LES ÉPOUX
Le même jour, après le déjeuner, Noômi étant retournée au village, le kebbir monta dans la chambre qui lui servait de cabinet de travail, avec rintention d'interroger son âls au sujet de ses sentiments pour la fille du capitaine. Mais, comme il gravissait Tescalier, sa femme le rejoignit, et, passant son bras sous le sien, elle lui dit qu'elle avait à l'entretenir de choses sérieuses. Les deux époux étant entrés dans le cabiiiet allèrent s'asseoir au fond de la pièce. La mère avait Tair craintif, et, comme si elle redoutait les suites de l'entretien qu'elle venait de solliciter, elle regardait son mari
avec inquiétude. Quant à lui, il était rêveur, presque soucieux.
Lorsqu'ils furent assis, chacun sur un tabouret, auprès de la fenêtre entr*ouverte :
— Ne pensez-vous pas, dit la mère, qu'il serait temps de marier notre fils Etienne ?
— Non. Je ne le pense pas, dit le kebbir.
— Pourquoi ?
— Il est trop jeune.
La mère, en entendant ces mots, poussa un soupir, et un nuage de tristesse se répandit sur ses beaux traits.
— Mais..., fit-elle, s'il aimait une jeune fille cpiî nous convînt comme à lui, et si cette jeune fille l'aimait?
— Cela ne lui donnerait pas une année de plus, répondit le kebbir. La première condition pour se marier, c'est d'être homme, et, quoique Etienne, grâce à Dieu ! n'ait pas la légèreté des jeunes gens de son âge, il ne saurait avoir l'expérience indispensable à celui qui veut devenir le chef d'une famille. A la première épreuve, il se trouverait désarmé.
— Vivant avec sa femme auprès de nous, dit la
mère, il nous demanderait conseil. Que voulez- vous qu'il lui arrive, d'ailleurs ?
— Ma chère femme, écoutez-moi, reprit affectueusement le kebbir. Le sujet dont vous me parle? est le plus grave qui puisse nous préoccuper tous les deux, et, ni l'un ni l'autre, nous ne devons Fenvîsagér à la légère. Je ne sais rien de plus respectable qu'une affection vraie, et j'ai toujours blâmé les parents qui se permettent de contrarier capricieusement une telle affection. Cependant, si tout homme a le droit de choisir sa compagne, les pères ont celui d'éclairer leurs enfants dans leur choix. Pour ma part, je n'abdique rien de ce droit, et je crois remplir un devoir en donnant mon avis dans la question du mariage de notre fils. Quoique je n'aie pas d'objections à faire au sujet de la jeune fille sur laquelle il a jeté les yeux, je regrette que le hasard les ait fait se rencontrer quand Etienne est encore à cet âge où l'on n'obéit guère qu'à ses premières impressions. Un peu plus de maturité dans son esprit eût été pour cette jeune fille une garantie de stabilité dans le bonheur. C'est sa cause que je défends, encore plus que celle de notre fils, en discutant ainsi avec vous.
-*- Youfr savez donc quelle e3t la personne qifil aime ? demanda la mère.
— Oui, reprit le kebbir. Mais, é. yous le voulez bien ^ avant de nous occuper d'elle, épuisons la question de principes que vous venez de soulever.
— Mon Dieu! à quoi bon cela, dit la mère. Je conviens que vous avez raison, comme toujours, et, d'ailleurs, }*ai assez le sentiment de votre supériorité pour ne pas me risquer à discuter jamais avec vous.
— Bon ! vous allez me railler conlme au temps où je me tenais devant vous, attendant que vous daigniez jeter sur moi un regard, dit en souriant le kebbir.
— Non, fit-elle en se laissant aller aussi à sourire ; car, depuis bien longtemps, les rôles ont été intervertis, grâce* à ma tendresse, et c'est moi qui quête vos yeux maintenant !
Le kebbir prit la main de sa femme et la baisa.
— Cependant , reprît-elle , puisque vous avez commis la faute de rappeler ces temps heureux où vous étiez, vis-,à-vis de moi, datis la position où se trouve Etienne devant Noëmi, j'en profiterai pour combattre vos sci upulcs. Vous qui, si promptement
décidez (|tie notre fils ne doit pas se marier, parce qu'il est trop jetine, faites un effort d'imagination, et, évoquant l'image du passé, figurez-vous ce qu'une telle décision de la part de mes parents vous eût causé de douleur, il y a vingt ans ? Vous montrerez- vous plus sévère qu'on ne Ta été à votre égard ? Ou bien, le souvenir de vos anciennes espérances est-il si loin de vous, ou trouvez-vous aujourd'hui ces espérances si futiles, qu'elles ne puissent avoir aucune actioû sur votre esprit ? Affirmer qu'il est bon qu'un jeune homme ait expérimenté la vie avant de se marier est une chose juste. Mais ne pas tenir compte d'un sentiment légitime pour s'excuser de ne pas suivre un principe salutaire... j'hésite à vous le dire... je me trompe peut-être... mais il me semble que c'est le fait d'un homme chez lequel la raison l'emporte un peu trop sur le cœur.
— Allons ! me voici bel et bien convaincu d'injustice et de dureté, s'écria le kebbir. Vous né m'aviez point habitué à de telles rigueurs.
— C'est que, jusqu'à présent, mon ami, il ne s'était agi, entre nous, que de nous-mêmes. Tandis que, maintenant, il s'agit d'une personne plus inté-
Fessante pour nous qne tontes les créatures humabes, d'une personne qui n'arait pas demandé à naître, à laquelle nous ayons donné le jour, cependant, et à qui, pour nous faire pardonner ce triste cadeau, nous ne devons jamais causer de douleur.
Le kebbir, entendant cela, ne put s'empêcher de tressaillir. Il regarda sa femme avec surprise, comme s'il ne s'était point attendu à découvrir tant de profondeur dans son jugement.
— Comment pouvez-vous douter de mes sentiments pour Etienne? lui dit-il enfin. C'est pour lui, c'est parce que j'ai souci de son avenir que vous me voyez inquiet de sa résolution. Vous parliez tout à l'heure de la situation où je me trouvais autrefois placé vis-à-vis de vous. Mais je n'étais plus un enfant, à cette époque ; il y avait déjà dix ans que je servais mon pays, et j'avais expérimenté la vie dans ce qu'elle a de plus sévère. Vous aimant, je devais vous être fidèle, car je ne conservais alors aucune illusion sur la vanité des plaisirs faciles. Enfin j'avais su me créer une position qui me permettait d'assurer votre existence. En est-il de même d'Étienne? Sans doute il a sur moi cet avantage de
n'avoir pas besoin de travailler pour gagner son pain. Ce que nous possédons lui appartient, comme à sa sœur, et, quoique la fortune qu'il attend de nous soit bien minime, elle sera suffisante, s'il sait la garder, pour le mettre à l'abri du besoin. Mais toute la vie est-elle dans la satisfaction des nécessités matérielles ? Chaque homme n'a-t-il pas des goûts, des aspirations, des idées dont il ne se rend pas compte à vingt ans, qui se développent avec l'âge, et qu'une femme peut contrarier? Jusqu'ici, suivant notre exemple, Etienne a paru se plaire dans ce pays, et les occupations qu'il y a trouvées lui ont semblé agréables et faciles. J'espère qu'elles continueront à l'intéresser, je le désire du plus profond de mon cœur, mais je n'en puis pas répondre. Voulez-vous que je m'en rapporte à lui, qui se connaît à peine lui-môme, pour affirmer que ses goûts ne changeront point? Et s'il se sent malheureux, un jour, de la vie que nous lui avons faite, s'il rêve d'adopter une autre existence, si le dégoût de la solitude lui vient au cœur, que fera-t-il avec une femme, des enfants peut-être, et comment, s'il nous quitte pour aller habiter quelque grande ville, les fera-t-il subsister en des lieux où la vie coûte quatre fois plus
que dans ce pays ? Mon Dieu ! né mlnterrompez pas* Je sais ce que vous allez me dire. Vous connaissez Etienne, il a des goûts très-simples, Famotir de la nature et de Tétude, et, au surplus, pour rien au monde, il ne voudrait quitter ses parents. Je le crois comme vous, cela ; mais enfin, je n'en suis pas absolument sûr. Tant qu'un homme ne s*est pas vu aux prises, non pas seulement avec les imprévus de la vie, niais avec lui-même, on ne peut pas compter sur lui, et, pour en revenir à la question de ce mariage, je le trouve de tous points convenable, et je n*y fais qu'une seule objection, c'est d'être un peu prématuré.
— Ah ! que vous voilà bien avec votre prévoyance exagérée! s'écria la mère. Je vous. accorde que le mariage d'Etienne et de Noëmi présente quelques inconvénients ; mais quelle chose, mon Dieu ! en est dépourvue dans ce monde ? L'important, pour vous et pour moi, c'est que nos enfants soient heureux. £h bien, il y a infiniment moins de mauvaises chances pour Etienne s'il épouse une jeune fille charmante et qu'il aime, dût-il un jour — ce que je ne crois pas pouvoir arriver — se fatiguer de l'existence que nous lui avons faite, que d? languir,
àe s*attrister et de nous garder rancune pour avoir contrarié son inclination. Jadis, tous n*étiez pas si froidement prévoyant pour ce qui louchait ce garçon. Tout le jour, pendant ses premières années, vous le portiez dans vos bras, et le moindre de ses cris vous faisait pâlir. Les mots incohérents qu'A balbutiait à travers ses vagissements vous semblaient une délicieuse musique, et je crois bien que vous, un homme si sérieux et si occupé ! vous auriez fait cent lieues tout d'une traite pour satisfaire un de ses caprices. Alors, personne ici ne devait le contrarier. Si je me permettais une observation, môme avec raison, on vous voyait froncer les sourcils. « Je ne veux pas qu'on rende les enfants malheureux! » disiez-vous d'une voix sévère. Dlea m'est témoin que, cependant, je tourmentais fort peu cet enfant gâté ; mais vous aviez alors moins Tàme tendrement sévère qui convient aux pères, que celle affolée d*amour des grand'mères. Ah! ne répliquez pas, mon cher mari, car je vous dis la vérité. Et quand, plus tard, il s'agit de faire étudier l'enfant, quel singulier pédagogue trouva-t-il en vous! Votre indulgence dépassait toutes les bornes. Le gamin déchirait vos livres, se faisait des joujoux
de Yos anneSy tachait vos plus beaux uniformes, brisait vos instruments de mathématiques, et n'apprenait que bien peu de chose, et yous trouviez cela charmant. Plus tard encore, quand, commençant à prendre goût aux curiosités de l'étude, il trayaillait auprès de tous, gentiment perché sur sa chaise, vous étiez toujours à gronder, craignant qu'il ne se fatiguât. A YOUS entendre, il en saurait toujours assez long pour distinguer le bien du mal, et vous ne vouliez pas, d'ailleurs, qu'il s'étiolât pour la triste satisfaction de devenir un puits de science. Et maintenant que ce garçon si doux, si serviable, si docile, si empressé de nous complaire à tous les deux, se permet de lever fes yeux sur une femme ; maintenant que son cœur parle, — et pourquoi donc se tairait-il ? les nôtres n'ont que trop bien parlé dans le temps ! — voilà que vous vous faites sage, que vous songez à son avenir, que vous craignez je ne sais quel changement absurde dans ses goûts, et que, pour un rien, si je n'étais pas là ou si j'avais assez de faiblesse pour vous laisser agir à votre guise, vous lui déchireriez le cœur en lui disant : « Tu es trop jeune ! » Allez ! je ne reconnais plus mou époux.
Le kebbir, émerveillé de cette éloquence maternelle, avait pris sa femme dans ses bras, et, riant et les yeux humides, il l'embrassait avec passion.
