‹ Le secret du peuple de Paris A. CorbonChapitre 12 sur 64 · SOCIALISME DE U SECONDE PHASE. — ASSOCIATION. — DROIT AD TRAVAIL · texte numérisé non relu

SOCIALISME DE U SECONDE PHASE. — ASSOCIATION. — DROIT AD TRAVAIL

De tous les enseignements sur la réforme sociale il résultait cependant que la classe ouvrière croyait à la possibilité d’une certaine organisation du travail. Mais comment entendait-elle qu’on pût l’organiser, ou plutôt comment ses inspirateurs oftioieux l’entendaienl-ils?

Trois systèmes se sont produits, qui sont du socialisme à sa moindre puissance, car ils ne louchent qu’aux conditions du travail manuel, et n’ont guère à voir en dehors des intérêts d’atelier.

Ces trois systèmes sont : l 'association ouvrière, le droit au travail et l'institution corporative.

Les deux premiers sont venus au peuple par les écoles socialistes. L’idée de réinstituer le? corporations est née dans l’atelier parisien même.

Des trois systèmes entre lesquels la classe ouvrière pouvait choisir, celui de l’association dans le travail est, à coup sûr, le plus radical et le plus conforme aux tendances modernes. Les ouvriers le considéraient comme tel. 11 a eu môme, pendant la période de 1848, le privilège d’attirer fortement l’attention populaire, et il a pu déterminer des efforts considérables pour être mis en pratique. Cependant je dois reconnaître que l’enthousiasme pour les associations s’est bientôt refroidi , qu’à beaucoup près les efforts n’ont pas été persistants sur toute la ligne, et que ce beau mouvement n’a guère été qu’un feu follet... Cela ne veut pas dire qu’on rejette l’idée; non. L’idée parait excellente, mais d’une application trop difficile en ce temps-ci ; et on l’ajourne indéfiniment.

Le droit au travail, qui a causé en 1848 une si vive agitation, conviendrait mieux que l'association, pour le présent, à la masse de la population ouvrière.

Enfin, l'idée corporative est celle qui va le mieux au cœur des ouvriers, sans qu’il faille en conclure que la généralité des travailleurs parisiens se passionne énormément pour ce retour à une institution brisée par la Révolution.

Ce que je dis des préférences de la classe ouvrière de Paris justifierait médiocrement la disposition qu’on lui prête, de saisir toujours le côté grandiose des

questions, et de se passionner pour tout ce qui élargit les perspectives... On peut, sans doute, lui rendre cette justice, qu’au milieu « des excitations les plus diverses elle garde un esprit qui lui est exlusivement propre; » mais la manière dont elle entend la question du travail ne nous peat fournir « un sujet d’études singulièrement significatif » qu’à la condition de connaître le motif secret de ses préférences. Car, abstraction faite de ce secret, les préférences, appréciées en elles-mêmes, feraient singulièrement descendre le personnel de l’atelier parisien du piédestal que lui a élevé l’auteur des Populations ouvrières...

Ce secret, nous le trouverons en temps et lieu. Mais nous ne devons point passer sur les trois modes d’organisation du travail désignés plus haut sans entrer dans quelques considérations générales sur chacun d’eux.

Ou la démocratie ne sera jamais que nominale, ou l’association ouvrière sera la grande institution de l’avenir. Tant que l’ouvrier ne sera pas propriétaire de tout ou partie de son instrument de travail, la liberté, l'égalité, seront des rêves pour lui; et la démocratie serait un leurre si elle ne concluait un jour, cl par les efforts des travailleurs eux-mèmes, à faire que dans la plupart des ateliers, sinon dans tous ceux où il y avait un

mailre et des salariés, il y ait désormais un gérant et des associés... La démocratie dans l'ordre politique, et la monarchie à peu près absolue dans l’atelier, sont deux choses qui ne peuvent co exister longtemps.

Aussi bien la contradiction devient-elle de jour en jour plus frappante. En effet, les développements de l'industrie ont profondément modifié la maîtrise au détriment de l’égalité. Autrefois, il n'y avait que de petits entrepreneurs, travaillant de leurs mains, et vivant sur le pied d’égalité avec leurs « compagnons. » Ce temps est déjà bien loin, et il n’est regrettable que sous le rapport des bonnes relations entre maîtres et compagnons. Autrement, non. Mais le progrès ne s’est pas fait sans donner naissance à plus d’un grave inconvénient. Les grands ateliers ont nécessité d’autres allures, une discipline plus sévère, et marqué plus évidemment la distance entre le maître et le salarié. On citerait de nombreux ateliers où le patron n’adresse jamais la parole à ses ouvriers.

