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CHAPITRE IV

CLASSE SUPERIEURE. — SA VALEUR RELATIVE DANS LE TRAVAIL PRO- FESSIONNEL. — UN CONTRASTE CHOQUANT DANS SON ESPRIT. — » SES MŒURS COMPARÉES. — SON CARACTÈRE SOCIAL BIEN DÉCRIT PAR UN ÉCONOMISTE.

La classe supérieure du peuple comprend, avonsnous dit, la moitié au moins de la population ouvrière agglomérée dans Paris; la moitié en temps calme. Aux époques agitées par la discussion de grandes questions sociales, elle augmente nécessairement. J’ai vu des moments où la passion politique était si générale, que la plus grande partie de la classe moyenne pouvait être comprise dans la supérieure.

Celle-ci est mêlée de natifs de Paris et de gens originaires de la province, mais généralement façonnés de longue date aux mœurs parisiennes. Avant de com-

munier complètement, au point de vue des aspirations générales, avec l’ouvrier du grand centre, celui de province a besoin d’ètre acclimaté; il lui faut un certain temps de résidence.

Qu’il soit bien entendu, du reste, qu’en posant une règle, j’ouvre toujours la porte aux exceptions. J’ai connu, d’ailleurs, des ouvriers de province qui arrivaient munis de tout ce qu'il fallait pour avoir plein droit d’être rangés d’emblée parmi les plus distingués. Mais personne ne peut douter que ceux-là font exception à la règle.

Cela dit sur le nombre et la composition de la classe supérieure, esquissons ici sa physionomie générale, pour faire valoir ses titres à une étude toute particulière.

Considérée dans l’atelier, et du point de vue de l’utilité professionnelle, elle n’est pas sensiblement supérieure à la moyenne classe. Elle n’est pas plus laborieuse, d’abord, et peut-être pourrait-on dire qu’elle est moins tenace au travail, par suite de ses préoccupations des choses extérieures. En revanche, elle est plus habile, et elle met plus de goût à ce qu elle fait.

Très-passionnée pour le progrès, en toutes choses générales, la classe qui pose devant nous offre ce singulier contraste que, dans la pratique, elle est hostile au progrès, en sa chose particulière. Ainsi, tel ouvrier qui suit avec une vive sollicitude les heureuses transformations qui s’opèrent dans une industrie étrangère à la sienne, est étonnamment porté à croire qu’en la

CLASSE SUPÉRIEURE, sienne aucune heureuse transformation ne peut se faire...

Cette manière d’être est commune aux deux classes laborieuses; elle est naturellement plus prononcée dans la moyenne ; mais, dans la supérieure, elle contraste d’une manière choquante.

Cette disposition à sourire au progrès qui s’opère dans les autres industries et à le repousser dans la sienne, celle disposition très-accentuée, même chez l’ouvrier d'élite, est un assez grand obstacle aux améliorations dans les procédés du travail pour que nous en disions, en passant, la vraie cause.

La cause immédiate de cette disposition de l’ouvrier, on la connait; toute transformation qui s’opère dans les procédés d'un travail donné crée toujours, poulies travailleurs de la spécialité, une crise plus ou moins longue et pénible à traverser. Ceux-ci, naturellement alarmés à la seule pensée qu’on puisse révolutionner les choses et habitudes de leur profession, se cramponnent à ce qui est; se refusent à croire qu'il y ait lieu à perfectionnement, et sont, au point de vue professionnel, aussi obstinément conservateurs-bornes que peuvent l’être, au point de vue social, les bourgeois bien rentés qui veulent jouir en toute quiétude.

Blâmer la classe ouvrière pour cette disposition antiprogressive est chose facile, assurément; mais tel ardent ami du progrès qui la blâme hautement, fermerait peut-être lui-même la porte à une ingénieuse invention, si elle le menaçait, en annulant son savoir

professionnel, de le faire passer par la crise que ne traverse jamais sans longues douleurs l’ouvrier déplacé par une transformation de son industrie.

