LE GOUFFRE
que c'était lui-même (jui y portait Fombre en interceptant la lumière extérieure.
Avec beaucoup de peine, il parvint à fouiller ses poches et à en tirer une boîte d'allumettes. La petite flamme projeta la clarté à cinq ou six mètres devant lui, juste assez pour lui permettre de reconnaître que le boyau allait se rétrécissant et qu à son extrémité, il n'ofTrait plus de passage h un visiteur d'un volume comparable au sien. La largeur de ses épaules lui interdisait de passer outre. Il fallait s'incliner devant l'impossible.
Ce fut avec le sentiment d'une cruelle déception que le vieil homme se vit contraint de reculer pour la seconde fois et de remonter au niveau de la crête. Mais, avant de se retirer, en replaçant dans son alvéole le bloc mobile qui fermait l'entrée, M* de Winkelried se coucha de nouveau à plat ventre et fouilla du regard la profondeur du couloir.
A sa grande surprise, il s'aperçut que, tout au fond, par delà le point d'étranglement où il avait dû s'arrêter, les parois du tunnel obscur s'éclairaient d'une lumière étrange^ comme si le jour eût pénétré dans l'excavation par quelque autre soupirail.
« Allons? fit-il assez marri de son infructueux essai, il va être six heures. Le crépuscule s'abrège. Regagnons Sachseln. »
Il arriva à temps pour le repas du soir et retrouva sa lettre à l'hùte intacte sur sa table.
Après le dîner, il appela son filleul dans sa chambre et eut avec lui une longue conversation.
« Mon petit Arnold, nous touchons au but. Demain, nous irons ensemble à Sarnen, par le lac. Nous nous y munirons ' lanternes, de courroies solides et de cordes supplémen* Après quoi, nous retournerons à Sanct-Nicklaus, ne
258 LE SECRET DU GOL'FFUE.
ceridrons daiiH « l'œil » et lu t'introduiras dans la lissure, je te tiendrai avec l'une des coi'dcs. De cette façon, il n'y aura plus de danger.
— Eh! quand il y en aurait, mon oncle, croyez-vous que je reculerais pour cela? »
Le vieil oflicier sourit.
« Krave petit homme, va! Tu es le di;^ne tils d'un soldat, .l'espi^re bien vivre assez longtemps pour vous voir, Ion frère et toi, les fds dii colonel Duval, avec, au moins, la contre-épaulelte. Allons! C'est dit. Va dormir, et à demain. »
Lui-mt^me ne prolongea guère sa soii'èe. Comme dix heures sonnaient au campanile de l'église, l'oncle Arnold emplissait le silence de sa cliambre du bruit de sa respiration sonore.
Il fut sur pied dès l'aube, et, tout de suite, alla jeter un coup d'oeil sur le baromètre.
L'instrument avertisseur des modifications de l'atmosphère accusait une dépression considérable, 751 millimètres. Le ciel était couleur do cendre au sud-ouest, au-dessus des pics de Ciiswyl. Le fœlm avait dit souffler sur le col de Grimsel et le llaslitlial. On pouvait s'allendre à la pluie pour ce jour-là.
Ceci compliquait le pi'oblème et pouvait soulever d'insurmontables difficullés.
^ >itliou[>tlP <|iii le ni ft'is
MALFAITEURS
Cependanl, à en croire riiôle, le mauvais leiïi[)s n'fJlait pas inéliiclable. Il pouvait se faire, étant données les variations fi'é(|uentes du climat helvétique, rpie le vent des monfagncs s'arrêtât court, et qu'après une chute plus ou moins abondante de neige sur les sommets, le firmament délesté relevât savoflte bleue, singulièrement abaissée en ce moment.
Ce que I'IkMc afrirmait, par exemple, avec une entière eerfilude, c'était (|ue la pluie ne tomberait pas avant (rois ou quatre heui'es de I";qM'ès-midi. Touristes et promeneui's pouvaient jouir en toute sécurité du soleil relaliTde la matinée.
L'oncle Arnold et son neveu laissèrent donc Liicile à ses ramis qui devaient lemmener à un lunch champêtre sur le vert plateau delà Croix de Slûckli, à dix-huit cents mètres d'altitude, et s'embarquèrent eux-mêmes dans l'un des bateaux du lac, pour en faire la traversée. Ils avaient annoncé, d'ailleurs, : qu'ils déjeuneraient à Sarnen.
Comme, au cours de cette traversée, ils examinaient le ; paysage, ils furent témoins du phénomène prédit par l'hôte.
Au-dessus du Nûnalpliorn une nuée lourde planait. Elle descendit progressivement, à la manière d'un rideau de théâtre, engrisailla les pics, puis les crêtes, mit sa brume sur les pentes, effaçant successivement toutes les têtes.
Ainsi disparurent, à droite et à gauche du géant, ses frères de la montagne, le Iluttstock et le Widderfeld.
« 11 doit pleuvoir à torrent sur Engelberg, peut-être même sur Melchthal? dit Arnold.
— Ce n'est pas sûr, mon fils. Dans ces cirques et ces entonnoirs, les tempêtes sont localisées, restreintes à un fort petit espace. Mais le spectacle vaut la peine d'être contemplé, et nous avons tout le temps de nous mettre à l'abri. »
Ils laissèrent donc flotter les rames et s'immobilisèrent dans l'admiration du merveilleux tableau.
Maintenant l'énorme nimbus avait entièrement voilé les grands sommets; il s'abaissait vers les sapins du Grafimatt et du Stùckli. Trouvant devant lui la vallée de la Melchaa, telle une porte ouverte, il débordait sur le Hanft, obscurcissait Flûhli, et poussait ses vapeurs fondantes jusque sur le lac, où elles éteignaient lentement les traînées d'or du soleil.
« Oh! comme c'est noir, oncle! V^ovez donc! fit encore le petit Arnold. Tiens! un coup de tonnerre! »
Un roulement formidable venait d'éclater au-dessus de leurs
MALFAITEIRS. 251
lêles. Presque simultanément, un nuage très sombre couvrait le Nunalphorn; un éclair jaillit, fourchu, multipliant ses zigzags livides. La foudre avait dû frapper six ou sept têtes de la chaîne.
Alors le lac, les cimes, les forêts, les gorges s'emplirent d'un énorme fracas. Le bruit terrible s'épancha, en long et en large, jusqu'aux pentes vertes du Landenberg, jusqu'aux lointains du Pilate,aunord, — du Giswyllerstock, au midi.
« Que c'est beau! Que c'est Iieau ! » s'exclama Arnr électrisé par la magnificence de la scène.
Deux fois, trois fois, les langues de feu touchèrent les < chauves de la montagne, et la grande voix du ciel parla
Soudain, il se fil une déchirure immense. L'opaque fendit d'un bout à l'autre; la brume toml)a au loin er pide, les buées s'effilochèrent, se bâillonnèrent, f dans la voûte rassérénée. Et, brusquement, dans d'intense azur, au-dessus des sapins encore brouillard gris, le Nunalphorn, tout à l'heure r rut étincelant de neige sous le soleil.
« Allons! prononça M. de Winkelried L'h(Me avait raison. Nous voilà sauvés por
Ils se remirent à nager vigoureusemr noid ne craignait plus les ampoules, leuses.
Comme ils longeaient l'emboucl barque, venant du chef-lieu, les crc
Le vieillard et l'enfant interrom échangèrent un regard [)lein de f
« As-tu remarqué, pelil?Si* je gagerais qu'Kdgar Amond
— Elt vous gagneriez, m^
bons veux. Kh bien, moi aussi, j"ai rpcomiu le pèi'c de Lulu.
— Corbleu! fit W'inkclried, j'ai bonne envie de retournera Sachsoln. La prc'sence de ce bonhomme ici ne me dit rien qui vaille.
— D'autant plus, appuya le petit garçon, qu'elle confirme ce que nous a dit Lucile au sujet des amis de son père.
— C'est vrai ! El je suis presque sûr que l'un de ceux qui sont avec lui est l'Iiomme au gourdin, celui que Bosch a dans le nez. »
II avaiimis sa main sur ses yeux pour s'abriter des papillotements de l» lumière sur les lames courtes et examinait l'embarcation suspecte.
« Bah ! finit-il parconclure, ne nous mettons pas en retard. Nous aurons tout le loisir, demain ou après, d'èclaïrcir ce mystère, desavoir si ce monsieurest vraiment le père de Lucile et, si c'est lui, pourquoi il se cache de sa fille et de nous. Il faudra voir. •>
Et sa bouche répéta, en mâchonnant sa moustache grise: « Il faudra voir. »
Puis il s'enferma dans une méditation muette, et, jusqu'à Sarnen, n'échangea plus une parole avec l'enfant.
Arnold, lui aussi, s'abandonnait ù ses réflexions, bien qu'il n'eût pas les mêmes motifs de crainte que son oncle.
Tandis qu'ils ramaient ainsi, danslesilence de leurs pensées, la barque qui poi'tait les trois ennemis poursuivait sa route vers Sachseln.
Amond et sesacolytes n'avaient pas élé sans reconnaître, dé leur côté, ceux qui venaient de les croiser sur le lac.
Et, comme le père do Lucile. ressaisi par sesappréhensions, laissait voir son trouble, les deux camarades le questionnèrent.
MALFAITEURS
« C'esl donc ^^a, le vieux bonze au mapjot hypolliélique? fil le nommé Frison. Parhlcu ! Je Tai vu de prt»s. (l'est lui que j'ai rencontré, pas plus tard qu'hier, près du pont de la Melchaa, avec son coquin de chien. E]ntre nous, il n'a pas l'air commode. Et solide avec ça.
— Bah! plaisanta Rascal, en haussant les épaules, on peut encore lui trouver son maître.
— Jeté sais « costaud », mon vieux Rascal, répliqua Frison. Mais, vrai ! je crois ce gaillard-lti au moins de ta force.
— J'en ai cascade de plus robustes, va! lit encore l'autre, avec cette forfanterie propre à certains hommes qui abusent de leur vigueur.
— Bon ! ce n'est pas la question pour le moment, du moins. Le mieux, c'est encore que vous ne vous cogniez pas, et que nous puissions faire en douceur. Tout de même, s'il fallait en venir aux grands moyens, dame! tu verrais ce qu'il te resterail à faire. »
Ici, le père de Lucilc plaça timidement son mot :
— Je pense bien, mes chers bons, que, par « grands moyens », vous n'entendez rien de fâcheux ! »
Les deux compères échangèrent un regard, suivi d'un rire silencieux. Puis Frison, apostrophant le trembleur, lui dit :
« Savez-vous, mon cher, qu'à écouter vos propos, on nous prendrait pas aisément pour d'honnêtes gens?
— Et pourtant, appuya Rascal, qui peut mieux que ' fournir un témoignage autorisé? »
Derechef ils rirent en se regardant, pleins d'une r^ pitié envers le poltron dont la présence leur élaî' gêne.
Celui-ci, néanmoins, renouvela sa quesl" goissc croissante.
33t LE SECRET DU GOUFFRE.
— Voy««s! ([u'allons-nous faire à Sacliselii aujourd'hui? Vous ne m'avez pas eueore soumis voire plan.
— Oh ! soumis !... riposta Frison. Pour ce que vous y ajouteriez... Qu'il vous suffise de savoir qiie nous allons compléter nos renseignemenls àl'liôlel. Et, parbleu ! l'occasion est unique. Ne venons-nous pas de reiiconlrer le vieux et le petit f^arçon? S'ils vont à Sarnen, Ils ne peuvent se trouver en ni^me temps à Sacliscin. Nous allons déjeuner au Kurhaus, Si voire fille est là, tant pis, ou lanl mieux peut-être. Vous trouverez une bonne raison pour lui expliquer votre présence ; vous la retiendrez près de vous. Pendant ce temps-là, nous ferons parler le patron et l'un de nous parviendra bien à se glisser dans la chambre du bonhomme. Je connais la place et il y a des chances pour que nous mettions la main sur le papier qu'il lisait l'autre jour. De celle façon, nous saurons exactement où couve ta poule aux œufs d'or.
— Hein? voulut plaisanter le tremblant Amond. N'allez pas la tuer, celle poule! Il y a encore des gendarmes en Suisse. »
Les deux bandits ne répondirent m^me pas à celte remontrance peureuse. Ils poussèrent leur barque vers le ponlon.
Deu.\ heures plus lard, ils s'atlablaient pour déjeuner. L'hôtel était presque vide, ses habitants s'étanl éparpillés pour assister au sublime tableau de l'orage dans la montagne. Si bien que, Rascal, passant les plats à Amond, son voisin, put lui dire :
I» Félicilez-vous, mon cbei", voli'e mioche esl sortie avec les autres. Vous n'aurez pas à lui faiiv le boiiimenl. "
A la même heure Lucile et ses amis déjeunaient gaiment en plein air, sur les vertes pelouses du Stiickli.
On avail emporté des pliants, atin de ne point s'asscoirdans
MALFAITEURS
rherbe humide, où perlaient encore les go matin. Sur la nappe, posée à même le sol les viandes froides, le pâté, les desserts champêtre.
11 fut très gai, ce repas. Les enfants la nouveauté, et les pique-nique sont pr plus captivantes.
Lucile s'en donna à cœur joie et m L'air des montagnes avait accompi Arnold, les miracles qu'en attendaif Renelagh. Dans celte belle fillette gamin robuste et liAlé, Mme Duva' que hésitation h reconnaître les df avaient quitté Pans quinze jours i
La « dînette » achevée, on se r escalader les contreforts ou à se gazonnés.