— Ah ! femmes! comme Dieu a bien su ce qu'^J faisait en vous donnant à l'homme, sirènes que vous êtes ! s'écria-t-il. Toi, jusqu'ici la passivité même, qui te tenais craintive devant moi, ne parlant que par ta grâce et par ta faiblesse, te voilà, hostile et railleuse, te dressant, presque avec menace, et tout cela parce qu'il est question de ton enfant. Allons! apaise le feu de ces yeux. Quoique ma conduite soit très-naturelle, je ne répondrai point à ton plaidoyer, et, puisque tu veux à tout prix devenir grand'mère, ce n'est pas moi qui te priverai de ce bonheur-là.
La mère, maintenant, était comme effrayée de son courage. Elle s'excusa d'avoir triomphé, et il se fit un charmant retour de jeunesse dans le cœur de ces deux époux. Cependant, après quelques secon-f des d'un muet épanchement, le kebbir pria sa femme de lui dire comment elle avait connu le dessein d'Etienne.
— Personne ne me l'a confié, répondit-elle. Je l'ai deviné à quelques paroles échappées à l'innocente curiosité de Marguerite.
— Était-elle donc la confidente des amoureux? demanda le kebbir avec inquiétude.
— Je ne le pense pas, dit la mère. Je crois qu'elle ^ surpris le sentiment de Noémi en la voyant pleurer, un jour où, probablement, elle avait eu quelque discussion avec notre fils.
— Voilà ce qui ne me plaît pas dans cette affaire, répliqua le kebbir. Ni vous ni nloi n'avons été cobsuites. Etienne s'est engagé sans rien nous dire, comme s'il ne dépendait que de lui-même, comme si nous n'avions pas toujours été excellents pour lui.
— N'avez-vous pas agi de môme avec moi? demanda la mère.
— Je n'en disconviens pas, fit le kebbir. Mais j'avais une excuse : c'est que votre oncle et votre tante> qui formaient toute votre famille, se conduisaient fort mal avec vous.
— Pourquoi demander tant de sagesse à des enfants ? dit la mère.
A ces mots, le kebbir se mit à sourire.
— 11 est bien temps de leur en demander ! s'é* cria-t-il. J'ai surpris, ce matin, le sage Etienne aux pieds de Noômi.
La mère, entendant cela, fit un geste d'étonnement; puis, se ravisant tout à coup, et, comme si éUe avait pris une secrète satisfaction à rappeler ses souvenirs :
— La première fois que je vous vis à mes pieds, ce fut dans le jardin de ma tante, dit-elle.
Le kebbir se leva sur ces mots. Il voyait bien qu'il ne viendrait jamais à bout de vaincre sa femme en cette circonstance, et qu'elle lui opposerait toujours son propre exemple pour lui faire excuser son fUs.
— Allons ! dit-il, vous êtes plus rancunière que je ne pensais, et je ne continuerai pas cette lutte dans laquelle vous n'avez que trop d'avantages» Mais je crois qu'il est bon de ramener les choses dans le droit chemin, et je vais faire venir Etienne pour aller avec lui adresser une demande officielle au père de Noëmi. Cela ne vous semble-t-il pas nécessaire ?
La mère se contenta de sourire, et le kebbir, ayant ouvert la porte, appela son fils^ qui, depuis le départ de Noëmi, était remonté dans sa chambre.
Lorsque le jeune homme entra dans le cabinet de travail, ne sachant ce qu'on attendait de lui, il s'a*
perçut que sa mère était émue, et que son père avait une expression de raillerie sur les lèvres.
— Eh bien, Etienne, lui dit le kebbir, il paraît que notre affection ne te suffit plus î
— Comment cela, mon père ? demanda Etienne,
— Ne veux-tu pas te marier ?
Mais, à ces mots, à la place du sourire de contentement qu'ils attendaient, les d'eux époux furent surpris par la confusion de leur fils. Il se tenait devant eux, rouge et tremblant, et, ne sachant comment ils avaient découvert son secret, il ne trouvait pas un mot à répondre.
— Il n'y a pas lieu de rougir, Etienne, dit enfin la mère. Celle que tu aimes est une charmante fille, et nous la chérissons autant que toi.
— Mais... ma mère... qui vous a dit... ? balbutia Etienne avec une nouvelle explosion de rougeur.
— Peu importe ! fit le kebbir. Au surplus, si tu tiens à le savoir, c'est moi qui, traversant le bois ce matin, t'ai vu de loin aux pieds de Noëmi, et me suis empressé de revenir sur mes pas, ne voulant point troubler ce charmant tête-à-tête.
Etienne tressaillit alors, et, balbutiant de nouveau :
— Et... vous avez entendu ?...
— Je n'ai rien entendu, fit le kebbir ; mais ta posture parlait assez éloquemment pour que j'aie trouvé nécessaire de te dire que nous ratifions ton choix, quoique tu ne nous aies pas consulté, comme tu aurais pu le faire.
— Mais... mon père... c'est que..., fit Etienne.
— Voyons, rassure-toi, mon enfant, dit la mère. Ton père et moi, nous sommes heureux de te dire que nous n'apporterons aucun obstacle à ton bonheur.
Tout autre, moins jeune ou ayant moins de délicatesse dans l'esprit, s'il eût été à la place d'Etienne, aurait ressenti une grande joie de cette affectueuse ouverture, et, tenant peu de compte du secret promis, il se serait empressé de confier à ses parents la cause qui l'empêchait d'en profiter. Il les eût mis au courant de tout ce qui s'était passé entre lui et celle qu'il aimait ; il les eût priés de ne lui ménager ni leurs conseils ni leur aide. Le motif de la résolution de Noëmi était trop touchant, d'ailleurs, pour ne pas mériter l'approbation de quiconque pouvait le connaître, et, en même temps, le sacrifice qu'elle entendait faire à ses devoirs était trop grand pour ne pas exciter le désir de l'empêcher. Mais Etienne,
animé du suprême désintéressement que l'amour fait naître chez les hommes de son âge, ne vit dans la déclaration de ses parents qu'une cause de douleur pour Noêmi, et peut-être un sujet de soupçons sur la manière dont il avait tenu sa promesse. Noêmî avait exigé de lui qu'il ne confiât à personne le secret de leurs espérances mutuelles ; le hasard venait de le faire surprendre à son père ; quelle conduite devait-il tenir devant cet événement imprévu ? Quand le premier moment de trouble fut passé chez lui, et qu'il put apprécier les éventualités que comportait sa nouvelle situation, il résolut de ne rien avouer à $es parents jusqu'à ce que la jeune fille eût bien voulu lui indiquer un nouveau plan de conduite.
Cependant son attitude embarrassée n'avait pas échappé à son père, et, n'en saisissant point la cause, il voulait obliger Etienne à une confession immédiate et catégorique.
— Le capitaine Thierry, lui demanda-t-il, a-t-il été prévenu de tes intentions ?
— Le capitaine n*a été prévenu de rien, mon père, répondit Etienne.
— Eh bien, je n'approuve pas cela, dit le kebbir.
Il nous a confié sa fille ; ne fûl-ce que par déférence pour ta mère et pour moi, tu devais lui demander son approbation.
— Mon père, vous avez sans doute raison, répondit Etienne ; mais les choses ne sont pas telles que vous vous le figurez, et il n'y avait pas lieu pour moi de rien demander au capitaine.
— Qu'est-ce que cela signifie, mon Dieu ? s'écria la mère.
Le kebbir regardait son fils avec un étonnement mêlé de sévérité.
-^ Je vous en prie tous deux, s'écria Etienne en joignant les mains, suspendez votre jugement jusqu'à ce que j'aie pu me dégager de la promesse qui m'oblige à me taire. Je ne vous demande qu'un jour. Mais, aujourd'hui, ne m'interrogez pas ; je ne puis parler.
Les deux époux maintenant se regardaient avec une anxiété qui tenait de là stupeur. Quelle chose mystérieuse... honteuse peut-être... pouvait donc enchaîner la langue de leur fils ? Quelle faute avait-il commise sous leur toit, au mépris de la loi sacrée de l'hospitalité, qu'il se tenait devant eux avec une attitude suppliante ? Le kebbir , ne pouvant conserver
plus longtemps cet atroce doute, se leva tout à coup, et, prenant son fils à l'épaule, il lui dit avec un soudain emportement :
— Avez-vous oublié ce que vous devez à votre mère ? à une enfant innocente ? à son père honoré, malheureux, qui ne vit que par elle?
Mais, à ces mots, Etienne releva la tête, et, avec une explosion d'ii.dignation, arrêtant sur son père un regard enflammé :
— Ah ! qu'osez- vous supposer là ! s'écria-t-il. Et il se réfugia auprès de sa mère, comme s'il
eût été certain qu'elle, du moins, ne pouvait avoir eu de telle pensées.
Les yeux de la mère étaient humides. Si elle n'accusait pas son fils, se sentant sûre de lui comme d'elle-même, elle comprenait qu'il y avait une douleur en lui qui arrêtait ses épanchements ; et, l'embrassant, elle allait lui dire qu'elle les attendrait jusqu'au lendemain, quand le kebbir reprit la parole.
— Écoute, dit-il à son fils ; si je t'ai soupçonné d'une mauvaise action, c'est par ta faute. Que veuxtu que, ta mère et moi, nous supposions devant ton silence ? Quelle promesse as-tu pu faire ? Qui a pu
exiger de toi que tu te tairais, alors que tu ne devais avoir rien à cacher, tes intentions étant honorables f Que, avec rinexpérience de ton âge et le désir de savoir si tes vœux seraient acceptés de celle que tu aimes, tu aies préféré le demander à elle-même que de t'adresser à son père, je puis le concevoir et t'en excuser ; mais que les choses demeurent dans cet ^ état lorsque ta sœur, à l'innocence de laquelle tu aurais dû songer pour la respecter, a pénétré le secret de ton inclination ; quand le premier venu à ma place aurait pu la surprendre, voilà ce que je n'admettrai jamais. Et, comme le père de Noémi ne sait rien de ce qui se passe, tu vas venir avec moi le lui apprendre. Il ne peut y avoir plus longtemps de mystère pour lui en des circonstances si graves. Je me reprocherais toute ma vie de lui avoir demandé de nous confier sa fille, s'il devait maintenant refuser de te la donner.
— Mon père, et vous, ma mère, écoutez-moi à votre tour, répondit Etienne. Je vous en supplie tous les deux, ayez confiance en moi. Surtout, quoi que vous puissiez supposer, ne gardez pas le plus faible doute offensant au sujet de Noëmi. Si voué saviez !,.. si je pouvais parler !... Elle n'est que trop digne de
respect, et quiconque connaîtrait les motifs de sa conduite ne pourrait s'empêcher delà bénir. Je sais que ce qufe je vous dis est obscur ; mais ma vie totit etitière, pendant laquelle vous n'avez pas eu à me reprocher une seule faute, ne peut-elle être une garantie auprès de vous de la pureté de mes intentions ? Votre dessein de confier au capitaine le secret de Kies sentiments est funeste. Croyez-le bien : il aura pour effet de causer une grande peine â celui que vous aurez averti, et une peine plus grande encore à celle qui, par le motif le plus généreux, ne veut pas qu*il le soit, de longtemps du moins, et par d'autres qu'elle-même. Je ne vous cache pas que je Taime, et que le plus beau rêve de bonheur n'égale pas pour moi celui qui me la montre unissant sa vie à la mienne. Et c'est précisément parce que je l'aime que, pour aucune considération, je ne dois lui désobéir. Ayez donc confiance en moi. Je la respecterai d'autant mieux, que je la chéris davantage ; et, si vous ne voulez me briser le cœur, ne m'enlevez pas la douceur de me soumettre à sa volonté.
