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LES PIONNIERS

L'emplacement du village se trouvant sur la rive 0 gauche du Montararach, il fallait traverser un gué, large d'environ cent mètres, pour y arriver. Le village s'élevait sur une butte naturelle en forme de quadrilatère, dont la face la plus étroite était tournée vers la mer, la plus longue, surplombant le lit desséché de la rivière de près de cinquante pieds. Un chemin en pente douce montait de la vallée jusqu'au pied de la butte, et, par un luxe de précautions que bien des gens déclaraient inutiles, on avait construit à grands frais sur tout le pourtour une muraille crénelée. Des tourelles se dressaient aux angles, des meurtrières étaient pratiquées dans

le mur, Tunique porte qui donnât accès dans Tintérieur était protégée par une galerie couverte et deux èpaulements de gazon. Ces ouvrages ayant exigé près de quatre mois de travail, la construction des habitations se trouvait un peu retardée. Pas une seule maison n'était terminée, et, sur une centaine qui devaient s'élever dans Tenceinte, il y en avait au moins trente qui sortaient à peine de terre. Deux rues qui se coupaient à angle droit partageaient ces maisons en quatre massifs, et les édifices publics étaient réunis autour de la petite place située au point de jonction de ces rues. La caserne s'élevait ' d'un côté, faisant face à Thospice; de Tautre le bureau arabe servait de pendant au caravansérail. Au milieu de la place, on voyait un bassin entouré de jeunes plants de platanes ; la chapelle en forme de chalet, surmontée d'un clocheton, se trouvait un peu reculée du côté de la mer, et tous ces édifices étaient d'une simplicité extrême. On les eût volontiers pris pour des bicoques, si de grandes lettres noires peintes au-dessus des portes n'avaient révélé au public leurs diverses destinations.

Ce qu'il y avait de plus caractérisque dans Ten- ^mble de ce village à peine ébauché, c'était son

apparence vulgaire. Les grandes lignes du paysage africain qui renfermait lui donnaient quelque chose de pauyre et de chétif. Lea monts fauves qui s'en allaient vers l'ouest derrière lui, avec des attitudes grandioses; les sommets bleus de Textrème horizon, étages au-dessus ; la végétation puissante des bois montant le long des pentes et s'entassânt dans les ravins, tout, jusqu'à la pureté de Tair et du ciel, se réunissait pour l'accabler dans sa petitesse. La couleur y manquait aussi bien que le contour. Il détonnait dans cette nature. On ne pouvait le regarder de loin, et l'embrasser dans son ensemble, sans éprouver un sentiment de gène et de malaise. En attendant que leurs maisons fussent achevées, les colons campaient au milieu des rues et sur la place. Les uns logeaient, comme les soldats, sous des tentes; les autres, comnie les officiers, se réfugiaient pour passer la nuit sous des baraques. Des matériaux de toute sorte : bois de charpente^ pierres taiUées, briques, nioellons, barils de plâtre et de chaux, sable, ferraille, étaient partout amoncelés. La chapelle, pour le moment, servait d'écurie aux chevaux et aux mulets de la petite garnison ; le caravansérail rempUssait l'office de parc à bestiaux.

Des cabarets, portant une branche de pin pour enseigne, se retrouvaient à chaque pas, avec des cui- •sînes en plein vent. Rien n'était terminé. La route qui devait réunir Cherchell à Tenez, à peine ouverte, avait été défoncée par les charrois, et elle apparaissait, dé loin, comme un long cloaque où se débattaient les hommes et les bétes de trait. Enfin, toute la banlieue présentait le même aspect de travaui inachevés. Des percées s'effectuaient sur les flancs des montagnes par de larges abatis d*arbres et de broussailles ; le sol, en maint endroit, était bouleversé par la pioche et déchiré par la charrue ; des jardins maraîchers commençaient à verdir dans les fonds humides ; ici, on empilait des bois coupés ; là, on brûlait de mauvaises herbes; des charrettes chargées de meubles grossiers et convoyés par des colons récemment arrivés de France et des îles Baléares, se mouvaient pesamment vers des enclos où s'élevaient des crècheset des appentis de branchages, en attendant qu'on eût le temps d'y bâtir des fermes ; des femmes et des enfants les accompagnaient, poussant devant eux des troupeaux de vaches et de moutons, et les Arabes, accroupis à l'ombre des chênes, assistaient silencieusement à celte invasion d'étran-

gerSy échangeant parfois un regard quand ces derniers les interpellaient en passant, s'étonnant naiyement de leur inaction et les traitant de paresseux» parce qu'ils ne venaient point les aider à pousser les roues de leurs charrettes.