Lucile avait totalement perd' récente, et le voisinage de nor alentours, ne lui inspirait au< trouvait, cette fois, qu'une placidité.
« Ah! si Bosch était ici, ties nous ferions ensemble
Mais Bosch n'était pas (^ escortant les deux Arnold bérant concours.
Vers deux heures, le c Des nuages h ventre cui
La mère des jeunes prodromes. Elle donu'
« Oh! Quel dommage, madame ! s'exclama la petite fille. On s'amusait si bien ! »
Elle venait, en effet, d'inventer im jeu consistant à s^installer dans un traîneau à bois et à se laisser dévaler le long des pentes.
« Ma chère petite, répondit la dame, je ne veux pas que vous receviez la pluie ou la grêle qui va tomber. Vous vous amuserez, quoique avec plus de calme, à Thôtel. Rassurezvous, d'ailleurs; nous reviendrons ici le plus tôt possible. »
Et, très résolue, elle rassembla son jeune troupeau et le ramena au bercail du Kurhaus zum Kreuz.
C'était le moment où, copieusement restaurés par l'excellente table de l'hôtel, éméchés par une demi-bouteille de Constance, et, pour finir, tout pétillants des lampées d'Asti « spumante », qu'ils venaient d'absorber, Edgar et ses complices se disposaient à mener à bonne fin leur peu scrupuleuse besogne.
Le père de Lucile avait recouvré en partie son sang-froid, h la suite de ses libations; les deux autres, qui ne l'avaient jamais perdu à jeun, mais allaient peut-être le compromettre à la faveur d'une gaîté trop communicative, échafaudaient leurs plans.
Plans fort simples, tels qu'en inspire souvent une naissante ébriété.
Pendant que l'un d'eux, retenant Thôte dans la galerie vitrée par l'offre d'un petit verre de marasquin, lui tirerait les « vers du nez » relativement aux projets de ses pensionnaires^ l'autre, sous un prétexte quelconque, flânerait aux divers étages de la maison, pénétrerait, en véritable cambrioleur, dans la chambre occupée par M. de Winkelried, et y déroberait les documents révélateurs du mystérieux gisement
MALFAITEIRS.
(l'or, monnayt.^ ou en barre, remonlant au (juinzième siècle.
Afin que la couardine d'Ainond ne les trahit point. Frison et Rascal lui donnèrent pour consigne de faire le guet aux abords de l'hôtel. Il fallait prévoir le retour inopiné du vieil oncle et de son neveu, même celui de la petite Lucile. Un sifflement particulier avertirait les deux complices de l'approche du danger.
Amond n'était pas l'homme des coups d'audace. En outre, si taré que fut son renom, si dégradée que fût son âme par des contacts funestes, et, bien qu'il eût prêté la main à des spéculations fort peu louables en matière de calculs financiers, il n'avait encore jamais participé à un acte de brigandage nettement défini, devolqualiiié.
Aussi, la très factice assurance qu'il avait puisée dans le vin commençait-elle à s'ébranler.
Il se trouvait aux prises avec les tardifs remords de sa conscience, eux-mêmes en conflit avec la terreur que lui inspiraient ses complices.
A peine ceux-ci l'eurent-ils envoyé prendre son poste de guet sur la terrasse extérieure de l'hôtel que le misérable homme sentit défaillir toute sa résolution et fut pris d'une envie folle de s'enfuir vers Sarnen pour se dérober aux conséquences de l'acte que les deux fripons allaient accomplir. Une mauvaise honte le retint, nerveux et pantelant, sur le banc de bois où il fumait sans enthousiasme un cigare.
Et. à mesure que le temps s'écoulait, l'émotion se faisait plus intense. Elle procédait d'une source plus pure, d'un sentiment plus haut. Le repentir entrait par quelque secrète fissure en celte âme jusque-là puérilement fermée à toute impulsion généreuse.
Etait-ce la bienfaisante influence de cet air apaisant des hautes terres, de cette population sobre, honnête et probe, si
yr'f
fidèle à ses traditions, au culte de l'hospilalité, à la foi de ses pères, (jui modifiait de la sorte sa nature viciée? A quaranteneuf ans passés, il éprouvait la nausée de la mauvaise vie ([u'il avait vécue, le dégoût de ses fréquentations habituelles. Il avait le souvenir de la compagne perdue et que, sans cesser de l'aimer, fort mal du reste, il avait fait mourir de chagfin. Et il songeait que, sous le toit de cet hôtel, grâce à l'affection d'un homme de cœur, sa fille recouvrait la santé, sa fille près de qui il eût été si doux de goûter cette villégiature, et qu'il n'osait pas même revoir, tant il eût craint de se trahir devant elle, de rougir sous ses yeux très purs.
11 ne soupçonnait guère, le malheureux, qu'en ce même instant, Lucile, ramenée par l'aimahle mère de famille, rentrait dans l'hôtel par une porte opposée s'ouvrant sur les jardins en échelons qui entouraient les dépendances du Kurhaus.
A peine de retour, l'enfant avait gravi l'escalier quatre à quatre, jeté son chapeau de paille sur son lit, et redescendait de la même allure pour commencer avec ses amis quelque interminable partie de ping-pong ou de croquet sur le terreplein aménagé ^1 cet effet derrière le bâtiment principal.
Comme elle allait s'engager dans l'escalier, l'idée lui vint de s'assurer qu'Arnold et l'oncle n'étaient pas renti'és.
Il était un peu plus de quatre heures. La chaleur était étouffante.
L'orage avorté du matin revenait plus leri'ible, et, celte fois, il était manifeste qu'il ne passerait pas sur les bas-fonds sans leur laisser ses traces. La nuit ne s'achèverait pas tranquille.
Lucile jeta un regard à travers les croisées sur le lac. Elle vit un énorme rideau noir tendu sur Giswyl et Lungern. Depuis qu'elle était en Suisse, elle avait pu apprendi'e à
s'orienter. Elle i gaiis.
« Oh! nuelle et Arnold soient
Tout à coup, cousin cntrebâill '
« Ah! pensafaire sa partie i maillet bleu. »
Elle fut confi voix venant de h
Mais, tout de clair de son agi qui frappait soi Tenfant ni au vie i
La (illette Iroï oppressa la poili couloir.
La chambre ( mandait un petit exlérieure.
En une secoml son parli.
Un instinct si tante peut-élre, ( dans leur dom môme craquer I bottines, elle fit I de toilette.
Ce cabinet avM (il le put voir à tr<
Uù LK SECRET DU GOUFFRE.
Ce qu'elle vil répouvanla. Elle se crut le jouet d'un abominable cauchemar.
Elle ne s'était pas trompée : il y avait deux hommes dans la chambre de son cousin Nol.
Et ces deux hommes, elle les connaissait. C'étaient les amis de son père, celui qui portait des lunettes et l'autre avec sa grosse moustache, les deux vilaines figures qui hantaient ses rêves et son souvenir, les afTreux bandits qui, à Bruxelles, au cours de leur nocturne entretien, avaient échangé des paroles auxquelles Lucile n'avait compris qu'une chose, à savoir qu'iU voulaient dépouiller l'oncle Arnold de son trésor.
Que faisaient-ils là, les misérables? Pourquoi y étaient-ils entrés?
L'enfant, frissonnante, suivait leurs allées et venues de ses yeux dilatés par une crainte maladive.
Elle les voyait fouiller les tiroirs, feuilleter les livres et les cartons du petit garçon, et, ne trouvant rien, sans doute, donner des signes d'impatience, bouleverser les objets, emplir la pièce d'un désordre exaspéré, frapper du pied sur le parquet, avec de sourdes imprécations.
Tout à coup, l'un d'eux, le plus grand, le moustachu, lit entendre un cri de triomphe. Il avait découvert quelque chose.
Lucile le vit rire bruvamment et brandir un morceau de papier. Ce papier n'était autre que le dessin où, l'avant-veille, Arnold lui avait expliqué l'ingénieuse hypothèse à l'aide de laquelle son oncle avait déterminé l'emplacement du trésor.
De sa place, au travers de la vitre, Lucile reconnaissait le graphique, la lettre Nun renversée, le tracé des montagnes en forme de cornes.
Alors elle eut la divination du plan des malfaiteurs. Comme un éclair, la lumière remplit son cerveau, lui donna l'explica-
THE NI- v; VO^.K
MALFAlTKUIîS.
'ii.l
lion de Tacte crinniiol, conlirmanl les paroles non moins criminelles qnVIle avail entendues à Bruxelles. Elle se dil qu'en sortant de Tholel, munis de ce dessin révélaleur, ces hommes allaient courir vers la Mclchaa, gravir reflVayanle falaise, surprendre Arnold et son oncle dans leur travail, et, cpii savait? les attaquer, peut-être les tuer, les jeter par-dessus la crête du rocher, dans Tépouvantahle précipice!
Tout cela traversa son esprit en une lueur fulgurante. (Jue se passa-t-il en elle? A quelle impulsion vaillante obéit cette enfant de douze ans, (|ui, naguère, tremblait au souvenir de ces mêmes hommes?
Lu sentiment impérieux, héroujue, plus puissant «pw Tinstinct, la poussa. Une volonté s'ancra en elle, la posséda toute, dVmpécher cette chose abominable, ce crime qu venait d'entrevoir comme j)ossil)le, vraisemblable, pr (*xécuté.
Par un mouvement rapide, elle ouvrit la porte, et s dans la chambre, elle bondit sur Thomme (jui tenait
« (Ju'est-ce que vous faites ici? cria-t-elle, h.v vous a permis d'entrer? Allez-vous-en! >>
D'abord surpris cl troublés dans leur I n'ayant pas prévu celte agression, puisqu'ils complice Amond aux aguets, les deux coq?
ment recouvré leur sang- froid.
« Ah! la petite gueuse! glapit Frisr* nait! »
D'un geste violent, il arracha la ce étouffer hvs cris de l'enfant, il la lui
Ktourdie, se débattant, la m papier, «pie les doigts brutaux pression des doigts de Friso
2ii
soulde. En même temps, elle sentit une corde Tenlacer, la ligotler, s'enrouler comme les [anneaux d'un serpent autour de ses épaules, de son torse, de ses jambes. Deux bras la soulevèrent et la jetèrent sur le lit.
Hélas! La pauvre Lulu n'avait déjà plus conscience de ce qui se passait autour d'elle. Elle était évanouie.
Et les bandits, fermant derrière eux la porte à clef, traversaient le corridor, dégringolaient les escaliers.
Ils passaient en tourbillon devant Edgar, qui achevait de fumer lamentablement son cigare.
a Venez! venez vite! » lui cria Frison d'une voix rauque, étranglée par l'émotion.
Amond se leva, hébété, et les suivit sans comprendre. Ils gagnèrent au plus court, tournant le chevet de l'église, gravissant, au pas de course, l'âpre montée du chemin de Fliihli.
Ils ne soufflèrent qu'après avoir franchi un petit pont, à l'angle de la route, près d'une chapelle toute neuve.
a Ah! ça, qu'est-ce qui vous arrive? interrogea le père de Lucile, ahuri. Pourquoi me faites-vous courir de la sorte? »
Hascal, qui le premier, avait repris sa respiration, s'exprima h travers ses spasmes d'anhélation :
<( Ce qui arrive? Eh! corbleu, c'est bien simple. Il y a que votre gosse, votre petite canaille de fille, est entrée dans la chambre juste au moment où nous en sortions. Naturellement elle a crié, elle nous a sauté dessus. Alors, dame!...
— Vous l'avez tuée! gémit le misérable père, effondré sous Técrasement du désespoir.
— Eh! non! hé! non! triple idiot! gronda l'homme aux moustaches en soutenant Edgar i)rét h défaillir. Nous ne lui avons pas fait grand mal. allez. Nous nous sommes contentés de Temmailloter dans une couverhnv comme un poupon. Elle
MALFAITEIRS.
en osf peut-être clt'»ja sortie. Seulement qu'elle ne sVn tiendra pas la, qu'elle va c courir après nous, ameuter le pays. Il cher, car si nous sommes pinces, \ov nous ne partirons d'ici qu avec les n vous, comme nous. Voyez si ça vous c
— Mais qu'est-ce que vous voulez puis-je empêcher cela?
— Tout bonnement, en retourn* bravement à la chambre, la troisièn couloir, au second étage. Vous y ' et geignant. Vous la consolerez, ' taise. Vous êtes son père. Elle vite et bien. C'est votre intérêt c
— ¥A vous? questionna E faire? Où vous retrouverai-je?
— A Sarnen, selon toute •[ s'il y a un train après notr France, à Paris. \e vous in ferons scrupuleusement vot lille. »
Amond, désemparé, ouv nouvelle demande. LV>ri' parole.
« Dépêchons, dépêc' temps. L'orage est sur
Et joignant TexempI l'Apre sentier qui esc;
Dix secondes plus deux bandits coura* coude où le sentier
rinulile comparse sous le porche de la petite chapelle. Celui-ci n'était phis capable d'une volonté, ni même d'une pensée. Il nV avait plus en lui qu'un pauvre être désemparé, semblable à une I)OussoIe alTolée ou à un esquif à la merci d<' tous les vents et de tous les courants.
Les dernières paroles de ses complices bruissaient à son oreille. Il n'en percevait plus le sens. Ses tempes battaient avecviolence. Sa nervosité était au paroxysme, exacerbée encore par les effluences électriques dont Tatmosphere était saturée. Il restait là, au pied des marches du petit monument, les yeux lixes, grelottant la lièvre, le cerveau vide.
L'orage montait au zénith, avec une vitesse foudroyante. Cinq heures venaient de sonner au clocher de Sachsein et Ton eut dit que la nuit allait se faire, tant le ciel était obscurci, tant le jour déclinait rajndement sur les cimes.