Le régime de la grande fabrique est presque calqué sur celui de la caserne : le compagnon d’autrefois n’est plus qu’un numéro parmi la foule réunie dans la manufacture.

Personne ne conteste, et je serais le dernier à contester Futilité de la règle dans les ateliers. La démocratie a ses lois aussi, et, de même que l’ordre peut être maintenu dans une cité libre, il peut l’être également dans un atelier où le mailre ne joue pas au Louis XIV.

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Malheureusement, c'est le penchant de l’homme d’aimer à dominer ses semblables. 11 en cherche avidement le droit; et de l’exercice du droit il passe d’autant plus volontiers à l’abus qu’il n’a pas de comptes à rendre.

Ces réflexions ne me sont inspirées ni par un sentiment hostile aux chefs d’industrie, ni par un sentiment de sympathie pour la classe ouvrière, mais par intérêt pour les valeurs humaines que ces procédés altèrent. L’intimidation exercée sur le soldat, quand elle est excessive, l’amoindrit d’autant : un homme dont le caractère est brisé ne sera pas un héros sur le champ de bataille. Il en est de même de l’ouvrier. Si l’on établit dans l’atelier des coutumes humiliantes pour les travailleurs, elles tourneront inévitablement au préjudice du travail. Les meilleurs ouvriers étant nécessairement les plus intelligents, elles plus intelligents étant ceux qui ont le plus vif sentiment de leur dignité, il s’ensuit que, si l’on refoule le sentiment de la dignité dans le travailleur, on amoindrira certainement dans la môme proportion la vivacité de son esprit. Si l’ouvrier tient bon, c’est en maudissant tout bas sa situation, et en donnant le moins possible de son esprit au travail. Alors c’est le feu insurrectionnel qui couve.

Au point de vue économique donc, le meilleur moyen de développer les valeurs humaines et d’en tirer parti, c’est d’établir dans l’atelier, entre travailleurs et directeur du travail, les meilleurs rapports

possibles. Le procédé est connu et déjà pratiqué; il consiste à tranformer le salarié simple en associé. Que cela se fasse sur une large échelle, et les rapporls se modifieront heureusement, non-seulement dans l’atelier où il n’y a que des associés, mais, par contre-coup et par nécessité, dans celui où il n’y a que des salariés et un patron. De roi absolu, celui-ci se fera nécessairement roi constitutionnel.

Enfin, ne perdons point de vue cette vérité bien acquise, savoir : que plus l’ouvrier s’éloigne de l’état d’esclave, mieux vaut son travail. Par conséquent tout ce qui l’élève est bon, tout ce qui l’abaisse est délestable.

Maintenant, d’où est venue cette idée, et comment enlendait-oh organiser les associations ouvrières?

Inutile de diré que l’idée est vieille comme le monde, et que l’association a été pratiquée depuis le jour où deux personnes ont réuni leurs efforts pour soulever un fardeau quelconque.

Les associations ouvrières permanentes ne sonl pas même un fait nouveau. Il y en avait un grand nombre au moyen âge dans toute l’Europe. Mais, outre qu’elles avaient à peu près disparu, celles qu’il s’agit d’instituer procèdent d’une pensée tout autre et plus générale. D’ailleurs, les anciennes étaient complètement oubliées; et, si le parti des économistes prêchait ardemment l’association des capitaux, il ne songeait nullement à l’association des bras; que dis-je! il lui fut positivement hostile. 11 semblait que la « science » avait dit

son dernier mol en faisant de la capacité du Iravailleur une simple marchandise, exposée, comme toute marchandise, aux conditions de l’offre et de la demande. Quant à croire que, sur le terrain du travail, on pouvait être autre chose que salarié ou salariant, c’était s’exposer aux risées de ces messieurs.

La théorie de l’association a dû sa renaissance à l’esprit démocratique; elle est sortie, dès 1851, d’une école réformatrice, dérivée de la pensée pure de Saint- Simon, et le premier essai d'application date de 1835. C’est à >1. Bûchez que revient l’honneur de cette bonne inspiration *; et lorsque, quelques années plus tard, je fus mis à môme de profiter des enseignements de l’école fondée par l’éminent publiciste que je viens de nommer, je n’eus pas d’autre préoccupation plus grande que celle de populariser une idée qui me semblait si propre à faciliter l’affranchissement des travailleurs. Ce fut principalement en vue de vulgariser la théorie de l'association ouvrière que se constitua le journal /' Atelier.