Au moment de l'arrivée du kebbir et de sa suite, il y avait dans tout le village un va-et-vient de gens et de bêtes qui rappelait assez fidèlement Tanimation incohérente des fourmilières. Quoique ce jour fût un dimanche, personne ne demeurait inactif : les soldats creusaient, piochaient, transportaient les briques et les pierres ; les ouvriers bâtissaient ; les femmes attisaient le feu des fourneaux de cuisine, puisaient de l'eau à la fontaine ou couraient après leurs enfants. Les bêtes de somme tiraient des fardeaux ; les cabaretiers s'agitaient pour servir leurs pratiques ; des juifs pâles et sales, coiffés du turban et traînant leurs savates dans la boue, attiraient les passants vers leurs échoppes et leur proposaient des marchés que ceux-ci n'acceptaient qu'en maudissant la nécessité, car l'usure des juifs d'Algérie a toujours été excessive. On voyait à la porte des cabarets des hommes coiffés du chapeau français et vêtus de quelque mauvaise redingote rapiécée, se hâter d'avaler

^n verre d'absinthe ou de vermuth, puis allumer leur pipe, et, jetant une lourde cognée sur leur épaule, se diriger vers la forêt. Des familles d'Allemands au teint hâve, à l'air résigné, pauvres gens que la misère avait chassés de leur pays et qui venaient la retrouver dans une contrée où la chaleur la rend plus pesante, offraient de se louer au pre- •inier venu, et montraient leurs bras musculeux, ne pouvant se faire mieux comprendre. Des Espagnols de Mahon, debout contre les murs, avec des bottes de légumes à leurs pieds, attendaient des chalands qui ne venaient guère ; des négresses accroupies à terre, mornes comme des statues, vendaient de petites galettes ; des Maltais partaient pour la pêche, bousculant les passants et trébuchant sous le poids de leurs avirons et de leurs filets ; des Provençaux péroraient avec de grands gestes; et le bruit des marteaux et des scies, les cris, les hennissements, les abois des chiens, produisaient un vacarme assourdissant, qui faisait de cet embryon de bourgade une sorte de tour de Babel en miniature.

Les voyageurs eurent à peine franchi le seuil do la porte, qu'ils furent obligés de s'arrêter, le chemi» se trouvant barré par im groupe d'ouvriers au ifti-

rOO LE SECRET DC BOXHECR.

fieu desqaek denx homiDCs échangeaient des injures et des menaces. Le keM>ir ne YÎt pas sans contrariété qne Ton des aulenrs da conflit était un Kabyle et l'antre nn Français, et qu'ils semblaient animés tous deux d'une yiolence extraordinaire.

— Chien! Yoleur! gl^tssait le Français avec cet accent bien connu qui n'appartient qu'aux enfanfe de Marseille ; ne t'ai-je pas loué? Et, si je t'ai loué, pourquoi ne yeux-tu pas travailler?

— Ben-Zeddam ne s'est loué que pour un mois! répondait le Kabyle avec hauteur. Le mois est expiré. n faut qu'il aille faire sa moisson. Paye-le.

— Tu n'as pas de moisson à feire. Je ne te payerai ps^s si tu t'en ras.

— Ben-Zeddam ira se plaindre au bureau arabe.

— Vas-y, païen ! Et, tiens ! profite de l'occasion pour te plaindre aussi de cela!

Disant ces mots, le Marseillais, fou de colère — c'était un petit homme trapu, aux yeux sanglants — leva le bras et assena un coup de bâton sur le dos du Kabyle.

Le Kabyle était grand et fort. Avec sa barbe rouge et son teint blanc, on Taurait pris pour un Europ,éen» si sa robe de laine et son tablier de cuir ne Ta-

▼aient fait reconnaître pour un descendant des Berbères. Quand il sentit le bois -le frapper, il lit un saut de côté et fouilla précipitamment sa poitrine pour y prendre son couteau. Tous les spectateurs s'étaient écartés, et une grande place vide s'était faite autour des deux hommes. Mais, au moment où le Kabyle s'élançait, le fer à la main, sur le Marseillais qui l'attendait, le bâton levé, Maumenèsche fendit la foule, arracha le couteau des doigts de son compatriote,, et, lui présentant son bâton :

— Armes égales ! s'écria-t-il.