De larges gouttes se détachaient de la voûte noire et trouaient le feuillage des arbres pour venir s'écraser en taches lourdes sur la poussière du chemin. De temps à autre, un éclair striait les nues, suivi, presque aussilùt, d'un roulement crépitant el sinistre. L'air devenait irrespirable, la température suffocante. Et le misérable Amond restait là, sur place, anéanti, incapable de décision et de mouvement.
Tout à cou|), une secousse plus terrible du ciel le galvanisa. L'espèce débriélé qui le paralysait |)ril lin. Il se ressouvint des réc(»nls propos tenus par ses acolytes; il en comprit la signification. La conscience de sa détresse l'écrasa, et il tomba sur les marches du sanctuaire, la télé entre ses mains, sanglotant en désespéré.
Ou'allail-il faire? A quel parti se résoudre? Là-bas, à l'hôtel, sa lille, sa petite Lnlu, surprise, brutalisée par les deux malfaiteurs, était, peut-être, en danger de mort! C'était vers elle
MALFAIÏKUnS.
qu'il devait courir d'abord, la délivrer, la soijçner, dû* pris pour un malfaiteur lui-même, diU-il y laisser sa ' ce qui lui restait d'honneur sauf.
L'indécision, la lAcheté native l'immohilisèrent, U pantelant, à sa place.
Pendant ce temps, le météore céleste entrait (^ force. Le firmament s'embrasait d'un bout h V? ruisselait diluvienne. Et il restait h'i, flasque, s transpercer par l'eau du ciel.
Un son clair, venant de Sachseln, porté p révéla que le temps s'usait avec une effray la demie après cinq heures, et il faisait au^ mières ténèbres. A peine une ligne blafar au sud-ouest, sur Thorizon du Rothorn f mées de TEntlebuch.
Edgar Amond eut un brusque su' Lucile. Sans réfléchir davantage, il se pelle.
Mais au même instant, un bruit ^ lui révéla que quelqu'un venait en la lumière d'un éclair, une silho honte et dXTroi. Eperdu, il se temple, afin de laisser passer r uième, ce coureur pressé quf
I ÏT
A|HTs avoir dc^jeiun> i'i leurs ])r')visioiis lînlesi, cil ccniiiinfïnii' <ie B' Nifklaus. L'cxpi-rieiH c-olle fois.
Tout en iniiirliinil soiicioux.
c< Pourvu, si'dif
LE TRKSOR. 251
Bien plus, la pluie tombée le malin avait tassé, en les modilîant, les degrés de Tescalier improvisé la veille à coups de piorlie.
Tranquille de ce c(Mé, le vieillard s'apprêtait à remonter auprès de son neveu, qu'il avait laissé à l'étage supérieur, sous la garde de Hosch, plus que jamais réfraclairc à toute idée de descente dans le gouffre, lorsqu'un éclal de rire lui fit relever la tétp.
11 vil alors, à deux mètres au-dessus de lui, sur la paroi de la faille dominant la console où il se trouvait, Arnold descendant tranquillement a l'aide d'une corde à nœuds. Tel qu'une araignée au bout de son fil, le gamin se balançait dans le vide, paraissant s'amuser beaucoup à ce jeu.
" Oue fais-lu la, mauvais garnement? » questionna le vieillard d'une voix étranglée par une véritable angoisse.
Et Torgane rieur de l'écolier de lui répondre :
« Vous le voyez, mon oncle; je viens vous rejoindre parle plus court. »)
La minute d'après, Arnold prenait pied sur la console, et, aux interrogations lialelantes de M. de Winkelried, ripostait en expliquant (|u'il avait, sans autres façons, noué l'extrémité de sa corde à une racine de chêne faisant saillie sur le terreplein supérieur.
«« l ne racine? s'exclama le vieil officier. Je n'ai pas vu de racines. Hier, lout était encombré par les |)iles de bois. Il faut croire
— Qu'on les a déménagées, mon oncle, car elles n'y sont plus. La preuve, c'est (jue me voilà h vos cotés, sans avoir suivi votre cluMuin. »
Sans écouter davantage, \o robuste vieillard saisit, à son tour, le cAble à pleines mains jusqu'à C(M|ue son front aflleural
252 I.K SKCHEÏ Ur OOlFFltK.
le niveau de lu lerrasse, oii lîoscli, inquiet, l'iiccueillit Jivrc- tU-
plainlifs f^t^misscmenls. Après quoi, il l'cdescendit.
<i C'est, ma foi, vrai, (it-il. Hier, nous naurions pu on l'îiirc autant. Il valait hîen la peine «jue je inVchinasse à creiisci- des marches et à planter une solide rampe dans la muraille Si j'avais pu prévoir cela I... »
Il n'acheva sa rtWlexioii ipie par un f,'esle sij;nilicatir. Toujours gai, l'écolier lui donna une lichc de consolation.
» Eh! bien, mon oncle, ce ne sera pas du travail iM-rdii. Vous aurez préparé un escalier pour les cin'ieux futurs qui viendront visiter " Ttril au trésor », comme on ne man<j«<'i-n pas d'appeler votre trou. Sans compler que ça va nous IViii-e deux roules au lieu d'une. ••
Et, s'interrompanl poui" redevenir sérieux, Tenfanf ajouta :
'c Mais ee n'est pas tout çà. Si nous nous mettions à J;(
besogne, mon oncle ! 11 me semble qu'il en est grand temps. •■
Le vieillard promena un regard sur l'horizon et répondit, eu
hochant la léte :
« Je suis tout à fait de Ion avis, mon gareon. D'autant plus que le ciel a l'air de se brouiller encore. L'orage va recommencer. "
Ils tirent leurs pi-éparatifs. M. de Winkelried débou<;)ia l'alvéole. II alluma l'une des lanternes, noua au lorse d'Arnold les courroies destinées à le retenir, tixa la ceinture de sauvetage et y attacha une solid(î corde goudronnée.
« MaintenanI, le voilà paré comme un mineur. Vas-y hanlimenl, mais rétrograde, s'il y a quelque obstacle imprévu.
— Asi)as peui"! » s'exclama le garçonnet, avec l'air crAne et l'aceenl spécial d'un (iaseon du temps d'Henri IV.
Son corps souple et lluet disparut dans l'excavalion. Attentif il suivre ses mouvements, l'oncle Arnold laissa filer la corde.
Il ne fut pas peu siirprisde voir Tenfant revenir vers lui à reculons, très cbourifle, la lanterne éteinte pendue h son cou.
« Eh bien? inlerrogea-t-il, alarmé; qu'est-ce qu'il y a encore? Pourquoi reviens-tu sitôt?
— 11 y a, il y a, mon oncle, que les chandelles sont inutiles. Il fait clair dans ce trou. Otez-moi ce bibelot (|ui me gêne, et la corde aussi. »
Il tendit son cou a Toncle fort étonné. Celui-ci consentit à enlever le falot, mais se refusa à détacher la corde.
(( Après tout, ca ne t'embarrasse pas outre mesure, et c'est une garantie. Tu n'as pas pu bien voir.
— J'ai très bien vu, au contraire, mon oncle. Je vous répète <|u'il fait jour là-dedans. C'est une vraie grotte, une grande salle, qui doit avoir une autre fenêtre.
— Voilà qui esl trop fort! s'exclama Winkelried. Et où 4'st-elle, cette autre fenêtre?
— Pour ca, je non sais rien; mais il y en a certainement une. D'ailleurs, je vais y retourner, et je vous le dirai ensuite. Attendez-moi.
— Emporte au moins un rat de cave et des allumettes! insista l'oncle.
— Ç'^î je veux bien, concéda le garçonnet. Ça peut se mettre dans la poche, ça ne vous empêtre pas. »
Derechef, il s'engagea dans l'ouverture. La corde glissa tlans les doigts du vieil officier qui, bruscjuement, la sentit se tendre, mais sans secousse. Puis elle cessa de filer. Il tira <lessus. A sa grande surprise, il n'éprouva aucune résistance. Le tilin revint à lui sans effort.
I ne sueur froide perla à ses tempes et coula sur ses menil)res. Ine horrible angoisse l'oppressa.
II ramena toute la corde; il l'examina. Elle ne portait la
trace d'aucune cassure. Bien plus : le porle-nious<jiielon, de hon acier, était fermé.
Vu frisson le secoua. Il se demanda, en proie à une indicible terreur, si, par hasard, la ceinture ou sa boucle n'avait point cédé.
S'aplatissanl sur la roche, a Torilice de Tétroil pertuis, il appela aussi fort qu'il put, la jçorge serrée par un .sang^Jol :
« Arnold, mon enfant, mon petit Arnold, es-tu là? Ri»j3onds, au nom du. ciel? »
Mais rien ne répondit. Un écho de la grotte lui renvoya ses propres paroles.
« Seigneur! gémit l'infortuné vieillard en s'agenouillanl. Cette grotte est j)eut-ôtre aussi un gouffre, la tombe de mon enfant? »
Et, pendant quelques secondes, il se sentit tomber luimême en un gouffre plus affreux encore, dans l'abîme d'un insondable désespoir.
Soudain les aboiements joyeux de Dosch le ranimèrent. Kn même temps une voix fraîche, celle d'Arnold, criait :
« Oncle, oncle! Je vous le disais bien qu'il y avait une lenétre! C'est épatant! Hcinontez vile! »
Paroles et aboiements lui arrivaient de tous les côtés h hi fois, comme répercutés par vingt organes différents. 11 se souvint de l'écho de la veille.
Et, levant les yeux, il aperçut son tilleul debout sur la platefonne supérieure, aux côtés de Hosch bondissant et jappant d'allégresse.
Le doute n'était plus possible. Pour qu'Arnold eût pu regagner ainsi le sommet de la roche, il fallait (pie celle-ci fût forée intérieurement.
M. de Winkelried n'hésita pas. Tournant la corniche, il
\Ai TUKSOR.
}i[ravil, sans vorlifi[o, l\*scali(M' taillé |)ar lui-mOm dans la paroi ti pic.
Et, qnand il se refronva la-hanl, à coté du poussiéreux, mais frémissant d'enlrain, celui-< ment :
« Vous savez, (;a devait être un joli (are (Irandchamp. il a indiqué un chemin de ca^ alors qu'il en exislait un tout simple, très c table escalier sans aucun danger, el qui se?
de fenélre pour éclairer la cave.
— Un escalier, dis-tu? Allons donc!
ton escalier?
— Vous allez le voir, oncle incréduf (|ue vos parents ne vous aient pas d<] patron! »
Le vieillard suivit, en riant de Tap la route, s'enfoncèrent entre deux ra et atteignirent le chevet de Téglif Arnold montra à son oncle un puil profondeur, creusé dans la roch< Gralimatt. Il s'y laissa tomber si' que le vieillard, après avoir d^ courroie, se servait lui-même fois au fond, Tenfant design; sans doute jusqu'alors par le:
de débris de poutres et de s<
« Voilà l'entrée véritable vous vovez, et il v a des comuje à la guerre ! Kt l'autre cAté, et c'est le I'umI. »
2Ô(J LE SICCItliT nu GOLl-niE,
Ils sV'iifonoùrenl, f^eiis et hOte dans l'ouvoi-turo, L'ii escalier secret s'offrit à eux. Ils <-oni[>lèrrnt ciiKiûanlc marches avant d'atteindre le fond.
Là. ils se trouvèrent dans mie jîrotle spacieuse que la main des lioiiiiiies avait amélioriro et li'ansforinéc en salle basso-
« Ho! ho! lit l'oncle Arnold, ceci est très curieux. Il devait y avoir ici une crypte utilisée en caclielte, peut-^lre un sanctuaire souterrain, bien avant la construction de IVglisc acliiclle ot de celles qui l'ont préeédée. La porte se fermait, sans doute, par une nia<;onnerie ou un panneau de fer, ce qui pemielfait d'emplir d'eau le puils, el, dès lors, le souterrain était inviolable. (Juand ils voulaient prendre l'air ou fumer iiiic bonne pipe sur leur balcon, les gens descendaient sur la corniche que nous venons de cpiitter, \'oil:i toute l'esplicalion. »
Elle était lucide, cette explication. Dans cette cave, i) entrait, par la porte du puils, assez de jour pour permettre d'en mesurer les dimensions.
La cavité était très vaste, et la clarté s'y dégradait inseiisihlemenf, laissant deviner, sous la pénombre, des [irolongements en rayons.
" Cherchons! » proposa le petit Arnold, qui se mil à parcourir la ci'ypte dans tous les sens.
M. de W'inkelricd l'imita et, à eux deux, ils eurent proinptemcnt fait le tour de la salle souterraine.
Comme ils éfaient parti-s du même point, en se tournant le dos, et avaient constamment suivi le contact des murs de roche, ils se trouvèrent brus(iucnienl face à face.
<• Parbleu ! je ne l'avais [)as vu, mon pefîl, prononça l'oncle. Il fuit si noii- ici. As-lu remai-qué quelque chose?
~ Hien, hélas! mon oncle, répondif l'enfant.
— Moi non i)kis, rien du tout, confessa l'ex-ofiiçier d'aHil-
lerie, avec une intonation qui trahissait le r venue.
— Bah! essaya de dire Arnold, en gu' puisque nous avons découvert le gîte, ne ses habitants.
— A moins (|ue, murmura M. de Wir ainsi que tu l'appelais tout h Theure, n'aî
— II aurait bien dû ramoner ses cli réclama le gamin qui avait toujours le i
Tout en parlant de la sorte, il avai sa poche et frottait une allumette.