La théorie, telle que nous la donnâmes tout d’abord, se ressentait encore beaucoup trop de la tendance générale du socialisme d’alors ; c’est-à-dire de la tendance communiste.

Ce qui est bizarre, c’est que, tout en ayant le parti pris de réagir contre celte tendance, nous commencions par propager une idée qui, comprise comme nous parais-

1 Voir l'Européen, revue mensuelle, 1851 à 1838.

sions la comprendre, et menée jusqu’à ses dernières conséquences, nous lançait dans le communisme.

La théorie reposait, en effet, sur ce principe, que l’association devait détruire toute concurrence dans l’avenir. En conséquence, la première association fondée devait se considérer comme le noyau de l'association universelle. Elle devait être absorbante, unique, autant que possible, dans une profession donnée; et toutes, convergeant vers le même but, devaient se tenir étroitement solidaires. En un mot, nous voulions constituer la communauté de l'instrument de travail; et, comme l’instrument de travail, dans la langue économique, comprend les machines, outils, capitaux mobiliers ou immobiliers, nous tendions donc bien positivement à la communauté de la propriété générale. Notre théorie de la première heure ne se distinguait de celle des communistes purs qu’en ce sens seulement, que, hors de l’atelier, chacun disposait à sa guise de son avoir.

Pour donner aux associations ouvrières une grande faculté d’absorption, on avait déclaré qu’elles seraient perpétuelles, et qu’une partie du capital social serait impersonnel et inaliénable ; conditions contraires à la loi civile, et surtout à la loi du progrès, qui exige la mobilité dans les institutions. Mais nous ne comprenions pas cela.

En conséquence de notre erreur, tout associé devait faire l’abandon d’une portion de scs bénéfices pour accroître indéfiniment le capital social impersonnel,

et permettre à la société de recevoir de nouveaux membres, au fur et à mesure de l’augmentation du capital...

Enlin, comme c’était une grande œuvre de transformation sociale qu'on se proposait, et qu’il s'agissait moins pour les fondateurs de s’affranchir personnellement que de se dévouer à l’affranchissement du peuple entier, c’était à un véritable apostolat qu’on les appelait. Aussi regardions-nous comme condition essentielle de succès la parfaite concordance des opinions politiques et morales entre les associés... C’était quelque chose comme un ordre religieux et socialiste institué au sein de la société civile, et pour la régénérer. . .

J’ai dit déjà que jamais une bonne idée ne se produit sans être emmaillottéc d’oripeaux qui dissimulent sa valeur réelle.

Mais n’oublions pas que toutes les erreurs du socialisme sont nées d’un sentiment tout à fait honorable, d’une sympathie profonde pour les classes laborieuses, unie à un violent désir de leur ouvrir le plus promptement et le plus largement possible la voie de l’affranchissement.

Ainsi, M. Bûchez avait posé à ses ardents collaborateurs cc problème ; Trouver le moyen le plus sûr et le plus rapide de rendre la propriété accessible à la classe laborieuse sans porter atteinte à la propriété privée, comme sans intervention de l’État... Posé en ces termes, ce seul problème était déjà un grand progrès sur les théories communistes.

Après l’avoir posé, M. Bûchez le résolvait lui-même en ajoutant : Le moyen, c’est l’association ouvrière.

Les jeunes collaborateurs de l’éminent publiciste se chargèrent d’étudier les conditions les meilleures pour atteindre rapidement le but. Plus pénétrés qu’ils ne le croyaient de l’esprit commun aux écoles socialistes, ils arrêtèrent que toute association serait perpétuelle, et que son capital, impersonnel, s’accroissant toujours, serait comme une pompe aspirante, mise en jeu sans relâche par le dévouement des ouvriers associés, et finissant par amener tout le capital aux mains du travailleur; si bien qu'on entrevoyait le jour où nul individu valide ne pourrait plus se dispenser de travailler pour vivre... Rien n’était si radical, assurément, que la conclusion entrevue.

Mais on avait compté sans le tempérament humain, qui ne se prête point à de telles expériences. Il aurait fallu, en effet, de la part des fondateurs de cette œuvre immense, et pendant plusieurs générations, un dévouement de tous les jours, un héroïsme terre-àlerrc, dont aucun homme n’eût pu donner l’exemple.

