‹ Le secret du peuple de Paris A. CorbonChapitre 10 sur 64 · JO · texte numérisé non relu

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prendre l'habilude, ne peut pas conclure à mal : on ne saurait trop leur rappeler que c’est une grave erreur.

Heureusement qu’en ce temps-ci, à défaut d’une suffisante participation aux débats de nos intérêts nationaux, d’immenses questions européennes ont surgi, qui ont le privilège de passionner le peuple, et de faire remonter la sève qui, faute de mieux, pouvait trouver de basses fissures. La réaction se fait, dis-je, et les mœurs privées y gagneront.

Nous aurons plus loin l’occasion de revenir sur l’action que peut avoir un système de gouvernement sur le tempérament moral du peuple. Pour le moment, disons que ce tempérament, un peu plus déréglé qu’autrefois, peut se racheter de ses côtés défectueux par certaines heureuses dispositions que nous ferons connaître, lesquelles étaient beaucoup moins accentuées autrefois que maintenant. Le passé, qui ine sert de point de comparaison, ne va pas au delà de trente à trente-cinq ans. Je n’ai qu’à consulter mes souvenirs, et loin que les années, en s’accumulant sur ma tête, me portent à préférer le peuple que j’ai vu en mon jeune âge à celui que je vois en mon âge mûr, c'est celui-ci que je préfère à celui-là.

Je ne cède pas volontiers la parole à autrui quand il s’agit, comme on l’a vu, d’attaquer un préjugé po-

pulaire ; mais je la cède de tout cœur quand il s’agit de mettre en relief les grands traits de caractère du peuple. Surtout si la personne qu’il s'agit de laisser parler ne peut être suspectée d'obéir à l’esprit de corps ou au besoin d’attirer à elle la popularité. Je laisse donc la parole à un publiciste très-évidemment sympathique à notre classe ouvrière; mais qui, tout partisan qu’il soit du progrès dans la science, jure devant un autre dieu que celui de la démocratie et du socialisme.

Le publiciste dont s’agit est l'auteur du livre intitulé : les Populations ouvrières de la France 1 . Il constate d’abord, comme je l’ai fait moi-mème, que le personnel de l’atelier parisien se renouvelle incessamment de recrues qui lui viennent de toutes les parties de la province, si bien que toute la population laborieuse de la France a, par le fait, sa représentation permanente dans l’atelier du grand centre. Puis il ajoute : « Une « résidence un peu longue dans la capitale finit par « créer au sein de cette immense agglomération un « fonds commun de sentiments et d'idées, et par déve- « lopper dans les âmes des germes analogues...

1 Par M. Audiganne, 2 vol. Deuxième édition. Paris, 1860.

L’auteur de ce livre n’a pas cru devoir dégager le peuple dont il parle de ses éléments inférieurs ; et il semble que toute la population dite ouvrière de Paris ait droit au bénéfice du portrait qui va être tracé. Le lecteur sait qu’il doit distinguer. M. Audiganne n’a pu s’y tromper plus que nous.

Cette observation faite, je recommande le livre en question. Un y trouvera de. très-utiles renseignements sur tous les ateliers de France, et ?nr les mœurs et habitudes de nos diverses populations ouvrières.

LE SECBET DU PEUPLE

« Ces analogies morales, tout en étant mélangées « d’éléments hétérogènes, offrent des caractères géné- « raux assez singuliers pour qu’on les signale.

« On remarque, par exemple, dans la population « ouvrière de Paris des instincts de sociabilité plus « prononcés qu’en aucune autre; un esprit plus ou- « vert, des idées plus larges, et un sentiment philan- « thropique qui engendre le désir de s’aider mutuel- « lement, et développe des habitudes de réciproque « tolérance... D'un autre côté» on reconnaît chez elle « des goûts irrésistibles pour la dissipation et la dé- « pense, une soif ardente de plaisirs, un amour pas- « sionné pour les changements.

« Tout ce qui diversifie l’existence plaît à cette po- « pulation mobile et altérée d’émotions... Quand on « poussait, jadis, les ouvriers dans les émeutes, on « les voyait s’y précipiter avec le même entrain qu’à « des fêtes, heureux d’avoir une occasion de rompre « l’uniformité de leurs journées, et sans s’inquiéter du « lendemain...

« 11 est facile de les émouvoir dès que l’on fait appel « à l'un ou à l’autre des grands sentiments qui consti- « tuent le noble apanage de l’âme humaine. On peut « s’en convaincre en voyant les ouvriers dans les « représentations théâtrales. Les spectacles où l’on « montre l’homme assailli par le malheur, et portant « vaillamment son adversité sont ceux qu’il recherche « de préférence à tous autres...

« Le sentiment national, qu’on ne sépare point, en

CLASSE SUPÉRIEURE « France, de l’idée militaire, possède, à Paris, chez la « population laborieuse* une remarquable et intelli- « gente vivacité... Il semblait, durant les jours de « nos déchirements publics, receler le feu sacré des « âmes... Le culte de l’égalité, uni au sentiment na- « tional, forme, dans le domaine de la vie publique « des ouvriers de Paris, le trait de caractère le plus « saillant et le plus universel...