Leis époux se regardaient avec une nouvelle surprise. Ils ne pouvaient douter de la sincérité de leur
fils, et chacun d'eux cherchait vainement à sonder le mystère de sa pensée.
— Ainsi, tu ne veux pas demander au capitaine la maîn de sa fille ? dit le kebbir.
— Je ne le dois pas, mon père, répondit Etienne.
— Tu crains donc d*ètre refusé? demanda la mère.
— Au contraire.
— Comment, au contraire ? fit le kebbir.
— Mon père, dit Etienne, je ne crains rien, sinon de déplaire à Noëmi.
— n doit y avoir quelque enfantillage au fond de cette affaire, dit le kebbir à sa femme. Un enfantillage respectable peut-être, mais qui ne supporterait pas une nûnute de discussion. Voyons, Etienne, reprit-il en se plaçant en face de son fils, veux-tu que, ta mère ou moi, ou tous les deux ensemble, nous essayions de vaincre les scrupules de Noëmi ? Nous lui dirons que nous avons découvert le secret de votre afiection et que. . .
-^ Je vous en prie, si vous m*aimez, ne faites pas cela, interrompit Etienne avec l'accent du désespoir.
Le kebbir laissa échapper un geste d'impatience. Plusieurs fois il fut sur le point de reprendre la pa-
role; mais, ne se sentant pas suffisamment maître de lui, il ne dit rien. Les mains croisées derrière le dos, il marchait dans le cabinet, et les objets qui Tentouraient plaidaient auprès de lui la cause de son fils. C'était dans cette grande pièce, en effet, que s*était écoulée la plus grande partie de l'enfance d'Etienne. Ces livres, ces cartes tendues sur les murs, ces sphères suspendues au plafond, ces instruments d'optique, ces échantillons de minéraux partout dispersés, avaient servi à l'éducation de l'enfant, et le maître ne pouvait les voir sans se rappeler avec quel honnête naturel l'élève si cher à son cœur suivait ses leçons paternelles. — Après avoir médité quelque temps sur. l'étrangeté d'une situation qui tantôt lui semblait remplie de dangers, et tantôt ne lui paraissait plus mériter de sérieuses préoccupations, sollicité à la mansuétude par les yeux de sa femme et à la prudence par sa raison, il résolut de suivre la ligne de conduite qui, sans blesser les sentiments des deux amants, dégagerait sa responsable lité vis-à-vis du capitaine.
— Je ne te presserai plus, dit-il à son fils ; je n'essayerai môme plus de deviner ton secret. Quoique je ne comprenne absolument rien aux motifs qui
VOUS font agir, Noëmi et toi, je les crois légitimes et purs, car il m'en coûterait de revenir sur l'opinion que j'ai de vous deux. Mais, si je respecte en vous des sentiments dont vous ne devez compte à personne, je n'oublie pas que j'ai des devoirs à remplir envers un père qui m'a confié sa fille. Ces devoirs m'obligent à vous séparer. Ne pouvant avertir le capitaine, et encore moins inviter Noëmi à cesser de venir dans ma maison, je t'en éloignerai... Oh ! je ne te chasse pas, reprit-il affectueusement comme il voyait sa femme sur le point de l'interrompre; et même, si je n'étais retenu ici par l'obligation de m'interposeV entre l'autorité et nos voisins les Beni-Haoua, je me ferais un devoir de t'accompagner.
— Mon père..., fit Etienne tremblant.
Et, ne pouvant rien ajouter, il baissa la tête.
— Parle ! dit le kebbir. Ma conduite ne te semblet-elle pas équitable? Si l'amour n'a pas perverti ton bon sens, demande-toi ce que tu ferais à ma place» Je m'en rapporte à ta loyauté.
— Mon père, vous avez raison, dit Etienne.
Et, serrant la main du kebbir, il appuya le front sur l'épaule de sa mère, et les pleurs lui montaient aux yeux.
— Voici ce que tu feras, reprît le kebbir lorsque le premier moment d'émotion fut passé. Tu vas partir immédiatement pour Milianah, avec une lettre adressée au général qui commande la subdivision. Elle le met au courant des événements survenus ces jours derniers, et le prie d'user de tout son pouvoir pour obtenir que soit abandonné le projet du déplacement des Beni-Haoua. De là, tu te rendras à Alger pour y attendre mes instructions. Il est possible que tu sois obligé d'aller jusqu'à Paris afin de plaider la cause de nos voisins auprès du ministre. Dans ce cas, je te ferai remettre une somme d'argent suffisante. Dans le cas contraire, et d'après les nouvelles résolutions que ton départ subit peut apporter dans l'esprit de Noémî, il est possible que je te fasse revenir ici ou que je t'envoie autre part. Ce que je veux, c'est que mon ancien ami n'ait pas de reproches à nous faire, et que, Noëmi comme toi, vous rentriez dans la voie droite qui ne vous permet pas, vous aimant, de continuer à vous voir, si vous n'êtes pas destinés à vous épouser.
La mère avait tout écouté attentivement. Quand le kebbir eut cessé de parler, elle essaya de lui faire modifier sa détermination ; mais il l'interrpmpit
dès les premiers mots, et elle vit que sa prière serait inutile. Elle se soumit alors et ne dit plus rien.
Etienne, cependant, ne voulut pas céder sans lutter encore.
. — Je ne vous avais demandé qu'un jour pour me dégager de la promesse qui me lie" à Noëmi, dit-il à son père. Un jour... c'est peu de chose. Ne daignerez-vous pas me l'accorder ?
Le kebbir réfléchit un peu, puis il répondit :
— Oui, mais à condition que ta mère assistera à votre entrevue.
— Cela n'est pas possible, dit Etienne.
— Alors, mon cher enfant, fais seller ton cheval, car tu vas partir sur ïe sur-lé-champ.
— Mais... ne pourrai-je écrire à Noëmi? dit Etienne.
— Pourquoi ?
— Pour lui annoncer mon départ.
Le kebbir réfléchit encore, -î- Ta mère pourra-t-elle lire ta lettre ? demanda-
t-il.
— Non, mon père, répondit Etienne.
— Alors, reprit le kebbir, ce n'est pas toi, c'est i nous qui le lui annoncerons.
Etienne, le cœur gros, baissa la tête.
— Est-ce que cette précaution ne te semble pas légitime ? demanda le kebbir.
— Oh ! légitime !... s'écria Etienne.
Et tout à coup, se rappelant à qui il parlait :
— Vous êtes mon père,... dit-il.
S'inclinant alors devant ses parents, il quitta la chambre.
— Vous vous êtes montré bien sévère, s'écria la mère quand les pas de son fils eurent cessé de se faire entendre au dehors. '
— Je n'ai été que prudent, répondit le kebbir. J*ai fait, pour protéger la fille de notre ami, ce que je voudrais que l'on fit à l'égard de Marguerite, si le malheur la plaçait jamais dans la même situation.
Cet argument parut sans réplique à la mère. Elle soupira, et, après quelques instants de silence, elle descenditdans la cour avec son mari.
Marguerite s'y trouvait déjà, très étonnée du départ d'Etienne. Quant à lui, résigné en apparence, il présidait, sans dire un mot, au harnachement de son cheval. Son père lui ayant remis la lettre adressée au général, il lui serra la main, puis il embrassa
sa mère et sa sœur, et se mit en selle. Quelque temps, ses parents debout sur le seuil le regardèrent s'éloigner dans la direction du sud. Quand il eut disparu dans un pli de terrain, ils se prirent le bras, et, tristes, comme des gens qui viennent d'accomplir un devoir pénible, ils rentrèrent dans la demeure.
Etienne, cependant, avait pris le galop en quittant le bordje. Depuis qu'il ne se sentait plus sous les yeux de ses parents, il discutait avec lui-même, dévoré du désir de lancer son cheval sur le chemin du Montararach, et n'osant pas le faire, dans la crainte de mécontenter son père. Tout en se demandant quelles suites pourrait avoir sa désobéissance, il se rapprocha machinalement du cimetière où il avait vu la jeune fille pour la dernière fois. De là, il se rendit vers les gourbis qu'ils avaient si souvent visités ensemble. Et enfin, toujours hésitant, il se trouvait maintenant en face de l'île d'où il avait enlevé Noëmi, au péril de sa vie, il y avait six mois de cela; et la vue de ces lieux, si pleins d'elle, ne faisait qu'augmenter sa tristesse. Ce qui le désolait le plus, c'était de la quitter sans la prévenir de la cause de leur séparation, sans lui dire que l'absence
ne changerait rien à ses sentiments, sans lui donner la plus faible marque de souvenir. Que penserait de lui Noëmi quand elle apprendrait son départ? Ne trouverait-elle pas, avec raison, que, tout en se soumettant à la volonté, de son père, il aurait pu se l'appeler. qu'il avait des devoirs à remplir envers elle ? Etienne cherchait le moyen de concilier ce qu'il devait à l'amour et à Vautorité paternelle, quand il aperçut Maumenèsche, et, bien que le coureur lui parût être un assez singulier messager d'amour, il résolut aussitôt, n'ayant pas le loisir d'en trouver un autre, de l'expédier à Noëmi.
Maumenèsche, après avoir battu le pays du côté qui conduit aux montagnes des Sbeab, n'ayant rien découvert qui pût confirmer ses soupçons, revenait sur ses pas, dans l'intention d'explorer les rives de l'oued Dhamous, quand il s'entendit appeler, et, tournant la tête, il vit, de loin, Etienne qui cheminait au bord de la rivière. Il se rendît alors auprès de lui, et, après l'avoir salué. Il lui demanda où il allait ainsi, à l'heure de la sieste.
— Je vais à Miliànah, répondit Etienne. De là, je me rendrai peut-être à Alger, et peut-être aussi i Paris.
— A Paris! s'écria le guide avec raccent de la stupeur.
PuiSy se maîtrisant tout à coup, il ajouta tranquillement :
— Est-ce donc le kebbir qui te fait partir ?
— Oui, dit Etienne en soupirant, et je pars avec tant de hâte, que je n*ai même pas le temps d'aller prendre congé de mes amis du Montararach.
— Eh bien, reprit Maumenèsche, par la bénédiction de ta tête chérie, si tu le veux, j'irai les trouver à ta place. Dis-moi ce que je dois leur faire entendre.
Mais Etienne n'avait sur lui rien de ce qu'il lui eût fallu pour écrire, et l'idée de confier au coureur un message d'amour verbal n'était jamais entrée dans sa pensée. En promenant les yeux autour de lui, comme le font les gens embarrassés, il vit qu'il se trouvait dans une prairie parsemée de toute sorte de plantes. Alors, se souvenant que sa sœur Marguerite, pendant les loisirs forcés de l'hiver, avait appris à Noémi le poétique a langage des fleurs, » il descendit de son cheval, et, donnant la bride à tenir i Maumenèsche, il lui dit :
— Je ne veux envoyer qu'un souvenir à la fille
du capitaine. En le lui remettant, tu te rappelleras que « le silence est d'or. »
Maumenèsche sUnclina avec gravité, et Etienne s'avança jusqu'au bord de l'eau pour trouver quelques fleurs parlantes. En moins de trois minutes, il revint auprès du coureur, tenant un bouquet à la main.
— Tiens, fit-il en le lui donnant et reprenant la bride de son cheval. Et maintenant, si tu m'aimes, ne perds pas de temps, et que Dieu te conduise avec le bien, Maumenèsche !
— Ainsi soit-il, répondit le guide, et que Dieu te préserve de tout malheur !