La petite flamme jaune épancha u jaillir une exclamation de la bouche
« Mais, voyez donc, mon oncle!
cette caverne. Elle est percée de rium antique.
— Ou comme un pigeonni( Arnold. Examinons ça de plus r
A son tour, il alluma une bor Tinspeclion des cavités seconc^
A la vérité, les trois quarts spacieux que des niches en profondeur variable. La plu en consoles, dont la vue éN
« Où sommes-nous doi haute voix. Ton mot « col Serait-ce une ancienne comme les catacombes sépulture?
— lié! interrompit semble bien plus long
Il s'engagea dans une ouverture à peine assez large pour livrer passage à un homme. L'oncle suivait; Bosch, se sentant sur un terrain plan et solide, courait devant, sans aboyer toutefois. Ils marchèrent ainsi une quarantaine de mètres en ligne sensiblement courbe, hésitant à s'avancer plus loin, sans le secours du til d'Ariane, c'est-à-dire d'une corde directrice.
« N'allons pas nous perdre, au moins, prononça prudemment Winkelried. Personne ne viendrait nous chercher dans ce sépulcre. »
Brusquement, Bosch qui trottait à quelque vingt pas en avant s'arrêta. Arnold le vit se dresser sur ses pattes de derrière. Evidemment, le chien venait de se heurter à un obstacle, qu'il s'efforçait de franchir ou de tourner.
L'écolier s'empressa de rejoindre l'intelligent animal. Une exclamation de stupeur lui échappa. L'obstacle était une grille.
L'oncle Arnold, qui venait après lui, l'inspecta et reconnut une vieille porte de fer, mangée par la rouille et dont le pêne branlait dans sa gâche.
Il la secoua, elle résista. Il lit entendre une imprécation de dépit.
« Allons, bon! En voilà bien d'une autre! Ce cher M. de (îrandchamp a oublié de nous laisser la clef. Il aurait bien pu nous avertir, dans son manuscrit.
— On pourrait aller la demander au concierge! plaisanta encore le gamin. Que c'est compliqué, Toeil d'une vache!
— Attends! Je vais simplitier les choses, prononça le vieillard, en riant, car, pour ce qui est du concierge, à moins que ce ne soit le grand saint Pierre en personne, il doit avoir sa loge en Enfer, si j'en juge par l'obscurité qui règne ici. »
Et, s'arc-boulant, un pied contre le bas de la grille, les
LE TRKSOR.
deux mains la tenant par le haut, formidable.
C'était un titan, cet oncle Arnold, deux, trois. Un craquement de v silence.
Ce ne fut pas la serrure qui a mêmes, corrodés par la rouille. Le telle soudaineté que les bras lie temps de se porter plus haut p' petit garçon el le chien dans sa ch
D'une vigoureuse poussée, le ' en sens inverse, et la caverne s' sant.
Mais déjà le petit Arnold av cris couvraient le bruit de cet
« Oh! mon oncle, mon on trésor! »
11 désignait de la main tr Texcavation.
A en juger par leurs solic rable, ces coffres devaient
Un instant, Thomme et émotion facile à compren
Elle était donc là, soi fortune bien à eux et q persévérance, en brava* en contester la proprié
Mais tout n'était f Cette fortune, il fallait constater légalement en espèces sonnante
■■V:'4*îi
iao LK SKClUilT DL GOUFFRK.
Avant loul, cl ceci s'imposait immédiatement, après la sério (le doutes qui s'étaient succédé pour aboutir à cette trouvaille, il fallait s assurer que ces coffres, d'aspect si prometteur, n'étaient pas eux-m^mes un leurre.
A cet effet, M. de Winkelried et son neveu s'appliquèrent à en vérilier le contenu.
Ici encore, ils se trouvèrent en présence d'une difliculfé presque insurmontable.
Outre qu'elles élaienl d'un poids énorme, défiant la vigueur de rhomme le j)lus robuste, ces caisses cerclées de fer étaient l^urNiies d'une serrure antique, à l'épreuve de toute tentativ<» (le cambriolaf^e. Or le sire de Grandchamp, qui avait eu la si lieureuse pensée de les léguer à la descendance hospitalière du héros de Sempach, avait péché par imprévoyance, sans doute.
Il avait oublié den laisser les clefs, et il était peu probable (ju'on en trouvât de pareilles, à cimj siècles de distance, chez les serruriers de Sarnen.
Cette déception nouvelle n'alla pas sans assombrir quelqm* |)eu le front des inventeurs du trésor.
Ils gardèrent un assez pénible silence, considérant les lourdes masses (|ui semblaient railler leur impuissance.
Brusquement, Arnold eut une réflexion.
a Si Ton pouvait seulement les retourner, mon oncle. Les ferrures sont en bon état, mais le bois me parait assez vermoulu. En défon(;ant l'un des c(jlés des boîtes, on pourrait se passer de clef. Qu'en pensez- vous? .
. — Penh! lit Toncle, avec un geste de doute. Il est probable qu'elles . sont doublées en fer. Kntîn... essayons tout de même. »
Il confia sa bougie à l'enfant et, s approchant du plus élevé
•""Bue ut;:^i;„ i
des coffres, parvint, d'un prodigieux coup d'épaule, à le chavirer.
Ce qu'avait prévu l'écolier se réalisa.
Kn tombant sur le côté, la caisse ferrée rendit un son métallique très nettement caractérisé. Elle contenait certainement de l'or et de l'argent, ou, du moins, des objets de métal précieux. L'oncle Arnold se pencha derechef et la releva. Elle s'élait crevée.
Alors, par la blessure béante au flanc du bois pourri, un flot rutilant s'écoula sur le sol de l'antre : doubles d'Espagne, florins et ducats, livres tournois, royaux de Bretagne, écus, deniers et sous d'or, remontant jusqu'à saint Louis, agnels et francs de Charles VI, angelots d'Angleterre, moutons à la grande laine frappés par Louis XI, mantelets et petits blancs usités à la cour de Bourgogne.
Winkelried et Arnold le souffle haletant, en ramassèrent une trentaine, qu'ils examinèrent curieusement, à la clarté de leurs faibles luminaires.
Il n'y avait pas à s'y méprendre. Tout cela était authentique, en beau métal blanc, jaune ou rouge, sur lequel les coins plus ou moins habiles de l'époque avaient gravé des fleurs de lis, des agneaux, des croix, des frontons d'églises, des écussons variés, des effigies de saints ou des figures de guerriers à cheval avec des exergues multiples, depuis les écus portant la devise : Christm régnât, Christus imperat jusqu'aux médailles de 1151, date de l'expulsion des Anglais, ceintes du quatrain exaltant la victoire de Charles VII :
oV ANT. Ie. fV. faIt. sans. dIferanCi: :
aV. prVdent. roI. aMI. de. dIeV :
ON. oreIssoIt. partoVt. en. franCe.
fors. a. CaLaIs. oVI. est. fort LIeV
"ti *^:M^
'^îft^*<^^9
"' M^^BSi
'* ^^^P^lv^^l
^ Jp^r^ 9>
Celles-ci rclinrent l'allenlion d'Arnold par leur bizarrerie ; il voulut inlcrrogcr son oncle à leur sujet. Maïs ce n'<^tait ni le lieu, ni le moment, pour celui-ci, d'expliquer à son neveu que la soninie des lettres surélevées : M. C. L. I. V. donnait le millésime 1 1I>1.
Maintenant que leur émotion était en voie de se calmer, maintenant qu'ils étaient sûrs de n'élre plus les jouets d'une hallucination, le plus pressant pour eux était de courir îi Sarnen, d'y requérir rinter\'ention des autorités pour faire véi'ificr ofliciellemenl le contenu des coffres. M. de Winkelried se l'ésolut à s'y rendre le soir même.
Comment mettre notre trouvaille à l'abri? murmura-t-il, fort embarrassé.
<i Ohl c'est bien simjjle, mon oncle. Remontez au villa gx; ; prévenez le curé, qui doit être le principal personnage : puis, louez une voilure quelconque, une charrette, s'il le faut, et descendez jusqu'à Kerns. On ne vous refusera pas des témoins.
— Bien raisonné, petit, approuva le vieillard. Je vais faire comme tu dis. Mais... loi... pendant ce temps?
— Je resterai ici, avec Bosch. C'est un bon compagnon et, au besoin, un gardien vigilant. »
Ils sortirent du réduit et regagnèrent la grande salle centrale. Ils furent surpris de l'obscurité qui y régnait.
« .\h ! ça ! s'exclama le vieux soldat, est-ce qu'il serait déjà nuit? Combien de temps sommes-nous donc restés dans cette caverne? »
11 consulta sa montre à la lumière de la bougie, fort peu usée. Elle marquait à peine six heures.
« Voilà qui est singulier! proféi'a-t-il, il fai.sail encore jour quand nous sommes entrés, et nous soumies au mois d'août.
L'a formidable craquement au-dess leur donna la réponse au problème. C la vallée, les gorges s'abîmaient ei elysme. L'instant d'après, une imn^ fusait dans la crypte par le soupir de première issue.
« L'orage! fit Arnold. C'est l'on (jue le temps de courir au près!
commence. Sinon, je crains bien ici jusqu'à une heure avancée d
L'observation était fondée. .V toute la justesse. Il gagna la p retourna :
« A propos, petil, as-tu reir
— Remarqué... quoi, mon
— L'exactitude des mots Cirandchamps : hanrire^ « ' dans un puits?
— Tiens! ma foi, non. t^ tout de même cela : a \.
« traire ».
— Il y a encore autre c sieur Philippus. « Le la* juste! Ça brillait-il assez Lac fulgeml Lac fidgem
Un nouveau coup d^ d'un bruil de cascade, lielles dévalant sur le mait nappe, une vér
« Malepeste! s'éc Je vais en avoir j use
atlO LE SECRET DU GOLFFnE.
Mais cela n'élail pas pour arrôler le capitaine d'arlillerie qui a'vwt emporté d'assaut le récif de la baie d'Along sous les balles des pirates chinois. Il s'élança hors du puits, où il y avait déjà un demi-pied d'eau. Bosch le suivit, avant même qu'Arnold pfit le retenir, et M. de Winkelried fut conlrainl de hisser le chien par le même procédé qu'il l'avait descendu.
Resté seul, le petit garçon se prit k considérer mélancoliquemenl l'énorme cave à la lueur de son lumignon.'
Puis il supputa du regard la durée probable de cette cire enroulée et se dit complèfement rassuré :
«( En la laissant brûler tout le temps, elle durerait bien jusqu'à dix heures ce soir. Il en est un peu plus de six. D'ici là, l'orage aura pris fin et nous aurons regagné l'hôtel. C'est éjfai ! je dînerai avec un plaisir particulier aujourd'hui. »
Fa poussant un soupir, il ajouta :
Il C'est Lulu qui serait contente, si elle était ici en ce nmomont! Ouel dommage que nous ne l'ayons pas emmenée! »
Afin de ménager le luminaire pendant l'absence de son oncle, il alla s'asseoir sur un quartier de roche à proximité de « l'œil de la vache •>, et, à la lugubre clarté de ce crépuscule sinistre, regarda l'eau tomber en nappes, du plan supérieur. ■ La caverne s'emplissait d'une ombre plus épaisse cl les clameurs de l'ouragan y résonnaient en plaintes terrifiantes, étranges comme les cris que le vent arrache aux combles et aux cheminées des vieilles maisons.
Ce n'était pas un poltron, ce petit Arnold. Il venait de ])rouver son courage et sa hardiesse quelques heures plus tôt, en escaladant la falaise, en se glissant dans la crypte par rélroil boyau que la pluie en cascade fermait d'une vitre liquide.
N'importe! il ressentait ce malaise que la solitude et la nuit font peser sur les cœurs les plus vaillants.
Il souhailail, malgré lui, le prompt retour de son oncle et commençait à trouver qu'il tardait bien à revenir.
Les minutes lui paraissaient des siècles. En se retournant vers le fond de la grotte, il le vit plein de ténèbres si denses qu'on les eût dites palpables, « à couper au couteau », selon la forte image des Livres Saints.
Il avait éteint son rat de cave pour en ménager, le plus longtemps possible, la durée, se contentant de la lumière grise qui filtrait par le boyau, au travers de Teau qui le voilait. Il ralluma le rouleau de cire et, afin d'en étendre le rayonnement, le plaça dans une anfractuosité de la paroi. Puis ne voulant pas céder à la morbide influence, il se mit à arpenter bravement la crypte.
Sincèrement, Arnold, qui n'avait pas Thabitude de se mentir à lui-même, eût cédé, à ce moment-là, une bonne part du miraculeux trésor du sire de Grandchamp pour se retrouvera Sachseln, dans la salle de jeux du Kurhaus zum Kreuz, auprès de sa chère petite Lulu.
Mais que lui eût-il servi de s'abandonner aux regrets? Présentement, il était seul, au fond de cette grotte ignorée, sentant fuir le temps avec une vitesse dont la cadence de ses propres pas lui semblait rythmer les secondes. Et l'oncle Arnold ne revenait pas!
Tout à coup, des sons lui parvinrent, très vagues, brisés en quelque sorte, éparpillés par les rafales, déchiquetés par le bruissement des eaux.
Il courut vers la porte du puits et tendit l'oreille. Ce n'était pas de ce côté que venaient les voix.
Car c'étaient des voix; il n'en pouvait douter. Et, même, était-ce l'effet d'une aberration de Touïe, d'une hallucination mentale? Il avait cru discerner l'organe argentin de Lucile,
■J68 LE SliCRET DU GOL'FFItE.
oui, (le Lucilo, qu'il savait à l'ahri dans l'iiôlel de la Croix.