Ben-Zeddam, se voyant arracher son couteau, avait poussé un cri de rage. Mais, quand il eut le bâton entre les mains, il se mit à exécuter un si terrible moulinet, que le MarseiDais battit en retraite. Cependant quelques soldats s'étaient précipités entre les furieux. Quand il vit qu'il ne pourrait joindre son ennemi, le Kabyle laissa tomber son arme à ses pieds ; puis, avant que personne eût l'idée de le retenir, il s'élança sous la porte avec uq regard de menace, et, quelques secondes plus tard, on le vit se diriger à grands pas vers la montagne.

— Je ne donnerais pas six sous de votre peau, ttionsieur, dit^e sergent Bromont au Marseillais.

L'Arabe, à la rigueur, peut tolérer les coups dé ses coreligionnaires ; mais le Kabyle n'endure d'affronts de personne!

— Allons ! la paix ! la paix ! s'écria H. Simon en s'ayançant dans le cercle. Les Arabes et les Français ne sont-ils pas frères ? N'est-ce pas aux vainqueurs à se montrer généreux envers les vaincus ?

La peur, comme on le voit, avait rectifié le jugement de M. Simon. Mais, personne ne le coimais' sant dans le village, chacun lui tourpa le dos sans même daigner lui répondre. Cependant le kebbir et ses amis, étant parvenus à se dégager de la foule, s'étaient avancés jusqu'à la porte du bureau arabe, où se tenait assis le capitaine Thierry donnant des instructions à son lieutenant.

Ce lieutenant était tout jeune, élégant, musqué, et ses manières dedandy formaient un contraste frappant avec celles, presque austères, de son supérieur.

— Voici mademoiselle votre fllTe qui se dirige de ce côté, mon capitaine, dit-il en souriant et saluant de loin la jeune fille,

— Quels rapports voyez- vous, monsieur, entre , ma fille et l'ordre de faire déhlayer cette place, que

je vous donne ? demanda M. Thierry,

LE SECRET pu BONHEUR. 293

— Aucun, mon capitaine ; mais je pensais vous faire plaisir.

Le lieutenant, saluant alors de nouveau, se retira pour obéir à l'ordre donné, et la petite troupe mit pied à terre au seuil du bureau arabe.

Depuis la veille au soir, le capitaine Thierry se

sentait souffrant. La chaleur, les ennuis de toute

nature qu'il éprouvait dans son campement, la

fatigue, quelques écarts de régime qu'il avait faits,

buvant de l'eau outre mesure et mangeant des

fruits, avaient déterminé chez lui une excessive

lassitude, accompagnée de frissons ; mais il n'en

demeurait pas moins à son poste. Seulement,

comme ses jambes étaient devenues très-faibles, il

n'avait pas bougé, depuis le matin, de la place d'où

il pouvait embrasser l'ensemble des travaux. Ce fut

en vain qu'il essaya de se lever pour aller au-de-

vânt de sa fille et de ses amis. On le vit chanceler,

dans Teffort qu'il fit, puis il pâlit soudain, comme

s'il allait défaillir, et retomba sur son siège. Toutes

les personnes présentes l'entourèrent aussitôt, et

Noëmi, lui serrant tendrement les mains, le supplia

de se mettre au lit, ajoutant qu'elle resterait au

camp pour le soigner, et priant le kebbir de joindre

29i LE SECRET DU BONHEUR.

ses instances aux siennes. Mais le capitaine ne voulait pas entendre parler de se retirer, et il fallut que le kébbir employât tout Tàscendant qu'il avait sur lui pour le déterminer à se rendre aux prières de la jeune fille.

-^ Vous savez que je suis un peu médecin, lui ditil. En l'absence de votre major, que je n*aperçois pas ici...

— Le major est allé herboriser dans la montagne avec le curé, interrompit le capitaine. Us reviendront pour le dîner.

— Eli bien, continua le kebbîr, je vous conseille de remettre le commandement à votre lieutenant, et puis de vous coucher et de ne songer qu'à dormir.