Le groupe d’ouvriers qui a emprunté ce plan d’organisation du travail, et qui l'a propagé le mieux qu’il a pu, semblait avoir conscience de l’impossibilité de réaliser un système qui exigeait tant d’abnégation et d'elforts soutenus. La preuve, c’est qu’il ne fit pas de grands efforts pour prêcher d’exemple. J’en sais quelque chose. Je me rappelle parfaitement que je sentais, et que j’ai dit tout haut, plus d'une fois, que j’aurais

grand’pcine à me plier aux exigences d'un pareil ordre de choses... G’esl ainsi, malheureusement, que nous sommes toujours disposés à demander à autrui de faire ce dont nous nous dispensons personnellement. Nous pensions donc avoir rempli notre t:\cheen propageant l’idée. Si nous l'avions mise sérieusement en pratique, les impossibilités nous eussent frappé bien plus tôt.

L’association qui a servi de modèle à toutes les autres, et qui a bientôt trente ans de durée, a fait de son mieux pour se tenir dans les termes de la théorie. Elle n’a pu y réussir complètement. Elle a partagé, au bout de dix ans, son capital impersonnel. D’autre part les conditions rigoureuses de sa constitution en font, par le fait, un cercle fermé. Les autres associations, fondées en 1848 et depuis, ont renoncé au capital impersonnel, et ont enlevé de la sorte au système tout ce qui devait donner à l’association le caractère absorbant. Malgré quelques essais pour établir entre elles un lien de solidarité, le principe de l'indépendance de chacune d’elles a prévalu dans la pratique; et ce qui devait conclure, d’après l’idée-mère, à la communauté de l’instrument de travail, n'a conclu, par la force des choses, qu’à de petites sociétés ouvrières, opérant chacune à sa manière, et admettant, en fait, le principe de la concurrence.

Dès i84‘2, nous avions proclamé, dans Y Atelier, ce principe de la concurrence, et quoique nous l’ayons odmis fort timidement, et sous toutes réserves, nous

fîmes scandale au sein du socialisme militant : nous étions des hérétiques.

« L’hérésie » a fait bien des progrès depuis dans la pensée socialiste ; et par cela même qu’on reconnaît l’absolue nécessité de la concurrence, la théorie primitive de l’association ne peut plus avoir, in les vertus si rapidement émancipatrices que lui supposait l’école réformatrice d'où elle est sortie, ni, parle même fait, les conséquences communistes qu’elle eût eues si elle eût été réalisable telle quelle. Mais les modifications que l’expérience lui a fait subir ne peuvent diminuer en rien la reconnaissance que les amis du progrès doivent à celui qui a eu l’initiative de la remise en lumière de l’idée. Si, en l'état des choses, la classe ouvrière est peu disposée à en faire son profit, ce n'est que parlie remise, et le principe ne perd rien de sa valeur *.

Pour mon compte, je n’encouragerais ni ne découragerais aujourd’hui les efforts tendant à constituer des associations. Mais, au cas où de nouvelles expériences seraient faites, je me crois obligé de dire ici à quelles conditions générales les associations ouvrières me paraissent devoir vivre et prospérer. J’y suis obligé en ce sens que j’ai contribué autrefois à faire insérer dans les modèles de contrats des clauses que je con-

1 Après M. Bûchez, les amis des améliorations populaires qui ont montré le plus de sollicitude effective pour les associations ouvrières, il faut citer MM. Garnier-Pagès, II. Fcugueray, Goudchaux, llubert-Yalleroux, Cochut, A.Otl, Ch. Beslay, Leblond, Marie, Fr: Morin, Huet;

sidère aujourd'hui comme tout à fait défectueuses.

Bien entendu, je repousse maintenant celle du capital impersonnel et inaliénable, non-seulement parce qu’elle n’est pas utile, mais encore parce que la force des choses en ferait un mensonge; et rien n’cst si déplorable pour une association que de vivre sur un mensonge.

Je repousse également la longue durée des sociétés. La longue durée n’est protectrice que de la routine. Le progrès veut la mobilité en toutes choses, et particulièrement dans les conditions du travail.

Je vois sans plaisir les associations plus nombreuses que de stricte nécessité. Plus leur personnel s’accroît, plus la gérance devient chose délicate, et moins l'associé peut prendre une part directe aux affaires de l’association : il n’a guère que le rôle d’un salarié simple. Les gérants voudront presque toujours un grand personnel : ils inclinent facilement à devenir des rois qui veulent un peuple nombreux.

Règle générale, il vaut beaucoup mieux que la porte de l'association ne' s'ouvre qu’avec ménagement au nouveau venu, que de s’ouvrir avec peine à l’associé qui veut sortir. Un associé retenu malgré lui, sera une pomme de discorde.

Certainement un atelier d'ouvriers associés sera supérieur à un atelier d'ouvriers salariés; mais à la condition expresse que l’esprit d’initiative y sera excité de toutes manières. L’association doit se garder religieusement de tout ce qui atténuerait l'originalité des

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