J'ai vu de mes yeux, et entendu de mes oreilles, dés savants renommés réprouver avec une passion extrême, au moment où elles commençaient à se faire jour, plusieurs des plus glorieuses découvertes scientifiques de notre temps. C’est le propre de l'homme, savant ou ignorant, quand il a fait son siège, de n’aimer pas qu’on le dérange. L’inventeur d’aujourd’hui réagira demain contre celui qui menacera de le dépasser... En sorte que je ne vois pas qui aurait droit de montrer âu doigt l’ouvrier réagissant contre une invention qui menace de le plonger dans la misèfe.

Blâmons, néanmoins; mais cherchons ensuite s’il n’y a pas quelque autre raison qui aggrave la disposition dont il s’agit.

Si nous cherchons bien, nous trouverons qu’elle est surtout le fruit d’un préjugé consistant à croire que l’apprentissage d’un métier est la plus grosse affaire de la vie, et qu’on ne la renouvelle pas, ou, du moins, qu’on ne la renouvelle qu’avec les plus grandes difficultés... Supposez que ce préjugé n’existe pas, et la résistance au progrès est diminuée de plus de moitié.

J’ai déjà essayé ailleurs 1 de lui faire une rude guerre, et si ce n’est pas ici le lieu de recommencer une charge à fond, je tiens à dire, en passant, qu’il

1 De l' Enseignement professionnel, petit traité faisant partie de la Bibliothèque utile. Paris, Dubuisson, rue Coq-Héron, 5.

est le résultat inévitable de la détestable manière dont se fait l'apprentissage. Cette manière n’est pas seulement détestable par les dégoûts qu’elle inspire à un grand nombre de jeunes ouvriers, qui, par suite, vont renouveler le personnel des classes vicieuses; elle est détestable parce qu’elle est une odieuse exploitation des jeunes gens voués aux travaux manuels ; elle l'est surtout, parce que, dans le monde des ateliers, ni maîtres, ni ouvriers n'ont conscience du mal. Ouvriers et maîtres vous diront, avec la meilleure foi du monde, que l’apprentissage ne peut guère se faire autrement qu’il se fait. Mieux encore! évertuez-vous à dénoncer ce mal : c’est parmi la classe qui en souffre le plus que vous rencontrerez la plus tenace incrédulité!... Dites à un jeune ouvrier: « Ce que vous avez appris avec grand’ peine en trois ou quatre années, voire môme en cinq, vous auriez pu, en d’autres conditions d’enseignement professionnel, l’apprendre en six mois, au plus une année. .. » Il vous regardera avec un étonnement railleur, et vous dira d’un air narquois : « Vous croyez ça, vous? » Si, vous adressant à un père, vous essayiez de le prémunir, dans l'intérêt de son fils, qu’il va mettre en apprentissage, il vous répondrait : «A d’autres! On n’apprend pas un métier en si peu de temps que vous croyez... » En attendant qu’on parvienne à ouvrir les yeux à la classe la plus directement intéressée à la réforme des conditions de l’apprentissage; en attendant que l'opinion publique, éclairée sur l’état des choses,

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veuille réagir; en attêndant que la société, bien inspirée, fasse le meilleur des placements, en dépensant quelques millions pour organiser un enseignement professionnel accessible à la jeunesse vouée aux travaux industriels, — toutes révolutions qui se feront longtemps attendre, malheureusement; — en attendant que la société comprenne mieux ses intérêts, constatons bien les réalités suivantes :

L’ouvrier considère comme la pire des calamités qui puisse l’atteindre, celle d’être obligé de faire un nouvel apprentissage ;

C’est, d’ailleurs, une disposition naturelle à l’homme d’estimer d’autant plus son savoir professionnel qu’il lui en a plus coûté pour se l’approprier, tant mal que bien;

Cette disposition exclut généralement de l'esprit de l’ouvrier la pensée d’une transformation possible des procédés en usage, déterminant presque toujours, au contraire, un vif sentiment de résistance à toute innovation.

Et toutes ces causes réunies font que cet ouvrier de Paris, qui lit, qui écrit; qui a des élans de poète; qui ouvre son âme aux plus hautes aspirations; qui se fait, au besoin, le soldat intrépide et l’apôtre dévoué du progrès général dans l’humanité; qui, à cause de cela même, est si redoutable aux partis attardés, légitimistes, rétrogrades et obscurantistes..., est luimême, vu dans les choses de son métier, routinier, légitimiste, attardé, obscurantiste!...