— Je vous assure que je n'ai rien, répondit le capitaine d'une voix éteinte, et cet accès de fatigue passera tout seul.

— Et moi, reprit le kebbir, je vous assure que, si vous ne faitçs pas ce que je vous dis, ce prétendu accès de fatigue, qui n'est rien qu'un retour de vos anciens accès de fièvre, vous retiendra au lit pendant six mois.

Force fut au capitaine de se soumettre. Déjà le grelottement l'avait saisi. On appela Faitha, qui

était en train de se réjouir avec sa nièce, le brave homme ne l'ayant pas vue depuis plus de quinze jours. Faitha souleva son maître dans ses bras, l'emmena, le déshabilla ; puis Noëmi, prenant rapidement congé àe ses hôtes, s'installa auprès de. son lit. 'Maumenèsche, sur Tordre du kebbir, était déjà parti pour se mettre à la recherche du major, et le kebbir était allé conférer avec le lieutenant. Marguerite -demeura donc seule, assise au seuil du bureau arabe, avec son frère et M. Simon.

— Monsieur Marcel,, dit le kebbir au lieutenant, après avoir fait un tour de promenade avec lui entre les arbres de la place, je crois me rappeler que vous êtes nouveau venu en Afrique^

— Je n'y suis que depuis six mois, mon colonel, répondit le lieutenant.

— Eh bien, reprit le kebbir, voulez-vous me pernaeitre, à moi qui ai- passé plus de vingt années dans le pays, de vous offrir quelques conseils ?

— Mais comhient donc ! mon colonel, fit le lieutenant en saluant, je m'estimerai trop lieureux de . vous entendrfe.

— Vous voilà devenu momentanément commandant de cercle, dit alors le kebbir, et l'indisposition

de votre capitaine, qui, je l'espère, n'aura pas de suites, fait cependant peser sur tous une grande responsabilité. Je ne vous cacherai point qu'il se prépare ici des événements qui pourront vous mettre bientôt à une rude épreuve ; mais ils ne nuiront pas à votre avancement si, comme je l'espère, vous suivez moins les inspirations de votre courage que celles de la prudence.

— Mon colonel, s'écria le jeune officier dressant l'oreille au mot d'avancement, je m'en rapporte absolument à votre expérience.

— Bien ! repritlekebbir. Maintenant, écoutez mon raisonnement. Vous n'êtes pas sans ignorer qu'il est question de déplacer la tribu des Beni-Haoua, et de vendre ou de répartir leurs terres entre les colons?

— En elBfet, mon colonel. Je crois avoir entendu parler de cela.

— Les Beni-Haoua, selon moi, ne se laisseront pas déplacer sans protester, et quelque émotion peut éclater chez eux avant qu'on ait le temps de la prévenir.

— Quoil vous pensez?.,, fit le lieutenant en se caressant la moustache avec un air qui n'avait rien de pacifique.

— Je pense, monsieur Marcel, reprit le kebbir, que la moindre provocation suffirait aujourd'hui pour mettre le feu aux poudres. Or, tout à l'heure, îl s'est passé ici un fait qui pourrait jouer le rôle de rétincelle dans un incendie.

— Je sais de quoi vous voulez parler, dit le lieutenant, et j'ai déjà donné des ordres pour que le pauvre Ben-Zeddam lût désintéressé.

— Gomment le désintéressera-t-on des coups reçus ? demanda le kebbir. Écoutez, reprit-il profitant de l'embarras de Tofflcier. Il y a une balancelle dans le port. Faites partir ce Marseillais. Embarquez-le cette nuit pour Alger. Le Kabyle n'ira probahlemeût pas le chercher jusque-là.

— Ce sera fait, mon colonel.

— Bien ! De plus, envoyez vos spahis prévenir les colons campés aux environs du village que, chaque soir, à l'heure où les clairons sonnent la retraite, ils devront se retirer avec leurs bestiaux dans l'enceinte des murs.

— ns n'y voudront jamais consentir, dit le lieutenant.

— Vous les y forcerez, reprit le kebbir.

— Trè&-bien, mon colonel ! je les y forcerai, dit le lieutenant.

— Ce n'est pas tout, monsieur Marcel, dit alors le kebbir, et maintenant, je vais faire appel à vos sentiments d'humanité.