« Ce n'est pas par ses mœurs que la population ou- « vrière, au point de vue où nous sommes placés, se « prête le plus à des observations particulières, non : « c'est par la manière dont elle a entendu la question a du travail quelle nous offre un sujet d’études singu- « librement significatif.. . Sollicitée par les excitations « les plus diverses, instrument des révolutions poli- « tiques, victime des secousses sociales, placée dans « un foyer ardent, où l’on s’était accoutumé à voir « trancher, par des soulèvements périodiques, la des- « tinée des gouvernements, elle conserve toujours un « esprit qui lui est exclusivement propre... Soit qu'elle « se range sous le drapeau d’une erreur périlleuse, soit « qu’elle acclame une idée féconde, elle se préoccupe « toujours par une sorte de vague , mais irrésistible « instinct, du côté le plus général des questions... Quand « elle n'en comprend pas les détails, quand elle en mé- « connaît les dangers, elle en saisit encore les aspects « grandioses. . . Ce sont ces aspects qui la fascinent et qui « l’entraînent... Tandis qu’ailleurs, et même à Lyon,

« où la politique avait pourtant fini par dominer les

LE SECRET DU l'EURLE.

« mouvements de la cité, les manifestations extérieures « conservent un certain caractère local, et se relient « plus ou moins à des considérations toutes partieu- « lières, dans la capitale, au contraire, on ne s'occupe « jamais de tel ou tel intérêt isolé... Sur cet immense « théâtre, les problèmes prennent de prime-abord un « air de généralité qui vient en accroître les périls, « mais qui, en même temps, élaryit les perspectives... »

Ne demandons pas à notre observateur, après avoir lu cette judicieuse* et sympathique appréciation, de nous donner la raison supérieure des étonnantes dispositions qu’il vient de décrire. Rien dans le reste de l'étude sur le centre parisien ne montre que l’auteur ait voulu avoir la clef du mystère qu'il constate. Il ne nous donne aucune explication de « ce vague instinct qui pousse irrésistiblement le peuple à se préoccuper toujours du côté le plus général des questions, qui lui en fait saisir les aspects grandioses, même quand il n’en comprend pas les détails, et qu'il en méconnaît les dangers... » Il ne nous donne, non plus, aucune explication de la manière « singulièrement significative dont la classe ouvrière a entendu la question du travail ; » ni même un essai de définition de l’esprit particulier que conserve le peuple au milieu des excitations les plus diverses...

Évidemment, en étudiant son sujet, M. Audiganne avait donné, pour un moment, sa démission de bourgeois économiste et moraliste. Mais, aussitôt l’esquisse tracée, aussitôt les mystérieuses dispositions du peuple constatées, l'économiste doublé du bourgeois moraliste, reparaît avec ses rengaines. Je n’ai pas besoin de dire qu’elles sont absolument négatives de tous ces traits saillants de caractère qu’il nous décrivait tout à l'heure en termes qui laissaient percer l’admiration...

Je ne fais, certes, pas une supposition gratuite en disant que les économistes-philanthropes-moralistes rempliraient avec bonheur, sur cet ardent foyer populaire, le rôle de pompiers; et, à voir les conclusions de M. Audiganne, on pressent qu’il travaillerait luimême de son mieux à éteindre la flamme que tout à l’heure il admirait. *

Cela prouve une fois de plus que nous ne sommes pas d’une pièce, et que les esprits les plus fermes n’échappent pas à tout entrainement... 11 est sensible qu’ici le cœur a dominé l’esprit de système; et je ne sache pas que beaucoup de membres de l’école pèchent de la sorte.

Malgré qu’il nous ait laissé sans explication aucune des étonnantes dispositions du peuple de Paris, nous devons être reconnaissants à notre publiciste de les avoir si bien saisies et si sympathiquement énoncées; je n’ai guère qu’une réserve à faire relativement au besoin d’égalité, qu’il suppose être l’un des

premiers de l'ouvrier-type de Paris. A cela près, M. Audiganneest certainement l’un des observateurs contemporains qui aura le mieux mis sur la voie ceux qui ont à cœur de dérober au peuple son secret.

Et ce qu’a négligé l'auteur des Population t ouvrières, je veux l’entreprendre. J’essayerai de définir « ce vague, mais irrésistible instinct » qui pousse la classe ouvrière supérieure à se préoccuper avant tout des intérêts généraux ; cet instinct qui lui fait saisir les aspects les plus grandioses des formidables questions soulevées par l’esprit du siècle, et se passionner pour elles, môme alors « qu’elle n’en comprend pas les détails, et qu’elle en méconnaît les dangers. »

Aussi n’est-ce pas seulement « par la manière dont elle a entendu la question du travail qu’elle offre un sujet d’études singulièrement significatif; » c’est également par la manière dont elle entend la question politique; c'est aussi par la manière dont elle entend la question morale et religieuse.

C’est donc à tous ces grands points de vue qu’il va falloir l’étudier, pour savoir d’abord d’une manière précise quel est, sur chacun de ces points capitaux, la manière de voir du peuple; puis pour savoir s’il y a réellement un lien entre chacune des solutions vers lesquelles tendent les aspirations populaires...

Nous nous ouvrons là une bien large carrière; mais, si nous n’y faisons pas la pleine lumière, nous parviendrons bien, il faut l’espérer, à dissiper quelques ombres.

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