CONCLUSION
Il n'y a presque pas d'année où ne surviennent quelque tremblement de terre dans le nord de l'Afrique ; mais, si les convulsions du sol y sont fréquentes, elles n'ont, le plus habituellement, qu'une médiocre gravité. A l'exception du cataclysme de 1755, qui, dans la seule ville d'Alger, tua près de dix mille personnes, et de quelques autres de moindre importance, on n'en pourrait guère citer qui ait coûté la vie à plus d'une dizaine d'individus. Celui qui bouleversa le village du Montararach, tout en causant dimmenses dégâ|| sur la côte et sur les collines voisines, ne supprima aucune existence, grâce à l'événement qui avait attiré la
majeure partie des habitants dans la campagne. Les bestiaux seuls périrent, étouffés la plupart, avec les * mules et les chevaux. Quant aux hommes, s'il y eut parmi eux quelques écloppés, ils ne se plaignirent pas, s'estimant assez heureux d'avoir la vie sauve. Ce qu'il y eut de réellement triste pour eux, ce fut la ruine. Elle fut complète, irrémissible. Une heure après le désastre, quand on eut arraché tous les malheureux enfouis des décombres de leurs demeures, et que l'on commença à regarder autour de soi et à réfléchir, les colons s'aperçurent qu'il leur serait à jamaig impossible de reconnaître l'emplacement de leurs propriétés respectives. Un amoncellement de roches bouleversées s'étendait à perte de vue à la place où, la veille encore, se succédaient les défrichements et les efaamçs en pleine culture. Les seules terres des Benii-Haoua et celles du kebbir avaient été épargnées par les conr vulsions.
Le retour de la tribu, qui s'effectua le leodemain — à peine s'était-elle aperçue en route que le sol frémiaptit sous elle •— préserva de la faim les colons et les soldats. Seddik, avec une générosité fastueuse, nourrit tous les habitants du village, jusqu'au jour
OÙ des vivres et des tentes leur furent envoyés de Cherchell et de Milianah. Les soldats reçurent Tordre de camper sur remplacement du désastre et d'aider les colons à faire des fouilles, afin de tirer v des entrailles du sol tout ce qui s'y serait conservé à peu près intact; mais les colons se dégoûtèrent bientôt de cette besogne stérile. Et quand, avec toute la sollicitude que commandaient les circonstances, Tautorité se mit à leur disposition pour leur créer quelques ressources, pas un d'entre eux ne demanda à rester sur cette côte, qui leur avait été à tous si funeste. Le plus grand nombre alla, aux environs de Tiaret, s'installer sur les terres devenues vacantes, par suite des arrangements pris entre le kebbir et les Beni-Haoua. D'autres se retirèrent dans les villes voisines, afin d'y exercer leurs professions. Les Espagnols s'embarquèrent pour retourner aux Baléares ; les Maltais et les Siciliens, qui avaient tous perdu leurs bateaux de pèche, choisirent le séjour des ports de Tenez et de Cherchell. Un mois après l'événement, les juifs, qui étaient restés en dernier pour trafiquer des menus objets que les soldats tiraient des décombres, partirent à leur tour. Alors la solitude se refit dans ces lieux dévastés.
Le jour où le dernier des juifs partit — c'était le plus vieux et le plus rapace — et, tout en cheminant dans la direction de Tenez, il se baissait de temps à autre pour ramasser quelque chiffon ou quelque vieux clou — ce jour-là donc, étant un dimanche, les soldats ne travaillèrent pas. Après avoir brossé leurs uniformes, les uns allèrent pécher à la ligne à l'embouchure de la rivière, dont l'eau recommençait à couler; les autres s'étendirent à l'ombre des roches pour savourer cette chose exquise et qu'on ne connaît pas dans nos pays occidentaux, la sieste sous un beau ciel; le plus grand nombre resta sous les tentes à lie rien faire, ou à causer.