Alors, pendant que le coureur s'éloignait dans la direction du Montararach, Etienne remonta sur son cheval et descendit vers la rivière.
Il avait le cœur un peu plus léger, et pourtant, repassant dans son îsouvenir tous les événements de la matinée, il ne pouvait s'empêcher de déplorer la résolution de son père. Mais, pendant qu'il se demandait quelles seraient ses suites probables, pendant que ses parents, enfermés chez eux, rêvaient» de leur côté, à l'enfant qu'ils s'étaient vus dans ^^ nécessité d'éloigner de la maison de famille, u'a*^
très événements se préparaient qui devaient terriblement modifler leurs craintes et leurs espérances. Ceux-là pressentis d'abord un instant, grâce à la bohémienne, puis dédaignés, considérés comme avortés par suite des précautions prises et de faux renseignements, ceux-là ne s'adressaient point, <:omme les premiers, à leurs résolutions, et encore moins à leurs sentiments. C'était leur existence à tous qu'ils menaçaient, et nul d'entre eux ne se dou-' tait qu'ils allaient éclater sur eux, le jour même, avec la promptitude et la violence de la foudre.
LES SBEAH.
Etienne, après avoir traversé l'oued Dhamous, était monté vers les plateaux de Faghalik des Zatyma. La journée étant trop avancée pour qu'il pût arriver à Milianah avant la nuit, il résolut de faire halte chez le caïd des Braz, dont le douar est situé à égale distance entre cette ville et le bordje. Quoique [la route qu'il suivait fût accidentée, il espérait atteindre ie douar en moins de trois heures, et, coupant le sol montueu^ en li^e directe, il ne se détournait que pour éviter les taillis et les fondrières, se dirigeant sur la position du soleil qui brillait au plus haut du ciel, inondant la campagne de blanches clartés. Il J avait une heure environ qu'il marchait ainsi, stimu-
[a.fit son fidèle Salem en lui pressant le flanc de la botte, lorsqu'il arriva à l'entrée d'un défilé ouvert entre de hauts talus de montagnes, et, au moment d.e s'y engager, poussé par je ne sais quelle vague méfiance, il ne pût s'empêcher de promener un long regard autour de lui,
La contrée dans laquelle Etienne allait pénétrer était stérile et déserte, si stérile, qu'à peine y découvrait-on, de loin en loin, quelques maigres buissons de léntisques et d'arbousiers. De toutes parts s^étageaient des sommets de marbre, couleur de cendre. Oii eût dit, à les voir dans leur nudité affreuse, qu'ils avaient été torréfiés par un incendie. Çà et là, l'armature des roches perçait le sol, comme les ossements d'un cadavre qui passent à travers les déchirures de la peau. De longues pierres arquées comme des côtes se suivaient ainsi, rattachées par endroits à la ligne des faîtes tourmentés où Ton eût cru voir des vertèbres. Et de béantes ouvertures bâillaient aux flancs de ces squelettes de montagnes, comme si quelque commotion volcanique les eût disloquées. Partout le marbre blanc surgissait aux yeux, dévoré par la vétusté et plaqué de mousses. Le marbre dur et sec, avec ses fentes, ses gerçures,
-iS LE SECRET DU BONHEUR.
ses veines, s*étalait à. perte de vue. La matière cessante soulevée des entrailles du sol occupait plus de quatre lieues de surface, et ses cimes difformes profilaient des lignes bizarres sur le bleu du ciel. Le défilé qui les partageait par une brèche oblique se prolongeait du nord au sud, à demi baigné d'ombre dans toute sa longueur. Au milieu serpentait en filets d'eau verte, parmi des touffes de lauriers-roses et quelques herbages, un des affluents de Voaed Dhamous, et, sur un monticule, un chêne foudroyé dressait dans l'air ses bras rompus avec une attitude pathétique.
Etienne allait très-lentement, son cheval glissant presque à chaque pas sur les pierres. La solitude de ce lieu, sa désolation, les retentissements du vent sur les parois sonores de la montagne, tout contribuait à rémouvoir, et, quoiqu'il ne vît rien qui fût de nature à lui faire appréhender un danger, il sondait du regard les moindres replis de l'étroite gorge. Parfois, un cri strident d'oiseau de proie lui arrachait de soudains tressaillements. Parfois aussi le vent, secouant le vieux chêne, tirait de ses feuilles roussies un bruit qui ressemblait à des froissements d'armes. Etienne rassemblait alors les brides de son
LK SECRKT DU BOiNHEUR. 73
cheval, écoutait; puis, le vent cessant, il souriait involontairement de lui-même. La chaleur était accablante. Le gueubeli soufflait et des nuées ardentes commençaient à voler dans l'air. Le cheval cependant cheminait avec insouciance, se fouettant les flancs de la queue, faisant pivoter ses oreilles et poussant de petits grognements de satisfaction. Quelquefois il baissait la tête et arrachait, tout en marchant, quelques brins d*herbe. L'herbe qui s'étalait au bord du ruisseau avait été récemment fauchée et on l'avait rassemblée en meulettes pour la faire sécher. L'une de ces meulettes était un peu plus allongée que les autres, et le cheval, tendant le cou, se dirigea de son côté. Mais, au moment où, montrant les dents, il allait, en passant, l'alléger d'ime touffe, Etienne le sentit tout à coup trembler dans ses Jambes, et, s'enlevant des quatre pieds, l'animal retomba quelques pas plus loin.
Il se mit alors à tourner, pointant les oreilles, et, malgré les sollicitations de son cavalier, il refusa de flairer le tas d*herbe. Etienne ne comprenait rien à la terreur de son cheval. Il se pencha sur l'encolure
pour découvrir ce qui l'effrayait. Mais à peine eut-il lu 5
avancé le corps, qu'il se rejeta soudain en arrière. Le tas d'herbe semblait respirer !
Il se soulevait, s'abaissait par mouvements égaux, presque imperceptibles, comme s'il y avait eu un
homme couché sur le dos par-dessous. Etienne
comprit qu'il était tombé dans une embuscade de coupeurs de route. Aussitôt il prit son parti avec le flegme de celui qui sent son courage grandir devant le péril. Dominant l'instinct machinal qui ' le poussait à tourner bride et à chercher un moyen de salut dans la fuite, il détourna tranquillement la tête de Salem, et continua de s'avancer dans le défflé.
— Évidemment, se disait-il, un homme est là pour faire le guet, et il n'est pas seul. Et ce n'est pas pour moi que ses compagnons et lui sont venus ici ; car, à l'exception de mon cheval, je ne vois pas ce qu'ils pourraient me dérober. Si je rétourne sur mes pas, ils craindront que je ne donne l'alarme au douar des Beni-Haoua, et, avant que* Salem ait pris le galop, une grêle de balles nous aura couchés tous deux sur le sol. Si je feins de ne rien voir, au contraire, les bandits ne s'exposeront pas, en faisant du bruit, à perdre leur proie pour une ombre, et, supposant
que je ne peux leur faire tort, il est probable qu'ils me laisseront passer.
Il avançait toujours en rêvant ainsi. Il avait pris un air indifférent, mais ses yeux ne demeuraient point inactifs. Il explorait les moindres saillies des rochers de marbre, et jusqu'aux touffes de lauriersroses que lèvent balançait -au-dessus de Teau. A trente pas du chêne foudroyé, dans un rentrant de la montagne, il aperçut un buisson de lentisques, haut et large, et si bien fermé que le regard ne pouvait le traverser. Tout en s'en approchant, il se demandait par quelle singularité ce buisson poussait sur la pierre ; mais, quand il fut tout près de lui, il remarqua que ses feuilles, au lieu de pointer vers le ciel, pendaient légèrement et commençaient à se flétrir. Alors, il ne conserva plus le moindre doute. Il se trouvait au beau milieu de l'embuscade, et le buisson de lentisques était formé de branches rap^ portées.
On le laissa passer cependant. Pas une feuille ne remua, pas un murmure ne s'exhala de la broussaille. Salem, comme s'il eût compris la feinte de son maître, ne montra nulle inquiétude; il ne pressa même point le pas. A chaque seconde, Etienne s'at-
tendait à entendre une subite explosion, rapidement suivie du sifflement des balles; mais il en fut pour ses appréhensions. La gorge demeura silencieuse comme s'il y eût été tout seul. Les murailles de marbre, chacune de cinq cents pieds de haut, qui l'enfermaient, ne répercutèrent d'autre bruit que celui des pieds de son cheval; et, quand il l'eut lancé à fond de train dans une traverse, et quand, cinq minutes plus tard, l'animal, essoufflé, s'arrêta sur le sommet oriental de la montagne, Etienne se demanda si ce qui venait de lui arriver était bien réel, tant il était surpris de se trouver encore en vie.
Cependant une pensée qui lui vint alors le fit tressaillir. A qui les bandits en voulaient-ils ? Contre qui leur expédition était-elle montée? La crainte que ce ne fût contre la maison de son père lui causait une mortelle inquiétude. Il arrêta soudain son cheval et sauta à terre. Quelque chose d'impérieux lui défendait de s'éloigner.
Après avoir un peu réfléchi, il attacha la bride de Salem à un quartier de roche ; puis, lentement, en s'aidant des pieds et des mains, il se mit à ramper le long du talus qui descendait au-dessus de l'amas de branches cachant l'embuscade. Cette entreprise lui
faisait courir plusieurs sortes de dangers : un faux pas suffisait pour le précipiter dans le ravin, la moindre petite pierre ébranlée et tombant au pied du buisson n'eût, pas manqué de donner Téveil aux hommes qu'il voulait surprendre, et, dans l'une comme dans l'autre de ces circonstances, c'en était fait à jamais de lui. S'il n'y avait eu que sa vie en jeu, peut-être, téméraire comme on l'est à son âge, aurait-il commis plus d'une imprudence; mais l'existence de tous les êtres qu'il aimait pouvait dépendre de la réussite de son dessein. Aussi, se maîtrisant, retenant sa respiration, n'avançant qu'après avoir calculé chacun de ses pas, parvint-il, en se dérobant derrière une saillie de la roche, à se blottir enfin tout à côté du buisson postiche, dont les branches ingénieusement disposées se recourbaient jusque sur le sol.
A peine se trouvait-il là, couché à plat ventre — la couleur de ses vêtements se confondant avec celle du terrain ^- qu'il vit arriver du côté du sud un Arabe déguenillé qui cheminait avec la plus grande circonspection. Cet Arabe suivait l'étroite ligne des lauriers qui poussaient dans l'eau, de façon que son corps était à moitié caché par les
feuilles. De temps à autre, il s'arrêtait et promenait les yeux autour de lui, • comme un homme qui ne serait pas venu depuis longtemps dans le pays et aurait eu quelque peine à le reconnaître. La vue du chêne foudroyé lui fit faire un geste, et aussitôt il se tourna vers le buisson. Il marcha droit à lui, sans se douter de la présence d'Etienne ; puis il souleva une branche et se glissa rapidement sous le vert abri.
Quelques hommes s'y trouvaient déjà, et ils se mirent à discuter tous ensemble.
— Votte buisson attire les yeux, dit le nouveau venu, n est trop régulier et vous l'avez placé sur la pierre. Pourquoi ne l'avoir pas planté dans l'eau?
— Le lentisque ne pousse pas dans l'eau, répondit une voix ; et il n'y a ici que des pierres.
— Tant pis ! fil le nouveau venu. Mais que s'est-il passé depuis ce matin ?
— Nous n'avons vu qu'un homme, un roumi qui montait vers les Braz, dit une autre voix. Messaoud, qui s'est embusqué à l'entrée du ravin, sous une meule, nous l'avait signalé de loin.
— Ce roùmî ne s'est méfié de rien ?
— Non.
— C'est bon !
