient même donné à penser que plus d'une curieuse se tenait ât, tout contre, cherchant à voir peut-être, à travers les éraillements de l'étoffe ; mais il eut le bon goût de n'en pas parler. Une fois, cependant, il ne put s'empêcher de rire : un tout petit chevreau, curieux, lui aussi, avait passé la tête sous le rideau, et, le soulevant un peu, découvrait, sans s^en soucier, de petits pieds nus de femme ou d'enfant, pour examiner les convives. On entendît alors quelques chuchotements, et le chevreau, vraisemblablement tiré en arrière par une main invisible, laissa retomber la draperie. Ce fut M. Simon qui parla le premier. Une chose le préoccupait depuis quelque temps : c'est que le serviteur qui se tenait debout derrière lui, la serviette sur Tépaule et l'assiette à la main, était ce

LE SECRET DU BÔNHEUIt 3i3

chevalier de la Légioti d'honneur au burnous noir, qui était venu au-»devanl de lui et du kebbir avec le caïd. M. Simon ignorait encore les liens de parenté qui existaient entre Seddik et cet homme au visage austère. Quand le kebbir lui eut appris qu'il était le ûls aîné de son hôte, le roumi se leva, jeta sa serviette, (Bt se confondit en excuses auprès du caïd, ajoutant qu'il ne continuerait point à manger si son fils ne se mettait pas à table avec eux. Mais le caïd rinterrompit d'une voix tranquille,

— Seigneur, tu peux reprendre ta place et rassasier ton estomac, lui dit-il. Mon fils ne mange pas devant son père.

— Eh bien, c'est un usage extraordinaire I s'écria M. Simon. Non-seulement, chez nous, les enfants prennent leurs repas avec leurs parents, mais ils se trouveraient très-humiliés si on les obligeait à remplir l'office de domestiques.

— Les hôtes, monseigneur, reprit le caïd, sont pour nous des bénédictions, et c'est servir Dieu ïûème que de les servir.

M. Simon allait de nouveau protester, si un signe du kebbir ne lui eût fait entendre qu'il se donnait une peine inutile. Il consentit alors à se rasseoir;

mais, toutes les fois que le chevalier de. la Légion d'honneur s'approchait de lui, de grands débats s'élevaient entre eux, M. Simon refusant de loi passer son assiette, et l'autre insistant poliment, avec un air de tête et une majesté de regards qui n'eussent pas été déplacés chez un pontife.

Cependant, le repas étant terminé, les assistants se retirèrent avec Maumenèsche sous une tente voisine pour se partager la desserte.

C'est alors seulement que le kebbir se décida à parler du motif de sa visite. S'il l'avait fait plus tôt, il aurait montré une hâte incompatible avec les idées particulières que les musulmans se font delà dignité.

— Il paraît, dit-il à Seddik en se servant de la langue arabe, que les Beni-Haoua sont assurés contre la pluie. Ils ont abandonné les foins sur les prés avant de les réunir en meules.

— Monseigneur, répondit Seddik, les meules sont bonnes, mais Thonneur vaut mieux.

Il y eut ici un silence. Le fils aîné du caïd versait le café dans les tasses, et les passait successivement à son père et aux deux convives.

— J'ai yu, avec plaisir, reprit le kebbir, que Ton

n'avait plus à craindre de malfaiteurs dans le pays, les serviteurs ayant quitté le poste où ils veillent d'habitude.

— Monseigneur, répondit le caïd, le poste se voit de loin et les coupeurs de route l'évitent. Ni eux ni toi, vous ne pouviez apercevoir mes serviteurs dans les taillis.

— Si je ne les ai pas vus, dit le kebbir, je crois les avoir entendus.

Us criaient pour m'avertir de ton passage, reprit le caïd. Nos ennemis les auraient trouvés muets, mais ils seraient tombés entre leurs mains.

En ce moment, la discussion fut interrompue par une nouvelle contestation qui venait de s'élever entre le fils de Seddik et M. Simon. Le premier s'était mis à confectionner des cigarettes, et, après les avoir allumées, il les passait successivement à son père et aux deux convives. M. Simon, charmé de cette politesse, voulait absolument que le fils du caïd fumât avec lui, et celui-ci s'en défendait avec sa gravité ordinaire.

— Monseigneur, dit alors le caïd à M. Simon, tu ne peux changer nos usages. Mon fils ne fume pas

devant son père.

— Quelle étrange rigidité de principes ! fît à pari loi M. Simon.

Après une minute de silence, le kebbir reprit :

— Les Beni-Haoua auraient-ils trouvé un trésor ! J'en serais enchanté pour eux. Les vingt jeunes gen^ que tu occupais aux travaux du camp Font abandonné sans rien dire. J'ai supposé qu'ils n'avaient plus besoin'de travailler.