La tribu, qui s'était réinstallée sur son territoire, faisait ses récoltes. Les champs étaient peuplés d'Arabes armés de faucilles, qui coupaient les blés. Maumenèsche se promenait au milieu d'eux, constatant avec eux, non sans amertume, les ravages que la pluie avait faits dans les sillons. Le guide, à son grand regret, s'était vu obligé de renoncer à ses fonctions. Affaibli par la perte de son sang, et les suites de ses blessures le rendant incapable de fournir désormais de longues courses, il avait fait venir
sa femme de Milianah, et tous les deux, se servant des débris enlevés aux ruines du village, s'étaient construit une petite maison auprès de celle de Toukil. Il serait superflu d'ajouter que le kebbir avait donné à son ancien ami un lot de terres et un troupeau plus que suffisant pour le faire vivre.
Le capitaine, n'ayant rien à faire au camp, était venu au bordje dans la matinée. Vers midi, quand la famille du kebbir fut allée reposer dans les chambres les plus fraîches de la demeure, le père offrit le bras à sa fille, qui se disposait à suivre Marguerite, et, lui faisant traverser tout le jardin, il la conduisit sous le cèdre. Depuis l'événement qui avait failli le priver de son enfant, et pendant la durée duquel Marguerite lui avait inopinément dévoilé le secret de Noëmi, le capitaine avait longuement réfléchi, mais il n'avait demandé à sa fille d'explication d'aucune sorte.
Ce jour-là, cependant, soit qu'il se fût vaincu lui-même, soit qu'il eût éprouvé le besoin de s'acquitter enfin envers Etienne, il fit asseoir Noëmi à son côté, et, après l'avoir regardée :
— J'ai des reproches à te faire, lui dit-il. Je ne t'avais pas demandé de me consacrer ta vie. C'est
toi qui, spoQtanëment, et dans une pieuse intention, cras devoir un jour me ToCfrir, Quand tu ne te sentis plus assez forte pour tenir -ton engagement, tu aurais dû m'en prévenir. Aucune fille, je le reconnais aujourd'hui, n'aurait eu, à ta place, autant de vertu, et, tout en te blâmant d'avoir volontairement souffert pour moi, je ne puis, chère enfant, m'empôcher de t'admirer et de te bénir. Tu m'as jugé trop faible ; tu m'as méconnu. Je pouvais accepter de toi une offre qui ne te coûtait pas, non le plus grand des sacrifices. T'ai-je donné la vie pour la rendre stérile ? T'ai-je élevée avec tant de soins,' continuant de mon mieux l'œuvre de ta mère, pour que tu fusses malheureuse ? Ai^je le droit de de* mander, d'accepter même que tu résistes au vœu de ton cœur? et mon premier devoir de père n'est il pas de favoriser le désir légitime que tu as formé î Sans doute, quand, abusé sur tes sentiments, et m'étant figuré — les pères sont aveugles! — que Marcel ne t'était pas indifférent, abreuvé de regrets comme je le suis, énervé par la fièvre, j'ai pu te laisser voir de la méûance et de la douleur. Cela me désolait de découvrir en toi une fille futile, et je me demandais avec colère comment un joui*, malgré ta
promesse, tu pourrais confier ton avenir et donner ton affection à un homme qui n'a pas de qualités sérieuses, et s'est épris de toi par désœuvrement, comme il s'est épris de lui-môme. C'est pourquoi, ne sachant comment te soustraire à ce que je regardais comme un malheur, je formai l'intention de rentrer en France. Ah ! si tu m'avais dit alors que tu avais en effet donné ton cœur, mais que ton choix s*était porté sur l'homme le plus dévoué, le plus accompli, j'aurais pu éprouver quelque tristesse, car te marier... c'est te perdre ! ... mais pensestu que je m*y serais opposé? N'appartiens-tu pas, d'ailleurs, à Etienne? Les liens qui vous lient ne sont-ils pas aussi puissants que ceux qui nous attachent l'un à l'autre ? Je t'ai donné la vie, mais il te l'a sauvée par deux fois. Fille abusée ! tu m'as mal jugé ! Ton affection trop vive t'a poussée, malgré toi, à me faire méconnaître. Je n'ose plus regarder aucmi de mes amis. Que doivent-ils penser d'un père qui ne veut pas marier sa fiUe?