Un silence régna pendant un laps de temps inappréciable. Arnold se dit (ju'il avait éti^ le jouci d'une illusion.
Et voici fjue les voix reprirent, violentes. Dislinclemcnl, celle fois, l'enfant entendit les aboiemenfs de Boseli, ces rau- «[ues appels de la bêle irritée qui livre bataille, qui attaque ou se défend. Il porta la main à sa poitrine pour en comprimée les spasmes balelants.
Il lui sembla que le bruit venait de l'autre bout de la crypto. du trou ouvert dans « l'œil de la vacbe ».
Il y courut.
Soudain, îi Iravers les mugissements de l'eau diluvienne, il perçut un cri sinistre qui glaça le sang dans ses veines.
Une masse opaque passa devant ses yeux, obscurcissant le voile liquide; un choc sourd, mou, comme d'un corps tombant, lui arriva du dehors.
Il se glissa dans Tétroit pertuis, et regarda.
Devant lui, sur la corniche, un homme gisait, immobile, tandis que, sur la cassure extérieure, des doigls crispt^s essayaient de se rctenii" à la glissante aréle.
Une main furivuâe Ir
L'évanouissemenl de Lu' secousse nerveuse avait éf eût momontanéinenl pen jfnait la congeslion, et le au t-erveau, roprcnaïl so
L'enfant sV^veilIa co mouvement qu'elle fit, vei'tui-e.
Avec la pi'omplilud se l'appela tonte l'afT
Mais, en même temps, avec une présence d'esprit étaniMole, elle demeura immobile sur le lit, comprenant que, ligollée comme elle Tétait, elle pourrait, par trop de précipitation, faire une chute désagréable sur le plancher. Méthodiquement, elle se mit à dégager, tout d'abord, sa main droite.
Par bonheur, le lien n'était pas extrêmement serré. Dans leur hâte à se débarrasser de Tcnfanl, pour pouvoir fuir plus vite, les deux bandits s'étaienl bornés à un empaquetage sommaire. Rascal avait ôté sa propre ceinture et s'en était sem comme d'une bandelette pour ficeler le petit corps mince qui, privé de sentiment, n'offrait, aucune résistance.
La main droite dégagée, la gauche suivit, et Lucile put affranchir sa tête de la couverture qui l'élouffait. Alors, elle se redressa, détacha ses jambes, plus étroitement emmaillotées, et sauta du lit.
Elle faillit tomber, car un vertige l'avait fait vaciller. Mais ce ne fut qu'un éblouissement rapide.
Après un regard circulaire sur la pièce en désordre, ne sachant pas combien de temps avait pu durer sa syncope, dominée par une idée fixe, celle d'avertir son oncle et son cousin du danger qui les menaçait, elle s'enfuit par le balcon, courut droit à sa propre chambre, reprit son chapeau, jeta sur ses épaules la pèlerine de laine dont Mme Duval lui avait fait don, et, sans plus réfléchir, s'élança hors de l'hôtel.
Par les jardins, elle gagna la route. Comme elle passait devant la salle des jeux, elle s'entendit interpeller par ses jeunes compagnons.
u Eh bien ! Lucile, qu'êtes-vous donc devenue? Voilà une heure que nous vous cherchons. Où étiez-vous? »
Elle répondit, pressée de se dérober aux questions importunes qui l'eussent inutilement retardée :
PÈRE ET FILLE
« Tout à rheure, tout à riieure, je vous d' pliqucrai.... »
Stupéfaits, les enfants la regardèrent sV roule. Ils durent la croire quelque peu foi
La vaillante Lulu n'avait cure, en ce i sion agréable ou fâcheuse qu'elle pouvai
Elle ne pensa pas même à l'état du ci-
à la pluie dont les premières gouttes (
1» • air.
Elle n'avait qu'une idée, qu'une vo
le Ranft et la crête de Sanct-Niklauf trouver Arnold et son oncle. Car
tout le plan, le plan à cette heure a
teurs.
Tout en courant, elle entendait rôles de ses amis : « Voilà une chons. » Une heure! Elle était (î heure? Quelle avance avaient d d'Arnold !
Et ce souvenir lui donnait c volait sur la route que la plui
Mais elle ne prêtait aucur ragan. Le tonnerre qui, à t terreur, roulait impuissan plus effrayants, ne lui in.<
Tout de même, la rouf piration se faisait cour pourrait maintenir cett pérait. Il fallait arrivei
L'eau du ciel travei de son chapeau et dé
272 LK SECRET DU. fiOUFFHE.
baisers glacc's descendro sur sa ninjue, sur son dos et ses épaules en moiteur. Klle ne s'arréla point.
Comme elle arrivait à la hauteur de la petite chapelle, elle eut la pensée d'en pousser la porte, qu'elle savait ouverte en tout temps, et d\v jeter, à la course, une prière à Dieu. Mais, en mettant le pied sur la première marche, elle recula, jetant un cri.
Un homme venait de sortir du porche, un homme aux yeux hagards, aux vêlements trempés de pluie, et, cet honuiie elle le reconnaissait: C'était son père ! ,
Son père, ici, en Suisse, à Sachseln? ViW quel hasard? Pourquoi? Comme à Bruxelles, comme à Paris, la raison de Tenfant vacilla. Pendant quelques secondes, elle ne comprît pas. ne vit plus clair.
Hélas! la clarté lui revint, fulgurante, affreuse. Son intelligence ne devina que trop bien les motifs. de la présence d'Amond en ce lieu.
Elle se rattachait au drame de toutàTheure: elle s'expliquait par Patientât dont Lucile avait été victime; elle expliquait cet attentat.
C'était lui, le misérable père, qui avait fait le jeu des deux bandits, lui, le complice qui les avait amenés de Paris.
Edgar Amond, de son côté, avait reco^mu sa fdle. D'une voix rauque, mal assurée, il lui demanda :
« Toi, Lulu, sur les chemins, toute seule, par ce temps-là? Où vas-tu? »
(( Où vas-tu? » Ces simples mots rappelèrent à la fillette Tobjet de sa course, un instant oublié. Elle recula d'un pas, sans entrer dans la chapelle, et voulut reprendre son chemin. Amond se jeta devant elle.
(( Où vas-tu? réi)éla-l-il.
PÈRE ET FILLE
— Je vais... bégaya-t-elle, je vais... M j'aille ; vite, vite. »
El elle fit un bond de côté, pour fuir, père lui fermèrent l'issue, Tempêchèrf Alors un cri déchirant jaillit de la p< où éclatait toute Tangoisse de son co « Papa, papa, tu élais donc avec La terrible scène avait galvanisa avait rendu la notion du péril qu'il *' révélait qu'il était deviné, qu'il ne allait avertir son cousin et son o»
pendu sur leurs têtes, leur dénon< l'attentat dont elle avait été vicli Il ne pouvait plus se faire d eux? » Cela voulait dire : « Tu avec les deux horames qui deux hommes de Bruxelles e Il vit bien qu'il était impos:
clairvoyance, que l'enfant nf Derechef sa volonté somi seul instinct de la conserva « Oui, j'étais avec eux. ' ailles là-bas, je ne le veu>
11 bégayait; il parlait sourdes, comme en ont ' Un sanglot souleva h dans l'étreinle de son p « Papa, papa, mon faut que j'aille là-bas chants hommes vont * tuer mon petit Nol.
pelil père, tu neleveuxpas? Ils ne t'ont jamais fait de mal. Et puis, ma tante, ma tante Paule qui m'a recueillie, élevée, voudrais-tu qu'elle te reprochât d avoir laissé mourir son fils? Kt le bon oncle qui m'a emmenée ici, pour me soigner? J'étais malade, tu sais, et, maintenant, grâce à lui, je suis guérie. Mon petit papa, mon cher petit père, laisse-moi passer, veuxtu? Je ne dirai rien, rien... même contre les méchants hommes. »
Oh ! (juel tableau que celui-là! quel spectacle que celui de cette fillette de douze ans, les mains jointes, le visage baigné de larmes, implorant la reconnaissance paternelle, lui rappelant tout ce qu'elle devait à la mère adoptive, à la famille bienfaisante, au vieux soldat qui lui rendait la santé de sa fille, el cju'il allait laisser assassiner.
Elle avait trouvé les mots justes, touché la fibre secrète de la sensibilité, fait luire une espérance de réhabilitation dans les ténèbres de cette Ame en perdition. Tout à l'heure, alors qu'il errait aJTolé, le remords ne lui avait montré quel'abîmedu désespoir. La voix de sa fille le réveillait. Il apercevait une clarté, une possibilité de rédemption.
Pourtant, il eut encore une fausse honte, une sorte de scru- |)ule dans le mal. Il balbutia :
« Mais, si tu vas là-bas, tu ne pourras pas, tu ne pourras pas empêcher (ju'on les arrête..., et si on les arrête?... »
Elle lut dans sa pensée comme dans un livre; elle répondit 1res nettement, très fermement :
« On ne les arrêtera pas ; quand ils me verront, ils n'oseront plus ; ils se sauveront. Et puis, l'oncle Arnold est si fort
Tu ne sais pas comme il est fort!... Et puis, il y a Bosch, qui les connaît, lui, et qui a de terribles dents. »
Lucile parlait avec assurance maintenant. Elle avait cette
PÈRE ET FILLE. r.h
puissance que donne la cerlilude grandissante de la victoire. Klle sentait que son père fléchissait, qu'une énergie convaincante entrait en elle, corroborait ses paroles.
VAlo fut confirmée dans ce sentiment parla réponse d'Amond, par la concession qu'elle laissait deviner.
« Et... où est-ce là-bas? De quel c<jté sont-ils? »
I/organe de la fillette se fit clair, presque éclatant.
« C'est à Sancl-Xiklaus, au pied de Téglise, sur le grand rocher. »
Elle s'était dégagée des bras de son père. Il n'essaya pas de la ressaisir, mais murmura très bas, presque honteux :
<( Veux-tu que j'aille avec foi, pour les avertir? Ln homme est plus fort qu'un enfant. Ils me croiront. »
Lucile ne lui demanda pas même //wi il voulait « avertir » ; elle ne mit pas en doute sa sincérité.
« Oui, mon petit père, c'est ca. Viens avec moi, viens vite. »
Us s'élancèrent sous les cataractes duciel, unis, réconfortés, soutenus par une pensée commune et généreuse.
A la bifurcation de la route, EIdgar Amond hésita. Il voulut descendre sur Wissenbach. Elle le rappela :
« Pas par là, pas par là, mon petit pèrel II y a un autre chemin bien plus court.
— Un autre chemin? demanda-t-il, étonné. Tiens! Je ne \c, connaissais pas. Montre-le moi ! »
Cette nouvelle déclaration emplit de joie le cœur de Lucile. Si son père ignorait le sentier du Ranfl, les deux complices rignoraient aussi, sans nul doute. Ils avaient drt prendre par la grande route, la route de Kerns, de beaucoup la plus longue.
Elle pouvait donc espérer les gagner de vitesse, car (îlle se ra|)pelait fort bien que, le jour d(î leur propre excursion à
Melchtal ils avaient mis, l'oncle Arnold, son cousin elelle, deux bonnes heure;? parla roule, trois quarts d'heure seulement par le sentier, entre Sancl-Niklaus et Sachseln.
« Marchons, marchons vite, papaîNousarriveronsà temps! » exhorta-t-elle avec une douce violence.
Ils se hâtèrent le plus f|u'ils purent. Mais, en vérité, ce fut une pénible traversée, et leur pénérosilé était méritoire au premier chef. Outre que la voie était partout défoncée, euxmêmes se trouvaient dans un état lamentable.
Ils n'avaient plus rien de sec sur eux. La pluie avait transpercé leurs vêlements, alourdis, collés à leurs membres. N'eût été la chaleur oraj;^euse, ils auraient été transis dans ce bain permanent, dans cette tunique d'eau glacée sur leurs épidennes. Mais la fièvre de l'effort les soutenait; ils ne s'arrêtèrent pas.
\ traversl'herbe mouillée du Ranft, ils gagnèrent la passerelle. Au-dessous, la Melchaa, démesurément grossie, débordait, mugissante, dans le vallon. On entendait sitfler les eaux de la Schlucht comme une chaudière en ébulition.
C'était terriliant et sublime. Dans les sapins du versant abrupt, l'ouragan faisait rage. Le vent y tordait les troncs, en arrachait les branches, el c'était une pluie d'aiguilles vertes fouettant les mains et les visages. Le sentier était devenu abominablement glissant ; en certains points, il offrait même l'aspect d'une cataracte, tant l'eau y dévalait en chutes lourdes.
Deux fois la vaillante Lucile recula, chassée par les tourbillons ; deux fois elle revint a la charge, encourageant son père à la suivre. Lui, épuisé, îx bout de souffle, rampait sur la déclivité périlleuse, chancelant à chaque enjambée.
A mi-côte, ils perdirent, l'un el l'autre, le sentiment.
Une lumière prodigieuse les avait aveuglés; une secousse
PÈRE ET FILLE. 277
lesébranlail jusque dans les profondeurs de leur tUre, leur ôlant la respiration et la pensée.
La seconde d'après, sur leur droite, deux arbres s'abattaient, en broyant d'autres sous leur masse; un troisième, enveloppé d'une clarté bleue, flambait et crépitait comme ur torche. Et le feu gagnait alentour, dégageant] une acre fun résineuse.
La foudre était tombée, incendiant la forêt. Par bonhe" pluie et l'eau des sommets allaient éteindre promptemr incendie.