— Us ont plus besoin de travail que de coups de bâton, monseigneur, répondit tristement le caïd. Il vaut mieux, pour moi, les nourrir, que de les exposer aux affronts.

— Caïd ! s'écria soudain le kebbir, je me suis porté ton garant auprès du commandant de cercle. J'ai juré que tu resterais fidèle, et que pas une main ne se lèverait dans ta tribu contre les Françds.

— Tu as sagem^t agi, monseigneur, répondit Seddik.

— Cependant, reprit le kebbir, j'ai su qu'il y avait eu de l'é motion dans ton douar.

— Comment en pourrait-il être autrement î dit Seddik. Toi qui es bon, généreux, qui marches sur les pas de la justice et à qui Dieu a donné sa propre intelligence, si tu étais menacé de te voir chasser de

ton bordje, n*éprouverafs-tu pas quelque émotion?

— Seddik, reprit le kebbir après un moment de réflexion, as-tu toujours trouvé en moi un ami sincère î

•^ Oui, monseigneur.

— Depuis dix ans que je suis dans le pays, les miens et moi, avons-nous jamais causé à toi ou aux tiens quelque dommage ?

— Non, monseigneur.

—Eh bien, pour que je puisse défendre tes droits, il faut que je sache ce que tu as fait, depuis que la nouvelle du projet de déplacement de ta tribu est pMtenu à ta connaissance.

— Voici, monseigneur, ditSeddîk. D*abord, ayant toujours fidèlement rempli mes fonctions de caïd, quand on m'a fait connaître ce projet, j'ai cru que mes oreilles me trompaient ou que j'étais la dupe d'un menteur. Puis, quand la nouvelle me fut confirmée, je dis : « C'est bien ! il paraît qu'il était écrit que mes petits-enfants apprendraient à marcher sur les sentiers de l'exil. » Ce matin, deux de mes ser- ' viteurs, qui venaient de côtés différents, m'apprirent chacun une mauvaise <5hose. Le premier, que j'avais envoyé à Cherchell, m'annonça l'arrivée dans

ta maison de celui qui veut promener sa charrue sur nos terres. Le second, qui était allé recueillir un héritage à Hazouna, me dit qu'il y avait de l'agitation chez les Sbeah, et que plusieurs bandes de ces chiens, trompant la surveillance de Fautorité, étaient parties en expédition, se dirigeant probablement vers nos douars. J'envoyai aussitôt un de mes coureurs à Orléansville, un autre à Tenez pour prévenir les commandant^ de ces deux places, et les prier de faire occuper les passages des montagnes. Puis je réunis tous les hommes valides de ma tribu, je les mis au courant de ce qui se passait, je leur dis que l'étranger qui était devenu ton hôte devait être respecté, et qu'il ne fallait pas que les Sbeah réussissent à voler même une poule dans nos gourbis. A l'heure où je te parle, cinq de mes fils et quatre cents de mes cavaliers veiUent en armes sur la frontière de mon territoire, et, si tu n'en crois pas tes oreilles, rapporte-t'en au témoignage de tes yeux. Ce disant, le caïd, étendant le bras, désigna de la main la chaîne des collines qui se prolongeait à l'ouest du douar. Elle était toute parsemée de feux irrégulièrement espacés, et qui brillaient au loin comme de rouges étoiles.

Le kebbir, à cette vue, ne put maîtriser un mouvement de joie.

— Ainsi, dit-il, tu n'avais jamais eu la pensée de faire alliance avec les Sbeah ?

— L'hyène, répondit Seddik d'un air méprisant, chasse de compagnie avec les chacals. Mais qui a vu le lion s'associer à ces lâches bétes ?

— Personne, caïd, reprit le kebbir, et nul ne le veiTa jamais. Je savais, moi, que tu ne pouvais être qiie fidèle, et, si je suis venu ici, c'était pour le prouver à mon hôte. Sois assuré maintenant que j'emploierai tout mon pouvoir pour éloigner les causes d'inquiétude de ta tribu.