J’ai dit que je ne dissimulerais pas l’envers de la médaille populaire, môme en ce qui touche la classe supérieure. On peut voir déjà que je suis disposé à tenir parole.

Elle me fournira encore, dans le- cours de cette étude, et toujours en ce qui concerne les choses d’atelier, plus d’une occasion de signaler d’autres erreurs, dont l'énoncé et l’examen ne seraient pas, d’après mon plan, à leur place ici. Il est, en effet, telle erreur du peuple, comme celle ci-dessus, qui ne s’explique pas par une qualité correspondante, et telle autre qui s’explique très-bien de cette manière. Je n’ai donc entendu parler, jusqu'à présent, que de ceux de ses travers qui ne se justifient point par des qualités correspondantes, et je réserve pour la partie suivante ceux qui s'expliquent par des préoccupations respectables.

Sous le bénéfice de ces réserves, disons ici quelques mots des mœurs privées et comparées de cette classe choisie.

De même qu’au point de vue de la valeur professionnelle, elle ne dépasse guère le niveau de la classe moyenne ; de môme, elle ne dépasse guère, non plus, le niveau de celle-ci quant aux mœurs privées. La vie est moins colorée, naturellement, dans le moyen élé-

ment populaire, et y est peut-être un peu plus régulière. Tous comptes faits, on serait embarrassé d’avoir à démontrer, au point de vue de ce qu’on ap- t pelle la bonne conduite, la supériorité réelle d’une classe sur l’autre.

Cela ne veut pas dire que les mœurs privées de la population ouvrière parisienne ne laissent rien à désirer, môme quand on a fait abstraction des éléments inférieurs; elles laissent beaucoup à désirer, au contraire. Mais quelle est au monde la population qui n’en soit là? Quelle est, en France comme ailleurs, la classe pauvre ou riche, laborieuse ou dispensée de travailler, qui ne donne des regrets au moraliste le moins sévère?

Sans qu’on soit fondé à prétendre que l’esprit de corps m’aveugle, je dis hautement que le peuple dont il s'agit, comparé aux classes élevées, ne leur cède en rien sous le rapport des mœurs privées; et si l’on y regardait de bien près même trouverait-on que ce sont elles qui lui sont inférieures, en faisant, toutefois, une réserve pour la bourgeoisie laborieuse, dont les mœurs ne provoquent point visiblement les lamentations des moralistes.

Du reste, pour le dire en passant, les moralistes se scandalisent bien plus volontiers des infractions à la morale commises par les gens du peuple que de celles commises par les gens des hautes classes... Mais je ne leur en veux pas pour cela.

Le peuple choisi dont nous parlons peut bien, sous

l’empire de certaines circonstances politiques et d'une foule d’excitants particuliers, se détendre moralement, et se laisser aller à des habitudes fâcheuses à tous égards. Ce peuple parisien, dont le système nerveux est si étonnamment développé, qui a l’imagination si active, de si grands besoins d'épanchements, et qui est, à cause de cela, si facile aux entraînements, exige un certain état général extérieur qui ne le laisse point se retourner sur lui-méme. Il lui faut, à ce peuple, une large participation intellectuelle au mouvement général des choses, et si elle lui est refusée, il gaspillera sa généreuse sève.

Ce besoin de vie publique était autrefois beaucoup moins développé; et, quand il n’était pas satisfait, le mal était, par conséquent, moins dommageable qu’aujourdhui aux mœurs privées. Ce besoin grandit chaque jour, grâce au progrès de l’idée démocratique; et s’il ne trouve l’ample satisfaction voulue, il conclut d’abord à un malaise moral, puis à la recherche d’une compensation quelconque, laquelle peut être mauvaise dans bien des cas. Nous nous sommes déjà longuement étendu sur ce fait que, lorsque la sève, abondant, ne trouve pas à se dépenser par en haut, elle trouve toujours des fissures pour s’épancher par en bas.

Les hommes appelés à gouverner la société, et les ‘moralistes qui la sermonnent, peuvent se faire illusion sur ce phénomène, et croire que sevrer le peuple d’une large vie politique, lorsqu’il commençait à en

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