N'importe! Il fallut un instant aux deux grim" roches pour recouvrer leurs sens. Leurs jambes fl* un tremblement nerveux les agitait des pieds à la ' naient de traverser la mort.
Ils continuèrent l'eiTrayante ascension. Cent r lader dans de telles conditions coûtent plus de ' kilomètres en plaine. Et le sentier en lacets tance verticale.
En atteignant le dernier palier, Lucile b souche lui balafra le front.
Elle se releva la figure inondée de sai route, appelant de toutes ses forces :
« Nol ! Nol ! Oncle Arnold ! oncle >
Un aboiement lui répondit, l'abc Elle répéta son appel.
Et ce cri, porté par la rafale, s'é troua le vacarme de l'orage, ent»
tendit Arnold.
Edgar Amond venait derrièr Il vit des silhouettes se mou^ obstacle vivant. Tne main
tendit une voix rageuse, la voix de Rascal, pleine d'imprécations, gronder:
« Ah ! canaille ! Irailre! fripouille! tu Tas emmenée, la gosse; tu nous as vendus. »
Le bandit le poussait devant lui, fou de colère.
Amond essava de résister à la brute. Il s'accrocha à son épaule.
Tout à coup le sol manqua sous ses pieds. Un cri de mort lui échappa. Et les deux hommes, enlacés, tombèrent à pic dans le gouflTre.
En sortant de la grotte, M. de Winkelried n avait eu qu'à taire le tour de Téglise de Sanct-Xiklaus pour se rendre au presbytère. 11 n'y avait rencontré qu'une vieille servante, de laquelle il avait appris que le desservant se trouvait, en ce moment, à l'autre extrémité du village, chez des bûcherons où il était allé donner l'ExIréme-Onction à un mourant.
Il se fit indiquer la demeure para peu près, et se calfeutrant du mieux qu'il put dans son manteau, il se dirigea du côté que la brave femme venait de lui désigner. Bosch, dont tous les poils étaient collés, le suivit, assi»z piteux.
Si les villes sont fort rapprochées les unes des autres, en Suisse, en revanche, les maisons ne le sont point. On y voit même des bourgades de vingtnleux feux disséminés sur six kilomètres de superficie. Le bourg de Saint-Nicolas de Fliihc est de ce nomdre. Ses premiers chalets se montrent au sortir de Zuben, les derniers aux portes de Moessli, dans la partie. la plus sombre et la plus sauvage des gorges de laMelchaa.
Winkelried eut donc quinze ccnls mètres à parcourir, sous l'orage, jusqu'à la demeure du bûcheron malade.
Il y rencontra le prêtre, au moment même où celui-ci rcvê-
PÈRE ET FILLE. 27U
tait son surplis et son élole pour procéder, devant une pieuse assistance, à la triste et touchante cérémonie.
Le Français s'excusa respectueusement de troubler ainsi lacté religieux. Sur l'insistance du curé, il lui exposa, en excellent allemand, les motifs de sa venue et reçut du prêtre Tas surance que, sitôt le sacrement administré, il se rendrait f lieu désigné, accompagné de son sacristain, et môme d'au! personnes prises comme témoins.
Quinze cents et quinze cents font trois mille mèlres ot kilomètres, si Ton préfère. A dix minutes par kilomèt* ajoutant un bon quart d'heure de conversations, tan^ servante du curé qu'avec le curé lui-même, le vi' avait dépensé quarante-cinq minutes avant depouv son neveu.
Et, revenant vers lui, il monologuait à haute " arrivait quelquefois, ou conversait avec son c'
« Si sombre que soit le souterrain, on y S' la route, n'est-ce pas, mon bon Bosch? »
A quoi le griffon répondait par un grogp collaborant aux pensers de son maître
Tout à coup, comme il doublait la vécut un émule du « frère Klaus, » q^ ami, le frère Ulrich, l'oncle Arnold î^ le sol s'abtmait sous lui.
Un zigzag livide venait de dé commotion ébranlait les assisf
Au-dessous de lui, un sapin forêt soudainement illumina
C'était la décharge élect d'aveugler Lucile et son
Comme eux, l'ex-offic*
tique. Pendant une inappréciable durée, il demeura à la place où il était, paralysé, cloué sur le sol, incapable de pensée. Puis la vie rentra en lui. Il vit à ses pieds Bosch aplati, gémissant et tremblant d'épouvante. Autant que les hommçs, les animaux ressentent les effets des commotions atmosphériques.
Il se remit en marche, pesamment, les jambes molles et traînantes. 11 parvint à la terrasse du rocher, au chevet de l'église.
En ce moment, une voix vint à lui, la voix de Lucile ranimée. Il reconnut Tappel : « Nol! Nol! Oncle Arnold 1 »>
Et, à cet appel, Bosch répondit par des aboiements joyeux. La fillette accourait sur le chemin ; le chien bondit devant elle.
Un éclair brilla, donnant plus de clarté dans la pénombre du crépuscule sinistre.
M. de Winkelried vit passer Tenfant suivi d'un homme. Deux autres formes venaient en sens inverse. L'une d'elles se heurta à l'homme qui suivait Lucile; l'autre se jeta sur la petite fille. Arnold entendit siffler un bâton. Il se rua sur l'agresseur.
Mais, déjà, avec un rauquement de fureur, le chien l'avait devancé.
Ce qui venait de se passer avait été si rapide que le vieillard put à peine s'en rendre compte.
Après l'acte de violence dont ils s'étaient rendus coupables sur la personne de Lucile, à l'hôtel de la Croix, après leur rencontre avec le misérable Edgar devant la petite chapelle. Frison et Rascal, sans perdre de temps, avaient couru sur la route de Kerns. Ignorant le raccourci par le chemin de traverse du Ranft, ils avaient suivi le grand chemin, franchi le Melchaabrûcke et gravi la longue côte qui monte à Sanct-Niklaus par Zuben. Ils étaient arrivés au sommet au fort de l'ouragan,
PÈRE ET FILLE
essoufflés par la course, au moment w el sa fille, malgré un relard d'une heu bord de la rivière. Alors, leur dépit s'était changé en exaspération.
Ainsi tout leur effort était vain. Usé Cette petite fille qu'ils avaient laissé ficelée sur un lit d'hôtel, voici qu' eux, libre et irritée. Elle surgissa elle allait les dénoncer, les livrer c'était son père, ce misérable Air pleutre que lâche, qui l'accom' peut-être, qui, sans doute, alh tribuer à la perte de ses comf trop! cela ne serait pas!
« Charge-toi de la mioche, affaire du père. »
Car, ces deux témoins, a silence, ils pouvaient au m cacher assez longtemps poi inopinément, alors qu'on s' leur part du bulin.
L'homme aux moustac que l'homme aux lunette
Pour leur malheur, ni ' du drame. En se collet?
poussé au bord du pré»
ne pouvaient plus l'év
Dix mèlres de haute tuer deux hommes. F Amond ne s'était p pesant, plus corpul-
n2 LE SECRET DU GOIFFRE.
sol dtMreinpé, par la niasse de Teau ruisselant du rocher. Mai^^
la violence du heurl avait détaché le bandit et Tavail renvoyé,
comme une balle de caoutchouc, par-dessus la crête.
Une minute, ou deux, peut-être, Tinslincl vital avait galvanisé ce corps meurtri. Les doigts, accrochés à la pierre, les ongles retournés, avaient essayé, par un acte réflexe, de retenir le malheureux sur la paroi. Ils avaient lâché prise, et r homme avait disparu dans le gouffre, ricochant et se fracassant à chaque angle de la muraille pour aller s'écraser, cadavre, sur les blocs de la Schlucht, cent mètres au-dessous de la territiante coniiche.
' Frison n'avait pas été plus heureux dans son attaque contre I^ucile.
Lorsque, le bâton levé, il s'était jeté sur Tenfant, un adver-^ saire imprévu avait surgi sur son chemin.
Et cet ennemi-là était d'autant plus redoutable qu'il connaît;-: sait son partenaire. C'était le cas de dire qu'il avait « une dent » contre lui. lien avait même plusieurs, qu'il ne demandait qu'à planter dans la chair de l'homme au gourdin. L'occasion était bonne pour le brave chien ; aussi Bosch ne la laissa-t-il pas échapper. D'un bond irrésistible, il avait sauté à la gorge, eL maintenant, renversé sous la bête vindicative, à moitié étranglé, le coquin s'efforçait vainement de desserrer les terribles mâchoires qui se refermaient, tenailles vivantes, sur son cou.
11 fallut Tintervention de l'oncle Arnold pour arracher le misérable à la furie vengeresse du griffon.
. Cependant, d'autres pas résonnaient sur la route. Le curé revenait de Moessli, accompagné de plusieurs hommes. En quelques mots, M. de Winkelried les mit au courant de la scène. Deux solides bûcherons, dont l'un était Tappariteur du bourg, s'emparèrent de Frison et le mirent en lieu sûr dans
PÈRE ET FILLE
une soupente. Trt»s paternellemenl, le vieux prêtre, sur la demande de Fonclc Arnold, emmena Lucile au presbytère, où sa servante s'empressa de déshabiller la fillette grelottante, de la frictionner énergiquemenl, devant un grand feu, puis de la coucher dans son propre lit, en attendant que ses vêtements fussent séchés.
Mais Lucile ne se prêta qu'à contre-cœur à ces soins. La commotion nerveuse avait surexcité sa sensibilité. Elle réclamait qu'on la ramenât à son oncle et à son cousin, voulant savoir ce qu'il en advenait. Elle appelait son père en gémissant, ne sachant rien encore de la catastrophe survenue.
Pendant que ce drame se jouait à l'étage supérieur, Arnold, de son côté, dans la crypte, devenait l'acteur principal d'une autre tragédie. L'affreux épisode de la courte lutte à laquelle il avait assisté, tout en lui emplissant l'ûme d'horreur, n'avail point paralysé son énergie. Il s'était glissé, par le boyau, jusque sur la corniche, le cœur serré par une horrible appréhension, se demandant qui étaient les deux hommes dont il venait de voir la chute, tremblant à la pensée que l'un des deux ne fût son oncle. Qttel(|ue pitié qu'il ressentît pour le malheureux Amond, gisant sous ses yeux, il éprouva un réel soulagement à le reconnaître. Celui-ci, du moins, n'était pas son oncle.
Mais l'autre, celui qui n'avait pu demeurer sur TelTrayante console, celui que le gouffre avait englouti, qui était-il?
Le doute ne pouvait avoir de solution immédiate. La générosilé naturelle prit le dessus dans le cœur de l'enfant.
11 se dit (ju'il fallait secourir au plus tùt le malheureux, l'arracher à ce lit de roche où l'eau le baignait, pénétrant sa chair de morsures glacées, le mettre sur-le-cham|> à l'abri de touti* chute ultérieure.
. Alors, déraisant la cciiitui-c de gymnastique qu*il avait gardée autour de ses reins, il réussit à la faire passer sous les épaules d'Edgar Amond, et, avec d'infinies précautions, lira le pauvre corps jusqu'à l'entrée de » l'œil de la vache. >>
Mais là, il dut renoncer à l'introduire dans la crypte. Moins corpulent, certes, que l'oncle Arnold, M. Amond n'avait pas davantage la sveltesse d'un torse d'enranl. Le sien ne pouvait passer où était passé celui de l'écolier.
Force était d'attendre. En garçon avisé, Arnold se dît tjue <■ deux sûretés valent mieux qu'une », ainsi que le veuH'ada^c. Il revint donc à la ci'j'pte, ramassa la corde que M. de \\'inkelried avait naguère attachée à sa taille et la li\a à la boucle (le la ceinture de gymnastique, remontée jusque sous les aisselles du pauvre corps inanimé.
Il avait à peine achevé cette opération préventive, qu'un aboiement joyeux éclatait à quelques pas de lui. Bosch, avec une impétuosité qui faillit renverser l'enfant, lui sautait au visage, prodiguant les caresses et les coups de langue.
La crypte s'était emplie de lumière. Des hommes porteurs de torches de résine, venaient d'y pénétrer.
" Oh! mon oncle! mon oncle! s'écria le petit garçon en se jetant dans les bras de Winkciricd, vous êtes vivant! »
Il expliqua alors l'angoisse qui l'avait oppressé, raconta l'accident mortel, la chute des deux hommes enlacés, et, désignant l'étroit orifice, fit entendre qu'il n'avait pu attirer plus avant le corps du malheureux Amond.
Deux forestiers, armés de pics, attaquèrent vigoureusement la paroi rocheuse et parvinrent à l'élargir assez pour faire un passage suffisant. Hélas! si Edgar n'était pas mort, il n'en valait guère mieux.
On le transporta, péniblement hors de la caverne; on le
PERE ET FILLE
déposa également chez le curé. Comme l'fin, un adolescent du village partit, à cri labour, pour ramener de Kerns un méd
Pendant ce temps, on se mettait en cadavre de Rascal.
Ce ne fut pas le plus facile. Il faisai sentiers, d'escalade périlleuse, offraie core à la descente.
La Melchaa, débordée, avait tripb' l'afflux de ses eaux. Il fallut attendn son cours normal.
Tout le pays, cela va sans dire, rait de partout. Les tragiques év joints à la découverte du fabule railleuse désinvolture par les allaient défrayer pour de long naux de Lucerne, de Bâle, de Genève.
Ce fut donc h qui mettrait :
cantonaux, ne fût-ce que f mêlé aux dramatiques inc' venait d'être le théâtre.
Enfin, vers minuit, les baissé, on put, à la funèl chers, à quelques mètre tables débris en bouillie tuné Rascal. On leur c cimetière de Fluhli, p( diait Frison, de brigif çaise.