M. Simon, pendant le cours de cette discussion

à laquelle il n'entendait rien, par la raison qu'elle se

tenait en langue arabe, fumait tranquillement les

cigarettes que confectionnait le fils du caïd. Les

craintes qu'il avait eues précédemment au sujet de

la salubrité et de la tranquillité du pays s'étaient

peu à peu dissipées, et» s'étant habitué aux façons

de ses hôtes, il admirait à part soi cette large et

copieuse existence dont jusqu'alors il ne s'était pas

fait la moindre idée. Pour un rien maintenant, se

ï*angeant du parti des Arabes contre leurs adver-

aaO LE SECRET DU BONHEUR.

saires, il aurait fait serment qu'ils étaient tous hommes de bien. Il n'abandonnait rien de ses projets cependant, rdativement à l'acquisition de leurs terres ; mais il pensait que, grâce à de mutuelles concessions, les Beni-Haoua et lui pourraient finir par s'entendre, et il se réservait de prendre le kebbir pour arbitre dans cette grave question. Tout à coup, comme il était là, rêvant et savourant les inefiTables douceurs d*un beau soir de printemps africain, on entendit de furieux abois de chiens, et le roumi sauta sur ses pieds en voyant un homme demi-nu, hagard et sanglant, se précipiter sous la tente.

Cet homme traînait littéralement après lui une grappe de chiens. Quand les serviteurs du cald furent parvenus à les chasser, on le vit s'incliner d'un air humble et baiser respectueusement la tête de Seddik.

— 0 caïd ! lui dit-il, je réclame ta protection.

— Tu l'as ! répondit Seddik.

L'homme se releva, et Ton vit alors qu'il ne lui restait que ses caleçons, de tout son costume. Sa tête nue était à demi rasée ; ses yeux, injectés de sang, erraient autour de lui avec inquiétude, et»

SOUS les déchirures qui marbraient son corps,, il apparaissait robuste et haletant. Le kebbir, dès son arrivée sous la tente, avait reconnu en lui le Kabyle Ben-Zeddam.

Cependant, le caïd lui ayant fait donner un burnous, Ben-Zeddam se vêtit, s'épongea le front, puis il raconta son histoire. Ain^i que le kebbir Vavait supposé, la nuit venue, il avait réussi à s'introduire dans le village ; mais il avait été saisi, entraîné; trente bras le tiraient après eux, pour l'enfermer dans la cave du bureau aa-abe. Ben-Zeddam avait fait ^es efforts inouïs pour recouvrer sa liberté, et il y était enfin parvenu, en laissant la moitié de ses vêtements dans les mains des soldats, après avoir soutenu contre eux une lutte terrible. Il ne savait s'il avait été poursuivi. Tout ce qu'il se rappelait des incidents de sa fuite, c'est que, pendant qu'il franchissait le mur pour la seconde fois, afin de gagner la campagne, il avait entendu donner Tordre de tirer sur lui, et trois ou quatre coups de carabine avaient retenti à ses oreilles.

Quand il eut fini de parler, le kebbir, qui l'avait attentivement écouté, le pria de lui montrer son couteau.

— Je n'ands plus mon flissah (1), répondit Beo- Zeddam ; Manmenèsche me Ta pris pendant la dispute.

— ÂTec qneDe arme comptais-tn donc frapper ton ennemi ? loi demanda le kebbir.

— La panthère n*a-t-elle pas des flissahs an bout des doigts ! dit le Kabyle en étendant ses mains Telues et noueuses.

Tout le monde s'entre-r^arda sous la tente. Le TÎsage de Ben-Zeddam avait une telle expression de férocité, que M. Simon recula.

— Ben-Zeddam, reprit enfin le kebbir, ta peux apaiser ton cœur. Ton ennemi est parti pour Alger, et on ne le reverra plus dans le pays.

En entendant ces mots, le Kabyle laissa échapper un cri de rage. Pais, se dominant tout à coup, il répondit docilement :

— C'est bien.

Cet incident mit fin à la visite de M. Simon et du kebbir. Leurs chevaux ayant été amenés, ils montèrent en selle, et Manmenèsche, écartant les chiens avec son bâton, se mit à marcher devant eux. Le

(1) Sorte de conteau-Mbre que fabriquent les Kabyles.

caïd et son fils accompagnèrent leurs hôtes jusqu'à la limite du douar, et, quand ils les quittèrent, ce fut en les couvrant de bénédictions.

— Eh bien, monsieur, dit le kebbir à M. Simon quand ils se retrouvèrent seuls dans la campagne, et après l'avoir mis au courant de tout ce qui s'était passé entre lui et le caïd ; que pensez-vous dès À^rabes maintenant ? Les croyez- vous toujours des gens sans foi ni loi, des hommes sans vertus, cruels, indignes de tout intérêt et ne méritant pas de faire partie de la grande famille française ? Ce caïd nous a-t-il égorgés, comme vous le redoutiez? Il n'ignorait pas les motifs qui vous ont amené dans le pays, et, loin de vous en faire un crime, il vous a traité en ami. Est-ce le fait d'un barbare ?

— Si vous voulez que je vous dise toute ma pensée, s'écria M. Simon, je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai jamais rencontré d'homme plus comme il faut que ce patriarche ; et, quant à son fils, je déclare que ce gaillard-là doit avoir bien 'delà vertu pour se soumettre ainsi à remplir les dégradantes fonctions de domestique.

