II
temps, se montrait joyeux. Il avait reçu d'Alger, dans la matinée, sa double nomination de commandant et de chef du bureau arabe de Milianab. Grâce
au kebbir, dont les recommandations avaient été écoutées, le père de Noémi avait enfin obtenu la ré- C43mpense de ses services, et, assuré de vivre désormais auprès de sa fille, dans une ville si saine que son nom seul, prononcé à propos, dit le marabout Ben-Youssef, guérirait de la fièvre, le capitaine n'avait plus de souhaits à former.
— Vous pourrez faire beaucoup de bien, lui dit le kebbir, comme le capitaine le remerciait pour la dixième fois de la journée.
Ces paroles eurent pour effet de diriger la conversation sur le point habituel des méditation^ du chef de famille.
— La sagesse, dit-il à ses auditeurs, n'existe pas sans la mesure. Les rêveurs qui, dans tous les temps, ont cherché et ont cru trouver la formule du bienêtre de l'humanité, se sont trompés. L'humanité est trop complexe. Un seul homme ne peut connaître ses besoins, ses idées, ses goûts, ses aspirations. Quelle que soit sa puissance, aurait- il le pouvoir d'un César ou d'un Chârlemagne, il ne saurait les satisfaire.
Il y a un défaut de proportion entre elle et lui. Mais ce que Thommenepeut faire, à lui seul, pour tous les hommes, il peut le faire pour quelques-uns. Si chacun, en tous lieux, faisait toujours tout le bien quil peut, à tous les êtres qui Tentourent, le monde serait bientôt affranchi, car il n'y aurait plus de misère dans toute l'étendue du globe.
Sur ces mots, la conversation dévia encore, et le major, en Allemand amoureux des définitions, finit par demander ce que l'on devait entendre par ce mot : bonheur.
Ce fut le kebbir qui lui répondit.
— Si par cette expression, dit-il, nous devons comprendre un état de félicité parfaite et durable, sans inquiétudes, sans regrets ni appréhensions, le bonheur n'existe pas sur la terre, si ce n'est, quelquefois, et pendant un temps, pour les imbéciles et pour des enfants. Physiquement, nous ne sentons la vie, même en bonne santé, que par un inexprimable malaise; moralement, elle n'est qu'une attente, une vague aspiration. Dans ce pays ravissant et terrible où \e vis retiré depuis dix ans, la civilisation absente vient me troubler plus souvent que je ne voudrais, et la nature se charge parfois, comme elle l'a fait
encore il y a deux mois, de nous rappeler à tous Tinfimité de notre existence. J'y suis heureux cependant, je l'avoue et je m'en honore, autant que peut l'être un homme qui a vécu et qui pense. Mais, si j'y suis heureux, croyez-le! ce n'est pas seulement parce que je vis selon mes goûts, ni parce que je n'ai rien à souhaiter, ni parce que ma femme, mes enfants, mes amis et tous mes voisins veulent bien m'entourer de leur estime; c'est aussi, et surtout, parce que je m'oublie tant que je 1q puis pour ne m'occuper jamais que des autres.
Et, avec un regard de reconnaissance, souriant à sa femme et à sa fille accoudées toutes deux au dossier de son siège, le kebbir reprit :
— J'ai longtemps réfléchi sur le mystère de la destinée de l'homme, et, aujourd'hui, à ma grande honte, après plus de trente ans d'études, je dois vous avouer que je n'y comprends absolument rien. Si j'avais cependant un conseil n Honner à celui qui me demanderai! nno règle de conduite, je lui dirais, me servant de mon expérience : faire le bien, le faire toujours, secourir même les gens indignes de toute estime et de toute sympathie, cela ne vous apprend rien, il est vrai; mais, quelque désillu-
LE SECRET DU BOiNHEUK. 353
sîotjné que Ton soit, cela repose et cela console... Marguerite, sur ces mots, de sa blanche main, lui ferma la bouche.
— N'ajoutez rien de plus, cher père, lui dit-elle, car vous avez trouvé ce que vous chercliez. Faire le bien, c'est la vraie destinée de Thomme.
Puis, serrant le cou de son père entre ses deux bras, l'aimable enfant reprit en l'embrassant :
— Et c'est le secret du bonheur.
Juin 18G3. — Mai 18C4.