M. de Winkelriec
■iM !.K SKCRET ItU GOUFFRU.
scellés sur rt'nli'i'e de la cryple. (lelte mesure do prt^caution prise, il lit triiiisporler Lucjle et son |K"Te jusqu'à Sachseln. L'enfanI avait une forlc li^vre et iMait on proie au dt^lire.
Quaud au niisérahle Aniond, il n'avait pas recouvré ses sens, el le docteur jugeait son cas désespt^ri5.
Au malin C|ui suivit celte TiHit mi^moi'able el terrible, l'oncIc Arnold courut au l(''U^grnphe, d'où, avec un mandai de cin<| cents francs, il adressa à Mme Duval une dépéclie ainsi con(;ue :
" Parlez premier train tous. Lucilesouiïranter^ïclamc soins, 'l'résor li-ouvé. — Win'kki.iuki). •'
Les mngisirats de Sarnen l'accueillirent avec la plus a;niiiathî"|iie di'fi-rcnrr.
JUSTICE POUR TOUS
Lu jonnu'-c se passa thiiis la Irislcssc cl liiKuiirliuK'. l.iifiUn'avait pas i-cssé de délirer el P-dgar Aiiiond demoitrail pIo^^é dans un eoma de fâcheux augure.
Mais, le soir venu, le inédeein se |irononi;a, 1res rassiiraiit au sujet de la lilk'tle. moins aflirmatir en ce i|ui eoiu-eriiiiil le
pi-H'.
I^a lièvre île reiiFant durait toujours, nuiis elle avait reeouvri' sa liieidit»^ et la maladie se dessinait leiilemoiil dans le s d'une pneumonie franehe. Si grave que fill le diagne laissait une porte ouverte à IVspoir. (Juant à Kdgai" signes, l'homme de l'art avait i-ecoiinn le réveil lilé, et même un certain retour à la eonnaissa'"
iSH l.E SECRET DL' GOUFFRE.
Ct' fut ilonc avec une tranfjuiUil^ relative qu'à l'aube du second jour, M. de Winkelried et son neveu, laissant leurs malades sous la surveillance de gardes d«^vou<^s, prirent le train du Briinig correspondaut h l'arrivée de celui de Paris à Lucernc.
lis s'y Irouvèrent à temps pour serrer les voyageurs dans leurs bras, dès leur sortie du wagon.
Assurément, ce revoir fut atlristé par les nouvelles que Mme Duval recevait de son vieux pai'cnl. La bonne mère ne ne voulut pas même jeter un coup d'oeil sur la charmante ville, tant elle avait hâte de courir au chevet de son enfant d'adoption.
On se rembarqua donc tout de suite pour Sachseln, et Arnold profita du court trajet pour satisfaire au plus t'M l'impaliente curiosité de son frère et de sa sœur. Jeanne n'avait n'en perdu de son exubérance, non plus que de son aptitude au.v quiproquos et aux » pataquès ».
Aussi, quand elle entra, une heure plus tard, dans la chambre où Lucile gardait le lit, la petite malade, de sa voix pleine d'œ^ophonie, la salua-l-elle d'une appellation chère a ii langage de l'oncle Arnold, et qu'elle n'avait pas entendue depuis près d'un mois :
<i Tu vois que tu es enfin venue nous rejoindre, petit « labaout boiu'donnaïré? »
Tout le monde se réjouit d'ouïr ce terme sur les lèvres de la pauvre Lulu. M. de Winkelried fit même cette remarque :
« Allons! ca va mieux, puisque tu plaisantes. Le moral e.st bon, et, quand le moral est bon, le physique ne tarde pas à l'imiter. >■
Malgré cet optimisme, il ne s'en soumit pas moins aux sévères prcscri[>tions du docteur, Mme Duval se fit donner
JUSTICE POUR TOUS
une chambre voisine de celle de la fillelle donl < plus la couche. Vigoureusement comballuo, la puis céda le sixième jour; dès lors, on pul iluxion de poitrine comme délinilivement enraj la semaine, Lulu étail hors de danger.
11 s'en fallait, hèlas! que son misérable p!
partagé!
Edgar Amond, à vrai dire, se trouvait sor autrement redoutable. Indépendamment d dont le retentissement avait dû jeter la pc Torganisme, le pauvre homme était attc nerveux et le cerveau par la commotio redoutait une terminaison fatale pour moins rapprochée.
« Il me parait impossible, avait-il (ju'il survive à une pareille secous.* pas à souhaiter. Sa condition parmf Ton peut envisager la mort comsolutions.
Avec le plus admirable des dév geait son temps et ses soins eut-
C'était à peine si le vieil or sentît à l'accompagner fpielqi riiôlel ou sur les bords du vaillante femme répondait er de me promener dès (|ue n
A (juoi M. de Winkeh'iec' réplifpiait :
« Oue vous al tendiez I encore. Mais, pour ar nous a fait!...
290 LE SlîCRtlT DU CiOUlVRi;.
— Oncle, in'onontja la veuve on lcv«nl sur le vieil liotniin? ses prunelles pleines d'uiiP mnnsuélude céleste, ne vous faites pas plus mauvais que vous n'êtes. Au fond, je vous sais très ému du sort de ce nmllicurcux. Vous lui avez pardonné, el d'ailleurs, s'il fut coupable, il a racheté et expié. C'est en voulant vous défeiidi-e contre ses anciens complices qu'il a roulé dans l'abîme. »
nile lut dans Tétonnement de ses traits l'ignorance où il était des incidents du drame. Elle le lui raconta alors simplement, selon le récit que lui en avait fait Lucile à elie-raémc. Kl elle put constatei- c|ue le visage du vieux soldat manifestait une profonde pitié.
H !*auvi'c gai'çon! ai'tieula M. de W'inkeli'ieiJ avec efr«u-l. C'est, connue vous dites, une réparation. Puissions-nous lui témoigner c|uc nous avons oublié sa précédente conduite, eu considération de sa dernière boiuie action. »
L'onde Arnold n'eut pas le loisir de s'occuper b"eaucou[> de la santé du malheureux Amond.
Un avis ofliciel l'avait mandé 'a Sarnen pour assistera l'inventaire du trésor découvert dans la gi'otte de Sanct-Niklaus.
11 s'y rendit, accompagné d'Arnold et de Pierre. Ce fut pour tous une mémorable journée.
Le vieillard dut, au préalable, justifier de ses liti'es à la possession de; cet bérilagc plus de quatre fois séculaire. Les papiers qu'il pos^éibit fournirent la preuve surabondante de sa lointaine filiation et des droits qu'il en tenait. Aussi, les magistrats de Sarneu l'accueillireut-ils avec la plus sympa- . Ihique déférence.
« Monsieur, lui dit le président du Conseil cantonal, nous sommes heureux de saluer en vous le représentant de deux des noms les plus glorieux de noire histoire, \m der Ilaldeu ot
JUSTICE POUR TOUS
Winkelried. Bien que la France vous compte au nom) ses enfanls les plus fidèles, la Suisse ne perd pas ses sur votre illustre origine, et, par là, vous êtes nôtre em prodigieuse circonstance qui vous met à la tête d'un inespéré, sert, en même temps, à faire éclater votre g puisque, avant toute découverte, alors que nous-m<' la légère, je l'avoue, refusions d'ajouter foi à vof aviez exprimé votre intention de faire bénéficier 1* d'une notable part de cette fortune probléma^^ d'hui que, grâce à votre persévérante ingénie perspicacité de cet enfant (il désignait Arnold ce problème est résolu, nous vous remcrcide votre munificence* »
Cette brève harangue prononcée, le n?
Toncle Arnold et ses jeunes compagnons denberg, où Ton avait déposé les précie^ crypte de Sancl-Niklaus.
Indépendamment de leur merveille offraient un intérêt historique consi cimen tout à fait remarquable de f siècle. On s'attacha donc à ne leur ration et un spécialiste fut mandé leur ouverture sans eflFraction.
L'opération ne se fit pas t* heures d'efforts et de recherche trats eux-mêmes, bien qu'er émettaient Tavis que l'on déf ainsi que l'avaient fait les le serrurier finit par risq?
vieilles clefs conservées l'espoir très vague des a^
2î>2 LK SKCRET DU GOUFFRE.
(Haicnl tous pourvus de fermetures identiques, les couvercles se soulevèrent au milieu de rémolion générale.
Alors apparut aux regards éblouis la rutilante profusion des richesses accumulées par laventurier, le « lait brillant », selon l'expression du sire de Grandchamp, recelé dans la grotte de la montagne.
On procéda sur Theure à son évaluation. A côté des pièces monnayées, on trouva des lingots et des barres étiquetés, portant la marque et la date de leur provenance, des rubis, des saphirs, des turquoises, des émeraudes, des opales, des améthystes, des topazes, quinze gros diamants, une soixantaine de
perles, miraculeusement conservées, malgré leur enfouissement, des colliers exportés de TEgypte et des Lieux Saints, de rivoire d'hippopotame et d'éléphant, des étoffes de drap royal, en un mot, une variété d'objets précieux, dont l'appréciation s'éleva au chilTre de cinq millions et demi.
Ce qui fit, plus spécialement, la joie des collectionneurs et des antiquaires, ce fut l'authenticité de ces richesses attestées par le témoignage du propriétaire en personne. On put lire, en elTet, sur les liches qui les classaient, des désignations ainsi conçues :
(( Pierre de béryl, ayanl orné le poignard du capitaine Pippo, Honriroisy en 1412. — Perles prises sur nue caraque de Levantins au pays du Grand Seitjneur, en 1468. — Poudre d'or apportée par le capitaine NuFto Tristan au roi Alphonse, qui en fit la première cruzatlo (1417)). — Dent d'olifan donnée à moi, Philippe, et une autre au seiqneur Pedro d*Escalona, par un gentilhomme noir de la Moniagne aux Lions ^ en Hfii. »
Kl il y en avait ainsi des centaines, des plus singulières origines : des boucles de ceintures achetées à des bourgeoises de LiègiN des armes damasquinées rapportées de Tolède, un
JUSTICE POUR TOUS. i>'>3
rubis du lurban de Tamcrlan, que le conciuéranl mongol avail donné à Rubruquis.
Jamais le mot « trésor » n'avait été mieux jusliiié. I/onclc Arnold, avant de céder ces richesses contre leur valeur vénale, voulut prélever certains joyaux qui lui insi)iraient du respect. Il acquit de la sorte un anneau d'or formant le seing du duc Léopold, ramassé dans sa tente, le jour même de la déroule des Autrichiens à Sempach.
A la répartition, le canton obtenait dix-huit cent mille francs. Le vieil officier d'artillerie y ajouta, de son propre mouvement, cent mille francs pour chacun des bourgs de Kerns et de Melchthal, et un don particulier pour les sanctuaires de Nicolas de Fluhe. Il témoigna tout particulièrement sa sympathie à ses hôtes et à ses amis. La fortune lui venait sur le tard; il entendait en faire le meilleur usage possible. Puis, tout réglé et établi, il put dire en souriant à Mme Duval :
« Vous êtes ma seule héritière, Paule. Sans être milliardaires, vos enfants seront assez riches j)Our garder un bon rang dans le monde. Pierre et Arnold seront soldats. Nous marierons Jeanne à notre convenance, et selon son choix contrôlé, avec un brave gargon qui ne lui « acontera » pas d'histoires. Nous avons d ailleurs tout le temps d'y penser.
— Et Lucile?... questionna Mme Duval un peu timidement.
— Lucile? Pouvez-vous me le demander, nia chère Paule? Mais c'est tout indiqué, elle sera la feninu*. d'Arnold. »
La veuve sourit à son tour, et, les yeux rêveurs, retenus sans doute par la consolante perspective, murmura :
— Oui, vous avez raison, la chose est vraistMnblablc*. (l<*s deux enfants se sont toujours bien entendus. Et puis, Lucile resterait ainsi ma iille. »
Klle devait le resler toujours, et l'heure allait sonner où elle n'aurait plus, on ce monde, rjuc celle mi>rc admirable à elit^rir.
Car, en di^pit des soins dévouL^s du médecin, IVtal d"Edgar Amond n'avait fait (juVmpirer.
Le malhcuronx homme avait recouvre^ sa luciditi^, ou, du moins, ce fju'il en fallait pour se rendre compte de la {çravit»' de son mal. Des lésions internes avaient provoqué d'irréparables désordres dans l'organisme, et le malade était irrévocablement condamné. Il fut impossible de songer à le ramener en Franco, lorsque l'oncle Arnold et Mme Duval durent y rentrer pour continuer les études des deux garçons, c'est-à-dire à la fin de se|>lemhre. Le séjour en Suisse avait duré deux mois au lieu d'un. ArnohI, entièrement rétabli, allait rentrer au lycée avec son frère.
Ce fut Lueile en personne qui, les yeux pleins de larmes, vint exposer sa requête h Mme Duval.
" Maman, lit-elle, employant pour la première fois celle douce appellation, je viens vous adresser une prière. »
O disant, elle s'agenouillait devant la veuve et lui baisait alTectucusemonl les mains.
i< Une prière, Lulu? ([ueslionna Paule, dont le cœur avait IressailH, pressentant l'objet de la sollicitation.
— Oui, reprit Lucile, une prière. Vous souvient-il qu'il y a deux mois, un jour que vous me pressiez de questions, je ne l'épondis à votre chère tendresse que par des larmes? Vous connaissez aujoui'd'liui les causes de mon silence, le secret qui m'étouffail.