— Je vous écoute, mon colonel.

— Vous comprenez, reprit le kebbir, qu'il n'y aurait rien de plus facile que de sonner l'alarme à Alger, et qu'il ne s'écoulerait pas deux jours sans que vous fussiez encombré de renforts. On sévirait contre les Beni-Haoua avant qu'ils eussent songé à brûler une amorce. Peut-être, alors, résisteraientils. Il y aurait du sang versé, des gens emprisonnés, des propriétés confisquées, et, comme l'autorité militaire ne manque pas d'ennemis toujours prêts à dénaturer ses plus louables intentions, on ne se priverait pas de dire qu'elle a fait naître une révolte à dessein, pour se donner le facile mérite de la vaincre.

— Évidemment ! fit le lieutenant.

— Eh bien, continua le kebbir, il ne faut pas que cela soit. Les Beni-Haoua ne bougeront point si on me laisse le temps de m'interposer entre eux et l'autorité, qui, selon moi, dans cette afTaire, a

agi avec une précipitation regrettable. Maintenant, si je vous engage à veiller de près sur vos colons, c'est que, en dehors de l'intérêt que je leur porte, je ne voudrais pas que le moindre dissentiment éclatât, en de telles circonstances, entre'eux elles Arabes. Nous avons malheureusement quelque chose de plus sérieux à craindre que le mécontenlement des Beni-Haoua. Une bande de coupeurs de route a dû partir du Dahra, avec l'intention de tenter quelque mauvais coup dans nos environs. Gardez-vous doue. Vous êtes en force, et ils ne viendront pas vous attaquer derrière vos murs.

— Mais il n'y a que yotre établissement et le nôtre sur cette côte, dît le lieutenant. Ne pouvant rien tenter contre nous, les pillards se rabattront sur votre demeure. Voulez-vous que je vous donne une vingtaine d'hommes pour vous défendre ?

— Non, merci, lieutenant. Je connais les soldats^. Ils ne pourraient se contenir devant les Sbeah, et,.

je vous le répète, dans les circonstances actuelles,, il suffirait d'une goutte de sang versé pour soulever P^ut-être la moitié de cette province* Si on me laisse faire et si vous suivez mes conseils, vos colons ne subiront aucun dommage, et les Béni-

Haoua seront maintenus dans leurs droits, ou les abandonneront librement.

— Bien ! dit le lieatenant. Mais que .ferez-vous contre les brigands ?

— Je leur opposerai les Beni-Haoua qu'on veut déposséder, je tirerai le bien de la crainte du mal, et prouverai à l'autorité que mes voisins sont dignes de sa bienveillance.

— Mon colonel, je vous admire ! s'écria le lieutenant. Ainsi, toutes choses réussissant au gré de vos désirs, il n'y aurait que ces bandits du Dahra de sacrifiés.

— Monsieur Marcel, reprit le kebbir, croyez-le bien : dans toute sorte d'entreprises, il n'y a jamais personne de sacrifié, quand je réussis.

Le lieutenant fit un mouvement. Mais, avant qu'il eût dit un mot, le sergent Brémont arriva avec ufl air affairé, et apprit au jeune officier qu'une vingtaine d'Arabes, employés aux travaux du camp, venaient de quitter le village.

— Faites courir après eux, dit le lieutenant, et qu'on les ramène ici de gré ou de force.

Le kebbir retint par le bras le sergent, qui pi^^ tait déjà sur les talons pour exécuter l'ordre.

— Si VOUS m'en croyez, lieutenant, dit-il, vous ne ferez pas poursuivre ces hommes. Je vais me rendre au douar des Beni-Haoua et je saurai pour quel motif on leur a fait quitter les travaux. Ils ont dû recevoir quelque message. N'est-il pas vrai, sergent? reprit-il .en se tournant vers le sous-officier, qui assistait à la discussion, la tête fixe et les yeux baissés, dans l'attitude réglementaire.

— Pas que je sache, mon colonel, répondit le sergent. Cependant, il y a environ une demi-heure, un de ces mendiants indigènes qu'on nomme un derviche est venu ici, demandant l'aumône, et on Ta vu recevoir des galettes de pain de nos Arabes.