En ce moment, un autre Arabe apparut entre les lauriers, et, comme le premier, ayant aperçu le chêne, il s'arrêti^, puis se précipita sous le len^sque. Ce furent de nouvelles questions. Etienne se tenait toujours immobile et n'en perdait rien. ÎJn bruit de pas, qui résonna soudain au-dessus de lui, le fit tressaillir. C'était un troisième Arabe qui descendait la montagneà pic, se dirigeant aussi vers le buisson. Bientôt, en même temps, du côté du sud et de Test, d'autres Arabes se montrèrent encore, marchant isolément, mais convergeant vers le même point. En moins d'une heure, Etienne en compta jusqu'à douze qui vinrent successivement se tapir sous le dôme de feuillage. Il les entrevoyait, de sa place, accroupis et serrés les uns à côté des autres, tous mal vêtus de sordides burnous, les pieds nus, l'air féroce, et chacun d'eux portant un couteau suspendu au cou. Maintenant que leur bande était au complet, une sorte de conseil se tenait entre eux, et, tour à tour,- ils donnaient leurs avis sur l'expédition projetée, parlant avee lenteur et avec mesure.
n paraît que l'un d'eux doutait du succès, car on
lui demanda pour quelle raison il se taisait obstinément, ne répondant à ceux qui voulaient partir qu'en haussant les épaules.
— Il faut retourner sur nos pas, répondit-il. Avant-hier, en quittant Mazouna, j*ai rencontré une vieille jument noire et boiteuse. C'est le plus mauvais des présages.
A ces mots, les bandits se regardèrent avec stupeur. Il n'en fallait pas davantage, en effet, pour les convaincre qu'ils périraient tous, s'ils n'abandonnaient pas leur entreprise. Mais, alors, le plus jeune d'entre eux, un homme si subtil, qu'il était capable, disait-on, d'enlever les ailes d'une mouche sans qu'elle s'en aperçût, et qui, pour cette raison, avait reçu le surnom de El-Liamoun (1), prit la parole :
— Retourner n'est pas possible, s'écria-t-il. Que diraient nos femmes ? Comment oserions-nous nous montrer à elles, les mains vides, après nous être vantés de dépouiller les vils chrétiens ! Les présages, vous le savez, ne concernent que la personne à laquelle ils sont apparus. Celui qui a rencontré la jument boiteuse peut donc nous quitter. Pour nous, qui ne
(I) I« guêpier.
Tavons pas vue, pour moi surtout, qui, ce matin, ai fait lever sous mes pas deux perdrix, signe de réussite, je ferai ce que j'ai résolu de faire, quand même je devrais le tenter à moi tout seul.
— Si tu le fais, nous le ferons ! répondirent trois ou quatre voix.
Mais cela ne parut point suffisant à El-Liamoun, qui voulait entraîner toute la bande.
— Gomment douterions-nous du succès ? repritil. Avons-nous négligé aucune précaution? Avant notre départ, chacun de nous a religieusement donné son aumône aux pauvres, les priant d'intercéder auprès de Dieu afin qu'il nous conduisit et nous ramenât. Nul de nous ne saurait trahir : nous nous connaissons tous; nous sommes tous de la même tribu; nous avons, plusieurs fois, fait éclater la poudre ensemble. Et, quand même la peur blêmirait nos visages, pourrions-nous abandonner notre marabout Bel-Kassem, qui nous attend chez les chrétiens, au koubba de Sidi-el-Bahri ? Non. Il faut, d'ailleurs, que nous soyons payés de nos fatigues. Est-ce pour rien que, dans le but d'éviter les mekrazenis, nous aurons fait cet immense détour sur les rampes du Tell, afin d'arriver ici par le côté
opposé à nos montagnes? Est-ce pour rien que' nous aurons enduré la soif, la faim, et trotté dans l'obscurité, comme des chacals ? Supposons que nous soyons assez lâches pour nous retirer sans avoir fait d'autre besogne que de discourir comme des vieilles femmes, si les Français nous rencontraient, à deux journées démarche de notre village, douteraient-ils de nos premières intentions? nous épargneraientils ? Qui oserait le soutenir? Il nous arrîvei^ait ce qui est arrivé déjà à quelques-uns de nos amisj lesquels, étant partis comme nous pour augmenter leurs biens, ne sont pas revenus et n'ont jamais
donné de leurs nouvelles. Les Français nous feraient traverser l'eau bleue sur leurs navires à fumée; puis, dans leur pays froid, sous leur pâle soleil, ils nous enfermeraient dans quelque prison pour nous faire périr d'ennui, loin de nos femmes. Si nous sommes surpris, au contraire, les armes à la main, la nuit, dans les maisons de nos tyrans, la fusillade nous attend ; maié mieux vaut mille fois mourir que de languir entre les murs d'un cachot glacé, n'ayant rien à manger que la viande immonde du porc, et de travailler chaque jour, et de porter des fers aux pieds, et d'être constamment battus comme
des chiens. Eh bien, si nous risqaons la mort en allant au bordje, nous risquons aussi le butin. Songez donc aux trésors que possède le kebbir. Il a chez lui de grosses sommes, de nombreux vêtements, des bijoux, des armes, toutes choses qu'on peut emporter facilement dans une fuite. Il a aussi, nous a-t-on dit, plus de dix chevaux, qui nous serviront à retourner rapidement dans nos montagnes. Et quelle occasion se présente ! Jamais nous n'en re* trouverons une meilleure. Tout contribue à notre succès : les Beni-Haoua, mécontents, qu'on veut dépouiller de leurs terres, s'ils nous poursuivent, nous poursuivront négligemment, enchantés en secret d'êtra vengés par nous de leurs oppresseurs. Les soldats du Montararach n'oseront quitter les murs du village, dans la crainte que ne soient attaques les colons qu'ils doivent défendre. Cette nuit sera sans lune. Le gueubeli qui souffle obscurcira les étoiles du ciel. Les hommes, accablés de chaleur, dormiront de bonne heure et pesamment. Nous ne pouvons donc pas ne pas réussir. Par la tête du prophète de Dieu, nous réussirons !
A ces mots répondirent vingt exclamations, prononcées par des voix contenues, mais énergiques :
84 LE SECRET IjU BONHEUR.
— Oui, nous réussirons! disait l'un.
— C'est bien parlé ! reprenait un autre.
— La jument noire ne nous concerne pasi
— C'est entendu ! c'est admis !
— Plus de discussion I
— Il est écrit chez Dieu que nous irons !
— Nos richesses s'augmenteront !
— Nous serons des épines dans la chair de nos ennemis !
— Leurs trésors réjouiront les yeux de nos femmes!
— Nous partirons avec la nuit !
Etienne s'était éloigné pendant que se croisaient ces paroles confuses. Il ne pouvait conserverie plus faible doute : c'était bien la maison de son père qu'on allait piller, et l'existence de tous les siens dépendait maintenant de ces hommes cruels. Le malheureux enfant était glacé d'horreur. Bien que, jusqu'à présent, il n'eût jamais été témoin d'aucune scène de brigandage, son enfance avait été bercée par les récits des excursions sanglantes des Sbeab. Il connaissait leur férocité par plus de vingt exemples de fermes incendiées, d'enfants égorgés ou ^ volés, de familles entières surprises pendant leur
sommeil et massacrées; et son père lui-même, si peu porté à exagérer, lui avait répété cent fois qu'il n'y avait aucune grâce à attendre des hommes du Dahra, quand le malheur vous avait fait tomber en leur pouvoir. Tout en gravissant le talus avec une peine infinie, car ses genoux tremblaient et ses mains étaient devenues molles comme la cire, Élienne bénissait le ciel qui lui avait inspiré la pensée de revenir sur ses pas, pour espionner les bandits. Ce n'était pas la peur qui lui amollissait les membres et l'obligeait à s'arrêter presqu'à chaque pas pour reprendre haleine; "C'était l'idée de ce qu'il serait advenu de tous les êtres qu'il aimait, si le hasard ou la Providence ne l'avait amené dans ce lieu désert, pour y surprendre les intentions de leurs ennemis. Cependant, tout en frémissant devant les images lugubres qu'enfantait son imagination, il sentait la confiance renaître en lui à la. pensée que, malgré les nombreux accidents de la route, son cheval ne mettrait pas plus d'une heure à le ramener au bordje, et que son père, averti par lui du dessein des Sbeah, les recevrait rudement h la tôte du goum des Beni-Haoua et de la garnison du village. Mais, quand il eut atteint le sommet du
talus, toute sa confiance l'abandonna et une épouvante soudaine lui serra le cœur. Salem, qu'il avait laissé là une demi-heure auparavant, et sur les jambes duquel il comptait pour regagner le bordje au plus vite; Salem, jusqu'alors si docile, et qui, dans sa pensée, devait Taider à déjouer les desseins des Sbeah, Salem avait disparu.
Etienne promenait les yeux autour de lui, le cherchant, se demandant avec terreur s'il s'était détaché lui-môme, ou si quelque bandit l'avait. emmené, n'osant pas l'appeler cependant, lorsque le même cri d'oiseau de proie, qu'il avait entendu déjà en pénétrant dans le défilé, retentit du côté de la meule d'herbe, et ce cri fut immédiatement suivi du bruit des pieds d'un cheval précipité au loin à toute course. Etienne, hors de lui, s'élança sur une éminence qui commandait tout le défilé. De là, il aperçut Salem galopant librement à travers monts, dans la direction du nord, et, comme il reportait les yeux au-dessous de lui, à la place où il venait de laisser les Sbeah discutant à l'abri du buisson postiche, une nouvelle épouvante l'assaillit. Le chêne foudroyé continuait à dresser ses bras disloqués sur son monticule, mais nulle trace ne sub-
sîslait du buisson de lenlisques ni des bandits qu'il avait cachés.
Que faire? Etienne était assez au courant des ruses arabes pour ne pas conserver le plus faible doute au sujet de ce qui venait de se passer. Le cri avait été poussé par l'homme qui se tenait en ver dette sous la meule d'herbe. Ce cri était un avertissement qui devait prévenir les Sbeah du passage d'un cheval, et les engager à se mettre sur leurs gardes. En Tentendant, ils avaient dû détruire leur buisson, jeter ses branches dans le ruisseau, et, vraisemblablement, ils s'étaient aussitôt dispersés, après être convenue de se réunir en quelque autre lieu un peu plus rapproché du bordje. Mais que faire? Il fallait à Etienne plus de trois heures pour atteindre le douar des Braz ; autant, au moins, pour se rendre à celui des Beni-Haoua, et davantage encore pour arriver au village du Montararach. Pendant ce temps, les bandits auraient toute facilité pour s'abattre sur la maison de l'oued Dhamous, et Etienne, au moment où il y arriverait avec des secours, n'y trouverait probablement que des ruines ; car le soleil déclinait rapidement vers l'horizon, et, avant une demi-heure, la nuit profonde se
serait faite. Quant à se rendre directement au bordje pour prévenir son père, c'était le moyen le plus prompt, mais malheureusement celui qui présentait le moins de chances de succès. Les bandits tenaient la csimpagne , et ils étaient au nombre de plus de quinze. Us devaient occuper les moindres sentiers. Quiconque passerait à portée de l'un d*eux, se dirigeant du côté de la maison qu'ils voulaient surprendre, aurait à soutenir une lutte avec lui. Encore devrait-il s'estimer heureux s'il n'avait pas affaire à toute la bande. 11 fallait donc momentanément renoncer à l'espoir de traverser leur ligne pour les devancer. Etienne envisagea rapidement les douloureuses éventualités de cette situation, et, après les avoir pesées, il résolut de suivre la trace des Sbeah, de se tenir aussi près d'eux que possible, de reconnaître leur nouvelle embuscade, puis, au moment où il les verrait réunis, de profiter des ombres de la nuit pour gagner le bordje. Salem, dans sa pensée, après avoir rompu ses liens, avait dû regagner son écurie; Etienne espérait donc que son père, effrayé de voir le cheval rentrer sans son maître, aurait lancé ses serviteurs dans toutes les directions pour le retrou-
Yer. Il pouvait rencontrer quelques-uns d'entre eux, et, dans ce cas, l'alarme ne serait donnée que plus vite. Aussitôt il prit son parti, et, descendant dans le ravin par le chemin qu'il avait déjà suivi deux fois, il arriva au bord du ruisseau, ramassa une forte branche de lentisque, et, arrachant ses feuilles, il se façonna une sorte de massue qui, dans ses mains, à l'occasion, pouvait devenir une arme terrible.