Noëmi ne répondait rien, mais ses larmes parlaient pour elle.
Après avoir serré ses mains, son père continua : — Je te gronde, je te fais pleurer ; j'ai tort, car
34t LE SECRET DU BONHEUR.
ton intention était bonne ; mais je ne sais plus que te dire. Mon cœur se brise à la pensée que nous allons nous séparer.
— Nous ne nous quitterons pas, répondit Noëmî. Ayez confiance dan^e père d'Etienne.
— Que veux-tu qu'il fasse pour moi ? s'écria le capitaine. Je ne puis quitter le service. Le désœuvrement me tuerait.
— Attendez quelques jours encore, dît la jeune lîlle. H m'a promis de réaliser tous nos vœux. S'il ne le peut, je ne vous abandonnerai pas. Avant tout, je me dois à vous.
Son père l'interrompit.
— - Tu te dois d'abord à toi-môme. Pardonne-moi la faiblesse que je t'ai montrée. C'était le dernier cri du cœur, la dernière protestation de la nature. Nos enfants tiennent à nous par tant de points : le sang, l'habitude,... que sais-je?... Qui les donne légèrement, ne les aime pas.
Ils parlèrent ainsi fort longtemps, se consolant et s'encourageant, et quand, à l'heure du dîner, Marguerite vint les prévenir qu'on les attendait, elle les trouva souriants, les mains dans les mains, fortifiés enfin tous deux par leur expansion mutuelle.
Six semaines plus tard, en plein mois d'août, il y eut une animation extraordinaire autour du bordje/ Tous les soldats du Montararach se trouvaient réunis dans la prairie, en grand uniforme. La tribu des Beni-Haoua tout entière, y compris les vieillards, les femmes, les enfants, confondus avec eux, sous les oliviers, paraissaient attendre un spectacle. Des étrangers venus de tous les environs, de Tenez, de Cherchell, de Milianah, même d*Alger : officiers, fonctionnaires, avec leurs femmes, se promenaient au milieu des groupes. Le ciel était superbe, comme il Test sur le littoral de l'Afrique pendant Tété, la chaleur était supportable, et la joie rayonnait sur tous les visages.
Etienne allait épouser Noëmi. La cour de la maison des hôtes, blanchie à neuf pour la circonstance, avait été bénie la veille, et -servait d'église. Du haut en bas, les serviteurs du bordje avaient couvert les murs de longs rameaux d'orangers en fleurs. Les étendards de la tribu formaient des faisceaux. L'autel était placé au fond, avec des vases pleins de myrtes et de roses du Bengale,
La cérémonie se fit à onze heures. Le curé du village olTiciait. Les étrangers venus des environs, avec
les parents, les domestiques, les chefs des Beni- Haoua, Maumenësche, les officiers du détachement, Toukil et Djabellah, formaient l'assistance. Etienne et Noëmi attiraient les yeux. Us portaient leur bonheur avec modestie, comme pour se le faire pardonner. Le jcapitaine pleurait; le kebbir méditait; sa femme était comme abîmée dans sa prière.
Quant à Marguerite, elle était ravie. Ce mariage était son œuvre. Avec ses habits blancs, elle avait l'air d'une seconde mariée. Elle ne savait pas pour^quoi Noëmi était si confuse et cachait ses beaux yeux sous les plis de son voile, mais quelque chose lui disait qu'il ne fallait pas le lui demander.
Après la cérémonie, le curé, dont la voix tremblait, essaya d'adresser un petit discours aux jeunes époux. Il ne le put, étant trop ému. Alors, étendant les mains, il leur dit qu'il les bénissait « au nom du bon Dieu. »
Le jour d'un mariage, il est d'usage en certaines contrées que les parents tracent à leurs enfants une règle de conduite. Le kebbir elsa femme se conformèrent à cette sage coutume.