— C'est cela ! le derviche était envoyé par la tribu, reprit le kebbir . Et il a disparu sans doute 1

— Oui, mon colonel.

Maumenèsche survint sur ces entrefaites avec le major et le curé, et la discussion fut interrompue. . Le major était un jeune Alsacien à l'air doux, qui n'avait jamais connu d'autre passion que celle, bien innocente, de la botanique. La longue boîte d'étain qu'il portait en bandoulière était toute pleine de plantes, et il tenait à la main un énorme bouquet de fleurs. Quant au curé, il avait relevé les pans de

sa soutane dans ses poches, afin de marcher plus à Taise, et, comme le major, il portait une brassée de plantes sauvages.

— Que se passe-t-il donc, messieurs? demandat-il en suivant le lieutenant et le kebbir vers la maison où reposait le capitaine. Pendant que, le major et moi, nous herborisions le long du Hontararach, nous avons vu quelques-uns de nos spahis se mettre à la recherche des colons qui coupent du bois dans la montagne, et, comme nous rentrions ici avec cet Arabe, un Kabyle est sorti d'un fourré, a jeté un mouchoir à nos pieds et s*est enfui sans rien dire, quoi que nous fissions pour le rappeler auprès de nous, qui sommes, par devoir et par état, des gens pacifiques.

Le kebbir s'était tourné vers Maumenèsche. Celui-ci lui remit un mouchoir.de cotonnade, en prononçant ces mots :

— El mezrag /

Le kebbir poussa un soupir.

— Les Kabyles, dit-il à ses auditeurs, préviennent toujours leurs ennemis avant de commencer les hostilités, et, d'habitude, ils le font en leur envoyant un objet quelconque reçu d'eux préala-

blement comme gage de paix ou d'amitié, et qu'on appelle le mezrag. Le Kabyle que le major a rencontré doit être le même qui s'est pris de querelle avec le Marseillais. Ce dernier lui aura probablement donné son mouchoir au moment de l'employer comme ouvrier, et le Kabyle le lui renvoie pour l'avertir qu'il lui déclare la guerre. Croyezmoi, lieutenant, faites partir ce Marseillais; la bastonnade est une punition infamante aux yeux des Kabyles, et celui qui rie laverait pas lin tel affront serait déshonoré dans sa tribu.

Le lieutenant s'éloigna pour suivre le conseil du kebbir, et le major entra, à la suite de ce dernier, dans la chanibre du capitaine.

Ils trouvèrent le malade sommeillant et très-.affaibli. Comme on ne pouvait lui administrer de remèdes pendant la durée de l'accès de fièvre, ils ne tardèrent pas à quitter la chambre pour le laisser reposer. Noëmi les avait suivis sur la pointe des pieds.

— N'ayezaucurie inquiétude, mademoiselle, lui dit le major quand ils eurent rejoint Etienne, Marguerite et le curé sur le seuil de la porte; cet accès n'a Yicn de grave, et j'espère qu'il ne se renouvellera pas.

— Vous voyez que vous pouvez revenir au bordje avec nous, dit alors Maipierite à Noëmi.

— Non, non, fit celle-ci. Je resterai au camp avec Ourida jusqu'à ce que mon père soit hors de danger. Soyez donc assez bonne pour m'excuser auprès de votre mère.

Puis, l'attirant à part et l'embrassant, elle reprit:

— Ma chère, si vous voulez me faire grand plaisir, vous m'enverrez demain un peu de Unge et quelques objets de toilette, car je puis être obligée de demeurer plusieurs jours ici .

— Très-volontiers, dit Marguerite. Voulez-vous que je charge Etienne de cette commission ?

— Non, non, fit Noëmi en rougissant. Je vous en prie, ne dérangez pas votre frère pour une telle chose.

Marguerite regarda son amie avec étonnement. Cependant les chevaux et les mulets avaient, été amenés devant la porte, et M. Simon était en selle.

Les adieux furent alors échangés ; mais, au nouvel étonnement de Marguerite, Etienne ne serra pas la main de Noëmi et se contenta de lui adresser \^ salut poli, presque cérémonieux.

Le kebbir avait déjà pris congé du major et du curé.

— N'oubliez pas ma recommandation, dit-il au lieutenant.

— Soyez tranquille, mon colonel, répondit le jeune officier. Le Marseillais est à bord de la balancelle, et, quand vous entendrez sonner la retraite, vous pourrez être sûr que les colons Sont rentrés.