Il ne lui fallut que quelques minutes pour atteindre l'entrée du défilé où s'élevaient les meules d'herbe. Il les fouilla, les retourna: elles étaient toutes vides ; l'homme qui s'était blotti sous l'une d'elles avait disparu. A partir de ce moment, Etienne n'avança plus qu'avec prudence et en se tenant courbé vers la terre. Devant lui s'étendait une lande presque entièrement découverte et parsemée de chélives broussailles. A sa gauche, à la distance d'une demi-lieue, s'élevait, formant un haut contre- fort aux montagnes desZougara, le pic connu sous le nom de Kef-el-Hamar. A ses pieds passait l'affluent à moitié tari de l'oued Dhamous, se prolongeant par une longue courbe jusqu'à la base du pic, et, là, se confondant avec la large rivière
pour gagner la mer en droite ligne. Le soir allongeait de grandes ombres sur cet ensemble silencieux et désert; on eût dit que la nature sommeillait déjà, mollement assoupie dans les chaudes exhalaisons qui venaient du sud. De temps à autre, un )3rusque mouvement secouait un buisson, comme si quelque robuste animal l'avait traversé. Un cri, le même cri d'oiseau de proie qu'Etienne pensait être une imitation servant de "signal, s'élevait dans l'air, et puis tout retombait dans le silence- La lumière décroissait rapidement cependant. Le faîte des montagnes se teignait de nuances ardentes, pendant que les ombres s'amoncelaient autour de leur pied. Ce qu'Etienne fut obligé d'employer de force pour se contenter de ramper lentement, quand tout en lui le poussait à se jeter en avant, au risque de tomber sous les couteaux des bandits, ne se peut dire, n les sentait tous là, devant lui, éparpillés sous les broussailles, et tendant tous vers le même point ; et, au delà de leur ligne invisible, dans les brumes empourprées du soir, il apercevait la maison de son père, toute blanche dans une masse de verdure, où reposaient tous ceux qu'il aimait, pendant que le meurtre avide se rapprochait d'eux. A chaque ia-
stant, ses genoux buttaient contre les cailloux ; les branches des buissons l'arrêtaient par ses longs cheveux ou lui fouettaient le visage, et, traînant son bâton, le cou tendu, toutes les facultés en éveil, il avançait. Les mouvements successifs qu'il remarquait dans les broussailles lui révélaient la marche des Sbeah, comme la répétition des cris lui indiquait à quelle distance il se trouvait de l'homme qui leur servait de vedette. Tout à couple soleil tomba sous l'horizon, et aussitôt les ombres s'épaissirent. Encore quelques minutes, et la nuit allait tout engloutir sous son manteau noir. Etienne, impatient, s'était déjà tracé la route qu'il suivrait pour s'élancer à toute course vers la maison de son père. Déjà, se croyant certain du succès, il s'était relevé sur un genou, et, guettant la dernière lueur qui se mourait au front des montagnes, il se préparait à partir, quand — avant que le lûoindre bruit eût éveillé son -attention — il sentit une main toucher son épaule, et sur-le-champ son bâton lui fut arraché, et trois hommes se jetèrent sur lui.
En une minute, il fut renversé, lié, bâillonné, couché sur le sol. A peine avait-il eu le temps de pousser un cri. Quelques instants plus tard, les
quinze bandits l'entouraient, se penchant pour le regarder au visage. Il voyait tout autour de lui reluire dans l'ombre leurs regards féroces. Et déjà quelques-uns tiraient leurs couteaux, lorsque EI- Liamoun, le même qui, une heure auparavant, était parvenu à les rassurer sur les suites de leur entreprise, les repoussa précipitamment.
— Agirez-vous toujours comme des enfants ? leur dit-il. A quoi bon le tuer maintenant ? L'un de nous ne peut-il tomber dans les mains de nos ennemis ? N'aimerait-il pas mieux alors être échangé contre ce roumi que de faire le saut du lièvre (I) sous les balles ?
Les bandits s'entre-regardaient et ne disaient rien.
— Deux hommes suffiront pour veiller sur lui, reprit EULiamoun. Ils nous attendront ici. A notre retour, si tout s'est passé comme nous l'espérons, il sera temps pour nous de nous débarrasser de ce chien. Laissez-le donc.
Etienne, cependant, se sentait mourir de douleur. Immobile comme un arbre tombé sous la
(1) Allusion à la culbute que fait le lièvre frappé par le plomb du chasseur.
cognée, sa pensée s'agitait dans un cercle de choses horribles. Hélas ! ce n'était point à lui qu'il songeait ! Son père, sa mère, sa sœur, qu'il avait laissés pleins de vie, se dressaient dans son imagination comme de lugubres fantômes. Maintenant qu'il était prisonnier, nul ne pouvait les avertir du danger qui les menaçait, et il se les représentait expirant tous les trois dans les flammes de leur demeure. Cependant les Sbeah s'étaient relevés ; puis, sur un signe de El-Liamoun, Etienne les vit se disperser dans l'espace. Deux d'entre eux seulement, s'enveloppant de leurs burnous noirs, s'accroupirent à côté de lui. La nuit était alors complète, et nul bruit ne troublait l'effroyable silence qui planait sur toute la campagne. Mais il paraît qu'Etienne et les deux hommes qui le gardaient n'étaient pas seuls dans ce lieu sauvage; car, à peine les bandits se furent-ils éloignés, qu'une touffe de tamaris, placée à trente pas en arrière du prisonnier, se mit à se mouvoir sans bruit et très-lentement, se rapprochant de lui par une sorte de glissement presque imperceptible. Ni Etienne ni ses gardiens ne s'apercevaient de ce fait bizarre, et le tamaris put arriver jusque derrière eux sans qu'ils s'en doutassent. Quand l'étrange
buisson fut à quatre pas du groupe silencieux, il n'avança plus, et le sommet de ses rameaux commença à se partager, se renversant en même temps à droite et à gauche. Peu à peu les branches s'inclinèrent, et enfin, aussi doucement qu^une aile d'oiseau se déployant au-dessus d'un nid, elles s'appuyèrent sur le sol. Alors un homme apparut en arrière, immobile, à genoux, retenant sa respiration, et tenant son index contre ses lèvres. Etienne» couché sur le dos, l'avait aperçu. Il ne le reconnut pas tout d'abord, et il s'étonna, mais ne fit pas un, mouvement, comprenant que c'était un secours qui lui arrivait, et ne voulant pas donner l'éveil aux deux Sbeah. Tout à coup, entre deux nuages, quelques étoiles scintillant répandirent une faible lueur jusque sur le sol. Etienne avait toujours les yeux sur les yeux de rhomme. Le buste de ce derniers'éclairait insensiblement, et enfin le prisonnier ressentit au cœur une commotion soudaine en reconnaissant dans la tête énergique et spirituelle qui lui souriait celle de son vieil ami Maumenèsche.
HAUMENËSGHE.
Maumenèsclie, après s'être acquitté de la commission dont Etienne l'avait chargé, était revenu sur ses pas pour reprendre son exploration à la place où elle avait été interrompue. Quand il fut arrivé sur la rive gauche de l'oued Dhamous, il la remonta pendant quelque temps, puis, n'y découvrant rien qui confirmât ses doutes, il passa sur la rive droite, et, fouillant les buissons disséminés sur cette rive, il se rapprocha peu à peu de la montagne de marbre qui sépare le territoire des Braz de celui des Beni-Haoua. Il y avait environ une demi-heure que, avec la patience et Tintelligence d'un limier, il interrogeait les plus faibles traces laissées sur le
sol, lorsqu'il entendit, de très-loin, un cri aigu qui lui sembla celui d'un aigle ; mais, comprenant que ce cri pouvait n'être rien moins qu'un signal donné par un homme, il se jeta à plat ventre sous une touffe de palmier nain et attendit. A peine était-il couché là, l'oreille posée contre terre, que le résonnement du galop d'un cheval parvint jusqu'à lui. Le bruit était encore très-faible, mais il s'accentuait en se rapprochant. Maumenèsche, après avoir reconnu que le cheval se dirigeait de son côté, ne pensant pas qu'il pût courir amsi sans cavalier, s'allongeait sur le sol, afin de se dérober aux regards, quand, en tournant les yeux, il reconnut Salem caracolant en liberté dans les broussailles. Aussitôt le guide sauta sur ses pieds et s'élança au-devant du cheval, se demandant avec terreur par quel événement il s'était tiré des mains de son maître. Hais Salem, malheureusement, ne semblait point disposé à se laisser prendre. Dès qu'il aperçut Maumenèsche, il fit un tête-à-queue, lança une ruade, et, reprenant en sens inverse la route qu'il venait de suivre, s'achemina au trot vers la montagne. De temps à autre, il s'arrêtait et se retournait, comme pour voir si le coureur ne se lasserait point de sa
poursuite ; puis, d'un grand mouvement de corps, il se rejetait en avant et galopait, la tête haute, pour éviter de s'empêtrer dans sa bride traînante.
— Ah I les bêtes inintelligentes ! s'écriait Maumenèsche en doublant le pas pour se rapprocher de Salem. En voilà une qui peut-être a vu tuer son maître, si elle ne l'a pas tué elle-même en le jetant au fond d'un ravin. Eh bien, elle me reconnaît ; elle sait que je suis son meilleur ami et que je veux le secourir, s'il est possible, et, au lieu de m'aider à le retrouver, la voilà qui s'amuse à la fantasia !
Tout à coup, une idée lui vint, et, cessant de courir, il s'assit sur une pierre.
— Nous allons voir, dit-il, si tu te montreras plus rusé que l'homme.
Tirant alors une galette de son capuchon, il la rompit comme s'il eût voulu se disposer à la manger; mais, quoiqu'il eût la tête baissée, il épiait tous les mouvements de Salem.
Salem, voyant que Maumenèsche ne le suivait plus, s'était arrêté. Il le regarda pendant quelque temps, se demandant sans doute ce qu'il faisait là ; puis, ayant éventé la galette, il s'élança du côté de l'Arabe, fit un crochet, revint sur ses pas, bondis-
w^ LE SECRET DU BONHEUR.
sant à travers les buissons, secouant sa crinière, fouettant ses jambes de sa queue. Enfin, en quati*e sauts, il arrira en face du guide, se piéta devant lui , pois, avançant doucement le cou, il flaira la galette et la saisit délicatement entre ses lèvres^
Maumenèsche avait déjà mis la main sur les rênes. Il se leva, pendant que le cheval mangeait, et l'examina. II n'y avait nulle trace de violence sur son corps poli, pas une goutte de sang ; et Salem n'était pas tombé, car ses flancs reluisaient comme ses genoux ; quelques égratignures seulement, produites par le frôlement des épines, rayaient le cuir de sa selle.