-^ Sois indulgent! dit le père à son fils en Yembrassant.
— Sois douce!... sois docile !... dit la mère à Toreille de la jeune fille.
Tout le monde sortit enfin de Téglise, et les mariés, se tenant le bras, allèrent saluer chacun dans. les groupes. Les femmes joignaient les mains, pendant que, dans leur grâce et dans leur beauté, ils passaient tous deux devant elles. Les hommes leur adressaient mille souhaits, oubliant qu'ils n*en avaient plus à former. Lorsqu'ils eurent ainsi parcouru tous les groupes, ils allèrent s'asseoir avec leurs parents sous un caroubier, d'où Ton découvrait toute la plaine. Alors la fantasia commença pour leur faire fête. Tous les cavaliers des Béni- Haoua, vêtus d'éclatants costumes et montés sur de beaux chevaux de parade couverts de riches harnais, coururent devant eux en faisant détonner la poudre. Ce n'étaient que burnous roses, bleus, jaunes, verts qui flottaient au vent. Les cris de joie des femmes montaient jusqu'au ciel. •
Le dîner fut servi sur le champ de courses. Deux mille personnes y prirent part. Faitha y apparut dans toute sa gloire. Il avait fait rôtir tous les gibiers de la saison pris au collet, aux environs, la nuit précédente. Perdrix, râles, alouettes, becs-
figues, poules de Carthage, étaient partout échafaudées devant les hôtes du kebbir, avec des sangliers entiers, des moutons, des lièvres et des montagnes de couscoussou.
Une étrangère, dont le visage était couvert d'un voile et dont toute la personne était cachée sous des haïks blancs, vint, comme le repas finissait, demander la permission d'en prendre sa part. On Taccueillit. Elle se démasqua. Etienne, la reconnaissant, poussa un cri de joie, et Noëmi rougit jusqu'aux oreilles.
L'étrangère était Tésâdit.
Satisfaite d'avoir vu ses prédictions se réaliser, elle eut la discrétion de ne pas les rappeler aux liouveaux mariés ; mais, quand elle eut apaisé sa faim, elle se tourna vers le lieutenant Marcel. Celui-ci, sanglé dans son uniforme, faisait, depuis le matin, bonne mine à son mauvais jeu. Tésâdit lui demanda s'il voulait lui montrer sa main, afin d'apprendre ce que lui réservait l'avenir.
Le lieutenant y consentit de bonne grâce. Alors, se soulevant pour lui parler bas à Toreille, elle lui dit:
— Tu n'es pas fait pour ce pays.
Le lieutenant rougit, et Tésâdit alla de groupe en groupe, où chacun s'empressa de la consulter. Le soir venait. On alluma d'innombrables lanternes sous des ballons de papier aux couleurs vives. La plaine, ainsi éclairée, apparaissait, de haut et de loin, comme un ciel renversé, diapré d'étoiles. Chacun riait, causait, chantait. La musique de la tribu résonnait, traversant constamment le champ de fête^ Maumenèsche s'entretenait avec les soldats des anciens exploits du kebbir. L'oukil conversait gravement avec le curé. Son petil-flls, mêlé aux cavaliers de Seddik, écoutait leurs longues histoires, et tous les serviteurs dubordje se multipliaient pour que nul ne manquât de rien.
Les visiteuses venues des environs se promenaient dans le jardin, avec Marguerite et sa mère. Etienne les suivait de loin, marchant à petits pas, à côté de sa jeune femme. Quand les nouveaux époux se furent retirés, quand la tribu eut regagné ses tentes et les soldats leur campement, le kebbir demeura quelque temps à jouir des beautés delà nuit avec ses intimes. Marguerite et sa mère restèrent avec eux. Ils étaient tous assis en cercle. La lumière du ciel les éclairait. Le capitaine, pour la première fois depuis long-