— Ne parlons plus de cela, clièrc petite, essaya de dire la veuve, (^est une page douloureuse qu'il faut ai-racher du livre de ta vie.
— Maman, insista la iilletle, je ne pourrai arracher cette
JlSTICl:: POUR TOUS. 2!»5
|)age que lorsqu'il me sera possible de la remplacer par une autre plus eonsolanle. Ce jour-là, je souffris de ce que je ne pouvais conlier ma Irislesse à personne. Mais, bienlôl h(?las! le souvenir de celte première souffrance sera effacé par un souffrance aussi jurande. Mon pauvre papa va mourir. »
Un sanglot lui coupa la voix et elle se laissa tomber éplo comme autrefois, entre les bras de sa mère adoptive.
11 est vrai que sa douleur avait une tout autre caus' pouvait Tavouer aujourd'hui.
Sans y insister, Mme Duval, posant ses lèvres s front désolé, formula la réponse avant la demande. T
« Je devine ta prière, ma petite Lulu, tu désire auprès de Ion père et lui donner tes soins. Je répondre que tu es bien jeune, bien inexpérini rôle de garde-malade. Mais j'aurais mauvaise Tu nous as donné de telles preuves d'énergie que je ne vois pas quelle autre personne p place au chevet de notre pauvre malade.
« Demeure donc ici, mon enfant cher toi, si ma présence n'était pas indispene toi, néanmoins. Le cher oncle et mo' Paris et Sachseln. Tu ne seras donc et, malheureusement, je le crains, p être de bien longue durée. Tu dois plus cruel que celui qui va non nément.
Elle ne disait que trop vrai, ne se prolongea pas au delà d
La mort accomplissait r?
déclinait d'heure en heure.
Il avait voulu, dans ur
2% l.K SECRKT DU GOUFI-ItE.
iiulûur lie sa couclio \cfi li^moins du li'isle drynic de son oxis- Icncc. L;i, souldUi par Lucilo en pleurs, il avait demandi^ pardon |)uIjli(]uemont .'t l'oncle Arnold eï à Mme Duval. Puis, il avait bégayù ces mots :
■- Va toi aussi, ma bonne petite Lulu, tu dois me pardonnei-, mes fautes envers loi. Ton père a é(«'un ju;raiid coupable — »
Elle ne le laissa pas achever. Is'ouanl ses petits bras au cou du mourant, elle pai'\"iut ii murmurera travers sessanglofs :
" Non, papa, non, je ne veux pas tV-couter. Une fille n'a pas le droit de juger son père. Le bon Dieu ne le veut pas. »
Mme Duval et M. de \\'inlielried eonlirnièrcnt ces paroles pieuses de l'enfanl. Ils oclroyèrent Icui" propre pardon sans iTstriclion.
C'était l'absolulion donnée au nudlicureux liomme. L'expiation avait été cruelle, et sa durée Tut assez longue pour que les .souffrances courageusement suppoi'tées rachetassent les fautes (lu passé en cette âme plus faible encore que criminelle.
Il trafna de la sorte son existence condamnée sous les crépuscules assonibi'is d'orlobre, les grises journées de novembre, les sombres brouillards et les grands froids des dernîersjoiii's de l'aniice. Lucile, ii-ansliguréc par le dévouement, tnùrie pai- la connaissance du malheui-, gi'andie parsoii amour filial, fut pour lui la plus attentive des servantes, la |jlus adniiraltle des tilles.
Pendant trois mois, elle vécut les heures funèbres de celte agonie ininterrompue et nulle jdainte ne monta de son cœur à scsicvi-es.
Ainsi qu'ils le lui avaient promis, loiicle Arnold et la tanle Paulc vinronl, h tour de rôle, l'iissisler dans sa pénible làclie, vivre à ses côtés sous le loit liospilalier de l'iiôtel de la Croix, lit Tcnfanl, soutenue par ce réconfort, put voir approcher
L'oncle ArnolJ el la l."
THE t:]-.:: Y^'.X PUBLIC I.iyir.AKY
JUSTICE POUR TOUS. !29î>
rheurc terrible où Tinforluné Edgar Amond irait rendre compte au Juge suprême des fautes déjà châtiées, dont ses victimes Tavaienl absous.
Un soir de décembre, comme Tangélus sonnait au clocher de Sachseln, Tex-complice de Frison et de Rascal rendit k^ dernier soupir*
En France, pendant ce temps, le. seul survivant des trois coupables comparaissait devant un tribunal moins redoutable à coup sûr, mais dont les sentences sufdsent à flétrir un homme à perpétuité. La Cour d'assises de la Seine, pour d autres crimes plus graves où la participation du misérable fut établie, le condamna à vingt années de travaux forcés.
Ainsi prit (in le triumvirat funeste dont le malheureux père de Lucile avait été le membre le moins pervers. Une circonstance providentielle avait soustrait ce dernier à la flétrissure d'une condamnation publique. Le nom de Lucile demeurait intact.
Plus rien ne la retenant en Suisse, elle rentra, toute vêtue de deuil, dans l'appartement de la rue du Ranelagh.
Mais, dès son arrivée, Jeanne, plus exubérante que jamais, crut devoir lui faire une importante confidence.
« Tu sais, Lulu?... L'oncle Arnold? » •
Et Lulu, avec un mélancolique sourire que provoquait la divination de quelque phrase bien originale, de répondre :
« Non, Jeannette, je ne sais pas. Qua-t-il fait, l'oncle Arnold?
— Eh bien! il a fait, il a fait une maison qui n'est pas encore faite, pour lui et |)our Bosch, et aussi pour nous.
— Ah! Et où a-t-il fait cette maison qui n'est pas encore faite?
— Là-bas, dans son parc de la rue La Fontaine. 11 Ta
:>m i.K st:cnET du gouffiie.
iiclifh'-c, el »■;! soni Irôs Itcau, t'I Br>scli aura une f^runde niclu' lotile neuve el nous aussi pour jouer avec lui. -^ Nous aurons une iiiehe, Joannclle?
— Tu es solle! l'uisque je te dis ([ue c'esl pour Bosch. Kl elle s'appellera " Villa du Tr(5sor ».
— La niehc? plaisanta encore l'orpheline, que lu suite des ipiiproquos de .lejnme avait tout à fait égayOe.
Ce que relle-ei venait de lui confier d'une manière assez dt^eousue n'en t''lait pas moins l'expression de la vériti^.
M. de Wiidveli'ied avait consacré une somme impoiianle à l'acipiisition des terrains au centi'c desquels se dressait la vieille maisoiH|UÎ avait abrite^ ses espérances elses recherches. Il s'occupait aetuellemcnl d'y construire un bel hôtel où il vivrait, désormais, entouré des chers éircs qui faisîiienl l<! bonheur de sa vie.
(le qui avait laissé la plus profonde impression sur l'espi-it tumultueux de Jeanne, c'était de savoir que le iidèlc Bosch y posséderait un lofais de choix. Kl, son imagination ne cliùinanl jamais, elle avait interrogé le vieil ami sur l'oppoi-tunité (pi'ii pourrait y avoir à donner, comme compagnons, an bon chien, ])our qu'il renouvelât ses exploits du Stiickli, quel(|ues vaches et nu'nie un jeune taureau. Car la tîllette ne se consolait ]>as de n'avoir point assisté à cet émouvard combat.
GraveEuent, au milieu des riiTs dt Pierre, d'Arnold et ni^me (le Lucile, M. de W'inkeb'ied avait répondu :
(1 Tiens! C'est une idée, c(da, Jeannette. Et pour (pie rien ne manque au tableau, je vais faire creuser un bassin grand comme le Ine de Sarneu; peut-être aussi y transporterai-je le Niinalphorn. (Ju'en pensez-vous, les autres, qui vous esclaffez si foj-l? ..
JUSTICE POUR TOUS. 501
Le soin qu'il niellait à bâtir son hôtel d'Auleuil n'enipécha point Toncle Arnold de s'absenter à plusieurs reprises, et, chaque fois, ces absences durèrent d'une semaine à trois. Il garda le plus rigoureux silence à ce sujet et ne s'en ouvrit qu'à Mme Duval.
Mais, quand revinrent les grandes vacances, quand les petites bouches soupirèrent vers le grand air et les vastes iiorizons, le vieillard, s'adressant à la veuve du colonel, demanda, du ton le plus détaché qu'il put prendre :
<( Que ferons-nous, cette année, ma chère Paule?Avez-vous (juclque projet qui vous séduise entre tous?
— Mais non, mon oncle, répondit l'aimable femme. Je me plairai partout où Ton aura décidé de se rendre. La mei-, la montagne et les bois me charment également. J'avoue, néanmoins, que si j'avais un conseil à donner?...
— Eh bien! voyons! interrompit à dessein Winkelried; vous opinerez la dernière. Nous allons procéder par voie de |)lébiscite. »
Et, s'adressant à son filleul :
<( Arnold, dit-il gaîment, va chercher tout ce qu'il faut pour écrire. Vous allez voler au scrutin secrel. Chacun de vous indi(|uera sur un morceau de papier ses préférences et inscrira le nom de l'endroit où il désire passer les deux mois de villégiature. »
Cette décision fut goûtée de tous.
L'instant d'après, Lucile avait délicatement coupé en six une grande feuille de papier écolier.
Elle distribua les parts à son entourage, en même temi)s qu'un certain nombre de crayons. Jeanne ne fut pas la dernière servie.
Après quoi, hvs bulletins de vole, soigneusement plies.
50â LE SECRET DU GOUFFRE.
furent iinmédialcmenl jetés dans la corbeille à ouvrage de Mme Duval.
« Maintenant, ordonna Tonde Arnold, silence dans le rang. On va faire le dépouillement du scrutin. >»
Jeanne était tout naturellement désignée pour remplir les fonctions de scrutatrice. Elle les tint avec tout le sérieux voulu.
<( Allons! commanda encore Fonde, veuillez lire, mademoiselle, à haute et intelligible voix. »
Le premier pli ouvert était d'une écriture ferme et large, accusant la main de Pierre, déjà âgé de quinze ans.
Elle contenait ce seul mol :
« Suisse. »
Winkelried inscrivit le résultat de ce premier suffrage, et lit signe à Jeanne de poursuivre sa lecture. Le second bulletin énonça un désir :
« Je serais bien heureux de redescendre dans « Tœil de la vache. »
Les rires de l'assistance firent voir, qu'en dépit du scrutin secret, Arnold avait, en quelque sorte, signé son vote.
Le troisième papier était d'une longue calligraphie régulière et penchée, dénotant, au dire des graphologues, une grande sensibilité.
« J'aime tant la chapelle de Flûhli et le cimetière de Sarnen. »
Lucile venait de se trahir en exprimant son vœu le plus cher: s'agenouiller sur la tombe de son père.
Les rires avaient cessé. Ils reprirent de plus belle, lorsque Jeanne, ramenant le quatrième bulletin, s'arrêta confuse, et iit cet aveu :
« Je ne peux pas bien lire. »
lie
re oir
idiM /in c i pid roi
IC |i DUS
an 'le Lu Lii, I fan
la I ouv
lai
A i me Si iée.
•ise
3 pli
nji
â04 LE SECRET DU GOUFFRE.
En face de Sachsein, de l'aulrc côlé du joli lac, le vieux sol- (lai avait acheté un superbe domaine, entre Sarnen et Stalden.
Là, sur la pente de velours du Landenberg, il avait fait construire une villa à Titalienne, aux toits en terrasse, bordés d(* fçarde-fous. Tout autour, d'admirables jardins, peuplés d'arbres fruitiers, descendaient en plans successifs vers Teau miroitante. L'incomparable panorama s'y enfermait en un cadre merveilleux, au centre duquel se détachaient tous les lieux chers an souvenir de la famille : Sachseln, avec sa belle église, la montée de Fluhli et sa chapelle au sommet de son monticule vert, les lointains sourcilleux du Xunalphorn et du Widderfeld, le sanctuaire de Sanct-Nikiaus sur son rocher, les étages noirs de végétation du Grafimatt et de TArnigrat.
« Eh bien ! interrogea Toncle Arnold, lorsque, après le dîner, il monta avec sa famille sur la terrasse de la villa, êtes-vous contents d'être revenus en Suisse? Pierre, toi qui te destines au Borda., tu vas pouvoir canoter à ton aise !
— Certes, mon oncle, répondit le futur marin, avec un bel enthousiasme.
— Moi, dit Arnold, d'un accent de pince-sans-rire, j'ai quelque envie de fouiller les archives de Sarnen pour savoir si la vache d'Unlerwalden n'avait vraiment qu'un « œil ».
— Tu es trop gourmand, NoI, riposta le frère aîné, en détachant un amical coup de poing à son cadet. Laissons-la borgne cl conlenlons-nous de ce qu'elle a bien voulu nous donner ^>
La joie régnant dans tous les cœurs, on organisa la vie commune à la salisfaclion générale. Lucile put aller fréquemment, accompagnée de sa tante, prier sur la tombe de son père ; Nol , revit à loisir la caverne du trésor ; Pierre canota du nord au sud, de Test à Touesl, sur le lac ; Jeanne, sa compagne de choix, devint, mieux encore (jue sa cousine, la charmeuse d'oiseaux
JUSTICE POUR TOUS
(ieriiOtt'l de la Croix. Kt l'onclo Arnold pul donr avance à son ouvrage commencé depuis dix a; tracerx le» âges.
Autour d'eux, ils fjreril des heureux. (Jn le^ celle populalion paisible et vertueuse. S'ils ar le calme patriotisme de leiii's luîtes, ils lei des exemples, (|ue la France, elle aussi l'afTection des peuples, ses voisins.