A la porte du village, plus agité et plus bruyant qu'il ne l'avait été pendant la matinée, se tenait le sergent Brémont, appuyé sur une canne d'arpenteur, n s'efifaça devant le kebbir et lui fit le salut militaire.

— Mon brave, lui dit le kebbir, est-ce vous qui commanderez cette nuit le poste de garde ?

— Oui, mon colonel, répondit le sergent.

— Eh bien, tenez les yeux ouverts. Le Kabyle qui a reçu des coups de bâton essayera certainement do rentrer ici en passant par-dessus le mur ; ne lui faites pas de mal, mais tâchez de vous emparer de lui et ne le laissez point échapper.

— Vous pouvez vous en rapporter à moi, mon colonel, dit le sergent.

La petite troupe descendit alors le chemin en

pente qui conduisait an bord de la rivière. Quand elle eut trayersé le gué, le kebbir se tourna yers son fils.

— Etienne, lui dit-il, tu Tas retourner au bordje avec ta sœur, et tu préviendras ta mère que, M. Simon et moi, nous ne rentrerons pas pour dîner.

— Où donc dlnerons-nous? demanda M. Simon.

— Chez le caid des Beni-Haoua, monâeur, répondit le kebbir. Vous ayez quelques préjugés au sujet des Arabes, et je yeux profiter de roccasion qui se présente pour vous les faire perdre.

— Mais il ya nous couper le cou, votre caïd ? s'écria piteusement M. Simon.

— Non, non, ne craignez rien, dit en souriant le kebbir. Le cald est un homme trop bien élevé pour se permettre ce manque d'égards.

Saluant alors ses enfants, le kebbir remonta vers le sud avec son hôte et Maumenèsche, pendant que les jeunes gens s'éloignaient dans la direction de la côte.

Ils cheminèrent d'abord en silence. Etienne, depuis Taveu que Noêmi lui avait fait, le jour même, n'avait pu vaincre sa tristesse, et Marguerite semblait préoccupée.

Quand ils eurent fait une centaine de pas, cependant, Marguerite, comme si elle avait pris une subite résolution, releva la tête, et, regardant son frère au visage :

— Etienne, lui dit-elle, qu'as-tu donc à reprocher à Noênrii ? Ce n'est pas bien à toi de prendre congé d'elle sans lui serrer la main, d'affecter de ne pas lui parler, comme tu le fais maintenant presque chaque Jour, et surtout de la faire pleurer.

— Comnient ! de la faire pleurer? s'écria Etienne.

— Mais oui, dit Marguerite avec candeur, en faisant arrêter sa mule auprès de son frère. Il y a un mois environ, comme tu traversais le jardin, elle était assise à la fenêtre de sa chambre, et, moi qui venais d'y entrer, je me tenais derrière elle sans qu'elle le sût. Elle te suivait des yeux, je l'ai bien vu. Elle 36 penchait pour te voir plus longtemps encore, et des larmes coulaient sur ses joues.

Etienne, en entendant cela, fit un bond sur sa selle. Il regardait sa sœur avec un air d'emportement, comme s'il l'eût soupçonnée de se jouer de lui ; et enfin :

— Tu es bien sûre qu'elle pleurait ? lui demandat-il.

— Mais oui .

— Et c'était moi qu'elle regardait ainsi, en pleurant ?

— Sans doute.

— Et..., selon toi..,, nulle autre personne que moi... qu'elle regardait, ne pouvait avoir fait couler ses larmes ?

— Qui oserait lui faire du chagrin à la maisonT reprit Marguerite. A l'exception de toi, tout le monde ne l'aime-t-il pas ?

— Et tu es sûre qu'elle pleurait? répéta Etienne.

— Très-sûre; et elle se penchait pour te regarder ; et elle avait les mains croisées comme on le fait pour prier Dieu.

Etienne se demandait s'il rêvait. Tout à coup, enflammé de joie, il releva la tête, et, comme son cheval se trouvait tout près de Marguerite, il enlaça la jeune fille par la ceinture, et, pleurant enfin, lui aussi, il appuya son front sur son épaule :

— Ah ! chère petite sœur, s'écrîa-t-il, comme tu viens de me rendre heureux !

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