— Ces fonctions ne sont dégradantes qu'autant qu'elles sont rémunérées, répondit le kebbir. Celui

qui les remplit gratuitement et par esprit de bienveillance ou de (Parité est digne de tous no3 respects.

— Aussi le respecté-je infiniment, dit M. Simon..

— Eh bien» reprit le kebbir, puisque vous étes^ dans ces bonnes dispositions, faites une chose méritoire. Vous êtes riche, vous n'avez pas d'enfant ; abandonnez vos prétentions sur les terres de mes voisins. Les occasions d'augmenter votre fortune ne vous manqueront pas; choisissez celles qui vous permettront de le faire sans causer de dommage à personne.

— Mon Dieu ! reprit M. Simon, je voulais précisément vous faire part d'une idée qui m'est venue à ce sujet. L'administration étant décidée à déplacer les Beni-Haoua, elle le fera tôt ou tard au profit de quelqu'un. Mieux vaut que ce soit au mien qu'à celui d'un autre. Cependant je ne voudrais pas causer de chagrin à ces braves gens, et, si une indemnité raisonnable, que vous fixeriez vous-même et que je payerais, pouvait arranger les choses...

-^ Cela n'arrangerait rien du tout, répondit tristement le kebbir, et je vois qu'il me faut renoncer à l'espoir de vous convaincre. Je le regrette ; oui,, franchement, je le regrette pour vous.

Le roumi allait se récrier, quand il aperçut une cliose qui lui coupa la parole. Son hôte et lui cheminaient sur un terrain rocheux et boisé, et la lune qui Tenait de se lever à l'horizon l'éclairait à demi cie sa lueur pâle. Dans un espace découvert où se trouvaient quelques buissons, le roumi vit soudain un objet noir s'élever de terre et grandir. Il lui fut impossible d'en distinguer la forme, mais elle lui parut avoir des contours effrayants.

— Qu'est-ce que c'est que cela, mon Dieu ? balbutia-t-il en se penchant vers son compagnon.

— Cela ! dit le kebbir, c'est imdes cavaliers de Seddik. Tenez l en voici un autre qui passe devant ces arbres, et un troisième par ici, qui se tient im* mobile au pied de cette roche.

— Et pourquoi se trouvent-ils là, au lieu de dormir sous leurs tentes ? demanda M. Simon.

•^ Mais...<î'est pour éclairer la route et nous porter secours, dans le cas où nous serions menacés de quelque danger.

Cette dernière prévenance du caïd acheva le roumi > et il ne trouva plus un mot à dire jusqu'au bordje.

Le kebbir le conduisit à sa chambre et lui souhaita une boime nuit ; mais le roumi ne dormit pas»

Longtemps il crut entendre des cris lointains ressemblant à des plaintes d'enfant qu'on égorge. Une sueur froide baignait ses membres, et, se dressant sur son séant, il écoutait. Ces cris n'étaient cependant que ceux des chacals qui rôdent dans l'ombre, et ceux de l'hyène qui les suit, en quête d'une proie que son manque d'odorat l'empêche d'éventer. Les aboiements des chiens leur répondaient. Mais, vers minuit, tout retomba dans le silence.

C'est alors que celui qui se fût trouvé sur le sentier, devant le bordje, eût pu voir une chose réellement inquiétante. Pendant que tout reposait dans la maison, une ombre se projeta sur le mur blanc, glissant rapidement dans la direction de l'oued Dhamous. Cette ombre appartenait au corps d'un homme qu'on n'apercevait pas et qui courait, penché, de buisson en buisson, sans faire plus de bruit que l'aile du hibou, cette aile ouatée qui bat si mollement les ténèbres. Quand il fut arrivé sur l'autre bord de la rivière, l'homme se redressa, et, ne supposant plus alors avoir besoin de se cacher, il se mit à marcher tout droit devant lui, dans la direction de Test, et, en marchant, de temps à autre, il prononçait de courtes sentences.

« Souviens-toi, disait-il, qu'une once d'honneur vaut mieux que cent besants d'or.

«c Ne te laisse prendre pour jouet par personne.

a Le pays où souffre ton orgueil, quitte-le, quand ses murailles seraient de rubis. »

C'était le Kabyle Ben-Zeddam qui parlait ainsi. Il était parvenu à s'échapper de la tente de Seddik, et il se rendait à Alger pour y trouver son ennemi. La distance de quarante lieues qui sépare le douar de là ville des Maures l'effrayait peu. S'il y avait été forcé, Userait certainement allé le chercher jusqu'à l'extrémité du monde.

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