— Qu'est-il donc arrivé ? se disait Maumenèsche. Le fils du kebbir est bon cavalier; ce n'est pas loi qui se laisserait désarçonner dans une course; Salem n'est pas méchant, d'ailleurs*; il est même moins capricieux que la plupart de ses pareils. Il faut qu'il y ait ici quelque piège tendu par les Sbeah.
Tout en parlant^ le guide promenait les yeux dans toutes les directions, et, n'apercevant rien qui pût le mettre sur la voie de ce qa'il cherchait, il fit un geste de colère. Comment retrouver Etienne ? Autour de lui, tout reposait dans le silence, pas une
âme ne se montrait. Les seules indications qui pussent l'aider à découvrir en quel endroit le cheval et le cavalier s'étaient séparés consistaient dans les traces, bien faible^ encore, que les fers de Salem avaient laissées sur le sol. Il se résolut à les suivre, ne voulant pas donner l'alarme au bordje,et pensant que, dans le cas où Etienne aurait été tué, il serait toujours temps de l'annoncer à sa famille. Les traces^ à la place où Maumenèsche s'était emparé de Salem, suivaient deux lignes différentes. L'une de ces lignes s'allongeait vers le défilé ; l'autre, dont les empreintes étaient appliquées en sens inverse, montait tout droit par une pente roide sur la face gauche de la montagne. Il était évident que le cheval, en quittant Toued Dhamous, était entré dans le défilé, puis que, à la suite de l'accident qui l'avait séparé de son maître , il était revenu vers la rivière en gravissan t le sommet de la montagne et le redescendant du eôté (le l'est. Après avoir examiné la direction que suivaient les pas, Maumenèsche se décida à prendre le contre-pied de la piste, c'est-à-dire à faire au rebours la route que Salem avait parcourue, jugeant avec raison que les Sbeah, s'ils étaient cause de la séparation du cheval et du cavalier, devaient être
ioo le: secret du bonheur.
blottis aux environs du déâlé, puisque Salem s*était jeté dans la montagne pour leur échapper. Ce raisonnement ingénieux, s'il ne, reposait pas trèsexactement sur la vérité, s'en rapprochait beaucoup, et- préserva la vie de Maumenèsche. En effet, si le guide, suivant les premières traces de Salem, s'était rapproché de quelques centaines de pas de l'ouverture du ravin, Etienne, en descendant la montagne pour suivre les Sbeah, les aurait vus se lever des buissons sous lesquels ils étaient tapis, et mettre fin, par quelque violence, à la recherche de Maumenèsche. Rien de tel n'arriva, comme nous le savons, le guide, au moment où Etienne se glissait dans le défilé, ayant atteint déjà le sommet de la montagne. H y eut un instant pendant lequel Etienne, Maumenèsche et les Sbeah se trouvèrent si rapprochés, qu'il eût suffi du plus faible bruit pour les avertir de leur présence mutuelle. Us tournaient tous, en ce moment, dans un cercle qui ne comptait pas une portée de fusil de rayon. Quelques blocs de rocher seulement séparaient le guide des Sbeah, et une lande de palmiers nains s'étendait entre eux et le fils du kebl3ir. Malheureusement, Maumenèsche, tirant Salem après lui, continua de monter, en forçant le cheval
à flairer ses traces, pendant que les bandits, le ventre à terre, descendaient vers le nord^ en rampant sur les pas de leur vedette, suivis de loin, comme nous l'avons vu, par Etienne. Désormais il était impossible qu'ils se rencontrassent, au moins jusqu'à ce que le guide eût achevé de parcourir dans toute son étendue la route circulaire suivie par Salem. Cette route, il avait quelquefois une peine infinie à la reconnaître: le cheval, en certains endroits, ayant sauté capricieusement, et le sol étant si sec et si dur qu'à peine une trace noire indiquait-elle son passage. Les innombrables difficultés que présentait une telle entreprise n'étaient pas faites pour calmer les inquiétudes du guide, et, tout* en gravissant les blocs de marbre, il interpellait fréquemment Salem. — Si tu étais, lui disait-il, comme on le prétend, le plus noble des animaux, au lieu de regimber pendant que je te traîne après moi, tu ferais comme le chien qu'on lient en laissé et qui tire sur son collier pour suivre une piste. Mais non ! tu n'as pas de nez ni de réflexion. Ton maître est tué, peut-être; toi seul le sais, et tu ne montres pas de tristesse. Le chien hurlerait de douleur; toi, tu n'as qu'une seule préoccupation, celle de sauter comme un jeune
chevreau dans la bruyère. Ingrate bête ! Ton maître te nourrissait de ses mains, cependant!
Tout en parlant, le guide gagnait du terrain et il arriva enfin à la place où Etienne avait attaché son cheval. Il était impossible à un homme dont le regard était aussi exercé que Maumenèsche de ne pas deviner ce qui s'était passé dans cet endroit. De nombreuses traces de pas, produites par le piétinement de Salem, décrivaient un grand cercle autour d'une pierre isolée, et la mousse qui tapissait cette pierre avait été arrachée par les frottements de la bride. Maumenèsche, après avoir constaté que les rênes de Salem étaient intérieurement tachées de vert, supposa que le cheval, s'ennuyant d'être seul, à force de tourner en tirant sur sa bride, avait fini par la faire passer par-dessus la saillie de rocher qui la retenait. Mais, en cela, il jugeait mal l'excellente bête. La vérité était que Salem, s'ennuyant un peu, en effet, et reconnaissant le guide à quelques centaines de pieds au-dessous de lui, avait fait un mouveiûent brusque, et, sentant sa bride céder, s'était joyeusement élancé vers lui, en galopant à travers les pierres.
— Voilà ce que c'est, s'écria le guide, que de ne [)as respecter les habitudes des animaux, et d'era-
ployer, pour maintenir en place un cheval arabe, un
moyen qui lui est particulièrement désagréable, n'y
ayant pas été accoutumé. Si le fils dukebbir, comme
son père le lui a souvent recommandé, avait eu le
soin de passer les rênes par-dessus la tête de Salem,
pour les poser devant lui par terre, Salem n'aurait
pas plus bougé qu'une souche d'arbre jusqu'à ce que
son maître fût venu le délivrer. Il est vrai que, dans
ce cas, je ne l'aurais probablement pas rencontré.
Mais pourquoi le cavalier a-t-il quitté s»n cheval ?
s'écriart-il après un moment de réflexion. Serait-ce
que, lui aussi, il aurait éventé la trace des SbeaU ?
A partir de l'endroit où le guide était arrêté, les empreintes des fers de Salem se dirigeaient vers le défilé, par la traverse. Ces empreintes étant alors retournées, nettement marquées et très-distancées, il semblait évident que le cheval était monté du défilé au grand galop, comme s'il eût été poursuivi ou plutôt vivement poussé par son cavalier, car, dans la pensée du coureur, Etienne seul avait pu pa^sser les rênes de Salem autour de la pierre. Maumenèsche, en descendant la pente de la traverse, rencontra une preuve matérielle du passage d'Etienne : c'était un ruban de chapeau que sa sœur Marguerite lui avait
donné, et qui, accroché par une branche d'épine, était demeuré entre les feuilles du buisson, à la hauteur que peut atteindre la tête d'un homme à cheval. Certain alors qu'il ne tarderait point à rencontrer celui qu'il cherchait, le coureur allongea le pas, tirant toujours Salem derrière lui, et, au bout de quelques minutes, il atteignit le point de jonction de la traverse et du défilé. Mais, en arrivant là, et constatant que la piste tournait dans la direction de son point de départ, ses inquiétudes le reprirent.
— Voilà, s'écria-t-il, un écheveau beaucoup plus embrouillé que celui d'une vieille folle ! Il est certain que le fils du kebbir, après m'avoir quitté au bord de la rivière, est venu jusqu'ici, se dirigeant vers les terres des Braz; puis que, pour une cause inconnue, il a lancé son cheval dans cette traverse, et l'a quitté sur le sommet de la montagne après l'avoir mal attaché. Le cheval s'est sauvé, et je Tai rencontré retournant vers son écurie par le chemin le plus direct. Mais son maître a-t-il suivi la même direction? Estil revenu sur ses pas ? Le retrouvefai-j^ s'éloignant lu bord je, ou s'en rapprochant? Il n'y a pas un quart d'heure de marche entre cet endroit où je suis et cedui où j'ai vu passer Salem. Une fois que j'aurai
LE SECRET DU BONHEUR. iOo
Tranchi ce petit espace, de quel côté me faudra-t-il
tourner mes pas ?
La vue du chêne foudroyé le fit réfléchir. Il savait
que, de temps immémorial, les coupeurs de route
ne voyagent jamais par bandes, mais isolément, convenant à l'avance de se retrouver dans un lieu
déterminé, voisin de l'habitation qu'ils veulent surprendre, et que, d'habitude, ils choisissent pour remplacement de leur rendez-vous celui ou s'élève quelque objet extraordinaire et aisément reconnaissable. Le chêne qui se dressait à cent pas de lui, avec son tronc carbonisé et ses bras rompus, lui parut être merveilleusement approprié à la circonstance. Il se dit que, s'il ne s'était pas trompé, si les Arabes accueillis parle kebbir, et dont la physionomie avait éveillé ses soupçons, étaient réellement des Sbeah envoyés en avant pour introduire dans le bordje le reste de la bande, et si cette bande s'était embusquée quelque part, ce devait être aux environs du chêne dont le pied reposait sur un monticule bien connu dans tout le pays (1) pour avoir Fervi autrefois de lieu de réunion aux tribus sou-
(1) Co monticule porte le nom de kef-lakhrcleur, qui signifie t' rocher verU
i06 LE SECRET DU BONHEUR.
levées contre les Français par Abd-el-Kader. Se reprochant de n'avoir pas songé plUs tôt à cette particularité, et d'avoir ainsi perdu bien du temps à fouiller la contrée du côté qui conduit aux monts du Dahra, Maumenèsche résolut d'explorer minutieusement le ravin, et, pour être plus libre de ses mouvements, il commença par se débarrasser de Salem. Après l'avoir conduit dans une sorte d'excavation qui s'ouvrait sur le côté droit du défilé, il lui passa la bride par-dessus la tête, puis, enlevant son large burnous, il le laissa à[ l'entrée de l'excavation et descendit l.e cours de la rivière. Mais, malgré les précautions qu'il prenait pour se cacher entre les touffes de lauriers, au moment où il traversait le cours d'eau pour explorer sa rive gauche, à trente pieds en l'air, au-dessus de lui, sur le talus accidenté de la montagne, une tête coiffée du haïk et des cordelettes, s'éleva lentement du milieu d'une touffe de bruyères, et les yeux noirs qui reluisaient au sommet de cette tête suivirent tous les mouvements du guide, lequel ne se savait point épié. L'Arabe qui l'observait ainsi était le même qui, un instant, avait failli faire manquer l'entreprise des Sbeah, leur causant une terreur soudaine par le récit qu'il avait fait
desa rencontre avec une jument boiteuse. Ayant reçu la nûssîon de veiller à l'arrière-garde de la bande, quand elle détruisit son buisson postiche pour se porter dans la direction du bordje, il s'était embusqué dan& la broussaille, il avait aperçu Etienne descendant. le talus et suivant la trace des Sbeah ; il avait fait un long détour par les hauteurs pour rejoindre ses compagnons et les avertir ; puis il était venu reprendre son poste, et maintenant il épiait chacun des pas de Maumenèsche, et se glissait derrière lui, dans la bruyère, avec l'intention de le tuer pour s'emparer du beau cheval qu'il venait de cacher dans l'excavation, et se sauver à Mazouna sur son dos, laissant ses compagnons poursuivre seuls leur entreprise. Maumenèsche, cependant, continuant son exploration, était arrivé à l'endroit où les Sbeah avaient jeté dans Iteau les branches de lentisque. Comme il passait auprès de l'une d'elles, ill'aperçut, et, la tirant à lui, il reconnut qu'elle avait été récemment coupée. D'autres branches flottaient plus loin parmi les lauriers. Désormais le coureur ne pouvait plus garder le moindre doute : ces branches n'avaient pu servir qu'à masquer une embuscade, et, pendant que lui, serviteur inîntelli-
i08 LE SECRET OU BONHEUR.
gent, qui s'était ta quand il eût dû parler, se trouvait là, au soleil couchant, à deux heures de marche du bordje, les bandits, après avoir vraisemblablement égorgé Etienne, devaient être rassemblés près de la maison de son père, et il avait à peine assez de temps devant lui pour forcer leur ligne et porter le secours de son bras au kebbir et à sa famille.
Le guide, tout en se livrant à ces tristes réflexions, était arrivé devant une grande mare formée par les eaux de la rivière dans un enfoncement du sol. Cette mare, dont l'eau verte reluisait dans une immense cuvette de marbre blanc, comptait peutêtre quarante pieds de largeur, et sa profondeur dépassait la hauteur d'un homme. Etienne avait longé sa rive droite en se dirigeant vers le chêne. Maumenèsche se trouvait sur sa rive gauche. Après l'avoir suivie pendant une minute, il s'arrêta, quelque chose ayant attiré son attention. Ce n'était rien moins que l'empreinte d'un pied nu appliqué tout au bord de l'eau, dans la vase molle. Le guide se pncha pour regarder de près cette empreinte. Mais, comme, les jarrets plies et le cou tendu, son image se reflétant dans l'eau stagnante, il se demandait si la trace imprimée dans la vase provenait d'un
homme ou d'une femme, d'un Beni-Haoua ou d'un Sbeah, il vit, dans le miroir de l'eau, un bras nu armé d'an couteau se lever lentement derrière son épaule, et, presque en même temps, une tête menaçante et silencieuse apparut au-dessus de lui. Tout autre que le coureur se fût retourné, mal conseillé par la terreur, et eût essayé de lutter dans une position désavantageuse. Mais lui ne perdit rien de son sang-froid. En moins de temps que n'en met l'éclair à sillonner la voûte du ciel, il comprit le péril de sa situation. Au moment donc où le fer s'abaissait sur lui, détendant ses jarrets comme tin arc, il s'élança dans l'eau, à plat ventre. Le Sbeah, trompé dans son attente, poussa un cri de rage ; mais, aussi prompt que Maumenèsche, il se précipita derrière lui ; et le même sillon ouvert par le corps du coureur reçut celui de l'assassin, avant d^avoir eu le temps de se refermer.
Tous les deux, étant vigoureux, nagèrent avec ardeur, et atteignirent promptement le bord opposé.' L'eau du lac, agitée convulsivement, faisait de grands remous derrière eux, et ses vagues s'épanouissaient autour de la rive. Maumenèsche, cepen-
dant, ayant traversé la mare, s'était dirigé du côté n. 7
liO LE SECRET DU BONHEUR.
de Salem. Le Sbeah, accélérant sa course, le suivait de près, et le guide, tout en courant, entendait retentir la respiration saccadée de celui qui cherchait à Tassassiner. Mais le meurtrier comptait sans son hôte. Comme il levait le bras pour frapper, le guide, qui était arrivé devant l'excavation, se baissa, ' ramassa prestement son burnous, et, faisant alors volte-face, il le lança sur la tête du Sbeah. Celui-ci chancela, se sentant aveuglé, et sur-le-champ il s'abattit tout de son long, la poitrine fendue par le couteau de Maumenèsche.
— C'était écrit ! murmura-t-il dans les hoquets de l'agonie, pendant que le coureur, se penchant sur lui, débarrassait sa tête du burnous.
Puis il respira fortement, roula des yeux hagards, et bégaya :
— La jument noire l'avait dit. J'aurais dû ne pas aller contre le présage.
Et aussitôt, sentant la mort venir, il regarda celui dont il avait voulu faire sa victime et qui Tavaittué, Et alors il leva la main droite et tendit l'index du côté du ciel, afin de rendre témoignage à l'unité de Dieu (4). Puis, satisfait d'avoir accompli ce dernier
il) C'est ce qu'on nomme chehada» Quand le mourant ne peut
acte de foi musulmane, il se renversa en arrière, et, quand le guide porta la main sur son cœur, il reconnut que le bandit avait cessé de vivre. Alors il lui ferma les yeux.
Maumenèsche, on le sait, n'aimait pas les Sbeah, et, s'il avait frappé celui-ci,c'étaitpour se soustraire à la mort. Cependant, tout en essuyant son couteau, il contractait ses lèvres avec amertume. Mais il sut étouffer son émotion, et, tirant de nouveau Salem après lui, il s'éloigna rapidement dans la direction du nord.
Il n'eut pas fait cent pas, que le mystère qu'il cherchait à pénétrer depuis plus d'une heure lui fut expliqué. A peine se trouva-t-il à l'ouverture du défilé, qu'il comprit, à l'agitation des broussailles disséminées sur la petite lande, que la troupe des Sbeah était là, cachée et rampant sur les pas de sa vedette. En même temps, à distance à peu près égale entre eux et lui, il aperçut Etienne, et la vue du jeune homme qu'il avait cru mort lui arracha un soupir de satisfaction, et il allait se diriger de son côté, lorsqu'il vit trois hommes se lever et terrasser
prononcer la formule consacrée : « 11 n'y a qu'un seul Dieu, et Mohammed est le prophète de Dieu, » il lui suffit de Inver Tindcx.
fl2 LE SECRET DU BONHEUR.
le fils du kebbir, et, avant qu'il pût faire un geste ou pousser un cri, toute la bande lui apparut, sortant des broussailles et se jetant sur le prisonnier. Ce que le cœur de Maumenèsche endura devant ce spectacle ne se peut dire. Il était maintenant la dernière chance de salut des habitants du bordje. Lui pris ou tué, c'en était fait d'eux. Il ne fallut pas moins que cette atroce certitude pour l'empêcher de se précipiter au milieu des Sbeah^et d'engager avec eux une lutte inégale. Mais, quand il vit la bande s'éloigner, laissant le prisonnier couché entre ses gardiens, l'espérance lui rentra dans l'âme, et c'est alors qu'après avoir fabriqué, lui aussi, un buisson postiche, il parvint, profitant de l'obscurité, à se glisser tout auprès d'Etienne et à s'en faire reconnaître.
Maumenèsche, dès que la bande eut disparu, avait conduit Salem à l'abri d'une roche, puis il s'était débarrassé de ses vêtements, ne gardant que ses caleçons, afin de n'être pas gêné par de lourdes étoffes. Lorsque le prisonnier l'aperçut, il était à genoux, à trois pas de lui ; il avait déposé par terre les branches de tamaris, et, tenant son bâton par le petit bout, il commençait à se dresser sur ses pieds. Les Sbeah,
accroupis de chaque côté d'Etienne, se tenant les genoux avec les deux bras, demeuraient immobiles et silencieux, attendant patiemment le résultat de l'expédition que la bande allait tenter dans les ténèbres. Quant à Etienne, emmaillotté qu'il était de la tête aux pieds dans ses liens de cordelettes, il ne pouvait pas plus bouger qu'un mort ; mais ses yeux, fixés sur les yeux du guide, semblaient le supplier de se hâter. Maumenèsche n'avait pas besoin de cette muette sollicitation. Debout, les jambes écartées, les deux mains élevées, tenant son bâton, il mesurait son coup avant de frapper, et son buste se balançait sur ses hanches. Etienne entendit enfin un long sifflement, puis, tout à coup, un choc terrible. Le bâton était descendu sur la tète du Sbeah assis à sa gauche, et avec une telle vigueur, que le malheureux avait le front fendu jusqu'aux yeux.
Pendant qu'il s'abattait sur le dos, son compagnon s'était levé en sursaut, et, s'élançant à dix pas de là, il cherchait à se rendre compte de cette agression soudaine. Quand il vit qu'il n'aurait à lutter que contre un seul homme, il reprit courage. En un clin d'œil, son burnous tomba sur ses pieds, ime lame étincela dans sa main droite, et, se cou-
114 l^ SECRET DU BONHEUR.
vrant le front de son bras gauche, il chai'gea rudement Haumenèsche.
Celui-ci, après avoir assommé le premier bandit, s'était jeté devant Etienne. Il le défendait de son corps, faisant le moulinet avec son bâton, mais il avait affaire à un intrépide ennemi, et la mût était devenue si obscure, qu'il ne pouvait mesurer ses coups. Quant au Sbeah, se tenant courbé, ramassé, il se baissait, sautait, tourbillonnait autour de Maumenèsche. Le bâton sifflait sur sa tête, il l'évitait d'un bond, se jetait à plat ventre, se relevait en s'élançant, faisait un pas de reUraite, et, chaque fois qu'il parvenait à toucher le guide, on l'entendait rugir de plaisir, au contact chaud et moite du sang sur sa main. Maumenèsche avait déjà seriti trois fois le froid du couteau dans sa chair, et chaque fois, demeurant stoïquement devant Etienne» il avait dit :
— Le kebbir en a reçu bien d'autres pour moi ! Et son bâton volait dans ses mains comme une
fronde.
Cependant un quatrième coup lui ouvrit le flanc, et il poussa un cri de colère.
— Chien des Français! lui dit le Sbeah, ce n'est
LE SECRET DU BONHEUR. It5
pas à toi qu'on en veut. Va-t'en! Laisse les hommes à leurs affaires I
— J'aime mieux un trou de plus dans ma peau ! répondit Maumenèsche.
Le trou se fit immédiatement, et en pleine poitrine. Mais il causa la perte du Sbeah, car, au moment où, s'allongeant, le bras tendu, il présentait le dos dans toute sa longueur, le bâton s'abattit entre ses épaules, il tomba sur le ventre, et le guide acheva de l'étourdir en lui portant un coup sur la nuque.
Aussitôt, haletant et perdant son sang, Maume nèsche s'agenouilla et coupa les liens d'Etienne. Le jeune homme, qui avait failli étouffer de rage pendant les péripéties de la lutte, sauta sur ses pieds.
— Ah ! monseigneur ! lui dit le guide en s'asseyant pour éponger son sang avec de la terre, ne perds pas de temps, laisse-moi. La nuit est toute noire, et les Sbeah vont se mettre à l'œuvre.
— Comment ! s'écria Etienne, tu veux que je t'abandonne ici, toi qui viens d'exposer ta vie pour moi ?
— Ma vie n'est rien, répondit le guide. N'y songe pas. Ton cheval est tout près d*ici, prends-le. Etne va pas au bordje. Va directement chez Seddik. Le
caïd est fidèle. Il te suivra avec ses cavaliers. Mais pars ! chaque minute que tu perds raccourcit l'existence des tiens !
Etienne avait déjà quitté le blessé. Il revint immédiatement auprès de lui, tenant Salem par les rêne .
— Pars donc ! lui dit Maumenèsche, qui se sentait défaillir.
Mais Etienne, révolté à l'idée d'abandonner son sauveur, nel'écoutait plus. Malgré ses protestations, il le saisit entre ses bras, le plaça sur l'arçon de la selle et s'élança derrière lui. Le cheval partit aussitôt, énergiquementéperonné. Ni broussailles ni roches, ni les enfoncements du sol ni l'obscurité, ne pouvaient relentir sa course, et Maumenèsche, à chaque bond de l'animal, se dressant tout sanglant dans les bras d'Etienne, lui disait :
— Encore un coup 4'éperon, monseigneur, ou nous arriverons trop tard !